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lument novice en ces matières, puisqu'il la supposait au courant de tout ce qu'il avait pu déjà manigancer en compagnie de Chugnard et puisqu'il la croyait envoyée par lui. Mais Chugnard lui-même, connaissant Phomme, n'abordait jamais avec lui ces questions d'une manière si brusque, si nette, si à la hussarde. C'eût été du plus mauvais genre en face de ce Belge froid et correct, aux manières à la fois cauteleuses et gourmées, et qui vous recevait derrière un massif et solennel bureau d'authentique commissionnaire en marchandises. Il y fallait des ménagements, un cérémonial presque. On y employait lescirconlocutions d'usage, les sous-entendus, les mots de passe à demi-mot, par quoi s'engagent et se traitent ces sortes d'affaires. Rien de tel avec madame Chugnard. Elle n'y allait pas, elle, par quatre chemins. Ce qu'elle avait h dire, elle le disait tout à trac, sans vain scrupule, sans l'ombre de respect humain, avec un parfait mépris de toute conventionnelle et hypocrite précaution pour sauver les apparences ; elle le disait en vieille praticienne à qui ces sortes d'affaires étaient aussi naturelles que d'autres, et semblaient par conséquent devoir se conclure, comme ces autres, franchement, rondemenU et en paroles découvertes.
— Mais,mais, excusez-moi, balbutiait le cor u ici
m FLAMBOCBE.
commissionnaire. Je ne comprends pas très bien, pour une fois, de quoi il s'agit. Ne pourriez-vous moins brutalement... ?
Mais à cette prudente invite de diplomatie, Aménaïde coupa court par ce redoublement de brutalité :
— Allons donc ! c'est la même histoire qu'avec Lautarescù. Je mets pourtantbien les points sur les i.
— Je vous assure, chère madame, reprit le commissionnaire, qu'il y a méprise entre nous. Il n'est pas possible, savez-vous, que vous ayez été chargée par l'honorable monsieur Chugnard. . .
— Eh ! interrompit vivement Aménaïde, qui vous parle de monsieur Chugnard? Bien sûr, qu'il ne m'a chargée de rien. Je ne viens pas ici en son nom. Loin de là ! J'opère à son insu. En mon nom, à moi, madame Chugnard, néeBance!
C'est moi qui suis l'intermédiaire, moi seule.
— Ah ! ah ! vous seule ! fit le Belge, se dégelant un peu.
Et, h l'idée d'une plus-value possible pour lui dans ces conditions, il risqua enfin une ébauche d'entrée en matières.
— Au cas, dit-il, où je devinerais de quoi il s'agit, permettez-moi de vous demander si, étant donné que monsieur Chugnard doit (il appuya sur le mot) ignorer la chose, vous ne trouvez
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pas équitable et allant de soi, savez-vous, do restreindre par cela même vos prétentions à vous, madame Chugnard ?
Elle n'avait rien compris d\i tout aux embrouillamini de cette phrase. Elle l'avoua candidement.
— Elle fait la bête, pensa t-il.
Mais elle la fit bien plus encore, et au naturel, en toute sincérité, quand il ajouta :
— Bref, en considération de cette cachotterie à monsieur Chugnard, j'espère que vous serez moins exigeante sur la remise.
-La remise! répliqua-t-elle. Plaît-il ? Quelle remise?
Et elle ouvrait de si grands yeux, si naïvement étonnés, que soudain il s'aperçut de l'erreur dans laquelle il pataugeait depuis un moment. Ce n'était pas une cynique, une vieille praticienne éhontée quïl avait devant lui ; c'était une pauvre innocente ! Il se mordit la lèvre, d'avoir été si sot, puis se la pourlécha voluptueusement, à l'espoir de se rattraper ferme en profitant sur cette innocence. Et d'abord, suppression, à cette naïve intermédiaire, de la remise que l'expérimenté Chugnard ne manquait jamais de prélever sur les affaires de ce genre. Puis,* bonsoir les cauteleuses circonlocutions! Et en avant les brutalités, les choses menées tambour battant,
comme le voulait cette bizarre cliente, et battant sur son dos, tout naturellement, puisqu'elle l'offrait si bien !
Ce fut vite bâclé. Quelques sommaires explications, d'ailleurs obscures à dessein, sur les dangers possibles du contrat, sur le libellé spécial des engagements à souscrire sans date, sur les endos probables à faire intervenir en certains cas, et avant tout sur la nécessité de prendre des renseignements, de trouver le prêteur (car luimôme, notable commissionnaire en marchandises, n'agissait qu'à titre d'intermédiaire, comme de juste, pour rendre service, pas davantage) ; des protestations indignées contre le terme d'usure, employé par Aménaïde, et qu'il répudiait hautement (l'intérêt à cinq, rien de plus, l'intérêt légal) ; un exposé vague du système de la majoration compensant l'attente de la majorité (cela dans un sourire furtivement spirituel) ; et enfin l'assurance, puisqu'on était pressé, que l'on pourrait conclure le soir même; et en quelques minutes on fut d'accord, Aménaïde n'y ayant compris goutte et consentant à toutes ces usuelles (comme il disait) formalités. '
Elle n'avait hésité que sur un seul point : le chiffre de l'emprunt. C'est vingt mille francs d'abord qu'elle avait demandés, puis quinze mille, la somme strictement indispensable à
FLAMBOCHE. M r
éviter l'immédiate faillite. Elle eût désiré avoir besoin de moins encore. Mais le Belge, au con- . traire, insistait pour grossir le chiffre. Il affirmait que, plus l'affaire serait importante, mieux elle se traiterait. Il parlait de quarante, cinquante mille francs. Elle se récriait. Mais que c était tentant! Avec quarante mille, quarante-cinq, on mettait à jour la situation financière 'de l'institution Chugnard, et d'une façon non transitoire, mais définitive. Quel rêve ! Elle fut tout près de s'y laisser séduire et de le réaliser, le pouvant. Le Belge montait toujours, allait jusqu'à cent mille, si on voulait. Elle eut quand même le courage de résister, pas tout à fait, un peu toutefois, et elle se tint à trente mille.
— Ah ! un dernier mot! (Il la reconduisait à la porte en ce moment). Pour les détails de la con clusion, inutile de nous revoir, vous et moi. Nous nous sommes dit, comme intermédiaires, tout ce que nous avions à nous dire. J'ai le nom de l'emprunteur. Le prêteur prendra ses renseignements. Je n'ai plus besoin, ce soir, que du client tout seul, savez-vous. Faites-lui seulement bien entendre, pour une fois, que nous sommes d'accord sur le libellé des effets, les dates de l'emprunt et de l'échéance, laissées en blanc, et le chiffre de la majoration, et enfin, bref, quoi, le reste, tous nos petits arrangements
Aniénaïde rentra. Chugnard, précisément, !
• n'était pas à la maison. Elle monta chez Flàm- ! boche, tout entière reprise par son extase et sa| fièvre d'activité, lui raconta ce qui leur arrivait, j la ruine, la faillite dans quinze jours,. Chugnard ; décidé à la laisser consommer, les trente mille francs nécessaires au salut, et son oraison devant les reliques de sa pauvre mère, et l'inspiration qu'elle y avait reçue du ciel, et le plan qu'elle en avait déduit aussitôt, si lumineux, si sûr, et comment elle savait que Lautarescù avait emprunté des sommes grâce à des billets post-dates, et comment, s'étant procuré le nom et l'adresse de celui auprès de qui se contractaient ces emprunts, elle s'était rendue chez l'homme, et ce qu'elle y avait dit et fait, et que la chose était préparée ainsi de façon à ce que Flamboche pût les sauver, et qu'elle n'avait pas honte de lui demander un tel service, en cachette de Chugnard qui n'y eût jamais consenti, tandis qu'elle, sans peur d'être mal jugée par le cher enfant, l'osait, et de bon cœur, et de tout son cœur, avec l'absolue certitude qu'il y mettrait, lui aussi, tout son cœur, tout son bon cœur. . .
Ah ! si jamais la pauvre femme avait pu concevoir le moindre doute sur l'authenticité du miracle qui lui avait dicté sa conduite, ou le plus léger remords de cette conduite tellement extra-
vagante pour elle, ou même uii vague sentiment d'inquiétude touchant les conséquences en germe dans une pareille action grosse de tant de périls redoutables, comme alors tout cela, inquiétude, remords, doute, eût fondu soudain aux chaudes étreintes de Flamboche attendri, ravi, exalté, sexaltant, lui prenant les mains, la pressant entre les bras, la remerciant d'avoir. eu foi en lui, et ne se lassant pas de lui répéter :
— Que c'est bien, maman Naïde, que c'est bien d'avoir ainsi compté sur moi ! Que j'en suis heureux ! Quelle joie je vais avoir à m'en montrer digne ! Je ne suis donc plus un enfant ! Me voilà un homme. Vous me traitez en homme.
Je puis être bon à quelque chose, être un ami qui aide ses amis, qui leur prouve vraiment son affection ! Que c'est bien d'avoir cru cela, de n'avoir pas hésité à le croire ! Car vous n'avez pas hésité, n'est-ce pas ? Tout de suite, vous avez pensé à moi, vous n'avez pensé qu'à moi, tout de suite, vous, chère maman Naïde. Ah ! que c'est bien, que c'est bien !
Et un noble orgueil l'enivrait. A lui non plus ne venait aucune inquiétude, aucun remords, aucun doute, ni des mobiles qui avaient poussé Aménaïde^ni de l'action où elle l'engageait, ni ko suites que pouvait avoir, pour elle, pour lui, pour Chugnard aussi peut-être (est-ce qu'il sa-
vait?) cet illégal emprunt contracté par un mineur, aux mains d'un usurier, au moyen d'une opération vraisemblablement frauduleuse, en tous cas mystérieuse, et demandant réflexion, et devant suggérer au moins ridée de certaines précautions à prendre. Est-ce qu'il avait le temps de réfléchir? Est-ce qu'il avait la tête à autre chose qu'à l'urgence de sauver ses amis ? C'est toute sa fortune qu'il eût sacrifiée en ce moment, et sans regret, à la joie de leur être utile, à la fière gratitude de la foi qu'Aménaïde avait eue en lui. Il fallut qu'elle le calmât, redevenue la prudente Aménaïde, et craignant qu'une telle folie de dévouement fût exploitée outre mesure par le prêteur. Elle lui disait, le mettant d'avance en garde :
— Faites biexi attention, mon cher enfant, que vous allez avoir à traiter avec des gens d'affaires, avec des finauds, et qu'ils tireront de leur complaisance le plus de bénéfice qu'ils pourront, à votre détriment.
— Ils auront raison, répondait-il. Mais ça m'est égal.
— Je ne veux pas, reprenait-elle, que ça vous soit égal. Il faut vous défendre, tenir tête, ne pas non plus vous laisser gruger. Je me le reprocherais, si vous alliez trop loin. C'est pournous, c'est pour moi, que vous allez grever votre avenir,
en somme. J'ai le droit d'exiger que vous soyez sage. Il ne s'agit pas de faire le cerveau brûlé. Oui, je vous traite en homme. Mais alors, conduisez-vous en homme. Je vous en supplie. Au besoin je vous l'ordonne. Vous me devez d'être raisonnable.
Pour la contenter, et sensible, d'ailleurs, à des arguments de ce genre, il lui promit de ne pas, en effet, se montrer enfant, de discuter les conditions pied à pied, puisqu'elle y tenait. Il fit même cette promesse sincèrement, y prenant une fière conscience de sa virilité, à quoi on en appelait.
Son exaltation, au reste, eut le loisir de se refroidir un peu, en attendant l'heure du soir, si longue à venir, où il devait se rendre chez le commissionnaire en marchandises. Cette exaltation, il fallut bien aussi l'éteindre pour que Chugnard ne s'en aperçût pas. Et néanmoins, quand il sortit, après le dîner, avec Aménaïde, sous prétexte d'aller au théâtre, il était encore tout en fièvre. Et il l'était de plus en plus, repris par son exaltation entière, quand il laissa, devant la maison de l'usurier, Aménaïde en voiture, et qu'il monta seul chez l'ennemi. Et, malgré toutes ses belles promesses de lutte pied à pied contre cet ennemi, il ne pensa plus, une fois en face du Belge, qu'à en finir le plus vite possible,
182 FIAMBOCHE.
qu'à conquérir tout de suite les trente mille francs nécessaires au salut des êtres aimés ; et l'ardeur imprudente et pressée qu'il y apportait le livra naturellement sans défense, pauvre petite mouche folle d'enthousiasme, à la forte et calme araignée qui n'avait jamais trouvé de plus facile proie. Et c'est dans toute son exaltation épanouie, dans une joie d'extase, lui aussi, à son tour, qu'il redescendit auprès d'Aménaïde, et lui mit entre les mains les trente billets de mille francs, en l'embrassant à pleines joues, sur ses grosses joues tremblantes et molles, qu'il mouilla de tendres larmes.
— Et, demanda-t-elle avec angoisses, c'est à des conditions raisonnables, j'espère ?
— Mais oui, mais oui, répondit-il gaîment, très raisonnables, maman Naïde.
— A quel taux, mon cher enfant ? Vraiment à cinq? Pas davantage?.
— Non, pas davantage.
11 ne savait même pas ce qu'elle entendait par là. Elle insista, méfiante et maternelle :
— Il faut tout me raconter. A cinq seulement, ce n'est pas possible. Alors il doit y avoir une forte majoration, comme ils disent. De combien, voyons, de combien?
Il éclata de rire et répondit :
— Ça, c'est mon affaire. Je suis un homme,
n'est-ce pas? On ne tire pas les vers du nez à un homme.
D'un air important, qu'il prit ainsi à dessein, et dont il sentait un peu le comique, il répéta :
— Je suis un homme, un vrai. Je fais ce que je veux et je dis ce que je veux. Voilà qui est compris, hein?
Et il donna au cocher l'adresse d'un théâtre, puis parla aussitôt de la pièce nouvelle qu'ils allaient voir, et refusa énergiquement de parler d'autre chose.
Il avait signé aux mains du Belge, en échange de ces trente billets de mille, des reconnaissances avec dates en blanc, dates des prêts et des échéances, et en blanc aussi le nom du prêteur ; et ces reconnaissances étaient valables, sans compter les intérêts (à cinq, en effet, pas davantage), pour une somme totale de cent cinquante mille francs.
Quelles que fussent et son insouciance de l'argent et son ignorance des affaires, il n'était pas tout de même sans soupçonner ce qu'il y avait d'exorbitant à de pareilles conditions et les dangers possibles de ces reconnaissances illégales libellées en blanc. N'en pas instruire Aménaïde, rien de plus facile ! Ce qui l'inquiétait, la seule chose -qui l'inquiétât, c'était d'en garder le secret contre la clairvoyance expérimentée de Chugnai d.
Il craignait, en lui avouant l'origine de ces trente mille francs, que le vieux routier n'en devinât le prix et que sa délicate amitié, prise de scrupules, eût honte d'accepter un tel sacrifice. Pour lui épargner cette honte, et pour qu'il ne pût pas ne pas consentir au service rendu, Flamboche résolut de le tromper et de mentir. Il inventa une histoire, assez invraisemblable, d'ailleurs, mais dont pourtant il fut très fier, d'autant plus que la romanesque Aménaïde, mise dans la confidence, l'y encouragea par un :
— Superbe! Superbe! C'est encore là \me inspiration du ciel.
Il s'agissait de conter à Chugnard que, pendant son absence, un homme inconnu, parlant avec un accent anglais, était venu à l'institution demander Flamboche, l'avait méticuleusement interrogé pour avoir bien la preuve qu'il était le fils de Jacques de Miérindel, et, cette preuve, une fois donnée, avait dit :
— Votre père m'a jadis, à. Cap-town, sauvé l'honneur et la vie par. une avance de fonds faite sur parole. La fortune, depuis, m'a favorisé. Je suis en mesure aujourd'hui de restituer ces fonds, et d'y joindre, comme de juste, la part de bénéfices à laquelle ils ont droit dans les résultats de mes entreprises. Voici le montant de ces fonds et de leur produit.
Après quoi, l'homme avait déposé un portefeuille et s'était retiré aussitôt, sans même laisser son nom.
Pour donner à l'histoire les apparences de la vérité, Flamboche, très amusé de son imagination. acheta un portefeuille, en effet, et le garnit de bank-notes, qu'Aménaïde eut à se procurer au guichet d'un changeur, contre les trente billets de mille francs.
Elle, aussi enfant que lui, était en admiration de ce subterfuge. Tous deux en avaient la joie de se croire très habiles. Elle y joignait la dévote certitude d'une miraculeuse intervention, et ne cessait de répéter :
— C'est fou, sans doute, c'est fou ; et c'est un mensonge, bien sûr. Mais c'est une belle folie, c'est un pieux mensonge. Et le ciel en personne, encore une fois, le ciel en personne vous inspire, mon cher enfant, ainsi qu'il m'a inspirée. Sans quoi, en vérité, comment serions-nous, vous et moi, vous, un enfant (un homme, oui, un petit homme, et débrouillard, mais un enfant tout de même, presque un enfant encore) et moi donc, une pauvre grosse bêtasse en somme, comment serions-nous si forts et si malins ?
Et certes ils le furent, forts et malins; car ils trompèrent Chugnard, en effet, et à miracle, il faut l'avouer.
486 FLAM BOCHE.
Malheureusement, hélas ! Et il eût bien mieux valu que le ciel ne leur suggérât pas tant de malice.
Instruit de l'opération, Chugnard eût pu tout de suite, sinon en faire réduire les conditions à celles d'un emprunt régulier et licite, au moins y exiger des modifications qui en eussent atténué le péril. Il n'eût pas toléré, par exemple, le laissé en blanc pour la date des échéances, ce qui permettait au prêteur de se constituer, avec le capital des trente mille francs versés, une rente de sept mille cinq cents francs pouvant durer toute sa vie, si tel était son bon plaisir. 11 eût aussi et plus énergiquement encore, refusé l'anonymat du prêt, y flairant pour plus tard le piège possible de quelque terrible chantage, sûrement exercé contre la personne au nom de laquelle on avait la faculté de souscrire ces frauduleuses et punissables reconnaissances, en cas d'accident. Sachant par expérience de quoi le Belge était capable, il eût tout fait pour empêcher qu'on lui restât de la sorte, pieds et poings liés, entre les griffes. Et il y eût réussi. En lui tenant sous la gorge, comme un pistolet, l'audacieuse menace d'une révélation immédiate à M. de Miérindel, nul doute qu'il eût obtenu les corrections nécessaires, la date des échéances à la volonté de l'emprunteur, ou fixée formellement à son choix,
et, par dessus tout, un nom de prêteur, un nom authentique et connu, bref, ce qu'il avait prudemment stipulé pour les effets de Lautarescù, et ce qui est de stricte équité en ces peu équitables affaires, c'est-à-dire les risques de l'usure au compte de l'usurier et la responsabilité de la fraude endossée par le fraudeur.
Mais Chugnard ne fut instruit de rien, ne se douta même de rien. Fût-ce pour avoir l'ombre d'un soupçon propre à le mettre sur la piste de la vérité, il était bien trop loin de supposer la simple Aménaïde en état d'exécuter, ou seulement de rêver, l'action extraordinaire et compliquée qu'elle avait commise, et bien trop loin aussi (presque plus loin encore) d'imaginer Flamboche, si droit, si franc, si fier, lui disant un mensonge.
Le mensonge, le pieux mensonge, eut donc tout son effet. Et même, moins l'histoire était vraisemblable, mieux il y crut. Ce qu'elle avait de chimérique, au lieu d'éveiller sa méfiance, lui fut une raison d'y ajouter foi. Une sale âme comme un Laffouace n'eût pas admis la réalité de cet étrange débiteur venant, par reconnaissance envers le père et par probité, s'acquitter envers le fils, et d'une dette sur parole. Chugnard, lui, qui connaissait au jeu ce genre de dettes, et qui jamais n'y avait failli, ni mémo
n'avait eu l'idée d'y. faillir, trouva toute naturelle la conduite de l'étranger. Il en goûta aussi les façons bizarres, mystérieuses, ce soin de ne laisser point son adresse et de garder secret jusqu'à son nom.
— Tiens, fit-il, c'est très chic, ça, très amusant. Un bel acte d'aventurier !
Il pensait qu'à la place de cet homme, luimôme eût aimé agir ainsi, et sans doute l'eût fait. Et cela lui rendit toute facile, et joyeuse, l'acceptation des trente mille francs offerts de si bon cœur par Flamboche, et qu'il reçut d'un cœur pareil.
— Je sais par maman Naïde, dit Flamboche, que vous êtes embarrassé dans vos affaires, depuis quelque temps. Voilà de l'argent que le hasard me rapporte. Le meilleur usage que j'en puisse faire, c'est celui que mon père en a fait : aider un ami. Prenez-le donc, comme l'a pris l'Anglais, sur parole.
— Ça va, je le prends* et tout bêtement, répondit Chugnard.
En ce moment, Flamboche eut un peu honte d'avoir menti, et surtout de mêler à ce mensonge, si pieux qu'il fût, la mémoire de son père. Mais la chose était maintenant en trop bon chemin pour qu'il pût reculer. Puis,, devant la foi si complète de Chugnard, il se sentait lui-même
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comme pris à son histoire. C'est tout juste s'il n'y croyait pas. Il eût voulu qu'elle fût réelle. Elle méritait tant de l'être ! À force de le vouloir, il lui semblait presque en créer la réalité. Et, sincèrement, il n'avait pas conscience de n'y être point sincère. Son émotion, en tout cas, pas plus que celle de Chugnard, n'était feinte ni fausse. Et tous deux, sans un mot, se donnèrent une poignée de mains où toute leur loyauté parlait, quoique la cause de l'étreinte fût imaginaire, une poignée de mains qui ne mentait pas, elle, franche et simple et quasi rude, une poignée de mains d'homme à homme.
— Je suis sûr, pensa Flamboche en la donnant, que si mon père était là, il ne me reprocherait pas d'avoir menti et d'avoir fait servir son nom à ce mensonge.
Et Chugnard, de son côté, se disait :
— Quelle droite, et bonne, et belle nature on sent à plein dans cette étreinte ! En voilà un qui ne ment jamais I
Et Chugnard avait raison, malgré le mensonge. L'eût-il connu, qu'il ne se fût pas dédit, et qu'il aurait eu raison encore 1
Quant à l'honnête et dévote Aménaïde, après l'absolu succès de ses manœuvres, si singulières qu'en eussent été les voies, et d'autant plus, même, que ces voies avaient été plus singulier os,
elle demeura fermement convaincue d'avoir agi sur Tordre précis et avec le miraculeux concours du ciel en personne, ainsi qu'elle disait ; et ce lui fut, le soir, un nouveau régal de délicieuse effusion mystique, à en remercier la Providence et la chère sainte qui avait intercédé pour eux, et à s'extasier en jaculatoires et visionnaires oraisons devant le paysage funèbre, où la pauvre petite colombe de cheveux morts et roux lui apparut comme un grand saint Esprit triomphant, vivant et tout en or.
Chugnard la surprit dans cette posture d'extase, et ne songea pas à en rire, même quand elle lui dit :
— C'est à ma bonne mère, vois-tu, que nous devons notre salut. Je l'ai priée ! Elle m'a entendue et elle nous a porté secours. Et tu le reconnaîtrais toi-même, monsieur Chugnard, si tu n'étais pas un vilain squeptique.
Elle prononçait ce mot de la sorte, à l'ordinaire hilarité de Chugnard. Mais il n'en fut pas hilare cette fois. Il admettait et respectait en ce moment la superstition d'Aménaïde, se sentant superstitieux aussi, à sa façon, lui que hantait cette idée :
— La veine me revient, parbleu, parce que je me suis débarrassé de Laffouace le sale porteguigne, qui contrariait l'effet de Flamboche le fétiche.
Car pour un peu en ce moment, il se Ta vouait sans fausse honte, si seulement son Dieu le Hasard s'était soudain manifesté à ses yeux sous les espèces symboliques et victorieuses de deux cartes formant un neuf, et tenues en main par Flamboche, il lui eût adressé des actions de grâces, et n'y eût pas éprouvé sans doute une reconnaissance moins sincère et moins dévote que celle d'Àménaïde aux reliques capillaires d'Idalie Bance.
Sa religion du jeu et sa foi aux cartes, qui depuis quelque temps, on s'en souvient, s'étaient assez amorties, furent môme, par cet inopiné retour de la veine, tellement ravivées, qu'il lui fallut se défendre de toutes ses forces contre cette autre idée, immédiatement née de la première et qui le hantait plus encore, le possédait, l'affolait presque par instants :
— Si je profitais de la veine revenue! Si je l'employais à jouer, ce capital, miraculeusement envoyé par le hasard et comme béni par lui ?
N'est-ce pas la masse vraie, sérieuse, heureuse, grosse de chances, que j'ai si longtemps souhaitée pour le développement complet de ma martingale ?
En quoi, au reste, il se dupait lui-même. Car il savait bien, pour en avoir tant de fois fait ut refait le calcul, que trente mille francs ne suffi-
saient pas aux évolutions compliquées de sa martingale, que plusieurs centaines de mille francs y étaient nécessaires comme mise de fonds assurant contre tous les risques, et que ses essais avaient toujours avorté par sa hâte à partir en campagne avec des munitions toujours trop faibles. N'avoir que trente mille francs pour ouvrir la longue et dangereuse série de ses combinaisons, c'était tabler, il ne l'ignorait pas, sur un début en marche foudroyante. Et depuis longtemps il avait renoncé à de si téméraires espoirs. Mais aujourd'hui, dans cette absolue certitude de la veine revenue, dans l'ivresse de sa vieille passion ressuscitée par l'étrange bienfaisance du Hasard, quelle tentation s'offrait, d'espérer encore, de prendre en quelque sorte le Hasard au mot, de répondre oui à son invite si manifeste, d'essayer une dernière fois et de jouer un suprême va-tout sous d'aussi merveilleux auspices !
Une seule mais puissante pensée l'empêchait de céder tout de suite à cette tentation : la crainte de ne pas être approuvé par Flamboche. Pour rien au monde il n'eût consenti à faire la chose sans lui en parler auparavant. En un cas pareil, oui, jadis, naguère, sans remords, sans scrupule, il eût agi de la sorte. Il sentait qu'à présent cela lui était devenu impossible. Il ne
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cherchait pas à comprendre pourquoi ; mais il en était sûr, et inébranlablement.
— Ah! songeait-il, quel malheur que Flam boche, de lui-même, comme l'autre jour Aménaïde à propos du chèque, ne me conseille point d'aller là-bas!
Et il disait « là-bas », n'osant prononcer en cet instant le mot qu'il savait être en horreur au jeune homme. Et encore bien moins osait-il, quoiqu'il en eût au fond une fiévreuse envie, lui demander :
— Voulez- vous qu'avec ces trente mille francs, avec cette aubaine et cette complicité du hasard, je gagne la fortune que je peux, que je dois gagner, indubitablement?
Et la tentation était si violente, qu'après une nuit de lutte, d'angoisses, il n'y tint plus, et se / leva décidé à poser la question, quitte à encourir le mépris probable, ou plutôt certain, de Flamboche. Honteux et gêné, mais poussé malgré tout par son vice en recrudescence, plus fort que sa raison, plus fort que son cœur même, il avait déjà la phrase aux lèvres, prête à jaillir, quand Aménaïde soudain l'apostropha de cette perspicace remarque :
— Tiens, comme c'est drôle, monsieur Chugnard, tu as aujourd'hui ta mauvaise mine des matins où tu rentrais du tripot. Tu as dû rêver
que tu jouais. Allons, c'est ça, je parie que c'est ça! Avoue -le.
— Est-ce que tu es folle? répondit-il en se troublant.
Mais Flamboche avait vu ce trouble. Plus perspicace encore qu'Aménaïde, il en devina la cause, et comprit que Chugnard était sous le coup d'une rechute de son vice, grâce à la possession des trente mille francs. Il le regarda bien en face et dit :
— Vous avez raison de vous défendre, mon père Chugnard, contre une supposition pareille. Jouer avec cet argent-là, même en rêve, ce serait d'un jean-foutre.
La leçon était dure. Chugnard la reçut comme un bienfait. Sa rare petite larme des bons jours lui monta aux yeux. Il serra la main de Flamboche, en un beau geste de muet remerciement. Il se sentait armé contre la tentation désormais, et sûr de la vaincre. Et tout de suite il en donna la preuve dans cette brave confession et cette sincère promesse :
— Sans vous, mon cher ami, je l'aurais été, ce jean-foutre. Mais soyez tranquille! Avec vous, par vous et pour vous, je ne le serai pas, je ne le suis pas.
Puis, comme en un besoin de détente après avoir été si grave et presque solennel, il se tourna
vers Àménaïde et lui dit brusquement sur un ton de vulgaire rigolo :
— Ne fais donc pas tes yeux en yeux sur le plat, ma pauvre grosse ! Tu te demandes ce que tout cela signifie, n'est-ce pas? Eh bien, cela signifie que tu es bigame, voilà tout. Tu étais déjà l'épouse d'un Chugnard. Tu deviens l'épouse d'un autre Chugnard. Et ce nouveau Chugnard est le fils de Flamboche, conçois-tu? Non? Tu ne conçois pas? Tant pis! Tu te rendras compte plus tard. Papa t'expliquera le mystère. Oui, papa, mon papa Flamboche. Dieu ! que tu es bugne! Mais assez! Donne-moi l'argent, que j'aille payer nos dettes et arranger nos affaires. Tu as un mari qui veut faire pleurer de joie ses créanciers, et toi itou. Ça te change, hein? C'est comme ça.
Et, l'argent en poche, tout à sa bonne humeur, il embrassa Flamboche, avant de partir, avec des tortillements de gosse, et lui cria, du seuil, en prenant une voix de fausset enfantine :
— Dis à ma grosse femme que tu es content de moi, mon petit papa.
C'était ridicule, absurde, l'acte d'un pître, et presque d'un aliéné. Mais Aménaïde et Flamboche sentaient fort bien tout ce qu'il y avait de bon, de doux, de tendre, de profondément ému, quoique si bizarrement manifesté, sous ces
extravagantes et même niaises pantalonnades. Ce qu'ils sentaient avec tant de vivacité, d'ailleurs, ils ne l'exprimèrent point ; car ils n'étaient ni l'un ni l'autre experts en l'analyse d'eux-mêmes. Le regard qu'ils échangèrent leur tint lieu de confidence. Sans parler autrement, ils virent à plein combien ils aimaient tous deux ce diable d'homme, et combien ils le jugeaient digne d'être aimé. En connaître le pourquoi et le comment ne leur était pas nécessaire ; et leur affection ni leur estime n'eût gagné grand'chose à savoir, par exemple, et à formuler, que Chugnard était aimable et estimable parce qu'il était précisément le contraire des gens qui, voulant faire l'ange, font la bête.
Les affaires de la maison mises en ordre (et comme elles ne l'avaient jamais été depuis longtemps), le présent tranquille, l'avenir serein, le cauchemar de Laffouace écarté de l'horizon jusqu'au retour des vacances, la joie d'avoir' vaillamment et victorieusement tenu tête à la tentation dernière, la conscience de pouvoir devenir, chaque jour davantage, un brave homtoe, et cher à de braves êtres qu'il chérissait tant, tout concourait désormais à la parfaite félicité de Ghugnard. Il en arrivait à se dire, sans se moquer de lui-même malgré la forme moqueuse de sa phrase :
— Peut-être que j'avais fait fausse route, que j'ignorais ma vocation véritable, que j'étais né pour le prix Montyon !
Il allait même plus loin, dans sa griserie vertueuse, et jusqu'à chercher volontiers chez les autres un peu de la vertu qu'il constatait si délicieusement en lui. Il se demandait s'il n'avait pas eu tort de toujours considérer les gens, au premier contact, comme de mauvaises gens, s'il ne leur avait pas bien des fois prêté gratuitement de vilaines intentions. Ainsi, était-il absolument sûr que le baron et Gisette nourrissaient, à l'égard de Flamboche, les noirs desseins dont il les avait soupçonnés? Le poncif même de cette expression « nourrir de noirs desseins », en lui paraissant grotesque, lui semblait rendre grotesques ses soupçons eux-mêmes. Il se plaisantait d'y avoir cru si fort. Cela l'encourageait à en douter. Même Laffouace, il se reprochait de l'avoir imaginé trop coquin, trop terrible. Ne l'avait-il pas, ce pseudo-Sorel , bien aisément maté, avec des moyens de comédie, presque ? En somme, le monde n'était pas si malfaisant, si féroce, si consciemment scélérat, qu'on le supposait, et qu'il avait eu la sottise, lui surtout, de se le figurer ! Aigri par tant d'entreprises ratées, enfiévré par sa constante déveine, enfiellé par d'injustes défaites, déscbpéré par l'irréalisable
198 FLAM BOCHE.
chimère de sa martingale, condamné par sa vie d'expédients à ne fréquenter guère que de pauvres diables vivant d'expédients aussi, il avait pris là cette philosophie amère, ce pessimisme qui lui montrait tout sous des couleurs laides et troubles. Mais ce n'avait été là, sans doute, qu'une maladive et triste illusion d'optique. Aujourd'hui, tout lui semblait d'une teinte plus claire, plus propre. Il s'en expliqua joyeusement à Flamboche ; et, comme avec Chugnard le mot pour rire ne perdait jamais ses droits, voulant traduire ce qu'il pensait avoir éprouvé naguère et ce qu'il éprouvait à présent, il le fit par cette cascade de calembredaines :
— Depuis que je ne suis plus rosse, je vois rose. C'est peut-être fou; mais je m'en fous. Au moins c'est gai. Tandis que c'était sinistre, oh ! oui, bougrement sinistre, de toujours tout voira travers ma bile, ma sale bile. Sans compter que c'est peut-être quand je voyais tout à travers ma bile, que j'étais maboul.
— Je crois que vous êtes dans le vrai, lui répondit Flamboche. Mon peu d'expérience de la vie ne m'autorise guère à vous parler de la sorte, et vous pouvez trouver que je le fais de chic. Mais j'ai, pour m'en tenir lieu, le souvenir de mon père, qui avait passé par bien des traverses, qui avait connu et pratiqué des gens de tout acabit,
FLAMBOCIIE. 499
etqui me disait toujours qu'à trop considérer les hommes comme des mufles on finit par s'encourager à en être un. Il prétendait que, môme si le monde est composé de canailles, il vaut mieux l'ignorer, pour ne pas chercher là une excuse facile aux canailleries qu'on a envie de commettre. Et il concluait qu'en tout cas le plus crâne moyen de manifester son mépris aux méprisables, c'était de n'avoir jamais à se mépriser soi-même. H m'a répété ces choses-là si souvent et si fortement, que je les sais à la façon d'un catéchisme; et je les répète à mon tour, vous le voyez, en formules nettes et assurées, faites pour étonner chez un gamin tel que moi. Mais ce n'est pas moi qui parle, c'est lui.
— Et il parle bien, répliqua Chugnard, et voilà pourquoi je n'ai pas de honte, avec ma harbe grise, à me laisser faire de la morale par vous, mon cher blanc-bec.
Plus d'une fois déjà, depuis quelque temps, Flamboche avait dit à Chugnard de ces graves paroles. 11 lui était doux de les sentir fructifier. C'était une douceur aussi pour le vieux routier, de rajeunir son cœur à cette philosophie nouvelle, si brave et si fière, qui le rehaussait en sa propre estime. Et tous deux s'aimaient avec une plus réfléchie et une plus profonde tendresse, au sortir de Ces étranges leçons, où les rôles s "in-
tervertissaient sans que l'écolier devenu professeur en tirât vanité, ni que le maître fût humilié d'être traité en élève.
— Très certainement, disait volontiers Chugnard, on apprend beaucoup mieux avec le cœur qu'avec la tête. Et peut-être est-ce de là, en somme, on ne s'en doute pas, que vient l'expression : savoir par cœur.
C'est à la mer, surtout, pendant la première quinzaine de leurs belles vacances, si ardemment souhaitées par Chugnard, et dont la réalité comblait et dépassait tous ses rêves de paradis, c'est au cours de leurs longues promenades en tête-à-tête, dans le calme et la solitude, que cet enseignement du jeune homme au barbon fut le plus efficace et le plus pénétrant. Sans beaucoup de paroles, au reste, sans ajouter grand'chose aux trois ou quatre formules si brèves et tout à la fois si substantielles de ce que Flamboche appelait son catéchisme. Mais, dites ici, ces phrases y avaient encore plus d'énergie et plus de suc L'adolescent à l'air de petit sauvage, le fils ■d'aventurier au sang tumultueux, était autrement près de la nature que ce vieux Parisien qui n'avait jamais quitté Paris ; et ses paroles, dans ■cette nature, prenaient une éloquence singulière. Même, il n'avait presque pas besoin de paroles. La simple, vaillante, bien portante phile-
sophie que lui avait donnée son père, et qu'il donnait à son tour, elle n'avait que faire de s'exprimer en discours théoriques. 11 la pratiquait et l'illuminait, rien qu'en étant. Elle fleurissait en lui et de lui, dans ses actes, dans ses allures, dans sa mine, dans sa joie, dans sa seule façon de respirer à larges poumons grands ouverts l'âpre vent marin, qui semblait, comme autrefois Jacques de Miérindel, souffler la fierté, l'audace, Ten-avant, et vous faire redresser la tête, bomber le torse, tendre les muscles, tendre la volonté, en disant, lui aussi :
—Haut le front! Tiens-toi droit! Marche droit! Sois brave ! Sois fort et sens ta force ! Sois nn homme ! Poitrine !
Le souvenir de Jacques de Miérindel était, d'ailleurs, autour d'eux partout, et effectivement, dans cet humble village breton, que Flamboche avait choisi exprès pour leurs belles vacances, parce qu'il y était jadis venu avec son père. Une vingtaine de jours, alors, pas plus, et presque en pauvres gens; car Jacques de Miérindel, à cette époque-là, traversait une de ses mauvaises passes. Tout de même, l'enfant étant, lui aussi, dans une mauvaise passe, de santé chétive, de wps anémié, le père avait voulu, malgré ses maigres ressources, amener le petit malade à ta grande guérisseuse. Pour y loger chez des
pêcheurs, y partager leur ordinaire de gueux T sans doute! Mais près d'elle, la vieille nourrice à Thaleine pure, aux baisers en coups de fouet, au lait amer, tonique, vivifiant, qu'on boit par tous les pores de la peau, et dont les rudes effluves de sel et d'iode se tamisent si doucement, pour les souffreteux, à travers les balsamiques senteurs de la lande. Et l'enfant malingre avait été, en effet, guéri par la bonne aïeule. Et de ce si court et si peu luxueux séjour en pauvre petit parmi de pauvres gens, c'est une radieuse image qui lui était restée dans la mémoire, une image toute de joie et de beauté.
Elle n'avait rien perdu de sa magie, cette image, à être remise en face de la réalité qu'elle auréolait. Elle s'y fût, au contraire, si elle en avait eu besoin, ranimée en fraîcheur et vigueur, à la façon des cristaux dont l'ancienne figure émoussée se précise de nouveau en les retrempant dans leur eau mère. Le paysage, les choses, les êtres, n'avaient point changé. Les hôtes de jadis étaient toujours là, dans leur maisonnette. Ils n'avaient pas oublié le petit Parisien et son papa, les seuls Franciots qu'ils eussent jamais vus, dans ce pays où ne venait personne, à dix lieues de la plus prochaine station du chemin de fer. Il leur semblait que ces temps-là, c'était l'autre jour, tout naguère, tant leur vie, depuis lors, s'était écoulée
uniforme, de lendemains en lendemains incessamment pareils. Et Flamboche aussi, malgré son existence bien différente et si variée déjà, eut la sensation de retrouver des lieux et des gens quittés hier.
Il avait repris pour lui la chambre qu'il habitait avec son père autrefois. L'unique couchette, dans laquelle ils avaient dormi ensemble, n'avait plus été occupée pendant les six années dernières. Les pauvres gens, alléchés par l'espoir de quelque locataire nouveau (qui ne s'était pas présenté), rayaient conservée toujours toute parée à cet effet, ainsi que la chambre entière, d'ailleurs, à laquelle ils n'avaient rien modifié, puisque ces messieurs de Paris l'avaient jugée si convenable comme elle était, et assez richement gréyée pour s'en déclarer satisfaits et ben-aises. Aussi Flamboche y reconnut-il tous les objets, aux mômes places : l'antique grande chaise à bras où son père s'asseyait, le soir, pour lire ce qu'il appelait son bréviaire (c'était le livre sur les Avant-postes de cavalerie légère, par le général de Brack) ; le lourd coffre en noyer, retourné cul par-dessus tête afin de leur faire une table à toilette ; la haute cruche de grès qui leur servait de pot à «au, et dont la capacité avait tant excité l'étonnement de leurs hôtes, à l'idée qu'il fallût une telle provision quotidienne de liquide pour ne
laver que deux chrétiens ; l'escabeau à trois pieds sur lequel l'enfant devait, avant de se mettre au lit, faire sa prière de soldat, comme disait M. de Miérindel, l'ancien officier, ce qui signifiait plier soigneusement ses habits en paquetage de fourniment ; les deux placards d'Épinal épingles au mur, et dont les personnages en couleurs crues, ici le Juif-Errant et les bourgeois de Bruxelles, là Damon et Henriette, paraissaient marcher dans une pluie noire, à force d'avoir été criblés par les chiures de mouches ; le crucifix en cuivre avec son bénitier en coquillages, surmontant le fronton de l'alcôve ; enfin jusqu'au gros clou rouillé, fiché par M. de Miérindel à môme le chambranle du mitan de la fenêtre, et que les propriétaires avaient respecté religieusement, sans en avoir jamais compris l'usage, et que Flamboche regardait avec une sorte de respect religieux aussi, tout en sachant, lui, pourquoi son père l'avait planté, et que c'était simplement pour y suspendre son miroir à barbe, son vieux petit miroir de sous-lieùtenant. »
Cette chambre et une autre au premier étage, mais cette autre fort exiguë et en manière d'appentis, composaient tout l'habitacle disponible, en dehors de la grande salle du bas, celle où flambait l'âtre, flanqué de deux vastes armoires à couchettes. 11 avait bien fallu s'en contenter
et s'arranger comme on pouvait. Les hôtes s'étaient relégués dans l'appentis, très enchantés de la combinaison, au reste ; car on ne marchandait pas sur le prix pour les dédommager de l'embarras ; on leur avait donné le double de ce qu'ils demandaient, et à ce compte-là ils eussent volontiers logé dans la soute à cochons. C'est Chugnard et Aménaïde qui les avaient remplacés comme occupants des lits-armoires. Chugnard ne s'en plaignait point. Aménaïde regrettait bien un peu sa chambre de jeune fille. Mais qu'y faire ? Il n'y avait rien de plus sortable dans le pays. Et puis, le cher Flamboche se trouvait si heureux d'être précisément ici, et non ailleurs ! Et tous, par conséquent, devaient s'estimer heureux ! Et tous, en fait, l'étaient.
— Bien sûr, disait parfois Aménaïde, ce n'est pas absolument le paradis confortable dont tu me parlais, monsieur Chugnard, et que nous pourrions avoir avec les ressources mises à notre disposition; mais enfin, je l'avoue, c'est le paradis quand même.
— Comment ne le serait-ce pas? répondit gainient Chugnard, un jour qu'il était en humeur de rire. Tu ne connais donc pas ta géographie? Voyons, toi, la fille de monsieur Bance?
— Que vëux-tu dire par là? fit-elle.
— Je veux dire, répliqua-t-il d'un air sérieux,
206 FLOBOCI1E.
que le nom seul du pays en est un garant, de notre présence au paradis. Est-ce que tu ne le sais pas, ce nom?
— Si fait ! répondit-elle. Je le sais. Un drôle de nom, au reste ! Langaznaëc. Mais j'ignore ce qu'il signifie.
Très gravement il conclut :
— Eh bien! apprends-le, ma grosse, et ne l'oublie pas. Langaznaëc, vois-tu, ça signifie : loin des mufles.
On en était loin, en effet, dans ce coin perdu et sauvage, presque désert. Car le village ne comptait en tout que trente foyers et une centaines d'âmes. Et encore ces âmes étaient-elles bien désignées par ce vocable . Des êtres à peine visibles, quasiment irréels, tant leur existence était silencieuse. Des vieux et des vieilles, pour la plupart, les gas étant en mer, qui au service, qui à Terre-Neuve, qui faisant partie d'un équi- ; page de pêche ou de plaisance dans quelque port voisin. Avec ces vieux et ces vieilles, des filles en attente d'un promis, des veuves . à la coeffe noire, et de la marmaille bretonne, peu bruyante, aux lèvres serrées, aux yeux déjà tristes. Et tous, non seulement les anciens et les veuves, mais jusqu'à ces goussepains, jusqu'aux jeunesses rêvant des noces prochaines, tous avec cet air réservé, ces allures pensives qu'ils ont là-bas,
cet air de clercs, de clergeons, de nonnes, ces allures d'ombres sous un cloître.
Par les grèves, de rares et furtives apparitions, vite évanouies derrière un tournant de roc, ou se fondant au creux d'un herbier. C'est un chercheur de poinclos, une chasseuse de crevettes, une paire de gamins soulevant un gros galet pour dénicher de son trou un congre. Et la mer basse, d'ailleurs, se retire si loin, qu'il faut fixer longtemps le regard sur l'endroit où sont ces points mobiles, pour les distinguer. Et les rochers du bord enchevêtrent leurs couloirs en un si colossal labyrinthe, que les hommes y grouillant y semblent des poux de sable. Et ainsi ces quelques apparitions de vivants, au lieu que leur présence trouble la solitude, en rendent plus sensible la vaste majesté, où l'homme devient si peu de chose.
Plus intense encore cependant se condense et s'élargit tout à la fois cette sensation, sur l'ample plateau de la lande, nue et farouche, et comme soulevée en plein espace par les hautes assises du cap Fréhel. La tour du phare, debout à l'horizon, ne fait songer qu'incidemment à l'industrie humaine qui l'a dressée. Elle paraît plutôt un roc jailli des rocs qui la supportent. Elle ne sanime, d'ailleurs, que la nuit, avec sa tournant et muette canonnade de lumière. Le jour, on a y
devine pas d'habitants. Puis, elle est là-bas, tout au bout de la lande. Pour peu qu'on s'arrête en un creux du terrain, derrière un ajonc, on cesse de la voir et on l'oublie. Et de même on oublie tout, et non seulement l'homme, mais jusqu'à la mer aussi, dont la voix s'atténue et se confond dans la chanson plus prochaine que bourdonnent les insectes, les herbes frôlées du vent, le sol grésillant au soleil. Cette chanson elle-même, assourdie, ronronnante etberceuse, on finit, s'y habituant, par ne plus l'entendre. Elle s'éteint, en l'indistinct murmure d'un rêve qui s'assoupit. La conscience du monde extérieur s'assoupit et s'éteint avec elle. 0;n est plein de l'immensité où l'on baigne. On perçoit, uniquement et absolument, le silence, la solitude ; et si alors quelque lent gpëland traversa le ciel vide, il semble qu'il soit l'âme de cette solitude et que son vol sans bruit ajoute encore du silence à ce silence.
Ah ! oui, comme on oubliait tout ici, et en particulier les hommes, leur bêtise, leur méchanceté ! Comme on y prenait un grand bain de force douce, de bonté calme, de pur et sain mépris, de souriante sérénité ! Et comme Chugnard, dans sa gouaille à la verve grossière, avait bien trouvé le nom qui convenait à ce paradis, en traduisant Langaznaëc par Loin-des-mufles !
Il ne pouvait, toutefois, s'empêcher .d'y penser,
à ces mufles, ne fût-ce que pour se féliciter d'en
être loin. Et il y pensait aussi pour se désoler
d'être obligé bientôt à retourner parmi eux. Il
se gardait, au reste, de laisser voir à Flamboche
qu'il y pensait. 11 se fût reproché de troubler par
cette appréhension la joie parfaite du jeune
homme, qui, lui se donnait tout entier, et sans
souci de l'avenir, au bonheur présent. Le respect
que Chugnard avait de cette joie parfaite fut
même un insurmontable obstacle au projet qu'il
avait formé depuis longtemps et dont il avait
toujours retardé l'exécution, de s'expliquer à
fond avec Flamboche touchant les probables
desseins de M. de Miérindel. Il s'était promis de
le faire ici, dans l'espoir que le tête-à-tête y serait
propice. Et le tête-à-tête, précisément, au lieu
d'en favoriser l'occasion, y répugnait. Dans cette
atmosphère toute embaumée de noblesse et de
grandeur, comment se résoudre à souffler ces
révélations de vilenies, ces bas soupçons, en
paroles puantes? Rien qu'à les sentir près de lui
monter aux lèvres, Chugnard en avait la bouche
amère, mauvaise, et soudain éprouvait le net et
impérieux besoin d'aspirer une large bouffée
d'air pour se rincer le cœur.
— Bah! se disait-il, plus tard, quand nous serons à Paris, hélas ! j'en trouverai le moment,
Il ne viendra que trop tôt. Ici, non ! Ce serait criminel, dégoûtant. Pouah!
Et il taisait, tâchant de se donner, lui aussi, tout entier à la félicité présente, et s'y excitant par cette singulière formule :
— Le vrai bonheur, c'est d'être heureux.
Mais il le connut de moins en moins, ce vrai
bonheur, à mesure que s'écoulaient les jours ; et, dès le commencement du second mois, la jouissance de son beau paradis lui était déjà empoisonnée par les sales exhalaisons de l'enfer où il fallait rentrer dans si peu de temps. 11 en fut regonflé de bile et de haine contre ce monde qui allait le reprendre. Il se défendit de l'indulgente opinion qu'il en avait pu concevoir naguère. D s'en voulut d'avoir cru si aisément, parce qu'il devenait bon, à la bonté des autres. Il ne se réveilla que plus aigre et plus dur aux hommes, du rêve où il s'était trop amolli et trop adouci à leur endroit. Quand arriva la dernière semaine des vacances, il dit un soir à Flamboche :
— Tout compte fait, voyez-vous, la philosophie de votre père convient à des âmes comme la sienne et comme la vôtre. Pour moi, elle est impossible. J'ai l'âme à fond de bourbe. L'eau claire que vous y avez versée y restait claire ici, dans cette paix absolue. Là-bas, elle sera remuée, et la bourbe remontera.
FLÀMBOCIIE. 211
— Vous vous calomniez, répondit le jeune homme. Ce que vous êtes réellement, c'est ce que vous êtes ici.
— A condition, répliqua Ghugnard, de n'en pas bouger.
— Eh bien ! reprit Flamboche, n'en bougez pas, moralement parlant. Emportez d'ici cette paix absolue que vous y avez trouvée. Qui vous force à remuer le fond de votre âme, s'il est, ce que je ne crois pas, tel que vous dites?
— Qui m'y force ? Les mufles.
— Ne vous occupez pas d'eux.
—Ils s'occuperont de moi. Et ce jour-là, ayant à me protéger contre eux, j'emploierai fatalement les armes dont ils se servent, les seules que je connaisse, pour m'en être servi quand j'étais leur pareil.
Puis, le pauvre, tristement et rageusement tout ensemble :
— Ce n'est pas à mon âge, mon cher ami, ni après la vie qui m'a été imposée par ma faute et par celle des autres, qu'on peut changer sa constitution, pas plus la morale que la physique. Votre haut exemple, votre affection, cette sereine nature, ce grand air soufflant la santé, rien n'y fait. Il en va ici comme de certaines maladies invétérées et passées dans le sang. J'ai été ce que tas médecins appellent blanchi. Mais guéri, non
212 FLAMBOGHE.
pas, soyez-en sûr. Je le sens bien, allez ! Je suis de ces mauvais estomacs gâtés où le vin le meilleur, le lait le plus pur, finissent toujours par tourner en fiel.
Et il ajouta, ne pouvant jamais retenir le jet de blague qui terminait fatalement ses accès gravité : t
— C'est la vérité vraie que je vous dis là, vous savez, tout en ayant Tair de faire de la rhétorique et de la métaphoire.
Il n'alla pas néanmoins, cette fois-ci encore, jusqu'à l'extrême vérité, qui eût exigé de lui la dure confession suivante :
— Aujourd'hui je vous aime sincèrement et purement et sans aucune arrière-pensée d'intérêt; mais, quand j'ai commencé de vous aimer, ce fut à mon insu, contre mon gré presque, et pris au piège que je tendais à votre affection. Vous m'avez conquis pendant que je cherchais à vous conquérir. Et ce qui me poussait alors à le faire, c'était un bas calcul des avantages que j'en pouvais tirer plus tard, c'était une idée de vile spéculation sur votre cœur où je ne voyais qu'un futur coffre-fort, c'était ma sale passion du jeu, rêvant de se préparer en vous le banquier nécessaire à mes revanches de martingalier. Ainsi, même notre mutuelle affection, qui est si belle et si noble, a une origine ignoble et laide. Et je
souille de la sorte tout ce que je touche. Je suis prêt maintenant à vous témoigner cette affection par le dévouement le plus complet, à vous servir en âme damnée ; mais un tel dévouement, c'est celui que j'avais promis à Gisette, ma bienfaitrice, et que je lui devais ; et c'est contre vous, loyalement, que j'aurais à la servir en âme damnée, elle et votre oncle. Ils m'ont choisi, payé, pourêtre cetinstrument infâme. J'ai accepté le marché. En y manquant, je les vole. J'ai beau dire, et me dire, et en être sûr désormais, que c'est à votre seule intention. Au début, c'était à mon bénéfice uniquement. Quand je les ai trahis, je ne songeais qu'à mon profit personnel. Ma trahison n'avait pas. même l'excuse d'un scrupule honorable. J'étais un coquin trompant des coquins, non par désir de bien faire, mais par cupide égoïsme et avec la nette conscience du mal commis et la criminelle jouissance de le commettre. Vous le voyez donc, que je suis leur pair en abomination, un mufle comme eux, leur ancien complice, renégat à leur complot, et qu'ils ont le droit de me mépriser, et que vous avez le devoir de me mépriser aussi, et que je ne saurais éveiller vos soupçons contre eux sans yous autoriser à en concevoir de semblables, et peut-être de pires, contre moi.
Même à ce prix, il aurait dû la risquer, la
dure confession. Il n'en eut pas le courage. Il n'eut pas non plus la lâcheté, à laquelle il songea un moment, de mentir sur son propre compte en étant véridique sur le compte des autres. Il lui eût semblé se rendre coupable, par là, d'une félonie nouvelle, la plus vilaine de toutes, d'une félonie envers Flamboche, dont il exploiterait ainsi la chère affection prête à le croire en tout sur parole. Au cas probable, et même inévitable, où la vérité entière serait découverte un jour, comment et de quel front expliquer alors cette duplicité d'aujourd'hui, cette monstrueuse duplicité en pleine amitié confiante? Ne serait-ce pas, à ce moment critique, pour l'ami trompé de la sorte, convaincu peut-être d'avoir été trompé sans cesse, ne serait-ce pas une légitime et indéfectible raison de ne plus ajouter foi désormais à rien? Ah ! mieux valait encore la dure confession, sans réticence aucune! Mais pour s'y résoudre, à celle-là, il eût fallu que Chugnard aimât moins Flamboche, n'éprouvât pas tant de joie intime et forte à en être estimé comme il l'était à présent ; et il eût fallu surtout que cette vieille âme de joueur ne fût pas aussi essentiellement une âme de joueur, un hasardeux tablant toujours et quand même sur quelque miraculeux secours du hasard, et se complaisant ici, par exemple, à des rêvasseries de ce genre :
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— Qui sait! Avec delà veine!... Il ne faut qu'un coup !.. Ainsi, le Miérindel viendrait à mourir !
Et il en arrivait, songeant aux conséquences de cette mort, à la souhaiter, à la vouloir. Et sa conscience, si délicate tout à l'heure dans la discussion de la conduite à tenir envers Flamboche, ne se troublait en rien devant la constatation avouée d'un tel vouloir. Il ne se reprochait môme pas qu'elle n'en fût point troublée. Il se contentait de se dire, avec un sourire mauvais :
— Parbleu! j'en étais bien sûr, que je ne suis pas du bois dont on fait les saints.
Et le fond de bourbe dont il avait parlé à Flamboche, en phrases si tristes et si rageuses, il le remuait lui-même à ce moment, non sans une secrète délectation.
Y a-t-il, comme le prétendent les adeptes de la magie noire, une faculté d'envoûtement dans certains vouloirs énergiques et tenaces? Tout tgueptique qu'il fût (selon le dire d'Aménaïde), Chugnard n'eût pas manqué d'y croire, et encore moins eût-il hésité à profiter de cette mystérieux puissance, s'il eût pu savoir que, précisément alors, M. de Miérindel était à deux doigts de cette mort qu'il lui souhaitait. N'en ayant pas connaissance, il est à présumer que Chugnard ne déploya point, pour parfaire son œuvre de projet-
216 FUMBOCUE.
tion malfaisante, un vouloir suffisamment énergique et tenace. Même instruit du fait, peut-être n'eût-il pas eu la continuité ni la cruelle tension de haine nécessaires à Penvoûtement, car il n'était haineux, en somme, que par boutade.
Enfin, au cas d'une étrange entreprise de cette sorte, il eût trouvé avec qui lutter, sans grand espoir de vaincre, non seulement en M. de Miérindel très décidé à vivre, mais surtout en Gisette, qui voulait que M. de Miérindel vécût, et qui le voulait, elle, d'un vouloir plus qu'énergique et plus que tenace, d'un vouloir éperdu et féroce.
Au surplus, que Chugnard eût ou n'eût pas la foi et la force qu'il fallait à cette lutte, il ne put que se livrer là-dessus à de vaines hypothèses rétrospectives. Il ne s'en fit pas faute, lorsqu'il fut mis à môme de les concevoir, en enrageant d'ailleurs contre le sort qui ne lui avait pas donné l'occasion de vérifier ces hypothèses par une expérience active. C'était dans ses habitudes de joueur, ces récriminations et ces réflexions après coup, touchant telle ou telle marche bonne à suivre sur des parties qu'il n'avait pas eues € n main. Mais cette fois-ci encore, comme ans bien d'autres banques heureuses ratées par Ul pour cause d'absence, il ne lui fut permis de philosopher après coup et de marfifl-
galer en imagination. Quand il connut le danger qu'avait couru M. de Miérindel, et qu'il 6e demanda s'il n'y avait point coopéré par l'occulte magie de son désir envoûteur, et surtout s'il n'eût pas réussi à y coopérer davantage en insistant d'un désir plus impérieux, le temps était passé de recourir à ces mystérieuses manœuvres. Chimériques ou non, elles ne risquaient d'être efficaces, en tout cas, qu'à un moment précis. Or ce moment n'était plus qu'uni souvenir. Présentement, M. de Miérindel était hors d'atteintes, sauvé par Gisette dont le vouloir éperdu et féroce avait triomphé.
C'est ce que Chugnard et Flamboche apprirent trois semaines après leur rentrée à Paris, et le tout ensemble, la maladie, le danger de mort, la guérison, et même que cette guérison était due aux soins admirables de Gisette.
Le nom n'était point écrit dans la longue et filandreuse lettre du baron annonçant son prochain retour; mais Chugnard l'avait lu tout de suite entre les lignes où M. de Miérindel parlait si chaudement de la merveilleuse, incomparable et tendre amie grâce à laquelle il était encore de ce monde, et qu'il se ferait un devoir de présenter bientôt à son cher neveu, en le priant de réserver à cette sainte la meilleure place dans sa reconnaissante et respectueuse affection,
2J8 FIAMBOCHE.
— Quelle est donc cette amie ? avait demandé Fiamboche.
— Je l'ignore, avait été obligé de répondre le très embarrassé, le vraiment très malheureux Chugnard.
Il ne pouvait le dire, en effet, si peu que ce fût, sans entrer du coup dans l'engrenage de la dure confession qu'il redoutait tant. Et d'autre part, pour y échapper, à cet engrenage, il se jetait du coup dans l'engrenage, qu'il ne redoutait pas moins, des mensonges exigés désormais par ce premier mensonge.
Ainsi, malgré lui, le pauvre homme se trouvait redevenu, en quelque sorte, le complice de Giseitc et du baron contre Fiamboche. Cette idée lui fit horreur. Elle faillit le décider à la confession. Il en fut empêché par la honte môme du premier mensonge commis, qu'il eût fallu avouer d'abord, et aussi, encore une fois, par son indéracinable foi dans le hasard lui soufflant à nouveau l'espoir de quelque inattendu coup de veine qui viendrait tout rarranger.
— Dame ! le Miérindel y a presque touché, à cette mort que je lui souhaitais, et vraisemblablement parce que je la lui souhaitais. Puisque j'ai amené déjà ce huit, auquel Gisette et lui ont répondu, c'est vrai, par un neuf, pourquoi ne serait-ce pas mon tour, à la passe prochaine,
d'abattre le neuf définitif? N'ai-je pas pour moi toutes les probabilités?
Ces probabilités, corsant de leur calcul sa confiance au hasard, et dont il établissait le compte en joueur mathématicien, il les tirait, non plus de rêvasseries superstitieuses, mais de faits positifs inclus dans la lettre même de M. de Miérindel. La maladie dont avait souffert le baron, et dont il souffrait encore, n'y était pas désignée d'une façon formelle. Elle n'en devait être que pire, à la sagace estime de Chugnard. Pour qu'on en eût si intentionnellement omis le nom, et si vaguement décrit les manifestations pouvant en révéler le caractère, il fallait qu'elle ftt d'une particulière et très grave nature. Il était question d'affreuses souffrances, de remèdes extraordinaires, de rechutes évitées par un providentiel miracle et surtout par des soins et un dévouement héroïques. Il était fait illusion à des craintes, conçues un moment, de conséquences incurables, dont le fâcheux pronostic semblait d'ailleurs victorieusement écarté, on l'affirmait. Mais l'insistance même qu'on mettait à l'affirmer prouvait de reste à Chugnard qu'on n'en avait point la certitude comme on s'en vantait. Enfin on prenait bien garde d'avertir Flamboche qu'il n'eût pas à s'affecter outre mesure quand il vertoit les traces cruelles laissées par le mal sur sa
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victime, et les accidents encore possibles dans une lente et difficile convalescence.
« Ces traces, disait sentimentalement M. de « Miérindel, ne défigurent que le physique, déjà « peu avantageux, de ton pauvre oncle ; mais « elles n'ont en rien changé son cœur que tu re- « trouveras toujours le même. »
— Traduction en clair, pensait Chugnard :
monsieur de Miérindel n'est pas guéri, môme s'il le croit ; et il ne le croit pas. Il a subi un assaut qui en présage vraisemblablement d'autres. Rétabli pour un temps seulement, il demeure sous le coup de quelque diathèse qui n'a dit encore que son premier mot. Et j'ai ainsi tout lieu d'espérer que ce qui est différé n'est pas perdu. Le perdu, donc le perdant, c'est lui.
Et, faisant appel à de lointaines connaissances médicales acquises du temps qu'il fréquentait des internes au Quartier latin, il tâchait de deviner la maladie de M. de Miérindel d'après les termes si peu précis de la lettre, imaginait tour à tour une attaque de goutte déformante, de paralysie générale, une myélite, un eczéma rentré, des ulcères aboutissant en gangrène, de l'hydropisie, un lupus phagédénique, un cancer, et il se régalait de ces imaginations.
Flamboche s'aperçut qu'il y prenait plaisir.
Comme lui aussi s'inquiétait de cette maladie et
lui en demandait parfois son opinion, il remarqua la maligne et secrète joie, à peine dissimulée, (jue manifestait ce luxe de suppositions, toutes concluant par ce même refrain lugubre, et presque gaiement ramené :
— Et au bout de ça, pour sûr, la mort à très brève échéanee.
— Parbleu! fit-il un jour, on jurerait que cette idée-là vous est plutôt agréable.
— À moi I répliqua vivement Chugnard. Et pourquoi le serait-elle? Je ne suis pas l'héritier de votre oncle»
Il regretta le mot, aussitôt lâché. Il ne l'avait «u aux lèvres que dans sa hâte à dire quelque chose, n'importe quoi, pour s'étourdir sur le mroveau mensonge qu'il venait de faire. Après avoir affirmé l'autre jour qu'il ne connaissait point Gisette, voilà qu'aujourd'hui il affirmait ne point haïr le baron! Comme il y était pris, dan& l'engrenage des mensonges consécutifs! De honte et de rage contre lui-même, il avait en quelque sorte craché sa dernière phrase cynique. U eut la tristesse d'en voir Flamboche attristé, et de l'entendre lui répondre :
— Àvez-vous donc de moi la vilaine pensée, mon cher ami, que la mort de mon oncle pourrait m'être agréable, à moi, pour l'abominable raison que vous dites?
— Oh ! non, non! Excusez-moi! répartit Chugnard. Vous savez bien que non. J'ai parlé en l'air, sans faire attention, par habitude de rosserie, c'est tout.
— C'est mal quand même, reprit le jeune homme.
Puis, gravement, et avec un accent qui fut à Cliugnard la plus cruelle des punitions :
— A coup sûr, je n'ai pas pour mon oncle une grande tendresse, pas plus que n'en avait mon père, au reste. Toutefois, je n'ai pas à me plaindre de lui. Au contraire ! S'il a eu des torts envers mon père, je les ignore. Et sans doute a-t-il voulu les réparer, en se montrant toujours d'autant plus gentil avec moi. Je n'ai donc pas lieu de me réjouir du mal qui lui arrive. Vous non plus, mon cher ami. Car il y a au moins une chose que, ni vous, ni moi, nous ne pouvons oublier : c'est qu'il m'a mis lui-même chez vous, et que par conséquent nous lui devons notre amitié.
Ainsi Chugnard aboutissait à quoi? A ce que Flamboche eût de la reconnaissance, et légitime, pour le baron.
Le pire, c'est qu'il déclarait en éprouver aussi, naturellement et par suite, pour la femme qui avait sauvé M. de Miérindel, et il était tout prêt d avance à la lui témoigner, comme le dé-
sirait si justement son oncle, en respectueuse affection.
— Songez, disait-il, comme cette maladie a dû être terrible, d'après tout ce que nous en pouvons comprendre, et même en nous en tenant à la moins abominable de vos suppositions ! Et avouez qu'elle mérite bien d'être chérie et vénérée, non seulement par mon oncle, mais par moi, l'amie dévouée qui a su le tirer de là, et qu'il appelle avec raison une sainte*
Chugnard se tordait, se dévorait le cœur, à écouter de pareilles choses sans pouvoir y rien répondre. Gisette, elle, chérie et vénérée par Flamboche ! Gisette, une sainte ! Ah ! C'était trop, à la fin ! Non, non, il ne le supporterait pas ! Il lirait, il crierait:
— C'est un couple de misérables ! Votre tuteur tst un coquin. Sa vieille gouine de maîtresse fttune ordure.
Mais alors il fallait dire, il fallait crier, en ^me temps, toute honte bue :
— Et moi aussi je suis un misérable, un coquin, une ordure, moi, Chugnard, votre ami, Noi qui vous ai menti jadis, qui viens de vous Sentir à nouveau, qui ne peux sortir des ménages, jamais, jamais plus, moi dont le suprême aveu présent n'a chance que de vous paraître un mensonge suprême.
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Et devant l'horreur d'une telle hypothèse, devant l'évocation de Flamboche qui certainement mettrait en doute la véracité même de cette trop tardive confession (à cette heure la plus mal choisie de toutes pour un pareil aveu, puisque à ce moment le jeune homme s'attendrissait envers M. de Miérindel et l'avait en bonne odeur), devant tant d'obstacles Chugnard recula cette fois encore.
— Je suis un lâche de me taire, se dit-il, en pleine conscience de sa lâcheté,
Et il se tut.
Les complications de la vie morale sont inextricables, et rien n'est plus puéril et plus vain que la prétention de certains psychologues à vouloir y trouver un fil conducteur. Au fond, c'est par un raffinement de scrupules, par une excessive pudeur d'honnêteté, que cet ancien pas-grand' chose de Chugnard en était arrivé peu à peu à trahir Flamboche comme il le faisait, en somme, présentement, et cela en dépit, ou plutôt à cause, de son indéniable tendresse pour le jeune homme. Et d'autre part cette ordure de Gisette, restée la même, et qui avait toutes les apparences de s'être dévouée à M. de Miérindel par intérêt pour elle-même et non pour lui, venait cependant de se conduire, très réellement, en véritable sainte. Le mot n'était nullement
exagéré. Il n'était que juste. Et si Chugnard en personne avait pu lire au plus obscur for intérieur de ce cœur qu'il savait pertinemment abominable, Chugnard en personne eût été forcé de proclamer qu'une sainte s'était révélée dans la gouine, et de fait et d'intention.
La maladie de M. de Miérindel était tellement effroyable, et le nom seul en devait suggérer des images à ee point hideu&s, que le grand docteur appelé en consultation n'avait pas osé prononcer ce nom devant le malade. Il avait même poussé la délicatesse du secret professionnel jusqu'à le garder envers son confrère, le mé- (fecm ordinaire du baron. Il craignait d'ailleurs un peu, on doit le reconnaître, de compromettre son autorité célèbre en risquant trop vite le tôagnostiç d'un cas si rare, presque exceptionnel aujourd'hui. Le médecin ordinaire s'était prononcé pour une syphilide tuberculeuse, que d'ailleurs, *fin de ne pas offusquer le client, il avait moins brutalement qualifiée à* affection cutanée maligne. ^professeur s'en tint, lui aussi, à cette vague définition. Il ajouta quelques doutes, prudemment émis, eur la nature de la diathèse, qu'il se réservait de déterminer ultérieurement. Mais à la façon même dont il insinua, ces doutes, à l'importance dont il enveloppa sa réserve, Gisette comprit que le professeur ne disait point tout ce
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qu'il pensait parce qu'il pensait des choses trop épouvantables à dire. Elle remarqua aussi la très spéciale et visiblement inquiète attention du docteur à interroger minutieusement et le médecin ordinaire et elle-même touchant la marche des symptômes. Il demandait et redemandait à satiété:
— Ces petites tumeurs qui champignonnent sur le visage, ont-elles présenté dès le début cette forme large et fongueuse, cette consistance plutôt molle, cette couleur à la fois livide et rougeâtre ? N'ont-elles pas été d'abord d'un tissu plus serré, plusduriuscule, d'une teinte cuivrée? Et, avant leur apparition, la peau n'a-t-elle pas été tachée de macules ? Ces taches n'étaient-elles pas fauves?
Il exigeait sur ces détails des explications précises, méticuleuses, discutait par le menu la description des nuances, le dessin des figures. Et chaque fois que la réponse coïncidait juste avec son affirmation interrogative, il hochait la tête en homme qui se dit intérieurement un oui, qui constate la grandissante probabilité de son hypothèse, qui se conforte dans une conviction. Et cette conviction, Gisette le voyait bien, n'allait pas sans une expression d'étonnement, sans une sorte de terreur presque, absolument étonnantes et terrifiantes elles-mêmes chez un tel connais-
FLAMÛOCHE. 227
seur en maladies, qui avait tout l'air de se trouver là en face d'une maladie inconnue. 11 tâchait à ne rien montrer de ce qu'il éprouvait, et son confrère s'y laissa tromper. Mais non Gisette ! Elle eut à ce moment l'extrême et suraiguë lucidité qu'ont les mères au chevet de leur enfant en danger. Cet enfant, ici, était un monstre, et la mère en était un antre, sans doute. Mais qu'importe ! L'amour entre monstres est de l'amour quand même.
Elle le prouva bien en cette occasion, et elle allait le prouver mieux encore.
La consultation finie, elle congédia le médecin ordinaire et retint le professeur seul, contre tous les usages. Puis, une fois en tête-à-tête, elle dit brusquement:
— Monsieur, il ne faut rien me cacher, à moi. J'ai compris et je suis sûre qu'il s'agit de quelque chose d'affreux. Je désire savoir quoi.
Comme le professeur interloqué cherchait ses phrases, elle reprit d'un ton plus impérieux encore :
— Je suis la maîtresse de monsieur de Miérindel. Je l'aime. Je tiens à lui. Je veux qu'il vive. Je le sauverai. Je ferai tout ce qui sera nécessaire. Dites-moi donc la vérité. Vous ne sortirez pas d'ici sans me l'avoir dite.
Le professeur essaya de se retrancher derrière l'incertitude des symptômes, l'insuffisance des
"ïifc.
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renseignements, qui lui défendaient, jusqu'à plus ample informé, de diagnostiquer -en toute conscience, et qui lui permettaient seulement des hypothèses. Elle insista violemment :
— Enfin, vous supposez ceci plutôt que cela.
Je l'ai vu clairement. Quelle est votre supposition ? J'ai besoin de la connaître. J'en ai le droit. Je l'exige.
Peu accoutumé à de pareilles manières, et craignant toujours, bailleurs, de trop s'avancer (car il conservait, en réalité, quelques doutes, tant le cas était anormal), le professeur tenta une nouvelle échappatoire.
— Excusez-moi, madame, de ne pouvoir vous répondre aussi catégoriquement que vous le voulez, que je le voudrais moi-même. Mais votre droit à connaître mon hypothèse ne saurait prévaloir contre le devoir que j'ai de ne point vous en faire part tant qu'elle n'est pas établie sur des bases plus... c'est-à-dire moins...
Impatientée de ces embrouillamini, elle frappa du pied, s'emporta, cria dans un juron :
— Mais, nom de Dieu! qu'est-ce que c'est donc que cette sacrée maladie, pour que vous tourniez tant autour du pot !
La grossièreté de l'interruption rendit au protesseur tout son sang-froid, et il reprit, avec un à-propos qui lui sembla spirituel :
— Une sacrée maladie, madame, en effet ; ou pour mieux dire, une maladie sacrée. Autrefois, du moins. Car elle n'est plus guère de notre époque. Et voilà bien pourquoi j'hésite à la diagnostiquer. Et même à la nommer. Un nom à peu près aboli ! Mais il évoque de si affreux souvenirs, que je me fais scrupule, sincèrement, d'en troubler votre imagination. Songez que, si par malheur mon hypothèse se vérifie, monsieur de Miérindel se trouvera en proie à des phénomènes qui, pour moi, médecin, constitueront évidemment un rare objet d'étude, tout à fait rare et inestimable, mais qui seront, non moins évidemment, pour les personnes obligées de le soigner, un objet de dégoût, d'horreur. Et vous comprenez dès lors que je ne dois pas ainsi, à la légère, et peut-être à faux, vous inspirer d'avance, pour un homme que vous aimez, ce dégoût, cette horreur...
— A moi! s'écria-t-ellè. Du dégoût! De l'horreur ? A moi ! Et pour un homme que j'aime !
Ah! Ah! j'en ai bien vu d'autres ! Et pour des hommes que je n'aimais pas !
11 la regarda, stupéfait.
— A moins, insinua-t-il, que vous n'ayez eu l'honneur, madame, d'être sœur de charité dans un hôpital...
— Sœur de charité! fit-elle, à mi-voix, et
comme se parlant en rêve. Oui, en effet, j'ai été quelque chose dans ce genre-là, je crois. A l'envers, seulement ! Mais n'importe ! Pour ce qui est d'avoir le cœur solide, ça revient au même. Et je vous réponds que je l'ai. A l'épreuve de tout, n'ayez pas peur. Allez-y 1
Qu'il eût compris ou non, le professeur vit qu'elle souriait d'un sourire triste, tranquille, et alors il lui avoua que la maladie de M. de Miérindel était, selon toute probabilité, l'éléphantiasis des Grecs ; et comme, à ce mot, elle ne manifestait aucune émotion, il ajouta, lâchant enfin l'épouvantable nom :
— Autrement dit, lèpre tuberculeuse.
Elle ne frissonna pas davantage. Il répéta, en appuyant sur le nom, par deux fois :
— Une variété de la lèpre, vous entendez bien ? madame, de la lèpre.
— J'entends, fit-elle. Delà lèpre ! Et c'est horrible, ça, la lèpre, dites-vous?
— Oui, répliqua-t-il, horrible. Plus qu'horrible ! C'est répugnant, terrifiant, hideux, au point que jadis...
Il allait entamer un développement oratoire et historique à la fois, sur les lépreux. Elle lui coupa la parole en demandant :
— Est-ce incurable?
— Pas essentiellement, répondit-il. Avec des
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soins continus, patients, éclairés, si Ton veut bien ne jamais se rebuter de rien, surmonter toutes les...
— Je ne me rebuterai de rien, dit-elle, absolument de rien.'
Elle se tut, se reprenant à songer aux choses subies pendant si longtemps. Il profita de ce silence pour tâcher de replacer son histoire et son tableau des lépreux.
— Jadis, les lépreux étaient comme mis hors h loi, retranchés du monde. On les forçait à vivre aa sauvages. Ils devaient annoncer de loin leur approche en agitant une crécelle de bois, afin que personne ne fût souillé de leur contact, même de leur aspect. Il leur était interdit de boire aux fontaines publiques, de tendre à l'aumône leur main nue.
— Ah ! fit-elle. Ça s'attrape donc?
D ne fut pas fâché devoir qu'enfin elle laissait échapper un mouvement d'inquiétude. Toutefois, la vérité l'y obligeant, il dut avouer que la science moderne ne reconnaissait plus unanimement le caractère contagieux à la lèpre actuelle, du moins à celle dite tuberculeuse.
Gisette se contenta de murmurer:
— Tant pis !
— Oh ! reprit-il. Ne vous hâtez pas, madame, de vous en plaindre, dans votre noble soif de dé-
vouement, vraiment digne, en effet, d'une sœur de charité. Non, ne vous hâtez pas. La science discute encore, hésite, ne se prononce pas; et quelques esprits distingués tiennent toujours pour la contagion.
Elle sourit à nouveau, du même sourire tran-l quille et triste qu'elle avait eu tout à l'heure.
— Et vous, monsieur, ditelle, qu'est-ce que] vous en pensez, de la contagion?
— Moi, madame, j'y crois.
Elle lui serra la main et conclut :
— Tant mieux! Et merci !
Elle le disait en toute sincérité, sans le moindre désir qu'on l'en admirât, et sans songer même qu'elle fît là rien d'admirable. Elle le disait dans une réelle soif de dévouement, où parlait tout son instinct de maternité, dont elle n'avait seulement pas conscience. Elle aimait M. de Miérindel ainsi, et ne se demandait ni pourquoi, ni si c'était bien ou mal. Même, quelque chercheur de mauvais motif seeret, un Ghugnard, par exemple, lui eût affirmé en ce moment qu'elle agissait de la sorte moins pour sauver M. de Miérindel que pour sauver la situation dont elle jouissait auprès de lui, elle eût répondu très vraisemblablement :
— C'est possible.
Et elle l'eût cru, se calomniant elle-même.
Sans en souffrir, d'ailleurs ; car son sens moral, depuis longtemps atrophié, restait sourd et muet à des excitations de ce genre. Comme elle avait été tant de fois une infâme, elle allait être cette fois une sainte, avec une égale indifférence, par reillement ignorante et innocente ici ou là touchant la qualité de se» actes, uniquement impulsifs, que ne déterminait aucune pensée de mérite et de démérite.
Une seconde visite du professeur avait confirmé lé diagnostic. La marche de la maladie était rapide. Les phénomènes s'accentuaient, menaçaient d'éclater bientôt dans leur pleine et terrible monstruosité. Si Ton voulait soustraire le baron à l'indiscrétion de gens pouvant le voir en cet état lamentable et en répandre la nouvelle, il devenait urgent de lui faire quitter Paris. Une des conditions du traitement, au surplus, et môme la seule à peu près salutaire, était un radical changement de climat. Le régime prescrit, les médicaments ordonnancés, les méticuleux pansements et les répugnantes manipulations nécessaires bien expliqués et bien compris, Gisette avait dit au professeur, qui lui proposait de lui chercher une garde-malade, sans pouvoir, au reste, répondre d'en trouver une en un cas aussi extraordinaire :
•—Je n'ai besoin de personne. Je suffirai à la
besogne. Si monsieur de Miérindel est guérissable, soyez tranquille, je le guérirai. Je vais me chambrer~avec lui et la maladie ; et nous verrons bien, de votre fameuse lèpre ou de moi, qui des deux fera le poil à l'autre.
Et elle était partie, seule avec le baron, pour l'Algérie, où le professeur avait indiqué, comme station favorable à la cure, les Thermes de Ham mam-el-Ksour .
C'était, en pleine montagne kabyle, un tout petit établissement sans confortable, connu et fréquenté uniquement des malades indigènes.
Le service n'y était pas même fait par les gens de la contrée, qui considéraient Hammam-el-Ksour comme un pays maudit, et n'en approchaient point. Les hôteliers, infirmiers et baigneurs, étaient des hommes du Mzâb, des enfant$-dudiab/e, chiens d'infidèles, bons pour ce séjour épouvantable. De vrais musulmans, dévots au prophète, et pratiquant les trois ablutions, n'eussent jamais consenti à subir le contact impur et dangereux des patients qui venaient là commencer, comme on disait aux environs, leur damnation sur terre. Il ne fallait rien moins que d'immondes Mzâbites, prémunis contre toute souillure par leur abomination native, pour cohabiter avec ces damnés aux formes bestiales, aux faces démoniaques, ces dartreux rongés du
s, ces lépreux écaillés de pâles squames ou bourgeonnant de tubercules violets, ces énormes et livides éléphantiasiques. Tel était Penfer où descendit Gisette, y accompagnant le baron. C'étaient les premiers Européens qu'on y eût jamais vus. Et sans doute que son abomination native la prémunissait, elle aussi, comme les immondes enfants-da-diable, contre toute souillure; car elle contempla d'un cœur ferme ces vivantes et fantastiques horreurs, et n'hésita pas à s'y mêler. Elle eut même la bravoure, pour en atténuer à M. de Miérindel la hideuse et désespérante impression, de lui dire en riant :
— C'est plutôt drôle, n'est-ce pas? Ça ressemble aux animaux de baudruche et aux gueules de carton qui pendent au passage de l'Opéra.
Et, comme le baron demeurait effrayé quand même, et se demandait, enun silence d'angoisses, sil allait donc, lui, devenir pareil à ces terribles larves, elle devina cette atroce inquiétude, et a Jouta, toujours l'air insoucieux :
—Oh! mais ne te fais pas débile, voyons, mon gros chéri ! Eh bien ! oui, c'est affreux à regarder, aussi affreux que rigolo. Et puis ? Le principal, c'est que ça se guérisse. Et ça se guérit. Le docteur m'en a donné sa parole. Alors, quoi ? Du moment désagréable à passer. Voilà tout. Et
encore ! Pas si désagréable, hein! puisque nous sommes ensemble! Il n'y a qijemoi qui pourrais me plaindre de l'installation et de la compagnie. Pas jolie, jolie, la ville d'eaux! Ni des chérubins, les camarades ! Mais je ne me plains pas. Est-ce que je me plains ? Va, mon vieux loup, quand même tu serais comme le plus vilain de la bande, je t'aimerais encore, et toujours autant. Qu'est-ce qu'il te faut de plus?
Et elle lui prouva que ce n'étaient pas là des mots. Elle le lui prouva par des faits, et en eut plus d'une fois l'occasion au cours de la cure, soit que certains pathologues aient raison de prétendre que les malades atteints de lèpre tuberculeuse deviennent aisément satyriases, soit qu'on doive attribuer plutôt ce phénomène à l'usage, exigé par le traitement, des préparations médicamenteuses où entre la teinture de cantharides. Quelle que fût, chez M. de Miérindel, la cause de ce renouveau, ce qu'il y a de certain, c'est que l'effet s'en produisit : et l'on comprend de reste, sans qu'il soit besoin d'insister davantage, combien il fut utile ici à Gjsette d'avoir été jadis, selon sa cynique expression, une sœur de charité à l'envers.
Elle sut l'être à l'endroit aussi, une gardemalade ponctuelle, attentive, douce, minutieuse, savante, infatigable, et toujours de bonne
tumeur, n'oubliant rien, ne négligeant rien, ne reculant devant aucun service, aucun pansement, aucun attouchement, n'en confiant le soin à personne, n'y apportant jamais l'ombre d'une hésitation, le soupçon d'une lassitude, l'apparence d'un dégoût.
Et eependant la maladie était vite arrivée, malgré l'énergique et consciencieux traitement, aux phénomènes de pleine monstruosité pronostiqués par le professeur. Il n'avait pas été possible d'en empêcherl'éclosion, et, une fois éclose, feu arrêter le fatal développement. Préventive et jugulante, ou suivant pas à pas les progrès de l'ennemi , la médication avait toujours été vaincue, Sanadoute, elle ne devait se montrer efficace que plus tard, à la longue, en s'opposant alors à des retours offensifs de l'infection. Mais il fallait d'abord que l'infection eût son cours, achevât wn évolution complète. Le professeur avait bien averti Gisette de cette marche plus que probable. H avait laissé néanmoins espérer que, par la violence et la rapidité d'à-coup des remèdes, on obtiendrait peut-être un avortement des pires manifestations extérieures. Cet espoir ne s'était point réalisé, en dépit des meilleurs efforts. Ni tes pommades fondantes, ni l'arsenic et les iodures à haute dose, ni les sudorifiques cantharidés, dont on avait fait audépart large provision,
et ici un emploi presque excessif, ni les lents et longs massages résolutifs que Gisette avait appris exprès des Mzâbites, ni même les douloureuses malaxations opérées à même la boue alcaline et quasi en ébullition dans la cuve de basalte des Thermes, rien n'avait donné de résultat immédiat, rien n'avait détruit, ou seulement retardé, la formidable sève s'épanouissant en floraisons d'horreur.
Des champignons mous et rougeâtres, plus larges que ceux du début, et d'une croissance plus hâtive et plus boursouflée, étaient nés sur le tronc, avaient gagné les cuisses et les jambes, y grossissaient de jour en jour, en végétations énormes, bientôt affaissées, plates. La peau tout autour, distendue, suintait, luisait, par endroits se craquelait de crevasses, et ainsi, dure, comme huileuse, avec sa couleur de bronze, elle ressemblait à de la faïence brune, grasse et fêlée. Le corps du baron, déjàpolysarcique et bouffi de nature, n'avait plus désormais figure d'un corps. C'était une masse uniformément tuméfiée, et gonflée en outre, ici et là, de tumeurs locales qui la bossuaient de lourdes grappes d'épongés pleines à crever, ballonnantes et ballottantes.
L'aspect du visage était plus méconnaissable encore que celui des membres. Les yeux seuls n'avaient pas changé. L'absence des cils, mangés
par les macules, accentuait davantage, au contraire, la ligne nue des paupières formant une boutonnière ouverte comme à l'emporte-pièce; et l'on n'en percevait que mieux, à travers cette mince fente sans ourlet, le pâle éclat des prunelles qu'avivait la fièvre, en pailletant Té tain terni. Mais le dessin et la couleur du reste de la face en faisaient une face nouvelle, où ne subsistait rien de celle d'autan. Le crâne chauve et le grand front, naguère en beurre dur et blafard, donnaient à présent l'idée d'un bonnet de cuir roui, épais, pustuleux et bouilli. Les oreilles, prodigieusement développées, en jaillissaient ainsi que deux gigantesques morilles. Sur les ailes et le lobe du nez, les tubercules semblaient un pêle-mêle de truffes en pourpre blême, qui s'écroulaient vers la bouche, la rendant pareille & un trou noir dans un éboulement. Et la lippe inférieure, jadis en margelle usée de vieille citerne, avait Pair à présent d'être le seuil encomhré d'une gueule d'égoût où s'est arrêté un tas
A cette période d'éruption avait succédé celle, presque plus abominable, de la résorption. A bout de poussée, le virus rentrait, semblait se dévorer hi-même sur place, et, ne pouvant plus saule les tissus au dehors, y recuisait au dedan>, aérations que son feu desséchait, qui deve
en
Ife.
naient des lichens purulents, des croûtes fétides, puis des écailles, et enfin de difformes cicatrices. En même temps on eût dit que le mal, prêt à être vaincu, se vengeait, avant de vouloir tout à (ait lâcher pied, par d'intimes et profondes atteintes. La douleur avait disparu ; mais aussi, avec elle, toute sensibilité, comme si le dessèchement externe desséchait les sources même de la vie, et menaçait de les tarir. L'odorat, d'abord, s'était perdu. La vue avait suivi, trouble, vague, bientôt quasi éteinte. Seul le tact demeurait, mais perverti, comme quand on a pris du haschisch, et payant, d'ailleurs, les étranges accès d'hypéresthésie par de longues détentes en complète hébétude obtuse. La voix, à certains moments, avait manqué. A d'autres, ce qui était plus grave, la parole, et jusqu'à la pensée, donnant à craindre que l'obtusion ne gagnât le cerveau.
A tout Gisette avait paré, aussi ingénieuse â réveiller l'intelligence torpide de l'affaibli qu'elle avait su se montrer câline à consoler les souffrances du patient, vaillante et douce à en manier les chairs suppurantes, ou croûtelevées, ou monstrueusement enflées de spongieuses et hideuses protubérances. Elle l'avait fait avec une humeur toujours égale et allègre, sans aucun effort apparent, ni même caché , dans l'exécution deô
VUPUIU
détails les plus pénibles et les plus répugnants de son épouvantable tâche, étant entièrement tendue à l'effort d'ensemble où s'était bandé une fois pour toutes son vouloir de sauver M. de Hiérindel, et cet effort initial lui changeant la tâche en plaisir. C'était au point que son dévouement, poussé jusqu'à l'abnégation souriante, n'avait plus figure de dévouement. On eût dit que dans le sacrifice elle cherchait et trouvait une volupté. Les Mzâbites, émerveillés et presque jaloux, l'avaient surnommée : celle qui jouit avec la lèpre.
Peut-être ne se trompaient-ila pas. Chez certaines femmes, en effet, surtout au tournant de la cinquantaine vers laquelle s'acheminait Gisette, on constate assez fréquemment cette sorte d'hystérie ardemment et bizarrement charitable, tournée hlasoignomaiiie aiguë, et qui ne se satisfait que dans la familiarité des maladies les plus repoussantes, dans la vue complaisante et le toucher curieux des plaies, dans les longs pansements s'attardant à la façon de caresses, dans la manipulation des linges gluants d'onguents et desanie, dans l'épaisse, acre et fade féteur des produits pharmaceutiques combinés avec le relent des chairs corrompues.
Qu'un grain de cette folie eût servi de levain àla sublime conduite de Gisette, un médecin seul
2*2 FLAMBOCHB.
eût pu le prétendre. Elle même, bien entendu, ne s'en douta pas. Et M. de Miérindel s'en douta moins encore. Mais tandis qu'elle restait convaincue, elle, d'avoir agi tout naturellement et de n'y avoir pris aucune peine, il n'en fut, lui, que plus pénétré d'admiration et de reconnaissance. Par l'horreur que lui inspiraient ses compagnons, dont le contact et rien que l'aspect lui donnaient d'incoercibles haut-le-cœur, il jaugea et jugea tout ce que valait son incomparable et vraiment unique garde-malade. 11 savait aussi qu'elle n'avait été soutenue par aucune arrière-pensée de lucre ; car elle ignorait s'il avait songé à elle en cas de mort, et jamais un mot n'avait été prononcé entre eux, à ce sujet, ni même une allusion, quelque vague qu'elle fût, n'y avait été faite. Il était donc certain d'avoir été soigné par pure et profonde affection. Il y ajoutait, en outre, cette foi solidement établie, que la guérison avait été obtenue grâce à l'énergique et toute puissante volonté de cette affection toujours en lutte.
Et c'est pourquoi il appelait Gisette une sainte, sans chercher à s'expliquer par quel miracle une âme de sainte avait pu fleurir chez l'ex-patronne de l'infâme Plumes-et-fleurs, chez cette créature dont il connaissait toute l'infamie, et à laquelle il s'avouait n'avoir été attaché jusque-là que précisément à cause de cette infamie.
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Il dut s'avouer qu'il lui était attaché maintenant par de nouveaux liens, tissus à pleines fibres de leurs deux êtres, et qu'il ne pouvait rompre sans en mourir.
Mais n'aurait-elle jamais, elle, l'idée de les rompre? Son inexplicable accès de dévouement sublime se renouvellerait-il à l'occasion ? Il n'en était pas sûr. Il le lui demanda. Très franchement elle répondit :
— Je n'en sais rien.
Il crut lire dans cette réponse une sorte de menace. Sans doute, l'accès passé, la sainte redevenait l'ancienne Gisette roublarde et dont il appréciait, d'ailleurs, la puissance et la clairvoyance pratiques. Rentrée en sa native malice, elle devait s'étonner elle-même de son absurde désintéressement, et se promettre de s'en garder à l'avenir. C'est du moins ce qu'il pensa qu'elle pensait. Il réfléchit là-dessus, en tira des conclusions, se trouva impi dent d'escompter un héroïsme au retour improbable, estima qu'il était sage, pour transformer cet héroïsme en habitude, d'obliger l'héroïne à se dire :
— Mon sacrifice a été une bonne affaire. Loin d'y avoir été dupe, j'y ai gagné. A le continuer, je ne puis que gagner encore.
Parmi beaucoup de facultés fortes qui, tout en ne servant qu'à ses vices et à sa scélératesse,
faisaient de M. de Miérindel un homme, la plus forte consistait à ne jamais reculer devant l'aboutissement logique d'une idée nettement conçue. Et il ne se contentait pas de pousser par le raisonnement cette idée jusqu'aux ultimes conséquences. Une fois biea convaincu d'avoir raisonné juste, il mettait la même décision à transformer l'idée en acte. Aucune considération ne pouvait l'en empêcher. Il se savait de taille h mater toutes les résistances extérieures. Il ne cédait jamais qru'à celles nées de ses probes réflexions. Où il voulait aller, là il allait droit. Les routes qu'il prenait pour y arriver ne senbblaient tortueuse» qu'aux autres. C'est parfois quand il tournait le dos au But qu'il y tendait le plus sûrement. Pour mieux dire, il le portait en lui-même, ce but, toujours* et partout ; car ce but était son intérêt, cyniquement, absolument, sans plus.
Or son intérêt, même avant le maladie? «exigeait déjà, et assez Impérieusement, la compagnie assidue de Gisette, seule capable d'exciter et d'assouvir ses obscurs appétits charnels, et doflt la communion intellectuelle lui était aussi, on s'en souvient, une joie jusque-là non goûtée, d'autant mieux savourée maintenant, et désormais nécessaire à son bonheur. Depuis la maladie, c'est l'affection même, et surtout le dévouement
FLAMBOCHE. M
de Gisette, qpai loi devenaient indispensables. Et non pas uniquement dans la crainte d'une rechute possible, dont la guérison n'était assurée que là ; mais bien dans un réel et vif besoin de cœur, d'un cœur qui s'était ouvert à ces suaves délices d'être soigné comme par une mère, et qui voulait éperdûment n'en plus être sevré jamais. Ainsi, avec gratitude sans doute, et avec prévoyance plus encore, et surtout en raisonnant serré, le baron en vint à cette irréfutable argumentation :
— Privé de Gisette, je serais mort. Qu'elle me quitte, je mourrai. Le meilleur moyen pour qu'elle ne me quitte point, c'est de la mettre dans une situation telle qu'elle rie puisse le faire sans perdre tout. A-t-elle cette situation en étant ma maîtresse? Non. Si je lui constitue, de la main à la main,une grosse fortune,rien ne ditqu'une fois un certain chiffre atteint, elle ne s'en contentera pas et ne me plantera point là, devant la nécessité de nouveaux soins horribles dont elle n'aurait plus le goût. Si je l'allèche par un testament en sa faveur, je m'expose à ce qu'elle désire ma fin. Toutes les tentations sont calculables. D'ailleurs, même cette crainte écartée, et en admettant qu'elle a'aura pas la tentation de hâter l'ouverture du testament promis, est-ce jamais par une promesse qu'on enchaîne les gens? Non. D'autant qu'un
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testament est toujours sous le coup d'une modification postérieure, secrète, ou m extremis. De toutes façons, donc, Gisette n'étant que ma maîtresse, je ne la tiens pas rivée à moi, comme j'ai besoin de la tenir. Ce qu'il me faut, c'est qu'elle ait la pleine certitude confiante de demeurer riche, heureuse, honorée, puissante, en possession de tout, tant qu'elle est avec moi, tant qu'elle me soigne, tant qu'elle prolonge ma vie, tant qu'elle m'aime, et de retomber au contraire dans le néant absolu, moi quitté ou mort.
Eh bien ! cette garantie pour elle, et cette garantie contre elle, les voici : un contrat sous le régime dotal, et ne lui reconnaissant pas un sou d'apport. Moralité : je dois faire de Gisette, à ces conditions, ma femme.
Gisette reçut la proposition et y acquiesça, sans manifester le moindre étonnement de l'aubaine, ni discuter non plus les restrictions qu'y apportait la teneur du contrat. Elle en devina les motifs, ne fut pas blessée des précautions prises à son endroit. Ce qui lui était le plus cher dans son amant, dans ce mâle à sa taille, c'était précisément la férocité cauteleuse qui en faisait une bête de proie toujours en garde. Elle jugeait bon qu'il s'y mît même contre elle. Elle l'admirait trop pour en avoir rancune. Loin de là ! Elle lui en savait gré. Le trouver une fois en défaut, eût-
elle dû en profiter, n'eût pas été une joie pour elle. L'affection très spéciale dont elle le chérissait en eût été certainement diminuée.
Chugnard ne connaissait que la Gisette de jadis. 11 ignorait totalement M. de Miérindel, qu'il imaginait d'après des ouï-dire et voyait à travers des légendes, ses propres souvenirs sans documents précis, les soupçons qu'il en inférait, sa haine. Quand il apprit, par Flamboche, la nouvelle de ce mariage, il pensa tout de suite :
—La mâtine a mis le grappin sur son vieux.
Elle a exploité la maladie.
Et rien ne put le faire démordre de cette idée toute naturelle, si simple, trop simple. Comment, sur quels indices, eût-il reconstitué ce qui s'était passé entre ces deux êtres extraordinaires? Fatalement, il dut s'en tenir à la supposition du drame banal, classique en de telles circonstances. 11 en tira cette conclusion, fausse puisque les prémices du raisonnement étaient faux :
— C'est à Gisette seule, désormais, que nous aurons à faire. Le baron ne compte plus.
Il fut d'autant mieux ancré dans cette opinion, ^ Flamboche, en lui racontant la présentation ^incomparable et providentiel/ e amie, à la sainte, enchérit encore sur les louanges épistolaîres et °rales données par M. de Miérindel, les prétendit ^-dessous de la vérité, s'emballa au récit n?pôté
218 FLAMBOGHB.
de la terrible maladie, du dévouement sublime, et finit par se proclamer absolument enthousiaste de sa future tante.
— Et lui aussi, se dit ChugnarS furieux et jaloux, elle raempaumé, alors!
Pour en «avoir le cœur net, il demanda au jeune homme, grossièrement :
— Enfin, cette fameuse sainte, quelle gueule a-t-elle?
— Vous êtes une brute, Chugnard, répliqua Flamboche avec indignation. Pourquoi parler ainsi d'une femme que je respecte et qui a droit au respect de tous? Et qu'importe, d'ailleurs, la figure qu'elle a? Je vous avoue que je n'y ai pas même fait attention. Tout ce que je puis vous dire, si vous y tenez, c'est qu'elle n'est plus jeune. Mais est-elle belle encore? L'a-t-elle jamais été? Je n'en sais rien. Je n'ai pas besoin de le savoir. Je n'ai vu en elle qu'une chose, qui m'a séduit tout d'abord : sa splendeur morale.
Cette expression appliquée à Gisette fit éclater Chugnard d'un grand rire bruyant, qu'il ne put maîtriser.
— Eh bien! quoi ! s'écria Flamboche. Qu'avezvous à rire de la sorte ? Ça vous étonne à ce point, une splendeur morale! Vous y êtes donc tellement bouché que vous ne pouvez en concevoir chez personne !
La dernière phrase fut dite avec une intention nettement blessante. Chugnard en souffrit. H essaya de se venger sur le dos de Gisette, insinua que sans aucun doute ce sublime dévouement avait eu des causes moins sublimes ; qu'il devinait (et qu'il n'y avait pas grand mérite) ces causes, qu'il en constatait d'ailleurs les effets, précisément dans ce mariage, lucratif en somme et récompensant ; qu'à ce prix-là beaucoup de femmes auraient volontiers agi en saintes, avec l'espoir d'une pareille palme au bout de leur ffiartyre; qu'un vieillard affaibli comme M. de ffiérindel pouvait s'y tromper, et y tromper un loyal et crédule enfant comme Flambocbe ; mais qu'on île faisait pas couper dans ces ponts-là un vieux méfiant comme lui, Chugnard, et qu'il y voyait clair, et qu'il avait le droit, et môme le devoir, d'en rire à son aise.
Eu insistant ainsi, il ne réussit, au lieu de jeter le doute dans l'esprit de Flambocbe, qu'à l'exaspérer. Le moment était maladroitement choisi pour arroser de ces mauvais soupçons cette foi toute chauffée à blanc. Le métal n'en fut que foieux trempé. Et Chugnard le sentit à cette réplique finale, portée en coup droit, d'une pointe aiguë et dure:
— Assez, je vous en prie ! Il me semble entendre raisonner un Laffouace.
250 FLAMBOCUE.
Cela devint, entre eux, l'objet de discussions fréquentes, auxquelles Flamboche tâchait de se dérober, y trouvant matière à mépriser son ami, et auxquelles Chugnard s'obstinait, prenant ces dérobements pour des aveux de défaite. Vainenement il en était détourné par Aménaïde, à qui le jeune homme avait raconté les choses et communiqué son enthousiasme. Vainement, elle disait au têtu :
— Je t'assure, monsieur Chugnard, que c'est notre cher enfant qui a raison, et que tu es un vilain squeptique, et qu'à force de jouer ce rôle tu finiras par le faire douter, le noble cœur, non pas de cette femme, mais de toi.
Même cet argument suprême, qui eût dû le convaincre, ou tout au moins l'induire en réflexions, Chugnard y restait insensible. La certitude où il était si solidement établi, de l'infamie de Gisette, l'horreur qu'il éprouvait à la savoir respectée, admirée par Flamboche, le violent et tout affectueux désir qu'il avait, de dessiller les yeux de son ami, et surtout la cruelle jalousie dont il souffrait à l'idée que la gueuse lui avait volé un peu de ce cœur, c'était là de quoi le buter, l'affoler, le rendre aveugle et sourd. Il se buta, s'affola, fut aveugle et sourd, continua d'exaspérer le jeune homme sous prétexte de le détromper, n'en comprit pas les silences mépri-
sants, la froideur accrue, lui devint de plus en plus désagréable en voulant lui être dévoué, en arriva, comme l'avait prévu Aménaïde, à lui faire penser:
— Décidément, Ghugnard n'a point la belle âme que je croyais. Il se jugeait exactement en parlant de ce fond de vase qui est en lui. J'avais des illusions à son endroit. Mon père était dans le vrai, en disant qu'à trop considérer les autres, toujours, comme des mufles, on finit par s'encourager à en être un. C'est évidemment le cas de Chugnard. Et j'ai perdu mon temps à vouloir le guérir. Il est incurable. Je l'aime quand même, parce qu'il a, malgré tout, de bons côtés ; et puis, je l'aime sans autre raison, parce que je l'aime. Mais j'ai tort en l'aimant ; il n'est pas digne de mon amitié.
Penser cela, c'était déjà aimer moins. Et d^ cet instant, en effet, data la désaffection de Flamboche, l'affreuse désaffection que craignait tant Chugnard, et dont il se trouva ainsi être le premier auteur par une malencontreuse en <;ur de tactique.
Il faut reconnaître, d'ailleurs, à la décharge de sa clairvoyance mise en faute, qu'il n'avait pas en ce moment la libre disposition de tous ses moyens, ayant été, d'une part, repris par la fringale du jeu, et se trouvant, d'autre part, empêtré
dans une sale affaire que venaient de lui susciter Laffouace et Lautarescù.
Au jeu, il était retourné dès le lendemain de son arrivée à Paris, irrésistiblement. Triste, ennuyé, il y avait cherché une consolation, comme Fivrogne dans le vin. Aussi bien avait-il en caisse deux mille francs économisés sur la bourse des vacances.
— Du bon rabiot, pensait-il, qui ne doit rien à personne, et qui se meurt de chagrin à rester stupidement oisif!
Le budget de l'institution étant à jour, depuis les paiements du trimestre dernier, et tous les crédits rouverts pour longtemps après cette preuve de solvabilité, Aménaïde n'avait pas eu vent de ce rabiot, soigneusement étouffé par Chugnard. Il lui avait confié seulement qu'il était obligé à quelques réapparitions ici et là dans certains cercles, pour liquider de vieilles petites dettes, entretenir des relations nécessaires. Mais il lui avait bien recommandé de n'en pas souffler mot à Flamboche.
— Il se figurerait, avait-il dit, que je recommence à jouer, et il m'en voudrait peut-être. Il aurait raison, d'ailleurs. Mais je ne joue pas, je jouotte; rien de plus. Et encore, c'est pour la frime, sois tranquille, ma grosse.
Et il la mettait dedans, ravi comme d'un bon
tour. A la tromper, il employait des ruses d'écolier en école buissonnière, des bricolles de soldat carottierqui découche. Le meilleur de son ingé- % niosité, ses forces mêmes, il les dépensait à tenir secret son vice. 11 devait combiner des mensonges très compliqués pour triompher en de toutes petites cachotteries. Il n'avait plus, d'ailleurs, la ressource, comme autrefois, de réparer les nuits blanches par de grasses matinées. Il s'exténuait de la sorte le corps et l'esprit, puérilement, et en même temps s'aigrissait le cœur de remords, s'avouant bfen qu'il faisait mal, s'avouant que c'était bête, mais se contentant de s'en punir par ce mauvais coq-à-Fâne :
— Le jeu n'en vaut vraiment pas la chandelle, que j'y use pourtant par les deux bouts.
Et il continuait à l'y user, ne goûtant que là un peu de répit à ses tracas, à sa peine de sentir Flamboche en train d'être conquis par Gisette, enfin aux menaçantes préoccupations de la sale affaire Lautarescù-Laffouace.
Ainsi qu'il avait été convenu avant les vacances, Laffouace avait fait le mort pendant trois mois, ou du moins avait paru le faire. On n'avait eu de lui aucune nouvelle. Et Chugnard, en rentrant, avait cru le retrouver toujours maté; Or le drôle, vite à court d'argent, furieux d'ûEre réduit à la portion congrue, ayant maintenant do
nouveaux besoins, s'était révolté contre le sort misérable qu'on lui imposait, et mis en campagne pour s'en affranchir. Il avait essayé de taper Lautarescù, resté à la boîte, n'en avait tiré que de rares pièces de cent sous, le Valaque étant en dèche lui-même, mais avait su lui tirer aussi T ce qui était plus précieux, quelques vers du nez» Il avait vaguement soupçon d'emprunts contractés par Lautarescù, et se doutait que l'entremise de Chugnard n'y avait point dû' être étrangère. Il en parla carrément, comme quelqu'un connaissant toute l'histoire, apprit ainsi ce qu'il ignorait, et notamment que le Belge se refusait à prêter encore. L'irritation qu'en éprouvait Lautarescù le rendit plus facile aux confidences, dont Laffouace se servit, d'ailleurs, pour tourner cette irritation contre Chugnard.
— Si le Belge ne veut plus vous prêter, dit-il f c'est parce que le chiffre de vos billets atteint celui dont peuvent répondre vos espérances. Et si ce chiffre a été atteint plus vite que vous ne pensiez, c'est parce que vous vous êtes laissé grever de conditions trop onéreuses. Et à qui les devez-vous ? À Chugnard. Il a sûrement exigé du Belge des remises énormes, dont le Belge s'est rattrappé sur votre dos.
— Et qu'est-ce que j'y peux, maintenant?
avait demandé cette brute de Lautarescù.
FLAMBOCUE. 255
À quoi Laffouace avait répliqué avec un cri de jubilation :
— Les faire chanter, parbleu !
La chose n'était pas aussi commode qu'il le pensait; car les précautions du Belge et de Chugnard avaient été bien prises en cette affaire. Le seul danger à craindre pour eux était celui d'une brusque perquisition judiciaire chez le Belge, y découvrant les billets sans date signés parLautarescù. Or, très certainement, ces billets se trouvaient mis en sûreté ailleurs. Mais la seule perspective d'une perquisition, d'une suspicion, devait être désagréable au correct commissionnaire en marchandises. On pouvait au moins lui en faire peur. On pouvait avec plus d'efficace encore, estimait justement Laffouace, en jouer auprès de Chugnard, qu'un procès de ce genre déconsidérerait comme chef d'institrfwn, ne fût-ce qu'aux yeux de l'austère M. de Miérindel. Accusé de complicité dans une opération d'usure et presque de faux contre un de ses élèves, Chugnard risquait fort qu'on lui enlevât Flamboche. Et c'est ce que fit valoir Uffouace, en lui transmettant les récriminations duValaque.
— Je suis devenu, ajouta-t-il, son homme de confiance. Dame ! il a bien fallu me retourner, chercher à me créer les ressources dont j'ai
besoin et que vous m'avez coupées. C'est votre faute si vous me retrouvez devant vous et vous gênant. Arrangez- vous ! Lautarescù veut de l'argent. Moi aussi. Tâchez de vous en procurer. Tirez-en du Belge. Sinon, nous agirons. L'affaire sera dénoncée à qui de droit. Tant pis ! Prenez votre temps, au reste. Je ne vous mets pas le couteau sur la gorge. Et même, en toute sincérité, je ne demande qu'à vous servir. Lautarescù m'écoute absolument. Si cela me plaît, il ne bougera pas. Eh bien! pour qu'il ne bouge pas, pour que cela me plaise, il n'y a qu'une chose à faire : occupez-vous de me rendre mon papier. Je vous donne un mois. Le délai passé, Lautarescù déposera sa plainte.
Ghugnard n'essaya pas même de discuter. 11 ne songea qu'à la possibilité de gagner encore un peu de temps, en fournissant quelques sommes à Lautarescù et à Laffouace. Pour ce il joua plus frénétiquement, profita aussi de ses crédits rouverts, emprunta, dupa des fournisseurs. Mais on conçoit sans peine qu'au milieu de pareils soucis, et sous le coup d'une telle menace, il n'avait plus la liberté d'esprit nécessaire pour mener à bien son duel contre Gisette.
Or c'est contre elle qu'il eût voulu ramasser et diriger tous ses efforts, contre die qui était en train maintenant, hélas ! de lui voler le cœur
de Flamboche. En la combattant maladroitement, comme il avait fait, il s'était aliéné ce cœur, et il le sentait, chaque jour davantage, s'éloigner de lui pour aller vers elle. Il en était désespéré, n'en devenait que plus furieux en son obstination à démolir la prétendue sainte, et ainsi s'enfonçait dans son erreur de tactique, se nuisait à lui-même, faisait précisément le jeu de l'ennemi, s'en apercevait, et ne pouvait s'empêcher de continuer à le faire.
Il en vint, un jour que l'admiration de Flamboche pour sa tante s'exprimait avec plus de vivacité encore que de coutume, jusqu'à lâcher ce mot imprudent :
— Ah! prenez garde! Vous avez l'air d'en être amoureux.
Si la chose était vraie, c'était blesser profondément le jeune homme. Si elle ne l'était pas, c'était lui en suggérer l'idée.
Mais la haine de Chugnard contre Gisette devenait si aveugle, que cette seconde alternative elle-même ne le troubla pas.
— Eh bien ! quoi ! pensa-t-il. Quand même je lui donnerais cette envie-là, tant mieux après tout! Au moins, une fois l'amant de la gueuse, il sera bien forcé de reconnaître qu'elle n'est pas une sainte.
C'était d'une bêtise à pleurer. Chugnard aurait
dû savoir qu'en amour on ne voit jamais l'être aimé comme il est, mais bien comme on l'imagine. Cette si essentielle et si banale observation, il ne se la fit seulement pas. 11 en était lui-même un exemple à l'appui, cependant. Il se figurait un Flamboche tout en cerveau, de froid jugement, de hautaine et saine philosophie, de sûre défense contre les séductions corruptrices d'une Gisette. Il ne discernait point en lui l'adolescent au cœur entrouvert, aux sens aisément inflammables, que travaillait la puberté. Et d'autre part la haine étant, non moins fortement que l'amour, quoique à l'opposé, une cause de daltonisme moral, il se représentait aussi une Gisette toute de sales manœuvres, et ne pouvait la concevoir éprise d'une sincère et douce tendresse pour cet adolescent.
Le Flamboche et la Gisette qu'il ne voyait pas, étaient pourtant les réels, contrairement à toute vraisemblance. Le jeune homme, de si droite nature au fond, désirait vilainement la sainte, la miraculeuse amie qui avait été la salvatrice de son oncle. Et la gouine, elle, chérissait gentiment son neveu, sans aucun appétit de cette jeune chair.
Certes, il eût mieux valu qu'elle en eût faim, et le montrât brutalement. C$r alors Flamboche, peut-être effrayé d'uue telle passion, en eût com-
pris ce qu'il en eût appelé le crime et la laideur. En revanche, sûr que son amour n'était point partagé, il ne résistait pas à la suavité de le sentir, et ainsi ne s'en méfiait pas, ne s'en faisait aucun reproche, s'y abandonnait de plus en plus. Le mot imprudent de Chugnard lui sembla une sorte de sacrilège. Il lui en voulut de l'avoir commis. Mais en même temps il se familiarisa tout de suite, du coup, à cette idée, qu'il était amoureux de sa tante, et que cela ne constituait pas une monstruosité, puisque Chugnard en parlait avec tant de désinvolture.
Qu'eût-il pensé, s'il avait su que M. de Miérindel en personne s'était aperçu de la chose, et en parlait, lui aussi, avec non moins de désinvolture, et à Gisette elle-même ? Au peu d'importance que tous deux y attachaient, il n'eût pas manqué de se dire :
— C'est un sentiment sans danger, en effet, ni vilenie, tout pur, tout naturel, et auquel je peux me laisser aller. Pourquoi verrais-je du mal où personne n'en voit ?
Et telle fut à peu près, quoique formulée moins précisément, l'opinion à laquelle il s'arrêta, un jour que son oncle lui glissa en douceur ces phrases bizarres :
-— Ne craignez pas de bien l'aimer, mon cher enfant, et de tout votre être, ainsi qu'elle en est
ESSBh*
digne. Si même votre jeune cœur battait un peu plus fort qu'il ne faut, je ne saurais en être offusqué, ni peiné. Loin de là! Jusqu'à cet excès d'affection, où d'autres trouveraient à reprendre, je l'estime, moi, conforme à l'exaltation de votre âge, et je le considérerais uniquement comme un hommage rendu malgré vous à des charmes dont vous ne pouvez pas ne pas subir l'impérieuse souveraineté.
Sous le ronron de la période oratoire, il y avait là une formelle déclaration d'indulgence qui étonna un peu Flamboche, mais qui le conquit. Il y prit pour son oncle une vive admiration, à le constater si perspicace, et une profonde reconnaissance, à le découvrir si foncièrement et si noblement généreux. Il acheva aussi de s'y persuader qu'il pouvait être amoureux en toute innocence.
C'est juste ce que voulait le baron, qui n'avait pas en vain déroulé tout à l'heure le gluant filet de ses phrases. Être chéri de son neveu n'avait jamais cessé, on s'en souvient, de lui paraître indispensable à ses plans. L'être par le moyen de Gisette, il n'y répugnait en aucune façon, puisque l'occasion s'en présentait. Il savait de reste, et rien ne l'en pouvait faire douter, qu'elle était "bien sa maîtresse, son amie, sa femme, sa femelle, à lui et à lui seul. Il demeurait en pleine sécu-
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nté là-dessus. Même la soupçonnant capable d'une passagère, improbable et absurde toquade charnelle pour l'adolescent, il eût poussé la confiance en elle jusqu'à lui permettre de satisfaire ce caprice, et sans en être ni jaloux ni inquiet. A plus forte raison sa large et orgueilleuse indulgence s'accommodait-elle de la passionnette éveillée chezFlamboche et qu'il connaissait non partagée par Gisette. Au besoin, pour tout dire, il eût demandé à Gisette de l'éveiller; car cela lui devenait utile.
H s'en expliqua, d'ailleurs, nettement, avec elle, en pensant tout haut devant elle, selon son habitude.
— Le fameux Chugnard est décidément un imbécile, et son système d'éducation à l'anglaise ne vaut rien. Voici que Flamboche a passé la moitié du temps qui doit le conduire à sa majorité; et, loin d'être le petit produit voulu, c'est un jeune gentleman charmant, bien portant au physique et au moral, et dont tout le vice consisterait à minotauriser son brave homme d'oncle* Le résultat est maigre.
Et il continua de parler, par lentes et internii ttentes phrases maintenant, où passaient tour à tour les mots d'émancipation, de confiance, û$ virement, de remploi. Il aimait à se donner l'air de rêvasser ainsi, au hasard, et ne s'occupât
ftfe,
262 FLÀMBOCBE.
plus d'arrondir ni même d'achever ses périodes, comme si, à laisser couler ses idées sans suite et quasi sans expression, il se reposait de toujours les développer en savante ordonnance. Mais la! suite y était quand même, et l'expression aussi, du moins pour Gisette, aux yeux de laquelle il lisait avec délices qu'elle comprenait. C'était là, on le sait, une de ses plus vives jouissances intellectuelles. Elle la lui fit goûter particulièrement aujourd'hui, en résumant de la sorte ces apparentes divagations :
— Je vois, cher ami. Rien de plus clair. Il te faut le petit absolument capté, sûr que tu l'adores parce que je l'aime, et te demandant son émancipation sur mon conseil, afin que tu déplaces légalement sa fortune. Sois tranquille ! Ce sera fait et bien fait. Je ne regrette qu'une chose, c'est que tu ne m'aies pas lusse le plaisir de t'en réserver la surprise.
Et, l'embrassant avec une brusque tendresse, elle conclut triomphalement :
— J'y avais songé déjà. j Puis, dans un soupir (car sa plus grande force
consistait à ne paraître jamais lui rien cacher), elle ajouta :
— Je t'avouerai même que j'en ai eu comme du chagrin, oui, un peu. Parce que, vois-tu, ce petitlà, j'ai quelque chose pour lui. Un béguin que je
ne m'explique pas, d'ailleurs! Pas une envie de l'avoir! Oh! non! Pas ça du tout. Mais de l'amitié, du doux, du bon, du je ne sais quoi, à cause qu'il me parle comme personne jamais ne m'a parlé. J'aurais été heureuse si nous avions continué à vivre avec lui ainsi que nous vivons depuis notre retour. Seulement, je me suis fait une raison. Je sais que ce n'est pas possible. Son père t'a été mauvais. Tu dois le lui rendre. Et puis, tu as tes combinaisons, qui passent avant tout. Alors, et même sans attendre que tu me dises rien, bonsoir le sentiment, n'est-ce pas? J'avais pris mon parti. Sans t'en prévenir, je marchais avec toi. Je te l'ai préparé, voilà. Tu peux le cueillir.
Elle avait au coin de Pœil une toute petite larme. Le baron la but dans un baiser, et dit, très sincèrement :
— Tu es le dévouement même.
Elle répondit ces simples mots, mais en ayant pleine conscience de toute la profondeur que couvrait cette simplicité :
— Non, je suis ta femme, ta vraie femme, pas moins, pas plus.
Et elle se rappelait une scène de sa jeunesse, fa temps où elle avait eu pour amant de cœur ^bandit, qui avait voulu la contraindre à matuilier des coups, qu'elle n'avait pas osé chérir
jusqu'à ce point, et qui l'avait alors lâchée avec mépris en lui (lisant :
— Tu ne seras jamais qu'unç paillasse à pantes. Tu n'as pas une âme de rupine.
Elle se sentait cette âme de rupine aujourd'hui, et en était fière, et, à travers des souvenirs de romans-feuilletons racontant de beaux crimes, elle s'apothéosait en elle-même, elle, la présentement baronne de Miérindel, restée toujours, au lin fond, l'ancienne Gisette des boulevards extérieurs.
Mais de cela, si sagace devineur qu'il fût, le baron ne se doutait pas. Il faut déclarer, en revanche, que, s'en doutant, il ne s'en fût pas autrement fâché, non pas même de la comparaison avec le bandit. Il se fût contenté d'en sourire, et n'y eût pris matière qu'à trouver Gisette un brin enfantine, et peut-être le bandit quelque peu inférieur.
Ce n'était pas, en effet, un beau crime digne de l'illustration en livraisons à deux sous, ni seulement un crime du tout, qu'il complotait, lui, l'austère et honorable directeur-fondateur de la Conscience. Il s'occupait, moins héroïquement, d'une simple petite opération privée, pardevant notaire, et combinée avec une autre opération, publique celle-ci, par l'entremise des agents de change, et les deux opérations, on le
voit, offrant toutes les garanties désirables de légalité et de respectabilité.
Brièvement (car les détails en seraient fastidieux), voici quel était le plan du baron. Conseillé par Gisette, Flamboche demanderait son émancipation, à laquelle ferait procéder M. de Miérindel. La fortune du jeune homme pouvant être alors mobilisée, le baron ferait entamer une campagne de Bourse dans la Conscience, pour amener une baisse momentanée, et donner à prévoir une baisse rapidement définitive, sur les valeurs constituant le portefeuille de Flamboche. Ces valeurs étaient presque toutes en actions de la mine d^or découverte et exploitée par Jacques de Miérindel, et en parts de propriété à option dans trois mines voisines, dont une de plomb argentifère. Soigneusement renseigné, le baron savait que cette dernière n'était soutenue que par les efforts d'un syndicat de banquiers, et qu'elle n'était d'aucun rendement. Celle-ci, avec l'aide du syndicat, on en pousserait les titres à la Bourse, juste à l'instant qu'il faudrait. Le coup se résumait à faire vendre par Flamboche ses bonnes valeurs menacées de chute, pour les échanger contre la mauvaise en ascension. En réalité, il les troquerait, entre les mains du cbaron, contre cette mauvaise, montée à un cours fictif, et dont le syndicat se débarrasserait -en
266 FLAMBOGHE.
sous-œuvre à très bas prix, heureux de laisser toute la vaine propriété de la mine de plomb argentifère à un seul gros preneur. Grâce à ces virements et à ce remploi, le baron se trouverait finalement, et légitimement^ en possession de l'héritage que lui a^ait volé son frère aîné, tandis que Flamboche sortirait de l'affaire n'ayant plus pour fortune que du papier.
Le point difficile, dans ce plan, c'était la mise en train du début, le bizarre mélange de séduction et de conseils financiers dont Gisette avait à faire usage envers Flamboche. Le reste ne gênait guère le baron. Il ne s'agissait pas, en effet, d'une grosse campagne de Bourse risquant dé révolutionner le marché. La hausse ou la baisse sur ces valeurs exotiques passerait presque inaperçue, en un coin de la grande forêt de Bondy où l'on détrousse les gogos. Le hic, c'était d'y attirer Flamboche, dans ce coin, sans qu'il soupçonnât que son oncle en personne l'y guettait, et de l'y faire cependant conduire par Gisette. De quelle manière, au moyen de quelles amorces, de quelles insinuations ? Et comment trouverait-elle le biais nécessaire à cette manœuvre, les paroles précises et dïaffaires, qu'il y fallait et cela de façon à ne pas rompre le charme dont elle tenait le jeune homne, à c ue ntin perdre du prestige dont elle s'auréolait
pour lui? Le baron ne put s'empêcher de dire :
— C'est un chef-d'œuvre, tout bonnement, que je te donne à exécuter.
Elle répondit avec un sourire d'orgueil tranquille et reconnaissant de la confiance qu'on lui témoignait :
— Je l'exécuterai.
Elle commença, sans chercher autrement midi 4 quatorze heures, par surexciter Flamboche et Fiifcter 4e désir. Sous cet amour respectueux et presque refigiaiuc, qui se dupait lui-même à se croire en extes» wmtqm*meut devant la splendeur morale de la sainte, elle «fut tout de suite flairé, elle, le secret bouillonne ment de la puberté en éveil. Elle en avait tant l'expérience, de ces chaleurs animales dont fermentent les adolescents! Elle en avait tant su éteindre, après les avoir attisées, dans son officine de la rue de la Lune ! Elle savait si bien ce qui convient à ces demi-hommes de dix-huit ans, encore frais émoulus de l'enfance, et que leur inconsciente perversité se délecte particulièrement à retrouver dans les caresses nouvelles un peu des anciennes caresses de la nourrice, même de la mère ! Elle le savait quasi inconsciemment, elle aussi, sans avoir philosophé sur la cause de cette dépravation ; elle le savait, ce qui valait mieux, pour en avoir constaté l'effet. Et certes,
268 FIAMBOCHE.
elle n'eût pas été capable de formuler la théorie du genre de volupté par où se prennent le mieux ces apprentis de la débauche; mais elle en possédait impeccablement toute la pratique.
Peut-être, si elle eût été en appétit de cette jeune chair, eût-elle oublié son art en s'en régalant. Mais, ainsi qu'elle l'avait dit au baron en absolue sincérité, elle n'en avait vraiment aucune envie. Dans ce qu'elle éprouvait pourPlamboche, elle restait ce qu'exprime si bien la profonde parole de Corbière :
Pure, à force d'avoir purgé tous les dégoûts
Ainsi, par une conséquence qui ne paraîtra étrange qu'aux esprits superficiels, elle garda envers lui toute sa liberté d'action pour être, précisément, impure, sans qu'il en pût prendre horreur ou même dégoût.
Le désir violent qu'il avait d'elle, de plus en plus, lui demeurait d'ailleurs inexplicable à luimême, ou du moins non explicable par des raisons pouvant l'engager à s'en défendre. Il continuait à n'y. rien soupçonner de sensuel, fût-ce en plein égarement de chaude et charnelle concupiscence. Il s'obstinait à se croire uniquement épris d'une splendeur morale, en adoration spirituelle et noble devant la sainte. Il y était de bonne foi.
— Non, pensait-il, non, je ne l'aime pas pour
FLAMB0CI1E. 269
cela qu'on aime d'ordinaire, qu'on doit aimer, dans une femme. Et la preuve, c'est que je ne me fais aucune illusion sur son âge, sur sa ligure. Chugnard dirait d'elle pis que pendre, à ce sujet, je serais forcé de lui donner raison, pour ne pas mentir. Je sais qu'elle n'est plus jeune. J'avoue qu'elle n'est point belle. Je ne peux pas môme imaginer qu'elle aitjamais été belle, ou seulement jolie. Elle a dû, plutôt, si je veux parler franc, être presque laide. Il est probable qu'elle le paraît à la plupart des gens, puisque je la trouvo telle, à certains moments, moi aussi. Donc, encore une fois, ce que j'aime en elle, c'est bien son ûme et rien d'autre.
Gisette, en effet, il faut le reconnaître, n'avait point et n'avait guère eu en aucun temps, de quoi être convoitée à première vue.
Encore pouvait-elle, jadis, en sa fleur de diableau-corps, quand elle était verseuse de brasserie, ou chahuteuse de bal public, allumer de bizarres envies par sa mine de blême polisson, ses allures dégingandées de voyou habillé en femme. Et il fallait alors tout ce diable-au-corps enragé, grouillant, canaille, drôle, pour vous faire oublier la sécheresse de ses longs bras en pattes de sauterelle, la platitude desonétroito poitrine, le ravalement de sa croupe de chèvre, et ses maigres cheveux couleur de cendre sale, et sa
face osseuse, qu'un nez camard ponctuait de deux trous, et que sabrait une grande bouche aux minces lèvres plates.
— Elle a du chien tout de même, disaient ceux qui la trouvaient à leur goût, telle quelle, et y cherchaient cependant une excuse.
Et ils ajoutaient invariablement, ce qui était en somme leur argument le meilleur, ou plutôt Tunique :
— Elle a surtout des yeux qui ne sont pas les yeux de tout le monde.
Et fichtre non, ils ne Tétaient pas, les yeux de tout le monde, ni même des yeux d'aucune espèce de monde, si Ton doit par ce mot entendre la généralité des êtres humains. C'étaient, en effet, proprement, des yeux d'animal, et d'un étrange animal qui eût été tout ensemble oiseau, serpent et singe. Petits et luisants, à la prunelle verdâtre, à la pupille tantôt dilatée en large goutte de café pâle, tantôt ramassée en tête d'aiguille noire, ils avaient tour à tour le rapide éclair que darde le rapace fouillant l'horizon, la fixité glaciale où se concentre Tâme du reptile fascinant sa proie, et l'inquiétude mobile, astucieuse, gênante, perverse, qui vous fait à la fois honte et peur dans les regards de certains mandrilles cruels et obscènes.
Chugnard, qui avait connu la Gisette de ces
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regards-là, en sa plus belle époque, les avait alors définis assez plaisamment et très justement, de la sorte :
- Ce sont des regards qui ont des doigts et, au bout de ces doigts, des griffes.
La Gisette d'aujourd'hui ne les avait plus guère, ces regards, soit que la vie eût à la longue éteint leur éclat, usé leur pointe, engourdi leur dansant papillotage, soit qu'ils fussent moins perceptibles désormais sous le lourd voile des paupières épaissies, ridées, gonflées et rabattues en capotes qui les noyaient d'ombre. En tout cas, si elle savait les retrouver encore à l'occa-j sion, on pense bien qu'elle se gardait de le faire avecFlamboche*
Elle n'avait plus, d'autre part, le diable-aucorps de jadis, ni sa mine de blême polisson, ni ses allures dégingandées de voyou habillé en femme, ni rien de cette sécheresse même qui est alliciante pour certains. La cinquantaine voisine l'empâtait déjà un peu de sa graisse molle, couleur de cire jaunissante, dont la chair semble s'envelopper comme d'une douillette contre la froidure prochaine du retour d'âge. Avec des coques de cheveux blancs, elle eût paru toute prête à passer pour une vieille dame. L'ardente teinture au henné, le léger maquillage, les toilettes claires, et enfin et surtout les dents de-
meurées fraîches et brillantes, d'ailleurs petites, presque enfantines, la gardaient pourtant de la décrépitude.
Mais, somme toute, Flamboche avait raison, ce qu'il aimait en elle, ce ne pouvait être ni le présent, ni même le passé d'une beauté qui n'était plus, sans avoir été jamais.
Et cependant, les restes de ce rien, elle sut lui en donner, lui en entretenir, lui en étancher la soif. Elle sut, ce qui était mieux encore, le faire en lui laissant croire qu'elle y était forcée par lui, et qu'elle ne cessait pas d'y être la sainte qu'il vénérait, et que leur crime n'avait rien de criminel, qu'ils le commettaient en pleine innocence, qu'ils communiaient de l'âme. Et, parmi ces soi-disant communions d'âme, qui s'opéraient sous les espèces des plus extraordinaires pratiques sensuelles, elle trouva moyen d'introduire les fameux conseils d'affaires qui en étaient le vrai but. C'est en jouant la nourrice câline et berceuse après la lassitude des caresses, c'est en se manifestant comme petite mère parlant raison, qu'elle les insinua, sans qu'il prît garde à la monstruosité d'un pareil pêle-mêle. Loin de là ! Il n'y vit, à la réflexion, qu'une preuve singulièrement forte d'affection toute tendre et protectrice et en éveil des moindres choses pouvant le servir, contribuer à le rendre heureux. Cela
lui était d'une suprême et exquise douceur, cp'elle le traitât en enfant dont elle voulait diriger les pensées, même les plus étrangères à l'amour. Qu'elle prît la peine et eût le loisir de songer à ces choses entre deux baisers, il l'en admira, lui en fut reconnaissant, et d'autant plus que leur passion y perdait vraiment toute apparence de passion mauvaise. Du moins se le figurait-il, naïvement ; et volontiers il eût consenti à ce que son oncle fût en tiers dans telle de leurs conversations, à certains moments où le neveu bien sage écoutait religieusement les graves avis de sa tante.
A vrai dire, ce qu'il écoutait religieusement, c'était surtout la voix de Gisette, qu'elle avait belle d'ailleurs, un peu trop profonde peut-être pour une voix de femme, mais d'une sonorité large et prenante. Au sens même des paroles qu'elle prononçait, il était beaucoup moins attentif. Elle l'en grondait souvent, lui reprochait de ne jamais être assez sérieux, l'obligeait à l'être en ajoutant :
— C'est quand tu t'intéresses à mes conseils que je t'aime le mieux.
— Mais, répondait-il, je ne demande qu'à les suivre, quels qu'ils soient.
— Gela ne me suffit pas, répliquait-elle, je veux que tu les comprennes.
Il s'étonnait qu'elle y tînt. Elle lui ripostait que le baron l'avait habituée à considérer l'intelligence en affaires comme la première qualité de l'homme d'aujourd'hui. Elle avouait penser de même. Elle en concluait que FUonbeche devait désirer, par amour pour elle, <Tacq«érir cette qualité qu'elle estimait nécessaire. ÏHe prétendait, au reste, qu'il l'avait à son insu, qu'elle en était èûre, qu'il s'en apercevrait au faire et au prendre, s'il voulait seulement essayer de la découvrir en lui. Et elle terminait toujours par son refrain :
— L'unique moyen de me donner raison, c'est de te mettre à gérer ta fortune toi-même, et pour cela, d'abord, de demander ton émancipation à ton oncle. Tu as l'âge légal. Tu es inexcusable de ne pas en profiter. Sans compter que le baron serait ravi de cette demande. Il te trouverait digne de lui, de votre famille, de ton père, qui a été aussi, je le sais, un homme d'affaires extrêmement remarquable.
Ce dernier argument était fait pour toucher Flamboche au bon endroit. Il y résistait cependant encore.
— Je suis tellement ignorant en ces matières!
— Le baron y sera ton maître. Et il s'y entend, va! Il m'en a bien instruite, moi qui ne suis qu'une femme !
Un jour, enfin, Flamboche céda. Il fit la demande à son tuteur, et lui déclara qu'il avait le désir de... en s'occupant à gérer sa fortune... sous les auspices, bien entendu, et la direction d'un homme aussi compétent que... et pour ne pas démériter d'une famille qui... Bref, il entortilla des lambeaux de phrases retenus par sa mémoire tandis qu'il s'était grisé à la voix de Gisette. En somme, bien ou mal, il dit ce qu'elle avait voulu lui faire dire, et ce qu'attendait impatiemment M. de Miérindel.
— Ah ! mon cher enfant, mon brave enfant !
s'écria le baron en le serrant dans ses bras. Vous voilà donc devenu un homme ! Vous voulez en être un pour de vrai ! Que vous me rendez heureux ! Et que votre tante est heureuse aussi 1 N'est-ce pas, ma bonne Gisette ?
Et il poussa Flamboche dans les bras de Gisette, qui l'y retint, le front sous un baiser, tandis que le baron reprenait :
— Votre père aussi, votre pauvre père, combien il serait fier de vous ! Il doit l'être. Il assiste de là-haut à cette prise de possession de vous-même. Oh! oui, oui, fier et ravi, sûrement, il l'est. Songez donc ! C'est à la fin de sa carrière seulement, lui, après des erreurs, beaucoup d'erreurs, nobles et généreuses au reste, après de bien cruels déboires, hélas ! qu'il a compris les néecs-
sites et la loi de notre société moderne, où les affaires priment tout, où Ton peut s'y montrer un héros aussi, d'ailleurs ; car l'héroïsme change de figure avec les temps. C'est donc, je le répète, à la fin de sa carrière seulement que ce haut esprit, ce grand cœur, a tourné ses brillantes facultés vers le domaine où elles devaient s'exercer d'une façon si puissante et si féconde, comme il en donna la preuve par la fortune qu'il vous a laissée. Vous, mon cher neveu, c'est à l'entrée de la vie que vous entamez la lutte, que vous marchez à la conquête de...
Le discours de M. de Miérindel, sur ce sujet, fut extraordinairement long et filandreux. Mais il eût pu s'étirer plus encore, et à n'en plus finir, j que Flamboche ne l'en eût pas entendu avec moins de plaisir. Il l'entendait, en effet, sans l'écouter, toujours serré entre les bras de Gisette, le front sous un tendre baiser maternel, mais le corps contre ce corps dont il sentait la douce étreinte frissonnante ; car Gisette, juste à ce moment, par un caprice dont elle ignorait ellemême le mobile, s'amusait à une feinte pâmoison voluptueuse, une de celles dont elle usait et disait jadis :
— C'est ma spécialité.
De quoi sont faits, entre autres perversions, certains amours, on en aura une idée par ceci :
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que M. de Miérindel, tout en développant sa harangue, percevait très nettement cette feinte pâmoison de Gisette, et y trouvait une jouissance, et en eût éprouvé une plus vive encore si la pâmoison n'avait pas été feinte.
11 va de soi que Flamboche n'était guère en état de soupçonner un tel raffinement de débauche ; et c'est tout juste si la rosserie de Chugnard, mis en présence d'une scène pareille, eût pensé à en fouiller les dessous jusque-là. Ce qu'il n'eût pas manqué d'y voir, lui, par exemple, c'est l'entente des deux complices pour engluer le jeune homme.
Au lieu de cela, il continua de se blouser, en attribuant à Gisette seule des intentions sur Flamboche, et sans pouvoir arriver d'ailleurs à démêler quelles étaient ces intentions. Il demeura stupéfait etxlans les ténèbres, quand Flamboche lui. apprit que, d'après les conseils de sa tante, il avait demandé au baron à être émancipé, et que M. de Miérindel y avait consenti.
— Pourquoi, se dit Chugnard, l'a-t-elle engagé à cette demande? Quel intérêt y a-t-elle ?
Il fallait que cet intérêt fut très grand, pour qu'elle eût manœuvré d'autre part de façon à faire consentir M. de Miérindel. Or, cet intérêt si grand, comment Chugnard ne le devinait-il pas? II en était honteux.
— Et pourtant, s'avouait-il, j'ai beau me creuser la tête, je ne vois rien. A moins qu'elle ne sache pertinemment la mort du baron toute prochaine, et qu'elle ne se prépare à se faire épouser par le petit ! Mais alors, à quoi servirait l'émancipation tout de suite? C'est, au contraire, de quoi mettre la puce à l'oreille du baron.
Voulant ce que j'imagine là, Gisette cacherait son jeu, plutôt.
Et Chugnard se perdait en hypothèses, toutes plus absurdes les unes que les autres. Il en oubliait Laffouace, qui pourtant se rappelait souvent à lui par des objurgations menaçantes de ce genre :
— Dites donc, Chugnard, le temps se passe et je ne vois pas venir mon papier. Prenez garde ! Lautarescù veut agir. Il s'impatiente. J'ai toutes les peines du monde à le retenir.
Lassé, un beau jour, énervé, imprudent, Chugnard laissa échapper un :
— Vous m'embêtez avec votre Lautarescù. J'ai à peigner d'autres chats que lui et vous.
Il était, à ce moment, dans cette disposition d'esprit où vous met la terreur d'un danger inconnu, qu'on sent autour de soi, contre lequel cependant on est impuissant, à cause qu'il est sans prises, et qui vous fait ainsi désirer la lutteavec n'importe quel autre péril plus palpable. On.
a de ces besoins-là, par exemple, la nuit, dans un bois. Au fond de l'ombre imprécise, multiforme, peuplée de fantômes, on aime alors qu'il surgisse un être vivant, réel, dût-on avoir à s'en défendre. Même attaquer, en ce cas, est un soulagement. Ghugnard en était là.
— Ah! ça, fit Laffouace, vous êtes sérieux?
Je vous embête, de vous prévenir gentiment?
Vous voulez donc que Lautarescù...?
Exaspéré, Chugnard lui coupa la parole, matériellement, en lui envoyant un chinfreneau en plein visage. Blême, du sang au nez, Laffouace balbutiait :
— Vous êtes soûl, voyons, Chugnard; mais vous êtes donc soûl?
— Oui, s'écria Chugnard, oui, soûl de vous, d'abord. Et soûl à vous vomir, vous entendez ! Et je vous vomis en effet. Allez au diable ! Ne remettez plus les pieds chez moi ! Faites ce qu'il vous plaira. Je m'en bats l'œil, le ventre et les flancs. Ouste ! Ouste ! A la porte !
-— Vous me... vous me... chassez? continuait à balbutier Laffouace en épongeant le sang sur son groin de rat.
— Vous pouvez le dire, continuait à crier Chugnard. Ah ! je vous crois, que je vous chasse ! Et raide ! Et sans même vous flanquer vos huit jours, sale fripouille ! Allez crever de faim ail-
leurs! Allez demander votre papier au gardechasse ! Allez trouver M. de Mériendel, si ça vous amuse! Mais allez-vous-en, n'est-ce pas, ou je vous remets le museau en compote !
Il était comme soûl, en effet. Toute sa fureur contre lui-même, toute sa rage de n'être plus aimé comme naguère par son cher Flamboche, de le sentir au pouvoir de Gisette, de ne savoir pas ce qu'elle en voulait faire, de se trouver désarmé contre elle, tout son désespoir enfin, s'exhalaient et se dégorgeaient en ce fol accès de colère. Les dangereuses conséquences qui en étaient à craindre, il ne les envisagea qu'ensuite, et elles ne le troublèrent pas. Au contraire! Il y trouva comme un réconfort.
Que Laffouace dût pousserLautarescù à quelque fâcheuse extrémité, il s'en moquait. Qu'il courût chez M. de Miérindel, et s'y répandît en bave de dénonciation, de cela même il n'avait cure en cet instant. Ou plutôt, il le souhaitait..
Eh bien! quoi? Qu'en adviendrait-il? Ce serait la lutte immédiate? Tant mieux! Au moins, on se battrait! N'importe quoi valait mieux que d'assister, sans rien oser dire ni faire, à l'engluement de Flamboche par Gisette! Aussi bien, est-ce que Flamboche émancipé resterait à l'institution Chugnard? Apparemment non. Alors, le perdre pour le perdre, n'était-il pas mille fois
préférable de ne pas le perdre à la muette, bêtement, et d'en arriver à la fatale explication, même à la confession si dure? Une fois en face de la chose, et se colletant avec elle corps à corps, Chugnard se ressaisirait, recevrait des coups, mais pourrait en rendre!
— Je l'aime tant et il m'a tant aimé ! Je trouverai les mots qu'il faudra, venant du fond de mon cœur et qui par conséquent iront au fond du sien.
A ces pensées, une conclusion s'imposait :
ouvrir tout de suite ces hostilités, débuter par cette confession. Chugnard le comprit. Cependant, cette fois encore, lâchement, il renâcla. Comme toujours, il s'en remit, du soin de commencer le feu, au soin du hasard. Le joueur, en lui, était le plus fort, irrémédiablement. Il le constata en se donnant cette niaise excuse :
— Je ne suis pas assez en veine pour risquer de prendre la main. Ponte, oui ; banquier, non. Laissons d'abord parler les cartes.
La raison était déraisonnable. Elle le satisfit d'autant mieux. Il attendit.
Le pire, c'est qu'il put croire qu'il avait bien fait d'attendre. L'explosion ne se produisant pas, à laquelle il s'était préparé comme à une extrémité imminente^ il pensa naturellement :
— Tiens, tiens, Laffouace a eu peur. Mon
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assurance Fa démonté. Peut-être, au faire et au prendre, ne bougera-t-il pas.
Et la sécurité lui revint, même l'espoir. Du coup, sa vaillance, son désir de bataille immédiate, tombèrent à plat. Il se berça de cette imbécile illusion, que le statu quo allait durer sans fin, que la fatale explication pouvait ne pas arriver fatalement, que tout s'arrangerait au petit bonheur. Par moments, il se jugeait stupide de faire ainsi l'autruche qui se cache la tête sous l'aile afin de ne pas voir le danger. Puis il s'en consolait par quelque calembredaine :
— Allons donc ! une vieille autruche déplumée comme moi, ça n'a plus de quoi se cacher la tête. Si je ne vois pas de danger, c'est qu'il n'y en a pas, voilà tout.
Et il se gargarisait, le pauvre, de son ancien et burlesque adage :
— Le vrai bonheur, c'est d'être heureux.
Ne l'était-il pas, en somme, présentement, au moins d'une façon relative? Laffouace faisait le mort, avait débarrassé le plancher, en tout cas, de son odieuse figure. Lautarescù aussi avait quitté la maison. Enfin, et surtout, Flamboche semblait se rapprocher de Chugnard, se remettre à lui être tendre. La raison de ce retour, c'est que Chugnard avait depuis peu renoncé à médire de Gisettéj par lâcheté d'affection envers
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Flamboche. Mais cette raison, il ne se la donnait pas. Aveugle encore en cela, il se disait :
— Il recommence à m'aimer, moi, parce qu'il cesse de l'aimer, elle, évidemment.
Il faut ajouter, à l'excuse de son aveuglement, et aussi de son lâche silence actuel touchant Gisette, que d'autre part Flamboche parlait d'elle maintenant avec moins d'exaltation apparente. Il y apportait une discrète pudeur, craignant qu'on ne devinât sa passion, et partagée, et que la sainte y perdît de son prestige.
Pour tous ces motifs, il y avait désormais entre Chugnard et lui comme une trêve à propos de Gisette ; et cette trêve était bien faite pour donner le change aux deux, et les entretenir dans le doux sentiment de leur affection re nouée. Aménaïde y était bien prise , elle qui ne voyait que cet effet sans en pouvoir connaître les causes, ces causes qu'eux-mêmes, d'ailleurs, ne savaient point!
— On se croirait, disait-elle souvent, revenu au bon temps du paradis, comme là-bas.
— C'est vrai, répondait Flamboche, en songeant in petto que le paradis d'ici était encore plus beau, puisque Gisette en était l'Eve.
Et Chugnard approuvait aussi la comparaison d'Aménaïde, mais en la corrigeant, lui, de cette intérieure restriction :
— Pourvu, dans notre paradis présent, que le serpent n'y rentre pas !
En quoi il pensait à Laffouace, dont le silence prolongé, la complète disparition, l'absolu effacement, ne laissaient pas de commencer à le rendre inquiet. Il avait bien pu l'imaginer maté, renonçant à un coup d'éclat. Mais alors il l'attendait venant à résipiscence, à merci, demandant pardon en couard humilié, suppliant au moins qu'on lui réaccordât par pitié l'aumône de la pitance. Il ne le supposait pas résigné à crever de faim sans essayer quelque chose. Et d'autre part, il était forcé de le constater ne se vengeant pas, puisque rien ne se déclarait du côté du Belge, rien non plus du côté du baron. Où diable le drôle était-il allé se terrer? A quelle lente besogne y préparait-il son fiel? De quoi vivait-il en attendant? Que faisait-il ?
Hélas ! ce n'est plus lui, désormais, qui faisait quelque chose. Ce n'est plus contre ce foutriquet de coquin que Chugnard avait à se tenir en garde. Le foutriquet avait jeté de son fiel tout ce qu'il en pouvait jeter, bravement d'ailleurs, en petite bête puante qui vide toute sa poche d'un coup. Mais derrière elle, et appelé par elle à la rescousse, et prenant la proie pour son compte, était arrivé le grand carnassier, le maître en savante et muette coquinerie, le for-
midable baron. Et le profond calme dans lequel on laissait maintenant se morfondre Chugnard, c'est M. de Miérindel en personne qui en était l'auteur. Chugnard avait raison d'être inquiet, et il l'eût été mortellement, s'il avait pu se douter de l'épouvantable orage qui couvait sous cette immobile et lourde bonace.
Chassé de l'institution, et ayant compris que la chose était irrévocable, Laffouace avait réfléchi. Il avait contenu son premier accès de rage, qui lui conseillait de pousser Lautarescù i une dénonciation contre le Belge et son complice Chugnard. Il s'était aperçu que c'était là un scandale à soulever, pas plus, et sans profit certain, et même dangereux pour lui qui le soulèverait.
— Ni Lautarescù ni moi n'avons de quoi entamer un procès. D'ailleurs, Chugnard, mis en éveil par l'attaque, prendrait ses précautions, s'il ne les a prises d'avance, ce qui est plus que probable. Je serais mêlé à l'affaire. Mon papier serait publié.
Voilà ce qu'il devait éviter à tout prix. Et, puisqu'il ne pouvait décidément, par Chugnard, conquérir ce terrible papier, il fallait le faire conquérir par un autre, quitte à ce que cet autre le gardât, s'en servît comme d'une chaîne, au besoin. L'espoir qu'avait eu si longtemps le mi-
sérable, d'échapper à cette chaîne, il y renonçait. Mais il voulait du moins que la chaîne, dont il aurait le col serré, fût aux mains d'un vrai patron, digne de l'être, digne surtout d'être le sien. Car, jusqu'en son abdication, il apportait ce reste d'orgueil.
— Gredin subalterne, soit! Seulement, sous un maître que je puisse, sans déchoir dans ma propre estime, traiter en maître.
Et ayant demandé une audience à M. de Miérindel, il avait carrément posé la question ainsi :
— Monsieur, je viens me mettre en votre pouvoir, absolument, sans conditions. Je vais vous fournir le moyen de faire de moi ce que vous voudrez. Je vous rendrai ensuite un service que je crois très grand. Vous apprécierez ce que je suis, ce que je vaux, ce que je donne, ce que je peux donner, ce que vous pouvez exiger d'un instrument tel que moi, ce qu'il est capable de rendre, employé par un homme tel que vous. Le silence sera votre unique réponse, s'il vous plaît ainsi. Je ne m'en plaindrai pas. Je ne me plaindrai de rien. Mon seul désir est que vous m'écoutiez.
M. de Miérindel lui avait fait signe de s'asseoir et avait dit tranquillement :
— Je vous écoute.
Malgré la froideur d'un tel accueil, malgré le
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peu d'effet, ou plutôt Je pas d'effet du tout, produit par cet exorde à la fois ex abrupto et insinuant (et qu'il avait si savamment préparé, et sur lequel il comptait tant), Laffouace ne s'était pas décontenancé. La figure même du baron, en son impassibilité morne, loin de lui ôter le courage, l'excitait à poursuivre. Il en admirait jusqu'à la hideur, jusqu'à ces affreuses coutures de cicatrices qui lui semblaient, à lui le littératurier imaginatif, être les stigmates et les emblèmes d'une profonde pourriture d'âme.
— Devenir, pensait-il, l'âme damnée d'une pareille âme, c'est vraiment quelque chose, et je peux être fier d'y tâcher. Il n'y faut pas le premier venu.
Cette idée, et ce compliment qu'il se faisait, foi avaient rendu agréable l'infâme posture où il se mettait et où tout autre que lui se serait senti le plus vil des hommes. C'était proprement celle d'un esclave se vendant lui-même, et se rivant de ises* mains le carcan.
H ava£t,:.en effet, commencé par raconter son malheur, . sans en rien atténuer, et avec tous les détails nécessaires à le bien montrer utilisable, contre lui, pour l'acquéreur du fameux papier. B avait même manifesté le regret de ne pouvoir offrir en personne ce papier comme un gage do & servitude. Mais au moins il se déclarait on-
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chanté d'en savoir l'acquisition facile à M.deMiérindel (une simple affaire d'argent, peu de chose !); et il avait ajouté, dans un sourire :
— Mon papier entre vos mains, c'est, vous le voyez, monsieur, ma vie entière à votre entière dévotion. 1
M. de Miérindel n'avait sourcillé ni au récit, ni même à l'offre. Il s'était contenté de murmurer à voix basse, vaguement :
— Après?
Laffouace avait alors, avec plus d'espoir d'émouvoir le baron, entamé le chapitre de ses révélations sur Chugnard. }\ s'y était, on doit le reconnaître, conduit avec une extrême finesse, ne lâchant pas un mot qui pût induire M. de Miérindel à croire son plan éventé par lui, Laffouace, mais insinuant tout ce qu'il fallait pour que cette idée vînt au baron :
— Chugnard, évidemment, m'a deviné, et me contremine.
Ce résultat, Laffouace y était arrivé en se bornant à représenter Chugnard comme un habile et profond captateur, qui avait su séduire Flamboche, s'en faire aimer, et cela par tous les moyens, et même, très particulièrement, par les plus honnêtes.
— Parce que le jeune homme a une belle nature, et qu'auprès de ces natures-là Mentor réussit
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mieux que Pandarus. Donc Chugnard, Pandarus avec tous ses autres élèves, a jugé à propos d'être Mentor avec celui-ci. En quoi, certes, il remplissait fort bien son devoir de chef d'institution ! Non pas, toutefois, pour le remplir, ce qui est contraire à ses habitudes de dépravateur ; mais n'y ayant pas de meilleure tactique à suivre, en ce cas spécial, pour accaparer à son profit le futui banquier qu'il....
Et vite Laffouace avait daubé sur le joueur malheureux, sur le bourreau d'argent, sur le si chimérique martingalier, qu'était Chugnard. Là-dessus il s'en était donné sans restriction, à coups redoublés, et sur l'hypocrite coquinerie du bonhomme, ruinant sa pauvre femme, empruntant à ses élèves, les payant d'immondes complaisances, les engageant en de dangereuses et criminelles opérations pour leur procurer et se procurer de l'argent. Et il avait ici placé l'histoire des billets de Lautarescù au Belge. Tout cela, certes, dans un joyeux et féroce débordement de sa haine contre Chugnard. Mais au fond cette haine se régalait surtout à la certitude d'avoir tout à l'heure dit de Chugnard ce qu'il y avait de pire à en dire au baron, avec ces quelques phrases entortillées touchant l'étrange Pandarus-Mentor, ainsi dévoilé,* Pandarus pour tous les auhvs ôlËvùs, Mentor pour le Seul Flamboche.
A ce moment-là, les petits yeux ternes do M. de Miérindel avaient brillé d'une très furtive lueur, éteinte aussitôt, que Laffouace cependant avait eu le temps de percevoir, et dont, à la réflexion, tandis qu'il continuait à piétiner sur Chugnard, toute sa sale âme avait été comme illuminée d'un grand feu de joie, où il lui semblait danser en s'écriant :
— Ça y est! J'ai mis dans le mille. Quoi qu'il m'arrive à moi, Chugnard est perdu.
Pour en être encore plus sûr, dans un raffinement de inauvaiseté, il avait eu soudain une inspiration :
— Il faut que le baron soit poussé à le perdre, non seulement par intérêt, mais par haine profonde, comme moi. Et j'en trouve le moyen! Décidément, j'ai du génie !
Et il avait alors inventé, improvisé, une calomnie qui n'était vraiment pas d'une imagination banale. Malgré toutes les précautions prises, le bruit avait transpiré, dans le monde des journaux, que la maladie de M. de Miérindel n'était pas une maladie ordinaire. On avait parlé de ceci, de cela, et quelqu'un finalement^ par hasard sans doute, et entre autres hypothèses, avait lancé celle de la lèpre. La chronique scandaleuse, de bouche à oreille, dans les cafés, avait propagé la chose. Laffouace en était un des naturels rccep-
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tacles et truchements. Que le fait fût vrai ou faux, qu'importait? Il allait l'utiliser à sa calomnie ! Et il avait eu de la sorte son inspiration. Brusquement, il avait jeté :
— Songez, monsieur, que cet homme, pour vous voler le cœur de votre neveu, pour le détourner de vous, n'a pas craint d'exploiter jusqu'à vos souffrances, d'exercer sa verve grossière de plaisantin méchant et bas en faisant des mots sur... Mais, pardonnez-moi! Je n'oserai jamais répéter de pareilles ignominies.
M. de Miérindel avait exigé, d'un geste, qu'il les répétât ; et, presque en bégayant, Laffouace avait obéi, les yeux et les bras au ciel:
— Ëh bien! j'ai entendu ce misérable risquer cet infâme calembour, que vous étiez un de nos plus fameux... lépraïsants.
Cette fois, en dépit de toute sa force et de toute son habitude à demeurer impassible, M. de Miérindel n'avait pas pu s'empêcher de blêmir un peu, en tressaillant. Et Laffouace avait pensé :
— Tout à l'heure j'ai mis dans le mille. Ce coup-ci, j'ai fait mouche .sur ma première balle. Chugnard va en voir de rudes !
Un assez long silence avait suivi. Enfin M. de Miérindel s'était décidé à desserrer les lèvres ; e t, lui qui d'ordinaire était un si filandreux dévideur de périodes, il avait procédé ainsi, par
phrases toutes brèves, mais d'un ton, au reste, presque indolent :
— Monsieur, je vous remercie de m'avoii appris tant de choses. Je verrai quel usage j'en puis faire. Envoyez-moi ce soir, par lettre signée, votre adresse et celle du garde-chasse. Puis tenez-vous à ma disposition. Mais ne bouge?
pas ; ne vous montrez môme pas !
Griffonnant sur un carnet de chèques, il en avait détaché ensuite la feuille écrite, bonne pour mille francs, et 1 avait tendue à Laffouace.
— Voici de quoi attendre mes ordres, si j'ai à vous en donner.
Laffouace, d'abord, s'était confondu en remerciements et en salutations, à quoi M. de Miérindel avait coupé court par un petit mouvement de la main, comme agacé. Et alors le vilain bougre, repris d'orgueil, et ne voulant pas cependant paraître plus plat que de raison, avait dit avant de sortir :
— Ce n'est pas de l'argent que je vous sais gré, monsieur ; c'est de laisser ma vengeance en si bonnes mains.
— Vous haïssez donc bien Chugnard? avait curieusement demandé le baron. Pourquoi le haïssez-vous à ce point ?
Et Laffouace, redressé, avait répondu en se sentant très brave d'oser répondre ainsi à un tel homme:
- Je le hais bien, oui, monsieur; et si je le hais à ce point, c'est surtout parce qu'il n'a pas su se servir de moi.
Le baron n'avait pas été fâché de cette petite crànerie, couronnant tant de bassesse. Le drôle lui avait paru intéressant. Et comme il aimait à encourager certains dévouements, il n'avait pas craint de conclure :
— Soyez tranquille ; je crois que moi, vous ne me haïrez point.
Et tout de suite il s'était mis à l'œuvre pour prouver son dire, se servant contre Chugnard de tout ce que lui avait appris Laftbuace, et s'en servant avec une maîtrise qui eût fait baver Laffouace d'admiration, s'il eût été dans le secret de la campagne.
Mais dans le secret des campagnes que menait M. de Miérindel, personne n'y était jamais, sauf quelquefois Gisette ; et, cette fois, elle-même n'y fut point. Initiée à tout ce qui concernait les manœuvres contre la fortune de Flamboche, elle ne fut au courant de rien touchant la vengeance à tirer de Chugnard.
Car c'était bien une ven geance, et pas au tre chose , qu'avait ici en vue le baron. Il ne s'agissait plus pour lui de contrecarrer désormais le sournois accaparement du jeune homme par Chugnard, puisqu'il y avait paré, sans même savoir* qu'on le
tentait. Mais il s'agissait de punir celui qui avait osé le tenter, qui avait joué au plus fin avec un lin comme M: de Miérindel, qui s'était cru de taille à engager une telle lutte, qui avait trahi. Le baron était implacable envers les instruments sur lesquels il s'était trompé. Il leur en voulait de cela même, qu'il devait reconnaître s'être trompé, lui, à leur endroit. Il les en châtiait donc sans pitié. C'était sa façon de se donner la pénitence.
— Quand je pense, se disait le baron, que j'ai traité ce Chugnard de parfait imbécile, que j'ai vu en lui simplement un banal hypocrite, à double fond, pas davantage, un vieux Scapin déguisé en Pet-de-loup, et dont la grosse astuce me semblait l'enfance de l'art ! Et ce gaillard-là songeait à me rouler, moi ! Et je ne m'en suis pas aperçu ! Il a fallu qu'on m'en avertît ! C'est trop Jionteux. Je vieillis donc ! 11 me le paiera cher.
Le terrible baron s'amusait d'ailleurs un peu h se donner uniquement cette raison de vouloir punir Chugnard. Plus au fond de lui-même, et lui remuant toute sa bile, et la lui empoisonnant, ce qui l'excitait à la vengeance, c'était le mot calomnieusement et si merveilleusement inventé par Laffouace. Connaisseur en- méchancetés, et sachant quelle rapide fortune ont à Paris les traits de ce genre, il s'avouait touché en plein, et
se sentait comme saignant du cruel calembour. Malgré lui, il seTenfonçait au cœur, l'y retournait avec rage, se répétait :
— Un de nos plus fameux lépraïsants. Ah! la rosse ! la rosse !.. Et il n'y a pas à dire, c'est trouvé. Oui, oui, ça y est. Un de nos plus fameux lépraïsants !
N'eût-il commis envers le baron que ce seul crime, celui qui en était Fauteur valait que M. de Miérindel prît la peine de s'en venger, et y dé-, ployât toute la science et tout l'art que mérite un ennemi de marque.
Le baron n'y avait pas manqué. Il s'y était même régalé avec délices, ainsi qu'on en va juger. Et c'est à juste titre que Chugnard, inquiet du profond calme dans lequel on le laissait se morfondre, y éprouvait un anxieux malaise, y étouffait, comme s'il avait le pressentiment de l'épouvantable orage qui couvait sous cette immobile et lourde bonace.
M. de Miérindel n'était pas homme, quand une affaire "lui paraissait digne de ses soins, à en négliger la moindre préparation. Il prenait tout son temps, toutes ses mesures. Il aimait mieux avoir trop de chances que d'en oublier une seule. Il avait donc procédé ici avec la plus méticuleuse application, et, on peut le dire, en fignolant ; car il se trouvait de loisir, et tout ensemble bien en
train, ses facultés malfaisantes ayant joui d'un excès de repos pendant la durée de sa maladie, et n'en étant que mieux prêtes à jouer, ne fût-ce que pour se prouver leur persistante vigueur.
Il avait conduit de front ces trois entreprises, dont les fils d'ailleurs s'entremêlaient à certains moments : la ruine de Flamboche, la mainmise définitive sur Laffouace, l'écrasement de Chugnard.
C'est par la mainmise définitive sur Laffouace, qu'il avait commencé. Il n'était pas, en effet, sans se méfier fortement du misérable, qu'il avait vu à l'œuvre, qu'il jugeait capable des pires scélératesses, et dont il s'était dit, en y réfléchissant après coup :
— Qui sait si ce petit fouinard, vraiment fin, aigu, n'a pas deviné pourquoi j'avais placé mon neveu précisément à l'institution Chugnard?
Peut-être est-ce là l'origine do son espionnage de Chugnard à mon profit? En tout cas, plus tard, quand j'aurais repris l'héritage de Flamboche, ma conduite ne lui serait-elle pas claire, par analyse rétrospective ? Apparemment. Je dois donc, pour ce jour-là, dès maintenant le museler, comme il m'en offre le moyen.
Puis, en prévoyant directeur de journal, et en tripoteur d'affaires se ménageant toujours de futurs instruments, il avait aiouté :
— \u surplus, il y a en lui l'étoffe, et déjà même la façon, d'un très utile petit coquin, dont je ferai sûrement quelque chose, l'ayant à mon entière discrétion. Coquin de lettres, au minimum, cela va de soi ! Je sais bien qu'on eu regorge. Mais pas de ceux, quand même, ayant de la tenue, au moins dans le style.
Et s'il pensait, en souriant, au pantalon tirebouchonné du professeur de grec, il songeait aussi, sans se défendre d'une certaine considération, à la grande Ecole, pépinière de tant d'esprits distingués.
Le fondateur-directeur de la Conscience avait , sur la presse, des idées à peu près aussi flatteuses que celles de Chugnard lui-même. Comme Chugnard, il flairait donc en Laffouace une précieuse recrue possible. Certes, dans son austère et grave feuille, il comptait parmi ses rédacteurs quelques honnêtes gens, et il les y jugeait indispensables. Leur solide renom de probité n etaitil pas l'enseigne même du journal ? Mais, comme le lui avait justement dit un jour le général de G., cette bonne épée si mauvaise langue :
— Votre régiment, monsieur de Miérindel, a beau montrer à sa tête de très beaux sapeurs, vieilles barbes décoratives ; les soldats sont des Biribis.
Et c'est bien comme un de ces Biribis, que
Laffouace paraissait enrôlable au baron. Avec d'autant plus de plaisir que, jusqu'alors, M. do Miérindel n'avait pas encore pu s'en offrir un sortant de la grande Ecole, pépinière de tant d esprits distingués.
Il y eût mis le prix, et sans regret, lui en eûtil coûté gros. Il s'arrangea, sa chance le lui permettant, pour qu'il ne lui en coûtât rien. C'est un autre qui paya. Le propriétaire du château où Laffouace avait commis son vol, le maître du garde-chasse qui détenait l'aveu écrit et signé, se trouvait un des amis politiques et financiers du baron, c'est-à-dire un homme que le baron avait a peu près à sa merci. (Car ceux qu'il nommait ses amis étaient généralement dans cette posture à son égard). Le châtelain, aidé au reste on son opération par le curé du pays, dut reconquérir le fameux papier. Il y fallut de la persuasion, mâtinée de menace, et que le pauvre vieux garde fût mis en demeure d'être chassé ou j d'accepter cinq mille francs pour se dessaisir de la pièce. Sa fille allait se marier, et la somme lui constituait une dot. S'il refusait de rendre le | papier, il demeurait sans le sou et le mariage de sa chère petite ratait. Il céda.
Quand le baron fut en possession de la chose, la seule réflexion que lui en suggéra la lecture fut celle-ci :
— Ce sera tout de môme assez amusant, ma foi, d'employer la plume, qui a tracé et signé ces lignes, à écrire des articles pour le relèvement moral des arts.
Laffouace, qui ne se doutait guère de son bonheur, était promu du coup, pour quelque jour prochain, à la dignité de rédacteur vertueux, chargé de dénoncer les libres esprits aux hypocrites pudeurs de la justice, et applaudissant au résultat de la dénonciation quand ces libres esprits sont condamnés pêle-mêle avec des proxénètes, des marchands de cartes transparentes et des débauchés du troisième sexe.
En attendant qu'il pût occuper ainsi Laffouace au relèvement moral des arts, M. de Miérindel, pour qui ce n'était là qu'un passe-temps, s'occupait d'autre part lui-même, et ferme, à l'abaissement des valeurs constituant le portefeuille de Flamboche, et à toutes les manigances financières dont la manœuvre a été sommairement expliquée en son lieu. Conseillé par son oncle, et encore plus par Gisette, Flamboche avait essayé de comprendre quelque chose à la gestion desa fortune, dont il avait pris le maniement dès son émancipation. Il va de soi qu'il n'y en [cm lai! goutte, au fond, n'en saisissait que ce qu ou voulait bien lui rendre clair, et s'y laissaîl conduire absolument par la main, tout en se li^u-
300 FLAMBOCUE.
rant prendre des décisions personnelles. Car on s'arrangeait, comme de juste, pour n'avoir pas l'air de lui rien imposer, pour lui insinuer ces décisions sans qu'il s'en doutât, et pour le tenir dans la conviction qu'il en avait la pleine et entière responsabilité.
Et c'est ici surtout que l'intervention de Gisette fut admirable, et, d'ailleurs, tout à fait nécessaire. Si naïf et confiant que pût être le jeune homme, il eût cependant fini par s'étonner de tant de multiples virements, remplois, opérations de vente et d'achat, auxquels l'astreignait le soin de ses capitaux. M. de Miérindel, malgré son astuce fertile en expédients, n'eût pas su trouver, sans cesse, les raisons plausibles qu'il y fallait donner. Au cas probable où quelqu'une de ces raisons n'aurait pas satisfait l'intelligence du jeune homme, vive et nette en dépit de son ignorance des affaires, il y aurait eu à craindre qu'il voulût chercher des explications plus précises auprès d'un autre conseiller, de Chugnard, par exemple. Et dès lors, qui répondait que Chugnard, lancé sur cette piste, n'éventerait pas les roueries financières du baron, ne mettrait pas Flamboche en garde là-contre, ne lui éveillerait pas au moins un vague soupçon? Ces dangers, le baron en était complètement à l'abri ayec Gisette pour auxiliaire, ou plutôt pour priuci-
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pale combattante. Car c'est elle surtout qui dirigeait les soi-disant combinaisons du jeune homme, lui faisait la leçon d'après les avis secrets du baron restant dans la coulisse. Et, d'elle, comment Flamboche se fùt-il méfié ? En l'écoutant, elle, comment eût-il pu hésiter à comprendre ? Même quand il ne comprenait pas, il tenait à lui faire croire qu'il comprenait. Il savait qu'elle l'aimait mieux alors. Il le sentait bien. Elle s'ingéniait h ce qu'il le sentît. C'est avec des baisers qu'elle lui chuchotait les chiffres à l'oreille. C'est par de soûlantes caresses qu'elle l'amenait à vouloir ce qu'elle voulait, et, donc, ce que voulait le baron. Et ainsi Flamboche, dans cette forêt de Bondy qu'est la Bourse, marchant à pas rapides vers le coupe-gorge où on allait le dépouiller, s'y acheminait par des sentes de joie et d'ivresse, en plein bonheur, et sans que rien pût lui donner l'envie, ni même la lointaine idée, de se croire en péril et d'appeler au secours.
L'écrasement de Chugnard, le complet écrasement tel que le voulait la vengeance du baron, n'avait pas été d'une aussi facile poursuite. Sans doute la ruine, la faillite de l'institution, ne demandaient pas grands efforts. Une fois qu'on aurait ramassé dans une seule main les nombreuses créances en souffrance ici et là, on. en
pouvait voir aisément la farce, et il n'y fallait qu'une dépense insignifiante. Mais que Chugnard fût simplement réduit à la misère, et pas davantage, cela ne suffisait pas à M. de Miérindel pour se trouver payé du :
— Un de nos plus fameux lépraïsants.
Il visait à mieux. Il eût même éprouvé quelque honte à se contenter de cette pauvre et vulgaire faillite qui devait fatalement arriver, d'ailleurs, sans qu'il eût besoin de s'en mêler. Ce qu'il exigeait, pour se satisfaire, c'est que la ruine de Chugnard fût aussi morale que matérielle, un de ces désastres dont un homme ne se relève jamais, et c'est que lui, M. de Miérindel, en fût bien l'effectif et ingénieux auteur;
Or il en avait vu poindre la possibilité, dès son entretien avec Laffouace, dans l'histoire des billets de Lautarescù. Non pas qu'il eût pensé là-dessus comme ce naïf littératurier mal au courant de la réalité en ces sortes d'affaires ; non pas qu'il eût rêvé de déposer une plainte en manœuvre usuraire contre le Belge, et d'entamer ainsi un procès scandaleux pour y compromettre Chugnard! Il savait trop bien, lui, si expert aux tripotages, qu'on ne prend pas ces gens-là sans vert. Mais il savait aussi qu'un gros risqucur, comme était certainement le commissionnaire en marchandises, avait dû se garder
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à carreau contre l'éventuelle trahison d'un petit complice # tel que Chugnard. Les rabatteurs, intermédiaires, et hommes de paille, qu'emploient à l'ordinaire ces usuriers de grande envergure, on se méfie d'eux, les connaissant capables de tout, et on s'arrange de façon à les tenir, pour leâ laisser seuls sous les coups de la justice en cas d'accident. Le Belge, sûrement s'était conduit de la sorte. Si malin que fût Chugnard, il n'était guère probable que sa malice eût pu le soustraire à cette nécessité de demeurer, par quelque solide attache, en otage. Que ce fût précisément à propos des billets souscrits par le Valaque, rien ne le prouvait; mais alors c'était à propos d'autre chose. Eh bien ! il s'agissait de trouver cette autre chose.
En se renseignant sur la situation financière de Chugnard, M. de Miérindel avait appris, non sans étonnement, que l'institution, prête à être mise en faillite à la lin de la précédente année scolaire, s'était brusquement tirée du mauvais pas par des paiements tout à fait inattendus. Le compte de ces paiements, très soigneusement établi, représentait une somme de trente mille francs, que n'expliquait, dans le budget de Chugnard, aucune rentrée de fonds, fût-ce par le moyen du jeu. Car M. de Miérindel avait poussé le scrupule de ses investigations juseju'à faire
interroger les croupiers des cercles où Chugnard cartonnait. Il avait ainsi acquis la certitude que, dans les derniers jours du mois de juillet, Chugnard avait eu à sa disposition trente mille francs dont l'origine était absolument injustifiable. Tout de suite, en un trait de lumière, le baron avait conclu :
— Cet argent-là vient évidemment de mon neveu, que Chugnard a mené, comme Lautarescù, chez le Belge.
A cette idée, sa cupidité avait un moment été inquiète, en songeant au prix exorbitant qu'avait •dû coûter ce prêt, et au remboursement qu'il en faudrait faire.
— C'est autant de moins que j'aurai dans la fortune du petit. C'est moi qu'on vole.
Puis, l'amour de la vengeance l'emportant sur l'amour de l'or, sans toutefois lui imposer complètement silence :
— Bah ! qu'importe, si je tiens le joint que je cherchais ! D'autant que je lui ferai rendre gorge, au Belge.
Et, avec une astuce merveilleuse, il avait agi en conséquence, décidé à se servir du Belge contre Chugnard et de Chugnard contre le Belge. Ce n'était guère commode, à première vue.
Tant mieux ! Il n'y prendrait que plus déplaisir!
Mais, d'abord, son hypothèse, toute plausible
quelle fût, restait à vérifier. Il n'avait pas eu de peine à en contrôler la très probable exactitude, en procédant au règlement de comptes nécessité par l'émancipation de Flamboche. Si le jeune homme, en effet, avait souscrit des billets payables à sa majorité, il allait se trouver en mesure d'en opérer l'acquittement, et sans doute il désirerait le faire aussitôt, pour peu qu'on lui suggérât adroitement ce désir. C'est à quoi le baron n'avait pas manqué, en y employant toute sa bonhomie avunculaire, par des discours insinuants de ce genre :
— Voyons, mon cher neveu, maintenant que vous voilà en passe de devenir un sérieux homme d'affaires, il faut commencer par établir nettement votre position, comme nous disons à la Bourse. En d'autres termes, nous avons à examiner ensemble votre actif et votre passif. Vous savez ce que que l'on entend par là, n'est-ce pas ? Le passif, c'est ce que l'on doit. Dans le bilan de votre fortune, de la fortune que vous allez gérer désormais, vous inscrirez donc au passif vos dettes. Remarquez bien que je ne suis pas ici un oncle Ooquemitaine vous arrachant vos secrets de jeune homme ! Dieu m'en préserve ! Petits ou gros, vos secrets ne me regardent pas en ce moment. Vous n'avez devanl voua i|irt> le conseiller, le professeur de finances, vous misei-
306 FLAMBOCBE.
gnant la science de votre grand-livre. Vous m'annonceriez cent mille francs, cinq cent mille francs de passif, que je ne vous en demanderais point la cause. Je vous dirais tout simplement d'en faire mention dans votre colonne doit, pour les balancer dans votre colonne avoir. Rien de plus ! Voilà qui est bien convenu. Notez même que, si j'ai besoin de connaître le chiffre précis, c'est pour pouvoir vous indiquer par la vente de quelles valeurs vous réaliserez le plus avantageusement cette somme. Vous me parlerez comme un client parle à son agent de change, qui est une façon de confesseur. La chose, par conséquent, restera entre nous; et, au cas où vous auriez commis quelque sottise, engagé votre parole au jeu, par exemple, ou même votre signature dans une entreprise que yous teniez à ne point divulguer, soyez tout à fait tranquille, mon cher ami, mon cher élève, personne au monde n'en sera instruit, et pas même votre tante, si vous craignez qu'une folie de votre part vous aliène sa précieuse estime et sa tendre affection.
Interrogé de la sorte, et englué si savamment,
am boche n'avait opposé aucune résistance. Il
t*t cru un mauvais et mesquin petit drôle, de
I °ndro à tant de large bonhomie par un men-
° * X1 avait, d'ailleurs, conscience de s'être
FLAMBOCUE. 307
conduit, dans son emprunt au Belge, peut-être imprudemment, mais à coup sûr noblement.
Sans doute la sagesse de son oncle y trouverait à blâmer au regard des affaires. En tout cas, elle n'y verrait rien de honteux. Môme l'action de la pauvre Aménaïde ne saurait lui paraître condamnable. Venant de Chugnard, une pareille demande de secours, en des conditions aussi anormales, aurait risqué d'être mal jugée par M. de Miérindel. Non pas, venant de la simple et toute bonne Aménaïde ! Il n'y avait qu'à raconter la chose telle quelle, et certainement ce haut et indulgent esprit la prendrait comme elle devait être prise. Et, en pleine effusion de cœur, en généreuse et brave exaltation, l'àme grande ouverte, Flamboche avait tout dit. Et, ma foi, sans avoir lieu, en effet, de s'en repentir; car le brave homme d'oncle, le haut et indulgent esprit, s'était contenté de gronder doucement lécervelé.
— Motus à votre tante! avait ajouté le baron. Elle m'en voudrait de ne pas vous laver plus sérieusement la tête. Elle vous trouverait par trop enfant, de vous être si fort laissé exploiter par ce Belge. Vous perdriez dans la bonne opinion qu'elle a de vous. Quand j'aurai arrangé l'affaire pour le mieux, alors seulement, nous lui avouerons votre pas de clerc. Pas avanL jo
vous en prie ! Car l'affaire est encore arrangeais, vous verrez. Je m'en charge.
Et il s'en était chargé, certes ! Cent cinquante mille francs de reconnaissances souscrites, contre trente mille francs réellement prêtés! Diahle! 11 n'y allait pas de main-morte, le Belge! Cent cinquante mille francs que M. de Miérindel devait abandonner sur son héritage, sur la fortune qu'il était près de reconquérir enfin ! Ah ! mais non, par exemple!
Outre le chiffre extraordinaire atteint par la majoration du prêt, une chose avait particulièrement exaspéré le baron dans le récit de Flamboche, et en avait redoublé sa rage contre Chugnard : c'est que le jeune homme, un Miérindel après tout, le propre neveu du fameux M. de Miérindel, efi t été dupé à ce point, et que le dupeur fût ce mauvais Pet-de-Loup sur le compte duquel M. de Miérindel en personne s'était déjà si bien trompé. Car le baron avait tout de suite reconstitué, lui, les dessous de cette belle histoire à quoi Ton avait pris le naïf Flamboche. Il ne s'y prenait point, lui ! Il ne croyait point au coup de mysticisme d'Aménaïde, à l'opération menée en cachette de Chugnard, à ce finaud de Chugnard gobant le conte de fée de l'Anglais restitueur! Il supposait Aménaïde de complicité avec son mari, naturellement. Il les imaginait tous deux jouant
FLAMBOGHE. 309
la comédie à Flamboche. Et, par un bizarre amour-propre familial, il avait la sensation humiliante que, cette comédie, on la lui avait jouée à lui-même. Il en souffrait comme d'un outrage prémédité par ces roublards vulgaires contre lui, le roublard toujours invaincu. Il en éprouvait la honte et la fureur d'une défaite, et son besoin de vengeance s'y exacerbait d'autant.
Heureusement, la vengeance s'offrait, et plus belle que le baron n'eût osé l'espérer. Il la voyait s'offrir dans un des détails de l'emprunt, et cela tellement à plein qu'il y croyait à peine. Il avait fait répéter ce détail à plusieurs reprises par Flamboche. C'était à propos des blancs laissés dans les billets.
— Êtes-vous sûr, mon cher enfant, parfaitement sûr, de bien vous souvenir? Les dates de la souscription et de l'échéance non remplies, cela va de soi en ces sortes de reconnaissances signées par un mineur. Mais ne vous trompez-vous pas sur le reste? Vous rappelez-vous positivement avoir aussi laissé en blanc le nom du prêteur?
— Positivement, avait répondu Flamboche.
J'en ai même fait la remarque au Belge ; car j'avais promis à la bonne Aménaïde de nie conduire en homme, de me défendre contre des agences trop fortes ; et, sans savoir exactement pourquoi, j'ai cru que cela en était une, et je
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me suis un peu gendarmé à ce propos, par acquit de conscience. Cela m'a paru, d'ailleurs, suffisant comme bravoure à me défendre. J'avais hâte d'en finir, de tenir les trente mille francs nécessaires au salut de mes amis. Et après avoir ainsi fait mine de résister, pour la forme, pour ma petite satisfaction envers moi-même, j'ai signé, en laissant parfaitement en blanc, sur les cinq reconnaissances souscrites, la date de l'emprunt, celle de l'échéance, et, j'en suis très sûr, le nom du prêteur.
Le baron, ne pouvant plus avoir aucun doute, s'était alors intérieurement épanoui. Car elle s offrait, oh! oui, certes, sa vengeance, et plus belle qu'il n'eût osé l'espérer ! Elle consistait en ceci : le nom du prêteur, le nom laissé en bianc, il fallait qu'il fût le nom de Chugnard.
— Et c'est bien par la menace de ce danger, pensa-t-il, par cela, sans plus, que le Belge tient son rabatteur.
Il s'étonnait un peu, cependant, que Chugnard eût consenti à ce qu'on lui mît de telles poucettes. Puis, en y réfléchissant :
— Il est joueur! Un lendemain de grosse perte, ou une veille de grosse partie, un joueur passe par où l'on veut pour avoir de quoi marcher D'ailleurs, ici, les trente mille francs étaient pour lui. Sans compter la remise qu'il a dû exi
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r sur l'affaire ! A ce prix-là, et son vice l'abêisant, tout s'explique.
Et l'austère M. de Miérindel s était félicité do ivoir pas, lui, un de ces vices par où tant de irtes et rares natures (et ce Chugnard en était e, en somme) se laissent mettre en servage mme des brutes.
Car voilà où il en était, ce Chugnard, cette in* ligence d'élite! Son nom mis dans le blanc des connaissances et ces reconnaissances entre les ins de la justice, il se trouvait sous le coup ime poursuite enusure frauduleuse, et avec cette constance aggravante, qu'il y avait dans l'espèce
véritable détournement de mineur, opéré sur
de ses élèves par un chef d'institution. Que le ocureur de la République fût féroce (et il en ait le devoir, et tous les honnêtes gens y àpplauraient), que l'avocat de la partie civile y ajoutât t sien en d'habiles insinuations, qu'on fîtsavamlent intervenir les fâcheux antécédents, le jeu,
faillite, la mauvaise tenue de la maison, la pravation organisée par le système de l'édution à l'anglaise (et le témoignage de Laffouace uvait être un bon appoint en cette occasion), l'un formidable haro fût soulevé là-dessus dans
presse, au vertueux appel de la grave Cons- % Me, et c'était pour Chugnard le suprtme frasement que voulait M. de Miérindel, non
seulement la ruine, la misère, mais l'infamie, la prison, peut-être même (est-ce qu'on pouvait savoir?), peut-être le bagne!
— 11 y a pas mal de gens d'esprit là-bas. On y goûterait sans doute son « un de nos plus fameux lépraïsants ».
Mais tout cela, n'était-ce pas un rêve? Oui, le nom du prêteur était en blanc sur les reconnaissances ; oui, l'on pouvait mettre dans ce blanc le nom de Chugnard ; mais à condition qu'on les possédât, les reconnaissances. Et comment les obtenir du Belge? Comment les obtenir, surtout, avec ces précieux blancs. A aucun prix, bien sûr, il ne les lâcherait en cet état, devenues des armes possibles contre lui-même puisqu'on aurait alors la faculté d'y inscrire son nom à lui. Et, pour y inscrire celui de Chugnard, que demanderait-il? Le pouvait-il seulement, sans risquer d'être dénoncé aussitôt par Chugnard, son complice probable en d'autres délits pareils? Allons, allons, la vengeance s'offrait, certes, mais en imagination, et nullement en réalité. Un roman, rien qu'un roman ! Hélas! tout cela n'était bien qu'un rêve !
Pour n'importe qui, sans doute! Pour M. de Miérindel, non pas. Quand un rêve lui passait devant l'esprit, à cet homme qui allait toujours jusqu'au bout de toutes ses pensées, c'est qu'il
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était déjà en train d'y vivre, dans ce rêve, en agissant. Ainsi, au moment même où il le charpentait, ce roman judiciaire dont le principal personnage était Chugnard condamné, il avait en mains un premier élément positif, un fait, par quoi le reste cessait (Vôtre de la fiction.
— Mon cher enfant, av;iit-il dit à Flamboche, je vous ai affirmé tout à l'heure que votre affaire était encore arrangeable et que je m'en chargeais. Voulez-vous me permettre de la débrouiller à ma guise, en financier, avec l'expérience que j'ai de ces mauvais tripoteurs comme celui qui vous a exploité si vilainement, et en me servant des seuls moyens à employer contre les gens de cette sorte ?
— Je m'en rapporte absolument à vous, avait répondu le jeune homme.
Le baron alors, sous prétexte d'avoir un modèle exact des reconnaissances souscrites au Belge, s'était fait donner par Flamboche une reconnaissance libellée de la même façon, avec les mêmes blancs.
Ce simple billet-là, demandé négligemment, et non moins négligemment accordé, c'était l'élément positif, le fait, par quoi tout le roman de la condamnation de Chugnard allait (selon un des clichés chers au baron) entrer dans le domaine de la réalité. Voici comment !
Muni, pour toute arme offensive et défensive, de ce chiffon de papier (timbré, d'ailleurs), le baron s'était rendu chez le Belge et lui avait dit, dérogeant à ses habitudes d'éloquence miérindélique pour s'exprimer avec la netteté tranchante dont il avait aussi le secret à l'occasion-;
— Monsieur, je viens vous apporter le salut ou la ruine, à votre choix. Le salut, c'est de me restituer, contre le remboursement des trente mille francs qu'il a reçus de vous, les cent cinquante mille francs d'effets que vous a signés mon neveu, et de me les restituer dans l'état où ils sont, ou à peu près. Je m'explique. Les dates du prêt et de l'échéance seront laissées en blanc. Le nom du prêteur sera celui de Chugnard. Telles sont mes exigences. La ruine, c'est si vous refusez. Dans ce cas, uji procès vous sera intenté, à la fois par moi et par la famille d'un autre de vos clients, monsieur Lautarescù. Sans doute m'objecterez-vous que vos précautions ont été dûment prises contre de pareilles menaces. J'ai, par ' malheur pour vous, de quoi vous prouver que non. Je possède un effet de tous points semblable à ceux que vous avez. Regardez-le ! Les blancs y sont identiques. A celui-là j'en pourrai joindre plusieurs. Et à tous je ferai mettre, de la main de mon neveu, dans le blanc réservé au nom du prêteur, votre propre nom. Que vous* trouviez
réponse à cette attaque, c'est possible. Que j'aie quelque peine à rendre compte de la présence, entre mes mains, de ces reconnaissances à vous souscrites, je n'en disconviens pas. Permettezmoi de vous dire, cependant, que ma respectabilité, à moi, est solidement établie, indiscutée, indiscutable, et que j'ai, pour la défendre, mon journal la Conscience. Inutile d'ajouter que je l'ai aussi pour ameuter l'opinion contre vous, et que toute la presse donnera sûrement à ma suite dans une campagne de ce genre. Même subventionnées par vous et, au besoin, par un syndicat de vos confrères, les feuilles les plus éhontées n'oseraient pas vous soutenir. Votre procès est donc perdu d'avance, et le moins qui en puisse résulter pour vous, c'est bien la ruine, comme je vous l'ai affirmé en commençant. Si, au contraire, vous acceptez mes conditions, c'est bien le salut. La plainte Lautarescù, en effet, ne sera pas déposée. Celle de mon neveu ne touchera que Chugnard. Vous aurez à comparaître au procès, évidemment ; mais comme témoin, pas davantage. Aucune charge à votre détriment.
Ici vos précautions prises retrouveront toute leur valeur. Peut-être serez-vous un peu houspillé par l'instruction. Que vous importe? L'essentiel, c'est que la chose ne sera pas rendue publique. A cela je m'engage formellement. Le
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moi d'ordre sera donné chez moi pour qu'on n'imprime pas même votre nom. Si on l'imprime ailleurs, la Conscience vous en consolera par un entrefilet qui vous sera un brevet d'honorabilité. Et ainsi, quoi qu'il arrive, vous n'aurez pas compromis votre précieuse considération de commissionnaire en marchandises, sous le couvert de laquelle vous pourrez continuer à l'aise vos aflaires d'autre part. Vous êtes un homme intelligent, n'est-fce pas? Concluons donc séance tenante.
Et le Belge avait conclu, sans hésiter, en homme intelligent, certes, qui s'estimait encore heureux que M. de Miérindel, beau joueur, consentît à lui rendre les trente mille francs. Il ignorait qu'en cela le baron était, non pas beau joueur seulement, mais surtout joueur habile, un de ces calculateurs en malfaisance qui ne font jamais de mal inutile, et qui savent même, quand il le faut, obliger leurs victimes à de la reconnaissance. Peut-être, et c'est bien à quoi le baron avait réfléchi, peut-être le Belge, rapace avant tout, se fût-il buté à l'idée de perdre cet irgent et eût-il par là été rebelle à céder sur le ^ros de la proposition. Rentrant dans la somme déboursée, trouvant d'ailleurs son compte à l'appui promis d'un journal aussi important que la Conscience, il était mieux en état de com-
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prendre tout ce qu'il risquait à ne pas accepter l'accord offert par un ennemi dont la générosité rendait ainsi moins dures les exigences. Cette générosité même en prouvait la force, ôtant toute velléité de ne s'y point soumettre. Il s'était donc soumis, sacrifiant Chugnard dont il n'avait, au surplus, rien à espérer, ni rien à craindre. A quoi, en effet, pouvait lui être bon dorénavant, comme rabatteur, et en quoi nuisible, comme ennemi, ce chef d'institution en .déconfiture, co pauvre hère en butte à la haine d'un homme tel que M. de Miérindel?
— Monsieur, avait répondu le Belge, il y a plaisir à négocier avec vous, pour une fois. Et c'est vraiment sans beaucoup de regrets que jo le jette à l'eau, pour vous être agréable, ce malheureux Chugnard, qui est bien, entre nous soit dit, ce que nous appelons à Bruxelles un grand crapuleux.
A cette oraison funèbre anticipée il avait cru devoir joindre un mot spirituel, pour montrer qu'il n'était pas une bête, en effet, et parce qu'il avait quelque prétention à la finesse, quand l'occasion lui en semblait choisie, et c'était le cas avec M. de Miérindel. Il avait donc ajouté :
— Dans une heure d'ici, tout pourra être achevé. Surtout Chugnard, savez-vous. C'e&t lui qui le sera, et bien, achevé.
• Vne heure plus tard (le temps qu'il lui avait fallu pour aller chercher les billets là où il les tenait à l'abri) tout était achevé en effet, et surtout Chugnard, comme il le répéta, jugeant sa plaisanterie excellente. Le papier supplémentaire de Flamboche avait été déchiré par le baron, d'un geste noble, mais en force petits morceaux jetés ensuite dans le feu. Les trente mille francs avaient été rendus. Et entre les mains de M. de Miérindel se trouvaient les reconnaissances, souscrites pour la somme de cent cinquante mille francs, sans la date du prêt ni celle de l'échéance, mais portant le nom de Chugnard comme nom du prêteur.
Ce nom, c'est M. de Miérindel lui-même qui s'était donné la peine de le tracer sur les cinq billets, en y employant l'encre et la plume d or du Belge, justement celles qui avaient servi naguère à Flamboche, et en imitant à s'y méprendre la façon particulière dont son neveu gribouillait dans ses lettres le nom de Chugnard.
— Et maintenant, monsieur, avait dit le baron très calme au Belge quelque peu épouvanté, ne vous occupez et ne vous préoccupez do rien.
Laissez-moi faire, et même laissez-vous faire. Quoi qu'il advienne, opposez à tout le silence. Je vous ai promis le salut. Vous l'aurez, pleinement. Si vous devez, à un moment spécial, bouger,
je m'arrangerai pour que vous appreniez quand et de quelle façon. En attendant, ayez pour unique règle de conduite ceci à savoir: que nous ne nous sommes jamais vus.
Le soir même, comme Gisette complimentait son mari sur le nouveau feuilleton quo publiait la Conscience et dont les aventures abracadabrantes la régalaient, il lui répondit, en fermant les yeux pour se recueillir et se régaler, lui aussi :
— J'en connais un, moi, de roman, qui est encore bien plus intéressant, bien plus rempli d'aventures.
— Pourquoi ne le publies-tu pas dans ton journal? de manda- t-elle, n'ayant pas compris.
— Parce que, répliqua-t-il,j'aime mieux le lire tout seul.
— Ah! bon! fit-elle. Ce que j'étais bête! J'y suis, à présent, j'y suis. Flamboche est ruiné, n'est-ce pas?
— Oh! reprit-il, pas encore! Ce serait dommage, qu'il le fût déjà, étant mon élève en finances, n'agissant que d'après mes conseils, c'est-à-dire les tiens. Il pourrait donc, alors, se figurer que c'est moi, que c'est toi, la cause de sa ruine! Il aurait de nous cette fâcheuse opinion! Fi! Fi! Comment, toi, qui me devines si bien d'ordinaire, vas-tu supposer des choses pareilles? Sa ruine
est préparée, sans doute, et il n'y faut plus qu'ui dernier coup de pioche pour que tout s'écrould autour de lui. Mais sois tranquille, ce vilain coup-là, ce n'est pas nous qui le donnerons. Je veux que mon neveu garde de son bon oncle, de sa chère tante, un exquis souvenir, au moins jusqu'à nouvel ordre. Nous ne devons avoir; aucun tort envers lui, fût-ce l'ombre de l'apparence d'un tort. Il faut, tout au contraire, qu'il en ait envers... Oh! pas envers toi, bien sûr. Il ne saurait comment s'y prendre, le pauvre petit. Il t'aime trop pour cela. Mais envers moi, par exemple ! Oui, envers moi, son bon oncle, son oncle si indulgent, si confiant, si complaisant, si aveugle ! Voyons, voyons, Gisette, ne conçois-tu pas quel tort, quel grave tort il est en état de me faire, quel tort impardonnable, m'autorisant à le.... à le maudire, quoi, comme dans* les feuilletons, à le chasser, le triste et vilain ingrat? Vous deux, enfin, j'imagine, trouvés par moi en flagrant délit! Hein? Tu vois d'ici la scène. Je.. Je... Qu'est-ce que je fais?
Gisette, encore hantée par les souvenirs du roman qu'elle venait de lire, répondit soudain, avec un cri d'effroi :
— Ce que tu fais? Tu tires, parbleu! Tu tires, et tu nous tues.
Il avait beau ne jamais rire; c'est en riant, et
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de bon cœur, qu'il reprit, avec une gouaillerie qui n'était guère dans sa nature :
— Et tu nous tues, turlututu ! Ah ! çà, tu lis décidément trop de feuilletons, ma chérie. Et pourquoi diable vous tuerais-je? Toi, tu le sais bien, je t'adore et ne puis me passer de toi. Lui, j'ai besoin qu'il vive, pour me venger sur lui de tout le mal que m'a fait son père. J'ai besoin qu'il vive, pour que la vie lui soit dure, amère, atroce. Et, juste au moment où il va y entrer, dans cette vie que je lui ai préparée si bien, dans cette vie de misère d'autant plus cruelle qu'il vient d'être riche et heureux, juste à ce moment je l'en délivrerais, moi, moi! Mais ce serait absurde, ce serait fou. Pas si stupide que de le tuer! Et sans parler du scandale, du ridicule, dont je serais la victime en dernier ressort. Merci bien! Non, non. La chose doit se passer entre nous trois, seuls. Et alors... Tiens, ce que je fais, vous prenant en flagrant délit, je vais te le dire. Écoute. C'est beaucoup plus intéressant, plus drôle. Et puisque tu aimes les feuilletons, grande enfant . . .
Mais il faut croire qu'il était d'une humeur qu'elle ne lui avait vue en aucune circonstance jusqu'alors, d'une humeur qui le transfigurait positivement ; car, riant et tournant au plaisantin pour la seconde fois en si peu de minutes, et si
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on dehors de toutes ses habitudes, il acheva par une calembredaine, lui, par cette calembredaine que n'eût pas désavouée le facétieux Chugnard en personne :
— Eh bien ! puisque tu aimes les feuilletons, voici !... La suite au prochain numéro!
Et en vain voulut-elle savoir ce qu'il ferait s'il les prenait en flagrant délit ; il s'amusa de ne point le lui dire, et s'y obstina en répétant :
— Non, non ! Tu verras ! La suite au prochain numéro ! Je tiens à t'en laisser la surprise.
11 ne la îui fit pas attendre longtemps. L'occasion du flagrant délit ne manquait guère. Flamboche était maintenant en plein affollement sensuel, et tout ensemble en absolue sécurité à l'égard de son oncle, dont la complaisance avait fini par lui paraître, non plus aveugle seulement, mais consciente et presque consentante. IJ n'y comprenait rien, au reste, ni même n'essayait d'y rien comprendre. A peine, de temps en temps, sa foncière honnêteté éprouvait-elle un mouvement de révolte, au vague soupçon qu'il y avait là quelque chose de monstrueux, dont l'explication donnée lui serait abominable. Et alors, loin de désirer cette explication, il la redoutait. D'autres fois, c'est sa loyauté qui entrait en remords, quand il se reprochait de calomnier l'homme qu'il trompait, et de chercher dans ^eltc
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calomnie une excuse infâme à le tromper. Mais ces accès de remords, il les laissait vite étouffer sous les caresses de Gisette. Elle en avait fait taire de plus terribles encore, ceux qu'il se forgeait, le pauvre innocent, à se dire qu'il avait séduit, corrompu, souillé, cette sainte. Car il était bien forcé de s'avouer, à présent, que ce qu'il aimait et possédait en elle, ce n'était point la sainte, mais la femme, la maîtresse. Et, précisément parce qu'il l'avait lui-môme dépouillée de l'auréole, avilie (oh ! il ne s'en cachait plus), il n'était que plus enragé à se soûler de cet avilissement, de la honte qu'il sentait et au fond de laquelle il avait l'affreuse joie de l'avoir entraînée, elle, la sainte, descendue de l'apothéose pour lui. Aces instants, il lui venait au cœur comme le besoin de confesser, de crier son crime, et d'en être châtié. Dans cette exaltation singulière, il ne se dérobait pas à la prise en flagrant délit; il s'y offrait.
Quand elle eut lieu, ce lui fut un profond et suave soulagement. Toute sa passion exaspérée et tendue à se rompre, tous ses repentirs envers son oncle, envers lui-même, envers la sainte flétrie, et aussi tout Fénervement de ses sens surmenés et à bout de forces, et aussi sa foncière honnêteté et sa loyauté si brave, enfin retrempées au châtiment, tout se fondit, s'apaisa, dans une
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longue crise de larmes, rafraîchissante pluie au plein d'une torride canicule.
Il n'y conserva point, cela va de soi, le sangfroid nécessaire à examiner combien singulières, et peu prévues en pareille occurrence, furent les attitudes du baron et de Gisette, l'un ne cherchant pas même à simuler l'indignation, et l'autre se montrant ostensiblement curieuse et pas le moins du monde inquiète. A son insu pourtant, ces attitudes se gravèrent dans sa mémoire, et plus tard il devait les y retrouver, en impressions nettes enregistrées sans qu'il y eût pris garde. Sur le moment, il fut tout à savourer l'espèce de repos que lui donnaient la constatation et la punition de son crime. Repos étrange fait de désespoir et de délivrance ; car son immonde bonheur y mourait, certes, mais dans cette mort il sentait renaître sa noblesse.
Cela se traduisait, d'ailleurs, en des phrases niaises (oh ! loin, bien loin des grands mots et de fa rhétorique d'usage), en des phrases, parmi de ^ros sanglots enfantins, presque bonnes à ce qu'on en éclatât de rire, comme :
— Je suis un vilain, un petit vilain... Oui, oui, un sans-cœur... Un sale ingrat! Je me* le disais toujours, allez !... Je le savais bien.. C'est ma faute... Mais..., mais... Je ne le ferai plus... Je ne le ferai plus...
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Et la niaiserie même, la pauvreté de ses phrases, dont il avait conscience, où il se ravalait à la posture d'un polisson en peccadille, lui étaient précisément douces, il ne s'expliquait pas pourquoi. Lui, de nature si violente et si fière, il s'y aveulissait et s'y humiliait avec plaisir. Il lui eût été agréable qu'on pût l'en croire lâche. Très vraisemblablement, sans qu'il s'en doutât, il l'était, comme on l'est fatalement en amour, à certains moments, même le plus brave. Tout en retrempant son honnêteté et sa loyauté au châtiment, et en sentant dans la mort de son immonde bonheur renaître sa noblesse, quelque chose quand même, au fin fond de lui, regrettait cet immonde bonheur, quoi qu'il en fût las; et il n'eût peut-être pas fallu beaucoup pour qu'il y sacrifiât encore honnêteté, loyauté et noblesse. Pourquoi la longue et jusqu'alors si complaisante indulgence du baron n'irait-elle pas jusqu'à pardonner la faute patente? Chez un homme, elle pouvait lui paraître inexpiable. Mais chez un enfant, non, a'est-ce pas? Et c'est comme un enfant, prêt à recommencer après le pardon obtenu, c'est bien ainsi, et avec cette arrière-pensée inavouée, que Flamboche répétait ridiculement, conscient de son ridicule :
— Je ne le ferai plus... Je suis un vilain.. Je ne le ferai plus.
A grand peine Gisette tâchait de garder son sérieux devant cette scène quasi-grotesque. Elle la regardait et l'écoutait à travers son mouchoir, qu'elle tenait de ses deux mains contre son visage, censément pour y cacher sa honte. Elle en voulait au petit, d'ailleurs, de jouer un aussi piètre personnage. Ses lectures de feuilletons et l'alléchante promesse du « la suite au prochain numéro » l'avaient préparée à mieux. Déçue dans sa curiosité, elle prenait en grippe l'auteur de cette déception. Si jamais quelque vague remords, quelque furtive hésitation, avaient pu la troubler dans sa complicité avec le baron contre Flamboche, elle en eût été guérie du coup. La victime du complot n'était décidément pas à plaindre ! Elle n'était qu'à mépriser ! Ce mépris, elle le manifesta au malheureux, à plusieurs reprises, en un regard significatif, sur l'interprétation duquel il se trompa cependant alors (tout à son vil retour d'espoir en l'indulgence avunculaire), mais que plus tard il devait se rappeler et revoir avec son vrai sens, ainsi que les bizarres attitudes enregistrées sans qu'il y eût pris garde.
La curiosité feuilletonesque de Gisette, mal satisfaite au piteux spectacle du jeune homme en si lamentable déconfiture, essayait au moins de se rattraper avec le baron. Elle n'y arrivait