‹ Flavie (volume 2)Chapitre 3 sur 8 · RUE AUBER · texte numérisé non relu

RUE AUBER

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... Nous voici donc bien installés à quelques milles de Florence, et, de même qu'à Rome, je vais te faire rhistorique d'une de nos journées. Tu verras mieux ainsi mon existence que sous la forme ordinaire de petits chapitres dont on oublie toujours les trois quarts. Du moins, c'est ton avis, et je m'y conforme.

â FLATIff

Ce n'était pas plus loin qu'hier. H faisait un vrai temps de demoiselle. Tu sauras qu'ici, au printemps, il fait plutôt froid que chaud. Mon cher pèie avait décrété la veille que nous irions à la Chartreuse de Vallombrosa, en passant par ta villa de lady Rosemonde.

Voilà pour toi deux noms nouveaux, deux connaissances à faire.

De la Chartreuse, je ne te dirai rien, puisque les femmes n'y entrent pas.

Le site et les environs sont ce que l'on appelle infiniment pittaresques. Tu connais moa horreur pour la description. Ouvre un Guide en Italie j tu en sauras plus que moi qui, tout en vivant par les yeux, j'espère, autant qu'une autre, ne remarque pas grand'chose en particulier, et ne retiens absolument rien qui vaille la peine d'être écrit.

De la villa..., c'est-à-dire de lady Rosemonde***, j'ai beaucoup à te dire. D'abord, les

personnes m'intéressent toujours plus que les pierres et les arbres^ ne t'en déplaise^ ma chère arUstûy et puis j'ai quelque raison de m'intéresser a cette personne-là, puisqu'elle pourrait bien devenir ma belle-mère.

Ah! ah I te voilà ouvrant tes grands yeux étonnés. Oui, vraiment, voici au moins le trenteseptième projet de mariage dont mon père croit devoir m'entretemr : sera-ce le dernier ? Peutêtre !

^ Bien des choses me plaisent en lui. D'abord, sa mère, qui est la seule belle-mère que je puisse me croire capable de supporter ; ensuite, son nom, qui est écossais et très-illustre : ceci n*a rien de vulgaire ; — et puis sa fortune, qui est au moins égale à la mleime, et, pour parler le langage poétique du siècle, je ne serais pas fâchée de doubler mon capital. Je peux te dire cela, à toi qui me connais ; je n*aime pas l'argent, mais j*adore la dépense, et je ne comprends rien

aux gens qui rougissent d'avoué cette passion. C'est la seule que je me connaisse, et je la crois plutôt bonne que mauvaise, puisque j*aime à donner, beaucoup plus qu'à recevoir.

Mais continuons l'analyse des perfections de Malcolm***.

N'oublions pas, en passant, de noter ce prénom qui me plaît beaucoup, bien que je ne sois pas folle des romans de Walter Scott. J'en excepte Diana Vemon, qui me paraît avoir eu quelque disposition à être une fille d'esprit dauf son temps.

Ensuite, son âge. // n'a pas plus de vingttrois ans. A cet âge-là, un homme n'est pas encore trop despote, et je crois que celui-ci, habitué à ne voir que par les yeux de sa mère, s'habituera aisément à ne pas se croire trop su* périeur à sa femme.

Ne jette pas les hauts cris. Je ne veux pas dominer, je ne veux pas me mêler des affaires

de mon mari. 11 gouvernera toutî^s choses comme il l'entendra ; il aura le caractère qu'il voudra, et je ne contrarierai aucun de ses goftts. Mais je veux qu'il respecte les miens, qu'il ne gêne aucune de mes habitudes ou de mes fantaisies, qu'il se fîc aveuglément à ma parole qui sera chose sacrée pour moi, et qu'il me laisse mener la vie qui convient à mon caractère et à mes idées.

Ce n'est pas comme cela que tu entends le mariage, je le sais. Tu pratiques et tu prêches la soumission, l'adoration. Bien I c*est là ton instinct : tu es tendre. Moi, je suis juste, et ne me pique pas d'autre chose... jusqu'à présent!

Tu vois que, malgré la passion que j'inspire à ce beau Malcolm, car on dit qu'il est beau, je suis calme et maîtresse de moi.

Je t'entends d'ici me dire que se préserver si longtemps, n'avoir pas encore aimé à vingt et un ans, c'est de l'égoisme, de la sécheresse de cœur

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Je suis habituée à tes duretés, et je les supporte avec ma douceur habituelle. Ce n*est pas un crime, à mes yeux, que de s*aimer un peu soimême. Puisque j'inspire des sentiments vifs et tenaces à tant de gens, et à toi en particulier» chère grondeuse, c'est qu'apparemment j'a quelque Taleur. Pourquoi voudrais-tu que cette persomie si recherdiée et si vantée s'estimât moins que rien et s'abjurât elle-même, au profit du premier venu de ses adorateurs, avant de s'assurer qu'il vaut mieux qu'elle?

Non pas I Pour me dominer, il faudrait être un très-grand homme ; or, jusqu'ici, Malcolm*** n'est, à mes yeux, qu'un aimable et joli garçon dont j'aime assez la figure et les manières, beaucoup le nom et la position, et encore plus la mère. Celle-ci, je l'aime réellement, extrêmement. Elle me platt sous tous les rapports.

Figure-toi une femme d'une quarantaine d'années qui pourrait très-bien en cacher dix, et qui

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s'en donne plutôt qu'elle ne s'en ôte ; une vraie beauté : grande, mince, élégante, parlant le français et l'italien comme sa propre langue^ peintre, musicienne, artiste en toutes choses, et, avec cela, pas plus coquette, pas plus jalouse que toi, ma Robertine !

Tu vois que cette charmante personne ne ressemble en rien à ta blonde amie. (Test justement pour cela que je l'aime. Elle m'est supérieure en tout, je le reconnais ; mais elle ne 8onge à m'éclipser en rien de ce que je me borne à être. Elle ne m'écrase pas de ses toilettes, premier point qui te semblera trës-puéril, mais <iui a beaucoup d'importance à mes yeux.

Chacun son goût; j'aime à être mise mieux que qui que ce soit.

Cest mon art, à moi, c'est ma science et mon prestige. Je ne m'arrangerais pas d'une bellemère aussi jolie et aussi pimpante que moi.

Celle-ci est belle comme un Titien (je daigne te

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citer un peintre pour ta satisfaction personnelle, mais je t'arertis que je dte au hasard). On Tadmire ; mais, comme elle ne pense pas à plaire, elle ne tourne la tête à personne, et, là où nous sommes ensemble, c'est de moi qu'on s'occupe, et, loin de s'y opposer, elle y concourt.

Riche, et ne manquant pas d'un grand goût, elle se contente de porter de belles, grandes, larges robes de velours, avec de gros diamants, ou de la moire lourde et cassante, avec des perles que, certes, Cléopâtre n'eût point avalées ; et, de cette façon, elle est magnifique et sérieuse sans faire de tort à mes nuages de chiffons et à mon grand froufrou de colifichets exquis.

Enfin, eUe parle peu, si ce n'est avec des gens graves, et, dans mon salon ou dans le sien, elle éloigne de moi tous ceux qui pourraient m'ennuyer (ou être ennuyés par moi), pour me laisser accaparer tous ceux auxquels je plais, et qui ne me déplaisent pas trop.

Du reste> grande conformité de goCits dans la vie que j'appellerai extérieure; elle aime les voyages» le grand air, la liberté, la chasse, le monde, Tintimité au milieu de la foule, les chevaux, les fleurs, tout ce qui m'amuse, tout ce qui m'enivre. Elle y va de son pas tranquille et résolu, tandis que j'y saute et que j'y danse. Mais elle est aussi forte que moi, et ce sera un compagnon sans pédanterie comme sans prétentions ; c'est vraiment là le mariage qu'il me faut.

Oui, ma chère, je crois que j'épouserai Malcolm à cause de lady Rosemonde. Je demande au ciel de ne pas permettre que ce jeune homme fasse ou dise devant moi quelque sottise qui m'en dégoûte; car je regretterais vivement sa mère, et je n'en retrouverais certainement iamais une pareille.

Si, durant mon séjour à Rome, je ne t'ai rien

dit, dans mes lettres, de ces deux personnages»

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c'est que Vignorais rimportance qu'Us étaient à la veille de prendre dans les éventualités de mon avenir. Je les voyais très-souvent, et Malcolm faisait partie de mon cortège ; cortège que je devais beaucoup à la présence de Rosemonde, sans laquelle mon père ne m'eût pas permis de tant chevaucher avec une si brillante escorte. Mais j'étais loin de penser qu'un si jeune homme eût la prétention de m'épouser.

C'est au moment de quitter Rome que j'ai été avertie par mon père de ce qui me menaçait.

J'en ai ri d'abord aux éclats. Un mari encore enfant à une vieille fille comme moi ! Mais lady Rosemonde est venue me trouver.

— Ma chère, m'a-t-elle dit avec sa ifranchise originale, mon fils vous aime de passion. J'ai tout fait, tout dit pour l'en détourner. Je vous trouvais, lui trop jeune, et vous trop femme du monde ; mais j'ai échoué, et je vous prie de voir avec moi le bon côté de cette union.

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Elle avait raison : toutes choses ont un côté excellent et un côté déplorable, n n'y a rien qui soit tout à fait bien^ n: tout à fait mal. Il s'agit de peser et de comparer.

— Il est plus jeune que vous, a-t-elle dit encore, en ce sens qu'il a moins d'expérience da monde et qu'il n'a encore vécu que d'aspiration, tandis qoe vous avez beaucoup raisonné, et même un peu trop raisonné, selon moi. Mais il est aussi homme que possible par la f^ce du caractère dans tout ce qui s'applique aux sentiments, par la droiture, la loyauté, le courage. Cest on très- grand coeur, et, si vous le rendez malheureux, ce sera tant pis pour lui, jamais pour vous. Donc, Je vous prie de Taimer, à présent que je vois que, malgré moi et malgré lui, il vous aimera toujours.

Je représentai à cette brave dame qoll ne me plaisait guère d'être aimée contre son consente* ment intérieur.

— Il ne faut plus parler de cela, me répondit-elle. Dans les premiers temps, je vous craignais. Vous aviez trop de frivolité, trop de désir de plaire, trop d'éclat et d'aplomb. Je vous ai recherchée pour vous étudier. J'ai reconnu que vous aviez autant de fierté et de chasteté que les femmes les plus réservées et les plus austères. Dès lors, je vous ai aimée, et toutes vos séductions m'ont gagnée. Je ne sais pas ce qu'il y a en vous, mais vous exercez une fascination à laquelle je me livre, et, puisque mon fils ne CTaint pas d'avoir une femme dont tous les hommes sont ou seront épris, je ne vois pas pourquoi je serais plus lâche que lui. Vous aimez la vertu, n'est-ce pas? Eh bien, j'ai foi en vous. Mon fils aura des envieux, voilà tout !

Là-dessus, j'ai embrassé lady Rosemonde et mon père, et j'ai avoué que je mourais d'envie d'aimer Malcolm ; mais que, de tous ceux qui sont déclarés mes esclaves, il était celui au-

quel j'avais fait le moins d'attention, à cause de sa jeunesse et de sa timidité.

Il m'a été accordé le temps de la réflexion et de l'examen. J'ai promis de bien l'observer. Il a donc été convenu que lady *** irait, de son côté à Florence, et qu'elle louerait une villa auprès de celle que nous avions fait retenir ; que, là, on continuerait à recevoir tout le monde, afin de ne pas ébruiter un projet qui n'est pas arrêté sans retour en ce qui me concerne ; que Malcolm ne saurait rien de ce que je venais de promettre, et que sa mère feindrait d'hésiter encore à me faire sa déclaration; enfin, que Ton se verrait très-souvent sans se compromettre vis-à-vis l'un de l'autre.. . ; toutes choses qui ont été observées et réalisées jusqu'à ce jour.

Donc (je reprends lerédtde ma journée), nous arrivons chez lady Rosemonde à sept heures du matin. Comme elle est la plus active et la plus exacte des femmes, elle était prête ; eOe

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