DIALOGUE
MOI, MA PORTIÈRE. (J'entends du bruit.)
La portière (dans l'antichambre] : C'est moi, monsieur, ne vous dérangez pas. Je vous apporte des allumettes, monsieur; car monsieur en a besoin.
Moi : Oui.
La portière : Monsieur en brûle beaucoup. Monsieur travaille tant! Ah! comme monsieur travaille! Je ne pourrais en faire autant, moi qui vous parle.
Moi : Oui.
La portière : Monsieur va bientôt s'en aller chez lui. Vous avez raison.
Moi : Oui.
La portière : Ça vous fera du bien de prendre un peu l'air; car depuis que vous êtes ici, bien sûr, bien sûr....
Moi : Oui.
La portière (élevant la voix) : Vos parents doivent être contents d'avoir un fils comme vous (c'est son idée
fixe; elle l'a déjà dit à Hamard).
Moi : Oui.
En 1845 il perdit son père, en 1846 sa sœur Caroline, qu'il adorait. Sa mère se trouvait désormais très seule. Il se décida, sans aucune peine, à quitter Paris, qu'il n'aimait guère, et le droit qu'il n'aimait pas du tout, pour vivre à Groisset, près de Rouen, dans une propriété de famille, agréable et même assez pittoresque, d'où l'on voyait la Seine, les bateaux montant et descendant le fleuve, et, au delà de la nappe d'eau, les collines boisées de l'autre rive .
C'est là qu'il vécut trente-quatre ans, jusqu'à sa mort, d'un séjour laborieux et studieux qui ne fut interrompu que par un voyage en Bretagne avec Maxime Du Camp (1846), un voyage en Orient avec le même (1849) et des déplacements à Paris à intervalles irréguliers.
C'est à partir de cette date (1846) qu'il se tourna décidément du côté des lettres, lisant beaucoup, annotant, commentant ses lectures dans ses lettres à ses amis, faisant des projets d'ouvrages et même commençant à écrire, car, selon les souvenirs de sa nièce, Mme Commanville , une première rédaction de Saint Antoine est de 1846.
C'est aussi à cette même année qu'il faut rapportei le commencement de ses amours avec Mme Louise Colet. La première lettre de Flaubert à cette dame,
où soient consignés des souvenirs d'intimité, est du 4 août 1846.
Cette aventure, traversée des refroidissements, récriminations , réconciliations et nouvelles ruptures, ordinaires en ces sortes d'affaires, dura huit ans environ, de 1846 au commencement de 1834. On peut la considérer comme ayant été la seule histoire sentimentale de quelque importance dans la vie de Flaubert.
En 1849, *1 fit avec Maxime Du Camp le voyage, en Orient que nous avons mentionné plus haut. Il vit Malte, l'Egypte en remontant le Nil jusqu'à Keneh, la Syrie et la Palestine, Gonstantinople, Athènes et uni' partie de la Grèce. Tout l'enchanta, et toute sa vie il rêva de retourner dans ces pays de la couleur et des ruines. Les Pyramides surtout et le grand Sphinx le grisèrent dune joie ardente : « Nous sommes arrivés au bas de la colline où se trouvent les Pyramides, il y a aujourd'hui huit jours, vendredi [7 décembre 1849] à quatre heures du soir. C'est là que commence le désert. C'a été plus fort que moi, j'ai lancé mon cheval à fond de train. Maxime m'a imité et je suis arrivé au pied du Sphinx. En voyant cela, qui est indescriptible il faudrait dix pages, et quelles pages !j, la tête m'a un moment tourné et mon compagnon était blanc comme le papier sur lequel j'écris. Au coucher du soleil, le Sphinx et les trois Pyramides toutes roses semblaient noyés dans la lumière; le vieux monstre nous regardait d'un air terrifiant et immobile. Jamais je n'oublierai cette singulière impression. Nous y avons couché trois nuits, au pied de ces vieilles b....
de pyramides, et, franchement, c'est chouette. Plus on les voit, plus elles paraissent grandes; les pierres qui, à vingt pas, semblent grosses comme des pavés de rue, ont la taille d'un homme environ, et quand on monte sur elles, cela grandit au fur et à mesure, comme lorsqu'on gravit une montagne »
A partir de i85o, les incidents de la vie de Flaubert sont ceux de sa vie littéraire et son histoire est presque strictement celle de ses livres.
Il vivait plus des trois quarts de l'année à Croisset, travaillant furieusement, et ne s'accordant que de brefs relâches. Il aimait cette vieille maison, silencieuse, très bourgeoise, de forme longue et basse, toute blanche au milieu des verdures du jardin, éclairée par le reflet de la grande nappe d'eau qui s'étalait devant elle, quelque peu historique du reste, ayant appartenu aux moines de l'abbaye de Saint- Ouen et où il se plaisait à penser que l'abbé Prévost avait écrit Manon Lescaut. Dans la cour intérieure il y avait encore quelques toits pointus et des fenêtres à guillotine du xvne siècle. Son cabinet de travail, au premier, avait cinq fenêtres, trois sur le jardin, deux sur la Seine.
Il se levait d'ordinaire à dix heures, lisait son courrier et ses journaux, déjeunait à onze heures, très légèrement, se promenait sur la terrasse dominant la Seine, s'asseyait dans un petit pavillon Louis XV qui était à l'extrémité de cette allée et dont les fenêtres donnaient sur la rivière, regardait avec plaisir le paysage familier et écoutait volontiers le bruit de cette « chaîne » qui servait au remorquage de bateaux et dont il a parlé souvent
dans sa correspondance. Il rentrait, d'ordinaire, à une heure, travaillait toute l'après-midi, dînait, un peu plus copieusement qu'il n'avait déjeuné, vers sept heures, se permettait une seconde promenade au jardin, puis déclarait « qu'il était temps de retourner à la Bovary » ou à telle autre tâche, et prolongeait le labeur fort avant dans la nuit1.
Quelquefois, pour affaires, il allait passer une journée à Rouen. Quand il venait à Paris, il rece • vait dans son petit pied -à- terre du boulevard du Temple Sainte-Beuve, M. et Mme Sandeau, M. et Mme Cornu, Jules Duplan, Charles d'Osmoy, Théophile Gautier; vers la fin de sa vie les Goncourt, Alphonse Daudet, M. Emile Zola, et c'étaient des discussions de littérature et d'art où sa grande voix tonitruait et où l'infâme bourgeois avait à souffrir. Il fréquentait, pendant ces séjours à Paris, le « dîner Magny - », qui était une sorte de cénacle et presque une institution. Il s'y rencontrait avec Sainte-Beuve, Gautier, les Goncourt, Gavarni, Renan, Taine, le marquis de Chennevières, Louis Bouilhet, quelquefois George Sand. Mais les seuls événements de sa vie étaient la conception, l'élaboration et la publication de ses livres.
De i85o à i'856, il projette, prépare, écrit Madame Bovary. Ce roman paraît dans la Revue de Paris 3 du