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danger au sérieux. Telle qu’elle est, je la trouve charmante, et je le lui dis, avec ou sans M. de Lorgis.
Hier c’était sa fête, et j’ai couru chez elle dès le matin, espérant bien la trouver seule; mais du premier coup d’œil j’ai aperçu le cheval de M. de Lorgis, que le vieux jardinier menait à l’écurie. J’ai jeté avec humeur la bride de Rocko sur le bras d’Antoine (celui de ces bras sans doute qui n’est pas voué au service de mon rival), et je suis entré au salon, où le jeune capitaine feuilletait de la mu- • sique en attendant Lucie. Nous avons échangé quelques mots avec cette politesse sans grâce de gens qui n’ont aucun plaisir à se voir. Au bout de vingt minutes qui m’ont semblé bien longues, madame de Kérangoat nous a fait dire qu’elle était victime d’une atroce migraine et qu’elle ne pouvait nous recevoir.
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Nous nous sommes regardés d’un œil soupçonneux, puis, après quelques minutes d’hésitation, nous sommes partis du meme pas et la tête fort basse. Comme je sortais du salon, Victorine, la femme de chambre, m’a tiré h part pour me dire h l’oreille que sa maîtresse espérait être mieux dans la soirée, et qu’elle me priait de revenir : c’était un espoir, presque un rendez-vous ; je suis parti triomphant, et, comme les natures généreuses aiment a faire profiter les autres de leur bonheur, j’ai gracieusement offert à M. de Lorgis de le reconduire jusqu’aux Forges. Il a reçu mes avances en galant homme, fort sensible aux bons .procédés; mais il n’a voulu accepter mon offre que jusqu’à Ploërmel, où il devait passer le reste de la journée.
Nous avons vécu en très-bonne intelligence pendant une heure ou deux, et nous nous
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sommes séparés fort bons amis. J’ai fait quelques visites en attendant l’heure fixée par Lucie, puis vers le soir j’ai repris à toute bride le chemin de la Prée.
Celte fois c’est Lucie elle-même que j’ai vue tout d’abord à travers la fenêtre éclairée du salon, soulevant le rideau de mousseline et appuyant sa jolie tête aux vitres pour me voir.
. Combien cette arrivée différait de celle du matin I Je l’ai remerciée avec effusion et je me suis assis près d’elle, doucement pénétré par le charme de son accueil et par la moiteur parfumée du salon .
— Venez vite que je vous gronde, a-t-elle
dit en me montrant- sur la cheminée ma potiche magnifiquement couronnée d’un bouquet de camélias blancs que j’avais commandé - pour elle à Paris. Croyez-vous donc, monsieur, que ces coûteuses folies prouvent mieux
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votre souvenir qu’un brin de bruyère cueilli le long du chemin ? — Elle semblait radieuse, et ses reproches me remerciaient. D’un regard rapide, je m’étais d’abord assuré que sur la potiche rivale ne brillait pas la plus mince fleurette : je l’aurais peut-être fait méchamment remarquer, lorsqu’un bruit, un bruit abhorré, est venu arrêter l’épigramme sur mes lèvres.
C’était, à n’en pouvoir douter, le pas d’un cheval dans la cour ; en même temps une voix bien connue m’a ôté mes dernières illusions. — Encore M. de Lorgis ! C’est trop fort. Le recevez-vous, madame?
— Mais certainement.
. — Vous l’attendiez?*
— Sans doute, je l’attendais. Cela vous étonne ?
— Pourquoi m’étonnerais-je ? 11 vient sans doute chaque soir.
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— Il vient quand il me plaît.
— Avouez que c'était pour lui que vous vous
penchiez à la fenêtre tout à l’heure. Cet aimable empressement, dont je vous savais si bon gré...
— Cet aimable empressement était pour le premier venu... Une pauvre femme qui s’ennuie!... songez donc a cela!
— Et moi qui me flattais de passer cette soirée seul avec vous, et qui me promettais tant de bonhèur...
— Vous étiez fort présomptueux, et vous êtes justement puni.
M. de Lorgis, en entrant, a déposé sur les •î
genoux de Lucie une véritable gerbe de fleurs; puis il m’a salué avec aisance, sans témoigner ni surprise ni dépit...
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Ahl mon ami, V éternel féminin est de. tout pays, et les landes de Bretagne n’en préservent point. 1
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WALTER A FLAMEN
Tubingue, mars.
A quoi bon lutter plus longtemps et me meurtrir le cœur par une rudesse contre nature? J ai besoin de te parler, mon enfant, et
* besoin de t’entendre. Voilà cinq semaines que ’ nous sommes séparés, et j’ai employé ce temps
* à m’interroger sévèrement, à lire et à relire ta lettre, à m’étonner de ce que ton âme con-
tjent de choses que j’ignorais, à m’accuser de
n’avoir su ni voir ni prévoir. A quoi done sert
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la science, si elle est inutile h ceux que nous aidions? Ah! Flamen, je t’ai donc bien mal aimée, puisque tu as tant souffert près de moi !
Comment as-tu pu me devenir en si peu de
temps complètement étrangère, toi que j’ai élevée, qui as vécu et grandi près de moi ? Et quand nous avons cessé de penser et de sentir en commun, comment se fait-il que je ne m’en sois pas aperçu?
Hélas! mon enfant, j’ai peur d’avoir été égoïste sans le vouloir, de m’être conduit . comme un tyran, sans même le soupçonner ; ne t’ai-je pas imposé avec une implacable sérénité ma vie, — ce qui me semblait le bonheur, sans me demander si pour toi il n’y en avait pas d’autre ? Pauvre gazelle, créée pour les li- . bres espaces et la lumière, je t’ai enchaînée à la vie austère, obscure, d’un vièux hibou tel que moi ! C’est de là qu’est venu tout le mal, je
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le vois maintenant; mais qu'aurais-je pu faire pour être plus sage? Les inepties, les futilités du monde t'auraient déplu autant qu’à moi, et ton âme y serait morte d’ennui aussi sûrement que dans les mains du vieux. Walter. Étionsnous donc fatalement destinés à souffrir l’un • par l’autre et à nous séparer un jour ? Je ne puis le croire; tu me reviendras, je l’espère, mais quand? dans quelles circonstances?...
Rétrouverons-nous jamais ce que nous avons perdu ?
Il s’est fait à la lecture de ta lettre une lumière dans mon esprit, dont je veux t’éclairer à ton tour. J’ai tenté d’abord, je l’avoue, de fermer les yeux pour ne pas voir, car il y a dans le cœur de l’homme des abîmes d’égoïsme ; mais je suis voué depuis trop longtemps au culte désintéressé de la vérité pour que cette faiblesse ait été durable. Pourquoi nous trom-
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per l’un et l’autre? Ma pauvre Flamen, tu n’as pas d’amour pour moi.
Le naïf enthousiasme de ton enfance, que tu prenais pourde l’amour, ne te suffit plus. J’avais bien prévu autrefois qu’il en serait ainsi ; mais plus tard je l’ai oublié. Après avoir souri d’abord h la pensée d’être ton mari, j’en suis venu h trouver cette idée toute simple et naturelle, et par un juste châtiment de ma folie, à mesure ^ que tu te détachais des liens imprudents qu’avaient noués tes mains d’enfant, je m’y enlaçais plus fortement, et je confiais ma vie à ces nœuds fragiles avec une niaise et coupable sécurité.
A bien y penser, après tout, je n’ai rien d’un mari, et pourvu que tu m’aimes, je ne serai point à plaindre. Grâce au ciel, la tendresse qui nous unit est trop pure et trop élevée pour qu’il m’en coûte de t’appeler ma fille.
Cependant, chère enfant, il est bon peut-être
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que nous restions quelque temps séparés, pour que s’efface plus vite et à jamais la trace de mes folles espérances. Il faut quand nous nous reverrons, qu’il n’y ait entre nous ni contrainte ni appréhension, rien qu’une mutuelle confiance, et de ma part un dévouement sans bornes.
Reste près de ceux qui t’ont accueillie ; je les crois dignes de la tâche qui leur est échue. Mademoiselle d’Elleven est une personne de bonne naissance et de bonne éducation. C’est une belle âme, quoique son intelligence soit assez bornée et un peu étroitement attachée aux formes sensibles que revêt la religion dans les cœurs simples'. Elle sera pour toi d’un commerce bienfaisant, car elle a, pour s’élever au-dessus du vulgaire, les deux ailes dont parle un livre qu’elle doit aimer : « la simplicité et la pureté. » Si tu n’étais aussi fortement prémunie par ta
vie passée contre les prestiges de la pitié mys-
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tique, je redouterais sou influence*, mais ceci
ne peut être à craindre.
11 y a tout près d’elle un péril d’une autre nature contre lequel je dois te mettre en garde : c’est son neveu, le comte de Landisac.
Je vais en deux mots te faire son portrait et
son histoire. C’est un homme de trente ans,
d’une physionomie distinguée et d’un caractère léger. Maître de lui-même et d’une grande fortune à dix-huit ans, il a traîné sa jeunesse à travers les dissipations les moins excusables, sans réussir pourtant h perdre un vieux fonds d’honneur et de droiture qui tient de sa race. Maintenant il est ruiné, grâce à son insouciance, à sa prodigalité et aux menées de ses dignes amis, qui l’ont exploité ; mais, trop fier pour se plaindre ou accuser les autres, il suppor te dignement sa nouvelle fortune. C’est un de ccs beaux-fils à grandes prétentions dont le moyen-
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âge faisait d’insolents pourfendeurs, et que notre société moderne relègue dans une*humiliante oisiveté. Au lieu de guerroyer à travers le monde à la poursuite de la fortune et des plaisirs, ils s’amusent sans bruit et acquittent bourgeoisement les frais. Us ne pensent pas, ne lisent pas, ne travaillent pas ; ils évaporent leur âme en fumée de cigares, mais ils ont des cravates du plus haut goût, et ils méritent bien de rencontrer au déclin de leur carrière une grosse dot qui répare 'a propos la brèche de leur fortune.
M. de Landisac pourtant est un des moins
mauvais de ces inutiles : il a rempli dans sot département les fonctions de conseiller-général, qui n’exigent, à vrai dire, ni beaucoup d’idées, ni beaucoup de talent, ni même une instruction approfondie ; mais il faut lui savoir gré de cet effort. Il est de plus sur le point de se
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marier avec une jeune veuve des environs, aussi pauvre que lui, et cela lui fait honneur.
Tu vois, mon enfant, que je connais ceux qui t’entourent aussi bien et même beaucoup mieux que toi. As- tu pu croire vraiment que j’attendrais ton bon plaisir pour savoir quelque chose sur ce qui te touche? Butler heureusement a eu pitié de moi. Je me suis rendu dans le coin de terre que tu habites, cherchant, in* terrogeant, faisant des enquêtes. Je me suis approché de ta demeure, j’ai erré dans les bois qui t’entourent ; j’espérais t’apercevoir de loin peut-être, et je ne pouvais me résoudre à quitter la région où tu respires. J’ai contemplé l’horizon que voient tes yeux, je me suis pénétre des impressions que lu dois ressentir, j’ai tout gravé dans mon souvenir. Ah ! qu’il m’était pénible de penser que tu avais cherché un refuge contre moi dans cette maison étrangère,
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accepté de si humbles fonctions pour mieux fuir le joug léger que t’imposait ma tendresse ! Mais ne parlons pas de cela ; je t’affligerais, et ce n’est pas mon dessein.
Il y a dans la longue avenue de châtaigniers qui mène au village de Tréhoranteuc un petit sentier inégal que la bruyère envahit à moitié. Je l’ai suivi lentement : j’espérais trouver sur la terre humide la trace de tes petits pieds. Ne ris pas de ce vieil enfant, si faible dans sa tendresse. Je suis resté jusqu’au soir, errant seul autour du logis silencieux, dont le froid et la pluie tenaient les hôtes enfermés. Vers la nuit, une lumière a paru à la fenêtre du premier étage gui ouvre sur la terrasse de la verandah ; je me suis figuré que tu étais là, que tu pensais à moi peut-être... Ah! petite Flamen, que j’ai tenue tout enfant et toute faible dans mes bras, comme tu t’es emparée du pauvre Wal-
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ter ! Cet esprit puissant, comme disent mes disciples, ce rude travailleur, il lui faut, pour se soutenir, le bras fragile d’un enfant! Est-ce assez d’humiliation, dis-moi? Ton grand docteur se fait-il assez petit? Eh ! mon Dieu ! depuis que tu m’as quitté, je n’ai su ni lire ni penser ; les louanges des uns, les attaques même de mes ennemis, m’ont trouvé insensible. Ce qui devrait m’être sacré plus que toute chose au monde, le progrès de la lumière dans l’esprit humain, a cessé de m’intéresser. Mais c’est trop de lâcheté ; il ne sera pas dit que mes propres soucis ont pu étouffer la plainte de l’humanité plongée dans les ténèbres ; la science est un apostolat : on ne peut, à son gré, ^prendre ou déposer le fardeau. C’est l’honneur et le tourment des âmes choisies pour cette haute mission de ne pouvoir épuiser en paix leurs joies ou leurs douleurs, comme d’autres plus
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obscurs et plus heureux. Le temps de la faiblesse est passé : tu n’entendras désormais sortir de mes lèvres ni plaintes ni regrets.
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