‹ Flaubert à ParisChapitre 2 sur 8 · CHEZ MADAME Z · texte numérisé non relu

CHEZ MADAME Z

« Je vais me permettre, ô belle Dame, de brûler à vos pieds quelques grains d'un pur encens )>.

(FiAUBERT, Correspondance) .

Après toutes les émotions de l'arrivée, VHôtel des grands hommes nous procura une nuit réparatrice. On dort très bien sur ces hauteurs panthéonesques. Notre vigoureux centenaire se réveilla fort dispos et en excellente humeur.

Comme d'habitude, sa toilette l'occupa une bonne partie de la matinée. Sa mise était des plus soignées : pantalon légèrement à la houzarde, redingote à collet de

velours amplement drapée, gilet de soie où brillait la double lentille d'un binocle à large cordon de moire, cravate noire nouée à un col rabattu un peu lâche, hautde-forme à grands bords, une canne à bec d'ivoire dans la main, — il avait tout à fait la tournure d'un vieux général de l'ancienne armée d'Afrique. Et cette tournure et cet accoutrement faisaient se retourner dans la rue les midinettes^ béantes de surprise et d'une admiration un peu blagueuse.

Ainsi que tous nos hôtes de marque^ son premier soin fut d'aller déposer une couronne sur le tombeau du Soldat inconnu. Arrivé sous l'Arc-de-triomphe, le vieux Flaubert s'agenouilla, resta longtemps dans cette posture et, quand il se releva, je vis qu'il avait des larmes plein les yeux. Il ne dit pas un mot, mais je sentis qu'une émotion violente l'étreignait... Puis, tout à coup son visage s'illumina. Il était comme en extase. Debout sous l'arche colossale, appuyé des deux mains sur sa canne à bec d'ivoire, il

regardait vaguement l'énorme ville, Tobélisoue, le Louvre dans le lointain. A quoi pensait-il en ces minutes ? J'eus l'intuition précise qu'il évoquait sa Bataille des Thermopyles, livre prophétique écrit à une des époques les plus opprimantes, les plus lourdes de tristesse, qu'ait vécues la France... Je regardais le maître, radieux et transfiguré. Avec ses longues moustaches tombantes, son encolure trapue, sa taille un peu voûtée, il ressemblait aux vieux Gaulois, qui, sur l'autre façade du monument, symbolisent sans doute la Garde nationale solidement retranchée derrière le rempart de ses boucliers, suprême réserve du pays...

Je ne saurais préciser combien de temps dura cette contemplation muette. Quand j'osai rompre un si auguste silence, je demandai au maître :

— Et maintenant qu'allons-nous faire ?

Il redressa avec effort sa tête puissante,

comme si elle était encore alourdie par le poids de sa méditation :

— Après cela, me dit-il, il n'y a plus

que la littérature qui m'intéresse. Il n'y a que ça de propre, quoi qu'on dise !... Mon cher, allons voir la littérature !

Evidemment, c'était pour cela qu'il était venu. Néanmoins ce beau projet me remplissait de toutes sortes d'inquiétudes :

— C'est que, dis-je, mon cher maître, la littérature d'aujourd'hui est presque tout entière dans les salons. Et vous n'avez jamais été très salonnier, il me semble !...

Flaubert parut un peu piqué de mes paroles :

— Vous vous trompez, mon cher i...

J'aime le monde, la représentation mondaine. J'y ai toujours fait figure, avantageusement, j'ose le dire !... Quelle idée avez-vous de moi }.,. Ma parole ! vous me rappelez mon frère Achille qui, lorsqu'il -m'invitait à dîner, croyait m 'amadouer en protestant que ce serait sans cérémonie !... Eh ! quand tu en ferais, mon bon, de la cérémonie ! Crois-tu que je sois homme à m'en épouvanter !

Mais je l'aime, au contraire, la cérémonie ! Ah ! foutre !...

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— Ce n'est pas seulement cela, mon cher maître ! Mais nous allons recontrer, dans ces milieux, bien des aigrefins arrivés, des garçons de lettres triomphants, comblés d'argent, d'honneurs et de décoration (je regardai du coin de l'œil le mince ruban rouge à la boutonnière du maître)... enfin, dis-je, une foule de gens qui vous horripileront, sans parler des perruches et des petites oies littéraires, — et du bataillon sacré de nos duchesses ,« bleues ))...

— Raison de plus, mon cher !... Làdessus, don César, voici mon sentiment : J'admets que la fortune, les titres, les crachats et le reste soient pour les intrigants, pour les médiocres et les coquins, qui, dans l'intention de les obtenir, ont pendant des années, remué terre et ciel, [Is les ont, c'est justice. Mais il ne faut pas que les braves gens se laissent marcher sur le pied par ces croquants. Cela deviendrait immoral et monstrueux... Non, non ! eur devoir est d'aller, de temps en temps, raquer les renards dans leurs repaires

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et embêter les rats dans leurs fromages. La vertu doit montrer sa figure et rappeler que, si elle ne dit rien, elle n'en est pas moins là, — et même un peu là !

Ce discours me ravit. Pourtant, je réfléchissais que je ne pouvais pas traîner une célébrité de cette envergure dans tous les endroits où l'on papote de littérature, autour d'une tasse de thé, ni chez telles pédicures littéraires, qui, affolées par la rage du Tréteau, réunissent à jour fixe îa pègre écrivante. Un triage s'imposait.

Après le déjeuner, tandis que le maître faisait sa sieste habituelle, je sautai dans un taxi et courut chez mon aimable amie, la célèbre M"^^ Z..., dont le salon, tel un vestibule de tragédie, a vu défiler pendant plusieurs lustres, des héros, des hommes de génie, des rois et des princes authentiques, — et aussi des valets non moins authentiques, — des confidents, des confidentes, des suivantes, et enfin quelques vieux marcheurs...

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Je la trouvai, comme toujours, mollement étendue sur les coussins d'une chaise longue, dans son magnifique hôtel de l'avenue Kléber.

— Vous savez, lui dis-je, dès le seuil : Flaubert est ici !

— Flaubert ! ici !

— Oui ! c'est moi qui...

Elle ne me laissa pas achever. D'une main fébrile, elle saisit le cornet du téléphone qui pendait à son chevet :

— Allô, allô !... Chère amie !... Vous savez la grande nouvelle ?... Flaubert est ici !... Comment ! vous ne le saviez pas !... Je crois que je suis la première !... Annoncez partout !... bien ! Au revoir, chère amie !... Mademoiselle, donnez-moi Etoile 75-36 !...

Cela dura un bon quart de sonneries,, d'appels et de contre-appels. A la trépidation de l'appareil et à l'émoi de l'aimable gisante, je devinai que le « Tout- Paris » devait être en révolution. Enfin elle raccrocha le cornet, et, sans me laisser I placer un mot d'explication :

— Mon cher, amenez-/^ moi, ce soir !

Il le faut !...

— Mais, dis-je, admirable amie, on n'amène pas comme cela un personnage de cette importance. Vous allez me faire le plaisir de prendre votre belle plume et de rédiger pour ce grand homme une invitation dans les règles.

Elle me serra la main d'une pression affectueuse :

— Entendu ! me dit-elle... Et comptez î sur moi !

Deux heures après, un pneumatique de dimensions anormales arrivait à V Hôtel des grands hommes^ pour Monsieur Gustave Flaubert. L'écriture était lapidaire. Cela semblait calligraphié « avec un roseau dur » par « Thogorma- le- Voyant, fils d'Elam, fils de Thur !...» Après des formules d'une admiration vertigineuse, on lisait ces lignes : « Mon cher maître, faites-moi la grâce de venir demain, 9 i heures et demie, en toute intimité. Je vous présenterai Paméla qui meurt du désir de vous voir... »

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— Paméla ? fit le maître, quelque peu suffoqué.

— Oui, c'est un petit nom d'amitié que ces dames lui donnent entre elles... Mais vous savez sans doute qui je veux dire : notre grande romancière nationale ?...

Le maître resta un instant rêveur :

— J'ai lu d'elle, dit-il, quelques bonnes pages !... Paméla ! Ce nom me plaît. Il est romantique ! Or, moi, je suis resté un vieux troubadour ! Et puis cette personne, à en juger par sa prose, doit être débordante de lyrisme ! J'adore ça î... Répondez que je viendai, — exprès pour Paméla !...

Le lendemain, nous fûmes exacts au rendez- vous.

Il était juste neuf heures et demie, et, déjà, depuis le Trocadéro d'un côté, et l'Arc - de - Triomphe de l'autre, jusqu'à l'hôtel princier de notre amie, des files compactes d'automobiles obstruaient la chaussée. A la vue de toute cette carrosserie, le maître, éperdu, voulut rebrousser chemin. Je lui rappelai sa promesse et

qu'il était, si j'ose m'exprimer ainsi, le clou de la fête. Enfin, il mollit...

Nous franchîmes le seuil. Devant nous, des messieurs en frac, des femmes endiamantées s'écrasaient dans l'escalier, Tascenseur ne pouvant suffire au service.

Flaubert, furieux, s'était arrêté au milieu du vestibule :

— Ah bien ! je la retiens, sa petite soirée intime !

— Cinq mille invitations, mon cher maître !

— J'aime la cérémonie ! mais tout de même pas tant que ça !...

Il prêtait l'oreille : on entendait aux étages supérieurs un brouhaha ininterrompu de conversations et de rires, et, i à travers les planchers, un branle de kermesse ou de bal à l'Hôtel-de- Ville.

— Je m'en vais ! dit Flaubert : moi, | je suis venu pour Paméla ! Je n'ai pas ^ envie de tomber dans cette foire !

J'eus beau le conjurer de n'en rien faire, lui représenter le désespoir de la ' maîtresse de maison et le mécontente-

ment de toute cette foule qui, elle, n'était venue que pour lui. Il fut inébranlable. Et c'est ainsi que nous n'allâmes pas plus avant... du moins pour cette fois.

M"^^ Z... est bien trop fine et trop intelligente pour avoir rien laissé paraître d'une telle déconvenue et pour en avoir marqué à Flaubert le moindre ressentiment. D'origine américaine, elle a l'esprit de suite de sa race et beaucoup de méthode dans la pratique de la vie. Elle voulait posséder, — la première, — ce numéro sensationnel : elle l'eût.

Un second pneumatique nous convia chez elle à une autre soirée, celle-là d'un caractère décidément plus intime. Je me hâte de dire que ce fut charmant.

La maîtresse du logis, m algré un âge incertain, est encore agréable à regarder, elle a de l'esprit et, quand elle veut s'en donner la peine, un heureux désir de plaire. La figuration que nous trouvâmes

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là se composait, en dehors de quelques cruchettes et de quelques petits jeunes gens sans importance, d'un lot choisi d'hommes mûrs, personnages de réputation, que leur mérite rendait dignes de tenir la conversation avec un maître. Pour ne pas faire de jaloux, nous ne les désignerons point par leurs noms véritables. Il y avait donc là, — entre autres personnalités insignes, — Acanthe le grand romancier, Gélaste le grand essayiste, Criton le grand philosophe, Ariste, qui se contentait, comme au siècle de Boiîeau, d'être un honnête homme...

Sitôt les galanteries et laudations d'usage échangées, le maître s'assit pesamment dans un vaste fauteuil, et, tout de suite, comme il fallait s'y attendre, il mit la littérature sur le tapis.

— De mon temps, dit-il, nous étions beaucoup moins salonniers que vous ne l'êtes aujourd'hui. Je me rappelle que le jeune Gambetta, convié à dîner chez mon amie, M^® Juliette Adam, y parut en veston de velours et en cravate pois-

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seuse, pour bien montrer qu'il n'était pas du monde. En revanche nos mondains ne se piquaient point, comme maintenant, de littérature. M"^^ de Castiglione, voulant être aimable pour moi, chez la Princesse, me parla, un jour, de ce fameux héros de Salammbô, un certain « Mathéo », un rude gaillard, disait-elle... Les choses ont bien changé, à ce que je vois ! Et je vois aussi ce que vous y avez gagné : évidemment une considération que nous n'avons pas connue...

— Pardon, mon cher maître, dit Gélaste, mais cette considération est si libéralement accordée qu'elle ne signifie plus rien du tout. N'importe qui, le premier venu, quelquefois les gens les plus suspects et les plus tarés se faufilent dans le monde sous le faux- nez de la littérature. Il y a là une affirmation singulière de l'esprit démocratique et, en même temps, une protestation furieuse contre le niveau égalitaire. On décrète que tout le monde aura du talent, afin qu'on veuille bien vous en reconnaître un peu, et même un peu

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plus qu'aux autres. Tout le monde est dans le rang, c'est entendu, mais tout le monde aspire à monter sur le Tréteau, ne fût-ce qu'une minute, à avoir son petit triomphe, son quart d'heure d'applaudissements...

— Eternelle conspiration des médiocres et des imbéciles ! dit Flaubert. Je me plais à répéter qu'on a la haine de la littérature, je veux dire la grande, la vraie, la seule ! C'est parce qu'on a la haine des forts... Voyez comme on les nie, comme on essaie de les étouffer sous le foisonnemxcnt de la médiocrité et des petits talents...

— Vous me rappelez, dit Acanthe, un mot d'un de nos plus importants directeurs de journaux, à qui j'allais porter un article sur un de nos confrères, pauvre grand écrivain, tourné en ridicule par le moindre plumitif, et qui se consumait dans une gêne navrante. Cet important directeur, ayant parcouru ma copie, me dit, de sa voix royale : (c C'est très bien, cher monsieur, mais croyez-moi : il n'y

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a rien de plus inconfortable et de plus encombrant dans la vie qu'un homme de génie !... Tandis que le talent !... Ayezen toujours ! Adieu !... » Et il me tendit deux doigts...

— Parbleu !... Il avait raison, votre directeur ! dit Flaubert, en s'ébrouant. Le talent, — ce qui s'apprend, ce qui s'acquiert, la mise en œuvre et en valeur des richesses d'autrui, — cela est irrésistible sur les masses. Cette prestidigitation les éblouit, comme les boniments des charlatans... Aussi, que tout est facile à ces médiocres ! Comme on les accueille, comme on les choyé ! A eux l'argent, les places, les décorations, les académies ! Comme on est dur, en revanche, pour quiconque est une force, une originalité ! Les faibles exècrent les forts à qui ils doivent tout, et précisément parce qu'ils leur doivent tout. C'est un ignoble instinct de la nature humaine, mais inextirpable... Notre seule revanche est d'écraser quelques pieds, de temps en temps, et de marquer les distances...

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Ariste, rhonnête homme, crut devoir intervenir :

— Oui ! mais, mon cher maître, il y a aussi les médiocres et les ratés qui singent l'originalité et le génie. Comment voulezvous que le pauvre public s'y reconnaisse ? Jamais cette espèce de faiseurs n'a pullulé comme à notre époque : ces champignons littéraires sont le produit de la salonnerie contemporaine, — de certaines chapelles de snobs et de petits littérateurs. Tel gros malin, qui met en charabia des saugrenuités symbolo-décadentes, se voit comparé à Goethe et à Shakespeare. Tel autre qui, répudiant carrément tout style, toute composition, tout ce qui ressemble à un art quelconque, a le toupet de nous raconter en 500 pages des histoires personnelles, des potins et des ragots parfaitement dénués d'intérêt, est sacré grand romancier de l'avenir : cette psychologie de bourgeois semi-gâteux est considérée comme le fin du fin par des troupeaux bêlants d'admirateurs et d'admiratrices... D'autres, que j'appellerai le camp des

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pète-sec, collectionnent la rognure d'ongle et le bout d'allumette, sous prétexte de simplicité, de sincérité : la vérité est dans l'insignifiant, — et la beauté, dans le minuscule. Ce sont les sectateurs des Jean DoUent, des Jules Renard, des Charles Louis-Philippe. Un autre troupeau de snobs les suit...

— J'en reviens à mon idée, dit le maître. On a la haine de la littérature. Au fond, on n'en admet que la contrefaçon.

— Pas même cela ! dit Acanthe. Pas même la contrefaçon du hautain chefd'œuvre, mais l'absence complète de toute littérature, — voilà ce que, secrètement,. la foule désire. Sous prétexte qu'on ne veut plus de « littérature embêtante », — votre Saint Antoine, par exemple, mon cher maître, ou votre Education sentimentale, — on retombe non pas même à Dumas père, mais au cinéma américain :

le fait brutal, l'aventure abracadabrante et funambulesque, à moins que, de temps en temps, et pour s'encarêmer, on ne

revienne au roman vertueux, îe « roman chaste » de parti-pris, les milieux ouvriers ou paysans décrits avec une simplicité conventionnelle, qui pue la fausseté d'une lieue. Le public boit avidement ces pots de lait caillé, il se régale de ces âneries sentimentales... Mon Dieu ! Ça les regarde ! Qu'ils se délectent là-dedans, s'ils y trouvent leur plaisir ! Mais venir nous donner cela pour des chefs-d'œuvre !... Car nous avons maintenant, mon cher maître, notre chef-d'œuvre hebdomadaire !

— C'est ce qui m'a toujours stupéfié ! dit Flaubert, qui se montait peu à peu. Moi, je n'oserais pas, devant un peintre, me prononcer sur le mérite d'un tableau. En revanche, le premier grimaud venu décrète un chef-d'œuvre !... Mais, tas de crétins, moi seul et quelques autres, — gens du métier -^ avons le droit de parler de chefs-d'œuvre ! Puisque vous y tenez, faites-moi couronner votre rhapsodie par une académie quelconque, et fichez-nous la paix !...

— Malheureusement, dit timidement

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Criton, ce sont les prix littéraires qui achèvent d'égarer le public. Il y en a trop. Et Dieu sait comme ils sont donnés... Mais il faut croire que cela favorise la paresse du lecteur : cela le dispense de juger. On lui indique une lecture à faire, comme à un écolier : il s'y précipite. J'ajoute que, pour certaines maisons d'édition, ces prix sont des moyens de réclame un peu moins voyants que les ordinaires...

— Et vos jeunes gens, dit Flaubert, acceptent ces procédés mercantiles, cette discipline pédagogique de l'opinion^ cette tyrannie absurde des snobs et des belles madames, des petites chapelles, des coteries et des sectes ?...

— Vous le savez bien, mon cher maître, dit en riant Gélaste, — voilà longtemps que Théophile Gautier a répondu à Victor Hugo : (( Maître, il n'y a plus de jeunesse ! » Ceux d'aujourd'hui sont des arrivistes fervents. Vous les voyez à plat ventre devant tous ceux qui détiennent une place, un prix littéraire, une sportule quelconque. De votre temps, on se

gaussait de Monsieur Scribe, ou de Monsieur Legouvé : aujourd'hui, on est plein de révérence pour le plus grotesque ou le plus nul des académiciens... Qu'on me cite un jeune osant rire d'un académicien : je lui décerne une couronne civique !... Quant à la critique, mon cher maître, vous savez aussi...

— Ah ! la critique ! Parlons-en ! dit Flaubert... Enfin ! Connaissez-vous quelque chose de plus turpide, de plus bête, de plus sot, de plus cuistre et content de soi, que l'article d^un Cuvilier-Fleury sur Madame Bovary h,. Et l'article d'un Saint- René-Taillandier sur La Tentation ! Et ceux du père Sarcey sur mes derniers livres... ou encore sur les pièces de François de Curel ! Il y a de quoi diffamer à tout jamais le métier de critique !... Et ne croyez pas que cela tienne à l'homme ! Non, non ! cela tient au métier., D'abord, ils n'ont même pas le temps de vous lire. Ensuite, on peut alléguer que ces messieurs sont des petites gens qui ne peuvent « connaître » que de petites

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œuvres à leur ressemblance. Cependant, par leur profession, ils sont obligés de se prononcer non seulement sur un groupe d'esprits ou d'artistes à leur portée, mais sur l'universalité des œuvres littéraires. Or, cela est déraisonnable, cela n'est pas possible, même à un homme de génie.

Balzac a été souverainement injuste dans ses appréciations sur une foule de ses contemporains. Moi-même j'ai conscience d'avoir dit quelques bêtises, quand je me suis mêlé de juger certaines œuvres, ou certains hommes... Ainsi, par exemple, Barbey d'Aurevilly, qui, tout de même, fut un gars... ah oui ! un fort gars de chez nous !... Un critique, comme un romancier, comme tout homme avisé, doit savoir ses limites. Il est certain que, chacun de nous bat la breloque, en dehors de tel cercle d'idées bien déterminées.

Pourquoi donc le critique, avant de s'attaquer à tel auteur, ou à tel sujet ne se dit-il pas : « Attention ! ceci n'est pas de mon ressort. Je vais lâcher des sottises...» — Prenez garde ! jeta Criton, en sou-

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riant : quelques-unes de vos pierres pourraient bien retomber dans le jardin de votre ami Sainte-Beuve !...

— Nul n'admire Sainte-Beuve plus que moi ! reprit Flaubert : le grand lettré, l'homme de goût, le connaisseur en matière littéraire (toute la littérature « à hauteur d'appui )), comme il disait, est de son domaine), — enfin l'historien et le psychologue des époques et des âmes moyennes me paraissent, en lui, tout à fait hors de pair. Mais que pensez-vous de ce critique qui n'a rien compris, ou si peu que rien, de l'œuvre de ses contemporains : j'entends les plus grands, cela va de soi î... Comptez plutôt : Ni Chateaubriand, ni Lamartine, ni Hugo, ni Balzac, ni Michelet, ni même Alfred de Musset ! Au fond, il n'a sincèrement admiré que Béranger. Ah ! avec ce bonhomme, il est à l'aise, il s'épanouit ! Ou bien encore, avec M^^^ Desbordes-Valmore et Amable Tastu !... Remarquez qu'il a des tendresses jusque pour une Madame Blanchecotte ou une Madame Mélanie

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Bourotte, — les femmes de ménage de la poésie ! En revanche, il chipote avec un Baudelaire...

Mais je sentis que cette pointe contre Sainte-Beuve allait déchaîner des discussions interminables. Il était tard, et il y a loin de l'avenue Kléber à VHôtel des grands hommes. Discrètement, je donnai le signal du départ.

Le bon Flaubert se souleva, non sans peine, du fond de son fauteuil. On a beau être gaillard, cent ans sont un poids, surtout lorsqu'il s'y ajoute celui d'une journée et d'une soirée tuantes ! Je me demandais avec anxiété comment les pieds du maître le porteraient jusqu'à la station prochaine du métro. Mais la maîtresse de maison, toujours exquise, avait pensé à tout : une de ses automobiles nous attendait à la porte de l'hôtel.

Ce petit détail m'avait froissé désagréablement. Quand nous nous fûmes calés sur les coussins de la luxueuse limousine, je ne pus me tenir de dire à mon illustre compagnon :

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— Nos hôtes sont bien gentils, mais, tout de même, mon cher maître, ce sont eux qui devraient aller à pied et vous, en voiture...

— Pourquoi ? dit Flaubert. Je n'ai aucun besoin de luxe. Moi, le strict nécessaire me suffit !

— Croyez- vous ?... Mais même ce strict nécessaire a failli vous manquer à un certain moment. Tandis que vous étiez au comble de la gloire, la misère frappait à votre porte. Et le gouvernement de la République se jugeait alors très généreux, en vous offrant — et encore avec quelle mauvaise grâce ! — une place de bibliothécaire à 2.800 francs par an. C'est ce que j'appelle une petite infamie...

— En quoi ? J'ignore les gouvernements : il est juste que les gouvernements m'ignorent !

— Mon cher maître, ils vous doivent trop pour cela, — et ils le savent bien !

— Si j'ai rendu quelque service, ce service est, en tout cas, impayable, parce

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qu'il est illimité dans le temps comme, d'ailleurs, dans l'espace. ..

— Ce n'est pas une raison pour vous laisser mourir de faim !...Car enfin, mon cher maître, expliquez-moi ce mystère :

tout le monde est d'accord pour demander de grands savants, de grands écrivains, de grands artistes, — et, quand ils ont la chance d'en avoir un, c'est à qui l'étouffera. C'est une levée générale des médiocres et des faibles contre lui, — les faibles oui ont la haine de la force seule féconde et qui insulte à leur stérilité. Ceux-là, les médiocres, — vous le disiez tout à l'heure, — comme tout leur est facile, comime tout s'ouvre devant eux !... Et, lorsque par hasard un gouvernement ou un particulier s'avise de jouer au j mécène et de discerner le vrai mérite, — ! par on ne sait quelle disgrâce, c'est toujours sur des bélitres de quarante-cinquième ordre que tombent leurs faveurs... I Voyez- vous, j'entre en fureur, quand je songe qu'il ne s'est pas trouvé, dans votre Rouen, au Havre, ou ailleurs, un riche

cotonnier, un riche armateur, un vieux garçon, une vieille fille, un veuf comblé de millions, pour vous offrir non seulement le pain quotidien, mais un cadre digne de vous !... Cette ingratitude et cette bêtise sont quelque chose d'immonde, — quelque chose qui déshonore à jamais ceux qui, pouvant donner au génie, ou ne donnent rien, ou donnent a la m-édiocrité et à l'inutilité, par bassesse démocratique, ou par vanité et désir de réclame...

— C'est ainsi ! dit le maître. Nous n'y changerons rien !... Malgré tout, il faut lutter jusqu'au bout, et, quand on ne peut plus lutter... eh bien, on se couche, on tourne la tête contre la muraille, et on s'en va, sans dire un mot !

Il se tut brusquement. Un silence lourd pesa. D'ailleurs nous arrivions.

Dans la nuit noire, sur la place déserte, où le bruit de l'auto se perdait comme dans le corridor d'un labyrinthe funéraire, nous mîmes pied à terre.

Quand nous eûmes renvoyé la somp-

tueuse limousine, il fallut carillonner un bon quart d'heure pour nous faire ouvrir. Flaubert mourait de fatigue et de sommeil. Je dus le soutenir, pour Taider à grimper les cinq étages et à gagner son gîte, à VHôtel des grands hommes.

tF w

Cependant l'arrivée d'un personnage comme Flaubert ne pouvait manquer de faire quelque bruit dans Paris.

Bien qu'il ne fut plus précisément « à la page » ou « dans le train )), qu'il ne fût point adopté par les snobs, les petits jeunes gens et les belles madames, quelques bonnes maisons se disputèrent la faveur de le recevoir. Chaque fois que nous sortions de la « brillante soirée », Flaubert me glissait à l'oreille, en endossant son carrick :

— Ne trouvez-vous pas que la dame du logis a, dans le profil, quelque chose d'une Esther ou d'une Rébecca }

— Mon cher maître, répondais-je inva-

riablement, connaissez- vous, aujourd'hui, quelqu'un qui ne soit pas Juif ?...

Il n'avait pas à se plaindre, d'ailleurs. Partout l'accueil était triomphal. Enfin, pour couronner la série de ces réceptions, M^^ la comtesse de Noailles donna une fête en son honneur.

Est-il besoin de rappeller qu'elle fut splendide }

Mais toutes ces excursions mondaines n'ajoutaient pas grand'chose à ce que le maître avait appris, ou deviné d'emblée. Partout, la figuration était la même. Partout, nous retrouvions le gros monsieur de lettres, l'homme arrivé, faisant la roue au milieu d'un groupe d'admirateurs, gens de basse extraction intellectuelle ou littéraire pour la plupart. Alors, Flaubert me disait, en haussant les épaules :

— Quelle rage ont-ils de s'entourer d'une basse-cour },,, Il leur faut des brûleurs d'encens, mais, sacredié ! soyons un peu délicats pour la qualité !... Je vois là-bas l'illustre B... escorté par une troupe de mauvaise mine. Il n'est pas

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difficile ! Moi, je n'ai jamais voulu fréquenter que mes pairs !...

Un soir, dans une maison du quartier de l'Etoile, nous échangions de ces réflexions chagrines. Après la bousculade des présentations, le maître s'était réfugié au fumoir alors désert, pour reprendre haleine. Toutefois, on savait qu'il était là. Par la porte ouverte à deux battants, des groupes d'invités pouvaient contempler le célèbre écrivain affalé sur un divan.. Soudain, une petite dame, flanquée de deux godelureaux, s'arrêta juste dans l'embrasure de la porte, et, d'une voix suraiguë, elle glapit :

— Bergson est le plus grand philosophe français vivant, — et Paul Claudel est le plus grand dramaturge de tous les temps, présents, passés et futurs !...

— Mon cher maître, dis-je : cela, c'est envoyé tout exprès pour vous ! Mettez-le soigneusement dans la gibecière de votre mémoire!... Ah! nos contemporaines ont élevé la réclame à la hauteur d'un art, d'un très grand art..,

J'avais à peine proféré ces paroles que le reporter d'un puissant quotidien fondit sur nous. Avec une aimable familiarité, il s'assit à côté du maître, prit une cigarette dans son étui, l'alluma, et, soufflant la fumée au nez du bon Flaubert :

— Mon cher maître, dit-il, que pensezvous de Julot ?

C'était, pour lors, un pître, — un pître algérien, qui faisait courir tout Paris et qui éclipsait complètement l'auteur de Salammbô et de Madame Bovary, Le gouvernement lui-même avait cru devoir se faire représenter à sa première exhibition.,.

Le maître s'esclaffa bruyamment à cette question ingénue :

— Julot, mon bon, je m'en fouts !

Le journaliste parut suffoqué d'une

telle réponse :

— Vous me rappelez, dit-il, mon cher maître, la vivacité de votre ennemi, M. Frédéric Masson, secrétaire perpétuel de l'Académie française...

' — Frédéric quoi h.. Mon ennemi ?...

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Et pour quel motif, s'il vous plaît ?...

— Comment ! Ignorez- vous qu'il a refusé officiellement d'assister à votre centenaire ?...

— Ça, je m'en fouts autant que de Julot !

— Et qu'il vous a traité d'anarchiste...

— Je m'en refous et contrefous !

— De bourgeois !...

Le visage du maître s'empourpra de façon effrayante :

— Moi ? bourgeois !... Ah ! le maraud ! Qu'on l'arrête !... Sus, sus ! qu'on lui baille cent coups !...

Il s'était levé et commençait à vociférer de telle sorte, que je courus pousser la porte du fumoir, pour éviter un scandale. Mais le cher vieux maître ne décolorait pas. Le journaliste et moi nous essayâmes vainement de le calmer. Il voulait, séance tenante, envoyer ses témoins à M. Frédéric Masson.

Je dus le faire sortir par une porte dérobée, en prétextant une indisposition soudaine de notre centenaire, et je le

ramenai à l'hôtel en proie à la plus extrême agitation.

Il refusa de se coucher. Moi-même, je ne pus fermer Tœil de la nuit, prévoyant, pour le lendemain, les pires catastrophes.

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