CHAPITRE V LA PI{KPAI{ATIOx\ DE MADA.\fE /iOVARV
Origines do ce roman. — État d'esprit do Flaubert pendant qu'il le compose. Persistance de sa tendance au lyrisme. — Le fond de son caractère.
Le problème des origines de Madame Bovary a été souvent discuté, et fournit encore aujourd'hui matière à quelques controverses. On en devine aisément l'intérêt. Toutefois, la valeur des solutions obtenues n'est peut-être pas aussi considérable qu'on a voulu le prétendre. Voici du reste, très sommairement et sans rien ajouter aux résultats des enquêtes antérieures, l'état actuel de la question (l). Ce résumé nous permettra d'apprécier par un exemple positif la méthode artistique de Flaubert.
(1) Voici les priocipales références sur cette questioa des origines de Madame Bovary :
M. du Camp, Souvenirs littéraires, I, chapitre xii.
Jules Levallois, Mémoires d'un oitique, iD-18 ; 1896.
Cl. Rocher, Le,î Origines de Madame Bovary (cinq articles dans la Revue de France ; décembre 1896, janvier, février, mars et avril 1897).
Emile Deshays, La genèse de Madame Bovary {Revue illustrée, i" septembre 1897).'
G. Dubosc, Les origines de Madame Bovary {Journat de Rouen, 22 novembre 1890).
G. Dubosc, Même sujet, ihid., l»»" novembre 1897. — Même sujet, ibid., 17 mars 1905. — Même sujet, VÉclair, 2 décembre 1904.
Albert Cim, Le dîner des gens de lettres {iu-16, Flammarion, 1903, p. 167 à 169).
René Bures, Aa vraie Bovary, Le Matin, décembre 1907.
Annales Romantiques, numéros d'octobre et novembre 1904.
Mercure de France, nura^^ros du l*"" janvier et du 15 mars 1905.
Intermédiaire des chercheurs et des curieux : — î«> — 30 septembre 1894 (p. 321) et 10 novembre 1894 (p. 502) : sur une lettre inédite de Flaubert à M"'e X... [Mme Schlesinger] relative à Madame Bovary.
— 20 — 28 février 1897 (p. 233), 10 avril 1897 (p. 467), sur la maison de .M™» Bovary à Neufchâtel en Bray.
— 30—10 janvier 1899 fp. 25), 30 avril 1899 (p. 593). Résumé des controverses soulevées par les articles de MM. G. Rocher, Emile Deshays, etc.
— 40 — 20 novembre 1904 (p. 775), 20 décenabre 1904 (p. 930), sur l'origine et le titre du roman de Flaubert.
A priori, deux hypothèses étaient possibles : ou il a conçu et créé (le toutes pièces l'action de son roman, et ses personnages n'ont existé que dans son imagination; ou bien, au contraire, la réalité lui a fourni des modèles dont il a raconté les aventures vécues.
Or le témoignage de M. Du Camp ne laisse aucun doute : l'histoire d'Emma Bovary est vraie. L'auteur des Souvenirs Littéraires se montre très affirmatif sur les circonstances à la suite desquelles l'idée de ce livre serait entrée dans l'esprit de son ami; l\ l'en croire, c'est Bouilhet qui lui aurait conseillé le sujet, au lendemain de l'échec de la Tentation de Saint Antoine (1). Zola, le tenant peut-être de Flaubert, dit au contraire (2) que la lecture d'un fait-divers, dans un journal local, fut la source de son inspiration ; cette opinion a été depuis rééditée par M. J. Claretie, sans d'ailleurs être justifiée par des arguments nouveaux (3). Mais peu importe : en admettant même que Du Camp se soit trompé en attribuant à Bouilhet la paternité du sujet (4), il reste toujours que l'intrigue est réelle et qu'il ne l'a point entièrement inventée.
On a donc reconstitué, avec une approximation très grande et une minutie remarquable de détails, ce drame anthentique de la vie de province : il eut pour héros un certain Eugène Delamarre (5), qui avait été interne à l'Hôtel-Dieu de Rouen sous
— 5» - iO janvier 1905 (p. 38), 20 mars 1905 (p. 4l9j, 30 mars 1905 (p. 484), 20 juin 1905 (p. 943), sur la vraie M^e Bovary.
— 6» — 10 décembre 1904 (p. 838), 20 décembre 1904 (p. 930) sur Yonvillel'Abbaye.
Chronifjue médicale : 1er novembre 1900 (p. 650 et suivantes) : « La clef de Madame Bovary : l'officier de santé Bovary et le pharmacien Homais ».
(1) Souv. liUér., I, 319.
(2) Zola, Les Romanciers nalionalisles,
(3) Claretie, La vie à Paris, I, p. 132 et suivantes.
(4) Toutefois, étant donné que la véritable M^^ Bovary s'est suicidée en mars 1848, comme nous le dirons plus loin, il n'y aurait rien d'impossible à supposer que Flaubert ait lu le fait divers dans un journal de Rouen, puisque la date de cet évéuement est un peu antérieure à l'époque où se place la lecture de la Tenta lion de Saint Antoine.
(îi) M. Du Camp disait Delaunay\ mais il est démontré que ce nom est inexact. M. Levallois et M. G. Rocher écrivent seulement Eugène D... De même l'article «ie Vïnlennédiaireévi 10 janvier 1899. M. Ueué Bures, l'appelle à tort LOUIS Delà.
les ordres du docteur Flaubert. La fnniillo de Gustave avait conservé avec Delauiarre ({uelques relations, même après que celui-ci se fut installé comme oflicier de santé à \\y (canton de Darnétal), petit bourg normand accroupi au foiul d'une vallée à quelques lieues de Rouen. Il épousa (mi premières noces, le 18 avril 183G, une fennne que Flaubert, en la nommant Iléloïse Dubuc, désigna, paraît-il, d'une très transparente fa^on (1 ). C.ette première M'"*^ Bovary mourut en 1838, et le 10 août 1831) (2) Delamarre épousait en secondes noces Véronique-Adelpliine Couturier, dont le père était propriétaire fermier près de Blainville-Crevon, au lieu dit : le Vieux-Cliàteau(3). Grande liseuse de romans, aimant le luxe et la toilette, Adelpliine en arriva vite, par désœuvrement, à tromper son mari. Elle prit d'abord pour amant un certain Louis Campion, qui liabilait le cbâteau de Crescenville, non loin de Ry. Ce Campion émigra plus tard aux États-Unis pour tenter fortune, et, vers 1852, revint à Paris où il se suicida en plein boulevard. C'est le Rodolpbe Boulanger du volume (4). Puis Adelphine devint la maîtresse d'un clerc de notaire, nommé Bottet, qui mourut en 1890 à Beauvais. Enfin, de chute en chute et d'emprunts en emprunts tombée dans la misère et l'abandon, elle s'empoisonna, le G mars 1848, avec de l'arsenic. Elle laissait une fillette nommée Alice.
On est parvenu de même à retrouver les originaux de tous les personnages secondaires (5) qui connurent Adelphine Cou-
marre. L'article des Annales romantiques (octobre-noveinljre 1904) le dit ué au Mesail-Esnard (caoton de Boss, Seine-Inférieure). Ce doit être une erreur, le nom de Delamarre ne figurant pas sur les registres de la mairie de cette commune. Ce Delamarre était le parrain du journaliste Chincholle (cf. Albert Cim, op. cit., et Intet-médiaire, 10 janvier 1905).
(1) Dit M. G. Rocher.
(2) Cette date est indiquée par M. Rocher. M. René Bures indique 1843.
(3) Adelphine était née à la Rue-Saint-Pierre, le 17 février 1821. Elle s'est seulement mariée à la ferme du Vieux-Château. Sa mère se nommait Martine-Madeleine-Véronique Leroux.
Ces renseignements m'ont été communiqués par M. le maire de Ry d'après les registres aux actes de l'état civil de cette commune.
(4) 11 y a d'ailleurs discussion sur l'identité de Rodolphe. Voir Intermédiaire, 28 février et 10 avril 1897, 10 janvier et 30 avril 1899.
(5) M. G. Rocher accorde que le personnage de Charles Bovary est imaainé, mais, ajoute-t-il, c'est le seul de tout ce roman.
tiirier et furent témoins de ses aventures : Homais se nommait Jouanne, Tabbé Bournisien, Tabbé Lafortune; le docteur Canivet était fils d'un médecin de Saint-André-sur-Cailly (à quelques kilomètres de Ry); il mourut en 1872. Lheureux et Binet ont existé, et môme Hivert, le conducteur de la diligence (1). Il n'est pas jusqu'à l'aveugle de la côte du Bois-Guillaume qui n'ait eu dans la réalité son représentant. Je cite ces renseignements sans m'y arrêter, pour montrer jusqu'à quel degré on a voulu pousser la comparaison.
L'état civil des gens ainsi déterminé, il fallait savoir d'où Flaubert avait tiré leurs noms. Et les réponses les plus fantaisistes ont été proposées, quoiqu'il ait pris soin de révéler lui-même la manière dont il s'y était pris, au moins pour former le mot Bovary (2). Puis on a cherché à situer géographiquement les lieux décrits dans son roman, et de nouvelles discussions ont surgi à ce propos. Maintenant on montre aux touristes, aussi bien à Tostes qu'à Ry et qu'à Neufchâtel-en-Bray, la maison de M"^*^ Bovary. Mais c'est une invention récente, con-
(1) M. E. Deshays, op. cit., et Intermédiaire du 20 mars 1905.
(2) Lettre à M"* Hortense Cornu (mars 1870). Cette lettre très importante ne figure pas dans la Correspondance de Flaubert; mais oq a pris soin de la reproduire dans la Correspondance entre Georges Sand et Gustave Flaubert (Calmann- Lévy in-12, 1904, p. 207).
Dans cttle lettre Flaubert dit qu'il a inventé le nom de Bovary en dénaturant celui de Bouvaret, et qu'il a découvert seulement cinq ans plus tard qu'un médecin militaire résidant alors en Afrique, se nommait Bjvaries. M. Du Camp laisse entendre [Souv. Httér., 1, 352) que Flaubert trouva ce nom par hasard, pendaut son voyage en Orient. M. G. Rocher n'admet pas ce hasard et explique le mol Bovary par ralliance de Bouvard, Bovard (hôtelier que Flaubert aurait connu au Caire) et de Ry, village où était installé Delamarre. On a enfin retrouvé à Rouen l'existence d'une famille Bovéry dont le père était chef d'orchestre. (Voir V Intermédiaire du 20 décembre 1904 et le Colibri du 26 septembre 1841 sous la rubrique « spectacles »).
Le nom de Homais serait réel. En fait il y avait encore à Rouen, il y a quelques années, un Homais; voir dans le Précis analytique des travaux de l'Académie de Bouen, année 1884-1885 (Rouen in-8, 1886 p. 9) son discours de réception. M. Deshays croit que Hivert est, avec un petit changement, l'anagramme de Thérin, nom que portait réellement le conducteur de la diligence de Ry à Rouen au moment où y habitait Mme Delamarre.
Par le m/^me procédé M. Deshays rapproche Rieule et Lieure, nom véritable du petit ruisseau qui passe à Ry.
teniporaino h peu près dos promiiMos (MiqiitMos faites djins le pays sur les origines du livre; les jouiiialisles en ont les prenniers appris Texistenee aux habitants, (|ui se sont empn^ssés de la faire reproduire en cartes postales.
En somme, toutes les recherches entreprises jusqu'ici semblent inspirées par le désir d'identifier à la fois, dune façon complète, les personnages et les paysages : on veut à tout prix confirmer les premières indications fournies par M. Du Camp, et en fait leur exactitude est aujourd'hui chose acquise.
Mais encore convient-il de ne pas exagérer. Tous les curieux qui se sont attaqués à ce problème sont tombés dans une erreur commune : sur les résultats toujours approximatifs et particuliers de leurs travaux, ils ont cru pouvoir appuyer la solution d'une question de principe très générale; et ce faisant ils ont complètement faussé la portée de leurs découvertes.
Il paraît certain que Flaubert a bien puisé dans la réalité les principaux éléments de son sujet; action et acteurs, décor et en-^i tourage, il se trouvait à même d'étudier l'ensemble sur le vif, et il est même très possible qu'il ait personnellement connu plusieurs des individus mêlés à l'histoire dont l'ancien interne de son père fut la triste victime.
Mais à cela doit se borner l'assimilation. Le sophisme consiste au contraire à dégager de telles prémisses une conclusion prématurée qui les dépasse. Quel usage veut-on faire des renseignements ainsi obtenus? On paraît les destiner à prouver préremptoirement que l'auteur s'est contenté de reproduire fidèlement un fait authentique et qu'il a représenté tels quels ses modèles, agissant dans son roman comme ils avaient agi dans la vie, avec leur caractère, leurs gestes, leurs habitudes, leur langage propre. Je dirai plus, c'est pour arriver implicitement à une telle démonstration qu'on s'efforce de multiplier les rapprochements vraisemblables, de comparer les dates, de retourner les noms pour y découvrir des anagrammes; on espère que la vérification des détails matériels une fois faite, rien ne s'opposera plus à l'idée qu'il a copié en tout, servilement, la réalité.
Mais s'il en est ainsi ces recherches, intéressantes par elles-
mêmes, risquent de devenir rapidement inutiles et dangereuses. Elles ont leur valeur à titre documentaire ; mais elles ne peuvent suffire à déterminer la conception d'art dont Madame Bovary est la mise en œuvre. Nous connaissons celle-ci; nous savons que Flaubert voulait exprimer dans ses écrits une vérité typique, non anecdotique, générale, non particulière, et qu'il ne jugeait pas l'observation d'individus isolés suffisante pour y parvenir. Eût-on en main tous les éléments nécessaires pour suivre au jour le jour la vie d'Adelphine Couturier, et quand même les incidents de son existence coïncideraient rigoureusement avec ceux que le romancier nous a racontés, on n'aurait donc encore rien appris sur la façon dont il a bâti et décrit le caractère et les aventures d'Emma Bovary. C'est là que gît tout le problème; il est pratiquement insoluble, car il faudrait d'abord avoir fait directement, du caractère de M"^® Delamarre, une analyse aussi approfondie qu'est celle du caractère d'Emma, et ensuite discuter les deux pour préciser les analogies. Mais théoriquement, nous pouvons en prévoir le résultat : à moins de s'être mis en contradiction flagrante avec lui-même, Flau-^ bert n^a pu croire que la fille d'un fermier de Blainville-Crevon représentât, àelle seule^ le type de la femme sentimentale et romanesque, ni le pharmacien de Rv, à l'enseignedu Lion d'or, le type du bourgeois d'intelligence moyenne et pré-
tentieuse; et par suite ce n'est pas d'eux seuls qu'il s'est inspire. Il a bien pu leur emprunter quelques singularités physiques, quelques traits de caractère. Mais dans l'ensemble leur psychologie reste le produit intégral de son imagination qui a combiné des détails réels observés un peu partout, rejeté les uns pour en inventer d'autres à la place, échafaudé des situations, deviné des sentiments conformes aux événements et déduit de ceux-ci leurs conséquences logiques dans l'esprit de ses héros. S'il est exact qu'il ait pris pour point de départ les aventures vraies de personnes vivantes et qu'il en ait respecté les données essentielles, il n'est du moins parvenu à animer ses créations qu(î par un travail d'induction et de généralisation pour lequel le spectacle de la réalité ne pouvait plus lui servir
de guide. M^^ Bovary n'est pas, comme Renée Mauperin ou Manette Salomofi, un livre composé on t»T;vn(le pnrtio de notes juxtaposées. Le procédé de notre auteur dilTère de celui desCîoncourt. Ces derniers mettent inmiédiatement à profit des centaines d'observations particulières prises sur des individus rencontrés au hasard de la vie quotidienne : ils paraissent donc suivre de très près la réalité, et leurs personnages donnent hien davantage l'illusion d'avoir été calqués sur des originaux existants; Flaubert au contraire a imaginé d'abord entièrement la silhouette de ses acteurs, conforme aux conditions d'existence qu'il leur attribuait et au rôle qu'il voulait leur faire jouer; c'est a priori qu'il a fixé leurs opinions, leur physionomie, leur tour d'esprit, mettant un lien continu et nécessaire entre les diverses manifestations de leurs caractères; et l'expérience n'est venue qu'ensuite, à titre de contrôle. Autrement dit ses observations antérieures ont subi, avant d'être transcrites dans son roman, tout an travail de mise au point dans lequel il a cessé de suivre pas à pas la réalité pour broder sur son canevas.
Aussi est il fondé à nous dire, par exemple : « M""^ Bovary n'a rien de moi. C'est une histoire totalement inventée » (1). Cette affirmation n'est nullement démentie par les documents mis au jour grâce aux soins de M. G. Rocher ou de M. G. Dubosc. Flaubert dans cette phrase d'une de ses lettres rend parfaitetement compte de sa manière. Il s'est défendu à plusieurs reprises (2) d'avoir trouvé dans un petit village de sa province normande la véritable Emma Bovary; et bien que nous sachions aujourd'hui qu'Emma et Adelphine Couturier sont une seule et même personne, nous devons cependant lui donner raison, au nom des principes esthétiques formulés dans la Correspondance, à rencontre desquels il n'a pu aller lui-même. Ce n'est pas le désir d'égarer les recherches qui l'a engagé à dissimuler ensuite ses modèles : c'est la conscience d'avoir mis dans ses personnages autre chose, que ses modèles ne lui fournissaient pas, de
(t) Corresp., III, 79 (à Mlle Leroyer de Chantepie, 18 mars 18.H7). (2) Voir encore la lettre à Mi»» Hortense Cornu, citée plus haut.
les avoir conçus en dehors de la réalité pour représenter des types et non des individus. A cet égard, une lettre du 4 juin 1857
précise bien ses intentions. Elle fut adressée à M. G (des
Ardennes) qui Tavait interrogé sur les origines de son roman (1). Sans doute rien ne Tobligeait à informer un inconnu des aventures d'Eugène Delamarre : on comprendrait qu'il ait eu le scrupule de ménager les susceptibilités de M"^^ Flaubert, en ne livrant pas au public le nom d'un malheureux homme qu'elle avait reçu à sa table et qui avait été l'élève de son mari. Mais je suis tenté d'accorder une grande importance à cette lettre dont les dernières lignes, en rappelant le principe sur lequel reposait toute sa méthode, contiennent les raisons très explicites de toutes ses dénégations.
Groisset près Roaen, 4 juin 1857.
Monsieur, La lettre flatteuse que vous m'avez écrite me fait un devoir de répondre franchement à votre question.
Non, Monsieur, aucun modèle n'a posé devant moi, M™« Bovary est une pure invention. Tous les personnages de ce livre sont complètement imaginés et Yonville-l'Abbaye lui-même est un pays qui n'existe pas, ainsi que la Rieule, etc. Ce qui n'empêche pas qu'ici, en Normandie, on ait voulu découvrir dans mon roman une foule d'allusions. Si fen avais fait, mes portraits seraient moins ressem"^ blants parce que f aurais eu en vue des personnalités et que f ai voulu l au contraire reproduire des types. -^
C'est une des plus douces joies de la littérature, Monsieur, que d'éveiller ainsi des sympathies inconnues. Recevez donc toute l'expression de la mienne, avec mes salutations.
En résumé, la question des origines de Madame Bovary fût-elle complètement élucidée, jamais, on n'y trouvera le moyen d'établir qu'il n'a pas tiré de son cerveau les caractères, merveilleusement et logiquement agencés, de ses personnages. Comment s'y (;sl-il pris pour réaliser ces créations? C'est un autre pro-
(1) J'ai publié cette lettre dans l'Intermédiaire du 20 juin 1905. Le destinataire, auquel je renouvelle ici tous mes remerciements pour la communication qu'il meii a faite, ui'a prié de taire son nom.
bième dont la discussion no pomiail rtr»» soiitonuo qu'avec le texte de son volume sous les yeux (^t (mi (N'gafj^eant de («'luici les applications successives des idées throricines (jue nous avons précédemment exposées. Ce qui, à mon simis, cxplicjiK^ le mieux la façon dont l'ouvrage a été composé et fait davantage apprécier ses beautés, c'est la conception d'Art qui lui a donné naissance. Mais dans un roman psychologi(pI(^ l'intrigue est peu de chose comparée à la description des sentinuMits et au portrait moral des acteurs. 11 peut être curieux de savoir qu(^ Flaubert a trouvé dans la réalité un scénario tout fait. \ous sommes reconnaissants à ceux qui nous en apportent les preuves positives. Mais leur démonstration n'a guère d'autre intérêt.
Néanmoins elle confirme une idée que suggéraient déjà les Souvenirs littéraires de M. Du Camp. En choisissant ce sujet il s'obligeait en quelque sorte à ne pas dépasser les limites de la vraisemblance : le milieu où se déroulent les événements était si voisin de lui, la condition sociale des personnages si médiocre, les faits si ordinaires, que toute poétisation de la réalité eût été ridicule. Par suite le lyrisme devenait impos- {\^ sible sur ce terrain, où rien n'était propre à exciter son enthousiasme et à satisfaire ses goûts. Tout écart d'imagination se trouvait d'avance réprimé par un rappel constant aux données réelles. Autant le thème de Saint Antoine convenait à son tempérament outrancier, autant celui de Madame Bovary s'opposait à ses instincts. Vouloir retracer les infortunes conjugales d'un pauvre officier de santé exerçant à Yonville l'Abbaye vers 1845 c'était donc avant tout faire le sacrifice de ses préférences, reléguer sa personnalité à l'arrière-plan et s'imposer une dure contrainte.
Elle répondait, on s'en souvient, aux observations et aux conseils de Bouilhet après la lecture de la Tentation. Mais il ne tarda pas à souffrir cruellement de l'avoir acceptée. Le deuxième volume de la Correspondance, où Ton peut suivre jour par jour les progrès de son travail, n'est guère qu'un long exposé de ses plaintes et de ses cris de révolte.
On lit par exemple :
« Ce livre, tout en calcul, en ruses de style, n'est pas de mon sang, je ne le porte point dans mes entrailles, je sens que c'est une chose voulue, factice... ))(!). Plus loin : « ^ot^«ry aura été un tour de force inouï dont moi seul aurai jamais conscience. Sujet,
personnages, effets, etc tout est hors de moi Je suis en
écrivant ce livre comme un homme qui jouerait du piano avec des halles de plomb sur chaque phalange (2). — Pourquoi ai-je, sur ce livre, des inquiétudes comixie je n'en ai jamais eu sur d'autres? Est-ce parce qu'il n'est pas assez dans ma voie naturelle?.... (3). — Je hais la poésie bourgeoise, l'art domestique, quoique j'en fasse; mais c'est bien la dernière fois par exemple. Au fond cela me dégoûte... de l'air, de l'air!... (4). — Toute ma semaine passée a été mauvaise, je me suis tordu dans un ennui et un dégoût corsé La vulgarité de mon sujet me doiine parfois des nausées » (5).
On n'en finirait pas avec les citations de ce genre qui toutes expriment sa répulsion pour des personnages « du dernier commun », son horreur « du milieu oii il trempe et de la couleur qu'il lui faut peindre )) (6). Pendant six années il a traversé ainsi une succession de découragements terribles et d'ardeurs passagères, s'obstinant malgré tout à poursuivre. Tantôt il annonçait à Louise Golet : « Depuis samedi j'ai travaillé de grand cœur, d'une façon débordante (7). — Me sentant ce matin en grande humeur de style, j'ai empoigné ma Bovary et j'ai esquissé trois pages dans mon après-midi. Quel miracle ce serait pour moi d'écrire seulement deux pages dans une journée » (8). Mais dans la lettre suivante nous le trouvons plus que jamais rebuté par l'ingratitude de sa besogne : « Il y a de quoi se casser la tête contre les murs. Ce livre, au point où j'en suis, me torture tellement
iU) Corresp., Il, 224 (1853).
(2) Ibid., Il, 128 (1852).
l3) Ibid., II, 149 (1852).
(4) Ibid., Il, 22o (1853).
(5) Ihid., II, 275 (1853).
(6) Ihid., II, 03 (!«' janvier 1852).
(1) Ihid., II, 156 (1852).
(8^ Ihid., 11.243(1853).
(et si je trouvais un mot plus fort je l'emploiornis) que j'en suis parfois malade physiciuement. Voilà trois scMuaines que j'ai souvent des douleurs h défaillir ; d'autres fois ce sont des oppressions ou des envies de vomir à table. ,I(î crois aujourd'hui que je me serais pendu avec délices! Quelle sacrée mauvaise idée j'ai eue de prendre un sujet pareil ! Ah ! je les aurai connues, les affres de l'Art )) (1).
A mesure qu'il avançait, à mesure surgissaient les difficultés. Il lui fallait d'abord éviter un double écueil : le lyrisme et la vulgarité. « Toute la valeur de mon livre, s'il en a une, sera d'avoir su marcher droit sur un cheveu suspendu entre ce double abîme » (2). Son tempérament l'inclinait h poétiser, tandis que la vérité du sujet le ramenait sans cesse à des spectacles prosaïques et à des situations triviales. Puis, en vertu de sa théorie de la transposition des sentiments, il avait à chaque instant besoin de surmonter son dégoût pour se mettre dans « la peau de personnages antipathiques » et exprimer leurs émotions, sans qu'on pût soupçonner de sa part une intention ironique ou malveillante. (( Songe donc, écrivait-il un jour, voilà six mois que je fais de l'amour platonique, et en ce moment je m'exalte catholiquement et j'ai envie d'aller à confesse (3). » Enfin la matière ne comportait par elle-même aucun de ces grands éclats de style qui le ravissaient, qui l'avaient si bien emporté, et si loin, dans Saint Antoine, « Les grandes tournures, les larges et pleines périodes se déroulant comme des fleuves, la multiplicité des métaphores, tout ce que j'aime enfin n'y sera pas » (4). Son travail se compliquait encore : car il devait respecter une forme profondément littéraire sous peine d'être banal — « et comment
(1) Ibid.f 11, 339 (1853). Comparez ce passage d'une autre lettre : «< Le commeocemeat de la semaine a été m.iuvais. Maintenant ça reva, mais pour retomber bientôt sans doute. J'ai toujours ainsi des hauts et des bas; la fétidité du fond, jointe aux difficultés de lajorme, m'accable quelquefois; mais ce livre, quelque mauvais qu'il puisse Atre, sera toujours une œuvre d'une rude volonté ». {Ibid., 11,209; 1853).
(2) Ibid., Il, 84 (Juillet 1852j.
(3) Ibid.,n, 199(1853).
(4) Ibid., II, 244 (1853).
faire du dialogue trivial bien écrit? » — et d'autre part il fallait demeurer dans la note triviale pour conserver au roman toute son ampleur. Une déviation d'une ligne pouvait donc lui faire manquer le but (1). Ajoutez enfin le prodigieux labeur matériel de corrections, de ratures, qui lui faisait écrire 500 pages pour en conserver 120 (2), peiner deux grands mois pour en rédiger 27 (3), et vous comprendrez la sincérité de ses doléances et rétendue de son accablement.
(( Madaine Bovary a été un exercice utile auquel il a voulu résolument se condamner ». Tout confirme donc la parfaite justesse de cette opinion d'un critique contemporain (4). Il n'y a pas lieu d'insister davantage car la simple lecture de ses lettres en donne la meilleure démonstration. Mais il faut retenir la raison de ses inquiétudes et des angoisses : c'est qu'en composant ce livre il agissait à rencontre de ses tendances innées et, si l'on peut dire, s'appliquait à chanter en dehors des registres de sa voix. Jamais sa personnalité ne lui avait été plus inutile, a Ce qui m'est naturel à moi, avouait-il, c'est le non-naturel pour les autres, l'extraordinaire, le fantastique, la hurlade » (5). Le lyrisme, dominant au fond de son caractère et développé pendant toute sa jeunesse, les grands vols d'aigle auxquels jusqu'alors s'était essayé son talent, se trouvaient non seulement exclus par le genre de l'ouvrage, mais volontairement combattus au nom de l'Art par la nécessité de reproduire fidèlement et d'une manière impassible la réalité. C'est la preuve irrécusable de la discipline à laquelle il avait dû se soumettre pour parer aux défauts où risquait de l'entraîner la trop grande liberté de son imagination. Abandonné à lui-même, peut-être n';iurait-il point écrit une Madame Bovary telle que nous la possédons : du moins la transition n'aurait pas été aussi brusque, et
(1) Corrcsp., II, 132(1852).
(2) Ihid., II, t02 (1852).
(3) Vnd., II, U5 (1852).
(4) .M. I»elll88ier, article sur Flaubert, dans V Histoire de la littérature française de Polit de Julleville, tome VIII, p. 168 et suivantes.
(5) Corrrsfj., Il, 199 (1853).
sans les conseils de Honilhet, sans Téchec de la Tentation, il est vraisemblable que son passade définitif au iialuralisnie eut (Hé retardé longtemps. Qujind on se rend compte de l'efTort extraordinaire que lui a coûté le renoncement à sa prcMnière manière littéraire et des difiicultés éprouvées à suivre l;i seconde, ou est bien forcé de reconnaître que cette dernière* n'a |)as (Hé cbez lui spontanée et qu'en l'adoptant, en modifiant son idcNal artisti((U(^ pour en cliasser le lyrisme, il a obéi Ijcaucoup plus à la raison qu'à ses sentiments et à son instinct.
Aussi bien, pendant qu'il accomplissait cette a cIowrK^rie », comme il l'appelle, voyons-nous souvent sa nature intime s(» révolter contre une telle entreprise, a Ça aura été une rude gymnastique, disait-il, mais je prendrai ma revanclie; que je trouve un sujet dans ma soif et j'irai loin » (1). A peine revemi de son voyage d'Orient, où il avait beaucoup réfléclii à la manière de rendre son sujet, il s'était mis à la tàclie (2) ; et dès les débuts la nécessité de se dominer lui-même lui était apparue comme le plus pénible des supplices ; Tliabitude « d'être débraillé dans ses autres livres )) s'opposait d'autant à son désir « d'être boutonné et de suivre dans celui-là une ligne géométrique » (3). Tout en l'écrivant, il se rappelait « les beaux temps de Saint Antoine )) quand il n'avait qu'à laisser aller sa verve débordante (4). Plus il s'appliquait à serrer de près la réalité, plus il se sentait gagné à la fois par l'envie d'en dépasser le cadre, et la crainte d'être incité, malgré lui, à en déformer la vision exacte. « Je suis tourmenté par un besoin de métapliores. Je voudrais écrire tout ce que je vois, non tel qu'il est, mais transfiguré » (5). En même temps il rêvait déjà aux œuvres futures : le Conte oriental, dont l'idée le hantait depuis 18i5, lui revenait à l'esprit par bouiïées ; il lui en arrivait a des
(1) Corresp., II, 267 (7 juillet 1833). C'est Flaubert qui souligne. ^2) Novembre ou décembre IS51, d'après la lettre, Corresp. ^\\, 62 où il est pour la première fois questioa de sou romau.
(3) Corresp., II, 70 (janvier 1852).
(4) Ibid., Il, 72 (1" février (1852).
(3) Ibid., 11, 303 (août ou 8eptem])re 1853).
odeurs vagues qui lui mettaient Tâme en dilatation )) (1). Il devinait bien que Madame Bovary le dégoûterait pour longtemps des sujets à milieu commun, et qu'aussitôt ce travail formidable achevé, le fond de sa nature reprenant le dessus, il lui faudrait par réaction aborder un livre d'allure différente. Peu à peu cet espoir le réconforte, il y songe comme à la récompense de son labeur : « Moi aussi, s'écrie-t-il, j'en ferai, de l'Orient, dans dix-huit mois, et il faudra que celui de tous ces barbouilleurs-là (Enault) soit comme une gravure à côté d'une peinture » (2).
Ainsi voilà que nous retrouvons dans cette petite phrase, et dans bien d'autres qu'il serait fastidieux d'énumérer, le Flaubert d'autrefois, le romantique fasciné par le soleil de la Méditerranée, l'imaginatif « qui a des prurits d'épopée, qui voudrait de grandes histoires à pic et peintes du haut en bas » (3). Ce régime si sévère qu'il a volontairement observé pendant six années, n'a rien effacé des empreintes anciennes, gravées dans son esprit par tant d'influences de jeunesse ; le feu a couvé sous la cendre. Le lendemain du jour où il a envoyé à M. Du Camp le manuscrit de Madame Bovary pour la Revue de Paris, le 1'^'^ juin 1856, il reprend dans ses cartons la Tentation de Saint Antoine. Sans doute il corrige alors, comme nous l'avons vu, sa première rédaction et (( biffe les mouvements extra lyriques ». Mais le fait seul d'être revenu à cette œuvre, où tout son lyrisme s'était épanché jadis, n'est-il point la preuve définitive que des deux bonshommes constituant sa personnalité, le premier n'était point mort en lui? L'autre avait bien paru prendre un moment toute la place; son effort pour faire abnégation totale de son (( moi » avait si bien réussi que, sans ses lettres, nous ne connaîtrions rien de la lutte qu'il eut à soutenir contre; lui-môme. Mais grâce à Xd. Correspondance, et sachant d'ailleurs tout ce que nous a révélé l'étude de son caractère jusqu'en 1850, nous ne pouvons plus douter à présent de la persistance en lui de ses tendances primitives.
{\) Même lettre.
(2) Corresp., Il, 238 (1853).
(3) Corresp.t 11, 303 (août ou septembre 1853^,
Le lyrisme de SavU Ayitoine traduit donc son tour d'esprit véritable mieux que l'impassibilité voulue et si péniblement respectée de Madame Bovary, Flaubert depuis son enfance n'a cessé d'être un idéaliste rebuté par les vnl^'-arités de rexistence,toujours prêt à cherciier dans les créations de l'Art un moyen d'échapper à la réalité, et par suite toujours incliné à considérer l'œuvre d'Art comme destinée à exprimer les aspirations vagues de son âme vers la Beauté. Son idéal a bien pu s(; modifier au cours des temps; rejetant toute la sentimentalité personnelle de ses premiers opuscules, il a bien pu concevoir que la véritable Beauté résidait plutôt dans Vidée que dans Vémotion, et sur ce point essentiel se séparer des Bomantiques, bâtir son système el se donner une attitude tout opposée à la leur; il restait selon le mot de Banville « de ceux pour qui la vie réelle est une fiction et qui se croient toujours déguisés tant qu'ils ne portent pas, comme c'est leur droit, des vêtements d'or et des pierreries ». C'est à l'auteur des Mémoires d'un fou et du Chant de la Mort que fait ici allusion le poète des Stalactites; sur celui-là l'éclat des couleurs, l'harmonie des formes, la sonorité des phrases exerçaient un attrait irrésistible; le décor des pays lointains et des époques disparues le poursuivait de son troublant mirage : au contraire le cadre de son entourage immédiat n'oiîrait à ses yeux que grisailles et inélégances. Il aimait, il a aimé toute sa vie s'affranchir de son temps et de son milieu, évoquer des visions merveilleuses, s'abandonner au caprice de ses rêves. Éclairé pourtant sur les dangers qu'il y avait, au point de vue de la vérité artistique, à céder trop passivement aux entraînements de sa nature, il s'était astreint à observer le monde réel et à le décrire fidèlement; de tous les sujets possibles, il avait choisi et exécuté celui qui répondait le moins à ses préférences; mais il se sentait toujours ramené, presque malgré lui, vers des conceptions plus vastes où rien n'arrêtait l'essor de son imagination et l'expansion de ses enthousiasmes.
La suite chronologique de ses romans fait encore mieux saisir la succession de ces deux courants divergents d'inspiration. Après avoir corrigé la Tentation de Saint Antoine Qi éhà-nché Saint Julien ,
il commence en septembre 1857 Salammbô, afin, disait-il à Du Camp, « de pouvoir enfin gueuler tout à son aise » (1). Puis, ce livre étant terminé en avril 1862, après quelques semaines consacrées à un projet de féerie en collaboration avec Bouilhet (ce sera le Château des Cœurs), il aborde V Éducation sentimentale comme pour remettre encore au pas et refréner son lyrisme par une étude attentive de la réalité. U Éducation le conduit jusqu'au 1() mai 1869. Bouilhet meurt deux mois plus tard : il publie ses Dernières chansons, termine sa féerie, et de nouveau revient à Saint Antoine jusqu'en 1872 (2). Il commence ensuite Bouvard et Pécuchet, s'interrompt une première fois pour écrire Le Candidat, qui tombe à la troisième représentation le 8 ou 9 mars 1874. Bouvard et Pécuchet, repris aussitôt, est de nouveau abandonné en décembre 1875 pour la Légende de saint Julien L'Hospitalier. Un cœur simple s'intercale entre celle-ci et Bérodiade (juillet 1876). Enfin les Trois contes étant achevés en 1877, il revient à Bouvard et Pécuchet et ce livre le conduit jusqu'à sa mort.
Cette alternance régulière n'est-elle pas l'exacte répétition de celle que nous avons étudiée de la Tentation de 1849 à Madame Bovary^. Mais je crois qu'on se tromperait en y voyant le signe d'une irrémédiable inquiétude d'esprit. Il n'était pas, quoiqu'en ait dit un des meilleurs écrivains de nos jours (3), « le géant au bon dos, le grand Christophe qui, s'appuyant péniblement sur un chêne déraciné, passa la littérature de la rive romantique à la rive naturaliste sans se douter de ce qu'il portait, d'où il venait et où il allait )). Il s'en doutait si bien, au contraire, que nous devons Madame Bovary à la conscience nette qu'il eut des t(Midances naturelles de son caractère et des formes instinctives
(1) Snuv. lit ter., II, 152.
(2) Corresp., IV, 121 (5 octobre 1872). Le manuscrit porte comme dates : juillet 1870; 20 juiQ 1872. La Tentation ne fut publiée que deux ans plus tard, après de nouvelle» corrections, notées par Flaubert sur la copie du manuscrit, qui fut ainsi révÏBé une quatrième fois.
(3j M. Anatole France, La vie iittî^aire, 3' série.
de son talent. Rapprochez les œuvres et les dates qui viennent d'être citées, vous verrez aussitôt qu'il y a eu dans sa vie d'artiste un élément puissant d'unité : la TeiUationdc Sa'nit Antoine \ ce livre, dont Smar/i était déjà le premier crayon, manifeste ainsi l'identité de son caractère depuis son adolescence jusqu'à sa vieillesse. Il répond au fond véritable et constant de sa nature; seul il suflirait à démontrer que ce qu'il y a eu chez lui de naturaliste est acquis et procède de sa discipline sur luimôme.