‹ Flamboche: roman parisienChapitre 5 sur 5 · J*ST · texte numérisé non relu

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point, et s'en dépitait un peu, trouvant que la conduite du mari outragé ne répondait guère à ce qu'elle avait attendu du fameux « la suite au prochain numéro. » Certes, étant dans le secret de la frime, elle n'avait pas compté sur un réel emportement, sur une explication furieuse risquant de tourner à la péripétie dramatique, fût-ce en s'arrêtant juste où il fallait. Mais la frime complète, poussée aussi loin que possible, lui eût fait plaisir, M. de Miérindel, le grave M. de Miérindel, lui donnant le régal de s'y montrer, pour elle seule, ingénieux comédien. Elle eût été amusée qu'il s'amusât lui-même à parler et agir ainsi que dans les romans, rien que pour justifier un tantinet sa prétention de Pautre jour :

— J'en connais un, moi, de roman, qui est encore bien plus intéressant, bien plus rempli d'aventures.

Au lieu de l'inventer, de le feindre, de le vivre (en apparence du moins), ce roman qu'il avait ainsi promis, M. de Miérindel paraissait avoir à cœur, au contraire, d'éviter ici tout ce qui pouvait précisément ressembler à du romanesque et à de l'aventure.

Aucune indignation ! Pas même cette expression de tristesse et d'amertume devant une noire ingratitude, de noble tristesse et de hau-

laine amertume, par quoi, dans les romans, les maris infortunés se tirent parfois du mauvais pas! Non plus une de ces phrases ronflantes, où le baron était pourtant si expert, qu'il aimait tant, d'habitude, et qu'il avait l'occasion de placer si à propos aujourd'hui! Rien de ce genre ! Absolument rien ! Le baron était calme, froid. D'un calme ne servant pas à masquer une colère qui se contient. D'un froid ne voulant pas du tout être qualifié de glaeial. Non; il était calme et froid très naturellement. Il avait bien, au début, en parlant à Flamboche, remplacé son ordinaire « mon cher neveu » ou «mon cher enfant » par un simple « monsieur » ; mais sans y mettre la moindre sécheresse ; et ensuite il était revenu au « mon cher neveu »^ voire au « mon cher enfant », et cela sans y glisser la moindre ironie. On eût cru qu'il traitait avec lui d'une affaire, pas davantage, et d'une affaire où il n'apportait pas l'ombre de passion;

Il y apportait, en revanche, une nette et irréfutable logique à bien faire entendre que tout était désormais rompu définitivement entre eux, qu'il n'y avait pas de sa faute si cette rupture arrivait juste dans un moment où la fortune du jeune homme se trouvait engagée en des spéculations épineuses, que Flartiboche aurait à s'en tirer tout seul, et iie devrait pas, au cas d'une issue

mauvaise, en rendre responsable son oncle, mais uniquement la personne auprès de laquelle il chercherait conseil à l'avenir, et que cette personne (un dernier avis donné au cher neveu) se trouvait par bonheur être M. Chugnard, expert en matière de Bourse puisqu'il avait jadis été journaliste financier. Le tout s'entremêlait de recommandations techniques, avec chiffres à l'appui, touchant la hausse et la baisse des Mines d'or, et en particulier touchant l'extraordinaire plus-value prochaine de la mine de plomb argentifère.

— C'ect là-dessus que j'appelle le plus spécialement votre attention, mon cher enfant, et que je vous prie d'appeler celle de votre futur guide. Peut-être estimerez-vous étrange qu'en une catastrophe pareille, où mon cœur seul devrait parler, je conserve la force de ne faire intervenir que ma raison, et de l'employer à éclairer encore la vôtre. Mais chacun remplit son devoir à sa façon. Le mien, à moi votre ancien tuteur, a été de veiller sur le dépôt de votre fortune, qui m'avait été confié ; et je croirais n'en pas être quitte si je vous tranmettais la gestion de cette fortune sans vous bien indiquer, in extremis en quelque sorte

Cet in extremis fut l'unique note senti mentale de ce précis discours, et amena chez Flamboche

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un redoublement à la crise de larmes et aux sanglotantes protestations de repentir. Le baron n'en profita que pour redoubler, lui, de recommandations techniques. Il savait fort bien que ces paroles, entendues en ce moment par Flamboche sans en être comprises, lui deviendraient plus tard, à la réflexion, comme sacrées, pareilles aux suprêmes ordres d'un mourant. Le jeune homme, noble et loyal, devait en garder cette impression, reçue parmi ses larmes et ses sanglots, et se faire alors une religion d'y obéir, ne fût-ce que par aveugle reconnaissance envers la magnanimité de son oncle.

— Un homme que j'ai trahi si affreusement et qui ne s'en venge qu'en songeant encore, et malgré tout, à mes intérêts !

Voilà ce que penserait Flamboche, indubitablement, au souvenir de cette scène ! Et les mots entendus sans être compris, sur la hausse et la baisse des Mines d'or, sur la plus-value prochaine de la mine de plomb argentifère, il les réentendrait en les comprenant! Ou, du moins, il les répéterait à Chugnard, le guide indiqué r et Chugnard les lui éluciderait. Et comme l'opération de transfert était déjà entamée avec le syndicat des banquiers vendeurs du titre fallacieusement enflé, comme celle des bons titres rachetés en baisse par le baron était en cours et ne pou-

vait plus se défaire, comme la campagne de Bourse nécessaire à xe flibustage battait son plein dans le bulletin financier de la Conscience et de quelques autres feuilles subventionnées à la remorque, Flamboche et Chugnard son guide seraient forcés d'aller jusqu'au bout ; Ghugnard vraisemblablement flairerait quelque traquenard, auquel d'ailleurs Flamboche refuserait avec indignation d'ajouter foi ; en essayant de le sauver malgré lui, Chugnard s'empêtrerait dans des combinaisons de sous-œuvre auxquelles on parerait sans peine ; et ainsi, finalement, la ruine du jeune homme se consommerait de façon à ce qu'il n'en pût accuser son cher oncle, son bon oncle, son oncle magnanime, et à ce que la cause unique lui en parût au contraire être l'intervention de Chugnard, maladroite, et ( (qui sait?) peut-être même criminelle.

Telle fut l'explication que le baron fournit à Gisette, se plaignant, après la scène, de n'avoir pas eu un « la suite au prochain numéro » aussi régalant qu'elle l'avait espéré. Sans doute, très intelligente, elle s'était aperçue du tour ingénieux joué à Flamboche par le conseil de prendre désormais Chugnard pour guide en matière financière. Et elle admira comme il convenait les conséquences qu'en tirait le baron. Mais cependant, entichée de feuilletons, elle s'obstinait à répéter :

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— Oui, oui, c'est joli, pour sûr, je ne dis pas. Ça ne fait tout de même pas un beau roman d'aventures, avoue-le.

. — Je ne l'avoue pas, répondit-il. Nous ne nous entendons pas sur le sens du mot aventures, voilà tout. Tu y vois, toi, n'est-ce pas, des péripéties violentes, des duels, des coups de couteau, du poison, des suppositions et des transpositions d'état civil, des enfants perdus, miraculeusement retrouvés, des associations de bandits, des évasions du bagne, des testaments volés, la cour d'assises, la guillotine...

— Dame ! s'écria-t-elle. Ce n'est donc pas ça, voyons, les aventures ?

— Eh ! non, petite bécasse, répliqua-t-il gaiement. Ce n'est pas uniquement ça. Les aventures d'aujourd'hui, du moins!

Les soldats qui se battent ne voient pas la bataille dont ils sont les pions, et c'est en toute naïveté, elle si fine, qu'elle demanda :

— Les aventures d'aujourd'hui, alors, qu'estce que c'est?

Et non moins naïvement elle ouvrit de grands yeux, presque bêtes • d'étonnement, quand le baron conclut :

— Les aventures d'aujourd'hui, c'est ce que nous faisons, toi et moi.

Toute d'instinct et d'inconsciente activité,

malgré sa redoutable perspicacité pratique, elle continua de ne pas comprendre grand'chose à ce qu'il disait, s'imagina qu'il voulait un peu se moquer d'elle, et se contenta de répondre, par lambeaux de phrases jetées en rêvassant :

— Ah ! tu crois?... Peut-être bien ! Je ne m'en doutais pas. Tu dois avoir raison. Tu t'y connais mieux que moi... Soit!... Tant pis, d'ailleurs!. Pas drôle! '

Et au lin fond de sa rêvasserie, elle repensait au marlou de barrière qui l'avait lâchée jadis.

— Tu ne seras jamais, lui avait-il crié, qu'une paillasse à pantes. Tu n'as pas une âme de rupine.

Elle avait cru un moment se la sentir, cette âme de rupine, le jour où le baron l'avait mise dans le secret di; complot final contre Flambocfie, le jour où elle lui avait affirmé bravement, à l'idée d'entreprendre avec lui un beau crime :

— Je suis ta femme, ta vraie femme, pas moins, pas plus.

Et voilà qu'aujourd'hui ce beau crime aboutissait au facile enjôlement d'un galopin, à une ridicule scène de flagrant délit où l'on n'avait échangé que des « je ne le ferai plus » et des recommandations financières. C'était bien la peine, vraiment ! Et il y avait là de quoi se monter le '06, nom d'un chien ! Non, non, une âme de

rupine, elle ne l'avait pas ! Le marlou avait eu raison !

— Qu'est-ce que tu as donc, ma bonne petite Gisette ? fit le baron, la voyant attristée.

— Oh ! rien, répliqua-t-elle. Peu de chose, du moins! Je me trouve stupide, voilà tout.

11 lui répondit, dans une caresse consolante, un souriant et amical :

— C'est vrai.

Mais il ne soupçonnait guère à quel point c'était vrai, et en quoi consistait cette stupidité dont elle lâchait l'aveu. Il supposait qu'elle faisait allusion à sa naïve incompréhension de tout à l'heure, pas davantage. 11 ne pouvait se douter qu'elle venait d'avoir cette idée extravagante :

— Si je révélais à Flamboche tous nos triquemardages, que ferait-il? Est-ce que ça ne serait pas beaucoup plus drôle? Est-ce qu'il n'en sortirait pas quelque aventure plus intéressante, très intéressante?

De quoi elle s'était aussitôt défendue, au reste, en se trouvant stupide d'avoir des lubies pareilles. Mais sa tristesse n'avait point pour cause la constatation de cette stupidité ; elle naissait, et grandissait de plus en plus, à se dire, sinon sous cette forme tout à fait précise, au moins en substance :

— Quel dommage que je sois vraiment obligée

de me trouver stupide en songeant à cela!

Tandis qu'elle pensait de la sorte, elle était déjà obligée, en effet, de se juger telle, ou plutôt s'y obligeait, se donnant les raisons qui devaient l'empêcher de commettre cet acte de pure folie, et se sentant poussée à le commettre avec d'autant plus de force que les raisons contraires étaient plus impérieuses. C'était l'attrait pervers et capiteux du risque à courir pour le risque, cet attrait particulièrement tout-puissant sur une nature comme la sienne, instinctive et inconsciente, cet attrait auquel obéissent certains singes en se balançant exprès, sans utilité autre que de jouer leur vie, devant la gueule béante d'un crocodile. Aux êtres faits pour céder à cette sorte de vertige moral, il suffit que la tentation s'offre, et les voilà en proie. C'est l'absurdité même, la monstrueuse absurdité de la chose, qui les fascine.

— Et si Flamboche perd la tète, en apprenant que je ne. l'ai pas aimé, que j'ai été sa maîtresse pour le livrer sans défense aux opérations du baron ! S'il fait un coup 1 S'il veut me tuer ! S'il veut tuer son oncle ! Si seulement il lui dit que c'est par moi qu'il a été mis au courant de tout ! Alors, moi, une balle dans la gueule, peutêtre! Ou veuve! Ou divorcée! Et ma situation, peau de zébi! Non, mais, est-ce idiot, est-ce

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assez poche té ! J'en ai-t-il une, de couche !

Pour que Gisette se parlât ainsi en argot, elle, madame la baronne de Miérindel, il fallait qu'elle fût remuée, bouleversée,' jusqu'au tuf, jusqu'aux obscurs et essentiels gisements d'âme où vivait toujours en elle sa fameuse âme de rupine, celle qu'elle regrettait tant de ne pas avoir eue, et qu'elle avait en réalité, âme pareille à l'âme des singes se balançant devant la gueule béante du crocodile.

Si subtil sondeur de caractères que fût M. de Miérindel, c'était là un tréfond qu'il avait laissé inexploré dans Gisette. En tout cas, ce n'est pas à présent qu'il,pouvait en soupçonner l'existence, Gisette lui ayant donné depuis si longtemps tant de preuves d'un esprit solide et pratique, très sain de raisonnenient, inaccessible aux dépravations inutiles. Rien ne devait donc le mettre en garde contre cette soudaine attaque de vésanie perverse.

Aussi bien, même pour un observateur, et sagace, qui en eût connu l'invasion secrète, il n'était guère facile d'en distinguer encore que ce vague prodrome : une sorte de mélancolie agitée. La tristesse de Gisette, en effet, ne s'était pas bornée au premier et passager accès de l'autre jour. Elle s'était renouvelée en accès de plus en plus fréquents, dans l'intervalle desquels elle

manifestait une inquiétude inaccoutumée, un besoin évident de s'étourdir. Cela, M. de Miérindel l'avait vu, tout de suite. Ne pouvant plus y supposer pour cause l'ennui léger qu'avait dû éprouver la très intelligente femme à manquer d'intelligence pendant un moment, il avait cherché ailleurs, et s'était dit :

— Peut-être regrette-t-elle un peu Flamboche. Elle a eu beau m'affirmer qu'elle n'en avait eu aucun appétit sensuel, et être parfaitement sincère en me l'affirmant; qui sait si elle n'a pas pris goût à cette jeune chair? Ou alors, car il faut tout envisager, fût-ce l'invraisemblable, qui sait si elle n'a pas été (une nouveauté pour elle!) séduite par l'amour de ce cœur, vierge en somme et d'une noblesse intéressante? Pourquoi n'auraït-elle pas eu là un tardif bourgeon de tendresse, à la fois maternelle et voluptueuse? Bref, n'est-il pas admissible et naturel qu'elle souffre, sans me l'avouer ni se l'avouer, d'avoir perdu une petite joie devenue précisément une joie depuis qu'elle l'a perdue?

On voit que, même en ces matières de psychologie sentimentale, où on l'eût cru peu expérimenté, M. de Miérindel s'entendait et raffinait à l'occasion. Seulement, ici, il raffinait dans le vide, brodait du vent. N'empêche que l'explication, donnée ainsi à la mélancolie agitée de

Gisette, paraissait plausible, la seule plausible, et qu'il s'y arrêta Ce lui fut un motif de plus de ne pas bouter le nez sur la vraie raison de la tristesse. Mais,- pendant qu'il était en train de raffiner, cela le poussa jusqu'à un assez bizarre raffinement et de pensée et d'action, devant lequel il hésita d'abord, se disant :

— C'est de la dépravation inutile.

Après quoi, jugeant mieux les choses, il se convainquit que c'était de la dépravation, sans doute, mais que c'était utile, et peut-être même nécessaire.

Il n'y allait de rien moins que d'engager Gisette à revoir secrètement Flamboche.

— La privation brusque et complète d'un bien, pensait sagement le baron, n'est propre qu'à vous en aviver le désir. Si Gisette souffre (oh ! un peu,, à peine!) d'un restant de béguin (et c'est cela) non satisfait, elle se guérira mieux à le satisfaire qu'à vouloir l'étouffer. Son amour profond, véritable, il est à moi. J'en suis sûr. Elle m'en a donné la mesure absolue (si j'avais besoin de la connaître ; et je n'en avais pas besoin) dans sa conduite à propos du flagrant délit. Donc, aucune crainte à concevoir ! Son caprice, sensuel ou sentimental, une fois passé, à fond, jusqu'au bout, c'en sera fini de sa tristesse. Je la veux heureuse,

voilà tout. J'ai le moyen qu'elle le soit. Je dois m'en servir.

D'autre part, quoiqu'il fût sans inquiétude sur la réussite de son plan relativement à la ruine de Flamboche consommée par l'entremise forcée de Chugnard, il demeurait curieux de savoir si les détails en suivraient exactement la marche qu'il avait prévue. Non pas seulement dans les faits, dont il avait calculé et organisé si bien l'indéfectiMe enchaînement ; mais dans les idées même, les impressions, les réflexions, et du jeune homme et de Grognard. Il eût voulu connaître ce que tons deux penseraient, diraient, y être en tiers, se régaler des disputes qui ne manqueraient pas de surgir entre eux, des désespoirs qu'ils auraient à lutter en vain, des soupçons auxquels Flamboche se laisserait aller bientôt contre Chugnard, quand approcherait la ruine inévitable, des fureurs impuissantes et injustes où ils s'emporteraient alors l'un vers l'autre. Certes, tout cela, M. de Miérindel pouvait aisément l'imaginer, et l'imaginait ; mais quelle jouissance, et combien plus aiguë, d'en avoir la certitude réelle et quasi palpable ! Et pour l'avoir, que fallait-il? Être auprès d'eux, avec eux.

— Eh bien! que Gisette y soit! N'est-ce pas comme si j'y étais?

Et, franchement, en lui expliquant par le

menu les divers avantages qu'il y trouvait, et pour elle, et pour lui-même, il lui proposa l'étrange chose.

Elle n'en parut pas étonnée., Ni contente non plus, d'ailleurs. Cest d'un air passif, et indifférent d'abord; qu'elle répondit :

— Soit, je le ferai.

Puis elle s'anima d'un lent sourire, où il crut lire un remerciement, et elle ajouta :

— Je ne sais pas trop si ça sera aussi utile que tu le penses, et à toi et à moi ; mais j'ai idée, par exemple, que ça pourra être amusant.

Elle se reprit, et, achevant son sourire en un violent éclat de rire :

— Amusant, oui ! Et même rigolo.!

Par bonheur, en riant, elle avait, à dessein ou par hasard, fermé les yeux. Sans quoi le baron y eût distinctement vu luiçe un éclair féroce, pareil à celui que dardait jadis le bandit, amant de cœur de Gisette, quand, dans une batterie, il tirait son eustache en criant :

— Ça va rien être drôle.

Certes, si M. de Miérindel eût deviné le secret de l'étrange drame psychologique joué ainsi à la muette devant lui, et incompréhensible pour lui, il s'y fût intéressé beaucoup plus encore qu'au drame psychologique de là-bas, dont il se montrait tellement curieux. Celui-ci, quand même,

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n'était pas inintéressant non plus ; et Ton conçoit fort bien qu'un gourmand d'émotions intellectuelles, comme était le baron, eût le vif désir d'en connaître par un sûr rapport les péripéties morales; > L'espionnage de Gisette, sur lequel il comptait pour en être instruit, y eût-il suffi tout à fait ? On va en juger.

Au sortir de chez son oncle, Flamboche n'avait eu d'abord que cette idée, en quoi son être entier lui semblait s'effondrer lamentablement :

— Je suis un mufle.

Tout ce qu'un tel mot, dans son ignoble trivialité, comportait, pour lui, d'infamie profonde et irrémédiable, tout ce qu'y avaient accumulé de signification les invectives de Chugnard qui en faisait le souverain terme du dégoût, tout ce qu'y ajoutait d'affreusement outrageant le souvenir de son père qui, lui aussi, avait jadis coutume de s'en servir comme de la suprême injure, tout cela, et quelque chose de plus encore, si c'était possible, voilà ce que le pauvre garçon entendait en se traitant de la sorte.

Et ce n'était plus, maintenant, pour avoir seulement séduit la femme de son oncle, qu'il se jugeait tel, pour avoir flétri la sainte, pour avoir trahi la confiance du si brave homme, non !

C'était, uniquement, pour la piètre façon dont la vilaine scène avait tourné. 11 se revoyait loul pulit,

3 i2 FLAMBOCHE.

tout humble, enfantin, niais, balbutiant des excuses misérables, pleurant, ridicule aux yeux de Gisette. Il se rappelait et comprenait soudain le regard qu'elle lui avait jeté, d'un si intense mépris, et toutes ses attitudes, et aussi celles du baron, calme, froid, presque plus méprisant qu'elle-même en sa hautaine et indulgente bonhomie. Comment lui, Flamboche, le violent, le nerveux, l'orgueilleux, avait-il pu se montrer siveule, si plat, si lâche, si bête, si... ?

— Je suis un mufle.

Il se répétait le mot, se l'enfonçait au cœur, l'y retournait dans tous les sens pour en mieux souffrir. Et le pis, c'est qu'il n'en souffrait presque pas. En son amour-propre, oui, sans doute, il se sentait blessé. Mais là seulement. Et il s'en consolait en pensant :

— Qu'est-ce que ça me fait d'ailleurs, puisque je le sais?

Et il essayait de sourire intérieurement tandis qu'il ajoutait, tout haut cette fois :

— Eh bien ! quoi ! Je suis comme les autres, voilà. Et puis?

Et il eût voulu que quelqu'un l'entendît, lui répondît, et pouvoir lui chercher querelle. Une dispute, un échange de coups, lui eussent été agréables. N'en trouvant pas l'occasion, il s'en prenait à lui-même

— Pourquoi essaies-tu de sourire intérieurement, espèce d'imbécile ? Tu n'en as pas envie, n'est-ce pas ? Alors ?

Et en marchant dans la rue, sans y faire attention, il pleurait.

Machinalement, il était ainsi revenu à l'institution. Au moment d'y rentrer, il s'était aperçu qu'il y arrivait, et qu'il ruisselait de larmes. Il s était dit, tout honteux :

— Des consolations, hein! voilà ce qu'il te faut! Oui, c'est cela, des consolations ! Comme à un enfant.

Puis, sans honte, et se laissant aller à l'irrésistible besoin d'être consolé v

— Comme à un enfant, bien sûr. Dame! Et pourquoi pas ?

En sanglotant il avait franchi la porte, couru à la cuisine, pour s'y jeter dans les bras de mamanNaïde, de la brave ettendre maman Naïde, à laquelle il pouvait tout dire, tout avouer, jusqu'à ses plus lâches misères, et qui n'y trouverait à répondre que de bonnes et douces et câlines paroles, la chère femme !

Aménaïde était sortie. Il en fut désespéré, comme d'un grand malheur, pire que tout le reste. C'est elle, c'est justement elle, qu'il désirait, qu'il voulait. A Chugnard, il - parlerait ensuite. Mais d'abord, il lui fallait être dorloté par elle*

— Quand viendra-t-elle ? Où est-elle allée ?

demanda-t-il fiévreusement au garçon.

Et, sans même attendre la réponse, il était reparti par les rues, redoutant (il en ignorait la raison) de se trouver tout de suite en face de Chugnard.

C'est en face de Brongnien, le professeur de mathématiques, que brusquement il s'était trouvé, au premier tournant, devant le liquoriste-distillateur chez qui entrait l'ex-polytechnicien. Ils y étaient entrés ensemble. Du diable si Flamboche savait pourquoi ! L'autre l'avait saisi par le bras, en lui disant :

— Vous avez l'air d'avoir mal aux dents. Si nous prenions quelque chose ?

Brongnien avait cette habitude, de toujours supposer qu'on avait mal aux dents, au ventre, au pied, mais surtout aux dents, et d'y chercher un prétexte honnête à prendre quelque chose. Un prétexte pour les autres, bien entendu ! Lui n'avait jamais mal nulle part, et ne prenait quelque chose qu afin de vous tenir bravement compagnie et de vous obliger ainsi à vous soigner en prenant quelque chose.

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FLAMBOCBE. 345

Et Flamboche avait subi l'histoire d'un éléphant qui, à Fez, ayant une rage de défense (Brongnien disait la chose très sérieusement), avait dû avec sa trompe

— Mais ce n'est pas aux dents que j'ai mal, s'était écrié le jeune homme.

Il avait une si impérieuse envie d'être consolé, si folle, qu'il ne s'était pas tenu de lâcher:

— Mon pauvre Brongnien, si vous saviez ! C'est une affreuse peine de cœur... Et aussi, et surtout, un remords... Oui, un remords! Voyez-vous, je suis un mufle.

Brongnien était un pochard bon, et l'avait montré plus d'une fois à son élève dans l'art de la photographie. Il le prouva cette fois encore mieux qt*e jamais, et sans que Flamboche pût s'en doute* et lui en être reconnaissant.

— Garçon, --fit-il,- deux autres absinthes! Et des doubles! Des verres à huit sous !

— Non, non, interrompit vivement Flamboche.

Je vous en prie, non ! Je n'ai pas du tout d'argent sur moi.

— Eh ! qu'est-ce que ça fait? avait répliqué Brongnien. J'en ai, moi! Et pour vous guérir, vous pensez bien que je ne suis pas à quelques ronds près.

Le pauvre bougre avait juste un franc et demi en poche. Les deux verres à huit sous et les deux

à quatre, phre doux sous de pourboire, cela faisait un franc trente centimes à payer. Il les paya, ne gardant que quatre sous pour son repas du soir, son unique repas du jour. Mais il n'y songeait guère.

— Voyez-vous, dégoisait-il, pour les peines de cœur, c'est encore plus fameux que pour te mal aux dents, de prendre quelque chose. Et pouTles remords, donc ! Ainsi, moi, il y a vingt ans, à Toulon, quand j'étais dans l'artillerie de marine Un mufle, dites- vous! Vous êtes un

mufle? Eh bien ! Et moi, qu'est-ce que je dirai, alors? Mais, précisément, une bonne absinthe,

surtout en verre double; en verre à huit sous

Tenez! cette rosette que j'ai là...

Flamboche l'avait laissé s'embarbouiller dans une nouvelle histoire, plus entortillée encore que celle de l'éléphant. Il n'écoutait pas. Il buvait, d'un mouvement automatique, quand Brongnien buvait. L'absinthe frelatée, mais forte en essences, lui brûlait le palais, lui brouillait les yeux, lui gonflait le cerveau de fumées chaudes et tourbillonnantes.

Un brusque réveil de sa raison, prête à s'en aller, lui avait crié soudain :

— Sauve-toi d'ici. Tu vas te mettre à bavarder comme cet ivrogne.

Il s'était levé, les jambes molles, la tète pleine

de danses et de tambours, et s'était enfui, par zigzags, jusqu'à l'institution. Aménaïde venait d'y rentrer. Elle était là haut, en train de se chamailler avec Chugnard. De l'escalier, tout en montant, il les entendait. Il s'était précipité dans la chambre, jeté dans les bras d'Aménaïde (enfin, enfin !), et là, sans môme s'occuper de Chugnard, en ne parlant qu'à elle, avec une volubilité d'homme soûl, et des sanglots d'enfant, il avait tout raconté.

Vraiment tout, c'est-à-dire beaucoup plus qu'il n'en eût raconté de sang- froid. Car, de sang-froid, il se fût borné à une confession du crime qu'il se reprochait, et de sa lâche veulerie. Mais les détails, les dessous de sa passion, et de la scène finale, il ne les eût pas donnés dans un récit surveillé par sa raison. Illes donna dans les effusions, les rabâchages, les parenthèses, l'inconsciente répétaillerie de l'ivresse. Malgré lui, des choses et des mots arrivèrent en clarté, venant du fond de lui-même, détails précieux dont la signification lui avait échappé, qui s'étaient gravés dans sa mémoire à son insu, qu'il reproduisait sans en avoir vu ni en voir encore l'importance, mais qui étaient caractéristiques pour un auditeur comme Chugnard.

Et il réfléchissait profondément, lui, le vieux routier, tandis qu'Aménaïde, simplement stupé-

faite, levait les bras au ciel, en poussant des :

— Est-ce possible ? Est-ce Dieu possible ! Non, ce n'est pas possible !

Il réfléchissait, lui, et reconstituait à peu près tout le drame, avec une sagacité dont il n'était pas fier, d'ailleurs, la trouvant stupidement tardive, et se disant :

— Étais-je bête, étais-je assez bouché, de n'avoir rien deviné à tout cela ! Et moi que Ton croit, et qui me crois, si malin 1 Triple idiot, va !

Aménaïde consolait Flamboche, le câlinait, lui séchait les yeux, ne savait que ressasser :

— Mon pauvre enfant ! Mon pauvre petit ! En voilà une, d'histoire!

Et elle ne comprenait pas, ni Flamboche non plus, pourquoi Chugnard, les poings crispés, les dents grinçantes, se promenait à grands pas en grognant :

— Ah ! les canailles, les canailles !

— Qui ça? demandèrent-ils.

— Qui ? s'écria Chugnard ! Mais le baron et sa femme, parbleu !

Et il expliqua tout ce qu'il y voyait, lui, dans cette histoire, et en traits rapides, lumineux, et avec une irréfutable logique.

Ce fut pour Aménaïde une nouvelle occasion de lever les bras au ciel et de pousser des :

— Est-ce possible? Est-ce Dieu possible! Non, ce n'est pas possible !

Mais pour Flamboche, les nerfs encore détraqués par la scène de tantôt, et retournés depuis par sa confession volubile et sanglotante, et la tête toute flambante de l'ivresse qui n'avait fait que s'embraser davantage en parlant, ce fut un prétexte à une folle explosion de colère, avec des cris de rage contre lui-même qui avait trahi son oncle et souillé la sainte, avec des fureurs surtout contre Chugnard, contre cet abominable calommiateur de Chugnard qui...

Le malheureux Chugnard avait dû sortir précipitamment de la chambre, menacé d'être battu par Flamboche, qu'Aménaïdo avait retenu à grand'peine en s'accrochant à lui de toute sa lourde masse.

Deux jours de bouderie absolue avaient suivi, pendant lesquels le jeune homme s'était enfermé, n'admettant auprès de luiqu'Àménaïde.

Le troisième jour, enfin, Flamboche avait consenti à voir* Chugnard, mais en stipulant que pas un seul mot ne serait prononcé entre eux touchant le sujet de leur altercation. L'entretien qu'ils allaient avoir devait strictement su réduire à traiter d'affaires, pour lesquelles l'aide de Chugnard s'imposait.

— Si j'ai recours à vous en cela, dit Flamboche,

tt0 FLAMBOCHE.

c'est que mon oncle lui-même m'a conseillé de le faire, ou plutôt me Ta ordonné, in extremis en quelque sorte, ainsi qu'il s'est exprimé d'une façon si touchante. Il s'agit de mettre en règle et de mener à fin les opérations de Bourse où je suis engagé depuis mon émancipation, sans y entendre grand'chose, j'ea conviens, tandis que vous y êtes expert, paraît-il.

La froideur avec laquelle lui parlait Flamboche avait peiné Chugnard. Ily sentait à plein l'affreuse désaffection dont il avait toujours eu peur, qu'il avait tant cherché à empêcher, et qu'il constatait maintenant définitive. Il souffrait aussi, et de la pire façon, à penser :

— Sans le conseil que lui en adonné le baron, Flamboche me refuserait juqu'à ce dernier témoignage de confiance. Ce n'est pas de lui-même qu'il fait appel à mon dévouement, jugeant qu'il en a besoin. Il n'y songe pas par amitié pour moi. Il ne s'y résigne que pour obéir à l'ordre qu'il a reçu.

Mais en même temps, surmontant sa tristesse, Chugnard s'était dit :

— Pourquoi lui a-t-on conseillé, quasi ordonné, cela? Quelle idée y a eue M. de Miérindel?

Et n'est-ce pas mon devoir d'ami, que de découvrir cette idée? A coup sûr ily a là-dessous quelque terrible manigance. Ne puis-je essayer d'y

FLAMBOCHE. 35t

parer? Sans en avoir l'air, toutefois, puisque Flamboche n'admet pas la coquinerie des misérables qui le ruinent. Mais quoi ! Je le sauverai peut-être quand même, et malgré lui.

Car, tout de suite, et à travers les choses et les mots caractéristiques lâchés dans le récit de l'autre jour, ce que Chugnard avait reconstitué, c'est que le baron et Gisette s'étaient attelés à la ruine du jeune homme. Il en avait eu la claire vision, comme s'il eût été du complot. Et cette hypothétique vision, au reste, lui devint celle même de la réalité palpable, quand Flamboche, pour le mettre au courant des affaires à régler, lui eut expliqué tant bien que mal en quelles fâcheuses opérations de Bourse il avait engagé sa fortune.

Du coup, Chugnard comprit aussi pourquoi le baron l'avait désigné, spécialement, lui, pour mener à fin ces opérations.

— Il a voulu, pensa-t-il, que l'auteur apparent et responsable de la ruine, ce fût moi. Non content de dépouiller son neveu, il tient à lui laisser croire qu'en fin de compte la catastrophe aura été causée par Chugnard maladroit ou par Chugnard criminel.

A cette atroce pensée, Chugnard se révolta, brusquement eut l'impression de se réveiller, tendu pour la lutte. Ne plus être aimé par son

3o2 FLAMBOCHE.

cher Flamboche parce qu'il n'était plus digne de l'être, il l'eût encore accepté. Si dur que lui eût paru ce châtiment implacable, fl s'y fût soumis, le méritant. La conscience mémo de l'avoir mérité lui eût enlevé tout cowrage pour essayer de s'y soustraire* Et c'est bien dans ce sentiment-là, dans la douloureuse constatation de ce qu'il appelait son irrémédiable muflerie* c'est dans ce déprimant mépris de lui-même qu'il s'était engourdi depuis; son retour de la mer, y perdant son ressort habituel, son énergie, jusqu'à sa clairvoyance, se laissant chair à l'aveulissement d'un vaincu qui trouvait juste sa défaite. Mais voilà que Flamboche allait injustement le trouver vil et traître, lui attribuer une ruine dont le baron seul était Fauteur ! Voilà que la suprême désaffection aurait pour excuse possible la bêtise ou Pjnfamie de. Chugnard, ^ alors que Chugnard n'aurait péché en rien contre Flamboche ! Non, non, cela n'était pas à subir ! Ce dernier calice, trop amer, et absolument immérité, Chugnard se refusait à le vider ainsi sans se défendre I II se défendrait !

Mais comment? Hélas! la situation étudiée, et chez l'agent de change et à la Bourse, il fallut bien reconnaître que les plans du baron avaient été magistralement combinés, que tout s'y trouvait prévu, que la ruine de Flamboche était

FXAM BOCHE. 353

inévitable. L'ancien journaliste financier qu était Chugnard, expert en effet à voir net et vite dans les plus troubles bas-fonds des manigances d'agio, n'avait pas. eu besoin d'un long examen pour s'orienter parmi les vases enlisantes où sombrait la fortune du jeune homme. La hausse et la baisse fictives des mines d'or et de la mine de plomb argentifère, la nasse du syndicat, les enchevêtrements, compliqués à dessein, de ventes, d'achats, de remplois s'emberlificotant les uns dans les autres, il eût tôt fait d'en déchiffrer le secret agencement. Toute sa vive intelligence lui était revenue.

— Quetrop, même ! se disait-il avec de profonds désespoirs.

Moins lucide, en effet, il eût pu chercher une issue à cette englivière, s'aveugler sur la possibilité d'en tirer Flamboche, y faire effort. Au lieu de cela, il était obligé de conclure :

— Riçn à tenter ! Au moindre mouvement, on va s'embarbouiller, s'enfoncer davantage. Et ce mouvement, si c'est moi qui le dirige, j'aurai l'air d'avoir tout perdu par mon entremise finale. Ainsi le veut, ainsi l'a machiné le baron. Et d'autre part, si je ne bouge pas, si je laisse les choses suivre leur cours, c'est mon inaction qui paraîtra coupable.

Et toujours, partout, ici ou là, quoi qu'il

fît ou ne fît pas, cet aboutissement fatal :

— Flamboche demeurera convaincu d'avoir été ruiné par moi.

Ah ! comme Chugnard alors regretta d'avoir été si lâche, à la mer, et en tant d'occasions depuis, comme il se repentit cruellement d'avoir remis sans cesse à plus tard, à un vague et misérable plus tard, la dure confession due par lui à son cher Flamboche ! Autrefois, naguère encore, il n'y avait pas plus de trois mois, quand ils vivaient tous deux en pleine affection mutuelle, si tendre, si confiante, si à l'abri de tout mauvais soupçon, comme elle eût été facile, cette confession qu'il trouvait cependant alors tellement dure, et qui ne l'était vraiment qu'aujourd'hui! Alors, sans doute, les premiers aveux eussent donné au jeune homme quelque dégoût de son ami, l'eussent un peu troublé dans sa foi, induit à penser :

— Quoi ! Ce Chugnard, toujours en indignation contre les mufles, il n'est donc, lui aussi, qu'un mufle ! Et quel ! Avec moi-même ! A ce point ! Et il a souffert que le noble souvenir de mon père intervînt dans notre amitié ! Et il me la volait, cette amitié, n'en étant pas digne ! Oh ! le vilain homme ! Pouah !

Mais néanmoins, alors, ce dégoût avait chance de n'être que passager. La franchi se de la confes-

FLAMDOCRE. 355

sion rendait quand même excusable tant de vilenie, que lavait un si grave et si sincère remords. Et FI am boche, à coup sûr, aimant comme il aimait en ce temps-là, eût pardonné I Et dans ce généreux pardon l'affection mutuelle, loin de s'éteindre, se fût ravivée ! Et plus moyen, ensuite, que rien y touchât, à cette affection alimentée ainsi, rayonnant de cette belle flamme! Plus moyen que les manœuvres du baron, de Gisette elle-même, eussent prise sur elle ! Ah ! le baron ! Et Gisette, surtout, la vieille gaupe dont Chugnard savait toute l'infamie, l'ancienne patronne du « Plumes et Fleurs! ». Qu'auraient-ils pu, tous deux, et elle en particulier, en quoi eût-elle été à craindre, si dès le début Chugnard, en se révélant bravement à Flamboche, lui avait du même coup révélé Gisette? Est-ce que Flamboche n'aurait pas éclaté de rire, tout le premier, lisant la lettre où M. de Miérindel l'appelait une sainte? Est-ce que

— A quoi bon ruminer tout ce qui aurait pu être? se disait tristement Chugnard. Oui, je le vois à présent, mon crime, mon vrai et terrible crime, ce fut ma lâcheté. Je devais m'y résoudre alors, à la dure confession. Je suis justement puni de l'avoir pas fait quand il en était temps. Et aujourd'hui....

A la certitude que tout était perdu sans res-

source, au désespoir furieux qu'il en éprouvait, il se ressaisit eu ce moment, et, soudain :

— Eh bien ! quoi! Je serai donc toujours lâche? Oh! non, non, cette fois. Tant pis! Plus de mauvaise raison !

Et comme le joueur, en lui, ramenait tout au jeu, il se résuma ainsi :

— J'ai vu ce que le banquier a en main. C'est un neuf. Tant pis ! j'aurai l'air d'un fou; mais je tire à sept.

Vouloir enfin la confession, rien de mieux!

Encore fallait-il la pouvoir. Flamboche consentirait-il à l'écouter?

— 11 la lira.

Et Chugnard passa toute une nuit à l'écrire.

Oh! sans grandes phrases. Simplement. Nettement. Pas de commentaires ! Pas même l'apparence d'un plaidoyer ! Nulle autre chose que des faits et la vérité toute nue.

Il racontait d'abord sa vie, en traits sommaires, jusqu'au moment où Flamboche était entré à l'institution. Il .faisait ici mention de Gisette, connue au Quartier latin, puis comme patronne du « Plumes et Fleurs » de la rue de la Lune. La mention ne comportait d'ailleurs aucune épithète. Il disait en quoi consistait l'institution Chugnard, et en prouvait sans peine, par l'exposé même des choses, la radicale ignominie. Il n'in-

sistaitpas sur les motifs qui avaient dû décider M. de Miérindel à choisir un tel établissement pour y faire élever son neveu. Il rappelait l'intervention de Gisette dans ce choix. 11 répétait mot pour mot les instructions qu'il avait reçues d'elle, et avouait s'y être soumis au début, puis avoir trahi la confiance de Gisette et du baron, et dans quelle pensée d'intérêt personnel. Il s'accusait d'avoir voulu accaparer l'affection de Flamboche pour l'exploiter. Il analysait les sentiments par où il avait passé, se prenant au piège qu'il avait tendu. Il affirmait sa tendresse réelle, profonde, s'en rapportait d'ailleurs pleinement au cœur de Flamboche pour la juger en dernier ressort. Il exprimait la honte et le repentir de sa longue lâcheté à retarder toujours la confession présente. Il ne demandait rien en retour, sinon que Flamboche voulût bien la croire sincère, et en tirer lui-même toutes les conclusions qui en découlaient.

Quand Chugnard remit à Flamboche l'enveloppe contenant cette complète confession, ses doigts tremblaient et de grosses larmes lui roulaient dans les yeux.

— Qu'avez-vous donc, mon ami? lui demanda le jeune homme. Et qu'y a-t-il là dedans, pour que vous soyez si ému?

C'était la première fois, depuis leur altercation

de l'autre jour, que Flamboche reparlait avec douceur à Chugnard et l'appelait « mon ami».

Mais il n'avait pu s'en empêcher, devant une pareille manifestation de tristesse, qui lui avait retourné violemment le cœur. Il tendit une main généreuse au pauvre [homme. Chugnard ne la prit point, et dit :

— Non, je ne veux pas. Je vous volerais votre poignée de main. Car vous ne m'en donnerez plus, j'en suis sûr, jamais, jamais, quand vous aurez lu ce qu'il y a là-dedans.

Et, prêt à éclater en sanglots, Chugnard était brusquement sorti, comme on se sauve.

La première et rapide lecture de ces pages laissa Flamboche atterré. Il lui semblait être tombé dans un trou noir.

i — Quoi! Gisctte, elle, la sainte, c'était cette < femme dont Chugnard racontait cela !

I Car, de la confession entière, voilà ce qu'avait tout d'abord retenu Flamboche, uniquement, absolument. Et, aussitôt, après le premier coup | qui l'avait comme assommé, en un brusque réveil d'indignation, ce cri :

! — Il ment !

' Chugnard avait bien fait d'écrire au lieu de parler. Parlant, il n'eût pu aller jusqu'au bout; Flamboche ne l'eût pas écouté. Et Chugnard avait bien fait aussi de sortir comme on se sauve.

FLAMDOCHE. 359

Lui présent, Flamboche eût interrompu la lecture pour lui sauter à la gorge.

— Il ment !

Les pages, jetées violemment, volèrent par la chambre, quelques-unes déchirées, v Puis Flamboche se rappela les doigts tremblants, les yeux pleins de larmes, l'indéniable et profonde émotion de Chugnard, et aussi tant d'heures passées ensemble, de bonnes heures toutes chaudes de tendresse, ensoleillées de sincère abandon.

— Non, il ne peut pas me mentir ainsi. Non, il ne ment pas !

A son tour, Flamboche avait les regards brouillés de gros pleurs. A son tour, c'est avec des doigts tremblants qu'il tenait ces pages, ramassées, les remettait en ordre, essayait de les lire, n'y arrivait pas. Tant ses doigts tremblaient ! Tant ses yeux étaient noyés ! Et il le fallait, cependant, qu'il les lût, ces pages! Il ne pouvait pas ne pas les lire. Il les lisait.

Mais alors, elle, l'héroïne, la sainte, celle qu'il s'imaginait avoir vilainement dépouillée de son auréole...!

Et d'horribles et voluptueux souvenirs lui remontaient à la pensée, des souvenirs de caresses qui....

— Oh!., oh!... Et pourtant!...

Les pages parlaient, évoquaient. Le Quartier latin ! Le « Plumes et Fleurs » ! 11 en avait entendu chuchoter des choses, de cette fameuse rue de la Lune, par Lautarescù, par cette grosse brute, qui avait eu jadis un frère aîné à l'institution Chugnard.

— Oui, mon cher, en ce temps-là, il y avait un pion qui menait les élèves en promenade là-bas. Mon frère Basile y est allé. C'était rue de la Lune. On s'y..,.

Et le rire gras du Valaque, ce qu'il soulignait de cet ignoble rire, Flamboche l'entendait, comme derrière lui, tandis qu'il se revoyait avec Gisette, avec la sainte, elle, elle !

— Pourquoi voulut-elle cela? Et mon oncle, qui en a fait sa femme, ma tante, la belle-sœur de mon père ! Oh! les sales gens, les sales gens! Et moi, aussi crapuleusement immonde qu'eux ! Et pourquoi, pourquoi?

Les attitudes des deux lui étaient représentées par son implacable mémoire, leurs attitudes pendant la scène d'explication après le flagrant délit. Elle, si peu inquiète ! Lui, si calme, hypocritement indulgent, tout à des conseils de chiffres et d'affaires !

Et tous ces chiffres, au reste, et ces affaires, où on l'avait poussé, où elle surtout l'avait poussé, et parmi et au moyen de quelles ca-

FLAMBOGHE. 36(

resses ! La raison de tout, c'était cela, sans doute !

— Oui, oui, Chugnard m'expliquait hier que ma fortune est en danger, qu'ils l'ont compromise dans des opérations désastreuses pour moi! Voilà le pourquoi de....

Et cette exclamation sans cesse revenait en refrain de glas :

— Oh ! les sales gens ! les sales gens !

Puis, dans un revirement soudain, complet, impérieux, comme une grande clarté crevant les ténèbres :

— Mais non! c'est trop criminel. C'est fou. On n'est pas ainsi . Personne n'est ainsi . Chugnard avait beau me paraître ému ! Il l'était à cause de Ténormité même de son infamie. Dans un suprême accès de haine, risquant des calomnies aussi monstrueuses, il a eu peur au moment de jouer le tout pour le tout. Le misérable, le coquin, c'est lui, c'est lui seul. Il s'avoue tel. Il l'est. Je connais son âme, à fond de bourbe. Il me l'a montrée. Toute la bourbe est remontée ici. La vérité, la voilà. Ça, cette abomination écrite, c'est possible. On en est capable. Lui, il en est capable. Maiâ le reste, ce qu'il raconte, ce qu'il insinue, non ! On n'est pas ainsi. Personne n'est ainsi. Ou bien ce serait à se tuer, s'il y avait au monde des scélérats pareils. Il n'y en a pas. Il y a des mufles, comme lui.

Et comme moi, hélas ! comme moi, d'avoir osé

croire, fût-ce une minute, que Gisette, que... Il ment! liment!

Puis cette exaltation tombait. Le coup de clarté crevant les ténèbres n'était que la dernière flambée de sa foi en agonie. Les ténèbres ensuite se refaisaient plus denses. De nouveau Flamboche se retrouvait atterré, la face dans un trou noir. Il doutait de tous et de tout, s'obstinait à considérer Chugnard comme un infâme calomniateur, et cependant en admettait la véracité, le condamnait, mais condamnait aussi le baron, et même Gisette, contre laquelle plaidaient tant de. souvenirs accusateurs, évidents et implacables aujourd'hui à la lueur de ces révélations. Et il se condamnait surtout lui-même, d'avoir été aussf aveugle et en amitié et en amour, de s'être complu à l'affection de ce louche, tortueux, bas et abominable Chugnard, d'avoir pris pour une sainte cette vieille gouine de Gisette. Un tel aveuglement à leur endroit, quelle pouvait en être la cause, sinon que lui-même était leur pair?

Noble et droit, n'eût-il pas dû tout de suite sentir leur vilenie, en avoir horreur d'instinct? Mais non! Il était allé à eux naturellement, sans révolte, sans hésitation, et même avec joie, parce qu'au fond il leur ressemblait. Et cette affreuse constatation s'imposait à son désespoir :

FLAMB0C11E. 363

— Nous sommes tous des mufles. Il n'y a au monde que des mufles.

Il sanglotait à cette idée, ne s'apercevant pas que son désespoir démentait pourtant, au moins quant à lui, l'affreuse constatation. Car, s'il eût été vraiment ce qu'il disait, il n'eût pas souffert à se le dire, et c'est de cela en vérité qu'il souffrait le plus.

— Poitrine avec ton âme !

Il se rappelait ce mot de son père, ce mot qui toujours lui avait paru si grand, si réconfortant. Il en était écrasé aujourd'hui.

— Avec mon âme, hélas ! Mais puisque je n'en ai plus, d'âme !

L'image de Brongnien lui passa par l'esprit, en évocation à ce conseil de poitriner. Est-ce qu'il en avait une, d'âme, celui-là? Non, bien sûr. Et cependant il poitrinait,à sa façon, haut et droit dans sa redingote sanglée militairement, et la mine d'un homme malgré ses troubles yeux de pochard.

Flamboche prit de l'argent, sortit, se mit à la recherche de Brongnien, le trouva chez le liquoriste, but avec lui, et, tout en buvant, lui demanda soudain :

— Et qu'est-ce que vous en pensez, vous, de tous ces gens-là?

— Quelles gens? fit Brongnien.

Jfat.

— Tout le monde.

— Je n'en pense rien.

— Mais vous les méprisez, pourtant?

— Oh ! sans doute.

— Et vous-même, est-ce que vous ne vous méprisez pas aussi?

— Des fois.,

— Quand vous êtes soûl, hein?

— Non, au contraire !

— C'est vrai. Je suis un imbécile.

— De trop réfléchir, oui.

— Vous ne réfléchissez donc jamais, vous ?

— Le moins possible.

Et Flamboche en tira cette amère et triste conclusion :

— Il a raison, en somme. Le mieux est de s'abrutir.

Revenant au mot de son père, il le formulait maintenant de cette façon nouvelle, et trouvait il ne savait quel charme morose à cette absurde transformation :

— Poitrine avec ton âme, et, au besoin, avec ton manque d'âme.

Il était à moitié ivre déjà en se parlant de la sorte. Il continua de boire silencieusement, bercé au ronron des longues histoires que marmonnait Brongnien, s'y laissant comme dorloter, s'engourdissant la tête et le cœur dans une torpide r

FLAMBOCIIE. 365

morne et douce hébétude. Il finit par s'endormir «n réalité, le front sur la table poisseuse, parmi les capiteuses et aromatiques senteurs du comptoir, et parmi les souriantes consolations d'un rêve où il se voyait sans âme et tout heureux de n'en plus avoir et de poitriner avec ceci, à savoir qu'il n'en avait plus.

A peine se réveilla-t-il, quand Brongnien le ramena vers une heure du matin à l'institution et le remit aux mains d'Aménaïde et de Chugnard, très inquiets d'une aussi longue absence. 11 avait marché, depuis la boutique du liquoriste, comme un somnambule. Et c'est avec des yeux de somnambule encore qu'il regarda Chugnard et Aménaïde, à qui Brongnien disait :

— Non, non, je vous jure qu'il n'est pas malade. Une légère culotte, voilà tout! Quatre ou cinq verres, pas davantage. El gentil, gentil! N'y a pas plus gentil !

Machinalement, Flamboche avait répété, en s'afFalant sur l'épaule d'Aménaïde :

— Gentil, gentil!

Et il s'était laissé monter dans sa chambre, déshabiller, mettre au lit, sans rien ajouter d'autre, reprenant aussitôt son somme vaguement interrompu, son somme de torpide, morne cl douce hébétude, parmi les capiteuses et aromatiques senteurs dont le souvenir parfumant lui demeu-

366 FLAMBOCQE.

rait imprégné dans les narines, et parmi les souriantes consolations d'un rêve où il se délectait à poitriner absurdement avec son manque d'âme.

— La lecture de ma confession a porté coup, pensa Chugnard, et surtout la révélation de ce qu'est la vraie Gisette. Il va cuver, avec son ivresse, le chagrin que j'ai dû lui faire. Mais il ne m'en veut pas, certainement. La façon dont il a pris la chose me le prouve. Il m'a cru. Il a été désolé. Il a bu, comme un enfant qu'il est, pour oublier son mal. Demain, nous pourrons parler de tout cela raisonnablement.

Par malheur, le lendemain, dans la matinée, Chugnard devait sortir, mandé chez l'avoué du jeune homme. Il était absent quand Flamboche se réveilla, le cerveau lourd, le cœur fade, les membres en courbature. L'instant eût été particulièrement propice à Chugnard pour une explication. C'est Aménaïde qui se trouva là, toute câlinante, toute fondue à de compatissantes plaintes et à de maternels reproches :

— Pauvre petit! Mon chérubin du bon Dieu!

Mais qu'est-ce qu'il vous est donc arrivé? En voilà, du joli, d'aller s'ivrogner avec ce vieux pochard de Brongnien !

Et des propositions de compresses à l'eau sédative contre la migraine, de camomille, ou

plutôt de thé très fort, ou (encore mieux !) de vulnéraire sur un morceau de sucre (son grand remède à tout!) Et FlambocBe de s'apitoyer à cette pitié, de s'attendrir à cette tendresse, de pleurer parce qu'Aménaïde, sans savoir pourquoi, pleurait !

— Oh! j'ai de la peine, j'ai tant de peine, ma bonne maman Naïde !

— Mais quoi? Mais quoi donc, mon cher enfant? Et qui vous a fait de la peine?

— Chugnard.

— Lui! Comment cela? Lui! Ce n'est pas possible. 11 vous aime tant! Oh dites, dites! Il doit y avoir un malentendu entre vous.

La brave femme était dans une angoisso qui toucha profondément Flamboche, et dont le sincère accent le força bien à penser :

— En voilà une qui n'en est pas, tout do même, du nombre des mufles !

Et du coup, il eut honte d'avoir à lui raconter toutes ces tristes et vilaines choses prouvant qu'il en était un, lui, et Chugnard pareillement, et le baron, et...

— Lui avouer, à cette simple et bonne créature, que j'ai été l'amant do ma tanto, que cette tante est une vieille gourgandine, qu'elle et mon oncle avaient comploté cela pour me voler, et que Chugnard m'a révélé ce tas d'ignominies

3Ô& FLAMBOCHE.

après avoir lui-même, naguère, été le complice de ces deux coquins ! Mettre l'honnête maman Naïde dans le secret de telles saletés ! Oh non 1 non ! Je n'en ai pas le droit ! C'est ça qui serait d'un mufle, du dernier des mufles ! Non, je n'en suis pas là. Je ne veux pas I

Malgré lui, cependant, poussé par l'irrésistible besoin de faire ce que précisément il ne voulait pas faire, et tout en se jugeant lâche'et mauvais d'y céder, il ne put retenir ces phrases :

— Rien! rien! Je ne peux pas vous dire, maman Naïde. Vous ne savez pas. Vous ne devez pas savoir. Il s'agit de... Oh! qu'importe! Qu'importe!... Enfin, il s'agit de... de ma tante, de Gisette, là!

Le nom lâché, il en eut remords. Car tout de suite il songea :

— Pourquoi l'ai-je prononcé, sinon pourvoir, à la façon dont Aménaïde l'entendra, si elle connaît ou non quelque chose à toute l'histoire ? Et pourquoi est-ce que je tiens à connaître cela, sinon parce que, au fin fond de moi, au plus noîr et abominable fin fond de cet ignoble moi, je mets en doute l'innocence de la brave femme ? Il semble que, tout en ayant peiir de la souiller par ces vilaines confidences, je ne serais pas fâché d'apprendre qu'elle en a été souillée déjà.

« Pas nettes à ce point, bien sûr, les réflexions

que lui suggérait le remords du nom lâché !

Celles-là, quand même, en substance ! Et telles il les trouva, hélas ! après coup.

Et après quel coup !

À peine, en effet, eût-il prononcé le nom de Gisette, il vit soudain Aménaïde suffoquée rougir, puis devenir toute blême, baisser les yeux, et enfin se ^uver, comme éperdue.

La malheureuse venait de se rendre compte, pour la première fois, de cette monstrueuse coïncidence : que madame la baronne de Miérindel était la fameuse Gisette, l'ancienne et mystérieuse bienfaitrice de Ghugnard, la femme dont si longtemps elle-même avait été jalouse, dont Chugnard ne lui parlait jamais qu'avec des airs étranges ! Comment cette créature était-elle aujourd'hui Npouse du baron, en quoi Chugnard était-il mêlé à ce mariage, pourquoi n'en avaitil rien dit, quel drame s'était joué là, dont Flamboche semblait être la victime? Autant d'énigmes qui bouleversaient Aménaïde, et lui avaient fait prendre le parti de se sauver dans un accès de folle épouvante.

Mais cette explication d'un tel trouble, Flamboche ne pouvait se la donner. Dans la rougeur subite, puis la pâleur, puis la fuite éperdue d'Aménaïde, il ne comprit qu'une chose :

— Elle sait ! Elle est au courant de toutes les

ignominies que j'avais peur de lui révéler ! Je n'avais rien à lui révéler ! Ce qu'est Gisette, ce qu'est Chugnard, ce que je suis, elle le connaît. Alors, pourquoi son angoisse à m'interroger ? Pourquoi dire qu'il devait y avoir entre Chugnard et moi un malentendu ? Pourquoi feindre d'ignorer ? Une comédie, donc I Oh ! Elle aussi ! Elle si simple, si tendre ! Elle, la bqpne maman Naïde ! Et moi qui l'exceptais du nombre des mufles ! Idiot, triple idiot que j'étais! Tous, tous, et elle comme les autres, tous, nous en sommes, tous ! Chacun à sa manière ; mais tous !

Et il était retourné chercher Brongnien, et avait recommencé sa soûlerie de la veille, sans même rentrer le soir, cette fois, couchant à l'hôtel dupochard, voulant devenir un pochard luimême, et voulant surtout ne plus revoir Chugnard, ni Aménaïde, ni personne.

— Personne que toi, tu entends, mon ami, mon vrai ami, mon seul ami.

C'est Brongnien qu'if tutoyait de la sorte, dès le premier jour de cette bordée nouvelle qui devait durer deux autres jours encore, à étonner Brongnien en personne.

— Ah ! sacré petit bougre ! ne pouvait s'empêcher de dire l'ex-polytechnicien. Quel coffre ! Il avale comme père et mère.

En quoi il ne savait pas si bien dire. Car, dans

Boette frénésie à boire, Flamboche était sans doute ■exalté par quelque atavique refloraison de la udipsonianie qu'il tenait de ses parents, et en ■particulier de l'Irlandaise, morte, on s'en sou- [vient, du delirium tremens. C'était à croire Iqu'elle revivait toute en lui, à ce moment, et qu'y ■revivait aussi le terrible alcoolique qu'avait été ■pendant un temps Jacques de Miérindel à son ■retour du Cap. Comme eux alors, avec la même ■Violence continue, exaspérée, Flamboche se ruait le l'ivresse. Et presque tout de suite, dès le ma- Itin du second jour, il avait acquis ce calme, ce ■froid, cette sorte de tenue raide dans l'ivresse, ■propres à l'ivrogne invétéré, et si caractéristiques chez Brongnien.

I. — 11 a l'air, pensait Brongnien (non sans ad- Imiration) d'y être entraîné.

I C'est qu'il y était entraîné, en effet, par l'enmraincment passé de ses ascendants. Telle fut, du pnoins, l'opinion de Chugnard, le rencontrant len cet état le second jour.

I Voilà quarante-huit heures qu'il le cherchait ïen vain partout, le cœur torturé de craintes à ■ridée d'un accident, d'un suicide. Et il le retrouvait attablé devant Brongnien, tous deux silenleieux, pâles avec le nez flambant, le regard [■.vague, les mains tremblotantes, mais le corps [■droit et d'aplomb sur les reins, la tête comme

des soldais au commandement de « fixe ».

— Ah ! cher enfant, cher ami, avait dit Chugnard, que faites-vous donc là, vous, vous, à boire de la sorte ?

Et Flamboche, sans même tourner le col, avait répondu gravement :

— Ne m'embêtez donc pas, Chugnard. Vous le voyez bien, ce que je fais. Je poitrine.

Brongnien avait ajouté, d'une voix pâteuse, mais tout aussi gravement :

— Nous poitrinons.

Et Chugnard les avait laissés, jugeant avec sagesse que cet accès d'ivrognerie bizarre était plutôt bon pour Flamboche, que peu à peu son désespoir s'y noierait, que le résultat définitif en serait un profond abattement physique et moral où le cœur du jeune homme serait sans doute plus facile à reconquérir.

— Déjà, songea-t-il, l'effet s'est produit apparemment ; car il n'a pas l'air de m'en vouloir. Ce que je lui ai révélé l'attriste, mais ne l'irrite point. Il accepte enfin la chose. Il m'a cru. C'est le principal.

Pour en être plus sûr, Chugnard avait risqué discrètement, parlant tout bas à l'oreille de Flamboche :

— Vous avez lu mes papiasses, hein ? Vous devez savoir maintenant..

FLAMBOCnE. 373

Flamboche l'avait regardé dans le blanc dos yeux, d'un long regard pesant, puis avait répliqué tout haut, à voix lente et en mots nettement articulés :

— Je sais maintenant que nous sommes, vous et moi, et le reste des gens, sans exception aucune, un tas de mufles, voilà !

— Hélas ! cher ami, avait repris Ghugnard, pardonnez-moi de vous avoir causé ce chagrin. Car, je le vois, cette idée-là vous fait souffrir.

— Moi! souffrir! avait riposté Flamboche.

Pas le moins du monde, je vous jure. Je constate, pas plus. Mais en avoir du chagrin, allons donc? Pourquoi? Est-ce que j'y peux quelque chose? Non, n'est-ce pas? Alors?

Et il avait conclu, d'un accent qui paraissait tout à fait sincère :

— Ça m'est absolument égal.

Il était sincère, en effet. Ce n'est pas son désespoir seulement qui se noyait dans I alcool, ainsi que le pensait Chugnard ; c'est son être entier, sa noblesse, sa vaillance, sa fierté, et jusqu'au mâle souvenir de son père, qui lamentablement y sombraient. Il se sentait couler à pic dans une sorte de passive et molle indifférence à tout. Il ne gardait de volonté résistante qu'à se tenir solide et raide sous le poids de l'ivresse comme Brongnien. Son amour-propre se bandait

uniquement à cette stupide satisfaction. Il en jouissait béatement et bêtement, trouvant le reste sans importance aucune. Il lui semblait en cela manifester sa force, et qu'il n'avait pas besoin d'en donner, ni à lui-même, ni à personne, d autres preuves. Il répétait incessamment à Brongnien :

— Tu es sûr que je suis un homme, toi, hein?

C'est tout ce qu'il me faut.

Si homme qu'il fût, cependant (et certes, comme buveur du moins, bien le fut-il), et quelque vigueur que lui pût fournir son entraînement atavique, quatre jours pleins de ce régime forcené finirent par avoir raison de lui. Même son amour-propre d'ivrogne s'éteignit, en triomphant d'ailleurs, Brongnien le premier ayant déclaré qu'il avait envie de repos, et que c'était nécessaire à tous les deux pour recommencer d'autant après une halte.

— Tu vois; fit orgueilleusement Flamboche, je suis plus trapu que toi en alcool.

— Soit! répondit l'ancien chef d'état-major dé sa hautesse l'empereur du Maroc. Tu es plus trapu. Je me rends.

Et Flamboche l'avait reconduit, témoignant de sa victoire par ce soin de le reconduire au lieu d'être reconduit lui-même. Puis il était rentré tout seul à l'institution, droit et fier, les

jambes lourdes, mais le pas régulier, marqué, presque automatique, et le regard à la fois très vague et très fixe.

— Il a Pair d'un fou, avait dit Aménaïde. Sûrement il est malade, le pauvre petit, et couve quelque chose de grave.

— Soignons-le, avait tristement répliqué Chugnard, soignons-le, notre cher enfant.

C'est comme un enfant, en effet, qu'ils avaient dû alors le soigner, un misérable enfant en qui venait de reparaître brusquement, après cet accès d'ivrognerie atavique, une récurrence, atavique aussi sans doute, du détraquement cérébral auquel avait succombé sa mère, la pâle Irlandaise buveuse de gin.

Assommé par ses quatre jours pleins d'alcoolique frénésie, il eût dû choir dans un épais sommeil de plomb. Il fut pris tout à coup, au contraire, d'un violent délire, avec des gestess d'épileptique, des cris inarticulés, des hallucinations aux hideuses images le frappant d'épouvante. Il montrait, terrifié, d'horribles et invisibles êtres qu'il voulait fuir, qui le chevauchaient; l'empoignaient à la gorge, le faisaient râler. Il ne s'en débarrassait que par des sursauts, des torsions de tout son corps, d'éperdus enfouissements de la tète sous les oreillers, ou bien ense four rant les deux poings dansles yeux comme s'il cherchait

à s'emplir les yeux de nuit. Et encore les effroyables apparitions le poursuivaient-elles jusque dans cette nuit,y devenant probablement plus affreuses ; car soudain il rouvrait ses yeux tout grands et clamait:

— Maman Naïde, maman Naïde, regardezmoi! Près, près, plus près ! Vous aussi, Chugnard, vous aussi. Et Brongnien! Et papa! Et mon cher papa ! Et maman Naïde! Tout près ! Tout près ! Tous tout près ! Empêchez-moi de voir les bêtes, les bêtes, les bêtes, les bêtes !

Et Chugnard, et surtout la bonne Aménaïde, se penchaient vers lui ; et elle l'embrassait, lui tenait le visage à deux mains, le lui serrait, le lui mouillait de larmes, lui répétait :

— Nous sommes là, mon cher petit ! Je suis là, moi, maman Naïde. N'ayez pas peur. Nous vous tenons bien. Les bêtes sont parties. C'est moi qui vous regarde. C'est moi, c'est Chugnard et moi. C'est vos amis.

11 retrouva enfin la possession de lui-même, se réveilla de l'atroce cauchemar, soupira :

— Oui, oui, mes amis, mes braves amis !

Puis, dans un mauvais et cruel et sourd éclat

de rire :

— Des mufles ! Des mufles !

Et ensuite, très calme, la face froide, morne, et la voix comme lointaine :

— Ça m'est égal.

Et il s'endormit, de l'épais sommeil de plomb cette fois, d'un sommeil qui fit penser tout haut à Ghugnard :

— On dirait un mort.

— Oui, n'est-ce pas ! répondit Aménaïde, se rendant compte de tout ce que signifiait cette pensée.

Tous deux, sans avoir besoin de se l'exprimer en phrases formulées plus nettement, sentaient que leur petit Flamboche, leur cher Flamboche, leur Flamboche, celui qui les avait tant aimés, ne les aimait plus à cette heure, et qu'il ne les aimerait jamais plus comme autrefois, et qu'ainsi, en réalité, pour eux il cessait d'être.

Aménaïde s'écroula sur une chaise et se mit à sangloter.

— Hélas ! dit-elle. Qu'est-ce que nous lui avons donc fait, monsieur Chugnard?

— Toi, rien, répliqua-t-il.

— Eh bien ! demanda- t-elle, et toi ?

Il resta silencieux un long moment. De lentes larmes lui roulaient sur les joues. 11 avait dans le regard sa petite flamme tendre des rares et brèves minutes où tout son cœur lui fleurissait aux yeux.

— Moi, fit-il, j'ai eu le tort e\ le malheur d'être celui qui lui aura, le premier, montré la vie telle qu'elle est.

— Je ne comprends pas, dit-elle.

Il répondit doucement :

— Tu n'as pas besoin de comprendre, va, ma pauvre grosse.

Et, après l'avoir baisée au front, à son front de vieille innocente, il l'emmena, la consolant avec ces suprêmes paroles, dont elle se délecta sans en bien saisir le sens non plus :

— Il vaut même mieux que tu ne comprennes pas, vois-tu. C'est justement parce que tu ne comprends pas, c'est pour cela que, toi, il voudra peut-être t'aimer encore.

Anxieusement ils attendirent, près d'une journée et demie, le complet et définitif réveil de Flamboche.

— Ah ! pensait Aménaïde, m'aimer encore, le voudra-t-il ? \

Et Chugnard songeait :

— Le pourra-t-il seulement?

Quand enfin le jeune homme revînt à son entière et pleine conscience, rien qu'à le voir et à l'entendre, si radicalement changé, aussitôt Chugnard se dit : . . .

— Non, hélas ! ni son père Chugnard, ni sa brave maman Naïde elle-même, ni personne, il • n'aimera plus, j'en suis sûr.

Il semblait, en effet, que Flamboche fût maintenant un autre, et, à eux particulièrement, !

un étranger. Cette froide et raide tenue dans l'ivresse, dont il avait en quelques jours fait l'apprentissage au point d'y devenir si vite passé maître, il s'en était comme cuirassé à jamais. A jeun et de sang-froid, il en gardait l'attitude, et aussi l'hébétude. De sa vivacité d'antan, do sa gaminerie, plus rien ! Môme avec Aménaïde, aucun abandon! Une correction morne et glacée, presque analogue à celle dont il s'armait jadis contre Laffouace, quand il devait en supporter la présence à table, le saluer en le méprisant. Encore, sous sa froideur d'alors, percevait-on ce mépris, un mouvement contraint de son âme, une vie de sentiment enfin ! Pas seulement cela, sous sa froideur d'aujourd'hui! Ni mépris, ni le moindre mouvement d'âme. Une absolue indifférence.

En vain Aménaïde s'obstinait à le dorloter, a le câliner ainsi qu'autrefois, et en paroles et en petits soins maternels ; il acceptait ces douceurs sans avoir l'air de les trouver douces, et ne répondait plus jamais par un de ces mots qui mettaient en extase le cœur .de la brave femme. A défaut de ces- mots, il ne laissait même pas son regard exprimer quelque reconnaissance, quelque restant d'affection v Quand Aménaïde douloureusement lui disait :

— Ça ne vous est donc plus agréable, que j" sois votre maman gâteau ?

Lfc.

— Si, si, répliquait-il, en paraissant penser à toute autre chose.

Elle eût admis qu'il pensât à autre chose, sa distraction ayant ainsi une excuse. Mais ce semblant d'excuse, même cela, il ne prenait pas non plus la peine d'y recourir. Comme elle lui demandait :

— Vous ne faites pas attention à ce que je vous dis ; c'est que vous êtes préoccupé par vos affaires, sans doute ? Vous songez. . .

— Je ne songe à rien du tout, répondait-iL Je suis parfaitement à ce que vous me dites.

Et, avec un merci négligemment lâché d'une voix blanche, il lui tendait la main, qu'elle sentait molle et sans étreinte.

A Chugnard, il ne parlait, et ne voulait parler, que de chiffres, des opérations de Bourse qu'il s'agissait de liquider, et auxquelles il affectait de s'intéresser uniquement. A plusieurs reprises, Chugnard essaya de recommencer oralement sa confession écrite, manifesta le désir de l'élucider par des commentaires. Tout de suite le jeune homme l'arrêtait, d'un ton décidé :

— Inutile de revenir là-dessus. Je n'ai pas besoin d'en apprendre davantage.

Et il répondait net et sec à toutes les insistances, refusant de suivre Chugnard, qui en arrivait aux supplications.

— Mais moi, cher ami, mon cher Flamboche, moi, j'ai besoin de vous en dire plus long, de vous expliquer...

— Quoi donc ?

— Que je ne suis pas, au fond, le vilain être dont j'ai l'apparence.

— Vous ai-je affirmé, ou seulement laissé entendre, que je vous jugeais tel ?

— Affirmé, non ! Laissé entendre, oui. Et vous ne souffrez seulement pas que je me défende !

— Pourquoi et de quoi vous défendre ? Qui est-ce qui vous accuse ?

— Mais moi-même. Etvousaussi, je lesensbien.

Et tout. Et cependant, mon cher Flamboche, si vous saviez...!

— Je sais ce que j'avais à savoir. Voyons, pas de sentimentalité bête entre nous, n'est-ce pas ! Soyons sérieux ! Quelles nouvelles m'apportezvous ce matin de l'agent de change et du notaire? Les cours d'aujourd'hui seront-ils....?

Et Chugnard devait rentrer dans la discussion purement financière, pressé de questions techniques par Flamboche, qui s'appliquait de son mieux à y comprendre quelque chose, à en raisonner, à paraître y avoir goût, et qui, d'ailleurs, finissait toujours par conclure, à toutes les propositions :

— Ça m'est égal.

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382 FLAM BOCHE-

En quoi il prouvait de reste que son attention .n'avait été qu'une attitude, et que, même à l'état présent de ses affaires, si mal en point, et où il semblait s'intéresser, il demeurait indifférent comme à tout.

— Mais pourtant, avait beau dire Chugnard, ça ne peut pas, ça ne doit pas vous être égal, d'être ruiné, ou à peu près, comme vous allez bientôt l'être, plus que probablement. Car, en somme, que ferez-vous alors ?

— Ça m'est égal aussi, répondait Flamboche. Ce que je ferai, ce que j'aurai à faire, je le verrai quand j'y Serai.

— En attendant, reprenait Chugnard, il y a au moins une chose à quoi il n'est pas admissible que vous répondiez : çâ m'est égal. C'est la certitude que votre ruine a été causée, voulue, machinée, par votre oncle, et par cette femme. Or, vous l'avez, n'est-ce pas, cette certitude ?

— Oui, je l'ai, puisque j'ai lu vos papiasses, comme vous dites, et puisque j'y crois.

— Et que ces misérables vous aient fait ce mal-là, ça vous est égal ?

— Absolument.

- — Et que, moi, j'essaie de vous tirer de ce pétrin, et que je n'y puisse pas arriver, et que je risque de vous paraître, en fin de compte, leur complice aujourd'hui, comme j'ai failli l'être

jadis, et que je n'aie aucun moyen do vous rendre indéniables mon repentir, ma profonde affection, mon entier dévouement, ma tendresse, ma chère tendresse...?

— Même cela, interrompit Flamboche sans une ombre d'émotion, oui, même cela, Chugnard, ça m'est égal. Tout m'est égal.

Et il y était sincère, le sentait, le faisait sentir. Sa froide et raide tenue dans l'ivresse, qu'il savait maintenant garder étant à jeun, et dont il s'était comme cuirassé à jamais, lui faisait une cuirasse dont l'acier semblait s'être incrusté dans sa chair, y avoir coulé son métal, et lui durcir tout l'être jusqu'au fond du cœur.

Il en donna un suprême témoignage le jour où il se retrouva en face de Gisette cédant enfin à la perverse suggestion qui la hantait depuis la scène du flagrant délit. j

— Va-t-il me sauter à la gorge? pensait-elle. Va-t-il courir chez le baron, vouloir le tuer? A quel coup de folie s'emportera-t-il? Quoi qu'il fasse, comme ce sera beau, et curieux et intéressant ! Ah ! je veux le voir. Je veux que cela soit. Je le veux.

Et elle arriva, ayant la mauvaise et folle flamme de ce désir aux yeux, dans ses yeux d'étranp.' animal qui eût été à la fois serpent, oiseau et singe, y portant l'éclair féroce que dardait jadis le

384 FLAMB0CI1E.

bandit, son souteneur, quand il tirait son eustache en criant:

— Ça va rien être drôle !

Mais cet éclair s'éteignit soudain, devant l'impassible visage du jeune homme, dans le lac glacial de son regard. Avant même d'avoir parlé, elle comprit qu'elle parlerait en vain. Elle parla néanmoins, et d'un verbe violent, brutal, cynique, canaille, où toute l'ancienne Gisette exhalait son âme d'argot.

— Voilà ce que je suis! Voilà ce que j'ai fait! Voilà ce que nous avons maquillé, mon mec et mezigo. Mais casse-moi donc la gueule, voyons ! Et à lui aussi! Il est à la piole. Cours-y. T'as donc du jus de blaire dans les veines, eh! p'tit crevasson....

Et un torrent d'injures, d'ordures, sortait en écumant de sa bouche, sa bouche de sainte ! Et toute son infamie, elle la crachait, la vomissait, les poings aux rognons comme une poissarde, ses maigres cheveux à la venvole comme une vieille sorcière ! Et vieille, en effet, laide de toutes ses laideurs passées et de sa hideur présente, avec la sécheresse de ses longs bras en pattes de sauterelle, son étroite poitrine, le ravalement de sa croupe de chèvre, sa face osseuse qu'un nez camard ponctuait de deux trous et que sabrait une grande bouche aux minces lèvres plates ; et le

tout réapparaissant, les yeux de mandrille cruel et obscène malgré le lourd voile des paupières en capotes, et le corps garçonnier malgré la douillette de graisse molle, couleur de cire jaunissante, et l'ignoble voyou de jadis sous cette matrone capitonnée par le retour d'âge.

Flamboche la vit telle qu'elle était, au physique et au moral, et en même temps il la vit telle que le baron en personne (qui la connaissait à fond pourtant) et telle que Chugnard non plus (qui la savait depuis tant d'années), ne l'avaient jamais . conçue ni pu concevoir : une sorte de démente, „ une soudaine détraquée en proie au coup foudroyant d'une hystérie frénétique, nullement sertsuelle, toute en exhibitionnisme de son for intérieur, de ses pires instincts, de ses plus immondes et inconscientes perversités, qu'elle étalait, qu'elle ostentait, qu'elle dévêtait avec furie, qu'elle mettait à nu, qu'elle semblait vouloir comme dépiauter pour en montrer orgueilleusement l'horreur jusqu'en ses dernières fibres et son essentielle ignominie.

C'était une abominable scène, digne de la Salpètrière, et dont les obscurs mobiles eussent été à peine explicables pour un aliéuiste.

Flamboche, sans sa native bravoure, s'y fût laissé terrifier. Il n'y trouva matière qu'à un profond dégoût, dont son cœur se soulevait.

Dégoût de cette créature, évidemment malade, et de quelle étraDge et affreuse maladie! Dégoût de lui-même aussi, qui avait pu aimer un pareil monstre, en faire une sainte, prendre pour de la passion les crapuleuses voluptés dont il s'était soûlé à ce cloaque ! Et dégoût du monde enfin, de ce monde où une femme semblable était maintenant madame la baronne de Miérindell

— Et ce monde-là, c'est celui où vit Chugnard, dont elle a été la bienfaitrice, et qu'elle a eu à ses ordres, et qui l'a servie contre moi, et qui l'a trahie ensuite, soi-disant pour moi ! Et ce mondelà, c'est celui où mon oncle est respecté, honoré, où elle sera respectée et honorée de même, parbleu ! Et ce monde-là, c'est celui où je dois vivre, parmi tant de saletés, de félonies!

Mais, en réfléchissant de la sorte, il ne s'indignait même pas à ces réflexions. Il constatait une fois de plus, comme en y plongeant à plein corps, à pleine âme, l'universelle muflerie. Et il constatait aussi qu'il n'avait seulement pas la force de s'en indigner. Ainsi qu'à l'intoxication alcoolique des jours derniers, il y restait invulnérable, et froid. Il en éprouvait d'ailleurs une façon de fierté.

Les yeux fixes, la bouche amère, il écouta déblatérer Gisette sans rien répliquer, tant que dura l'accès de cette démente. Quand elle

FLAMBOCIIE. 337

eut achevé, il lui répondit simplement, comme il avait répondu à Chugnard, comme il avait répondu à maman Naïde, comme il répondait maintenant à tous et à tout :

— Ça m'est égal.

Gisette, son accès passé, rendue brusquement à elle-même, le regardait avec stupéfaction, ne comprenant rien ni à ce qu'elle avait fait, ni à ce qu'il faisait en retour. Elle dit:

— Je crois que je viens d'être folle.

Il haussa les épaules et riposta, d'une voix extrêmement calme :

— Je le crois aussi.

Elle le regarda de nouveau, longtemps, sans parler, lui fouillant l'être d'un regard aigu, qui pénétrait jusqu'aux moelles. Il n'eut pas aux moelles un tressaillement. Il ne broncha pas, ne cilla point, demeurant impassible, et n'ayant pas besoin de s'y efforcer. Elle rompit enfin le silence, et prononça lentement, cessant de le tutoyer, et comme soumise, respectueuse, et toute en admiration :

— Et je crois que vous, à présent, vous venez de sentir que vous êtes un homme.

D'une voix non moins calme que tout à l'heure, et dans un très vague, mais très hautain sourire, il répliqua :

— Je le crois aussi

Et, le respect de son admiration tournant alors brusquement à la peur, elle pensa, pendant qu'elle s'en allait :

— Il faut que j'avoue au baron ma gaffe, et vite, et qu'il agisse en conséquence ; sans quoi, ce petit mâtin-là va se retourner. Il a dû le faire déjà. C'est pour ça qu'il est si d'aplomb. Gare de dessous !

Puis, son admiration la reprenant, et avec un obscur regret d'avoir pour ennemi forcé ce jeune mâle soudainement découvert, inattendu, et d'autant plus désirable :

— Pas à dire, quand même ! Tous ces Miérindel, des rupins!

Mais elle n'était plus d'âge, ni dans des circonstances, à choisir pour mâle celui-ci, et elle se hâta d'ajouter :

— Assez de folie pour aujourd'hui, hein, ma vieille. C'est encore l'autre Miérindel qui est le dab, et le vrai.

Et elle rentra, disant au baron, dans un effarement simulé, qu'elle avait revu Flamboche (dame, c'est ta faute; tu avais l'air d'y tenir!), et que l'entretien avait mal tourné, le jeune homme ayant été monté contre eux par Chugnard, et elle-même s'étant emballée, non à se défendre et à défendre le baron, mais à tout avouer (pourquoi pas, puisque Flamboche savait tout!), et

-Jâ&.

FLAMBOGHK. 389

que maintenant elle craignait d'avoir ainsi été maladroite, d'avoir exaspéré un adversaire peutêtre redoutable ; car elle avait trouvé un Flamboche tout changé, tout nouveau, très calme, trop calme, d'esprit net, de volonté ferme, évidemment prêt à la lutte, décidé à ne pas se laisser dépouiller, bref, un Miérindel !

— 11 n'y a qu'un Miérindel, répondit orgueilleusement le baron, qu'un seul, et c'est moi. Si tu en doutes, tu n'en douteras plus longtemps. Àh! Ghugnard a monté mon neveu contre nous!

Ah ! il a essayé encore de me tenir tète, ce vieux Scapin !EtJe petit s'est laissé endoctriner par lui! Et il sait tout, dis-tu ! Tout quoi? Que c'est nous qui l'avons ruiné?

— Bien sûr.

— Et que ton amour pour lui...?

— N'était qu'un truc.

— Et qui tu es, peut-être?

— Oui, oui.

— Et c'est le Chugnard qui l'a si vite et si bien instruit de la sorte?

— Qui veux-tu que ce soit?

i — Ettuas r toi, Gisette, avoué., ?

— Ça, j'en conviens, c'est stupide. Une faute! Pardonne-la moi. J'étais en fureur, comme grisée. Une vieille toquée ! Je me demande ce que j'ai eu.

Fidèle à sa coutume, de punir les gens pour les fautes commises par lui-même (et par Gisette, n'était-ce donc pas comme par lui?), le baron conclut:

— Sois tranquille! Ils te paieront cela. Ils me paieront cela.

Et du coup, il brusqua le dénouement, d'autant qu'il n'était pas sans une légère inquiétude malgré ses mesures si magistralement prises, et malgré son orgueilleuse affirmation d'être le seul Miérindel. Le soudain éveil, le complet changement de Flamboche, son calme froid et menaçant, constaté par Gisette, n'était pas à mépriser en effet. Le baron se rappelait les trésors d'énergie où Jacques de Miérindel avait jadis puisé tant de fois, se relevant après les pires chutes, jamais à bas définitivement, toujours en état comme de résurrection. N'était-ce pas cette même aptitude à se redresser, cette nature d'acier à l'incassable ressort, qui renaissait chez le fils d'un tel père?

— Gisette a raison. C'est un Miérindel, en somme. Il ne faut pas trop jouer avec lui, lui laisser prendre conscience de sa valeur. Ma première idée à son endroit était la bonne, la plus sage : l'étouffer avant la croissance! Ah! si Chugnard ne m'avait pas trahi ! Mais il en a fait un homme, je le vois. Et ce Chugnard aussi

est quelqu'un. Il Ta prouvé en osant me trahir. Il vient d'échapper encore au traquenard que je lui avais si bien tendu, en donnant à Flamboche le conseil de le prendre comme guide financier. Il a compris que je voulais la responsabilité de la ruine endossée par lui, aux yeux ignorants de l'autre. Il s'y est dérobé. Il a eu le regard clair. Il a rendu clair le regard du petit. Ce soni deux adversaires sérieux.

Ainsi le baron pensait tout haut selon son habitude, et cette fois, contre son habilnde, doutant un peu de lui-même et montrani une crainte de quelqu'un. Gisette, qui jamais m l'avait vu dans une pareille angoisse, en était étonnée, effrayée, et y ajoutait ses propres peurs, par d'incessants :

— Oui, oui, Flamboche est un vrai Miérindel.

Oui, oui, Chugnard est redoutable. Je te Tin a is dit dès le premier jour: c'est une intelligence d'élite. A eux deux, ils sont forts. Si tu n<< tes écrases pas complètement

— Je les écraserai complètement, répomïit le baron. De cela je suis certain. Mais j'aurais aimé, pour Flamboche au moins, comme pour son père autrefois, ne pas avoir l'air... Enfin tant pis! Qu'il pense ce qu'il voudra! Je dois agir. J'agis.

. Il ne se fût pas autant hâté, s'il eût pu savoir

dans quelle profonde et lamentable déconfiture morale se trouvaient alors les deux adversaires qu'il jugeait sérieux et redoutables à ce point* dignes de le mettre en émoi, lui r et s'il les eût appréciés d'un sens plus rassis, autrement qu'à travers l'effarement de Gisette exagérant leur importance.

L'intelligence d'élite de Chugnard était, en effet, maintenant, tout à fait à vau-l'eau, désemparée par sa totale impuissance à sauver Flamboche de la ruine, et surtout par l'indifférence irrémédiable qu'y manifestait de plus en plus le jeune homme,

Quant à celui-ci, nul effort pour se défendre, nul désir même d'y tâcher, n'était à attendre de lui. Après la suprême et hideuse scène avec Gisette, seul, un affreux dégoût l'emplissait, l'engourdissait, dans une hébétude pareille à celle que lui avait naguère donnée l'ivresse. Ce que Gisette avait pris pour le calme viril d'un vaillant froid et prêt à la lutte, c'était la torpeur impassible et résignée d'un fataliste renonçant d'avance à rien tenter, non par lâche veulerie d'ailleurs, mais par une sorte de pudeur digne et morne devant les immondes horreurs du combat qu'il eût fallu combattre. Peut-être, plus tard, bientôt, l'énergie résistante de Jacques de Miérindel devait-elle s éveiller en Flamboche

et avec elle cette nature d'acier à l'incassable ressort. Pour le moment, au lieu que ce fût sou père qui ressuscitât en lui, il n'y revivait que sa mère l'Irlandaise, la blême buveuse de gin, dont Tunique réconfort était jadis cette vieille chanson de son pays :

Tenez-vous raide, Paddy, tenez-vous raide Comme un ballon bien gonflé.

Un coup de pied ici, un coup de pied là, Le ballon va et le ballon revient.

Tenez-vous ravie, Paddy, tenez-vous raide.

Tenez-vous raide, Paddy, tenez-vous raide Comme votre mère quand elle est soûle.

Tant que le ballon n'est pas crevé, Les coups de pied le font rebondir.

Tenez-vous raide, Paddy, tenez-vous raide.

Cette vieille chanson maternelle, Flamboche s'en était souvenu un soir, étant ivre, et il la répétait souvent depuis, en ayant compris soudain et vivement goûté Tanière sagesse. Mais, on le voit, ce n'était point là de quoi lui faire une Marseillaise pour livrer bataille. Et donc, Gisette avait eu tort de prendre et de sonner si vite l'alarme au sujet d'un pareil ennemi, et M. de Miérindel n'avait pas besoin de tant se hâter pour donner à ce vaincu, non plus qu'au pauvre Chugnard, le coup de grâce.

Raconter par le menu comment il le leur donna, serait maintenant besogne inutile. On en

a vu tout au long les minutieux et savants préparatifs. On sait de reste avec quelle mathématique exactitude le baron arrivait, en action comme en parole, des prémices qu'il avait posées jusqu'à leur conclusion logique. La fin de cette his-, toire est ainsi connue d'avance^ et ne demande vraiment plus que le sommaire exposé propre aux faits divers.

En quatre jours de Bourse, la ruine de Flamboche fut consommée. Sa part de propriété dans la mine d'or découverte et mise en valeur par son père, ses actions dans les mines voisines, et le plus grosse sa fortune liquide, étaient passés légalement, au moyen des ingénieuses combinaisons indiquées plus haut, entré les mains du baron. Environ cinquante mille francs, placés en rentes anglaises, et sur lesquels le baron n'avait pas eu le loisir de travailler, voilà tout ce qui restait au jeune homme, les seules reliques de son patrimoine, plus un tas de papier représentant les actions, tombées à rien, de la jnine de plomb argentifère.

Pendant ce temps, Chugnard était mis en faillite, puis, presque aussitôt, arrêté, traduit en justice, accusé d'avoir, par abus de confiance et dol, étant chef d'institution, fait contracter à «un mineur, son élève, un emprunt usuraire et frauduleux.

Tout ce qu'avait prévu le baron, touchant ce procès, se réalisa de point en point. Et non seulement (selon un des clichés qui lui étaient chers) dans le domaine matériel, mai s aussi dans le domaine sentimental. C'est-à-dire que Flamboche, quoiqu'il fut sûr d'avoir laissé en blanc le nom du prêteur sur les reconnaissances, et quoiqu'il l'affirmât hautement, fut supposé par Chugnard avoir écrit là le nom de Chugnard (et pourquoi, hélas ! pourquoi? le malheureux homme uy comprenait rien). Et d'autre part Flamboolu' soupçonna la complicité secrète de Chugnard avec Aménaïde dans cette affaire. Oui, le raisonnement du procureur de la République fut tellement irréfutable, et tellement claire l'argumentation de l'avocat de la partie civile, et si accablant le témoignage de Laffouace, qu> Flamboche y perdit la notion de ce qu'il savait* lui, positivement, et oublia toutes les bontés, toute la tendresse, toute la simplesse de la brave maman Naïde, jusqu'à se dire :

— Qui sait, après tout? Les apparences sont si accablantes contre elle! Et tous ces gens b sont si abominables, tous, tous ! Qui sait? Peutêtre elle aussi^;. !

Chugnard s aperçut de ce soupçon, en soufïnl atrocement, ne se débattit que là-contre, s'ybuiu, négligea le reste, embrouilla son propre cas eii

essayant de défendre Aménaïde et de tout prendre pour lui.

Il fut finalement, comme l'avait espéré et voulu le baron, condamné au bagne.

Dans la semaine de la condamnation, Flamboche quitta Paris. Une dépêche impérieuse l'appelait au Cap, où sa présence était, affirmaiton, nécessaire et urgente, sans quoi sa propriété de la mine de plomb argentifère allait être décrétée en déchéance.

C'est M. de Miérindel, qui, par ses relations avec des financiers et des politiciens anglais, avait obtenu cette menace de décret, et causé cette dépêche. Il tenait à ce que Flamboche s'en allât, et particulièrement en ce pays, où il mangerait à coup sûr ses derniers sous, et mourrait peut-être.

Flamboche était dans le train de Paris-Calais. Il les avait sur lui, ses derniers sous, plus maigres encore que ne le pensait le baron. Car, de ses cinquante mille francs, Flamboche n'avait conservé que ce qu'il lui fallait pour payer son long voyage et arriver là-bas avec cinq ou six billets de mille francs, pas davantage. Le reste, il l'avait employé à placer sur la tête d'Aménaïdo une rente viagère, incessible et insaisissable, de douze cents francs, et à lui racheter, dans la faillite de l'institution Chugnard, sa chambre do

FLAMBOCHK. £97

jeune fille. H songeait à cela en, sou riant, I] netaît plus dans FhébtHude, dans la morne hébétude de naguère, Il se sentait joyeux de partir, allègre, fort, espérant, presque gai, sans se demander pourquoi. Etait-ce la joie intime de sii bonne action, qu'il avait fuite à Finsu do la brave femme, et sans môme la revoir? Etait-ce enfin l'âme vaillante de son père qui ressuscitait eu lui, Ta me de l'énergique aventurier toujours relevé des pires chutes? Qui eût pu le dire? Luimôme n'en pouvait rieu savoir. Au ronron bruyant du train^ il ruminait toute son abominable histoire en ces quelques années, et dos souvenirs plus anciens s'y mêlaient» Tantôt c'était la parole de son père:

— Poitrine t petit! Toujours, quand même l Poitrine avec ton âme.

Et tantôt Vêtait la vieille chanson irlandaise.

Te n ez-va us raid e , Paddy t tenez- vous ta ide Comme votre mère quand elle est soûle.

Tant que le bai Ion n'est pas crevé, Les coups de pied le font rebondir.

Tenez-vous ralde. Paddy, tenez-vous raide*

Puis il revenait aux affreux jours récents, aux gens de ce monde qu'il quittait, h Gisette, à son oncle, à LalFouuce, lu,.

— Pouah 1 n'y pensons plus !

Puis à Chugnard:

39$ FUMBOCHE,

— Pauvre bougre ! Ce n est pas sa faute !

Puis, à maman Naïde:

— Quand je pense que j'ai pu la soupçonner, elle! Ah! ce que c'est, pourtant, qued'Otre parmi les i milles!

Et il se renie liait à chantonner, d'abord intérieurement, et bientôt à mi-voix:

Tnnt que le ballon nest pas crevé.

Les ivups de pied le font rebondir* Tenez-vous raide, Pad'iif, tenez-vous raide.

Si bienqut' sur le paquebot, comme il achevait le couplet, à pleine voix maintenant, parmi les fracas do la mer qui était mauvaise, un passager, irlandais, entendant ces paroles irlandaises, lui dit brusquement :

— You are a rnerry boy, sir.

Et il répondit, eu gueulant à tue- tête dans le vent du large :

— Ye$ % èecause I am not a mufle.

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