‹ Flamen par l'auteur du Péché de MadeléineChapitre 10 sur 10 · FL AM EK UC · texte numérisé non relu

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me semble fort exercée sur toute sorte de sujets.

— Mon expérience m’a appris ce que n’ignore pas votre naïveté, mademoiselle : c’est qu’après

tout, et pour dire clairement les choses, M. de Lan di sac ne serait pas pour vous un trop mauvais parti...

— C’est-à-dire que, selon vous, je manœu* vre en vue de me faire épouser?...

— Avouez que ce ne serait pas trop mal manœuvrer, a-t-elle dit en riant amèrement. — » Prenez garde cependant, M. de Landisac est homme après tout, il pourrait bien finir par être sensible à vos avances,... mais pas-asses pour vous donner son nom, songez-y... Les hommes de notre temps et de notre pays n’épousent pas les héroïnes de roman.

La colère bouillonnait en moi, une colère telle que je n’en avais jamais éprouvé de pareille;

FLAMEN

mon sang refluait au cœur, et mes lèvres trem-

Liaient. — Madame, dis-je d’une voix sourde,

vous vous oubliez!... M’outrager est indigne de vous!...

— Eh! mais, vous le prenez sur un ton bien

haut; aurais-je touché le point sensible?

— - Vous avez touché à mon honneur, ma-

dame, c’est ce que je ne permets pas...

Elle éclata de rire. — Voilà un bien grand

motet bien vide de sens,... l’honneur de ma-

demoiselle Flamen !... On n’a pas à le défendre,

mademoiselle, quand on ne l’expose pas...

Mais assez de phrases et de drame! J’y suis

d’ailleurs fort indifférente, je vous en préviens. .. Ce qui me touche davantage, ce qu’à mon tour je ne permets pas, c’est que vous menaciez mon bonheur!... Je saurai le défendre et vous démasquer. Oui, vous aimez Guillaume, je le sais, s’écria-t-elle avec emportement; vous avez

l'LAMBR

beau affecter de grands sentiments niais pour

couvrir votre faiblesse, je ne suis pas dupe, moi, et je devine vos -secrètes espérances... Tout

vous trahit, vos regards, votre voix, la manière

dont vous prononcez son nom, votre émotion, votre séjour ici, quand la plus simple prudence

aurait dû vous en éloigner... Me prenez-vous * * pour une enfant?... Mais votre pâleur même

vous trahit... Regardez-vous donc! vous êtes

plus blanche que votre robe... Qu’est-ce que cela, si ce n’est pas de l’amour!...

™ Et pourquoi me l’apprenez- vous? m’é- . ..

criai-je. Vous êtes bien imprudente, madame...

Quoi! j’aime, dites-vous?... .et vous espérez que je vais me sacrifier pour vous. . . pour vous, qui n avez été envers moi ni bonne ni juste, et qui, a cette heure même, m’offensez cruelle-

ment... Je ne vous dois rien, moi, et je nesais

en vérité pourquoi j’ immolerais ma vie pour cm-

KG

FLAMEN

bellir la vôtre. ..Eh bien! soit, j'aime !... je Ti-

gnorais, et vous me l’avez appris... Maintenant, madame, je peux vous perdre, et je le ferai...

Je tirai en frémissant la lettre, dont le souvenir m’était revenu tout à coup, et qui me semblait une arme légitime et vengeresse...

Éclairée violemment sur des sentiments que je

voulais me cacher h moi-meme, je h’éprouvais

ni hésitation ni remords à l’idée de dévoiler cette femme, d’écarter cet insolent obstacle;

toutes les pudeurs de mon âme offensée me

poussaient à assurer du même coup son châti-

ment et mon bonheur.

— Que vous désiriez m’écarter, mademoi-

selle, dit-elle, saisie d’une vague inquiétude, cela ne peut m’étonner;... mais il m’est permis de croire que vous vous exagérez un peu votre influence ici...

Je haussai les épaules, et, dépliant la lettre,

, JfLAMEN V?

je commençai à lire tout haut les premières

phrases. Je ne sais quoi d’effaré et de navrant passa dans son regard ; elle étendit une main brusque pour saisir le papier» mais je Je retins.

— Qu est-ce que cette lettre? dit-elle d’une

voix altérée malgré ses efforts pour paraître

calme. ,

. — Une lettre de dépit amoureux, il me sem.

ble...

— Et que pré tendez- vçus faire?,,. Cette lettre n’est point à moi,

— Oh 1 non mais elle est de von»,

— Vous vous trompez... en vérité.. ,

— Nous verrons, madame, tout à l'heure ce qu’en pensera M. de Uandisac; je l’enkuds qui descend...

Une contraction nerveuse agita tous ses traits, et sou visage se décomposa. Cette écriture vraiment, repri^elle avec un sourire .

PLAMEN

ment, le spectacle affligeant d’une maladie

incurable... c’est une existence bien austère

pour une personne si jeune...

M. de Landisac la regardait tout surpris de cet hommage inattendu.

— Madame, dis-je, ne prenez pas tant de

peine pour me louer, c’est inutile, et ma réso-

lution...

— Ah ! reprit-elle avec une sorte d’enjouement fébrile, vous ne m'empêcherez pas de dire ce que je pense. Il y a assez longtemps que je me contiens... Croyez-vous, Guillaume, quand mademoiselle Flamen laisse seul son vieil ami, le docteur Marsham, qui l’a si passionnément aimée, quand elle le sait errant de ville en ville, d’exil en exil, courbé sous le poids d’une vieillesse prématurée et de regrets inconsolables, quand, au lieu de courir vers lui, comme son cœur le lui conseille sans doute, >

FLAMEN

elle reste ici... pour vous... pour nous, veuxje dire, crovez-vous qu’elle ne nous fasse pas > la un sacrifice... que nous n'estimons pas à tout son prix?

— Madame !...

— Laissez-moi donc vous rendre justice entièrement, mademoiselle. Je suis sûre que la pensée du vieux docteur a plus d'une fois troublé votre tranquillité ici... Vous savez si bien ce que vous êtes pour lui!... Il vous a surabondamment prouvé sa tendresse, et bien qu’à vrai dire une si churmante personne ne puisse en conscience être tenue de rester toujours fidèle à un amant de cet âge...

— Vous calomniez Walter et moi-même, madame, m’écriai-je avec force. 11 a été mon ami, mon père!

— Lucie, songez-vous à ce que vous dites?...

FLAMEN . *34

— Mou Dieu ! Guy, je n'avais aucune mauvaise intention. Le docteur Walter a été le père de mademoiselle Flamen, je le veux bien, mais un père qui voulait l’épouser pourtant, et qui peut-être en avait le droit... N’est-ce pas là, mademoiselle, ce qui vous a décidée à le , quitter, à vous enfuir?

Il y avait dans ses paroles un si habile mélange de vérité et de mensonge que je n’ai su. que répondre.

— Vous vous étonnez de me trouver si bien

instruite; mais je m’intéresse à vous depuis longtemps déjà, mademoiselle, et je vous connais assez pour affirmer que votre vieille affec-

lion pour Walter Marsham lui aurait obtenu plus tôt le pardon de ses torts, — et quels torts ? près tout? aimer i>lu$ qu’on ne l’aime, - — si

un sentiment nùüveau...

232 , FLAMEN •'

Guillaume, qui s’appuyait tout pâle contre

un meuble, a relevé brusquement la tête.

— N’ajoutez pas un mot! m’écriai-je, oubliant tout pour protéger mon amour, car je .. sentais qu’elle allait lui porter malheur.

— Au fait, ma chère belle, reprit-elle, il vaut

mieux que vous fassiez vous-même votre déclaration. Guillaume, demandez à mademoi- . selle Flamen le nom de l’heureux rival <J U

docteur.

— Oui donc serait assez hardi pour dispu-

ter à Walter Marsham un cœur qui lui appar-

tient? a-t-il dit amèrement.

— Vous avez raison, m’écriai-je, puisant

du courage dans l’excès de ma 'souffrance.

Comparés à lui, tous les autres sont ingrats et

- lâches... Si Walter voyait celle qu’il aime ac-

cusée, raillée, outragée devant lui, il donnerait

pour la défendre, pour attester son innocence,

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jusqu’à la dernière goutte du sang de ses vei-

nés et jusqu’au dernier souffle de sa vie!

— C’est un bon procédé que tout homme d’honneur doit à la femme qu’il a compromise.

— Lucie, s’est écrié Guillaume avec le frémissement d’une colère qui se contenait à peine,

Flamen est ici chez moi, et je ne souffrirai pas

qu’on l’en fasse repentir.

— Oh ! oh !... Vous vous animez... Êtesvous donc si intéressé à l’innocence de mademoiselle? Vous verrez que tout à l’heure ce

sera moi qui serai obligée de me défendre !...

Je ne répondis à son insulte qu’en dépliant la lettre que je froissais dans mes mains crispées.

Elle m’a regardée avec un air d’audace et

de désespoir qui semblait* dire : Je sais bien

que je suis perdue, du moins je ne le serai pas seule... J’ai jeté dans l’âme de Guillaume des-

FL AM EN

soupçons que tous tes efforts ne déracineront pas. — Je lisais cela aussi clairement que si elle eût parlé, et je me suis arretée malgré moi à contempler ce visage d’une grâce si séduisante d’ordinaire et défiguré en ce moment par la haine. J’ai été saisie d’horreur... pour elle, d’abord, et aussi pour ce que j’allais faire : lui ressembler, agir en quelque sorte comme elle, nous arracher le cœur de Guillaume comme deux vautours qui se disputent une proie!...

Ah! Dieu du ciel, l’âme de Fiamen, tu l’as

faite trop haute pour qu’elle s'avilisse ainsi !... Dans un éclair de la pensée, j’ai senti qu’il me serait mille fois plus aisé de mourir de douleur que de vivre avec un tel mépris pour moi-

même.

Étonné de mon brusque silence, Guillaume m’interrogeait du regard. Je tenais la lettre ouverte dans mes mains, et, malgré tùule son

FLAMEN

énergie, le front de ma hautaine ennemie pâlissait sous l’angoisse.

— J’ai surpris, il y a quelques jours, dis-je

lentement en m’adressant à Guillaume, deux... imprudents qui braconnaient sur vos terres.

Ils mériteraient d’être châtiés; mais, a vrai dire, je me sens peu de courage pour faire des malheureux, et je cède ce rôle à madame, qui s’y entend à merveille.

Elle saisit la lettre que je lui tendais et la mit en mille morceaux.

Que je suis triste, Walter ! J’ai fait pourtant ce que je devais faire, strictement, et rien de plus. Quel droit avais-je de condamner cette femme? Mais il n’est pas vrai que les victoires de la conscience suffisent h rendre heureux; on n'y trouve même pas la paix, et le cœur se déchire dans l’ombre. Ceux qui accomplissent bravement leur devoir ne sont pas, crois-mci,

des épicuriens raffinés, savourant à l'écart un piaisir exquis et rare, comme l’assurent cer-

laines gens qui sans doute en parlent par ouï- . * * * dire. Je sais, moi, comme on souffre, comme

on lutte, comme on faiblit, comme on se relève pour retomber encore* Dis-moi donc au nom de quel principe* de quel impérieux idéal, l’âme se soumet à cette torture et prend plaisir à voir couler son sangî Qui lui en saura

gré? qu’attend-elle? sera-t L elle consolée un jour? A-t-elle une autre fin que son propre

bonheur ici-bas? Ces victoires si chèrement

achetées ne sont-elles que l’œuvre de la superstition ou du délire, ou bien sont-elles au

contraire la rançon de notre âme? J’a’i besoin

d’espérer, de me rattacher h quelque chose au

delà de cette vie, qui ne sera plus pour moi

que le deuil du bonheur entrevu. — Walter,

comprends-tu ma douleur? Guillaume m’aime.

7LAMEN =>37

et ii doute de moi. Pendant ces longs mois

que j’ai passés ici, sous ses yeux, je n’ai pas

su lui inspirer assez de foi pour qu’il ait nié- ' * * *

prisé lés accusations de cette femme.

Ce soir, je pleurais, et lui, désespéré, il

s’est mis a mes pieds, m’a juré qu il m’aimait, ■

qu’il n’aimait que moi, que toute parole de

moi lui était sacrée, qu’il n’aurait a l’avenir ni

crainte ni défiance. Q parlait avec une convietion si sincère, avec un repentir si tendre, il avait des paroles enflammées qui trouvaient si sûrement le chemin de mou cœur, que, désar-

mée, attendrie, heureuse de me laisser abuser, .

je lui ai tendu la main; j’ai repoussé toutes les pensées attristantes pour l’écouter, pour l’en- . tendre parler de son amour, pour le croire et

goûter dans cet instant rapide une félicité vrai- •

ment divine. Ahl Walter, qu’il est beau le .

bonheur qu’on donne! de quelle joie céleste.

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de quel orgueil on est saisie quand le regard de celui qu’on aime, chargé de prière etnl’amour, semble dire : « Tout en toi, pour toi et par toi! » Je m’oubliais h voir Guillaume heureux, et lui, m’entourant de ses bras, il m a attirée vers lui.

Walter vous aimait-il autant? a-t-il mur-

muré tout bas.

Je l’ai repoussé avec égarement...

; Ah ! je lui pardonne h ce pauvre cœur rongé par le doute et qui se flatte de guérir d’un mal qui ne guérit pas. Comment lui en voudrais-je de souffrir? Ne l’ai-je pas vu pleurer tout à l’heure? Ne l’ai-je pas vu pâlir tantôt, quand cette femme m’accusait? J’ai pitié £ * de lui, car je sais qu’il m’aime; mais, Walter, il doute de moi. Cette femme a calomnié notre vie laborieuse et pure. Comment le désabuser? Que lui dire? Ne sait-il pas

FLAMEN

toute la vérité d’ailleurs? S’il ne croit pas à mon innocence, comment croira-t-il à ma parole? Quelles autres preuves donner qui puissent le convaincre? Je ne me sens pas de courage contre le doute; quoi que je fasse, J1 y aura toujours dans ma vie passée des ombres

d’où surgiraient a toute heure de nouveaux

fantômes. Son amour et mes forces s’épuiseraient a lutter contre eux. Voir le regard de Guillaume, ce regard qui me contemplait tout à l’heure éperdu d’amour, le voir se glisser, méfiant et glacé, jusqu’au fond de ma conscience! — Non, attends-moi à Paris et prépare notre départ. Encore quelques jours, quelques heures peut-être, et j’irai te rejoindre; nous partirons ensemble, nous reprendrons notre vie d’autrefois. Et si parfois je pleure au souvenir de ce beau rêve si tôt évanoui, tu me pardonneras, tu ne t’offenseras pas de mes regrets ;

FLAlTKN ▲ WALTBE

La Haie-au-Lonp, novembre.

Notre pauyre malade s affaiblit a vue d’œil; il ne nous reste plus d’espoir ; le souille haletant qui dessèche ses lèvres pâles trahit l’effort

suprême d’une vie épuisée.

Elle a eu ce matin un long évanouissement;

j’ai cru que c’était la mort. Quand elle est re-

venue à elle, la mourante a vu mes larmes. —

ûoujpquoi pleu^rl m’a-t-elle dit doucement.

FLAMEN

Est-ce donc si triste de partir? Bien d’autres m'ont devancée, que je vais rc" > : ndre. Je sais où je vais, mon enfant; je connais celui qui m’appelle. Que de fois je l’ai suivi par la pensée dans les sentiers poudreux de la Galilée, où les femmes et les enfants se pressaient sur ses pas! Est-ce donc si triste d’aller à lui? Il y a des

instants, — les malades savent cela, — où

l’âme, presque dégagée de la terre, palpite sous , un souille inconnu et a comme une vue rapide de ce qui va venir.... Crois-moi, ce n’est pas l’horreur d’une nuit éternelle qu’elle entrevoit dans sa courte, vision, c’est une aurore, — l’aurore d’une vie nouvelle.

Elle s’est absorbée peu ù peu dans une sorte v de sommeil agité. Pendant qu’ejle dort, nous suivons sur son visage qui s’amincit et s’affaisse le progrès de la. mort; nous, n'osons parler, c’est à peine si nous osons respirer , de

FL AMEN

peur d’abréger en l’agitant cette vie qui ne se

mesure plus que par des secondes. Ah ! Walter, la mort apprend à vivre, et la douleur est sœur de la foi. Ne me plains pas : je soutire, mais je crois.

FLAMEN

Quatre heures du matin.

Elle s’est réveillée et a demandé de Tair. On a ouvert aussitôt les fenêtres et les rideaux. Elle a souri. — Avez-vous pensé, mon enfant, à envoyer un petit secours à la pauvre Madeleine qui est en couches? — Et quand je lui ai assuré que cette femme ne manquait de rien : ,

— Vous, mon Guillaume, a-t-elle dit tandis

que ses mains défaillantes cherchaient vaguement sur les couvertures celles de son neveu, qui s était penché vers elle, je vous bénis, mon cher enfant, cela vous portera bonheur. —

Elle s’est alors tournée vers moi : — Petite

Flamen, je vous ai connue tard, mais je vous

ai bien aimée!.,.

Ses yeux se sont levés vers le ciel, et ils ne

regarderont plus la terre.

FLAMEN

GUILLAUME À ALBERT

La Haie-au-Loup, novembre.

Ma pauvre tante a cessé de vivre hier matin, mon ami; elle s’eat éteinte sans souffrance, grâce à Dieu, qui nous a épargné l’horreur de l’agonie. Maintenant que tout est fini, je

me sens brisé, et a cette lassitude facile à comprendre s’ajoute un trouble d’âme que je ne

puis te cacher. Je rougis de mêler a mon deuil

les faiblesses de mon cœur; il y a la une sorte d’impiété dont les remords ne me préservent

FLAMEX

pas, tant il est vrai que dans les épreuves de la vie l’homme demeure tout entier avec ses passions, ses espérances et ses misères.

Je viens de passer la nuit de veillée funèbre

près de la pauvre morte; il m’eût semblé cruel

de livrer cette chère dépouille h l’indifférence

de quelques mercenaires. Je suis donc resté seul dans cette chambre, et j’ai longuement

contemplé ce visage transfiguré par l’austère majesté de la mort. Des cierges allumés l’entouraient, mais les vifs rayons de la lune, pé-

nétrant à travers les croisées, faisaient pâlir la

clarté des cierges et celle de la lampe voilée

près de laquelle j’étais assis. J’avais pris un

vieux volume de Pascal, et je m’efforçais de

lire. Soit lassitude physique après cette longue *■ . « maladie, soit défaillance de l’esprit produite

par des inquiétudes de toute sorte et mes luttes

vaines contre une passion absorbante, je ne'

pouvais trouver aucun sens aux mots qui pas-

saient devant mes yeux ; les caractères mêmes semblaient s’agiter et glisser d’une ligne à l’autre. Après d’inutiles efforts pour dominer cette espèce de vertige, j’ai pris le parti de fermer le livre, et j’ai essayé de me rappeler quelques-

unes des prières de ma jeunesse ; mais ma me-

moire confuse ne me les fournissait que par lambeaux. Il m’a semblé revoir ma mère dans l’attitude souffrante et recueillie qui lui était habituelle, alors qu’elle me faisait réciter avec elle ces prières maintenant oubliées. Tous les souvenirs de mon enfance se sont dressés a la fois : mon père, ma petite cousine Berthe, la pureté radieuse de mes jeunes années, la foi, l'enthousiasme, les premiers soupirs d’un cœur qui s’éveille, les luttes généreuses, les joies de la conscience après qu’elle a bien combattu, jusqu'il 1 heure où j’avais... mais quand donc

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avais-je cessé de croire? quand la pricre s'était-

elle éteinte sur mes lèvres?... J'ai revu dans

l'éclat d’une fête le regard brûlant de volupté qui me jeta éperdu dans l'ivresse des amours profanes. J'ai fait, Albert, en peu d'instants une de ces revues impitoyables comme il s'en rencontre peu dans la vie d'un homme, et, tu peux le croire, je me suis jugé sans faiblesse. Bien-

tôt pourtant mes idées sont devenues lourdes

et confuses, ma méditation s'est changée en

une 'rêverie pénible, où d’informes ébauches

de la pensée, des figures incomplètes et vagues

tournoyaient sans s’arrêter. En même temps

, * un affaissement étrange s’emparait de moi, mes

membres pesants, inertes, refusaient d’agir. Je

ne dormais pas cependant, car je me rappelle

que je regardais fixement la lumière vacillante d’un des cierges qui brûlait avec de petits pelillements qui seuls troublaient le silence so-

lennel. Par moments aussi, une grosse mouche

noire prenait lourdement son vol, et je suivais d’un regard machinal les grands cercles qu’elle décrivait avec un bourdonnement métallique et qui peu à peu se rétrécissaient autour des cierges. Elle finissait par s’y heurter brusquement, et s’arrêtait haletante pour repartir l’instant d’après. Je me rappelle l’irritation que me

causaient cette turbulence obstinée et l’impossibilité de remuer seulement la main pour l’écarter quand elle passait près de moi.

Je ne sais depuis combien de temps j’étais plongé dans cette torpeur qui ne me causait d’ailleurs aucune souffrance; c’était une impuissance d’agir, un repos excessif, dont je m’étonnais plus que je n’en étais effrayé, lorsqu’un soupir m’a fait tressaillir; j’ai essayé de soulever ma tête alourdie, mais je n’ai pu y

réussir, et bientôt une blanche ligure a passé

FLAMEN

près de moi et s’est penchée sur le lit funèbre :

je l’ai plutôt encore devinée que reconnue. Elle

pleurait; des sanglots étouffés agitaient sa poi- ' trine, et j’aurais voulu l’appeler par son nom, mais je ne pouvais ni agir ni parler. Elle s’est bientôt tournée de mon côté, et, marchant à pas légers, elle s’est arrêtée devant moi : j’avais fermé les yeux, mais en soulevant à demi ' les paupières, je voyais dans les plis de sa robe

blanche sa main languissamment allongée, et qui semblait diaphane sous les rayons de la lune. Elle a prolongé quelque temps cette contemplation muette, dont la douceur me pénétrait comme une flamme, puis elle s’est penchée; j’ai senti son souffle léger dans mes cheveux, et; — Albert! — elle a posé ses lèvres douce-

ment sur mon front en murmurant ces mots

. que j’ai distinctement entendus au milieu de .

ses larmes : Guillaume, pourquoi as-tu douté

F LA M EN

de moi? J’ai voulu la prendre dans mes bras,

l’attirer sur mon cœur : tous mes efforts se sont brisés contre l’inertie singulière qui paralysait mes mouvements. Mes yeux seuls, dilatés par l’amour et la douleur, ont pu l’avertir que je l’avais entendue. Elle a disparu aussitôt, sans que le moindre bruit ait trahi sa fuite. La chambre, inondée par un clair de lune d’une sérénité implacable, ne pouvait la cacher dans aucun de ses angles. — Était-ce Flamen ou bien un fantôme? Me suis-je endormi et n’ai-je point rêvé ? Mais j’entends encore sa voix bien-aimée qui a murmuré mon nom, je sens encore sur mon front la trace de ses lèvres et ses larmes chaudes. Ce baiser, — le premier, — est-ce la

pitié, est-ce l’amour quile lui ainspiré danscette

» f nuit consacrée au deuil? Je ne puis me défendre

de tristes pressentiments... Je viens de quitter

la chambre mortuaire, et je t’écris aux froides

FL AM EN

clartés de l’aube; au-dessus de ma tête, j’entends les ouvriers de la dernière heure qui ferment la bière et les coups assourdis du marteau... H me semble que c’est mon cœur qu’on enferme là.

FLAMEPi

lîôma jour, midi.

Je viens de rentrer seul après la triste cérémonie. Où est Flamen? Je ne r ai vue ce matin ni à l’église, ni au cimetière.^. Où peut-elle être? Je ne puis rester en paix : chaque bruit me fait frissonner; toute ombre que le vent promène autour de moi suspend les battements de mon cœur.

FL A ME N

Dix heures du soir.

Elle est partie, Albert... Ce baiser mouillé de pleurs, c elait un adieu; comment ne l’ai-je pas deviné?... Son cœur, si justement fier, n’a pu se consoler d’être méconnu ; c’est moi-même, misérable fou, qui ai consommé ma ruine...

Je maudis ma folie, je me maudis moi-même et ma vie . tout entière. Je maudis les femmes que j’ai aimées, puisqu’elles m’ont appris à douter de sa vertu, et plus que toutes les autres celle dont la bouche perfide a fait naître l’odieux soupçon...

FLAMEN

Elle est partie... Elle s’est évanouie, sans

presque laisser de traces, dans ce même rayon

de lune qui me l’avait montrée un soir étendue

sur la lande... Elle a emporté mon âme avec elle. Que faire maintenant?... Rester? partir?... Hélas! un secret pressentiment me le (lit, je ne la retrouverai pas...

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