CONCLUSION
Le but de ce travail aura été atteint si Ton garde en définitive, de la vie de Flaubert avant 1857, l'impression d'unité que j'ai essayé de mettre en lumière aux dernières pages du chapitre précédent. Mieux que toutes ses affirmations violentes, les confidences très franches qui parfois lui échappent, ses révoltes, le tableau de ses luttes avec lui-même, trahissent l'aspect primitif et durable de sa personnalité. Que cet impulsif, toujours vibrant, ait eu d'exceptionnelles aptitudes pour le rôle d'observateur minutieux et d'analyste subtil, ses romans le prouvent assez. Mais on ne saurait admettre qu'il ait été amené à cette attitude par ses goûts et par ses préférences, quand on a constaté combien il a soufîert de s'y réduire. Entraîné par son tempérament dans une voie bien déterminée, il a voulu en suivre une autre. Il s'est forgé artificiellement une nature opposée à celle que peut-être l'hérédité, et certainement son éducation première, son entourage, les influences extérieures,
avaient façonnée en lui. Et le plus remarqujible, c'est de voir que concurremment et altornati veulent il ;i développé ses facultés et exercé son talent, tantôt dans le sens de ses tendances originelles, tantôt à rencontre de ces tendances. Il a employé toute sa jeunesse à « se faire manœuvrer l'àine connue un cavalier fait de son cheval, qu'il force à galopera travers champs à coups d'éperons, à marcher à petits pas, à sauter les fossés, à courir au trot et à l'amble, le tout rien que pour s'amuser et en savoir plus » (l). S'être assujetti à peindre une réalité contraire à ses rêves, à traduire les platitudes des existences médiocres qui lui faisaient horreur, voilà ce qui, à intervalles réguliers dans la suite de ses ouvrages, marque le triomphe de sa volonté. « L'homme n'est rien, disait-il, l'œuvre est tout. » Cette simple phrase renferme la justification de sa vie entière et aussi l'explication de son martyre intellectuel. Sans doute il a trouvé parfois, dans son travail, les éléments de profondes jouissances. Mais en même temps son malheur est venu de ce qu'il s'obstinait à considérer la littérature comme une divinité jalouse, toujours avide de sacrifices; et l'idole a dévoré son serviteur. Muré depuis l'enfance dans le cercle étroit d'une adoration fanatique, il y est demeuré enfermé pour le restant de ses jours : s'il n'a jamais renié ses dieux, du moins, à ses heures de clairvoyance, il n'a pas hésité à les maudire. Combien de fois, répétant le cri d'une de ses premières défaillances, n'a-t-il pas nommé l'Art une chimère, « un fantôme sans nom qui brille et vous perd »? Cependant il a continué de marcher vers ce mirage avec l'énergie désespérée du voyageur pour qui scintille à l'horizon une petite lumière, seule et lointaine dans les ténèbres de la route; et la foi qu'il a gardée à un idéal ainsi placé au-dessus de luimême, supérieur à ses intérêts et à ses propres satisfactions, l'a aidé à franchir tous les obstacles.
« N'en est-il pas, disait-il, de la vie d'Artiste ou plutôt d'une œuvre d'Art à accomplir, comme d'une grande montagne à
(1) Corresp., II, 18 (15 décembre 1850).
escalader? Dur voyage et qui demande une volonté lacharnée î D'abord on aperçoit d'en bas une haute cime ; dans les cieux elle est étincelante de pureté, elle est effrayante de hauteur. Et elle vous sollicite cependant, à cause de cela même. On part, mais à chaque plateau de la route le sommet grandit, l'horizon se recule; on va par les précipices, les vertiges, les découragements; il fait froid! Et l'éternel ouragan des hautes régions vous enlève en passant jusqu'au dernier lambeau de votre vêtement; la terre est perdue pour toujours et le but sans doute ne s'atteindra pas. C'est l'heure où l'on compte ses fatigues, oii l'on regarde avec épouvante les gerçures de sa peau. L'on n'a rien qu'une indomptable énergie de monter plus haut, d'en finir, de mourir. Quelquefois, pourtant, un coup de vent du ciel arrive, et dévoile à votre éblouissement des perfections innombrables, infinies, merveilleuses! à vingt mille pieds sous soi on aperçoit les hommes. Une brise olympienne emplit nos poumons géants et Ton se considère comme un colosse ayant le monde entier pour piédestal. Puis le brouillard retombe et l'on continue à tâtons! à tâtons, s'écorchant les ongles au rocher et pleurant dans la solitude. N'importe! mourons dans la neige, dans la blanche douleur de notre désir, au murmure des torrents de l'esprit et la figure tournée vers le soleil! » (1).
Cette page, que nous avons tenu à citer tout au long, résume à merveille la noblesse de son but, la rectitude de sa ligne de conduite et l'identité absolue de son effort. Faute d'avoir toujours bien compris que la passion exclusive de l'Art domine sa vie et met une harmonie profonde dans la complexité de son caractère (2), on a parfois mal interprété les particularités de celui-ci; on lésa jugées absurdes et contradictoires, et l'on a été jusqu'à écrire que « cet homme énorme avait la logique d'un tremblement de terre » (3). Je crois au contraire que l'opposi-
(1) Corresp., 11, 318 (1853).
(2) Voir Pttulhan, Les Caradères, p. 235 et suivantes. L^auteur, dans sa conclu- «ioD, prend précisément Flaubert comme exemple d'unité et d'harmonie psychologique.
(3) M. Anatole France j La vie littéraire, 3« série.
tion de ses théories artistiques et de ses sentiments reste le plus éclatant témoignage de la logique de sa pensée. N'exprime-t-elle pas, en effet, la force de sa conviction et la progression soutenue de son raisonnement? 11 peut se faire que ses principes ne soient pas toujours vrais, ou que leur évidence n'éclate pas également à tous les yeux. Mais encore valaient-ils pour lui, puisqu'ils l'ont conduit h composer des chefs-d'œuvre. Et leur plus rare mérite, c'est encore de ne pas toujours correspondre à la pente naturelle de son tempérament; car, selon le mot très juste d'un critique (1), à l'ordinaire un artiste fait la théorie de son talent, c'est-à-dire qu'il érige ses instincts, ses capacités, ses goûts, ses sympathies en lois de l'Art. Ce n'est pas le cas de Flauherl; il n'a pas posé des règles pour s'autoriser à suivre ses instincts; il Ta fait au contraire pour se défendre contre eux, pour les rectifier et les compléter.
Son esthétique est donc une discipline, et ses romans demeurent avant tout les produits de sa volonté. Ils en portent d'ailleurs la marque; leur tenue impersonnelle et impassible laisse parfois deviner la contrainte qui a présidé à leur exécution. Mais n'était-ce pas là un inconvénient presque inévitable, et fîiut-il s'y arrêter, quand ils renferment en outre d'aussi impérissables beautés?
Aussi bien, on peut être tenté de se demander si Bouilhet eut tort ou raison de le mettre en garde contre sa prédisposition au lyrisme? Quels livres seraient sortis de sa plume, s'il ne s'était pas interdit à lui-même de s'abandonner à sa véritable nature? Sans l'échec de la Tentation de Saint Antoine, qui détermina un profond changement dans sa manière, aurait-il écrit Madame Bovary, et mériterait-il aujourd'hui d'être appelé le fondateur du naturalisme? Le doute est possible. Mais on ne saurait répondre à ces questions sans tomber aussitôt dans le domaine des conjectures les moins solides. L'affirmative fût-elle même prouvée, il suffirait encore d'avoir montré que par le désintéressement absolu de sa vie et par l'opiniâtreté de son labeur,
^1) Lanson, Inlroduclion aux pages choisies de Flaubert, p. xxxv.
il reste une des plus grandes figures de notre histoire littéraire. C'est une opinion assez répandue qu'il eut moins de génie que de talent; et bien qu'une telle distinction paraisse arbitraire, elle traduit cependant à peu près l'impression générale qui, pour bien des gens, se dégage de son œuvre. Il est probable qu'il n'aura jamais, au regard de la postérité, la stature de Balzac par exemple, ni Madame Bovary ou L'Éducation sentimentale^ l'envergure de la Comédie humaine. Et pourtant quelle conception grandiose, quelle réflexion profonde révèlent la Tentation de Saint Antoine et Bouvard et Pécuchet^ Personne ne songe plus à discuter sa valeur comme écrivain : il est le maître styliste de son époque. Mais ses romans, malgré tout, restent un peu en dehors du public ; on n'y saisit pas tout d'abord ce débordement de vie, ce frémissement de la passion, cette chaleur d'expression qui crée entre le romancier et ses lecteurs un indissoluble lien de sympathie. Même quand il décrit les manifestations les plus ordinaires de l'existence, il semble toujours planer trop au-dessus de nos horizons. Un excès d'Art, un goût trop délicat, un sentiment trop vif et trop scrupuleux de la Beauté sont en réalité les seules causes de cet éloignement; il est victime de sa propre méthode, puisque son désir de ne rien laisser connaître de lui-même a rendu le plus souvent son (( moi » incompréhensible, ou l'a fait apprécier incomplètement. C'est pourquoi il convient, avant de prétendre formuler sur son compte un jugement définitif, d'étudier son tour d'esprit et son caractère là où ils se sont manifestés sans réserves. Sa Correspondance le réhabilite aux yeux de ceux que déconcerte d'abord la concision impersonnelle de ses autres écrits. Tout un monde d'idées s'y trouve agité, sur tous les sujets : on y découvre une largeur de vues comparable à celle des plus vastes intelligences du siècle. Et surtout ces lettres montrent, à côté de l'artiste merveilleux, un homme capable de souffrances et de joies, d'amour et de haine, sensible à la douceur et à la pitié, et d'une bonté qui ne s'est jamais démentie. C'est lui qu'à travers le défilé des années, des circonstances, nous avons essayé de suivre; les événements de sa biographie nous ont aidé à saisir les variations
de son humeur et le développement de ses théories. Ce second personnage, volontairement tenu caché, sert de repoussoir au premier et le place en pleine lumière, comme dans un tableau achevé les fonds mettent en valeur les prtMuiers plans. De sorte qu'en fin de compte, ses grands éclats de voix, ses ironies cinglantes, ses indignations injustifiées, ses enthousiasmes et ses défaillances, tous les défauts et toutes les qualités qu'il a dû dominer en lui et dont seule la Correspondance pouvait nous instruire, renforcent encore notre admiration pour la sérénité hautaine de ses œuvres.