Flaubert
Son père, fils d'un vétérinaire de Nogent- sur- Seine. après avoir fait ses études de médecine à Paris, s'était établi à Rouen et y était devenu le très considéré et même célèbre docteur Flaubert, chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu de Rouen et y demeurant.
Sa mère, Anne-Justine-Caroline Fleuriot, était née à Pont-1'Évêque, dans le Calvados, et, par son ascendance maternelle, était alliée aux plus vieilles familles de la basse Normandie.
Gustave Flaubert est donc Champenois par son père et Normand par sa mère. Partant il n'y a à tirer de sa race aucune induction relativement à son caractère et à son tour d'esprit.
On peut seulement remarquer que, par son aspect extérieur, il était tout Normand. Grand, taillé en
force, destiné à prendre quelque obésité en vieillissant, ligure à traits larges et accusés, nez fort, front haut, yeux à fleur de tête, forte moustache tombante, vrai viking) il tenait évidemment de sa mère et des ascendants de celle-ci.
Il naquit dans l'Hôtel-Dieu de Rouen, y fut élevé et ne le quitta qu'à dix-huit ans pour venir faire à Paris ses études de droit. Il fut élevé très libéralement, sans contrainte, suivant en externe les classes du lycée, y travaillant peu, mais passionné de littérature et jouant à onze ans avec ses amis des pièces de théâtre qu'il composait.
Il eut une passion d'adolescence qui semble avoir été très vive.
A seize ans, à Trouville, il fut frappé de la beauté d'une dame de vingt-huit ans, brune, beaux yeux bistrés, dents lumineuses, peau mate et couleur d'ambre, magnifiques cheveux noirs. Son mari était un brasseur d'affaires et un coureur de filles. Flaubert admira le mari, adora la femme, fut reçu dans l'intimité de la maison. Il ne se déclara jamais. La femme, plus tard, devint folle. — C'est de cette aventure que Flaubert tira plus tard Y Éducation sentimentale, celui de ses livres qu'il aimait le plus.
Cette passion le préserva sans doute des honteux divertissements de première jeunesse dont il se garda, si l'on interprète bien une ligne d'une de ses lettres, jusqu'à l'âge de vingt-deux ans.
Ses amis d'enfance et d'adolescence furent peu nombreux. Ils se réduisent, ce semble, presque à trois, Ernest Chevalier, Louis Bouilhet et Alfred Le Poittevin, le confident le plus cher de ses pensées
les plus hautes, qu'il perdit tout jeune, en 1848. Maxime Du Camp ne fut que son ami de jeunesse, rencontré k Paris, vers 1842.
A l'âge de dix-huit ans, il était charmant de grâce vigoureuse et un peu farouche. Une femme qui l'avait connu à cette date écrivait quarante ans plus tard : « Gustave Flaubert était alors semblable à un jeune Grec. Il était grand, mince, souple et gracieux comme un athlète, inconscient des dons qu'il possédait physiquement et moralement, peu soucieux de l'impression qu'il produisait et entièrement indifférent aux formes reçues. Sa mise consistait en une chemise de flanelle rouge, un pantalon de gros drap bleu, une écharpe de même couleur serrée étroitement autour des reins et un chapeau posé n'importe comment, souvent tête nue. Quand je lui parlais de célébrité ou d'influence à exercer, comme de choses désirables et que j'estimerais, il écoutait, souriait et semblait superbement indifférent. Il admirait ce qui était beau dans la nature, l'art et la littérature, et vivrait pour cela, disait-il, sans pensée personnelle. Il ne songeait nullement à la gloire, à aucun gain. Sa grande joie était de trouver quelque chose qu'il jugeât digne d'admiration. Le charme de sa société était dans son enthousiasme pour tout ce qui était noble, le charme de son esprit dans une individualité intense. Ce qui manquait à sa nature, c'était l'intérêt aux choses extérieures, aux choses utiles. S'il arrivait à quelqu'un de dire que la religion, la politique, les affaires avaient un intérêt aussi grand que la littérature et l'art, il ouvrait les yeux avec étonnement et pitié »
C'est dans ces dispositions qu'il vint à Paris, en 1840, pour y faire son droit, ayant pris le droit comme autre chose et n'y ayant pas plus de goût que pour la médecine ou la pharmacie. Il s'ennuya à Paris extrêmement, ayant horreur de ce qu'on appelle « la vie d'étudiant » et n'ayant pas encore un dessein de vie littéraire très arrêté. Il habitait rue de l'Est, un petit appartement de garçon où il se trouvait mal installé. Il y restait seul des journées entières, ouvrait un livre de droit qu'il refermait aussitôt, s'étendait sur son lit, fumait beaucoup, rêvait davantage. Il devenait sombre.
Il fréquentait un peu l'atelier de Pradier, où il rencontra un jour Victor Hugo, et où il vit pour la première fois Mme Louise Golet, femme de lettres assez connue, et peut-être trop, à cette époque. On le voyait aussi chez l'éditeur Maurice Schlesinger et chez le docteur Gloquet, ami de son père.
Avec celui-ci il fit, en septembre et octobre 1840, un voyage aux Pyrénées et en Corse, qui lui fut une diversion et qui fit sur lui une impression profonde. Les descriptions qu'il donne, dans ses lettres, des paysages de Corse sont déjà du maître paysagiste qu'il devait être plus tard : a Je puis maintenant te parler de la Corse, sciemment, puisque j'ai vu une bonne partie du littoral occidental. Tout le pays est couvert de montagnes et les chemins montent et descendent continuellement, de sorte qu'on est enfoncé dans les gorges et les makis. Tout à coup le paysage change comme un tableau à vue et un autre horizon apparaît. La route que nous parcourions contournait le bord de la mer et nous mar-
chions sur le sable; il y avait un soleil comme tu n'en connais pas, qui dominait toutes les côtes et leur donnait une teinte blanche et vaporeuse. Tous les rochers à fleur d'eau scintillaient comme du diamant et à notre gauche les buissons de myrte embaumaient. »
Après quelques rapides échappées de ce genre, ou, plus courtes encore, vers Rouen, il revenait à sa chambre d'étudiant, travaillant quelquefois pour un examen « qui le talonnait », plus souvent s'ennuyant à périr, riant du reste de son existence médiocre et en faisant quelquefois un croquis burlesque où l'on peut surprendre déjà le futur peintre des Homais et des Bournisien :