‹ Flamen par l'auteur du Péché de MadeléineChapitre 3 sur 10 · F LAME N A WALT LP · texte numérisé non relu

F LAME N A WALT LP

Ne t’inquiète pas de moi, ne me cherche pas, ne me maudis pas; tu recevras bientôt de mes nouvelles et l’explication de ma conduite. » Ces mots que j’ai laisses pour toi en partant, tu les as lus, n’est-ce pas?- Je n’ose songer a ce que tu as dû penser, à ce que tu as dû souffrir. Écoute-moi, Walter, sois patient; il faut que lu connaisses enfin le fond de ma conscience, et si je t’ai quitté, c’est pour te faire librement celte confession.

Que je t’aime, lu n’en peux douter; je ne

connais que toi au monde, lu as été ma provl-

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dence visible, et si loin que je remonte dans le passé, je ne rencontre a toutes les heures de ma vie que ton regard attentif à me suivre et a veiller sur moi. Je devais avoir un peu moins, de trois ans, m’as-lu dit, lorsqu’un jour, dans une de tes explorations scientiliques, le hasard t’amena au seuil du désert, dans une oasis envahie par des bandes du Maroc. Tout avait été pillé, saccagé, brûlé; la tribu avait fui devant la razzia, et ce. fut parmi des ruines, dans les bras de ma mère mortellement atteinte et dont le dernier regard t’implorait pour moi, que tu me trouvas, effrayée et sauvage. Je n’avais plus de famille ni de patrie, pas meme un nom, et je te repoussais en pleurant, en balbutiant des syllabes inconnues. Dans la nuit de mes souvenirs, je crois te voir encore courbé et creusant le sable embrasé ou ma mère repose grâce à loi, sous un amas de pierres moins

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lourd peut-être que ne le fut pour elle le poids de sa courte vie. Je ne sais si j’ai rêvé ou si

réellement je me souviens d’avoir vu son jeune

visage, recouvert du pan de son voile blanc,

disparaître peu a peu sous le sable comme la

neige qui fond aux rayons du soleil.

Tu m’emportas dans tes bras, et depuis ma vie a été l’ombre de la tienne : tu m’as élevée avec amour, prélevant, pour me les consacrer, plusieurs heures chaque jour sur tes graves études, pour lesquelles tu t’étais jusqu’alors si fortement et uniquement passionné; tu m’as appris à voir, à penser : comment oublierai-je cela ? Jamais tout ce que je te dois n’a été plus présent a mon esprit que dans ces derniers mois de crise, qu’en ce moment surtout où pourtant je suis si coupable envers toi.

C’est toi qui m’as révélé la magnificence du monde qui nous entoure, de bonne heure tu

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m’as enseigné à lire dans le livre immense, a reconnaître dans l’harmonie des choses lame . divine de qui tout procède. Les régions les plus hautes de la métaphysique, dont tu as fait ton glorieux domaine, je les ai abordées a ta suite; encouragée par toi, j’ai osé regarder en face les plus graves problèmes que se pose l’ame humaine. Tu sais avec quel orgueil et quel enthousiasme je me suis efforcée de devenir ton disciple! Je m’enivrais de ta gloire, heureuse de t’aimer quand tous t’admiraient.

Je me croyais ta fille; aussi je fus littéralement terrifiée quand, il y a quelques années,

lu m’appris le mystère de mon origine : n’être rien pour toi quand je m’étais flattée que tu étais mon bien, mon royaume, sur lequel j’avais droit souverain ! Je vécus plusieurs jours dans une véritable exaltation de désespoir; puis il me vint tout a coup une idée singulière :

FLAMEN

je résolus de devenir ta femme, afin d’être assurée de ne te quitter jamais. Je me rappelle ton étonnement lorsque je te fis part de cette résolution : tu commenças par sourire et par railler doucement cette profonde combinaison . d’une cervelle de quatorze ans; tu me représentas que j étais trop jeune pour disposer de ma vie, que tu étais presque un vieillard a côté de moi ; tu m’avouas humblement que tu n’avais jamais songé à plaire et que lu craignais de ne savoir pas rendre une jeune femme heureuse, que j’aurais dans tes études favorites d’austères rivales, dont je ne soupçonnais pas la tyrannie ; puis, comme tu ne réussissais qu’à me faire pleurer sans m’ébranler, tu m’embrassas avec tendresse. — Eh bien! soit, me dis-tu; nous verrons à ta majorité; d’ici-là, n’en parlons plus.

Il n’en fut plus question, en effet, et je me

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calmai sur cette vague promesse. Nous reprîmes avec ardeur nos habitudes studieuses ; tu étais alors engagé dans ta grande querelle avec les écoles matérialistes allemandes, qui t’accusaient de timidité et te reprochaient de t’attarder dans une sorte d’idéalisme nuageux. Je m’associai à tes émotions, presque à la lutte, écrivant sous ta dictée, résumant, faisant des recherches, mille fois plus ardente que toi dans la polémique, plus fière dans le succès. C’est à l’issue de cette longue querelle, qui dura ■ plusieurs années, que tu projetas un voyage vers l’Asie : les vieilles théogonies de l’Inde t’attiraient; moi, je frémissais de joie h la seule pensée de ces régions nouvelles.

Un matin j’étais près de toi, sur le banc de

la terrasse, et nous parlions de ce projet favori. Déjà je te devançais à travers les contrées embaumées du Lahore et sur les bords du fleuve

FLAMEN

sacré, près de l’antique Bahar, berceau vénéré

du prophète. Un flot de poésie jaillissait pour

moi de cette terre lointaine et des noms

mêmes, lumineux et sonores : je nageais dans les éblouissants rayons du soleil de l’Inde, quand tout à coup il se fit dans mon esprit comme une nuit. Je ne sais quel froid subit,

quel désenchantement s’abattirent sur moi;

je me sentis terrassée par un inexplicable dégoût de tout ce qui m’avait charmée jusqu’alors. Comme l’apôtre sur la route de Damas, je roulai dans la poussière, et je me dis : « A quoi bon? Que nous reviendra-t-il de tant d’efforts? Où allons-nous? Arriverons- nous jamais? Quoi! peser dans sa main la poussière du passé, poursuivre sans relâche l’insondable ' mystère des origines et de la vie, s’efforcer de saisir les lois de l’éternelle nature, adorer, sans la connaître jamais, la pensée qui circule

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et s’écoule dans l’univers, est-ce là tout le bonheur? Des générations éteintes sur lesquelles monte le flot incessant des générations nouvelles, des systèmes évanouis un jour qui renaissent le lendemain , d’ambitieux espoirs toujours trompés, un cercle fatal dans lequel tourne et se meut l’humanité sans avancer jamais, est-ce Pa toute la vie? » La profonde ina-

nité de nos efforts, la vanité de ce que nous appelons savoir, me remplirent d’amertume et de tristesse. Nul ne peut comprendre ce que j’ai souffert ce jour-là et depuis, s’il ne l’a luimême éprouvé. Plus d’une fois je me suis dit : « Heureux ceux qui vivent sans penser, prenant le pain de chaque jour sans se demander d’où • vient la sève des plantes, la vie qui fait battre n^s cœurs! »

J’essayai de me distraire, je n’y pus réussir, et après plusieurs semaines de luttes vaines je

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résolus de me confier à toi. 0 misère? nous avions cessé de nous comprendre. — Tu rêves trop, me disais-tu; travaille, enfant, étudie, apprends. Le bonheur est là. — Je t’écoutais, mais je ne te croyais plus : j’aurais voulu ou-

blier plutôt et m’enfuir d’un seul élan dans je ne sais quelles régions sereines, vers un être que je ne pouvais définir et que je cherchais

éperdument. L’univers me semblait une prison

les mondes groupés près des mondes, les espaces infinis succédant aux espaces, tout ce qui est ou peut être me semblait trop étroit. Comme un oiseau captif, je me heurtais aux

murs de ma prison, et pourtant en moi, autour

de moi, le vide était partout.

Te souviens-tu d’une visite que nous fîmes,

il y a quelques mois, dans une usine célèbre,, aux environs de Manchester? 11 y a là d’iininenses ateliers où de bruyantes machines s’a

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gitent, broient, travaillent sans trêve; les lanières s’en tre-croi sent en fouettant l’air avec des sifflements aigus; les marteaux s’élèvent et s’abaissent avec une effrayante régularité; des instruments étranges saisissent la matière, la tordent ou la transforment de mille façons; toutes ces forces énormes, déchaînées par la main de l’homme et dociles pourtant h sa volonté, ont en elles quelque chose d’inconscient et de terrible. Nous nous arrêtâmes muets., étonnés, devant cette activité formidable et indifférente. 11 y avait surtout une scie gigantesque que je regardais agir avec une sorte d’horreur : dressée dans toute f>a hauteur, elle mordait par la cime un chêne abattu devant elle et qu’une force invisible poussait irrésisîiblement en avant. A mesure que l’arbre glissait, la scie impitoyable faisait son œuvre, elle pénétrait au cœur du chêne, qui gémissait sous

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la morsure; pourtant il avançait toujours.

Rien ne troublait la marche fatale de l’un, rien n’arrêtait la dent cruelle de l’autre, et quand l’horrible scie atteignait les racines, un autre arbre se trouvait là qui remplaçait le premier. Je ne pouvais détacher mes yeux de ce spectacle. N’est-ce pas ainsi que nous passons tous,, courbés sous la dent acérée qui minute par minute dévore nos jours, sans que nos cris et nos sanglots fléchissent jamais l’impitoyable .fatalité? Nous nous sentons disparaître, malgré nos efforts, dans le gouffre inconnu où d’autres nous ont précédés, où d’autrçs I nous suivront, sans savoir quelle main nous pousse et vers quel but nous marchons.

Je m’arrachai pourtant à ce spectacle, et j’allai m’asseoir au dehors sur un tronc d’arbre renversé. Je levai la tète : au-dessus de moi, effleurant presque les hautes cheminées.

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se balançait une lourde vapeur noire; le vent ne pouvait ni soulever, ni disperser ses ondes épaisses : elle flottait comme un navire à l’ancre, sans jamais s’écarter; mais au delà... au delà le ciel pur resplendissait; mon regard s’enfonça ardemment dans ses profondeurs lumineuses, il sonda en vain l’éther impénétrable. — 11 n’y a donc rien là! pensai-je amèrement. Belles solitudes, vous restez muettes, sans vie! Trompeuse image de l’ii)fini, est-ce vous qui avez jeté en nous ces désirs que rien ne peut combler?

* — Où donc est ton Dieu, et • qu’est-il? te disais-je en marchant lentement à tes côtés.

Est-ce Dieu, cette âme obscure et fatale qui

n’aime ni ne connaît, cette force aveugle qui

crée les êtres et les dévore? Ce Dieu me fait

pour : je l’ignore et je le hais. — Qu’importe,

s’il est la vérité? me dis-tu. Et toi-même.

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qu’es-tu dans l’univers? Un atome égaré de la substance infinie, une vibration passagère de la pensée divine. Connais donc et accepte ton glorieux néant. Espères-tu troubler par les .pleurs d’un enfant le concert du mystérieux *. cosmos? C’est ta loi de souffrir, comme c’est * ta loi de mourir.. A quoi bon se plaindre?

Garde le silence et adore l’infinie beauté, l’infinie grandeur, la pensée créatrice qui répand . à flots à travers ie temps et l’espace l’ordre et la vie.

Je ne savais que répondre; mais de sourdes •- protestations s’élevaient au fond de mon cœur. Adorer, n’est-ce pas se prosterner dans l’amour? Et cet objet éternel d’amour, ce Dieu vivant qui écoute et connaît, devant qui peut se répandre le cœur avec les larmes, où est-il?

C’est lui que je cherche. La vérité doit nous suffire, disais-tu; mais cette vérité, qui m’as-

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sure qu’elle soit ici plutôt que la ? Erreur pour

erreur, j’aime mieux celle qui fait vivre. Je ne

suis pas un savant, moi, ni un héros ; je ne tiens

pas h me faire honneur- d’un vain stoïcisme.

Je veux vivre; la vie, c’est la loi, c’est mon

droit. Il y a en moi un désir d’aimer qui ne

trouve rien à sa mesure. Ne rencontrerai-je

jamais l’être digne de ce culte que je veux lui

vouer? N’y a-t-il donc rien d’inconnu qui doive m’être révélé un jour? N’y a-t-il rien de plus beau, de plus grand que ce qui est?

Je ne puis que traduire en désordre, cher

Walter, ces agitations, ces attentes sans espoir. Hélas! la crise qui bouleversait ma rai- , son atteignait au delà. Je ne sais comment il s’était fait qu’après avoir paru oublier, pendant plusieurs années, notre projet de mariage, tu avais commencé un jour à me plaisanter à ce sujet: puis celte amicale plaisanterie était de-

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venue une habitude. Enfin tu en étais arrivé h parler de ce mariage sérieusement, familièrement, comme d’un de ces projets a longs termes qui n’inspirent ni impatience ni souci;

, mais, par une évolution bizarre, à mesure que tu t’attachais à cette pensée, j’y devenais, moi, de jour en jour plus insensible ; mes préoccupations étaient ailleurs, et je ne remarquais même pas que ton affection prenait, à ton insu peut-être, un accent plus ému, plus réservé, qui eût dû m’avertir. Je m’en aperçus* le jour

de ma fête, lorsqu’en m’embrassant tu me dis : — Voici le premier jour de l’année qui verra notre mariage;... y songes -tu quelquefois,

A partir de ce moment, j’y songeai souvent, avec un effroi toujours croissant; je t’aimais

bien pourtant : tu étais, tu es toujours mon unique affection en ce monde ; mais dans l’état

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de malaise, de doute où je me trouvais, tout engagement me causait une insurmontable épouvante. Ce qui me semblait autrefois la première condition du bonheur, — le calme, l’absence de changement, — m’était devenu un supplice : l’immobilité me faisait peur.

Si j’insiste autant, cher Walter, ce n’est ni pour me complaire dans l’analyse de subtiles sensations, ni pour t’émouvoir par- le tableau d’une souffrance exceptionnelle. 11 se peut que

ces défaillances, ces aspirations soient l’inva- '

riable histoire de tous ceux qui ont vécu; mais puisqu'elles m’ont réduite à un tel état que j’ai préféré me séparer de toi plutôt que de les subir, je dois te faire, il me semble, un entier et sincère aveu : tu m’éclaireras, tu me jugeras. Lis bien dans ma conscience, je te l’ouvre sans réserve ; plût au ciel que je l’eusse osé plus tôt! Ta sécurité m’en ôtait le courage.

Plusieurs fois j’essayai de t’exposer mes inquiétudes ; mais tu raillais doucement ce que tu appelais mes enfantillages. — • Ne m’aimestu pas? disais-tu. Laisse donc là tes chimères : nous serons heureux.

Pourquoi donc n’étais-je point heureuse déjà? Que me manquait-il?...

Ce fut un soir, pendant que tu travaillais, courbé sur tes cahiers, au milieu de livres et de cartes amoncelées, tandis que la lumière de la lampe concentrée par Tabat-jour frappait ton visage déjà marqué de quelques rides, et en faisait ressortir les traits avec une vigueur qui les a gravés pour toujours dans mon souvenir, ce fut ce jour-là que la tentation de m’enfuir me vint pour la première fois. Je l’accueillis d’abord comme une de ces vaines rêveries dont s’amusent les malades, sans vo-

lonté de les réaliser jamais ; puis je m’en em-

FL AMEN

parai bientôt si ardemment, j’en mesurai si vivement les conséquences, je trouvai un si cruel apaisement dans l’idée de mon éloignement, c’est-à-dire d’une trêve dans mes anxiétés, que je dus me lever et sortir pour cacher mon trouble. Je me réfugiai dans ma chambre, j’ouvris la fenêtre : les arbres, la terre, les coteaux de la Rance étaient couverts de neige ; la lune s’élevait lentement dans un ciel pâle. Cette rivière silencieuse qui semblait frissonner dans son sommeil, ce calme, la vive fraîcheur de l’air, ces lointains vagues qu’agrandit encore la nuit, produisirent en moi un effet opposé h celui que j’attendais : un flot de vie jaillit des profondeurs de mon être et m’emporta frémissante, ravie, jusqu’à ce beau

ciel étoilé qui semblait s’élever toujours en

m’attirant à lui; une sensation délicieuse de

liberté, d’immensité, s’empara de moi. Puis,

FLAMEN

songeant que je n’avai^pas quitté la terre, que

j’étais encore dans notre étroite maison de la

Saudraie, je me jetai sur mon lit, et je pleurai amèrement. Notre douce vie commune, notre mariage, me semblaient une intolérable captivité. Aie pitié de cette folie, Walter, car en vérité j’étais bien malade. Je sentais que je ne serais pas heureuse, et qu’à ce prix même je n’assurerais pas ton bonheur. D’impuissantes prières agitaient mes lèvres ; mais comme ces esprits de ténèbres dont parle l’Écriture, qui errent dans la nuit sans trouver le repos, ma prière flottait incertaine, cherchant dans le désert des cieux l’objet divin qu’elle ne rencontrait pas. H me venait par instants de nobles inspirations de sacrifice, de dévouement, qui séchaient tout à coup les larmes dans mes yeux; mais je ne sais quoi riait en moi et ne voulait pas être dupe de ces beaux

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sentiments. — Tu n'as qu’une vie, disait le railleur enfoui dans ma conscience, une lon- • gue vie selon les apparences : si tu l’immoles, qui le dédommagera? Où chercheras-tu ta récompense?

Je me levai incertaine, j’ouvris la porte de ton cabinet et m’arrêtai sur le seuil; toi, tu ne levas même pas la tête ; tu étais encore courbé, attentif, sur tes livres. La lumière de la lampe glissait sur ton front et éclairait du même rayon les mêmes plis que j’avais déjà remarqués. Pendant ce temps, si rempli pour moi, — une heure ou un siècle, — rien en toi n’avait changé; c’était l’image de l'immobilité que je redoutais. Je me retirai sans être entendue. Par ma fenêtre restée ouverte, la lune projetait jusqu’à mon lit un grand sillon lumineux; j’aspirai l’air, et plongeant mes regards séduits sur l’horizon inondé de* molles clartés,

FLAMEN

rinstinct du désert se réveilla en moi, tout mon sang nomade bondit dans mes veines. Je m’enveloppai d’une mante, je descendis rapidement; la porte extérieure se referma sans bruit, j’étais seule et libre.

FLAMEIi

GUILLAUME A ALBERT

Là Ilaie-au-Loup, mars.

J’ai peur, mon ami, que mademoiselle Flamen (tu me permettras à l’avenir de dire tout simplement Flamen : c’est plus court, et de toi à moi cela n’a pas de conséquence), j’ai peur, dis-je, qu’elle ne soit parfaite : or le plus grand défaut d’une femme selon moi, c’est de n’en point avoir. Je cherche donc de tous mes yeux... S’il y a au monde un étonnement dont on ait peine à revenir, c’est assuré-

FLAMEN

ment de rencontrer une collection de grâces chastes et de vertus dans une belle fdle trouvée au coin d’un bois, un beau soir, dans des circonstances aussi suspectes que romanesques. Qui pouvait s’attendre à cela? En y réfléchissant bien, c’est tout simplement impossible : elle a, sans nul doute, quelque tache secrète, quelque mauvaise action à se reprocher, qui l’ont jetée ainsi en dehors de toute

voie et de toute raison ; mais j’ai beau me creuser la tête, je n’imagine rien, et je ne puis m’empêcher de l’admirer sans scrupule dans sa grâce ingénue. Elle est, je crois, la proie d’absorbantes pensées : remords, craintes ou regrets! Voila ce qu’il faut découvrir. Je lui ai remis, il y a deux jours, une lettre datée de Londres; elle l’a prise d’une main tremblante, sans songer même à me remercier, et elle s’est sauvée dans sa

FLAMEN

chambre. Le soir elle avait les yeux fatigués, les joues rougies par les larmes. Nous n’avons pas osé l’interroger, et dès le lendemain elle avait repris son calme et cette physio--' nomie à part, mélange singulier de jeunesse et de gravité, de timidité et de fierté, qui fait que les yeux ne peuvent se détacher:

d’elle, et qu’on reste des heures à rêver en la regardant, comme Œdipe devant le sphinx. .

FLAMEN

WALTER A FLAMEN

La Saudraie, mars.

Qui m’eût dit, quand je t’emportais tout en-: fantdans mes bras et que je t’élevais avec tant d’amour, que tu me quitterais ainsi un jour, sans me faire pressentir même le coup que tu me réservais? Qui m’eût dit que tu me cacherais le lieu même de ta retraite, afin de te soustraire plus aisément à la tyrannie de mon amour? Qui m’eût dit que vous me traiteriez; un jour, Flamen, sinon comme un ennemi, du

FLAMEN

moins comme un importun qu’on redoute?

Vous avez eu bien tort, en vérité, de prendre tant de soins, et vous me connaissez mal, si vous pensez que je veuille troubler malgré vous votre repos, ou que je prétende vous enchaîner par le souvenir de mes bienfaits. Vous êtes libre, et il n’était pas besoin d’une violente rupture entre nous pour acquérir cette liberté. Un peu de franchise eût mieux valu.

J’étais digne, il me semble, d’un meilleur traitement. Ah! ingrate! Que Dieu vous

pardonne! Moi, je ne me sens ni courage ni

sang-froid pour vous juger. Adieu, je quitte cette Saudraie que vous aviez choisie pour notre retraite, et où vous m’avez laissé seul. Vivez tranquille sans moi, loin de moi, et ■ ne prenez souci, dans votre heureuse jeunesse, ni de l’âge qui va s’appesantissant sur ma tête ni de la cruelle blessure que vous

FLAMEN

m’avez faite en partant. Excusez ma douleur, qui ne sait ni se" décrire ni se distraire : j’ai toujours été gauche et maladroit, ma fille; mais je vous aimais bien, et vous m’en avez puni.

FLAMEN

GUILLAUME A ALBERT

La Haie-au-Loup, mars.

Tu te trompes, mon ami, si tu crois que Flamen me fait oublier la petite châtelaine de la Prée. Je ne suis pas si ingrat, et je la vois souvent, au contraire. C’est décidément une gracieuse et fine personne; il y a plaisir à engager la guerre avec elle. Pourtant elle est bien coquette, et je la trouve presque toujours escortée d’une légion d’admirateurs, ce qui ne laisse pas que d’être déplaisant à ia

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longue. Le plus zélé de ces messieurs s’appelle M. Renaud d’Alon ; c’est un ancien ami de M. de Kérangoat, qui semble avoir de grandes prétentions à remplacer le défunt.

Depuis quelques semaines, il est heureusement en voyage, et je n’ai plus d’autre rival sérieux qu’un jeune capitaine d’artillerie,

M. Gaston de Lorgis, momentanément détaché

aux Forges, et qui fait vaillamment ses cinq ou six lieues à cheval chaque jour pour la plus grande gloire de la jolie Lucie. Celle-ci partage du reste assez équitablement ses menues faveurs entre nous : chacun a sa part de sourires ou de soupirs, selon l’heure et le jour ; chacun a son tour de victime. Il y a sur la cheminée deux cornets de Chine spécialement consacrés à nos bouquets : j’ai le cornet de gauche, il a celui de droite; tout est réglé à l’amiable. Nos chevaux eux-mêmes

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reçoivent leur morceau de sucre d’égale grosseur, offert d’une main impartiale; on dirait, à nous voir, deux mandarins jumeaux du Céleste-Empire, destinés à se faire éternellement vis-à-vis. Heureusement il nous reste l’espoir de faire un peu pencher la balance dans le téte-à-tète; mais chacun de nous ne peut constater que son propre succès, et j’en suis encore réduit à souhaiter que M. de Lorgis ne soit pas plus heureux que moi.

Madame de Kérangoat est une vraie Pari-

sienne égarée en province, une de ces petites

machines compliquées comme vous les aimez là-bas : caressante et froide, tyrannique, rusée, légère, quoique prude, fausse par instinct, sincère par calcul, tendre quelquefois, mais rarement üdèle, d’autant plus séduisante qu’elle inspire plus de soupçons, d’autant plus redoutable qu’on ne peut prendre le

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