DANS LE ROMANTIQUE ET DU ROMANTIQUE
On a vu, ce qui est preuve d'une grande force, d'une singulière maîtrise, comme, du reste, d'un excellent goût, que Flaubert a distribué avec fermeté ses aptitudes, et qu'étant romantique et réaliste, il a versé son romantisme dans certaines œuvres et son réalisme dans certaines autres, en s'efïbrçant à ceci qu'il n'y eût aucun mélange, et y réussissant, il faut le répéter, presque pleinement. Cependant on ne se coupe jamais en deux d'une façon absolue; ce ne serait même pas une très bonne chose, parce que cela ne pourrait être qu'au prix d'un effort trop violent, qui se sentirait. Aussi est-il resté, en proportions faibles, et par conséquent la combinaison n'est le plus souvent qu'agréable, du romantisme dans ses œuvres réalistes et du réalisme dans ses œuvres romantiques, et c'est ce mélange qu'il est intéressant d'examiner.
Dans ses œuvres romantiques, ce que Flaubert a accordé à ses besoins de réaliste, c'est la description minutieuse et précise des objets. Il a voulu que Salammbô fût flamboyante comme un itinéraire de Chateaubriand et précise comme un inventaire de Balzac. Il s'est donné un mal énorme pour cela et je ne saurais pas trop dire si l'effet a été un succès ou un échec. L'objet exact, exactement décrit, prend souvent dans Salammbô l'aspect ou un faux air de « bibelot » et il y a un peu surabondance de « bibelots » dans Salammbô et le poème en est de temps en lemps comme rapetissé et rétréci. Et d'autre part le seul moyen de nous transporter dans un temps éloigné et de nous y faire vivre est encore de nous mettre sous les yeux les choses comme elles étaient précisément et les personnes habillées précisément comme elles l'étaient. On peut dire même que plus le temps ou le lieu est éloigné plus il faut mettre d'obstination minutieuse dans ce soin. Une maison de notre temps peut n'être pas décrite et nous pouvons la voir sans qu'elle le soit, et il suffit de nous dire : « il entra dans le salon » pour que nous voyions le personnage dans son cadre, très suffisamment. Il est nécessaire, au contraire, pour que nous voyions Salammbô et que noin vivions avec elle, que son costume et ses entours soient décrits avec netteté et même avec éclat. Tout ce que l'on peut dire c'est qu'en toutes choses il y a une mesure et que Flaubert Ta peut-être un peu dépassée.
Mais, tout compte fait, les goûts et comme les besoins du réaliste n'ont pas trop mal servi Flau-
bert dans ses œuvres romantiques. Ils leur ont donné une certaine solidité, une certaine consistance, tout en les surchargeant un peu. Il faut dire ceci de Herodias et de Julien V Hospitalier comme de Salammbô, et si Saint Antoine est moins agréable, c'est que cette ressource, par la nature même du sujet, a manqué à Flaubert en l'écrivant et que Saint Antoine s'est trouvé privé et de cet ornement et de cette force.
Mais c'est surtout le romantisme de Flaubert dans ses ouvrages réalistes qui est à considérer et il y a plus de romantisme dans ses livres réalistes qu'il n'y a de réalisme dans ses œuvres romantiques, et cela peut confirmer ce que j'ai dit, à savoir que le fond dans Flaubert est romantique. De son romantisme, Flaubert, dans ses écrits réalistes, a fait un usage assez curieux et piquant. Il l'a transposé. Il l'a donné à quelques-uns de ses personnages comme un ridicule, ou une manie, ou un travers, en le modifiant légèrement, en l'embourgeoisant, en le vulgarisant, en le faisant descendre d'un degré. Ce qui est si sincère en lui que sa correspondance en est pleine, rêve d'Orient, aspirations aux lointains pays lumineux ou sinistres, yeux de tigre luisant dans les fourrés de la jungle, il le met dans la bouche et dans l'esprit de ses personnages, presque dans les mêmes termes, pour leur donner un ridicule soit léger, soit assez fort.
Frédéric est un demi-bourgeois demi-poète, qui a la tête farcie des Orientales de Victor Hugo, du Voyage en Orient de Lamartine et des romans indiens de M. Méry : « Quand il allait au jardin
des Plantes la vue d'un palmier l'entraînait vers les pays lointains. Ils voyageaient ensemble au dos des dromadaires, sous le tendelet des éléphants, dans la cabine d'un yacht parmi des archipels bleus, ou côte à côte sur deux mulets à clochettes qui trébuchent dans les herbes contre des colonnes brisées. Quelquefois il s'arrêtait au Louvre devant de vieux tableaux; et son amour l'embrassant jusque dans les siècles disparus, il la substituait aux personnages des peintures. Coiffée d'un hennin elle priait à deux genoux derrière un vitrail de plomb. Seigneuresse des Gastilles ou des Flandres, elle se tenait assise, avec une fraise empesée et un corps de baleines à gros bouillons. Puis elle descendait quelque escalier de porphyre au milieu des Sénateurs, sous un dais de plumes d'autruche dans une robe de brocart. D'autres fois il la rêvait en pantalon de soie jaune, sur les coussins d'un harem — »
Page admirable où Flaubert a réuni tous les romantismes, celui de Chateaubriand, celui de Hugo, celui de Lamartine, celui de \Yalter Scott, celui des peintres de l'Espagne et de l'Italie, le sien à luimême, tous les romantismes successifs et concomitants depuis i8ïo jusqu'en 1840, ramenés aux proportions un peu grêles, à l'aspect un peu mesquin et à demi puéril qu'ils devaient avoir dans le cerveau d'un petit bourgeois confusément lettré de 18', j.
Et je n'ai pas besoin de dire que j'ai choisi cet exemple dans l'Éducation sentimentale, parce que le romantisme est moins marqué dans V Education sentimentale que dans Madame Bovary. Emma, nous
l'avons assez vu, passe comme par toutes les phases du romantisme et en prend tous les aspects, et son langage intérieur est de forme romantique continuellement. Je dit, son langage intérieur et non les paroles qu'elle prononce et ceci est à remarquer. Flaubert n'a pas voulu que Mme Bovary parlât en poète romantique, même de second ordre, en faiseur de romances. Il a bien senti que ce n'eût pas été vrai. Ce qui prend une forme romantique, mais indécise, de telle sorte qu'il faut que ce soit l'auteur qui l'exprime, c'est ce qu'Emma rêve; mais elle serait incapable de l'exprimer avec la forme qui y convînt. Le sourd et confus songe romanesque habite éternellement son âme et l'enchante ou l'assombrit; mais ses paroles ne peuvent être que du langage courant.
Ce qui aurait été curieux et ce dont je regrette que Flaubert se soit abstenu, c'aurait été de la faire écrire. Quand nous sommes romanesques, sans être lettrés, nous pensons en romanesques et parlons en gens du commun ; mais nous écrivons en style gauchement romanesque et poétique. L'écriture est entre la parole et la pensée, moins brillante que celle-ci et s'efforçant de s'éloigner de la parole où la pensée se dégrade et de se rapprocher autant que possible de cette pensée que nous jugeons si belle. Les lettres de Mme Bovary étaient d'un style maladroitement précieux et puérilement poétique qui rappelaient la manière de Mme Louise Golet. Pourquoi Flaubert ne nous en a-t-il pas montré quelquesunes? Gela aurait complété le portrait. C'est une lacune.
Quoi qu'il en soit, il a transcrit la parole intérieure d'Emma; et cette parole intérieure est le romantisme même de Flaubert, lequel est un composé de tous les romantismes de la période romantique en France.
C'est ainsi que Flaubert, en grand artiste, prêtait son romantisme à ses personnages , en l'abaissant d'un degré, pour s'en moquer. Il y trouvait un plaisir d'artiste d'abord, qui est de transposer ses sensations et sentiments pour en jouer, pour s'en amuser et en jouir encore, à en observer les nuances, muances et métamorphoses. Il y trouvait un plaisir de railleur, aussi, aimant à se moquer jusqu'à se moquer même de lui-même, ou plutôt, car de se tourner en ridicule ce ne fut pas sa passion favorite, il acceptait de se moquer de soi légèrement, discrètement, à la condition que ce fût sous le nom et sous le couvert d'une autre : et railler le romantisme d'Emma, c'était à la fois taquiner le sien propre et se plaire à remarquer encore la différence entre celui d'Emma ou de Frédéric et celui de Flaubert.
Remarquez, du reste, que tout en consentant à prêter un romantisme un peu ridicule à quelquesuns de ses personnages, Flaubert respecte trop encore le romantisme pour le prostituer. Il ne le prête, même inférieur et vulgarisé, qu'à ses personsages à demi sympathiques, à Emma, à Frédéric. Il ne le prête ni à Homais, ni à Arnoux, ni à Bouvard, ni à Pécuchet. Ceux-là sont des bourgeois purs, c'est-à-dire des êtres tout à fait odieux. Ils n'ont pas pu recevoir la contagion, même mauvaise, même
funeste, du romantisme. Ils sont fermés à cette invasion. Ils sont exclus absolument de cette façon, noble encore, de sentir. Flaubert, avec eux, s'est refusé cette ressource de faire servir encore son romantisme à quelque chose même dans la peinture de la réalité.
Mais, en résumé, on voit assez que, tout en tenant très ferme la distinction et en observant très scrupuleusement la limite des genres, Flaubert n'a pas laissé, clans une mesure qui est très juste et avec un art qui est excellent, d'introduire la réalité dans l'œuvre romantique, et quelque chose du romantisme, un reflet et une influence du romantisme, dans l'œuvre consacrée à la peinture du réel.