LE REALISTE : BOUVARD ET PÉCUCHET
Il ne faut pas juger Bouvard et Pécuchet avec trop de sévérité, puisque c'est un ouvrage posthume et inachevé, et qu'on peut croire, étant donnée l'obstination de Flaubert à se corriger, qu'il l'aurait profondément remanié. Il ne faut le prendre que comme un dernier document sur le caractère de Flaubert et son tour d'esprit. Chaque ouvrage de Flaubert a été le résultat d'une des tendances de son tempérament. Bouvard et Pécuchet a été le résultat d'une de ses manies, et de sa manie essentielle.
La manie essentielle, le tic de Flaubert était l'horreur de la bêtise et en même temps une sorte de fascination que la bêtise exerçait sur lui. Il la détestait jusqu'à ne pouvoir se passer de la contempler. Elle l'exaspérait et il avait besoin de l'exaspération qu'elle lui procurait. Vous savez que Sainte-Beuve était si curieux que ce qu'il aimait le plus c'était les états d'âme les plus étrangers à sa nature, comme devant fournir à sa curiosité la plus vaste matière et l'aliment le plus excitant; de telle sorte que ce à quoi
il s'attachait davantage c'est ce qu'il aimait le moins. Non point le même phénomène, mais un phénomène analogue se produisait continuellement en Flaubert. Il s'attachait furieusement à ce qu'il détestait le plus, non point par curiosité, mais par rage et par un besoin d'assouvir cette fureur. La bêtise humaine avait pour lui des charmes atroces.
Les tempéraments violents sont ainsi faits. Vous êtes un sage, ou à peu près. Vous n'aimez pas les discussions. Par conséquent, lorsque vous en voyez poindre une, vous prenez votre chapeau. Puisque vous n'aimez pas la discussion, vous l'évitez; c'est très logique. Mais en voici un qui, quand il voit poindre une discussion, l'anime de tout son cœur et s'y jette à corps perdu. Vous en concluez qu'il aime la dispute. Eh bien, ce n'est pas sûr. Il est possible qu'il en ait horreur, qu'elle le rende malade, et qu'il la maudisse avec exécration. Seulement, tout en la détestant, il ne peut pas s'en passer, parce qu'il a un tempérament ardent. Il l'exècre, mais il en a besoin; il en a besoin pour la détester davantage; il en a besoin pour crier qu'elle est stupide; il en a besoin pour se confirmer et renfoncer dans l'horreur qu'elle lui inspire; il en a besoin pour déclarer furieusement que les gens qui disputent sont des idiots. Relativement à la sottise humaine Flaubert était dans ces dispositions complexes et un peu saugrenues. « Vous n'aimez pas les sots. Ne vous en occupez pac ' — Par exemple! je ne m'occupe que d'eux, p4 jr en avoir plus d'horreur et pour savourer cette horreur dans toute l'étendue qu'elle peut avoir. » D'un poème ennuyeux J.-B. Rousseau disait : « R.en-
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dons-le court en ne le lisant point ». Flaubert l'aurait lu en l'épelant, pour le trouver plus long et avoir matière à le maudire davantage. On a dit d'un prétendu moraliste qui, sous prétexte de peindre les hontes et misères de l'humanité, les a peut-être exagérées : « Il est entré dans les écuries d'Augias pour y ajouter ». C'est précisément ce qu'a fait Flaubert pour la bêtise bourgeoise. Il l'a tant détestée qu'il y a ajouté pour la détester encore plus. Bouvard et Pécuchet est né de cette passion contre et pour la bêtise humaine.
Remarquez que ce livre est si bien l'aboutissement de tout Flaubert, ou du moins de ce qu'il avait en lui de plus fort et de plus intime, que Bouvard et Pécucliet est déjà en germe et plus qu'en germe dans plusieurs grands ouvrages de Flaubert. Il y a du Bouvard dans Madame Bovary. Homais, Tuvache, Binet sont des Bouvard. Ce sont des gens qui ont une haute idée de leurs capacités et de l'importance extraordinaire de ce qui a l'honneur d'être fait par eux. « Vous devriez tourner, dit Binet. — Il faudrait en avoir le talent, dit Léon. — Il est vrai, répond Binet. » Et il se rengorge. Il y a du Bouvard dans [Education. Toute la sociologie des salons, des cénacles et des clubs est idées scientifiques ou idées philosophiques comprises et interprétées par des imbéciles. Il y a du Bouvard dans la Tenta non. Il arrive même assez souvent que la Tentation est ynw Bouvard, revue grotesque des idées sottes et des croyances burlesques de l'antiquité, et c'esl alors, certainement, que Flaubert a le plus de verve. Il était assez naturel que Flaubert finît par concevoir
l'idée d'une épopée de la bêtise humaine, et s'attachât, comme un compagnon attentif et railleur, à deux imbéciles pour les suivre à travers toutes les conceptions ridicules par lesquelles ils passeraient au cours de leur vie.
Pourquoi sont-ils deux? Il y a là un souvenir de Candide et de Pangloss, peut-être de Sancho et Don Quichotte. On sait assez que Flaubert était fanatique de ces deux grands livres. Mais le procédé, aux mains de Flaubert, est devenu maladroit. Candide et Pangloss, Don Quichotte et Sancho sont opposés l'un à l'autre; ils représentent, dans l'un et l'autre livre, deux façons très différentes de voir le monde; ils peuvent discuter, ils discutent; l'élément dramatique nécessaire à un roman philosophique, je dirai presque : surtout à un roman philosophique, est trouvé et il a ses suites et effets naturels. Bouvard et Pécuchet sont peu distincts. Ils ont des différences physiques et quelques différences , très légères, de caractère; mais intellectuellement ils sont tout pareils. Or c'est de leurs idées qu'il sera surtout et presque uniquement question dans le livre. Il en résulte qu'ils se doublent et comme se couvrent l'un l'autre, et qu'il est agaçant de les savoir deux et de ne pas les voir deux. On leur en veut d'être deux à penser et à dire à très peu près les mêmes sottises. On aimerait mieux un seul personnage principal passant successivement par différents mondes, conversant successivement avec différents personnages secondaires, à chacun desquels il demanderait leur secret et le secret, et s'acheminant ainsi vers le désenchantement définitif. Faust, du
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reste assez mal fait, est disposé ainsi, Méphistophélès y devenant très vite un personnage secondaire et un acolyte.
Aussi bien Bouvard et Pécuchet est l'histoire d'un Faust qui serait un idiot. Il n'était pas du tout nécessaire qu'il y en eût deux. C'est aussi l'histoire d'un Frédéric qui ferait des expériences intellectuelles plutôt que des expériences de sensibilité, et si le livre de Frédéric est intitulé V Education sentimentale, Bouvard et Pécuchet pourrait avoir pour titre V Education intellectuelle. Or Frédéric est seul, dans son livre, comme personnage principal. On ne comprendrait guère qu'il fût deux. On dira même que c'est bien assez qu'il soit seul. La dualité de Bouvard et Pécuchet se comprend assez peu.
Quoi qu'il en soit, Bouvard et Pécuchet se compose de deux parties entrelacées et entremêlées l'une à l'autre : les faits et les idées ; d'une part ce que font Pécuchet et Bouvard, d'autre part ce qu'ils apprennent et ce qu'ils pensent.
La partie faits est insignifiante. Bouvard et Pécuchet, qui ont été expéditionnaires jusqu'à cinquante ans, se ruinent à vouloir faire de l'agriculture; cela n'a guère besoin d'être dit: Bouvard et Pécuchet ont des amours de quinquagénaires et ils sont bernés, pillés ou navrés; cela est un peu prévu; Bouvard et Pécuchet, ayant la manie des nouveautés, sont vus de très mauvais œil par les gens de province; cela est une médiocre découverte. A cet égard le livre a quelque chose d'enfantin. Il semble fait, sauf les gravelures, pour les très jeunes lecteurs à qui les mésaventures de Jocrisse en voyage parais-
sent choses très neuves et très piquantes et qui en rient d'un cœur plein de malice candide. Il rappelle les Aventures de Robert-Robert et de son fidèle compagnon Toussaint Lavenette, ou fait l'effet d'albums de Toppfer où il n'y aurait ni fantaisie ni humour. Cette partie du livre est proprement au-dessous de tout.
L'autre est un peu moins mauvaise. Bouvard et Pécuchet cherchant à devenir intelligents, faisant une revue passionnée de toutes les connaissances et de toutes les idées humaines, c'est au moins une promenade à travers les idées, à travers la civilisation, et cela a toujours quelque intérêt. Mais le tour que Flaubert donne à cette Encyclopédie, le biais pour lequel il a pris les choses est singulièrement fatigant pour nous, comme il a dû l'être pour lui. Flaubert s'est occupé de médecine, d'histoire, de philosophie, de philologie, de sciences mathématiques, d'astronomie, de physiologie, j'abrège infiniment; il a lu et extrait une bibliothèque, pour nous peindre l'état d'esprit où ces lectures mettent deux imbéciles ! Qu'on se figure l'état d'esprit, aussi, d'un homme qui lit quinze cents volumes avec la seule préoccupation de se demander quel effet ces quinze cents volumes peuvent faire sur ceux qui sont incapables de les comprendre! C'est, en vérité, une espèce d'aberration.
Et cependant c'est bien cela. Flaubert veut connaître tout, non pour le connaître, mais pour savoir quelle courbature cérébrale l'avidité de connaître peut donner à un sot; il veut tout comprendre, non pour le comprendre, mais pour savoir comment on
peut s'y prendre pour n'y comprendre rien. C'est pour ce beau résultat qu'il s'impose cinq ans de travail qui l'ont tué. Il n'y a rien de plus étrange.
Remarquez que le jeu, s'il est puéril, bas, indigne d'un homme, est aussi très dangereux. Avec ce parti pris de lire en se mettant au point de vue d'un homme qui lit sans comprendre, on en arrive vite à ne pas comprendre soi-même, à être inintelligent pour son propre compte. On ne comprend pas, comme il nous arrive à tous; mais comme il s'agit de peindre les sensations d'un homme qui ne comprend pas, au lieu de persister, de creuser, de démêler, on s'en tient là, puisqu'il suffit, on n'insiste pas, on en reste à ne comprendre pas, et l'on croit que c'est parce qu'on le veut ainsi, pour le dessein poursuivi; mais c'est très bien parce que tout simplement on n'a pas compris; et l'on prend l'habitude de ne pas assez distinguer entre l'inintelligence volontaire et fictive, et l'inintelligence spontanée.
Gela est parfaitement arrivé à Flaubert, de temps en temps. Il n'était pas assez souverainement intelligent pour jouer ce jeu-là. L'homme qui estimait que Comte et Proudhon étaient des sots, ne pouvait pas sans danger remuer toutes les idées des temps modernes en montrant à la fois comment les hommes bornés ne les comprennent pas et comment lui les comprenait bien. Il arrive ainsi, non pas très souvent, soyons justes, mais quelquefois à n'en pas douter, qu'aux yeux du lecteur, l'auteur, dans Bouvard et Pécuchet, se confond un peu avec ses personnages, dont il tient tant à se distinguer, et que
nous nous disons : « Sans doute, ils n'y comprennent rien, mais lui-même semble n'y pas comprendre grand'chose ». C'est, si l'on veut, une punition de l'orgueil.
C'en est une aussi de l'esprit de taquinerie, si fort chez Gustave Flaubert. Avec beaucoup de malice, Ernest Renan était si bon, que moitié par jeu, moitié sérieusement , il voulait toujours trouver quelque chose de juste, un minimum de vérité dans les opinions les plus éloignées des siennes, et les plus éloignées de la raison même. Il ne résistait pas au plaisir ou à la coquetterie de trouver un peu d'esprit à un sot. Flaubert était si taquin qu'il ne résistait pas au plaisir de trouver un peu de sottise même à un homme d'esprit, ce qui du reste est toujours possible. Et c'est ainsi que perce dans Bouvard et Pécuchet le mauvais désir de trouver ses personnages toujours stupides, même quand ils ont une idée à moitié juste, et alors c'est l'auteur qui ne paraît pas d'un bon sens absolument sûr; et de trouver un peu ridicules toutes les idées aussi qu'il l'ait passer sous les yeux de ses héros ahuris, et alors c'est l'auteur que nous soupçonnons de n'être pas aussi intelligent qu'il croit l'être.
Et cela donne à tout Bouvard et Pécuchet un faux air et un double aspect qui met dans nos esprits une incertitude continuelle. D'une part nous voyons deux hommes qui font des études où ils ne sont point préparés et qui se mettent un moulin à vent dans la cervelle. Bien; ce sont des sots. C'est entendu. Rien à dire. Mais, d'autre part, nous voyons défiler toutes les idées et connaissances humaines
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présentées de telle sorte qu'il est assez raisonnable de les trouver vaines, creuses, hypothétiques, incertaines et ridicules; et alors le livre prend l'aspect d'un réquisitoire contre la pensée humaine ellemême. Au fond soyez sûrs qu'il est bien cela et que Flaubert en veut à la recherche humaine de n'avoir pas abouti, à la science d'avoir des obscurités, et à la pensée de n'avoir pas encore conclu avec évidence ; et c'est moins contre Bouvard et Pécuchet qu'il est en colère que contre les livres qu'ils lisent; et il plaint ses deux héros encore plus qu'il ne les méprise, si grand que ce soit son mépris pour eux. Oui, le livre est un réquisitoire contre la pensée humaine.
Eh bien, je veux bien; j'accepte parfaitement ce point de vue. Un livre contre l'être pensant, renouvelé de Jean-Jacques Rousseau, n'est pas du tout pour être repoussé de moi à priori, ni peut-être même pour me déplaire. Mais si c'est ainsi qu'il faut prendre les choses, le livre est mal fait. La pensée humaine est vaine et stérile. Elle rend fous et misérables Bouvard et Péruchet, et ils finissent par y renoncer en la maudissant. Oui; mais ce sont des imbéciles! Donc rien n'est prouvé. Donc la pensée humaine n'est pas démontrée stérile et vaine. Quand Faust renonce successivement à la vie scientifique, à la vie sentimentale el à la vie de contemplation artistique, pour choisir enfin la vie d'action, il prouve quelque chose, parce qu'il est intelligent. Les déceptions de Bouvard et Pécuchet ne prouvent rien. Bouvard et Pécuchet sont intoxiqués par les livres de sciences, comme Don Quichotte par les romans de chevalerie, et c'est là, n'est-il pas vrai, l'esprit même
du livre. D'accord; mais Cervantes a fait de Don Quichotte un homme très intelligent, d'esprit très haut, de cœur très noble, un homme qui est à un haut degré dans l'échelle de l'humanité, et par conséquent le mal que lui font les romans prouve quelque chose contre les romans. Mais la pensée humaine n'est pas convaincue d'erreur pour avoir rendu fou M. Bouvard et avoir déprimé M. Pécuchet.
De quelque façon qu'on le prenne donc, ce roman est manqué, comme, de quelque façon qu'on le lise, il est ennuyeux. On a l'idée, en le terminant, qu'il n'y avait guère là matière que pour une nouvelle. Un bourgeois maudit son métier de copiste, si audessous de son intelligence. Il lui tombe un petit héritage. Il réalise le rêve qu'il a caressé vingt ans de vivre à la campagne et de meubler richement son esprit. La campagne l'ennuie. Les livres lui donnent mal à la tête. « J'étais plus heureux autrefois. » Et il se remet à copier pour son plaisir, ou bien plutôt il reprend du service à son bureau. « Ne sutor ultra crepidam » et cro}^ons que le métier pour quoi nous sommes faits est toujours celui que nous faisons, parce que, si nous n'étions pas précisément faits pour lui, lui nous a faits peu à peu à sa mesure.
Il n'y avait pas autre chose dans le sujet et Maupassant l'aurait traité ainsi. Mais le défaut de Flaubert avait toujours été d'insister, d'alourdir, de surcharger un sujet, de mettre six pages quand il en fallait quatre. Ce vice perce déjà dans Madame Bovary, il est sensible clans Salammbô et dans la Tentation de Saint Antoine. Il gâte les « trois contes », Un cœur simple si exact, pourtant, si vrai et si tou-
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chant; la Légende de Julien l'Hospitalier et Hcrodias qui, du reste, sont des merveilles de style pittoresque ; il écrase enfin Bouvard et Pécuchet, qui pouvait, qui devait être un joli conte de Voltaire, alerte, rieur et incisif. La prédominance de la manie essentielle de Flaubert et l'aggravation de son défaut principal marquent la décadence inévitable qui, chez Flaubert, fut prématurée, parce que son esprit critique n'était pas très délié et que, non pas très mauvais juge de lui-même après coup, il ne savait pas l'être pendant le temps qu'il composait, et, à ce moment, avait plus de complaisance pour ses défauts que pour ses qualités. Flaubert n'a pas été très mal avisé de mourir avant la publication de Bouvard, d'abord parce qu'on fit un succès à cet ouvrage pour la raison que l'auteur était mort; ensuite parce que, publié de son vivant, le livre eût échoué; enfin parce que Flaubert lui-même, dont les yeux s'ouvraient sur ses œuvres quand elles étaient imprimées, l'aurait trouvé lui-même au-dessous de son espoir et en aurait souffert en raison de l'effort énorme qu'il y avait mis.