FL AM EK UC
me semble fort exercée sur toute sorte de sujets.
— Mon expérience m’a appris ce que n’ignore pas votre naïveté, mademoiselle : c’est qu’après
tout, et pour dire clairement les choses, M. de Lan di sac ne serait pas pour vous un trop mauvais parti...
— C’est-à-dire que, selon vous, je manœu* vre en vue de me faire épouser?...
— Avouez que ce ne serait pas trop mal manœuvrer, a-t-elle dit en riant amèrement. — » Prenez garde cependant, M. de Landisac est homme après tout, il pourrait bien finir par être sensible à vos avances,... mais pas-asses pour vous donner son nom, songez-y... Les hommes de notre temps et de notre pays n’épousent pas les héroïnes de roman.
La colère bouillonnait en moi, une colère telle que je n’en avais jamais éprouvé de pareille;
FLAMEN
mon sang refluait au cœur, et mes lèvres trem-
Liaient. — Madame, dis-je d’une voix sourde,
vous vous oubliez!... M’outrager est indigne de vous!...
— Eh! mais, vous le prenez sur un ton bien
haut; aurais-je touché le point sensible?
— - Vous avez touché à mon honneur, ma-
dame, c’est ce que je ne permets pas...
Elle éclata de rire. — Voilà un bien grand
motet bien vide de sens,... l’honneur de ma-
demoiselle Flamen !... On n’a pas à le défendre,
mademoiselle, quand on ne l’expose pas...
Mais assez de phrases et de drame! J’y suis
d’ailleurs fort indifférente, je vous en préviens. .. Ce qui me touche davantage, ce qu’à mon tour je ne permets pas, c’est que vous menaciez mon bonheur!... Je saurai le défendre et vous démasquer. Oui, vous aimez Guillaume, je le sais, s’écria-t-elle avec emportement; vous avez
l'LAMBR
beau affecter de grands sentiments niais pour
couvrir votre faiblesse, je ne suis pas dupe, moi, et je devine vos -secrètes espérances... Tout
vous trahit, vos regards, votre voix, la manière
dont vous prononcez son nom, votre émotion, votre séjour ici, quand la plus simple prudence
aurait dû vous en éloigner... Me prenez-vous * * pour une enfant?... Mais votre pâleur même
vous trahit... Regardez-vous donc! vous êtes
plus blanche que votre robe... Qu’est-ce que cela, si ce n’est pas de l’amour!...
™ Et pourquoi me l’apprenez- vous? m’é- . ..
criai-je. Vous êtes bien imprudente, madame...
Quoi! j’aime, dites-vous?... .et vous espérez que je vais me sacrifier pour vous. . . pour vous, qui n avez été envers moi ni bonne ni juste, et qui, a cette heure même, m’offensez cruelle-
ment... Je ne vous dois rien, moi, et je nesais
en vérité pourquoi j’ immolerais ma vie pour cm-
KG
FLAMEN
bellir la vôtre. ..Eh bien! soit, j'aime !... je Ti-
gnorais, et vous me l’avez appris... Maintenant, madame, je peux vous perdre, et je le ferai...
Je tirai en frémissant la lettre, dont le souvenir m’était revenu tout à coup, et qui me semblait une arme légitime et vengeresse...
Éclairée violemment sur des sentiments que je
voulais me cacher h moi-meme, je h’éprouvais
ni hésitation ni remords à l’idée de dévoiler cette femme, d’écarter cet insolent obstacle;
toutes les pudeurs de mon âme offensée me
poussaient à assurer du même coup son châti-
ment et mon bonheur.
— Que vous désiriez m’écarter, mademoi-
selle, dit-elle, saisie d’une vague inquiétude, cela ne peut m’étonner;... mais il m’est permis de croire que vous vous exagérez un peu votre influence ici...
Je haussai les épaules, et, dépliant la lettre,
, JfLAMEN V?
je commençai à lire tout haut les premières
phrases. Je ne sais quoi d’effaré et de navrant passa dans son regard ; elle étendit une main brusque pour saisir le papier» mais je Je retins.
— Qu est-ce que cette lettre? dit-elle d’une
voix altérée malgré ses efforts pour paraître
calme. ,
. — Une lettre de dépit amoureux, il me sem.
ble...
— Et que pré tendez- vçus faire?,,. Cette lettre n’est point à moi,
— Oh 1 non mais elle est de von»,
— Vous vous trompez... en vérité.. ,
— Nous verrons, madame, tout à l'heure ce qu’en pensera M. de Uandisac; je l’enkuds qui descend...
Une contraction nerveuse agita tous ses traits, et sou visage se décomposa. Cette écriture vraiment, repri^elle avec un sourire .
PLAMEN
ment, le spectacle affligeant d’une maladie
incurable... c’est une existence bien austère
pour une personne si jeune...
M. de Landisac la regardait tout surpris de cet hommage inattendu.
— Madame, dis-je, ne prenez pas tant de
peine pour me louer, c’est inutile, et ma réso-
lution...
— Ah ! reprit-elle avec une sorte d’enjouement fébrile, vous ne m'empêcherez pas de dire ce que je pense. Il y a assez longtemps que je me contiens... Croyez-vous, Guillaume, quand mademoiselle Flamen laisse seul son vieil ami, le docteur Marsham, qui l’a si passionnément aimée, quand elle le sait errant de ville en ville, d’exil en exil, courbé sous le poids d’une vieillesse prématurée et de regrets inconsolables, quand, au lieu de courir vers lui, comme son cœur le lui conseille sans doute, >
FLAMEN
elle reste ici... pour vous... pour nous, veuxje dire, crovez-vous qu’elle ne nous fasse pas > la un sacrifice... que nous n'estimons pas à tout son prix?
— Madame !...
— Laissez-moi donc vous rendre justice entièrement, mademoiselle. Je suis sûre que la pensée du vieux docteur a plus d'une fois troublé votre tranquillité ici... Vous savez si bien ce que vous êtes pour lui!... Il vous a surabondamment prouvé sa tendresse, et bien qu’à vrai dire une si churmante personne ne puisse en conscience être tenue de rester toujours fidèle à un amant de cet âge...
— Vous calomniez Walter et moi-même, madame, m’écriai-je avec force. 11 a été mon ami, mon père!
— Lucie, songez-vous à ce que vous dites?...
FLAMEN . *34
— Mou Dieu ! Guy, je n'avais aucune mauvaise intention. Le docteur Walter a été le père de mademoiselle Flamen, je le veux bien, mais un père qui voulait l’épouser pourtant, et qui peut-être en avait le droit... N’est-ce pas là, mademoiselle, ce qui vous a décidée à le , quitter, à vous enfuir?
Il y avait dans ses paroles un si habile mélange de vérité et de mensonge que je n’ai su. que répondre.
— Vous vous étonnez de me trouver si bien
instruite; mais je m’intéresse à vous depuis longtemps déjà, mademoiselle, et je vous connais assez pour affirmer que votre vieille affec-
lion pour Walter Marsham lui aurait obtenu plus tôt le pardon de ses torts, — et quels torts ? près tout? aimer i>lu$ qu’on ne l’aime, - — si
un sentiment nùüveau...
232 , FLAMEN •'
Guillaume, qui s’appuyait tout pâle contre
un meuble, a relevé brusquement la tête.
— N’ajoutez pas un mot! m’écriai-je, oubliant tout pour protéger mon amour, car je .. sentais qu’elle allait lui porter malheur.
— Au fait, ma chère belle, reprit-elle, il vaut
mieux que vous fassiez vous-même votre déclaration. Guillaume, demandez à mademoi- . selle Flamen le nom de l’heureux rival <J U
docteur.
— Oui donc serait assez hardi pour dispu-
ter à Walter Marsham un cœur qui lui appar-
tient? a-t-il dit amèrement.
— Vous avez raison, m’écriai-je, puisant
du courage dans l’excès de ma 'souffrance.
Comparés à lui, tous les autres sont ingrats et
- lâches... Si Walter voyait celle qu’il aime ac-
cusée, raillée, outragée devant lui, il donnerait
pour la défendre, pour attester son innocence,
FLÀMEN
jusqu’à la dernière goutte du sang de ses vei-
nés et jusqu’au dernier souffle de sa vie!
— C’est un bon procédé que tout homme d’honneur doit à la femme qu’il a compromise.
— Lucie, s’est écrié Guillaume avec le frémissement d’une colère qui se contenait à peine,
Flamen est ici chez moi, et je ne souffrirai pas
qu’on l’en fasse repentir.
— Oh ! oh !... Vous vous animez... Êtesvous donc si intéressé à l’innocence de mademoiselle? Vous verrez que tout à l’heure ce
sera moi qui serai obligée de me défendre !...
Je ne répondis à son insulte qu’en dépliant la lettre que je froissais dans mes mains crispées.
Elle m’a regardée avec un air d’audace et
de désespoir qui semblait* dire : Je sais bien
que je suis perdue, du moins je ne le serai pas seule... J’ai jeté dans l’âme de Guillaume des-
FL AM EN
soupçons que tous tes efforts ne déracineront pas. — Je lisais cela aussi clairement que si elle eût parlé, et je me suis arretée malgré moi à contempler ce visage d’une grâce si séduisante d’ordinaire et défiguré en ce moment par la haine. J’ai été saisie d’horreur... pour elle, d’abord, et aussi pour ce que j’allais faire : lui ressembler, agir en quelque sorte comme elle, nous arracher le cœur de Guillaume comme deux vautours qui se disputent une proie!...
Ah! Dieu du ciel, l’âme de Fiamen, tu l’as
faite trop haute pour qu’elle s'avilisse ainsi !... Dans un éclair de la pensée, j’ai senti qu’il me serait mille fois plus aisé de mourir de douleur que de vivre avec un tel mépris pour moi-
même.
Étonné de mon brusque silence, Guillaume m’interrogeait du regard. Je tenais la lettre ouverte dans mes mains, et, malgré tùule son
FLAMEN
énergie, le front de ma hautaine ennemie pâlissait sous l’angoisse.
— J’ai surpris, il y a quelques jours, dis-je
lentement en m’adressant à Guillaume, deux... imprudents qui braconnaient sur vos terres.
Ils mériteraient d’être châtiés; mais, a vrai dire, je me sens peu de courage pour faire des malheureux, et je cède ce rôle à madame, qui s’y entend à merveille.
Elle saisit la lettre que je lui tendais et la mit en mille morceaux.
Que je suis triste, Walter ! J’ai fait pourtant ce que je devais faire, strictement, et rien de plus. Quel droit avais-je de condamner cette femme? Mais il n’est pas vrai que les victoires de la conscience suffisent h rendre heureux; on n'y trouve même pas la paix, et le cœur se déchire dans l’ombre. Ceux qui accomplissent bravement leur devoir ne sont pas, crois-mci,
des épicuriens raffinés, savourant à l'écart un piaisir exquis et rare, comme l’assurent cer-
laines gens qui sans doute en parlent par ouï- . * * * dire. Je sais, moi, comme on souffre, comme
on lutte, comme on faiblit, comme on se relève pour retomber encore* Dis-moi donc au nom de quel principe* de quel impérieux idéal, l’âme se soumet à cette torture et prend plaisir à voir couler son sangî Qui lui en saura
gré? qu’attend-elle? sera-t L elle consolée un jour? A-t-elle une autre fin que son propre
bonheur ici-bas? Ces victoires si chèrement
achetées ne sont-elles que l’œuvre de la superstition ou du délire, ou bien sont-elles au
contraire la rançon de notre âme? J’a’i besoin
d’espérer, de me rattacher h quelque chose au
delà de cette vie, qui ne sera plus pour moi
que le deuil du bonheur entrevu. — Walter,
comprends-tu ma douleur? Guillaume m’aime.
7LAMEN =>37
et ii doute de moi. Pendant ces longs mois
que j’ai passés ici, sous ses yeux, je n’ai pas
su lui inspirer assez de foi pour qu’il ait nié- ' * * *
prisé lés accusations de cette femme.
Ce soir, je pleurais, et lui, désespéré, il
s’est mis a mes pieds, m’a juré qu il m’aimait, ■
qu’il n’aimait que moi, que toute parole de
moi lui était sacrée, qu’il n’aurait a l’avenir ni
crainte ni défiance. Q parlait avec une convietion si sincère, avec un repentir si tendre, il avait des paroles enflammées qui trouvaient si sûrement le chemin de mou cœur, que, désar-
mée, attendrie, heureuse de me laisser abuser, .
je lui ai tendu la main; j’ai repoussé toutes les pensées attristantes pour l’écouter, pour l’en- . tendre parler de son amour, pour le croire et
goûter dans cet instant rapide une félicité vrai- •
ment divine. Ahl Walter, qu’il est beau le .
bonheur qu’on donne! de quelle joie céleste.
53S FLAMtïN
de quel orgueil on est saisie quand le regard de celui qu’on aime, chargé de prière etnl’amour, semble dire : « Tout en toi, pour toi et par toi! » Je m’oubliais h voir Guillaume heureux, et lui, m’entourant de ses bras, il m a attirée vers lui.
Walter vous aimait-il autant? a-t-il mur-
muré tout bas.
Je l’ai repoussé avec égarement...
; Ah ! je lui pardonne h ce pauvre cœur rongé par le doute et qui se flatte de guérir d’un mal qui ne guérit pas. Comment lui en voudrais-je de souffrir? Ne l’ai-je pas vu pleurer tout à l’heure? Ne l’ai-je pas vu pâlir tantôt, quand cette femme m’accusait? J’ai pitié £ * de lui, car je sais qu’il m’aime; mais, Walter, il doute de moi. Cette femme a calomnié notre vie laborieuse et pure. Comment le désabuser? Que lui dire? Ne sait-il pas
FLAMEN
toute la vérité d’ailleurs? S’il ne croit pas à mon innocence, comment croira-t-il à ma parole? Quelles autres preuves donner qui puissent le convaincre? Je ne me sens pas de courage contre le doute; quoi que je fasse, J1 y aura toujours dans ma vie passée des ombres
d’où surgiraient a toute heure de nouveaux
fantômes. Son amour et mes forces s’épuiseraient a lutter contre eux. Voir le regard de Guillaume, ce regard qui me contemplait tout à l’heure éperdu d’amour, le voir se glisser, méfiant et glacé, jusqu’au fond de ma conscience! — Non, attends-moi à Paris et prépare notre départ. Encore quelques jours, quelques heures peut-être, et j’irai te rejoindre; nous partirons ensemble, nous reprendrons notre vie d’autrefois. Et si parfois je pleure au souvenir de ce beau rêve si tôt évanoui, tu me pardonneras, tu ne t’offenseras pas de mes regrets ;
FLAlTKN ▲ WALTBE
La Haie-au-Lonp, novembre.
Notre pauyre malade s affaiblit a vue d’œil; il ne nous reste plus d’espoir ; le souille haletant qui dessèche ses lèvres pâles trahit l’effort
suprême d’une vie épuisée.
Elle a eu ce matin un long évanouissement;
j’ai cru que c’était la mort. Quand elle est re-
venue à elle, la mourante a vu mes larmes. —
ûoujpquoi pleu^rl m’a-t-elle dit doucement.
FLAMEN
Est-ce donc si triste de partir? Bien d’autres m'ont devancée, que je vais rc" > : ndre. Je sais où je vais, mon enfant; je connais celui qui m’appelle. Que de fois je l’ai suivi par la pensée dans les sentiers poudreux de la Galilée, où les femmes et les enfants se pressaient sur ses pas! Est-ce donc si triste d’aller à lui? Il y a des
instants, — les malades savent cela, — où
l’âme, presque dégagée de la terre, palpite sous , un souille inconnu et a comme une vue rapide de ce qui va venir.... Crois-moi, ce n’est pas l’horreur d’une nuit éternelle qu’elle entrevoit dans sa courte, vision, c’est une aurore, — l’aurore d’une vie nouvelle.
Elle s’est absorbée peu ù peu dans une sorte v de sommeil agité. Pendant qu’ejle dort, nous suivons sur son visage qui s’amincit et s’affaisse le progrès de la. mort; nous, n'osons parler, c’est à peine si nous osons respirer , de
FL AMEN
peur d’abréger en l’agitant cette vie qui ne se
mesure plus que par des secondes. Ah ! Walter, la mort apprend à vivre, et la douleur est sœur de la foi. Ne me plains pas : je soutire, mais je crois.
FLAMEN
Quatre heures du matin.
Elle s’est réveillée et a demandé de Tair. On a ouvert aussitôt les fenêtres et les rideaux. Elle a souri. — Avez-vous pensé, mon enfant, à envoyer un petit secours à la pauvre Madeleine qui est en couches? — Et quand je lui ai assuré que cette femme ne manquait de rien : ,
— Vous, mon Guillaume, a-t-elle dit tandis
que ses mains défaillantes cherchaient vaguement sur les couvertures celles de son neveu, qui s était penché vers elle, je vous bénis, mon cher enfant, cela vous portera bonheur. —
Elle s’est alors tournée vers moi : — Petite
Flamen, je vous ai connue tard, mais je vous
ai bien aimée!.,.
Ses yeux se sont levés vers le ciel, et ils ne
regarderont plus la terre.
FLAMEN
GUILLAUME À ALBERT
La Haie-au-Loup, novembre.
Ma pauvre tante a cessé de vivre hier matin, mon ami; elle s’eat éteinte sans souffrance, grâce à Dieu, qui nous a épargné l’horreur de l’agonie. Maintenant que tout est fini, je
me sens brisé, et a cette lassitude facile à comprendre s’ajoute un trouble d’âme que je ne
puis te cacher. Je rougis de mêler a mon deuil
les faiblesses de mon cœur; il y a la une sorte d’impiété dont les remords ne me préservent
FLAMEX
pas, tant il est vrai que dans les épreuves de la vie l’homme demeure tout entier avec ses passions, ses espérances et ses misères.
Je viens de passer la nuit de veillée funèbre
près de la pauvre morte; il m’eût semblé cruel
de livrer cette chère dépouille h l’indifférence
de quelques mercenaires. Je suis donc resté seul dans cette chambre, et j’ai longuement
contemplé ce visage transfiguré par l’austère majesté de la mort. Des cierges allumés l’entouraient, mais les vifs rayons de la lune, pé-
nétrant à travers les croisées, faisaient pâlir la
clarté des cierges et celle de la lampe voilée
près de laquelle j’étais assis. J’avais pris un
vieux volume de Pascal, et je m’efforçais de
lire. Soit lassitude physique après cette longue *■ . « maladie, soit défaillance de l’esprit produite
par des inquiétudes de toute sorte et mes luttes
vaines contre une passion absorbante, je ne'
pouvais trouver aucun sens aux mots qui pas-
saient devant mes yeux ; les caractères mêmes semblaient s’agiter et glisser d’une ligne à l’autre. Après d’inutiles efforts pour dominer cette espèce de vertige, j’ai pris le parti de fermer le livre, et j’ai essayé de me rappeler quelques-
unes des prières de ma jeunesse ; mais ma me-
moire confuse ne me les fournissait que par lambeaux. Il m’a semblé revoir ma mère dans l’attitude souffrante et recueillie qui lui était habituelle, alors qu’elle me faisait réciter avec elle ces prières maintenant oubliées. Tous les souvenirs de mon enfance se sont dressés a la fois : mon père, ma petite cousine Berthe, la pureté radieuse de mes jeunes années, la foi, l'enthousiasme, les premiers soupirs d’un cœur qui s’éveille, les luttes généreuses, les joies de la conscience après qu’elle a bien combattu, jusqu'il 1 heure où j’avais... mais quand donc
FL AM EN ‘ *49
avais-je cessé de croire? quand la pricre s'était-
elle éteinte sur mes lèvres?... J'ai revu dans
l'éclat d’une fête le regard brûlant de volupté qui me jeta éperdu dans l'ivresse des amours profanes. J'ai fait, Albert, en peu d'instants une de ces revues impitoyables comme il s'en rencontre peu dans la vie d'un homme, et, tu peux le croire, je me suis jugé sans faiblesse. Bien-
tôt pourtant mes idées sont devenues lourdes
et confuses, ma méditation s'est changée en
une 'rêverie pénible, où d’informes ébauches
de la pensée, des figures incomplètes et vagues
tournoyaient sans s’arrêter. En même temps
, * un affaissement étrange s’emparait de moi, mes
membres pesants, inertes, refusaient d’agir. Je
ne dormais pas cependant, car je me rappelle
que je regardais fixement la lumière vacillante d’un des cierges qui brûlait avec de petits pelillements qui seuls troublaient le silence so-
lennel. Par moments aussi, une grosse mouche
noire prenait lourdement son vol, et je suivais d’un regard machinal les grands cercles qu’elle décrivait avec un bourdonnement métallique et qui peu à peu se rétrécissaient autour des cierges. Elle finissait par s’y heurter brusquement, et s’arrêtait haletante pour repartir l’instant d’après. Je me rappelle l’irritation que me
causaient cette turbulence obstinée et l’impossibilité de remuer seulement la main pour l’écarter quand elle passait près de moi.
Je ne sais depuis combien de temps j’étais plongé dans cette torpeur qui ne me causait d’ailleurs aucune souffrance; c’était une impuissance d’agir, un repos excessif, dont je m’étonnais plus que je n’en étais effrayé, lorsqu’un soupir m’a fait tressaillir; j’ai essayé de soulever ma tête alourdie, mais je n’ai pu y
réussir, et bientôt une blanche ligure a passé
FLAMEN
près de moi et s’est penchée sur le lit funèbre :
je l’ai plutôt encore devinée que reconnue. Elle
pleurait; des sanglots étouffés agitaient sa poi- ' trine, et j’aurais voulu l’appeler par son nom, mais je ne pouvais ni agir ni parler. Elle s’est bientôt tournée de mon côté, et, marchant à pas légers, elle s’est arrêtée devant moi : j’avais fermé les yeux, mais en soulevant à demi ' les paupières, je voyais dans les plis de sa robe
blanche sa main languissamment allongée, et qui semblait diaphane sous les rayons de la lune. Elle a prolongé quelque temps cette contemplation muette, dont la douceur me pénétrait comme une flamme, puis elle s’est penchée; j’ai senti son souffle léger dans mes cheveux, et; — Albert! — elle a posé ses lèvres douce-
ment sur mon front en murmurant ces mots
. que j’ai distinctement entendus au milieu de .
ses larmes : Guillaume, pourquoi as-tu douté
F LA M EN
de moi? J’ai voulu la prendre dans mes bras,
l’attirer sur mon cœur : tous mes efforts se sont brisés contre l’inertie singulière qui paralysait mes mouvements. Mes yeux seuls, dilatés par l’amour et la douleur, ont pu l’avertir que je l’avais entendue. Elle a disparu aussitôt, sans que le moindre bruit ait trahi sa fuite. La chambre, inondée par un clair de lune d’une sérénité implacable, ne pouvait la cacher dans aucun de ses angles. — Était-ce Flamen ou bien un fantôme? Me suis-je endormi et n’ai-je point rêvé ? Mais j’entends encore sa voix bien-aimée qui a murmuré mon nom, je sens encore sur mon front la trace de ses lèvres et ses larmes chaudes. Ce baiser, — le premier, — est-ce la
pitié, est-ce l’amour quile lui ainspiré danscette
» f nuit consacrée au deuil? Je ne puis me défendre
de tristes pressentiments... Je viens de quitter
la chambre mortuaire, et je t’écris aux froides
FL AM EN
clartés de l’aube; au-dessus de ma tête, j’entends les ouvriers de la dernière heure qui ferment la bière et les coups assourdis du marteau... H me semble que c’est mon cœur qu’on enferme là.
FLAMEPi
lîôma jour, midi.
Je viens de rentrer seul après la triste cérémonie. Où est Flamen? Je ne r ai vue ce matin ni à l’église, ni au cimetière.^. Où peut-elle être? Je ne puis rester en paix : chaque bruit me fait frissonner; toute ombre que le vent promène autour de moi suspend les battements de mon cœur.
FL A ME N
Dix heures du soir.
Elle est partie, Albert... Ce baiser mouillé de pleurs, c elait un adieu; comment ne l’ai-je pas deviné?... Son cœur, si justement fier, n’a pu se consoler d’être méconnu ; c’est moi-même, misérable fou, qui ai consommé ma ruine...
Je maudis ma folie, je me maudis moi-même et ma vie . tout entière. Je maudis les femmes que j’ai aimées, puisqu’elles m’ont appris à douter de sa vertu, et plus que toutes les autres celle dont la bouche perfide a fait naître l’odieux soupçon...
FLAMEN
Elle est partie... Elle s’est évanouie, sans
presque laisser de traces, dans ce même rayon
de lune qui me l’avait montrée un soir étendue
sur la lande... Elle a emporté mon âme avec elle. Que faire maintenant?... Rester? partir?... Hélas! un secret pressentiment me le (lit, je ne la retrouverai pas...
vV*