‹ Flaubert à ParisChapitre 1 sur 8 · MON PETIT CENTENAIRE · texte numérisé non relu

MON PETIT CENTENAIRE

On a la haine de la littérature. On veut dire tout le monde.

(G. Flaubert, Corresp.passim),

J'aime les foules, mais j'ai horreur des cohues officielles, comme des mornes cortèges. Or, les centenaires de grands hommes étant généralement le prétexte de manifestations désolées, sans splendeur et sans écho, — ou bien encore l'occasion, pour quelques personnes trépidantes, de

se livrer à une vaine agitation, — j'ai résolu depuis longtemps de me tenir à l'écart de ces cérémonies, et, puisqu'il s'agit, cette année, de commémorer le bon Flaubert et le centième anniversaire de sa naissance, il m'a paru décidément plus sage d'organiser et de célébrer tout seul mon petit centenaire.

De cette façon, je m'épargnerai le contact et la vue d'un tas de gens, dont la seule présence eût mis en fureur le fougueux solitaire de Croisset. Il est à noter, en effet, que les centenaires des grands hommes semblent faits uniquement pour permettre à leurs pires ennemis de prendre sur eux une suprême revanche et de les enterrer définitivement. Car il ne suffît pas à ceux-ci d'avoir, lorsqu'il vivait, abreuvé le malheureux grand homme de toutes les amertumes imaginables, de lui avoir mis tous les bâtons dans les roues, refusé toute justice, pris les places auxquelles il avait droit, de l'avoir réduit à la gêne et à la pauvreté, d'avoir fait le silence et la soli-

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tude autour de lui, de l'avoir injurié, moqué, nié autant qu'ils l'ont pu, — il faut encore, lorsqu'il est mort, qu'ils se ruent sur son cadavre, qu'ils le déchiquètent et qu'ils s'en repaissent, — qu'ils soient décorés sous le patronage et en quelque sorte par la faveur du pauvre écrivain auquel ils ont chipoté un bout de ruban, qu'ils soient bombardés académiciens, en se faufilant dans la gloire du misérable auquel, maintenant, ils ne donneraient pas leur voix, s'il leur faisait l'honneur de la solliciter. Les bénéficiaires de ces petites fêtes d'immortalité, — qu'il s'agisse de Flaubert ou d'un autre, — c'est M. Dambreuse, le financier, qui a offert son obole, avec fracas, pour le monument, c'est Martinon, l'avocat, aujourd'hui député, demain ministre probable, qui prononcera le discours, c'est Hussonnet, le journaliste, l'auteur gai, qui fera le compte-rendu, le professeur Dumouchel, qui donnera la conférence, — c'est enfin Bouvard et Pécuchet, M. Homais, Charles Bovary lui-même qui feront

les mouches du coche dans un comité et qui trouveront bien le moyen, en récompense, d'obtenir le ruban rouge, l'aubergine ou le poireau.

Pour toutes ces raisons donc, je formai le projet de partir pour Rouen, la ville natale du maître, et, à l'occasion du centenaire de sa naissance, d'y évoquer sa mémoire, en un pieux pèlerinage.

C'est ainsi qu'un beau matin, un matin ensoleillé de ce dernier automne, je me trouvai sur le quai de la gare Saint- Lazare, devant le rapide du Havre.

L'air était frais, une lumière d'une finesse et d'une grâce charmante dorait les poutres métalliques du pont de l'Europe et rendait presque riant tout de ce dur et noir paysage de ferrailles et de maçonneries enfumées. Cela s'annonçait bien. Par miracle, le train nous fit la grâce de partir à l'heure, et, par un comble de chance inouïe, il n'y avait pas d'encom-

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brement dans les wagons. Quelle aimable surprise et quel ravissement ! Bientôt la Seine apparut, et les cités aquatiques qui s'échelonnent sur ses bords, — Courbevoie, Asnières, Bougival, Chatou... Je songeais aux baignades du maître dans (( les ondes de la Séquane », comme il disait, — et aussi aux ébats de Guy, son disciple, qui fut un grand canoteur et un grand trousseur de cotillons devant l'Eternel, et qui, dans des lettres extraordinaires, dépeignait à l'Ermite de Croisset d'extravagantes parties de canotage à la Grenouillère, entremêlées d'exploits erotiques à rendre jaloux Hercule luimême... Le rapide accélérait son allure. Mantes-la- Jolie fila dans un éclair. Et je songeai, en passant, que la terrible Louise Colet y vint quelquefois rejoindre son triste amoureux. La Muse arrivait de Paris, Flaubert, de Rouen. Ainsi chacun faisait la moitié du chemin. On se retrouvait dans un vieil hôtel de la petite ville discrète, et c'étaient des nuitées d'amour, qui laissaient le pauvre saint Antoine de

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Croisset fourbu et rassasié pour longtemps. Mais la Muse, infatigable, n'en voulait rien savoir. Elle traitait son colossal ami de (( buffle indompté des déserts d'Amérique ». Et, sitôt rentrée en son logis parisien, cette belle personne « au front plein de littérature » s'empressait de mettre envers les ébats de la veille, ou de l'avantveille. Peut-être dans l'intention de ranimer de languissantes ardeurs, elle envoyait à Flaubert des carnets entiers, — véritables albums de souvenirs, — tout couverts de rimailleries en style de l'abbé Delille, qui relataient par le menu et qui exaltaient les plaisirs passés. II y avait de quoi vous dégoûter pour la vie de recommencer...

Tout cela me revenait pêle-mêle, dans la poussière et le vent de la course. Peu à peu il me semblait que l'atmosphère flaubertienne se refaisait autour de moi... Je regardai mes compagnons de voyage.

En face, armé d'un stylo, un petit monsieur maigre, à la moustache en brosse à dents, couvrait d'une écriture furieuse,

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inlassable et interminable, tout ce qui lui tombait sous la main, non seulement les marges, mais jusqu'à la bande de son journal. Certes, les deux « bonshommes » de ChavignoUes n'avaient pas plus de ferveur, lorsque, s'étant fait confectionner chacun un pupitre, ils se mirent enfin à leur chère copie... A côté de lui, un personnage à barbiche et à moustaches grisonnantes, déployait Le Temps avec des gestes belliqueux et ostentatoires, A le dévisager, j'eus un moment d'émotion, il me sembla reconnaître mon ennemi Paul Souday, — le Souday du TempSy — et je me disais avec effroi : « Est-ce que lui aussi ?... Est-ce que, par hasard, nous allons nous rencontrer et nous réconcilier devant la tombe de Flaubert, comme Homais et Bournisien devant le cercueil d'Emma Bovary ? » J'en fus quitte pour la peur. Ayant considéré plus attentivement cet homme farouche, je vis se dessiner sous mon regard le profil de Louis Bouilhet, l'auteur des Fossiles et de Melœnis. Cette figure de mousquetaire noyé dans la

graisse, et, sous les moustaches menaçantes, cet on ne sait quoi d'ecclésiastique, de bénin, de pacifique et de vaguement administratif ?... Plus de doute, c'était Tami de Flaubert, ce Bouilhet qu'il appelait familièrement « Monseigneur » ou ({ l'Archevêque »...

Pendant ce temps, les prés, les bois, les rivières continuent à s'abattre dans le vent et la fumée... Nous traversons un pont, — un très grand pont, — et tout de suite, Rouen apparaît, — Rouen avec sa triomphante cathédrale, ses quais, ses navires, son fleuve royalement isolé, l'immensité de ses horizons, — Rouen que personne n'a chanté comme Flaubert, si ce n'est peut-être Victor Hugo dans des strophes peu connues des Feidlles d^automne :

Amis, c'est donc Rouen, la ville aux vieilles rues, Aux vieilles tours, débris des races disparues, La ville aux cent clochers carillonnant dans Tair, Le Rouen des châteaux, des hôtels, des bastilles, Dont le front hérissé de flèches et d'aiguilles, Déchire incessamment les brumes de la mer...

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En y arrivant, j'étais déjà tout plein de Flaubert.

Il me semblait que la ville aussi devait être toute pleine de lui, surtout en ce moment si proche de son centenaire. De qui en effet peut-elle être fière, sinon de lui et de Pierre Corneille ?

Instinctivement, en sortant de la gare, je cherche l'avenue Gustave-Flaubert, — et je guette l'apparition de sa statue. Cependant, rien ne se montre. Première déception. Sans doute, il est trop naturel qu'à Rouen la place d'honneur soit réservée à Jeanne d'Arc, la grande sainte locale^ qui d'ailleurs n'y possède qu'une étrange petite statue dans le goût Pompadour, au sommet d'une fontaine monumentale. Et cependant, tout d'abord, au saut du train, on tombe sur l'effigie en bronze d'Armand Carrel. Ce médiocre publiciste, dont personne ne saurait plus le nom, sans un vers d'Alfred de Musset,

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se dresse sous les arbres du boulevard Beauvoisine, « se piète », comme eût dit Flaubert, — l'air fringant dans sa redingote à tuyaux, le jarret tendu dans la gaîne collante de son pantalon à souspieds. Voilà ce que c'est que de s'être fait le valet des passions politiques. Les contemporains prennent pour un grand homme le moindre allumeur de quinquets révolutionnaires. Deux générations passent, nul ne le connaît plus...

Encore quelques pas, en suivant le boulevard et nous voici devant une autre effigie de politiquard, — celle d'un nommé Pouyer-Quertier, mêmement piédestalisé et coulé en bronze. Avec sa redingote massive et ses favoris en nageoires, il présente le profil de tous les braillards de tribune qu'a glorifiés la troisième Repu* blique, — les Floquet, Ferry et consorts. Mais qui était ce Pouyer-Quertier ? Je me souviens que Flaubert, qui s'en gausse, l'appelle, dans une de ses lettres, « l'Hercule de Martainville » et je le soupçonne d'avoir été fortement réactionnaire. Mais

tx)us les geiis à politique se ressemblent... Renseignements pris en ville, ce Pouyer fut, paraît-il, un puissant filateur de coton, qui aurait mis sa signature au bas du traité de Francfort et qui, pendant les préliminaires de la paix, aurait tenu tête à Bismarck lui-même en vidant avec lui force pots de bière et cruchons d'eau-devie ! d'où sans doute ce surnom d'Hercule de Martainville.

C'est égal, on regrette la dépense, la laideur du résultât, l'espace inutilisé pour perpétuer le souvenir d'une telle insignifiance,.. Je rebrousse chemin, et après l'avoir bien cherchée, j'arrive enfin à la statue de Flaubert, qui est, pour ainsi dire, invisible sous un bouquet d'arbres malingres et qui est ridiculement petite. Ah ! on voit trop que celui-là n'est qu'un simple littérateur ! On lui a dispensé chichement le terrain, la pierre et le métal. A l'illustre Pouyer les grandes avenues, le socle monumental, la vaste redingote gonflée par tous les souffles de la popularité et tous les orages des

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assemblées. Pour ce petit Flaubert en veston court, une placette humide, adossée à une vieille église désaffectée, est bien assez bonne. Et encore, c'est moins une placette qu'un trottoir en bordure d'une grande rue triste où personne ne passe, — la rue Thiers, dont le nom seul eût fait rugir l'auteur de Bouvard et Pécuchet. (Tout le monde sait, en effet, que « le père Thiers » fut une de ses phobies les plus véhémentes). Le pauvre grand homme est là comme en pénitence, sans autre consolation que de pouvoir couler un regard oblique vers son ami Bouilhet, dont le médaillon est encastré, à quelques pas de là, dans la façade du musée, audessus d'une fontaine. Le tout tient de la place et fait un certain effet, beaucoup plus que la statue économique de l'infortuné Flaubert. Il est avéré d'ailleurs que, pour les Rouennais d'autrefois, Bouilhet était un bien plus gros monsieur que son ami. Pensez ! C'était un auteur joué sur « les théâtres de Paris », — et puis enfin l'aimable médiocrité sourit à tous les cœurs...

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Mais le vrai grand homme des Rouennais, — leur vraie gloire, celle qui enfonce la Pucelle, et Pierre Corneille et Pouyer- Quertier lui-même, — c'est l'odieux, l'insupportable et inévitable Boïeldieu, dont on ne sait qu'une chose, c'est qu'il est l'auteur de La Dame blanche^ délices bourgeoises du temps de la Restauration et de Louis-Philippe. Ce Boïeldieu est partout dans Rouen, — nous Talions voir.

Et d'abord il y a pris la plus belle place, sous les arbres du cours qui porte son nom, au centre de la ville, tout contre le théâtre, à l'endroit le plus animé et le plus élégant, — près du port et des quais de la Seine. La vue du beau fleuve, le va-et-vient des navires, les hautes vergues se découpant sur le bleu du ciel, les sifflets des remorqueurs ou des bateaux en partance, — tout cela monte-t-il l'imagination de cet honnête musicien } Ce qu'il y a de vrai, c'est qu'un tel spectacle était admirablement fait pour Flaubert, qui a tant voyagé dans l'espace et dans le temps. C'est là qu'on voit sa

Statue, — avec de Tair et de l'eau, de grandes perspectives devant lui, — et non pas sur la placette humide, le dos collé à une église désaffectée, au bord d'une morne rue qui lui rappelle un personnage détesté.

Mais non ! il fallait installer là l'illustre auteur de La Dame blanche ! Pierre Corneille lui-même est relégué sur un pont, un des ponts qui joignent Rouen, au faubourg de Saint-Sever, quartier populaire et industriel, où les fervents de l'art et de la poésie ne s'aventurent que rarement. Mon aimable confrère, M^® Lucie Delarue-Mardrus, me contait qu'un jour passant, en voiture, devant cette statue, un peu trop écartée, du bon Corneille, elle demanda, — pour voir, — au cocher, qui était cet homme de bronze ?

— C'est celui qui a fait le pont 1 prononça l'automédon, dogmatiquement.

Et voilà pour lui !

En revanche, l'auteur de La Dame blanche^ tout le monde connaît ça ! Pensez, un peu ! Un mujsicien, un homme qui a

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composé des opéras ! L'opéra ! Nom magique, qui tourneboule toutes les têtes, depuis Monsieur le Préfet jusqu'aux débardeurs des quais ! L'opéra : le grand ténor, la grande cantatrice ! Et les toilettes des femmes, les bijoux, les tutus des danseuses, — : enfin tout ce qui faisait délirer d'extase et de convoitise la déplorable Emma Bovary, à Yonville-l'Abbaye, dans la maison près des halles...

Tout en arpentant le cours Boïeldieu, devant le Café Victor, je songe à cette espèce de fascination qu'exerce sur les masses le cabotin, et plus particulièrement le cabotin d'opéra. J'ai beau en chercher les raisons profondes, celles que je découvre me paraissent, comme au curé Bournisien, surtout obscènes et d'ailleurs irrésistibles. Vous vous rappelez le passage, dans Madame Bovary ^ la prise de bec entre le curé et M. Homais, à propos du théâtre ? M. Bournisien n'hésite point à le condamner : « Ne seraient^ ce que ces personnes de sexe différent réunies dans un appartement enchanteur, ornées

de toutes les pompes mondaines^ et puis ces déguisements païens, ces fards, ces flambeaux, ces voix efféminées,,. » J'aurais dit cela en moins beau style, mais, au fond, je suis de Tavis de M. Bournisien. Ce confesseur connaît la faiblesse humaine.

Quoiqu'il en soit, il n'y a rien à faire contre le sentiment populaire. Donner du plaisir aux humains assemblés, tout est là. Et pourtant il convient de déplorer cette injustice des foules. Sans doute un grand auteur dramatique vaut un grand poète ou un grand prosateur. Mais le moindre vaudevilliste l'emportera toujours, — du moins pour ses contemporains, — sur un grand romancier.

C'est en remuant ces pensées mélancoliques que je gravissais la roide et rectiligne avenue qui mène au Cimetière Monumental, — le cimetière où est enseveli Flaubert, et que je ne connaissais pas encore.

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Voir sa tombe, le lieu où repose son corps, le temple en ruine de ce merveilleux esprit, le lieu où il dort en attendant la résurrection glorieuse, j'en étais tout ému et bouleversé d'avance... et voici que, dès le seuil, je tombe sur un massif et vague mausolée de style « antique », peut-être surmonté d'une urne, — je n'en sais rien, — car j'en détournai mes yeux avec horreur : c'était l'intolérable Boïeldieu qui me poursuivait jusqu'ici. Une inscription entrevue et déchiffrée à la volée m'apprenait que le cœur de ce génie était déposé sous ce tas de pierres pompeusement amassées par l'admiration de ses compatriotes. Quelques pas plus loin, s'érige le tombeau proprement dit du même Boïeldieu. Et, — je n'oserais pas l'affirmer, — mais je crois bien que, dans le voisinage, il y a un troisième monument, une colonne, ou quelque chose d'approchant, élevé à la gloire de cet animal.

Mais Flaubert dans tout cela ? Où ront-il3 enterré ?

J'interroge, en tremblant, le gardien, qui d'abord me donne des explications auxquelles je ne comprends goutte et qui enfin, me met sous les yeux un plan aux tours et détours compliqués comme ceux du jeu d'oie. A mon air égaré, il voit bien que je ne trouverai jamais tout seul le trou fatal. Alors il appelle un fossoyeur qui passait, un vieux brave homme à la mine débonnaire et quasiment ecclésiastique. Et c'est ainsi que, conduit par Lestiboudois en personne, je me mis à chercher le tombeau de Flaubert. Et je ne savais plus si c'était sa tombe vraiment, ou celle de la pauvre Emma, que j'allais voir.

Nous montons. La route est assez longue et roide. Chemin faisant, je suis ébloui par le faste des sépultures rouennaises : temples romains ou grecs, chapelles gothiques ou renaissance avec des inscriptions en majuscules profondes et qui se voient de loin : Famille Boissière, Famille Lefrançois, Famille Ceci, Famille Cela.., Et des croix d'honneur, des cou-

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ronnes héraldiques, des écussons, des trophées sculptés dans le marbre : il y en avait à foison, et le défilé de ces magnificences funéraires me paraissait interminable.

Enfin, nous quittâmes une allée secondaire, et, après avoir enjambé un certain nombre de fosses, nous arrivâmes à un petit carré, un étroit espace, invisible du chemin que nous quittions : c'était là !

Ce que j'aperçus d'abord, ce furent les deux stèles jumelles du père et de la mère de Flaubert, — deux grandes pierres arrondies par le haut et pareilles à deux tables de la Loi, sans une croix, sans le moindre ornement. Seulement l'inscription : Achille- Cléophas Flaubert, chirurgien en chef de VHôteUDieu de Rouen, — Anne- Justine^ Caroline Fleuriot, son épouse,.. A droite, une petite stèle, qui semble économiser l'espace, une stèle toute modeste, tout humble, surmontée, celle-là, de la croix traditionnelle : c'est celle de leur fille, Caroline Flaubert, morte en 1845. De l'autre côté, à gauche, toute semblable

à celle de sa sœur, modeste et humble, elle aussi, et presque effacée, — et pareillement surmontée d'une croix, — la stèle du grand écrivain, où se lisent seulement ces quelques mots : Ici repose le corps de Gustave Flaubert^ né à Rouen le 12 décembre 1821, mort à Croisset le 8 mai 1880. Devant cette petite pierre et ce petit lit, où est resserrée la dépouille du géant, je me rappelle une histoire macabre qui vient de m'être contée à Rouen. En réalité, le caveau était, paraît-il, trop étroit pour un homme qui mesurait près d'un mètre quatre-vingt-deux de haut. Après la première attaque de son mal, — il était alors un tout jeune homme, — le père Flaubert avait diagnostiqué que son fils ne vivrait pas. C'est pourquoi il lui avait fait creuser à côté de la sienne une fosse à la taille d'un adolescent. On sait ce qui advint. Quand il fallut descendre dans le caveau le cadavre de ce colosse, le cercueil ne voulait pas entrer : on dut s'y reprendre à plusieurs fois, tirer et retirer les cordes, le coucher pour ainsi dire de force dans

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sa tombe. Zola, Daudet, Concourt, ses amis les plus intimes, qui l'avaient suivi jusque-là, étaient tout palpitants d'horreur devant ce spectacle. Plusieurs partirent, ne pouvant le supporter jusqu'à la fin...

Malgré la matinée riante et le cimetière tout en fleurs, ce souvenir m'emplit l'âme d'une tristesse lourde, d'un accablement indicible. Machinalement, je regarde autour de moi. J'aperçois, tout près, la tombe d'Achille Flaubert, le fils aîné du chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu, médecin comme lui, le propre frère de Gustave, — et, tout près encore, la tombe de son ami, Louis- Hyacinthe Bouiihet, mort en 1869. Tout cela est médiocre et triste, navrant à regarder. Tout cela est écrasé par un somptueux et considérable monument, qui est comme le centre de ce carré funéraire et qui en fait le plus bel ornement. Cet édicule est dédié aux mânes de « Pierre-Maxime Fontaine^ adjoint au maire de Rouen ^ chevalier de la Légion d'honneur,,. Le Conseil municipal ^ inter-

prête de la reconnaissance de ses concitoyens ^ lui a fait élever ce monument, y>

C'est fort bien de glorifier cet adjoint, qui peut avoir eu d'ailleurs les plus grands mérites. Mais est-ce que Rouen ne doit pas quelque chose aussi à Gustave Flaubert, dont la gloire mondiale a quelque peu rejailli, il me semble, sur sa ville natale ? Les Rouennais répondront qu'ils lui ont élevé une statue. Soit : ne discutons pas sur l'importance et la beauté du geste. Cependant Boïeldieu, lui, a non seulement sa statue, mais, dans ce cimetière même, deux ou trois monuments, dont un au moins payé et dédié par le municipe. On alléguera encore que cela regarde la famille. Oui, dans une certaine mesure. La famille s'est acquittée envers la mémoire du mort comme elle l'a jugé à propos. Mais la ville, qui a contracté envers lui une dette collective, est tenue de faire beaucoup plus que la famille.

Que dirai-je encore ? On emporte du cimetière monumental une impression pénible, qui tient au seul aspect des lieux.

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Une comparaison s'impose pour le pèlerin de Flaubert, qui traverse cette luxueuse nécropole. Pourquoi tant d'embarras, tant de moellons entassés à la gloire de l'obscur Boïeldieu ? Pourquoi ce monument municipal à l'adjoint Fontaine ? Et pourquoi rien à Gustave Flaubert, qui a créé, pour la joie, ou la consolation des hommes, tout un monde idéal et splendide, et qui fera que des lèvres humaines prononceront encore le nom de Rouen, quand la dévastation des siècles aura passé sur elle et qu'il n'en restera plus pierre sur pierre ?

Pourtant, je serais désolé si l'on concluait hâtivement de ces lignes que Rouen n'a rien fait pour Flaubert ? Au contraire, Rouen a fait beaucoup, — et nous l'allons voir davantage. C'est un plaisir pour moi que de le proclamer après beaucoup d'autres. Mais les compatriotes du maître m'en voudront-ils de souhaiter pour lui des témoignages toujours plus magnifiques de leur culte et d^ leur gratitude ? M'en voudront-ils enfin si, en traversant

leur admirable ville, où éclate partout la religion si intelligente de leur passé, — j'ai souffert de constater que Flaubert est, malgré tout, moins bien traité que certains autres, qui ne sont devant lui que poussière et néant ?...

Continuant mon pèlerinage, je vais du cimetière monumental à THôtel-Dieu, où l'écrivain a passé les premières années de sa vie, toute son enfance et son adolescence. Son père, — on se le rappelle, — y exerçait les fonctions de chirurgien en chef, ce qui lui donnait le droit d'être logé dans l'établissement.

Je m'y achemine par les rampes et le boulevard Beauvoisine, où je cherche en vain l'Hôtel de la Croix-Rouge, le vieil hôtel campagnard, à la cour encombrée de cabriolets, où descendait M^^ Bovary, quand elle venait faire ses frasques à Rouen. Et je repasse devant le ridicule Pouyer-Quertier, que je ne puis me tenir

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d'injurier sur son socle, lui et ses favoris en nageoires et sa redingote de bronze.

Me voici à la grille de THôtel-Dieu. Je me souviens que M"^® Franklin- Grout, (( ma nièce Caroline », dans un charmant petit livre de souvenirs sur son oncle, édité par Ferroud, a dessiné avec beaucoup d'exactitude et d'agrément le pavillon habité, ici même, par son grand-père.

Mais dans quelle partie des bâtiments le trouve ce pavillon et à qui s'adresser pour en visiter l'intérieur ?... Le portier, interrogé, me renvoie au bureau des entrées, où un aimable fonctionnaire me répond qu'il l'ignore : « Mais, me dit-il, notre pharmacien en chef est très versé en ces matières. Si vous le désirez, on va vous conduire à son laboratoire... » — « Ah, ah ! me disais-je, il est le captif de M. Homais ! C'est la revanche de l'apothicaire !» — et autres plaisanteries tout aussi indiquées que fatiguées par l'usage.

C'était absurde d'ailleurs. Guidé par un garçon, je trouvai, au milieu de ses bocaux, l'homme le plus charmant, le

plus lettré, le plus modeste, le moins (( Homais » enfin qu'on puisse voir, — • et, avec cela, parlant de Flaubert et des Flaubert, avec une telle émotion, une telle chaleur admirative, connaissant si bien les moindres particularités de leurs vies, mettant à les raconter un tel accent de ferveur qu'on avait envie de l'embrasser. Il me permettra de le nommer pour l'édification et la plus grande joie des flaubertistes : c'est M. Alfred Poussier, effectivement pharmacien en chef de l'Hôtel- Dieu de Rouen.

Tout de suite un trousseau de clés sonne au bout de ses doigts. Nous traversons la grande cour et nous nous arrêtons devant le fameux pavillon^ que je n'avais pas remarqué, en entrant. Il est tout près de la grille, à gauche de la porte principale, et une de ses façades borde la rue. C'est une élégante et sobre bâtisse du xvïii^ siècle, qui prolonge l'aile gauche de l'Hôpital. M. Poussier me confie avec tristesse qu'on en a fait un laboratoire d'histologie et que la. disposition des pièces a été

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complètement bouleversée. Cependant la courette qui séparait le pavillon de la grande cour, cette courette subsiste encore, avec sa remise et son écurie. C'est là que le père Flaubert, — Achille-Cléophas, — logeait son bidet et son cabriolet de médecin toujours en courses à travers la ville et les campagnes.

Nous pénétrons, au rez-de-chaussée, dans une sorte de vestibule qui sert, aujourd'hui, de réfectoire aux internes de THôtel-Dieu, et de là, dans la véritable salle à manger du père Flaubert, belle pièce lambrissée de boiseries blanches, aux panneaux surmontés d'attributs champêtres et mythologiques. De hautes portesfenêtres, déjà très vermoulues, hélas !

s'ouvrent sur un jardinet encore rétréci par des constructions récentes. A la place des acacias qu'on y voit aujourd'hui, s'étalait autrefois, paraît-il, un superbe magnolia, qui dut émouvoir l'imagination du jeune Gustave. Quand son frère Achille, prématurément vieilli, agonisait à Nice, Gustave envoyait sa bonne à

THôtel-Dieu cueillir des fleurs du magnolia pour les expédier au malade. C'est M. Poussier lui-même qui me conte ce petit détail. Interne à l'Hôpital, il a vu, du haut d'unt fenêtre, la bonne détacher de l'arbre les belles fleurs au large calice satiné, et, — me dit-il, — il l'a, en riant, menacée des gendarmes... Je songe à part moi : expédier des fleurs à Nice ! quelle singulière idée !... Oui, mais Gustave connaissait son frère Achille. Il savait qu'à ce fervent Esculape, passionnément épris de son métier, ces fleurs de magnolia rappelleraient son Rouen, son cher hôpital, ses malades, auxquels il dévoua toute une vie. Aussi Achille, comme son père, était-il extrêmement populaire dans tout le petit monde des travailleurs. Quand il mourut, — m'affirme M. Poussier, — les dockers du port voulurent porter son cercueil. En revanche, Gustave était considéré par eux comme un propre à rien...

— C'est dans l'ordre ! répondis-je, à mon guide.

Et pourtant j'étais un peu navré de ce

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que ce bon géant n'eût pas conquis les sympathies populaires... Mais non, ce n'est pas possible ! Je n'y crois pas !... Et des fragments de lettres me reviennent en mémoire, qui paraissent bien prouver le contraire.

Par un bel escalier, à la rampe en fer forgé, nous montons à la chambre des époux Flaubert, — la propre chambre où est né l'auteur de la Tentation de Saint Antoine. Elle est devenue un capharnaûm encombré de cornues et de bocaux où nagent des choses innommables, des viscères en charpie, un tas d'horreurs physiologiques. Mais la pièce, quoique coupée et recoupée, laisse encore deviner son ancienne destination. Voici l'alcôve où Gustave vint au monde, — et, de chaque côté, les petits cabinets qui servaient de penderies et de débarras. Les murs, comme ceux de la salle à manger, sont couverts de boiseries blanches, aux mêmes guirlandes pastorales, aux mêmes attributs mythologiques. Une vieille glace en deux morceaux, surmontée de carquois

et de pipeaux bucoliques, creuse des profondeurs verdâtres entre les deux fenêtres ouvertes sur le jardin...

Je m'approche de l'alcôve. Profanation ! On en a arraché la tapisserie, dont les morceaux décollés pendent çà et là, d'un air lamentable. Comment ne pas se scandaliser d'une telle incurie ? On devrait convertir ce pavillon tout entier en un petit musée à la gloire des trois Flaubert. Le père, Achille-Cléophas, siégerait là entre ses deux fils, — belle triade rouennaise et capitoline ! Justement on possède de lui un buste d'assez grand style, œuvre de Pradier. On y mettrait aussi un portrait de la maman Flaubert, avec ses^ papillottes en tire-bouchon et sa « longue mine triste », comme disait Gustave..

Enfin, on abriterait dans ce pavillon tous^ les souvenirs qui se rattachent à la première période de la vie de l'écrivain, ett notamment les éditions de ses œuvres de^ jeunesse. On essaierait de reconstituer le Rouen qu'il a connu et décrit, le Rouen romantique entre 1830 et 1848.

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En formant ces vœux téméraires, je regarde une dernière fois la crèche de Flaubert, transformée en étable scientifique, — et les tapisseries arrachées, les bocaux d'alcool où nagent des poumons avariés et des entrailles verdâtres, les planchers et les boiseries qui se fendillent. Quel abandon et quelle misère ! Des étrangers, des Hollandais et des Américains, fanatiques du maître, qui viennent ici, comme moi en pèlerinage, sont atterrés devant la souillure et la décrépitude de ce lieu qui devrait être sacré et, si l'on ose dire, immortel.

Parmi les étudiants qui se livrent, dans cette chambre, à leurs dégoûtantes manipulations, combien se souviennent, combien même savent que là, a poussé son premier vagissement un donneur de joie et de lumière, un de ces êtres privilégiés qui enchantent la douleur de vivre, qui rendent

Le monde moins hideux et les instants moins lourds.

L'oubli et l'ingratitude envers les grands Bienfaiteurs et les grands Fondateurs sont

choses barbares qui me consternent toujours, comme une preuve de l'incurable dégradation humaine. De ce pavillon, qui pourrait être une façon de sanctuaire et qui n'est plus qu'un taudis, je sors (( ivre de tristesse )), comme Flaubert lui-même, un soir qu'il avait erré à travers les tombes abandonnées, au milieu des orties où piaulaient des dindons, dans un cimetière de village...

Le lendemain, je|passe la journée entière à mettre mes pas dans ses pas, à revoir les aspects du Rouen qu'il a aimé : le quartier du théâtre, la rue des Charrettes et cette louche rue Nationale, qui lui a inspiré de si étranges pages sur la courtisane biblique, « dont la gorge est douce comme l'huile », et sur les mystères des Hauts-lieux, — puis la rue du Petit- Salut, où se voit encore la vieille maison de bois qui abrita la lune de miel de ses parents, — puis son cher collège dont il

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était si fier, où il écoutait avec passion son professeur d'histoire, Chéruel, un ancien élève de Michelet, — et la cathédrale qui lui fournit le sujet de son Hérodiade et de son Saint Julien VHospitalier^ — et le cloître de Saint- Maclou, aux hallucinantes sculptures sur bois, tout un étalage d'ustensiles funéraires, de bêches et de « louchets », dont il s'est souvenu en maints épisodes de La Tentation de saint Antoine,

Je termine par la rue de la Grosser Horloge, et, mû par je ne sais quel souci d'auteur, j'entre dans une librairie dont la porte est ouverte et l'extérieur des plus engageants.

C'est sans doute la dernière librairie de province où l'on cause. J'y retrouve le serviable et charmant M. Poussier, en compagnie de M. Georges Dubosc, l'écrivain rouennais qui connaît le mieux sa ville et la biographie, comme la bibliographie de Flaubert. Nous causons de lui, — de Flaubert, — naturellement. Maintes anecdotes me sont contées. Chacun ajoute la

sienne ou les siennes. Moi-même j'apporte ma contribution. Et, comme la cathédrale est proche, je me souviens tout à coup de l'histoire que voici et que je tiens également d'un écrivain rouennais, M. Dubreuil.

Il paraîtrait qu'un jour de grande fête, ■ — jour de Pâques ou de la Nativité, — Flaubert, ayant pénétré dans la cathédrale, fut ravi en admiration, à la vue du cardinal-archevêque, assis sur son trône, dans tout le faste du cérémonial et de la pourpre romaine. Sitôt l'office terminé il courut tout éperdu, chez son ami Lapierre, alors directeur du Nouvelliste de Rouen, et ce fut une explosion d'enthousiasme : — « Mon cher, je viens de voir quelque chose d^ énorme , — l'archevêque !... cet homme de pourpre, enveloppé d'encens, au milieu des foules prosternées... une chose antique, prodigieuse !... Je voudrais être à sa place, ou le connaître, l'interroger, savoir ce qu'il pense, ce qu'il sent dans ces minutes inouïes !... »

Flaubert sorti, Lapierre, clandestine-

ment, envoie la carte de son ami à l'archevêque, qui devait être alors Mgr de Bonnechose. Grand émoi à l'archevêché, où les sentiments et les opinions de l'écrivain sont bien connus. Enfin, Monseigneur croit être bien avisé en renvoyant sa propre carte à Flaubert.., Suffocation de celui-ci, à la vue de cette chose de plus en plus inouïe. Et, vite, de recourir chez Lapierre : — « Mon cher, c'est décidément énorme ! L'archevêque, que je ne connais pas, vient de m'envoyer sa carte !... Cet homme rouge, sur qui je me suis tant monté le bourrichon, l'autre jour !... Quelle coïncidence ! Mon cher, creuse-moi ça ! » — C'est tout creusé ! dit Lapierre : tu es un homme illustre, le clergé te flatte. Tu n'as qu'une chose à faire, c'est de renvoyer ta carte au cardinal !... » — Et le bon Flaubert de s'exécuter incontinent.

Nouvel émoi à l'archevêché, où l'on crut, pendant quelques jours, à une conversion foudroyante de l'auteur de Salammbô,,,.

Malheureusement, l'histoire s'arrête là. Personne n'a pu me dire quelle en fut la suite, ni si ce petit jeu de politesses continua longtemps entre ces deux ecclésiastiques d'espèce un peu différente, Mgr de Bonnechose et l'Aumônier des Dames de la Désillusion. Toujours est-il que, pendant toute une grand-messe au moins, Flaubert rêva d'être archevêque de Rouen....

Le soir, je vais à Croisset, dernière étape de mon pèlerinage.

Un bateau à vapeur, qui fait le service des localités riveraines jusqu'à La Bouille, vous y conduit en vingt minutes au plus. A mon grand désappointement, le spectacle, à cause de l'encombrement des quais et du port, n'est pas aussi extraordinaire que je l'aurais souhaité. Tous ces cargos à l'ancre, ces grues métalliques aux longs bras tournoyants, ces bennes de charbon, ce transbordeur, — tout cela bouche la vue. Mais on débarque à

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quelques pas du pavillon de Flaubert, et, là, le paysage entier se déploie sous le regard. Néanmoins, je ne me retourne pas : je veux me ménager une surprise plus complète. C'est du balcon même de Flaubert que je contemplerai le fleuve et la ville et le vaste horizon des falaises et des collines normandes.

jOn sait que sa propriété de Croisset a été vendue en partie. La maison d'habitation, où il avait son cabinet de travail, a été démolie. Une usine s'est construite dans le voisinage. Il ne reste plus qu'un bout de jardin avec un tronçon d'allée conduisant à un petit pavillon du XVIII ^ siècle, en bordure de la route et de la rivière. En été, Flaubert y venait prendre le frais et fumer sa pipe. Il y installait aussi des amis de passage, comme Bouilhet. Mais il est fort douteux qu'il y ait jamais travaillé et par conséquent (( gueulé » ses phrases. C'est donc à tort qu'on appelle, aujourd'hui, ce pavillon « le Gueuloir ». Voit-on cet homme méticuleux, qui ne pouvait travailler que dans

certaines conditions, entouré d'un certain arrangement, le voit -on transportant sa table ronde, son grand fauteuil, Ses plumes, ses paperasses, dans cette maisonnette du bord de Teau, qui, d'ailleurs, n'était habitable que pendant quelques mois de l'année ?

D'après les souvenirs de M^^ Franklin- Grout, il paraît probable que Flaubert, en été, préférait les allées de son jardin, et, dans ce jardin, une terrasse plus élevée que le pavillon et aménagée au flanc même de la côte, à laquelle était adossée la maison d'habitation maintenant démolie.

Cet endroit s'appelait le Mercure^ nous dit M°^^ Franklin- Grout, à cause d'une statue de Mercure qui s'y trouvait autrefois. Flaubert lui-même semble bien faire allusion à ces divers agréments de sa campagne, lorsqu'il écrit à Louis Bouilhet, le 7 juin 1855 : « Tu as raison, pauvre cher vieux, de m'envier les arbres, le bord de l'eau et le jardin. C'est splendide ! J'avais, hier, les poumons fatigués à force de humer les lilas... »

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Ainsi donc, ce n'est pas dans le pavillon de Croisset, racheté par la municipalité de Rouen, avec le tronçon de jardin y attenant, — ce n'est pas là qu'il faut chercher le laboratoire du grand écrivain.

Néanmoins, ce lieu est touchant, parce qu'on l'a transformé en musée, qu'on y a réuni, avec quelques reliques du maître, une iconographie et des documents curieux, — et parce que, enfin, du haut du balcon, on peut se faire une idée du paysage que Flaubert eut sous les yeux, pendant trente-cinq ans de sa vie, dans son cabinet de travail.

J'y cours tout de suite, et, — je l'avoue, — je suis d'abord un peu déçu. La vue est splendide, mais gâtée par le débordement des constructions industrielles. En face, du côté de Quevilly, on ne voit que hauts-fourneaux, cheminées fumantes qui encrassent le ciel. J'essaie de me consoler en m 'assurant que, du temps de Flaubert, ces laideurs n'existaient point, qu'il n'y avait là que des prairies et des rideaux de peupliers masquant le village. De

même, dans cette grande île qui s'allonge sur la gauche, les arbres devaient être beaucoup moins hauts et ne point cacher, comme aujourd'hui, la ville et la cathédrale.

Malgré tout, ce paysage de Croisset reste singulièrement grandiose. C'est un des plus beaux que la France du Nord puisse offrir. Je regarde : l'aérienne cathédrale domine de ses hautes tours l'antique cité gothique, « hérissée de flèches et d'aiguilles. » Le fleuve étalé resplendit entre les bâtisses monumentales des quais et les ondulations sans fin des collines couronnées de bois, ou dénudées ça et là, montrant sous la toison verte du gazon les déchirures crayeuses de la roche. Encore une fois, il se dégage de ce spectacle une impression de grandeur extraordinaire, grandeur un peu sévère et nue, qui dépasse l'habituelle mesure du paysage français, médiocre et charmant. Tout cela, il me semble, a marqué l'œuvre de Flaubert, a donné un certain tour à son imagination et à sa sensibilité. Et la grande

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masse d'eau du fleuve devait, comme à moi, lui en rappeler un autre tout chargé de mystère, d'histoire et de poésie, — le Nil avec ses dahabiehs aux longues voiles triangulaires, qui passent lentement et qui s'évanouissent en un glissement de fantômes. Là aussi, sous les fenêtres de Croisset, les navires à voiles de l'ancien temps allaient et venaient, lourds de leurs cargaisons exotiques, dans le frémissement de leurs toiles et de leurs pavois. Pour ce solitaire, qui avait une horreur presque maladive du mouvement, c'était la perpétuelle invitation au voyage...

Quand on a contemplé ces beaux horizons, comment se retourner vers les pauvres reliques qui garnissent le pavillon et ses murailles ? Il faut bien le confesser : ces souvenirs se réduisent à très peu de choses, — des pipes, des plumes d'oie, un encrier, une des tables rondes où le maître écrivait (l'autre se trouve actuellement à Antibes, chez sa nièce, M^^ Franklin-Grout), — un fauteuil massif, genre renaissance, capitonné de cuir, un cuir

éraillé et déteint qui ressemble à une peau humaine, véritable chevalet de torture, où le martyr de la phrase a enduré, comme il disait, toutes « les affres du style )). Après cela, il n'y a plus à voir que quelques autographes de lui, ses portraits ou ses caricatures, une reproduction de son buste par Clésinger, qui nous a donné un Flaubert peut-être pas très ressemblant, mais vraiment olympien.

D'une vitrine à l'autre, je cherche une collection de lettres bien édifiantes, que j'ai déchiffrées jadis, ici même, lors d'un premier voyage que je fis en 191 1. Elles furent écrites par diverses personnalités littéraires artistiques et politiques, qu'on avait invitées à l'inauguration du Pavillon- Musée de Croisset. La plupart de ces messieurs refusèrent d'y assister, et c'est leur refus motivé en termes généralement polis, quelquefois même lyriques, que contiennent ces lettres. De la part des organisateurs, ce fut une petite vengeance assez maligne que d'exposer sous vitrine

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ces beaux documents de confraternité et de piété littéraires. Je me souviens que la perle de cet écrin était un petit mot quinteux du père Boissier, qui fut^ en son temps, un latiniste distingué, et qui, au moment de l'inauguration, remplissait les fonctions augustes de secrétaire perpétuel de l'Académie française. Et le souvenir de ce latiniste officiel me rappelle, je ne sais trop pourquoi, une boutade de ce vieux sanglier de Royer-CoUard contre quelquesuns de ses plus doctes confrères de T Académie : <( Messieurs Villemainy Patin et Cousin sont des gensses qui savent le latin... » Le père Bpissier, lui, savait assur rément du latin, sinon le latin... Mais on m'apprend que, sur une critique de Jaurès et d'un M. Alfred Kerr, de Berlin (aimable rencontre!) le conservateur du musée se décida à mettre sous clé ces ; indécents petits papiers.

Toutefois, celui du père Boissier m'avait paru si drôle que je demande à le revoir. Le gardien consent à le tirer pour moi de son armoire. Et le voici dans toute

sa grâce : « Veuillez m^excuser si je ne me décide pas à vous donner mon nom, comme je rn^y étais à peu près engagé, y ai pris la résolution de m^y refuser d'une manière absolue, après tous les ennuis que je viens d'avoir à propos de la conférence Fustel de Coulanges, A mon âge, j'ai le droit de protéger ma tranquillité. G. Boissier. »

C'est sec comme un coup de férule.

En replaçant le petit papier grincheux dans sa chemise, je me dis que, décidément, le pauvre Flaubert n'a pas de chance avec ces messieurs les secrétaires perpétuels de l'Académie française.

Tandis que je remue ces paperasses, le crépuscule tombe doucement sur le fleuve.

Les fenêtres du pavillon sont ouvertes.

Une tiédeur estivale alanguit l'atmosphère. Encore une fois, avant de m'en aller, je reviens m'accouder au balcon, en face de l'immense paysage qui s'em-

brume et où, ça et là, le long des berges miroitantes, des lampes électriques commencent à s'allumer sous des voiles de vapeurs ténues comme des mousselines.

A demi submergés par le brouillard, les peupliers de Dieppedale semblent une rangée de fantômes au bord de l'eau vaporeuse. Mais l'air est si doux, si parfumé par les suprêmes exhalaisons £du jardin, que la phrase de Flaubert me revient en mémoire : « J'ai les poumons fatigués à force de humer les lilas... »

Peu à peu les contours des choses s'effacent. On n'aperçoit plus que le rougeoiment infernal des usines du côté de Quevilly. C'est la nuit close, — et pourtant je ne m'en vais pas, je reste accoudé à la rampe de ce balcon, en proie à je ne sais quel pressentiment, dans un vague émoi d'attente, que je ne songe même pas à préciser. Le gardien, qui veut bien respecter ma rêverie, m'apporte une chaise de son propre logis. Je m'assieds sur le balcon, et là, plus hanté que jamais par les images et les rythmes du maître.

»mm*fii*i—»mnmaimim<Êmmmii».ia i

je rêve indéfiniment devant l'eau noire, dans les demi-ténèbres nocturnes, je rêve si longtemps que je finis par perdre toute conscience et que je ne saurais dire, en vérité, comment la chose que voici arriva...

Le travail continu est la loi de Tart comme celle de la vie. Aussi les grands artistes, les poètes n*attendent-ils ni îe^ commandes ni les chalands : ils enfantent aujourd'hui, demain, toujours. Canova a vécu dans son atelier, comme Voltaire dans son cabinet.

(Balzac, La Cousine Bette).

Quand je me levai et que je me retournai ' vers la porte du balcon, je vis devant I moi une vaste pièce à demi-plongée dans Tobscurité. Le haut d'une bibliothèque à colonnes torses et surchargée de bouquins émergeait de Tombre confusément.

Au milieu, s'arrondissait une grande table

ronde, encombrée, elle aussi, de livres et de papiers, et, derrière cette table, dissimulé par Tabat-jour d'une lampe-carcel, quelqu'un écrivait avec une application fiévreuse. Je voyais la main, armée d'une plume d'oie, aller sans cesse de la page commencée à l'encrier, et cette main avait des gestes saccadés et furibonds.

Au pied de la table, s'étalait une peau d'ours blanc. Dans l'embrasure d'une fenêtre, je distinguais, sur son socle, un boudha accroupi, dont les dorures luisaient vaguement. Tout de suite, je reconnus le fameux cabinet de Croisset, tel que M^® Franklin- Grout nous l'a décrit. Je n'en éprouvai aucune surprise, mais une joie profonde et un peu solennelle, comme celle qu'on ressent quand, après de longues années, on voit un de ses plus chers désirs accomplis.

Une curiosité intense me poussait. Avec d'infinies précautions, je m'avançai sur i la pointe des pieds, et, toujours sans la moindre surprise, — je vis GUSTAVE FLAUBERT A SA TABLE DE TRA-

ou LE MORT VIVANT 55

VAIL. Il me parut le plus simple du monde de profiter de l'occasion pour lui présenter mes hommages. Plein de confiance et de respect, je m'approchai de la table, lorsque, par mégarde, je heurtai une chaise. Une pile de bouquins dégringola sur le plancher. Au bruit, le maître sursauta, se mit debout, et, ayant relevé l'abat-jour de la lampe-carcel, il dardait sur l'intrus des yeux terribles :

— Nom d'un petit bonhomme ! qu'estce que vous foutez ici, vous ?

Il tonitruait. Avec une assurance inexplicable, je laissai passer la bourrasque. Puis, modestement, je me nommai, en m'excvisant de la liberté grande, du hasard de la rencontre...

— Ah bien ! reprit-il, puisque c'est vous, je ne suis tout de même pas fâché de vous voir ! ^ .

Je m'inclinai d'un air comblé. Ayant marqué un temps, le maître ajouta :

— Oui, pour vous laver la tête!

— Mon cher maître, lui dis-je, j'y suis prêt !

mmm'mm0i'»'mi^t»ammÊammtmaÊmmi^mii»^

Il se recala dans son grand fauteuil, TefFrayant fauteuil renaissance, capitonné de peau humaine. Et, comme pour chercher ses idées, il se mit à bourrer une pipe, lentement, méticuleusement. Pendant ce temps, je le considérai à mon tour.

Malgré ses cent ans bientôt sonnés, il avait à peine vieilli depuis le temps où il fréquentait chez la Princesse Mathilde.

Le cheveu peut-être un peu plus rare, les joues plus soufflées, le dessous des yeux un peu plus poché, — et voilà tout ! Par exemple, les plaques rouges de ses pommettes avaient envahi tout le visage : il était cramoisi. Son costume non plus n'avait guère changé : vaste pantalon de laine brune, serré au ventre par une ceinture orientale, casaque de même étoffe boutonnée sur la chemise, dont le col rabattu et lâche dégageait son cou de taureau. Dans cet accoutrement un peu rude, avec ses fortes moustaches roussies par le tabac, il avait vaguement la tournure d'un reître d'Albert Durer.

ou I^E MORT VIVANT 57

Sur le dossier de son fauteuil était jetée la lourde houppelande où, de temps en temps, il se drapait comme dans une toge.

Tandis qu'il bourrait sa pipe, je regardais ses mains, très fines, très élégantes, qui contrastaient avec la rudesse de sa mise et de sa personne et qui semblaient presque des objets de luxe. Du bout de ses doigts, aux ongles polis de mandarin, il frottait contre une plaque de porcelaine une allumette qui s'obstinait à ne pas s'enflammer. Je vis le moment où, comme mon maître Brunetière, au grand scandale des vieux collaborateurs de La Revue des Deux Mondes^ il allait lever la cuisse et frotter l'allumette contre son derrière. Mais, dans tout son débraillé, Gustave Flaubert, hôte de la Princesse, gardait des façons de gentilhomme. Il se borna à approcher sa pipe du tuyau de la lampe-carcel. Après quoi, ayant tiré une bouffée, il me déclara à brûle-pourpoint :

— Oui, je ne suis pas fâché de vous voir... pour vous engueuler !

58 FLAUBERT APARIS

— Pour m'en... ? Et en quoi, mon cher maître, ai-je mérité ?...

— En quoi, monsieur ? Mais d'abord, en forçant ma porte, en vous glissant chez moi, à cette heure indue, comme un vulgaire cambrioleur. J'écrivais, monsieur :

vous m'avez coupé un effet de style, — et vous savez qu'une phrase est sacrée...

Mais vous avez fait pis, monsieur, vous avez fait une chose que je ne vous pardonnerai jamais !... Vous avez publié, sans m 'avertir, ma première Tentation de saint Antoine^ ma première Education sentimentale^ sans parler de quelques autres broutilles !... C'est une trahison ! Je suis furieux contre vous, monsieur, indigné !... Vous entendez ? Hindigné ! avec trente-six  !...

Les gros yeux du maître roulaient de façon terrifiante. Je trouvais vraiment qu'il dépassait la mesure.

— Vouliez- vous, lui dis-je, un peu piqué, vouliez-vous qu'on jetât au feu vos œuvres inédites ?... Et pourquoi, mon cher maître, puisque vous les jugiez si

ou LE MORT VIVANT 59

indignes de voir le jour, ne les y avezvous pas jetées vous-même ? En gardant pieusement dans de belles chemises, en rangeant avec soin dans vos cartons et dans vos armoires, ces essais si imparfaits, n'avez-vous pas dicté son devoir à la postérité?...

— Je n'ai rien dicté du tout, monsieur ! reprit le maître, avec un grondement exagéré et rassurant, un grondement d'orage qui s'apaise.

Je le sentais touché par mon argument.

Après un instant de silence, il reprit, d'un ton presque affectueux :

— Les jeter au feu ?... Tout de même, en y réfléchissant... ce n'était pas si mauvais que cela !... Au fond, j'avais mis là-dedans le meilleur et le plus sincère, le plus jeune de ma jeunesse !... Mais voilà ! Il aurait fallu revoir tout cela, corriger, raturer, rapetasser enfin...

— Que ne vous en êtes-vous chargé vous-mêmes, mon cher maître ? Rien n'est tel que d'être son propre éditeur !... Et

•mm'''mK'ie'miimamfmmmmtmBam.

quand on est toujours gaillard et verdissant comme vous êtes !...

Flaubert rêvait. Pour forcer son mutisme, j'ajoutai :

— D'ailleurs, voilà longtemps, que nous n'avons rien vu de vous, il me semble !

— Et on ne verra rien, monsieur, pas plus qu'on ne m'a vu et qu'on ne me verra...

A ces mots, un soupçon imprécis, je ne sais quel rappel d'une réalité lointaine traversa ma subsconscience. Pourtant cette santé débordante, ces yeux pleins de feu et de vie, tout cela me frappait de façon contradictoire. Hésitant, je risquai :

— Il est vrai, mon cher maître, vous vous faites rare ! Vous ne sortez plus depuis. .«

— Depuis bientôt un demi-siècle, monsieur !... Oui, voilà bientôt quarante et un ans que je n'ai mis le pied hors de mon cabinet. Comme puissance de solitude, avouez que c'est assez galant ! Un vrai record, comme vous dites aujourd'hui !.,. le record de l'immobilité, — à

ou LE MORT VIVANT 6i

rendre jaloux le boudha que voilà I...

Montaigne cite bien, quelque part, le cas de ce chanoine de Poitiers qui, dit-il, depuis trente ans, n'était sorti de sa chambre « pour rincommodité de sa mélancholie et un rheume qui lui estoit tumbé sur l'estomach ». Moi, monsieur, je n'ai pas de « rheume » 1 Dieu merci, je suis sain comme à vingt ans 1 Mais l'incommodité de ma « mélancholie » me rendait bien inconfortable à mes contemporains. Quant à eux, — j'ose ici vous le dire entre nous, — je les avais assez vus !...

Je songeais : quarante et un ans sans sortir ! Quel fakir de l'Inde accomplit jamais semblable prouesse ! J'en étais écrasé d'admiration. Timidement, je balbutiai :

— Et pendant tout ce tem.ps-là, mon cher maître, qu'avez-vous fait ?

— Ce que j'ai fait .^.. Il est inouï, ma parole d'honneur !... Mais j'ai travaillé^ monsieur !

Il prononça ce mot de « travailler » avec

un tel accent que j'en eus la chair de poule : je savais trop ce qu'il entendait par là.

Lui, d'un geste large, me montrait sur la table ronde des piles de manuscrits, et, — se retournant vers la bibliothèque, — des étages de cartons verts, d'où s'échappait un flot de notes et de notules :

— Et voilà, monsieur ! Sachez que j'ai écrit une œuvre entière depuis... depuis le temps que vous dites.

Flaubert s'enthousiasmait déjà à la pensée de cette nouvelle œuvre mise debout en quarante ans. Avant même que j'eusse témoigné le désir d'en rien voir, il alla prendre sur un des rayons inférieurs de la bibliothèque un carton solidement bouclé dans une bretelle grise :

— Tenez ! me dit-il, voilà une petite bêtise grécisante (i) qui m'a bien pris une ;

I. Tous ces projets sont rigoureusement historiques. Dans l'analyse qui va suivre, je n'ai guère fait que résumer les plans inédits de Flaubert, qui, d'ailleurs, vont être publiés prochainement par l'éditeur Louis Conard.

ou LE MORT VIVANT 63

dizaine d'années tant pour la documentation que pour la mise en place et le débarbouillage du style. Cela s'appelle La Bataille des Thermopyles. J'ai toujours été très excité par cette hécatombe héroïque de Léonidas et de ses trois cents jeunes gens... Ah ! ça n'était pas commode, beaucoup moins qu'Hérodiade et Salammbô ! Retrouver le milieu historique n'était rien. Parbleu ! je connaissais le cadre ! Les Thermopyles !,.. J'y ai chassé la bécasse avec Maxime !... Mais faire entrer là-dedans un lyrisme presque moderne, une espèce de chevalerie qui ne ressemble à rien de chez nous, qui, dans l'antiquité même, fut une chose très spéciale, et aussi le sentiment non moins spécial qui unissait ces beaux jeunes hommes en une commune soif d'héroïsme et de sacrifice, — et, avec cela, sauver la plastique ! La plastique, tout est là !... Ah! non, mon cher Monsieur, ça n'était pas commode ! Cent fois, j'ai cuydé en crever ! Il faut être fou et triplement frénétique pour entreprendre

é4 FLAUBERT A PARIS

de pareils bouquins !... Tandis que peindre des bourgeois d'aujourd'hui... c'est dégoûtant, je vous l'accorde ! mais c'est tellement plus facile !... Tenez ! j'ai là un horrifique roman, en six cent soixantequinze pages... Il m'a fallu à peine six ans pour en venir à bout...

Et le maître, ayant déposé sur mes gemoux La Bataille des Thermopyles^ s'en fut prendre dans le bas de la bibliothèque un volumineux carton noué de cordonnets et qui était gonflé de papiers à en éclater :

— Je vous présente Sous Napoléon III y ou Un ménage parisien y TCi^ dit-il, d'un petit air satisfait. C'est la suite de mon Education sentimentale y le procès du monde moderne, civilisation, politique et tout !... C'est autre chose que les Rougon- Macquart de mon ami Zola. Ce Zola, un benêt qui croyait dur comme fer à la science et au progrès des lumières !... Moi, au contraire, j'ai étalé là, avec l'enfantine sottise du xix^ siècle, toute l'ignominie du jiîonde actuel. Vous connaissez mes tarois grandes divisions de l'histoire uni- |

ou LE MORT VIVANT 65

verselle : paganisme ^ christianisme y muf^ flisme,.. Eh bien, c'est Fépopée du mufflisme que j'ai écrite dans ce fort bouquin. Bien entendu, je m'y suis ménagé quelques petits divertissements égoïstes, des endroits propres, des paliers, où un homme comme moi peut respirer... Tout le côté fête et représentation mondaine m'a vivement amusé. Le bon Zola, lui, qui, sous le second Empire^ pondait de la copie dans une mansarde, entre un pot de chambre et un saucisson attaché à un clou par une ficelle, le bon Zola n'a rien soupçonné de toutes ces gentillesses... Vous y retrouverez, dans ce fort bouquin, la figuration de Compiègneet de Fontainebleau, les gondoles et les violons du Bassin aux Carpes, le beau chevalier Nigra, et ce petit cuistre de Mérimée, et la clique Metternich et Galiffet, — sans oublier la Païva, — la Païva, Juive effrayante, qui, une des premières ^ vint essayer sur nos nigauds de gens de lettres et de politiciens, la fascination du fameux « charme slave )).*. Cette Païva, une femme barbatè^

une sauvagesse sous les dehors de la civilisation la plus raffinée ou la plus pourrie, — l'aïeule de toutes les aventurières moscovites, polonaises ou tcherkesses, qui infectent périodiquement vos salons parisiens... (( Le charme slave ! » sont-ils bêtes, vos gens du monde et vos gens de lettres ! Et dire que ça prend toujours ! la Princesse russe, l'Arménienne ou la Cosaque, qui parle cinq langues, qui connaît les derniers poètes de Montmartre ou du quartier latin, qui est initiée à la philosophie de Bergson et aux théories d'Einstein et qui, avec cela, est un démon de grâce et de beauté, une sirène irrésistible ! Et dire qu'à travers tout ce flux de paroles, ces chatteries, ces minauderies, ces insolences, ces grossièretés en robes de grand couturier, personne ne subodore l'odieuse femelle asiatique , gangrenée par tous les vices, toutes les abjections et toutes les bêtises de la barbarie !...

Le maître était lancé. Pourtant, j'aurais bien voulu arrêter sa digression sur les princesses russes et le ramener à ce

ou LE MORT VIVANT 67

fameux et si curieux roman : Sous Napoléon IIL II ne m'en laissa pas le loisir. De la barbarie slave, il passa impétueusement à la barbarie orientale et africaine :

— Beau sujet ! proclama-t-il. C'est ainsi que, pour faire suite à mon Napoléon III ^ j'ai écrit Suez^ vaste roman social, — mondial, comme vous dites aujourd'hui, — où j'ai peint un civilisé qui se barbarise et un barbare qui se civilise, si l'on ose appeler civilisation l'art du tailleur, du bottier, ou du carrossier européen... Vous voyez ça d'ici ! Suez ! le père de Lesseps, le khédive d'Egypte, les pachas, les beys, la tourbe des brasseurs d'affaires et des tripoteurs...

— Je sais, je sais ! dis-je : j'ai lu toutes vos notes sur cet opulent sujet !... Et après, mon cher maître, qu'avez- vous fait }

— Je me suis reposé, mon bon !...

Je me suis reposé en écrivant mon Histoire de Vart officiel. Il y a là un petit chapitre sur les académies, que je me permets de vous recommander... Mais ce n'était qu'un divertissement, — qui

n'a guère duré plus de trois ou quatre ans... Après quoi je me suis attelé à deux gigantesques bouquins. Le premier, — j'ai le regret de vous le dire, — m'a fait gâcher dix ans de ma vie en pure perte. Il n'y avait rien à tirer d'un sujet pareil. C'était un Kœnigsmarcky dont j'avais pris ridée dans la Revue des Deux Mondes,,, oui, deux articles de Blaze de Bury sur Aurore de Kœnigsmarck et sur son frère Philippe, dont les aventures furent étourdissantes et dont la mort est restée longtemps mystérieuse... Si cela vous amuse, vérifiez : Revue des Deux Mondes^ 15 octobre 1852 et 15 mai 1853... Vous me direz : « Eh quoi } Blaze de Bury, cet honnête famulus romantique ?... Mais oui, mon bon, mais oui ! Moi je suis de l'avis de ce vieux croûton de Boileau :

Un fat quelquefois ouvre un avis important.

Cette fois-là, malheureusement, je me suis fourré le doigt dans l'œil jusqu'au coude ! Ce qui m'avait séduit dans cette histoire, c'était le côté « aventures » et princi-

ar

paiement ce polisson de Kœnigsmarck qui a roulé sa bosse de Constantinople à Edimbourg, qui a connu le sérail du Grand- Turc et les courtisanes de Venise, qui a couché avec des souillons et avec des filles de roi. Mais tout cela était gâté de vulgarité, de basse sensualité et aussi de niaise sentimentalité allemande. A de certains moments, le beau Philippe n'est plus qu'un Rocambole, un personnage de roman-feuilleton et sa sœur elle-même, la divine Aurore, n'est, au fond, qu'une cuisinière berlinoise. J'ai fini par abandonner cette ratatouille germanique...

Un peu essoufiîé par cette tirade, le maître fit une pause méditative. Puis, d'un ton solennel, impossible à rendre, il prononça :

— C'est alors que j'ai écrit La Spirale^ roman philosophique et transcendental !... C'est le couronnement et, si j'ose dire, la conclusion de toute mon œuvre !... Pour un sujet, mon bon, ça c'est un sujet ! Et moral avec cela, exaltant, mon cher monsieur ! Moi qui ai été traîné en cour

d'assises pour immoralité, qu'on accuse de tuer l'enthousiasme, la foi, tous les beaux sentiments, j'ai voulu montrer de quoi je suis capable en ce genre. Gustave Flaubert, prix de vertu ! Couronné par l'Académie française ! Voyez-vous cela ?... Eh bien, mon cher monsieur, tel est le laurier que j'ai ambitionné !... J'ai voulu prouver... mais on ne prouve rien, n'estce pas ? mettons que j'ai voulu illustrer cette idée que le bonheur est tout entier dans l'imagination, — une illusion comme tout le reste... Mon héros est un peintre, un peintre qui a abandonné la peinture, après avoir vécu en Orient. Il a la tête pleine de formes et d'images, de choses vues ou imaginées. Enfin il a pris, en Orient, l'habitude du hachisch, et il s'en est si bien empoisonné qu'il lui suffit de respirer l'odeur de la boîte qui contient la drogue pour avoir des hallucinations. Un moment vient où il n'a même plus besoin de ce léger excitant. Il provoque spontanément ses visions, par la seule force de la volonté ou de l'accoutumance.

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Il se met, quand il le veut, dans ce que j'appelle « l'état fantastique )). Il en arrive même, en véritable artiste qu'il est, à préparer ses rêves, qui deviennent réguliers comme les ordinaires événements de son existence. Chez lui, le rêve côtoie continuellement la vie. Il finit par la supplanter. Et ainsi mon héros est dans un état de somnambulisme permanent qui le rend insensible à la douleur et qui le comble d'une félicité parfaite... Vous comprenez, n'est-ce pas ? Vous me suivez bien ?...

Je fis signe que oui, tout en me demandant, non sans inquiétude, où il voulait en venir. Le maître reprit, en se passionnant de plus en plus :

— Vous me direz : où est la morale dans tout cela ?... La voici ! Le rêve est la récompense de la vertu... oui, d'une belle action ! Mon bonhomme a remarqué que lorsqu'il a commis une mauvaise action, le rêve ne vient pas. Il a constaté au contraire qu'une bonne action lui donne un grand apaisement....

C'est comme une saignée, une purgation.

Et puis le paradis s'ouvre tout doucement. Il n'a plus besoin que d'être vertueux, dévoué, héroïque, sublime, pour goûter au souverain Bien. Ainsi le rêve a une influence active, moralisante sur sa vie, tandis que la vie a une influence exaltante et inspiratrice sur le rêve... Mais, me direz-vous, comment transporter dans le roman une pareille donnée ? Ah ! je l'avoue, ça n'était pas facile. Pourtant, j'ai réussi à trouver une action, — une action qui part de la réalité la plus contemporaine, pour aboutir, à travers les siècles, à l'orient fabuleux... Je vous lirai cela, un de ces jours...

Et il accompagna cette aimable'promesse d'un formidable coup de poing sur une pile de manuscrits qui occupaient une bonne moitié de la table ronde :

— Vous verrez ! poursuivit Flaubert :

il y a là-dedans des choses inouïes : un préfet, personnage bête, gourmé et passablement coquin, qui devient un sultan cruel et grotesque, une princesse qui se

mmiÊmiiemr''ff''''>iifmBmmmmÊK^mmmmimmmmfmmmmmmHmmm

métamorphose en odalisque, une patrouille de la Garde nationale qui se change en une armée innombrable, l'armée des Croisés en marche à travers les montagnes de Cilicie... et un jardin persan tout à fait fantastique, une ville étrange, démesurée, qui résume en elle Babylone et la Chine : Un serpent à figure de femme passe sa tête entre les créneaux des remparts... Ailleurs un fils de roi se bat en duel avec un singe. Une caravane meurt de soif dans le désert. Mon héros converse avec un pythagoricien, entend le langage des animaux et des plantes,,. C'est quelque chose d'insensé, vous dis-je ? Aussi mon héros est-il fou. La conclusion du livre, c'est que le bonheur consiste à être fou !...

Un peu étourdi par ces propos et par l'étalage de tant de merveilles, je n'osai demander au maître de m'expliquer le titre de cet ahurissant bouquin. Pourquoi La spirale ? J'avoue que je saisissais mal. \ Mais le bon maître mettait une telle] fougue à le célébrer que je ne doutaig

point que ce ne fût un chef-d'œuvre, — son chef-d'œuvre. Je désignai, sur la table, la pile effrayante des manuscrits :

— Mon cher maître, lui dis-je, hâtezvous de publier cela : nous vous en conjurons !

Il se drapa majestueusement dans sa houppelande et prononça d'un ton superbe :

— Jamais, monsieur, jamais ! Je vous l'ai déclaré : on ne verra plus rien de moi !

— Cependant, mon cher maître, de tels chefs-d'œuvre...

Il sursauta sur le fauteuil de peau humaine :

— Vous dites ?...

Puis, s'étant gratté le crâne, après un silence lourd de pensée :

— Plus tard, peut-être ! Je réfléchirai. Je ne suis pas pressé !

— Il est vrai, lui dis-je, que vous avez l'éternité devant vous. Mais nous autres .\.. Et puis, mon cher maître, laissez-moi ajouter ceci : vos admirateurs eux-mêmes

ou LE MORT VIVANT 75

VOUS reprochent cette retraite farouche, qui les prive des plus beaux fruits de votre maturité. Si vous continuez, vous allez donner raison à Léon Daudet qui vous accuse d'avoir fondé « l'école du renfermé »...

— Je sais ! dit Flaubert. J'ai lu ça quelque part ! Car je lis tout, monsieur, je suis comme votre Brunetière, dont un autre habillé de vert a pu dire : « Notre éminent confrère, M. Ferdinand Brunetière, dont le mérite et l'honneur, en quelque sujet qu'il traitât, était d'y commencer par avoir tout lu... » Avoir tout lu ! Est-ce beau ! J'ai épingle la phrase !...

J'admirai la mémoire de ce centenaire, toujours si sûre, si vivace, — et ordonnée comme ses casiers et ses cartons. Mais le maître semblait préoccupé. Il reprit :

— L'école du renfermé ! Savez- vous qu'il y a de cela ! Il a touché juste, le gaillard !... Oui, oui il y a de cela ! Il est certain que ma phrase n'est peut-être pas toujours suffisamment aérée. Certains de mes bouquins manquent peut-être... com-

Bsa

ment dirai-je ?... d'humidité... Et pourtant non ! C'est moi qui ai raison !... Le renfermé ! On n'est pas un « renfermé », quand on a passé plusieurs années de sa vie à voyager, — et quels voyages !

C'étaient de vraies expéditions, en ce temps-là, toute une vie rude et mouvementée qui vous mettait perpétuellement en contact avec des êtres prodigieusement différents de vous-mêmes. Et puis mes voyages de documentation pour chacun de mes romans, mes séjours prolongés à Paris, où j'habitais, où j'ai eu plusieurs appartements, mes excursions dans tous les mondes et dans tous les milieux, depuis les Tuileries jusqu'aux guinguettes du boulevard du Temple... Mais cette agitation est bonne pour la jeunesse. A mon âge, monsieur, on ne voyage plus que par l'imagination. L'humanité vivante vous a donné la clé de l'humanité morte. Alors, c'est un monde nouveau, — les perspectives immenses de l'histoire s'ouvrent devant vous. On est éperdu d'une \ telle nouveauté, d'une telle fraîcheur,

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d'une telle jeunesse. On sent qu'on en a pour sa vie entière à voir^ à s'exalter, à comprendre ! Que dis-je ? pour plusieurs existences, pour une éternité ! Auparavant, on ne percevait l'homme et la vie que dans une minute de leur durée. A présent, on embrasse cette durée, si l'on ose dire, dans son infinité. Ce n'est plus l'homme immobile, immuable et simple des classiques, — et pourtant c'est bien toujours le même homme, mais non limité dans l'espace et dans le temps, m^s toujours en mouvement et en métamorphose, riche d'une prodigieuse variété de visages et d'aspects !... Ah ! monter et descendre cette spirale sans fin de l'histoire et de la vie, quel enivrement !.*. Et même pour le simple manieur de textes, l'homme des livres et des bibliothèques, il y a une félicité qui est un calmant souverain. Avez-vous seulement médité sur ces simples mots, sur ce cliché : « V ardeur de V étude ! » Je l'aurai connue, moi, cette ferveur...

— Il est vrai, dis-je, mon cher maître :

VOUS avez exprimé cela en des phrases admirables de votre Saint Antoine : « C'est une joie supérieure aux plaisirs de la tendresse !... )) Et le reste ! Je sais par cœur tout le passage...

— Et puis, poursuivit Flaubert, — il y a encore autre chose dans mon partipris d'isolement. A Tencontre de ce siècle qui se déchristianise, qui est bassement utilitaire, j'ai voulu affirmer, pour l'individu, le droit d'être inutile, le droit à la vie solitaire et contemplative. L'homme de lettres, tel que je le conçois, doit être un moine...

— Vous oubliez, dis-je, que le moine est bien loin de se considérer comme inutile !

— Eh ! parbleu ! je le sais !... Inutile selon le monde, mais utile selon le Christ... utile par son exemple et par ses prières. Aujourd'hui, on ne croit pas plus à l'efficacité de la prière qu'à celle de la jbeauté. Eh bien, moi, voilà ce que j'ai voulu rappeler à mes contemporains. J'ai voulu leur rapprendre que leurs grands bienfai-

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teurs, ce sont ceux qui renoncent, ceux qui s'abstiennent de Faction malfaisante et qui enseignent les voies du souverain Repos et du souverain Bien. Mon homme, c'est l'ascète, le solitaire, celui qui n'a besoin de personne et qui pourtant fait du bien à tous. Il n'y a que cela de propre, de beau et de bon dans la vie. Je souffrirais le martyr, vous entendez ! le martyre !... pour l'attester ! Ah ! fichtre !... Une sainte colère grondait dans les paroles du maître. En cette minute, il était magnifique de résolution et tout resplendissant de génie !

— Eh ! bien, lui dis-je, mon cher maître, quand on est animé d'une telle conviction, on se doit de la répandre. On s'en va prêcher les pécheurs et les égarés.

I Saint Antoine lui-même sortait quelqueî fois de sa solitude, pour épouvanter les publicains et les idolâtres.

— C'est cela ! Vous me conseillez de sortir, vous aussi !... Mais, mon bon, que voulez-vous que j'aille faire là-bas ! Ils vont me prendre pour un revenant !

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— N'en croyez rien ! Jamais, mon cher maître, vous n'avez été plus vivant, ni plus actuel. Et puis, il faut profiter de l'occasion : d'ici longtemps vous n'en retrouverez de plus flatteuse pour vous... oui, l'occasion de votre centenaire !

— Quoi ? Que dites-vous ? Mon centenaire ?... Ils vont célébrer mon centenaire !!...

.Encore une fois, Flaubert se gratta le crâne sous sa calotte, mais il était devenu rayonnant :

— Diable, diable ! dit-il. C'est que j'ai là une phrase à torcher, une phrase breneuse, pleine de qui^ de que^ de conjonction, de répétitions, d'auxiliaires...

Ah ! les auxiliaires ! la pouillerie de la langue !...

— Vous savez bien, dis-je, que vous avez tout le temps devant vous !

Je le sentais ébranlé. Alors, d'un geste entraînant, je tirai ma montre :

— Mon cher maître, il est 5 heures du matin. Il y a un rapide pour Paris, qui part à 10 h. 19... Nous allons le prendre !

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— Je VOUS répondrai, me dit-il, comme Pécuchet à Bouvard : « Vous me séduisez, ma parole d'honneur !... »

Il hésita encore quelques instants. Puis, sur le ton et avec Tair d'un homme qui aurait bu quelques coupes de Champagne :

— Mon centenaire, mon centenaire !...

quelle truculente facétie ! Savez-vous que ça va être une chose énorme, hénaurme !

Il posa sa plume d'oie, rejeta sa houppelande, et, s'appuyant des deux poings sur le rebord de la table, il se leva, — enfin ! Son visage cramoisi avait cette expression mâle et décidée qui sied aux grandes entreprises.

L' « HÉNAURME » AVENTURE

En fait d 'ignoble, je n'ai rien vu d'aussi beau que trois Maltais et un Italien, sur la banquette de la diligence de Constantine...

( Correspondance y passim).

Je ne vais pas raconter par le menu notre voyage de Rouen à Paris, d'autant plus qu'il y a des trous inexplicables dans mes souvenirs. Tout ce que je me rappelle, le voxi :

D'abord, nous manquâmes le rapide de lo h. 19, — et cela par la faute du bon maître qui, à cette idée de voyage, fit faire des préparatifs comme pour une expédition en Abyssinie. Narcisse, le valet

de chambre, fatigué de charrier des vahses et des malles, « tombait sur les bottes», selon l'expression favorite du patron.

Après cela, celui-ci « eut besoin » d'absorber un copieux déjeuner, arrosé de 15 tasses de « kaouah » et d'un horrifique petit verre de fil-en-quatre, le tout pour « se soutenir », prétendait-il. Enfin, au dernier moment, comme il avait déjà endossé son carrick à triple collet et empoigné son parapluie, il s'arrêta brusquement sur le seuil, tâta sa redingote et se mit à vociférer dans l'escalier :

— Julie, descendez-moi ma décoration !

— Mon cher maître, lui dis-je, par le temps qui court, une boutonnière vierge est la suprême distinction.

— Non, non, me dit-il : je tiens à ma croix d'honneur. De mon temps, il n'y avait, parmi les gens de lettres, que le père Scribe qui fût grand-officier. Moi, ils m'ont fait chevalier à vie. C'est assez drôle ! Et ça m'amuse de rappeler ce trait de mœurs... si pittoresque 1

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— Inutile, mon cher maître ! Rien n'est changé depuis le temps du père Scribe !

Néanmoins le peintre de Homais tenait à son idée. Avec ses doigts gourds, la vieille Julie n'en finissait pas de lui attacher son ruban rouge, tant et si bien que, lorsque nous arrivâmes à la gare de la rue Verte, le rapide était parti.

Force nous fut de nous rabattre sur un misérable train semi-direct, qui s'arrêtait presque à toutes les stations. Néanmoins nous réussîmes à nous y caser assez commodément. Nous étions seuls, ou presque seuls, dans un compartiment démodé, mais relativement propre. Tout se passa d'abord convenablement. Mais, à Mantes, les choses se gâtèrent. Il était dit que cette charmante localité serait toujours fatale au pauvre Flaubert. Il devait y avoir, ce jour-là, une foire ou un gros marché à Mantes-la- Jolie : les quais de la gare étaient encombrés d'une foule houleuse et bruyante. A peine le train eut-il stoppé, que le populaire se lança à l'assaut des wagons. Des voix crapuleuses criaient :

— En première, bon sang de bon Dieu f

— Montez en première ! Hardi les gars !

Ils avaient Tair de crier : « A la Bastille ! )) ou (( A la Banque de France ! » Notre compartiment fut violé comme les autres par une horde débraillée et irrespectueuse. Le premier qui escalada notre marche-pied était un marchand de poulets, — lequel tenait d'une main un bouquet de volailles liées par les pattes et, de l'autre, traînait un sac bourré jusqu'à la gueule. Pour se débarrasser, l'individu voulut fourrer ses poules pépiantes et courroucées entre les jambes du bon Flaubert. De cramoisi celui-ci devint violet :

— Espèce de saligaud ! Voulez-vous bien m 'enlever ça !

Sa taille herculéenne, le ton dont il asséna son apostrophe terrorisèrent à ce point le marchand de poulets, que celui-ci ramassa ses volailles et se précipita vers le couloir, en traînant son sac. Derrière lui, avait paru un maquignon de belle

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corpulence, coiffé d'une superbe casquette de soie et brandissant au bout de son poing une matraque retenue par une lanière de cuir. Puis, derrière le maquignon, une demi- douzaine de militaires en permission qui avaient, comme on dit, plus que leur compte. Tout ce monde s'entassa tant bien que mal dans le compartiment et dans le couloir, plein à n'y pouvoir loger un œuf.

Cependant, le maquignon s'était assis sans cérémonie à côté du bon Flaubert, attiré peut-être par une vague sympathie d'homme fort. Il le dévisageait avec une insistance qui horripilait visiblement son voisin. Le maquignon comprit tout de suite que le personnage n'était pas commode. Néanmoins, l'encolure, la face enluminée du maître, les allures de commisvoyageur qu'il affectait quelquefois, tout cela impressionnait grandement l'homme à la casquette de soie. A la fin, n'y tenant plus, il demanda, de son ton le plus poli :

— Monsieur n'est pas placier en vins ?..,

Il me semble que j'ai eu l'avantage de rencontrer monsieur, à Bercy ?...

Je crus que la foudre allait tomber sur l'insolent : les yeux de Flaubert paraissaient vouloir sortir de leurs orbites, ses longues moustaches frémissaient contre ses bajoues gonflées de fureur... Et puis, par une volte-face soudaine, sa figure rabelaisienne s'illumina d'un sourire farceur :

— Si fait, mon vieux, si fait ! Tu peux te flatter d'avoir l'œil !... J'ai même une feuillette de Médoc à te céder... si tu tiens à te faire empiler !...

J'étais abasourdi. Mais je devinai incontinent que le cher bon maître, prenant son parti de toutes ces avanies, s'amusait à pousser la plaisanterie à fond. Selon son habitude, il y mit une persévérance, un acharnement, une exagération tellement monstrueuse que cela finissait par n'être plus très drôle.

Je ne me rappelle pas du tout comment tourna le dialogue avec le maquignon.

D'ailleurs, à de certains moments, je perdais complètement conscience. Puis,

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à d'autres, je soupçonnais, dans tout ce qui se passait sous mes yeux, je ne savais trop quel illogisme qui me rendait rêveur. Pourtant, il fallait bien l'avouer, les événements s'enchaînaient de la manière la plus naturelle, la plus normale !... C'est ainsi que notre train resta en panne, pendant un bon quart d'heure, sous le tunnel des BatignoUes. Nous étions plongés dans une obscurité complète, propice aux plus rocambolesques coups de main.

Nos militaires avinés se mirent à brailler Madelon, Madelon ! L'un d'eux, par blague, ayant réclamé de la lumière, quelqu'un fit craquer une allum.ette et l'approcha d'un journal roulé en guise de torche. Cette belle illumination manqua de mettre le feu aux rideaux des portières. Nous dûmes étouffer sous nos pardessus ce comm encement d 'incendie . . .

Ce dernier incident acheva d'exaspérer Flaubert, peu endurant de son naturel.

Quand nous mîmes pied à terre sur le quai de la gare, je sentis qu'il avait les nerfs à vif. Moi-même j'étais fortement

agacé. Et puis, brusquement, promenant des regards égarés sur les remous de la foule, je me sentis comme une âme en peine :

— Mon cher maître, dis -je à mon compagnon, tout cela est bel et bien, mais avez-vous retenu votre chambre à r hôtel ?...

Il haussa violemment les épaules :

— Retenir ma chambre ? Vous voulez rire, mon bon! Nous allons descendre au Grand-HôteL J'y suis connu ! Diantre !

un client d'un demi-siècle, au moins !..•

— Je crains fort, dis-je...

Mais je ne voulus point l'irriter davantage, en proférant des paroles de mauvais augure. Néanmoins mes prévisions ne m'avaient pas trompé. Au Grand-Hôtel^ un jeune plumitif, sans daigner lever le nez de dessus ses papiers, nous répondit sèchement que tout était pris.

J'étais décidément désemparé. Comment n'avais-je pas songé à cette précaution élémentaire ?... Et puis je réfléchis : « Tout de même, dans une circonstance

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comme celle-ci, il appartient au Gouvernement de loger ses glorieux centenaires ! »

— Cher grand maître, dis-je, c'est dégoûtant \,,, Ils auraient dû vous faire préparer un appartement à l'Elysée ! C'était bien le moins...

— Vous croyez ? fit vivement le pauvre grand homme, en se rengorgeant dans son carrick à triple collet.

Il réfléchissait, lui aussi. Puis, tout à coup, d'un ton bourru :

— Je ne peux pourtant pas aller demander un lit à Millerand !... Mon cher, il faut en finir !

C'est en vain que nous battîmes tous les hôtels du quartier de l'Opéra, pas un coin n'y était libre. Dans les garnis, où nous nous aventurâmes, des personnes à la voix suave eurent l'aplomb de nous Iproposer, pour soixante francs par jour,, lune chambre et un cabinet de toilette. Nous refusâmes avec hauteur, en déclarant à ces personnes, que nous ne payions jamais nos chambres moins de cinq cents

francs par jour, ou par nuit... Mais nous écumions, Flaubert surtout.

— Tout à rheure, dis-je, vous n'aurez plus d'autre ressource que le Panthéon et l'hospitalité de la Patrie reconnaissante.

Subitement, ces derniers mots réveillèrent dans mon esprit de confuses réminiscences du Quartier latin, — le Quartier latin du temps de ma jeunesse : le Panthéon !... U Hôtel des grands hommes ! A deux pas de la célèbre basilique !... Un établissement très comme il faut, où je me souvenais d'avoir été présenté jadis par mon jeune camarade Herriot (maire de Lyon), qui y avait ses habitudes...

— Courons-y ! dis-je, mon cher maître !... Vous aurez là le voisinage de Victor Hugo et vous serez à deux pas de votre propre buste... au centre de toutes les grandeurs !

Par miracle, nous n'y fûmes point éconduits.

Et c'est ainsi que nous nous installâmes, j place du Panthéon, à V Hôtel des grands

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hommes^ dans un petit appartement du cinquième étage, avec un balcon d'où Ton avait une vue magnifique, un air des plus salubres, et — je n'osai pas le dire à mon illustre et centenaire compagnon, — en cas de mort subite, la proximité d'une nécropole extrêmement confortable.

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