‹ Flavie (volume 2)Chapitre 4 sur 8 · FLAVI · texte numérisé non relu

FLAVI

ëtâit à cheval^ et, comme elle est vraiment mon amie et ne veut nullement que je sois compromise par les prétentions de son fils, elle avait invité pour son compte tous ceux de mes adorateurs que j'ai retrouvés ^a Florence.

11 y avait là lord T**, M. de S***, M. de P***, le marquis G***, le prince W***, enfin toutes les lettres de mon alphabet, et Malcolm au milieu d^eux, le plus jeune, il est vrai, mais le plas beau et le mieux monté.

Quand les grilles de la viBa s'ouvrirent devant nous, ce fut un charmant coup d'oeil que cette brillante cavalcade piaffant dans la cour, tandis que les valets sonnaient des fanfares en notre honneur.

Il y avait là aussi deux petites Anglaises as* sez joHes, parentes de lady Rosemonde ; la marquise 6***, Iratienne renforcée, jalouse de mm naïvement, et faisant des yeux terribles quand son jeune mari m'adresse la parole.

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Entre nous soit dit, si j'étais coquette, je la ferais bien enrager ; car le marquis est empressé et presque tendre avec moi. Mais je ne le supporte que juste ce qu'il faut pour taquiner raisonnablem^t sa candide moitié.

Il y avait aussi là, en fait de femmes, un petit abbé tout rose, grand suonatore de mandoline, grand rimeur de prose, grand diseur de riens, mais si joli, si joli^ si propret et si poupin, que sa figure de page espiègle et même effronté complétait, on ne peut mieux, le groupe équestre dont j'allais devenir la reine.

Tu vas encore soupirer et dire que je ne me nourris que de vanités. Soit ! tout est vanité en ce monde, la vie même, dont nous ne prendrions aucun soin, si nous réfléchissions au peu de prix d'une chose si fragile et si courte. Bien certainement, il serait aussi sage de ne s'aihuser de rien ; mais ce ne le serait pas davantage, puisque, tristes ou gais, graves ou frivoles,

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humbles ou orgueilleux, nous allons tous au même but, la vieillesse et la tombe.

Moi, j'âile goût d'embellir et de dorer sans cesse ce cadre étroit et sombre... et il me semble que mes jours de jeunesse et d'enivrement sont autant de pris sur Tennemi commun, le temps qui vole I

Mais laissons tes sermons et ma philosophie épicurienne!

Nous voilà partis un peu vite, en dépit de mon père qui nous annonçait une longue course. Le moyen de retenir une trentaine de chevaux fringants qui s'excitent les uns les autres et qui semblent avaler et renvoyer avec leurs naseaux un feu qui les embrase tous?

Quand on commença à gravir les montées sérieuses et à se calmer un peu, je remerciai lady Rosemonde de la délicatesse qui avait présidé au choix de nos nombreux compagnons de voyage. Il y avait juste assez de fenunes pour ne pas faire de nous deux des héroïnes excentriques ;

pas assez pour nous gêner et nous retarder.

Quant aux hommes, c'était un habile mélange de ceux qui aspirent à ma main et de ceux qiîty ne pouvant y aspirer, aspirent du moins à m'ètre agréables; si bien qu'il était impossible de penser que Malcolm pût être autorisé à me faire sa cour plutôt qu*un autre. Bien au contraire, il continua, comme à Rome, à se tenir à distance et à m'adresser très-peu la parole.

— Vous voyez, me dit sa mère, qu'il n'est instruit de rien et qu'il n'est pas plus hardi qu'à l'ordinaire. Je ne vous demande pour lui, aujourd'htii, qu'une seule faveur : c'est de ne pas vous laisser étourdir parle babil des autres au point de ne pas remarquer ce qu'il y a de touchant dans sa réserve et d'exquis dans son silence. Comme il ne fera rien pour attirer votre attention, il faut que vous soyez assez juste et assez généreuse pour lui en accorder, à son insu, un peu plus qu'aux autres.

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Je m'engageai de mon mieux, en satisfaisant Torgueil maternel de lady Rosemonde par les éloges que je lui fis de Malcolm : d'abord de son cheval, qui était incontestablement une merveille, et puis de sa manière de le gouverner, qui était irréprochable ; enfin de sa tournure et de son air de suprême distinction, contre lesquels bien peu dliommes du meilleur monde pourraient lutter.

Pourtant je voulais causer un peu avec 1 ui pour savoir si le ramage se rapportait au plumage, et je crus que cela me serait imposable. Personne ne me laissait un instant de loisir pour Tencourager à s'approcher de moi ou pour me trouver adroitement par hasard auprès de lui.

On fit halte dans une auberge rustique poiff déjeuner, n eut soin de se placer très-loin de moi; et j*avoue que je trouvai cela excessif; car enfin, lady Rosemonde ne compte pas^ j'imagine, que je ferai des avances à ce chérubin munta«-

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gnard qui a cinq pieds six pouces de haut et une barbe noire et frisée jusqu'aux oreilles.

Je causai beaucoup avec le petit abbé, qui me fit cinquante-trois déclarations en moins d'une heure, à la face de toute l'assemblée. Celui-là eût àt donner à Malcolm un peu de son exubérance italienne.

Malcohn se contenta de rire quand je riais, de se taire quand je me taisais, de r^afder ce que je regardais, de ne pas manger de ce que je refusais, enfin de faire en conscience son état d'homme abruti par l'admiration.

Après le déjeuner, on repartit,la marquise G*** toujours sur mes talons, ce qui m'ennuya au point que je priai son mari de s'occuper des deux petites Anglaises , lesquelles le reçurent comme un envoyé du ciel. Mais vois le caprice ou la méchanceté de la marquise I elle ne me quitta pas pour cela d'une semelle, je devrais dire d'un fer de cheval.

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Nullement jalouse de œs deux petites filles, qui entraînaient son mari dans un nuage de che* veux blonds défrisés et de paroles sifflées comme des cris de mésange, elle s'acharna à faire tout ce que je faisais d'imprudent et de dangereux pour me débarrasser d'elle. Elle passa au galop le long des précipices, elle descendit au grand trot des pentes rapides, elle sauta par-dessus des arbres morts étendus en travers du sentier; enfin, elle voulut et s'imagina partager avec moi les honneurs de l'intrépidité, le tout pour faire croire à son mari qu'elle est aussi brave que moi ; et cela, en pâlissant de peur à chaque minute, en grinçant les dents et fermant les yeux à chaque nouvelle folie dont je lui donnais l'exemple.

Moi qui m'amusais de l'aventure, je ne lui épargnais pas les émotions, et, sans mon père, qui vint me gronder sévèrement et me remettre au pas, le pauvre marquis serait certainement veuf à l'heure qu'il est.

Nous étions arrivés à la C3iartreuse , et la journée menaçait bien de se passer sans que j'entendisse un mot sensé sortir des lèvres de mon futur fiancé^ quand le hasard, qui est parfois un grand artisan dans la trame de nos destinéeSy amena un tôte-à-téte entre Malcolm et moi.

Je dis un téte-à-téte, bien que nous fussions trois. Mais ce tiers appartenant à une classe que j'ose dire étrangère au règne dont je fais partie, je ne le compte que comme comparse dans une scène de théâtre.

En somme, ce comparse était singulier, et je ne sais pourquoi je ne te le décrirais pas. Un autre te ferait la peinture des rochers, des herbes ou des nuages; moi, je ne suis pas paysagiste : je m'en tiens au genre.

Figure- toi que, presque tous les hommes élan 5 entrés à la Chartreuse, d'où le beau sexe parait exclu sérieusement, il ne resta avec les femmes

que ceux qd connaissaient déjà Tintérieur du couvent et qui eurent la politesse de ne pas les laisser seules.

J'avais vu Malcolm se diriger dans un autre senSy ety sans faire semblant de m'en être aperçue, je pris de ce c6té-]à, pensant bien qu'il me verrait et ralentirait son escalade; car ilgagnait, avec une agilité superbe, le sommet d'un grand vilain rocher que les petites Anglaises, ses cousines, avaient déclaré beautiful; elles sont romantiques.

Mais le sentier de ce maudit rocher se trouva si encaissé, que Malcolm ne me vit pas du tout, et que, quand j'arrivai en haut , je le trouvai assis côte à côte avec une espèce de colporteur, un homme de trente ou quarante ans, qui avait des bottes poudreuses par-dessus un pantalon râpé, une veste grise, un chapeau de paille en triste état, une chevelure inculte, une barbe de sauvage, pas de gants, et un gros bagage porté

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moitié sur son dos, moitié sur celui d*one vieille mule qui paissait sur un plateau, à peu de distance de lui.

j En me voyant, Malcolm fit un cri de surprise, il rougit, pâlit, balbutia, enfin U fit tout ce que doit faire un amoureux bien pénétré de son personnage.

De mon côté, je fis une petite exclamation de surprise, je m'efforçai de rougir; mais je crois que ce fut peine perdue, et je m'assis naturellement là où je me trouvais , car j'étais fort essoufOée.

U eut alors le courage de se rapprocher de moi et d'entamer la conversation, pendant que l'homme aux grands paquets se couchait sans façon sur l'herbe, & dix pas de nous, pour faire la sieste, après avoir serré la main de Malcolm, circonstance qui m'étonna beaucoup... et qui m'étonne encore.

Je lui demandai si ce personnage était un chef

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de brigands de sa connaissance, auquel cas je brûlais d'envie qu'il me le présentât.

— Non, répondit-il, ce n'est qu'un voyageur naturaliste.

— Quoi ! m*écriaî-je épouvantée, un savant ?

— Non, non, reprit-il en souriant, un marchand de curiosités.

— Dieu I que vous m'avez fait peur !

— 11 parait que vous ne plaisantiez pas ce^ matin en disant que vous aviez en horreur les sciences dites naturelles !

— Toutes les sciences. C'est très-sérieux.

— Pourtant... si... Vous n'avez pas envie de quelque bel échantillon de minéralogie ?

— Des pierres brutes ? Non, c'est fort laid.

Laissez dormir votre marchand de cailloux, et racontez-moi une histoire que vous arrangerez comme vous voudrez, pourvu qu'elle soit divertissante, qui m'explique pourquoi vous avez donné une poignée de main à cet homme sans gants

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— Parce que je le connais de longue date.

C'est un très-honnéte homme

— Soit! maïs... mon Dieu^ est-ce que vous seriez savant?

Ceci m'échappa malgré moi. C'était une bêtise de l'autre monde. Aussi, Malcohn y répondit-il par une bêtise encore plus voyante.

— Si je l'étais..., du moment que cela vou déplaît-^

Si biuii que, dès les premiers mots d'une conversation que je m'étais promis d'engager si adroitement, je lui avais dit tout ce que j'étais censée ne p^s savoir^ et je m'étais fait dire tout ce qu'il s'était promis de ne pas me faire entendre.

Après ces deux répliques , remarquablement stupides, provocation d'une part, déclaration de l'autre, je me demandais si ce que j'avais de mieux à faire n'était pas de me sauver ; mais je vis qu'heureusement Malcolm n'avait nulle con*

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science de ce qui venait de lui échapper, et je pris résolument le parti de ne l'avoir pas entendu«

Je me mis à babiller avec aisance sur toutes sortes de sujets plus ou mirins saugrenus^ afin de faire causer le timide et prudent Malcolm. La présence de cet homme qui dormait à dix pas de nous me semblait très-comique. C'était conune un chaperon improvisé par la Providence pour assurer la convenance de mon premier tête-à-tête avec celui... que je n'épouserai peut-être pas , mais que je n'ai pas refusé d'épouser, drconstance qui place le beau Malcolm plus près de mon cœur et de ma main que je n'ai encore permis à un aucun autre de se glisser.

Pourtant, ce tânoin de l'entrevue n était là que pour la montre, car il ne daigna pas seulement s'apercevoir de ma présence. 11 ronfla tout le temps.

Tétais assez près de lui pour voir sa figure, qui me parut fort singulière, ni laide ni belle, ni jeune ni vieille, mais d'une distinction de type qui n'était pas assortie à son habillement, et, comme cette poignée de main à lui donnée par le noble Écossais me trottait par la tète, il me vint à l'idée que c'était quelque montagnard de son clan , égaré comme nous sous le ciel dllalie.

Tu me demanderas pourquoi j'ai fait tant attention à ce quidam, et pourquoi j'étais curieuse de ce qui le concerne : je vais te le dire.

J'ai une peur affreuse que Malcolm ne soit égor litaire, philosophe socialiste ou jacobin quelconque , et ma frayeur n'est pas dissipée à l'heure où je te parle; car le candide Malcolm a eu la fînesse suffisante pour éluder toutes mes questions sur cet ami, ce camarade mystérieux, ce frère... franc-maçon peut-être ! U a toujours réussi à rompre les chiens, et, moi, je ne pou-

vais lui dire : c Hélas ! seriez-vous, par hasard, un homme avancé? » C'était bien assez d'avoir été étourdie au point de lui demander s'il était savant, tJne seconde question sur lui-même , une seconde réponse de sa part comme la première^ et nous n'avions plus qu*à aller demander la bénédiction de nos parents sous un arbre, en prenant le del et le petit abbé à témoin, ou déclarer tout projet rompu entre nous pour cause d'incompatibilité d'humeur.

De tout ceci, il résulte que Malcohn m'a paru cachottier et plus fin qu'il n'en a l'air, D un côté, j'en suis fort aise, je le craignais trop simple; de l'autre..., nous verrons bien !

Le reste de la journée s'est passé à revenir chez lady Rosemonde, où une nombreuse société nous attendait pour dîner.

J'ai d'abord été furieuse en voyant les femmes en grande toilette. Mon père n'était pas d'humeur h me laisser aller chez nous pour m'ha--

biller. 11 continue à être le meilleur des pères^ mais à soupirer et à s'agiter quand je me fais atteuu e, de manière à ce que tout le monde s'en aperçoive bien.

Heureusement, la délicieuse lady Rosemonde avait tout prévu. J'ai trouvé, dans la chambre qui m'était préparée, ma soubrette italienne et une douzaine de mes cartons, où j'étais libre de choisir ma plus jolie robe pour la circonstance.

J'étais donc très-belle, toute en guipure et en rubans, de la tète aux pieds, avec dix aunes de jupes, et il n'y a rien qui repose comme cela.

On a beaucoup mangé, beaucoup ri et beaucoup dansé. Paps. s'est endormi dans un boudoir au son des violons, ce qui m'a permis de rester jusqu'à minuit.

Voilà, ma chère, le récit d'une de mes journées.

D'2(^tres fois, nous allons briller en voiture

aux CascineSf qui sont le bois de Boulogne de

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Florence, et où tout le monde va. De là, nous ^ allons au spectacle, qui ne vart rien, mais oCt l'on cause. Et puis des dîners, des soirées, des bals; bref, je m*amuse be'ucoup, et je médite sur le mariage entre deux mazourkas.

Ton amie,

FuviK m Ker...

]BIÉP0NSE DE ROBERTINE

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