Flavie
... Nous voici donc bien installés à quelques milles de Florence, et, de même qu'à Rome, je vais te faire l'historique d'une de nos journées. Tu verras mieux ainsi mon existence que sous la forme ordinaire de petits chapitres dont on oublie toujours les trois quarts. Du moins, c'est ton avis, et je m'y conforme.
2 PLAVIE
Ce n'était pas plus loin qu'hier. Il faisait un vrai temps de demoiselle. Tu sauras qu'ici, au printemps, il fait plutôt froid que chaud. Mon cher père avait décrété la veille que nous irions à la Chartreuse de Vallombrosa, en passant par la villa de lady Rosemcnde.
Voilà pour toi deux noms nouveaux, deux connaissances à faire.
De la Chartreuse, je ne te dirai rien, puisque les femmes n'y entrent pas.
Le site et les environs sont ce que Ton appelle infiniment pittoresques. Tu connais mon horreur pour la description. Ouvre un Guide en Italie, tu en sauras plus que moi qui, tout en vivant par les yeux, j'espère, autant qu'une autre, ne remarque pas grand'chose en particulier, et ne retiens absolument rien qui vaille la peine d'être écrit.
De la villa..., c'est-à-dire de lady Rosemonde"*, j'ai beaucoup à te dire. D'abord, les
PLAVIE 3
personnes m'intéressent toujours plus que les pierres et les arbres, ne t'en déplaise, ma chère artiste, et puis j'ai quelque raison de m'intéresser a cette personne-là, puisqu'elle pourrait tien devenir ma belle-mère.
Ah ! ah ! te voilà ouvrant tes grands yeux étonnés. Oui, vraiment, voici au moins le trenter J^ septième projet de mariage dont mon père croit devoir m'entretenir : sera-ce le dernier ? Peutêtre!
Bien des choses me plaisent en lui. D'abord, sa mèrOj qui est la seule belle-mère que je puisse
me croire capable de supporter; ensuite, son nom, qui est écossais et très-illustre : ceci n'a rien de vulgaire ; — et puis sa fortune, qui est au moins égale à la mienne, et, pour parler le langage poétique du siècle, je ne serais pas fâchée de doubler mon capital. Je peux te dire cela, à toi qui me connais ; je n'aime pas l'argent, mais j'adore la dépense, et je ne comprends rien
i FLAVIE
aux gens qui rougissent d'avouer cette passion. C'est la seule que je me connaisse, et je la crois plutôt bonne que mauvaise, puisque j'aime à donner, beaucoup plus qu'à recevoir.
Mais continuons l'analyse des perfections de Malcolm***.
N'oublions pas, en passant, de noter ce prénom qui me plaît beaucoup, bien que je ne sois pas folle des romans de Walter Scott. J'en excepte Diana Vernon, qui me paraît avoir eu quelque disposition à être une fille d'esprit dans son temps.
r^Ensuite, son âge. // n*a pas plus de \dngtpois ans. A cet âge-là, un homme n'est pas /encore trop despote, et je crois que celui-ci, habitué à ne voir que par les yeux de sa mère, s'habituera aisément à ne pas se croire trop su- /périeur à sa femme.
Ne jette pas les hauts cris. Je ne veux pas dominer, je ne veux pas me mêler des affaires
de mon mari. II gouvernera toutiSs choses comme il l'entendra ; il aura le caractère qu'il voudra, et je ne contrarierai aucun de ses goûts. Mais je veux qu'il respecte les miens, qu'il ne gêne aucune de mes habitudes ou de mes fantaisies, ^ qu'il se fie aveuglément à ma parole qui sera chose sacrée pour moi, et qu'il me laisse mener la vie qui convient à mon caractère et à mes idées.
Ce n'est pas comme cela que tu entends le mariage, je le sais. Tu pratiques et tu prêches la soumission, l'adoration. Bien î c'est là ton instinct : tu es tendre. Moi, je suis juste, et ne me pique pas d'autre chose... jusqu'à présent!
Tu vois que, malgré la passion que j'inspire à ce beau Malcolm, car on dit qu'il est beau, je suis calme et maîtresse de moi.
Je t'entends d'ici me dire que se préserver si longtemps, n'avoir pas encore aimé à vingt et un ans, c'est de l'égoisme, de la sécheresse de cœur
6 FLAVIB
Je suis habituée à tes duretés, et je les supporte avec ma douceur habituelle. Ce n'est pas un crime, à mes yeux, que de s'aimer un peu soimême. Puisque j'inspire des sentiments vifs et tenaces à tant de gens, et à toi en particulier, chère grondeuse, c'est qu'apparemment j'a quelque valeur. Pourquoi voudrais- tu que cette personne si recherchée et si vantée s'estimât moins que rien et s'abjurât elle-même, au profit du premier venu de ses adorateurs, avant de s'assurer qu'il vaut mieux qu'elle?
Non pas ! Pour me dominer, il faudrait être un très-grand homme ; or, jusqu'ici, Malcolm*** n'est, à mes yeux, qu'un aimable et joh garçon dont j'aime assez la figure et les manières, beaucoup le nom et la position, et encore plus la mère. Celle-ci, je l'aime réellement, extrêmement. Elle me plaît sous tous les rapports.
Figure-toi une femme d'une quarantaine d'années qui pourrait très-bien en cacher dix, et qui
If"
s'en donne plutôt qu'elle ne s'en ôte ; une vraie beauté : grande, mince, élégante, parlant le français et l'italien comme sa propre langue, peintre, musicienne, artiste en toutes choses, et, avec cela, pas plus coquette, pas plus jalouse que toi, ma Robertine !
Tu vois que cette charmante personne ne ressemble en rien à ta blonde amie. C'est justement pour cela que je l'aime. Elle m'est supérieure en tout, je le reconnais ; mais elle ne songe à m'éclipser en rien de ce que je me borne à être. Elle ne m'écrase pas de ses toilettes, premier point qui te semblera très-puéril, mais qui a beaucoup d'importance à mes yeux.
Chacun son goût; j'aime à être mise mieux que qui que ce soit.
C'est mon art, à moi, c'est ma science et mon prestige. Je ne m'arrangerais pas d'une bellemère aussi jolie et aussi pimpante que moi. Celle-ci est belle comme un Titien (je daigne te
citer un peintre pour ta satisfaction personnelle, mais je t'avertis que je cite au hasard). On l'admire ; mais, comme elle ne pense pas à plaire, elle ne tourne la tête à personne, et, là où nous sommes ensemble, c'est de moi qu'on s'occupe . et, loin de s'y opposer, elle y concourt.
Riche, et ne manquant pas d'un grand goût, elle se contente de porter de belles, grandes, larges robes de velours, avec de gros diamants, ou de la moire lourde et cassante, avec des perles que, certes, Cléopàtre n'eût point avalées; et, de celte façon, elle est magnifique et sérieuse sans faire de tort à mes nuages de chiffons et à mon grand froufrou de colifichets exquis.
Enfin, elle parle peu, si ce n'est avec des gens graves, et, dans mon salon ou dans le sien, elle éloigne de moi tous ceux qui pourraient m'ennuyer (ou être ennuyés par moi), pour me laisser accaparer tous ceux auxquels je plais, et qui ne me déplaisent pas trop.
Du reste, grande conformité de goûts dans la vie que j'appellerai extérieure ; elle aime les voyages* le grand air, la liberté, la chasse, le monde, l'intimité au milieu de la foule, les chevaux, les fleurs, tout ce qui m'amuse, tout ce qui m'enivre. Elle y va de son pas tranquille et résolu, tandis que j'y saute et que j'y danse. Mais elle est aussi forte que moi, et ce sera un compagnon sans pédanterie comme sans prétentions ; c'est vraiment là le mariage qu'il me faut.
Oui, ma chère, je crois que j'épouserai Malcolm à cause de lady Rosemonde. Je demande au \ « ' ciel de ne pas permettre que ce jeune homme fasse ^ ou dise devant moi quelque sottise qui m'en dégoûte ; car je regretterais vivement sa mère, et je n'en retrouverais certainement jamais une pareille.
Si, durant mon séjour à Rome, je ne t'ai rien dit, dans mes lettres, de ces deux personnages,
40 FLAVII
c*est que ^ignorais l'importance qu'ils étaient a la veille de prendre dans les éventualités de mon avenir. Je les voyais très-souvent, et Malcolm fedsait partie de mon cortège ; cortège que je devais beaucoup à la présence de Rosemonde, sans laquelle mon père ne m'eût pas permis de tant chevaucher avec une si brillante escorte. Mais j'étais loin de penser qu'un si jeune homme eût la prétention de m'épouser.
C'est au moment de quitter Rome que j'ai été avertie par mon père de ce qui me menaçait. J'en ai ri d'abord aux éclats. Un mari encore enfant à une \ieille fille comme moi ! Mais lady Rosemonde est venue me trouver.
— Ma chère, m'a-t-elle dit avec sa franchise originale, mon fils vous aime de passion. J'ai tout fait, tout dit pour l'en détourner. Je vous trouvais, lui trop jeune, et vous trop femme du monde ; mais j'ai échoué, et je vous prie de voir avec moi le bon coté de cette union.
PLÀTIB If
Elle avait raison : toutes choses ont un côté excellent et un côté déplorable. H n'y a rien qui soit tout à fait bien, ni tout à fait mal. Il s'agit de peser et de comparer.
-ç- Il est plus jeune que vous^^ a-t-elle dit encore, en ce sens qu'il a moins d'expérience du monde et qu'il n'a encore vécu que d'aspiration, tandis que vous avez beaucoup raisonné, et même un peu trop raisonné, selon moi. Mais il est aussi homme que possible par la force du caractère dans tout ce qui s'applique aux sentiments, par la droiture, la loyauté, le courage. C'est un très- grand cœur, et, si vous le rendez malheureux, ce sera tant pis pour lui, jamais pour vous. Donc, je vous prie de Paimer, à présent que je vois que, malgré moi et malgré lui, il vous aimera toujours.
Je représentai à cette brave dame qu'il ne me plaisait guère d'être aimée contre son consentement intérieur.
{^J il/yùl^^^*^
— Il ne faut plus parler de cela, me répondit-elle. Dans les premiers temps, je vous craignais. Vous aviez trop de frivolité, trop de désir de plaire, trop d'éclat et d'aplomb. Je vous ai recherchée pour vous étudier. J'ai reconnu que vous aviez autant de fierté et de chasteté que les femmes les plus réservées et les plus austères. Dès lors, je vous ai aimée, et toutes vos séductions m'ont gagnée. Je ne sais pas ce qu'il y a en vous, mais vous exercez une fascination à laquelle je me livre, et, puisque mon fils ne craint pas d'avoir une femme dont tous les hommes sont ou seront épris, je ne vois pas pourquoi je serais plus lâche que lui. Vous aimez la vertu, n'est-ce pas? Eh bien, j'ai foi en vous. Mon fils aura des envieux, voilà tout !
Là-dessus, j'ai embrassé lady Rosemonde et mon père., et j'ai avoué que je mourais d'envie d'aimer Malcolm ; mais que, de tous ceux qui se sont déclarés mes esclaves, il était celui au-^
quel j'avais fait le moins d'attention, à cause de sa jeunesse et de sa timidité.
II m'a été accordé le temps de la réflexion et de l'examen. J'ai promis de bien l'observer. Il a donc été convenu que lady *** irait, de son côté à Florence, et qu'elle louerait une villa auprès de celle que nous avions fait retenir ; que, là, on continuerait à recevoir tout le monde, afin de ne pas ébruiter un projet qui n'est pas arrêté sans retour en ce qui me concerne ; que Malcolm ne saurait rien de ce que je venais de promettre, et que sa mère feindrait d'hésiter encore à me faire sa déclaration; enfin, que l'on se verrait très-souvent sans se compromettre vis-à-vis l'un de l'autre...; toutes choses qui ont été observées et réalisées jusqu'à ce jour.
Donc (je reprends le récit de ma journée), nous arrivons chez lady Rosemonde à sept heures du matin. Comme elle est la plus active et la plus exacte des femmes, elle était prête ; elle
14 FIATIS
était à cheval, et, comme elle est vraiment mon amie et ne veut nullement que je sois compromise par les prétentions de son fils, elle avait invité pour son compte tous ceux de mes adorateurs que j'ai retrouvés à Florence.
U y avait là lord T*% M. de S**% M. de P**% le marquis G***, le prince W***, enfin toutes les lettres de mon alphabet, et Malcolm au milieu d'eux, le plus jeune, il est vrai, mais le plus beau et le mieux monté.
Quand les grilles de la villa s'ouvrirent devant nous, ce fut un charmant coup d'oeil que cette brillante cavalcade piaffant dans la cour, tandis que les valets sonnaient des fanfares en notre honneur.
Il y avait là aussi deux petites Anglaises assez jolies, parentes de lady Rosemonde ; la marquise G***, Italienne renforcée, jalouse de moi naïvement, et faisant des yeux terribles quand son jeune mari m'adresse la parole.
FLATIE 15
Entre nous soît dit, si j'étais coquette, je la ferais bien enrager ; car le marquis est empressé et presque tendre avec moi. Mais je ne le supporte que juste ce qu'il faut pour taquiner raisonnablement sa candide moitié.
Il y avait aussi là, en fait de femmes, un petit abbé tout rose, grand suonatore de mandoline, grand rimeur de prose, grand diseur de riens, mais si joli, si joli, si propret et si poupin, que sa figure de page espiègle et même effronté complétait, on ne peut mieux, le groupe équestre dont j'allais devenir la reine.
Tu vas encore soupirer et dire que je ne me nourris que de vanités. Soit ! tout est vanité en ce monde, la vie même, dont nous ne prendrions aucun soin, si nous réfléchissions au peu de prix d'une chose si fragile et si courte. Bien certainement, il serait aussi sage de ne s'amuser de rien ; mais ce ne le serait pas davantage, puisque, tristes ou gais, graves ou frivoles,
humbles ou orgueilleux, nous allons tous au même but, la vieillesse et la tombe.
Moi, j'ai le goût d'embellir et de dorer sans cesse ce cadre étroit et sombre... et il me semble que mes jours de jeunesse et d'enivrement sont autant de pris sur l'ennemi commun, le temps qui vole !
Mais laissons tes sermons et ma philosophie épicurienne!
Nous voilà partis un peu vite, en dépit de mon père qui nous annonçait une longue course. Le moyen de retenir une trentaine de chevaux fringants qui s'excitent les uns les autres et qui semblent avaler et renvoyer avec leurs naseaux un feu qui les embrase tous?
Quand on commença à gravir les montées sérieuses et à se calmer un peu, je remerciai lad y Rosemonde de la délicatesse qui avait présidé au choix de nos nombreux compagnons de voyage. Il y avait juste assez de femmes pour ne pas faire de nous deux des héroïnes excentriques ;
FLAVIE lî
pas assez pour nous gêner et nous retarder. Quant aux hommes, c'était un habile mélange \ ^^^ de ceux qui aspirent à ma main et de ceux qih, ne pouvant y aspirer, aspirent du moins à m'être agréables ; si bien qu'il était impossible de penser que Malcolm pût être autorisé à me faire sa cour plutôt qu'un autre. Bien au contraire, il continua, comme à Rome, à se tenir à distance et à m'adresser très-peu la parole.
— Vous voyez, me dit sa mère, qu'il n*est instruit de rien et qu'il n'est pas plus hardi qu'à l'ordinaire. Je ne vous demande pour lui, aujourd'hui, qu'une seule faveur : c'est de ne pas vous laisser étourdir par le babil des autres au point de ne pas remarquer ce qu'il y a de touchant dans sa réserve et d'exquis dans son silence. Comme il ne fera rien pour attirer votre attention, il faut que vous soyez assez juste et assez généreuse pour lui en accorder, à son insu, un peu plus qu'aux autres.
Je m'engageai de mon mieux, en satisfaisant l'orgueil maternel de lady Rosemonde par les éloges que je lui fis de Malcolm : d'abord de son cheval, qui était incontestablement une merveille, et puis de sa manière de le gouverner, qui était irréprochable ; enfin de sa tournure et de son air de suprême distinction, contre lesquels bien peu d'hommes du meilleur monde pourraient lutter.
Pourtant je voulais causer un peu avec 1 ui pour savoir si le ramage se rapportait au plumage, et je crus que cela me serait impossible. Personne ne me laissait un instant de loisir pour l'encourager à s'approcher de moi ou pour me trouver adroitement par hasard auprès de lui.
On fit halte dans une auberge rustique pour déj'euner. Il eut soin de se placer très-loin de moi, et j'avoue que je trouvai cela excessif ; car enfin, lady Rosemonde ne compte pas, j'imagine, que je ferai des avances à ce chérubin monta-
FLâTIE 19
gnard qui a cinq pieds six pouces de haut et une barbe noire et frisée jusqu'aux oreilles.
Je causai beaucoup avec le petit abbé, qui me fit cinquante-trois déclarations en moins d'une heure, à la face de toute l'assemblée. Celui-là eût dCi donner à Malcolm un peu de son exubérance italienne.
Malcolm se contenta de rire quand je riais, de se taire quand je me taisais, de regarder ce que je regardais, de ne pas manger de ce que je refusais, enfin de faire en conscience son état d'homme abruti par l'admiration.
Après le déjeuner, on repartit, la marquise G*** toujours sur mes talons, ce qui m'ennuya au point que je priai son mari de s'occuper des deux petites Anglaises , lesquelles le reçurent comme un envoyé du ciel. Mais vois le caprice ou la méchanceté de la marquise ! elle ne me quitta pas pour cela d'une semelle, je devrais dire d'un fer de cheval.
Nullement jalouse de ces deux petites filles, qui entraînaient son mari dans un nuage de cheveux blonds défrisés et de paroles sifflées comme des cris de mésange, elle s'acharna à faire tout ce que je faisais d'imprudeat et de dangereux pour me débarrasser d'elle. Elle passa au galop le long des précipices, elle descendit au grand trot des pentes rapides, elle sauta par-dessus des arbres morts étendus en travers du sentier; enfin, elle voulut et s'imagina partager avec moi les honneurs de l'intrépidité, le tout pour faire ^5*^^ croire à son mari qu'elle est aussi brave que moi ; et cela, en pâlissant de peur à chaque minute, en grinçant les dents et fermant les yeux à chaque nouvelle folie dont je lui donnais l'exemple. Moi qui m'amusais de l'aventure, je ne lui épargnais pas les émotions, et, sans mon père, qui vint me gronder sévèrement et me remettre au pas, le pauvre marquis serait certainement veuf à l'heure qu'il est.
ri AVI E 21
Nous étions arrivés à la Chartreuse , et la journée menaçait bien de se passer sans que j'entendisse un mot sensé sortir des lèvres de mon futur fiancé, quand le hasard, qui est parfois un grand artisan dans la trame de nos destinées, amena un tête-à-téte entre Malcolm et ïnoi.
Je dis un tête-à-tête, bien que nous fussions trois. Mais ce tiers appartenant à une classe que j'ose dire étrangère au règne dont je fais partie, je ne le compte que comme comparse dans une scène de théâtre.
En somme, ce comparse était singulier, et je ne sais pourquoi je ne te le décrirais pas. Un autre te ferait la peinture des rochers, des herbes ou des nuages ; moi, je ne suis pas paysagiste : je m'en tic^s au genre.
Figure-toi que, presque tous les hommes étant entrés à la Chartreuse, d'où le beau sexe paraît exclu sérieusement, il ne resta avec les femmes
que ceux qui connaissaient déjà Tintérieur du couvent et qui eurent la politesse de ne pas les laisser seules.
J*avais vu Malcolm se diriger dans un autre sens, et, sans faire semblant de m'en être aperçue, je pris de ce côté-là, pensant bien qu'il me verrait et ralentirait son escalade; car il gagnait, avec une agilité superbe, le sommet d'un grand vilain rocher que les petites Anglaises, ses cousines, avaient déclaré beautiful; elles sont romantiques.
Mais le sentier de ce maudit rocher se trouva si encaissé, que Malcolm ne me vit pas du tout, et que, quand j'arrivai en haut, je le trouvai assis côte à côte avec une espèce de colporteur, un homme de trente ou quarante ans, qui avait des bottes poudreuses par-dessus un pantalon râpé, une veste grise, un chapeau de paille en triste état, une chevelure inculte, une barbe de sauvage, pas de gants, et un gros bagage porté
moitié sur son dos, moitié sur celui d'une vieille mule qui paissait sur un plateau, à peu de distance de lui.
En me voyant, Malcolm fit un cri de surprise, il rougit, pâlit, balbutia, enfin il fit tout ce que doit faire un amoureux bien pénétré de son personnage.
De mon côté, je fis une petite exclamation de surprise, je m'efforçai de rougir; mais je crois que ce fut peine perdue, et je m'assis naturellement là où je me trouvais , car j'étais fort essoufflée.
Il eut alors le courage de se rapprocher de moi et d'entamer la conversation, pendant que l'homme aux grands paquets se couchait sans façon sur l'herbe, à dix pas de nous, pour faire la sieste, après avoir serré la main de Malcolm, circonstance qui m'étonna beaucoup... et qui m'étonne encore.
Je lui demandai si ce personnage était un chef
de brigands de sa connaissance, auquel cas je brûlais d'envie qu'il me le présentât.
— Non, répondit-il, ce n'est qu'un voyageur naturaliste.
— Quoi ! m'écriai-je épouvantée, un savant ?
— Non, non, reprit-il en souriant, un marchand de curiosités.
— Dieu ! que vous m'avez fait peur !
— Il parait que vous ne plaisantiez pas ce matin en disant que vous aviez en horreur les sciences dites naturelles !
— Toutes les sciences. C'est très-sérieux.
— Pourtant... si... Vous n'avez pas envie de quelque bel échantillon de minéralogie ?
— Des pierres brutes ? Non, c'est fort laid. Laissez dormir votre marchand de cailloux, et racontez-moi une histoire que vous arrangerez comme vous voudrez, pourvu qu'elle soit divertissante, qui m'explique pourquoi vous avez donné une poignée de main à cet homme sans gants
FLAVIB S5
— Parce que je le connais de longue date. C'est un très-honnête homme
— Soit! mais... mon Dieu, est-ce que vous seriez savant?
Ceci m'échappa malgré moi. C'était une bêtise de l'autre monde. Aussi, Malcolm y répondit-il par une bêtise encore plus voyante.
— Si je l'étais..., du moment que cela vous déplait...
Si bien que, dès les premiers mots d'une conversation que je m'étais promis d'engager si adroitement, je lui avais dit tout ce que j'étais censée ne pas savoir, et je m'étais fait dire tout ce qu'il s'était promis de ne pas me faire entendre.
Après ces deux répliques , remarquablement stupides, provocation d'une part, déclaration de l'autre, je me demandais si ce que j'avais de mieux à faire n'était pas de me sauver ; mais je vis qu'heureusement Malcolm n'avait nulle con-
science de ce qui venait de lui échapper, et je pris résolument le parti de ne l'avoir pas entendu.
Je me mis à babiller avec aisance sur toutes sortes de sujets plus ou moins saugrenus, afin de faire causer le timide et prudent Malcolm. La présence de cet homme qui dormait à dix pas de nous me semblait très-comique. C'était comme un chaperon improvisé par la Providence pour assurer la convenance de mon premier téte-à-tête avec celui... que je n'épouserai peut-être pas , mais que je n'ai pas refusé d'épouser, circonstance qui place le beau Malcolm plus près de mon cœur et de ma main que je n'ai encore permis à un aucun autre de se glisser.
Pourtant, ce témoin de l'entrevue n était là que pour la montre, car il ne daigna pas seulement s'apercevoir de ma présence. 11 ronfla tout tempa
FLAviE srr
J'étais assez près de lui pour voir sa figure, qui me parut fort singulière, ni laide ni belle, ni jeune ni vieille, mais d'une distinction de type qui n'était pas assortie à son habillement, et, comme cette poignée de main à lui donnée par le noble Écossais me trottait par la tête, il me vint à l'idée que c'était quelque montagnard de son clan , égaré comme nous sous le ciel d'Italie.
Tu me demanderas pourquoi j'ai fait tant attention à ce quidam, et pourquoi j'étais curieuse de ce qui le concerne : je vais te le dire.
J'ai une peur affreuse que Malcolm ne soit égalitaire, philosophe socialiste ou jacobin quelconque , et ma frayeur n'est pas dissipée à l'heure où je te parle; car le candide Malcolm a eu la finesse suffisante pour éluder toutes mes questions sur cet ami, ce camarade mystérieux, ce frère... franc-maçon peut-être ! Il a toujours réussi à rompre les chiens, et, moi, je ne pou-
vais lui dire : « Hélas ! seriez-vous, par hasard, un homme avancé'! » C'étaif bien assez d'avoir été étourdie au point de lui demander s'il était savant. iJne seconde question sur lui-même , une seconde réponse de sa part comme la première^ et nous n'avions plus qu'à aller demander la bénédiction de nos parents sous un arbre, en prenant le ciel et le petit abbé à témoin, ou déclarer tout projet rompu entre nous pour cause d'incompatibilité d'humeur.
De tout ceci, il résulte que Maicolm m'a par»cachottier et plus fin qu'il n'en a l'air. D un côté, j'en suis fort aise, je le craignais trop simple; de l'autre..., nous verrons bien !
Le reste de la journée s'est passé à revenir chez lady Rosemonde, où une nombreuse société nous attendait pour dîner.
J'ai d'abord été furieuse en voyant les femmes en grande toilette. Mon père n'était pas d'humeur à me laisser aller chez nous pour m'ha-
bfller. Il continue à être le meilleur des pères, 1 jJ^ mais à soupirer, et à s'agiter quand je me fais ! hj^ atten^-e, de manière à ce que tout le monde s'en ^^^^ aperçoive bien.
Heureusement, la délicieuse lady Rosemonde avait tout prévu. J'ai trouvé, dans la chambre qui m'était préparée, ma soubrette italienne et une douzaine de mes cartons, où j'étais libre de choisir ma plus jolie robe pour la circonstance.
J'étais donc très-belle, toute en guipure et en rubans, de la tête aux pieds, avec dix aunes de jupes, et il n'y a rien qui repose comme cela.
On a beaucoup mangé, beaucoup ri et beaucoup dansé. Papa s'est endormi dans un boudoir au son des violons, ce qui m'a permis de rester 0>Y^ jusqu'à minuit.
Voilà, ma chère, le récit d'une de mes journées.
D'autres fois , nous allons briller en voiture
aux Cascines, qui sont le bois de Boulogne de
Florence, et où tout le monde va. De là, nous allons au spectacle, qui ne vart rien, mais où l'on cause. Et puis des dîners, des soirées, des bals; bref, je m'amuse be'ucoup, et je médite sur le mariage entre deux mazourkas.
Ton amie,
Flaviede Ker...
BÉPONSE DE ROBERTINB FRAGMENT
Paris, 10 avril 185...
Quaiiî à '/histoire de ton mariage, ah!
ma chère fauvette, nous serons donc toujours folle?
Espérons que le beau Malcolm mettra un peu d'amour dans ce cœur endormi, et la délicieuse lady Rosemonde un peu de plomb dans cette cervelle éventée.
Je me flatte que ta prochaine rép(?tise m'éclaircira le grand mystère de la poignée de main à l'homme sans gants. Hé ! ceci est grave. Si Malcolm allait être démocrate!
Je voudrais bien qu'il le fût un peu, et qu'il réussit à te le cacher jusqu'au jour où il aurait assez d'influence sur toi pour te faire comprendre que les idées excessives ne valent rien, et que nous vivons dans un temps où un homme sans gants est pourtant un homme.
Mais c'est trop tôt pour avancer devant toi une proposition si hasardée. Je me tais et j'attends la suite de ce roman.
Tu as une manière de voir l'Italie qui me charme. Voilà un voyage qui m'instruit considérablement! Allons, il te profitera bien assez si tu nous ramènes de là un beau et bon mari.
Je m'intéresse à ce Malcolm autant qu'on peut s'intéresser à un téméraire qui cherche l'absolu dans un tas de chiffons.
Et sa mère, est-elle assez folle aussi, celle-là, de croire qu'il suffit de ta fierté et de ta chasteté pour que son fils soit heureux avec toi !
Ma chère, on te flatte bien assez, je peux te dire tes vérités, puisqu'il est convenu, d'ailleurs, que tu m'aimes un peu plus que la première venue, à cause de ma franchise brutale. Ça te divertit et ça te chaîige^ comme disent les bonnes femmes. J'espère toujours que cela te changera, toi, réellement; ou bien, que tu poses un peu cette légèreté et qu'au fond tu te soucies du bonheur et de la vérité tout autant qu'une autre; plus, peut-être! qui sait?
— Le ciel serait fort inconséquent s'il donnait à une créature tant de séductions irrésistibles, et qu'il n'eût oublié que le cœur et la raison. Cela ne se peut pas, chère adorable fille ! Tu es bonne, tu es juste et généreuse, n'est-ce pas ? Oui, tu aimeras, et tu mériteras l'amour que tu inspires, le jour où tu le partageras.
Je ne te dis rien de moi. C'est toujours la
même chose. Un bon mari que j'adore, des en-
^rr> fants que j'idolâtre, etc., etc
FLIVIE A ROBERTINE
H avril 185...
Ma chère, il se passe des choses plates dans mon tourbillon.
D'abord, si j'épouse Malcolm, il n'y paraît guère, car il a disparu. Oh! mais disparu au point que sa mère elle-même ignore où il est, bien qu'elle n'en convienne pas. Elle prétend qu'un proche parent h eux, étant de passage à
Milan, a mandé Malcolm auprès de lui pour régler des affaires de la dernière importance J'ai demandé si c'était un parent sérieux, un oncle à succession. On m'a dit oui, mais d'un air qui disait : « Peut-être. >
Qu'importe !
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'au lieu de chercher à me plaire et à se faire connaître, Malcolm est allé à ses affaires ou à ses plaisirs.
Vois comme j'ai bien fait de ne pas m'enthousiasmer trop vite !
J'ai encore trois ou quatre soupirants sous la main, et je te jure qu'ils se ressentent de la mauvaise opinion que Malcolm semble vouloir me donner des facultés aimantes et des prétendues belles passions de son sexe. Je m'occupe et me distrais, en ce moment, à les faire enrager et à leur prouver, par d'invincibles arguments mêlés de beaucoup de moqueries, que l'amour est une chimère.
Je fais damner aussi la marquise G*" , bien que la conversation de son mari soit la chose du monde la plus insipide. Mais cette dame se permet de dire du mal de moi et de me faire passer pour une coquette. Cela et le mauvais goût de l'absence de Malcolm me donnent envie d'être méchante.
Au milieu de tout cela, je commence à m'ennuyer un peu de Florence et à désirer de revoT la boue de Paris. Si mon père m'en croyait, nous n'attendrions pas du tout le retour de Malcolm, auquel, comme tu penses bien, mon petit cœur a donné un congé définitif. Mais mon père est plongé, plus que jamais, dans sa funeste passion pour les petits oiseaux.
Se peut-il qu'un homme si bon, si sage et si bien élevé ait la manie des bêtes mortes ! Oh î l'histoire naturelle! les collections! les noms grecs et latins pour dire un canard ou une bécasse! J'espérais l'en avoir un peu dégoûté,
3g FLAVIE
à Rome, un jour qu'il me faisait un sermon on trois points sur mes caprices et mes légèretés. J'étais un peu piquée ; une vérité dure me viat sur les lèvres et partit plus vite que je ne voulais, à savoir : qu'une fille qui n'a pas de mère, et dont le père est absorbé les deux tiers de la journée par les volatiles empaillés , peut bien être considérée comme orpheline et mériter quelque indulgence, étant forcée de se gouverner elle-même, si elle ne se gouverne pas toujours bien.
y Là-dessus, mon pauvre papa devint sérieux, I I i^Q répondit pas, et, malgré mon repentir et mes I larmes, ferma son cabinet, cacha ses caisses, et 1 I se fit mon écuyer et mon compagnon de plaisirs \^ avec une bonté adorable.
Gomme, après tout, il paraissait se prêter sans regrets à ce rôle, je m'applaudissais presque d'avoir été mauvaise. Vois comme le ciel est juste! nous en étions plus heureux. Mais voilà
FLAVIR 39
que, Tautre jour, j'ai senti dans la maison une vilaine petite odeur de pourriture musquée que je connais de reste, et j'ai dit à Gaetana :
— Mon père a ouvert ses grandes caisses ?
— Oui, signora, les oiseaux avaient besoin de prendre l'air.
Comme ça doit leur faire plaisir, à ces vilains petits cadavres !
Et, depuis ce jour-là, mon père est soucieux, rêveur ! II y a de la mite dans ses plumes, ses épidermes se durcissent, ses ailes sont attaquées, que sais-je! Il croit sentir dans son corps toutes les maladies dont ses momies sont atteintes. Il s'ennuie dans le monde, il s'endort au bal. A la promenade, il est agité, comme un augure, de tout ce qu'il voit voler. La nuit au lieu de se reposer, il range, il époussète, il parfume, il secoue.
11 est vrai qu'il ne me parle plus mariage ; c'est autant de gagné. Mais je suis sûre qu'il s'obstine
à croire que je me déciderai pour Malcolm. et, Dieu me pardonne ce soupçon, mais je crois à présent qu'il meurt d'envie de se débarrasser de moi, afm de n'être plus troublé dans ses voluptés ornithologiques I
Î5 avril.
Ah ! ma chère, un événement ou un rêve ! Il était temps, Je m'ennuyais à périr. Je boudais lady Rosemonde, et mes amoureux me boudaient. J'étais complètement gloomy. Voilà que je recommence à rire.
Imagine-toi que, ce matin, m'étant par hasard éveillée de bonne heure, j'ai vu un mulet dans
la cour, et, sur ce mulet, des caisses, des paquets qui m'ont fait penser au colporteur ou marchand de curiosités rencontré à Vallombreuse ; — des pies, du foin ou des pierres, ils appellent ca des curiosités !
Je me doutai bien que ce personnage avait réussi à s'aboucher avec mon père, et j'attendis pour m'en convaincre ; car tu sauras que mon pau\Te papa me fait grand mystère de sa rechute ornithologique, et pense m'attraper.
Au bout d'un quart d'heure, je vis sortir le quidam, mais non pas tel qu'il m'était apparu dans sa toilette de promenade.
Il était assez pittoresquement enveloppé d'un grand plaid, et son visage m'était caché par un chapeau de montagnard orné d'une plume d'aigle. C'était comme qui dirait son enseigne : mais était-ce bien le même homme sans gants?... Il avait des gants, justement, et son mulet, .. n'était pas le même mulet, à preuve que je m'étais
divertie de ce que cet animal n'avait qu'une oreille, et que celui-ci en a deux.
Je me défends de toute notion d'histoire naturelle ; je ne crois pourtant pas que les oreilles des mulets repoussent, surtout en aussi peu de temps !
Que te dirai-je ! mon imagination fut frappée de je ne sais quelle lueur, fantaisie ou clairvoyance : je m'écriai en moi-même que c'était là Malcolm déguisé en marchand d'oiseaux.
Pourquoi non ?
J'ai oublié de te dire giieJ^Talmlm Pst fny|
ialOUg, e± qu'il est parti à la suite de quelques mots un peu aigres échangés entre nous, à propos du marquis G***.
Malcolm me passe d'être coquette avec ceux qui veulent ou peuvent me demander en mariage ; il est scandalisé de me voir rire et causer avec un homme marié. Il ne comprend pas qu'on s'amuse de la jalousie d'une femme sotte.
Enfin, malgré sa timidité naturelle ou sa réserve de commande, il m'a lancé une épigramme ; j'ai riposté, il a répliqué ; j'ai eu de l'esprit, mal à propos peut-être, si bien qu'il est parti.
Mais il n'a pu y tenir. Il est revenu et il se cache aux environs pour m'observer ; et mon père est dans la confidence ; et nous allons nous amuser !
Une aventure, enfin, à la bonne heure ! Si c'est ainsi que Malcolm veut s'y prendre avec moi^ nous serons bons amis ; car j'adore tout ce qui sort de la routine, tout ce qui occupe l'imagination sans compromettre la paix du cœur.
Pourtant, comme tout ce que je me disais là pouvait n'être qu'une pure rêverie, j'entrai tout doucement chez mon père pour l'interroger plus ou moins adroitement.
Malheureusement, j'ai la vue si basse, que j 'allai donner du pied dans un grand coffre qui fit du bruit, et mon perfide papa eut tout le
temps de composer son visage et de paraître absorbé par la lecture de son journal.
Toutes mes questions furent perdues ; l'homme qui venait de sortir lui avait proposé des gilets de flanelle et du tabac de contrebande. Il ne savait pas seulement le nom de cet homme, ni d'où il sortait ; il ne comprenait rien à l'intérêt que j'y pouvais prendre. Enfin, papa joua très-bien son petit rôlet, mais pas assez bien cependant pour que je ne visse pas qu'il se moquait de moi.
Alors, il me vint une très-belle idée, qui fut de suivre de loin l'homme et le mulet qui s'en allaient.
Je pris mon chapeau de paille et mes yeux d'or, et me voilà partie, en ayant l'air d'errer au hasard dans la campagne déserte, mais en suivant très-bien la piste de l'animal et même en apercevant, par moments, le groupe qu'il formait avec son maître en descendant ou remontant les collines.
Je jugeai, d'après la direction qu'ils prenaient, qu'ils s'arrêteraient à un petit village qui est caché dans un repli de la montagne, à une lieue d'ici, et, pour m'en assurer tout à fait, je grimpai sur une élévation d'où on découvre tout le pays environnant.
Mais quelle fut ma surprise (style de roman !) quand je vis très-distinctement, à mes pieds, l'homme et la bête entrer dans une maison de paysan qui n'est pas à un quart d'heure de marche de notre villa !
J'envoyai tout de suite ma fine mouche Gaetana se promener par là, et, au bout d'une heure, j*appris que le voyageur, inconnu au paysan (à ce que le paysan proteste, mais je n'en crois rien), avait élu en ce lieu son domicile pour huit jours.
Gaetana ne put l'apercevoir ; il faisait sa sieste dans la chambre qu'il a louée. Elle n'a vu que le mulet, qui a bien ses deux oreilles : je ne m'étais pas trompée.
FLAVIB 47
Donc (voilà un donc qui te fera beaucoup rire, mais qui me paraît concluant), c'est Malcolm. qui est là, caché tout près de moi, afin de surveiller mes démarches jour par jour et heure par heure.
Comme je vais le faire enrager I
16 avril.
Déception ! ce n'est pas Malcolm : c'est l'inconnu, sans gants, de Vallombreuse.
Mais ce n'est pas le premier venu, ce n'est pas un colporteur. C'est un ami déguisé de Malcolm, qui est là de sa part, pour guetter mes faits et gestes. Tu vas voir.
Aujourd'hui, lady Bosemonde était venue nous
voir avec ses deux mésanges, — c'est ainsi que j'appelle ses deux nièces, — et, trouvant chez nous le marquis G**% le petit abbé et M. de S***, j'ai proposé une promenade à pied et j'ai dirigé mon monde vers les prairies qui entourent la retraite de mon inconnu.
Les deux petites Anglaises, Ann et Lucy, sont des oiseaux babillards et inquiets, s'extasiant sur tout, regardant l'Italie comme le paradis terrestre et courant toujours à droite et à gauche sans savoir où elles sont ni avec qui,
Lady Rosemonde les perd souvent de vue et s'impatiente un peu après elles. Si bien que, dans un moment où elle était avec M. de S*** à larecherchedeces volatiles incommodes, je me trouvai entre l'abbé et le marquis.
11 commence à faire très-chaud et la marche devient désagréable. Je m'assis sur l'herbe pour attendre lady Rosemonde, et ces messieurs restèrent debout auprès de moi.
Nous causions assez haut et très-gaiement de la jalousie de la marquise, quand je vis remuer un buisson de myrtes à trois pas de nous.
La parole expira sur les lèvres du pau\Te marquis, lequel était en train de donner, ou peu s'en faut, sa moitié au diable, et qui crut qu'elle était là aux écoutes.
Je partis d'un rire inextinguible, et l'abbé sauta comme un écureuil dans le buisson, en disant :
■—Qui va là?
— Eh bien, qu'est-ce que ça vous fait? répondit en français une voix qui n'était pas celle de Malcohn, et encore moins celle de la marquise.
Et l'abbé, que je soupçonne de n'être pas très-brave, fit un bond fabuleux en arrière, comme si la tête de Méduse lui fût apparue au milieu des branches.
Cette tète de Méduse, c'était celle de l'inconnu. Elle n'était pas coiffée de serpents, mais elle
n'en valait guère mieux, car elle était irritée, menaçante et presque belle à force d'être indignée.
11 n'y avait plus rien de vulgaire dans cet homme, dont la mise m'a paru encore assez bizarre, mais qui, vu de près, peut être tout aussi bien un artiste qui voyage qu'un voyageur qui trafique.
L'abbé en eut peur, et moi aussi, je l'avoue ; pour la première fois de ma vie, le regard d'un^ omme m'a fait trembler.
Cela est fort extraordinaire, conviens-en, qu'une personne surprise en flagrant délit de curiosité et d'indiscrétion, pour ne pas dire d'espionnage, ait la spontanéité de la colère, au lieu de celle de la honte. 11 faut que, pour descendre à cet espionnage, Vinconnu ait eu des raisons graves, étranges, et peut-être moins affreuses pour moi qu'on ne pourrait le penser.
Comme j'étais devenue très-pàle, le marquis
et M. de S*** , qui venait d'arriver, et qui ne savait encore de quoi il s'agissait, coururent à cet homme et lui demandèrent impérieusement ce qu'il faisait là.
Il ne répondit rien, ramassa quelque chose comme une petite boite , et nous tourna le dos.
Le marquis, persuadé que c'était un bandit qui nous avait épiés dans de mauvais desseins, voulait le questionner de plus près ; mais M. de S***, qui ne croit pas plus que moi à la possibilité d'un Français exerçant la profession de brigand en Italie, retint le marquis et se contenta de lui dire tout haut :
— Laissez ce malotru quitter la place.
L'inconnu se retourna, jeta sur le marquis et sur nous tous un regard de profond dédain dont j'eus certainement ma bonne part; puis, haussant les épaules, il s'éloigna lentement et disparut dans les buissons.
Le marquis était fort en colère. Il a le sang vif des Italiens, et M. de S*** eut quelque peine à l'empêcher de riposter à ce silence méprisant par des paroles imprudentes.
M. de S***, qui était fort calme, se contenta de rester debout à la même place et d'attendre si le personnage se retournerait ; mais il ne se retourna pas, et, comme je ne me souciais pas de voir finir sitôt le mystère qui me préoccupe, m'effraye et me divertit, je priai ces messieurs de venir avec moi rejoindre lady Rosemonde, sans se préoccuper davantage d'un incident que je ne pouvais expliquer.
Et, à présent, l'explique qui voudra, mais il est bien sûr qu'il y a quelque chose d'inouï entre cet homme et moi.
Il me hait, et c'est lui qui me brouille avec Malcohn, ou bien... qui sait ! je m'y perds.
Lady Rosemonde, à qui l'on a raconté l'aventure, n'en a pris nul souci. Elle s'est mise à rire,
disant que nous avions dérangé un homme qu dormait ou qui faisait des vers.
Les mésanges se sont aussitôt monté la tête, et je gage que, cette nuit, entre deux draps, elles rêveront d'un jeune Orlando gravant un sonnet en l'honneur du doux nom de Rosalinde sur l'écorce des myrtes nains de la montagne. Je leur ai en vain remontré que c'était fort invraisemblable, et qu'on ne se mettait la tête dans un buisson ni pour dormir ni pour rimer : elles y tiennent.
Quant à l'abbé, il me conseille beaucoup de ne pas me promener seule autour de la villa ; mais je crois que, si je le priais de m'accompagner en tête-à-tête pour me protéger et me défendre au besoin, il serait médiocrement flatté de cette marque de confiance.
IT avril.
Ma chère, je ne sais rien de nouveau sur l'inconnu : il a plu aujourd'hui et je n'ai pu sortir à pied. Et puis j'ai eu autre chose à faire que de poursuivre ce roman : j'en ai découvert un autre, et je tiens peut-être le secret du départ de Malcolm.
Je t'ai parlé des nièces de lady Rosemonde.
L'aînée est assez jolie : c'est celle qui s'appeL^e ^nna^Elle est toute petite et toute fluette, blond filasse, et les dents longues ; mais elle a des yeux bleu de mer qui sont expressifs, et sa petite personne souple ne manque pas d'une certaine grâce, moitié naïve et moitié affectée, qui est drôle. Elle s'habille avec une ostentation de simplicité qui n'est pas de mauvais goût de la part d'une fille sans dot. Enfin, elle chantaille avec une petite voix très-douce et un petit accent qui estropie ridiculement l'italien, mais qui n'est pas sans agrément quand elle dit des ballades iroquoises de son pays de Galles.
Eh bien, cette petite personne s'est laissé percer le cœur par son beau cousin Malcolm, et j'ai deviné cela aujourd'hui, au moment où j'y songeais le moins.
Je me trouvais seule avec elle et sa petite sœur Lucy, qui est une copie amoindrie et pointue de cette petite fleur étiolée, et qui ne la
quitte non plus que son ombre, sifflant les mêmes mots, l'accompagnant au piano, lui refaisant ses boucles toujours déroulées et ne disant pas une parole sans s'écrier :
— Oh! dearest Ann!
Tu les vois d'ici : un médaillon à deux profils collés l'un sur l'autre, la plus petite derrière la moins petite.
Pour le moral, c'est la même chose : je suis sûre que, si^cyy qui n'a pas quatorze ans, se doute de la passion de sa sœur pour leur cousin, elle se persuade qu'elle doit brûler des mêmes feux.
Je te disais donc que je me trouvai seule avec ces petites, et, pour tuer le temps, je les fis babiller ; j'appris là leur histoire, dont je ne m'étais pas enquise jusqu'à ce jour.
Elles sont orphelines, et leur tutrice n'est pas, comme je me l'imaginais, lady Rosemonde, mais bien une vieille Anglaise qui n'est pas toujours
60 Plavië
la plus aimable des douairières. Ces fillettes s'étant trouvées toutes deux malades en Angleterre, lad y Rosemonde a demandé à les faire voyager pendant quelque temps.
Elles sont donc en Italie avec elle depuis cinq ou six mois, et se disent à présent fortes comme des Turcs; mais le terme fixé par la tutrice est près d'expirer, et déjà nos mésanges soupirent et gémissent à l'idée de retourner dans le brouillard.
Je le comprends, vu. qu'avec le brouillard, c'est la pauvreté qui leur tend les bras. Chez lady Rosemonde, elles -vivent dans le luxe, et la chère Anna n'eût pas été trop sotte si elle eut pu se faire aimer de Malcolm.
Qu'elle ait fait ou non ce calcul, elle se persuade qu'elle en est folle et n'a pas vu sans désespoir que Malcolm s'occupait d'une autre qu'elle. Ceci a éclaté dans notre conversation ; voici comment :
Je lui demandais si elle savait oiiestMalcolm.
— Non, répondit-elle avec candeur.
— Mais sa mère le sait bien ?
— Et vous aussi, vous le savez bien ! s'écriat-elle en devenant rouge comme une petite écrevisse, grâce à la transparence de cet épiderme anglais qui ne sait rien cacher.
— Pourquoi le saurais-je ? lui demandai-je avec un grand calme.
— Parce qu'il est votre fiancé, répondit-elle en se jetant dans mes bras avec une impétuosité surprenante.
Avait-elle l'intention de me faire un aveu? Je ne le crois pas, je crois bien plutôt qu'elle s'imaginait bêtement me donner le change en m'accablant de caresses ; mais les nerfs furent plus forts que la volonté, les larmes vinrent, et je reculai involontairement, car on ne sait jamais à quoi s'en tenir avec ces personnes passionnées : elles peuvent être tentées de vous
mordre et de vous arracher les yeux en vous
embrassant.
Elle vit ma défiance, et alors, toute suffoquée de pleurs, toute hors d'elle-même, elle fut assez gentille pour m'intéresser.
— Oh ! ne croyez pas, s'écria-t-elle, que je sois jalouse de votre beauté, de votre richesse, de votre bonheur. Je vous aime parce que vous êtes aimée de lady Rosemonde et que vous la rendrez heureuse, j'en suis sûre. Elle ne m'a rien confié, mais j'ai tout deviné et je remercie Dieu s'il donne à la meilleure des femmes la plus aimable des filles.
— Et Malcolm, lui dis-je en souriant, nous n*en parlons donc plus ? Vous ne vous intéressez donc pas autant à son bonheur qu'à celui de sa mère?
— Malcolm ! Malcolm ! reprit-elle avec résolution en essuyant ses yeux et en tâchant de sourire, je ne le plains pas, je le félicite I
— Ma chère, luidis-je en lui prenant les deux mains, c'est très-bravement dit, mais j'aimerais mieux la vérité. Soyez sincère, je le serai aussi, et vous n'aurez pas à vous en repenti?, vous verrez !
Je ne pus pas la confesser: mais sa joie fut si évidente quand je lui eus dit que je ne connaissais pas assez son cousin pour l'aimer et qu'il n'y avait pas d'apparence que je le voulusse épouser, que je n'ai pas eu besoin d'un aveu plus complet ; et dès lors, ma chère Robertine, je n'ai plus qu'un désir et une volonté : c'est de marier les deux cousins. J'y vais faire mon possible, et maintenant j'attends Malcohn avec impatience, afin de le bien dégoûter de moi. Le dépit lui fera ouvrir les yeux sur les mérites de la mésange, et, si j'ai quelque influence sur lady Rosemonde, elle donnera son consentement.
Ah ! dira-t-on encore que je suis égoïste, co-
quelle, mauvaise? Non, ma chère, je suis généreuse, au contraire ; c'est mon plus grand plaisir, et, si la marquise G***, au lieu de se faire ma copie d'abord et mon ennemie ensuite, eût ôu confiance en moi et versé seulement une de ces pauvres petites larmes dont miss Anna a répandu un ruisseau à mes pieds, je l'aurais prise sous ma protection et j'aurais persuadé à son mari qu'elle est adorable.
Je ne veux pas fermer ma lettre sans te dire quelque chose de V inconnu , s'il y a moyen, demain. Prends ceci comme un journal.
18 avril
Voici des nouvelles de Tinconnu : tu vas voir que je n'avais pas rêvé une aventure, et qu'il y en a une sérieuse ou extravagante sous cet habit de colporteur.
Tout en guettant ses allées et venues, au moyen d'une longue-vue braquée dans la galerie de la villa, et dans la direction de la maison
habitée par ce personnage, j'ai vu, ce matin, qu'il se dirigeait vers un petit bois qui continue notre parc sur le versant de la montagne.
J'ai fait signe à Gaetana, qui n'est pas moins curieuse que moi, et nous avons été cueillir des violettes de ce côté-là, espérant déjouer son espionnage en lui montrant que nous n'en étions pas dupes.
Nous ne fûmes pas longtemps sans l'apercevoir auprès de gens qui coupaient du bois.
Il nous vit approcher, sans doute, car il affecta de paraître s'intéresser à l'ouvrage de ces paysans. Il prenait chaque branche nouvellement tranchée et la regardait; après quoi, il la jetait pour en prendre une autre.
Cette occupation n'avait rien de vraisemblable.
Gaetana prétendait qu'il avait une barbe et des yeux noirs qui l'oi faisaient peur , et elle refusa d'avancer.
Moi, j'avançai résolument, feignant de chercher des violettes, mettant en évidence le gros bouquet que j'avais déjà ramassé , et , après m'étre assurée que je connaissais la figure des ouvriers qui se trouvaient là , je m'approchai jusque sous le nez de mon inconnu.
Je ne pus guère voir ses traits, car il se hâta de me tourner le dos, mais j'interrogeai son costume, qui n'était pas joh. Toujours ses grandes bottes montant jusqu'aux genoux, sur un pantalon de velours qui fait des plis et des grimacees comme un pauvre pantalon à double fin qu'il est ; un paletot à trente- six poches, et toutes ces poches bourrées de je ne sais quoi, ce qui lui donnait l'aspect d'un de ces sacs remplis de sabots que l'on voit dans les foires de village.
Si c'est là sa garde-robe ou sa bibliothèque, il peut dire comme ce monsieur de l'antiquité dont je ne sais plus le nom : Je porte tout avec moi.
Enfin, un détail que je saisis et qui me parut le plus comique de tous, c'est qu'il avait une demi-douzaine d'épingles sur le devant de son habit. C'est un homme rangé, qui pense à tout ou qui ne laisse rien perdre.
Je Vadmirais tranquillement. Il me vit enfla et se sauva. Mais, à un mouvement brusque qu'il fit pour se débarrasser d'une branche épineuse accrochée à son vêtement , il laissa tomber une boîte. Il la ramassa, mais il ne fit pas attention à un tout petit chiffon de papier jaunâtre qui s'en était échappé , et que je courus ramasser dès que l'homme eut disparu derrière les arbres.
Or, qu'y avait-il sur ce papier ?
Non, je ne suis pas une rêveuse, une visionnaire ! 11 y avait mon nom, qui me sauta aux yeux et qui m'autorisa à déchiffrer, ou du moins à tenter de déchiffrer ce grimoire.
Ce papier, c'était tout bonnement un feuillet depapellîo à faire des cigarettes. 11 était phé en
quatre, et contenait la note que voici, écrite au crayon, en abrégé :
a La Flav. de Malc. Surv, nuit et j. — Isol. la coq. »
Ce qui, après mûre réflexion, m'a paru ne pouvoir être traduit que par ces mots .'
« La Fia vie de Malcolm. Surveiller nuit et jour. Isoler la coquette. »
Eh bien , Robertine , qu'en dis-tu ? Ce n'est plus là une si grosse énigme. J'en tiens le mot. et il est aigre : La coquette! Il faut la surveiller nuit et jour. . . Visoler !
Comment s'y prendront-ils ? Je voudrais bien le savoir !
N'importe : cet aimable Malcolm a confié ses peines d'amour, soit par un dévouement puritanesque, soit par quelque intérêt personnel que j'arriverai peut-être, à savoir. Le confident a conseillé reloignement et promis de me surveiller. Il s'est établi près de moi et il interprète mes
démarches, mes paroles. Il s*est caché dans un buisson pour m'écouter causer avec le marquis et l'abbé. Il a conclu de quelques mauvaises plaisanteries que j'étais au mieux avec l'un ou avec l'autre, ou seulement ma gaieté lui aura suffi pour prononcer, dans sa sagesse , que je ne regrette pas Malcolm et que je suis une grande coquette.
Quand au dernier point, il ne se trompe pas absolument. Je ne saurais pleurer Malcolm, et je serais fort aise qu'il n'en fût plus question. Mais, Malcolm sait donc que j'ai laissé quelque espérance à sa mère ? — Ceci me donnerait du dépit contre elle. Nous verrons bien ! Je ne ferai semblant de rien jusqu'à nouvel ordre.
Ce que j'admire, c'est la haine de cet inconnu pour moi Comprends-tu que l'on traite de la sorte une personne dont on ne connaît que la figure ? Je ne croyais pas la mienne si désagréable !
Adieu, ma chère. Je te dirai la suite. Mais il est temps que je fasse partir ce volume; et puis ie ne suis pas fâchée de te laisser en suspens, partageant un peu, j'espère, mon dépit, mon impatience et ma curiosité.
Mes compliments à ton mari et un baiser à tes enfants.
ler raai 185...
Voilà un long intervalle, ma chère Robertine, et, quand je songe sur quelles folies je t'ai laissée, je ne sais plus comment commencer ma lettre et reprendre le ré H de mes aventures. Il le faut pourtant ; car, si je commençais par la conclusion, tu n'y compre irais rien, et c'est pour le coup que tu me décréteraia digne des
petites-maisons.
Donc, j'entame, sans réflexions préliminaires, le compte rendu des événements.
Nous en sommes restées sur mes commentaires à propos d'un petit papier où je me trouvais fort maltraitée.
Je comptais reprendre, dès le jour suivant, mes investigations; mais j'en fus empêchée par lady Rosemonde, qui vint, de grand matin, nous enlever, mon père et moi, pour aller faire une promenade à cheval avec ses nièces.
J'essayai bien d'y envoyer mon père sans moi; mais ce fut impossible, et, d'ailleurs, je pensai devoir profiter de l'occasion pour m'expliquer avec la mère de Malcolm.
Dès les premiers mots que je pus lui dire en aparté sur l'absence indéfiniment prolongée de son fils, elle me coupa la parole.
— Ne l'accusez pas, ma chère, me dit-elle ; Malcolm, en s'éloignant pour quelques jours, a obéi à un ordre de moi. Je ne voulais pas vous
le dire, et même, à présent que je voudrais le justifier auprès de vous, il m'est impossible de vous faire connaître mes motifs; mais ils sont sérieux, croyez-le bien. Il est des situations dans la vie, où l'honneur, beaucoup plus impérieux que l'intérêt, nous commande. Ne supposez donc pas qu'une affaire d'argent quelconque eût pu me décider à exiger de mon fils un sacrifice momentané, qui sera peut-être, hélas! celui de son bonheur; car je vois que vous êtes irritée contre lui et que, dans huit jours, lorsqu'il reviendra, il sera probablement trop tard.
— Non, ma chère lady, il sera encore beaucoup trop tôt. Ne me croyez pas irritée, car vos huit jours sont une lumière que vous faites briller. N'est-ce pas dans huit jours que vos nièces retournent en Angleterre ?
— Quoi! vous avez donc deviné?...
— J'ai fait plus, j'ai confessé miss Ann, suffisamment pour savoir à quoi m'en tenir. Vous
avez fait comme moi, deux ou trois jours plus tôt seulement, et, voyant la force ou l'exaltation du sentiment de cette jeune fille, vous avez éloigné Malcolm, lequel s'est sacrifié comme un brave enfant qu'il est, afin de ne pas vous faire abréger le temps que ces pauvres mésanges avaient encore à passer près de vous.
— C'est la vérité, chère Flavie, voilà toute la vérité.
— Non pas toute la vérité, chère amie. Il y a quelque chose de plus. Malcolm n'a pas été si sacrifié que nous voulons bien le dire, et même il n'a pas été fâché de s'enfuir. Jouons cartes sur table : Malcolm ne m'aime pas.
— Que dites- vous là !
— Mon Dieu, il m'aime comme m'ont aimée tous les autres que j'ai eu si fort raison de ne pas vouloir épouser. 11 est . amoureux de moi comme lord G***, comme M. de S***, comme le marquis, comme l'abbé...
— Oh ! je vous en prie, ne comparez pas mon fils h cet abbé ridicule !
— Non, je ne le compare pas, mais je dis qu'après un peu d^éblouissement à l'aspect de ma petite personne, Malcolm s'est cru pénétré d'un grand amour dont son imagination a fait tous les frais ; et la preuve, c'est qu'il ne m'estime pas, c'est qu'il n'a pas en moi cette confiance ique vous m'accordez et que votre cœur de bonne mère et de femme généreuse lui ont gratuitement prêtée.
Là-dessus, lady Rosemonde se récria et voulut me faire dire sur quoi je fondais la jalousie et les soupçons que j'attribuais à son fils.
Je me gardai d'une explication des faits. Je ne voulais pas provoquer la justification de Malcolm, je voulais savoir jusqu'à quel point il était instruit des ouvertures que sa mère m'a faites de sa part.
Je fis donc, au lieu de répondre, des ques-
tions assez adroites, et je dois dire que les affirmations de lady Rosemonde ont été tellement nettes et fermes, que je suis convaincue de sa sincérité. Malcolm ne sait rien .
Cela m'a mise fort à l'aise pour dire à sa mère que je me sentais moins que jamais en humeur matrimoniale et que je la suppliais de le lui faire bien comprendre dans ses lettres.
— L'absence, lui dis-je, guérira votre fils, si tant est qu'il ait le cœur bien malade. Portez toute sa sollicitude sur la pauvre miss Ann, dont l'affection doit certainement le toucher et le convaincre un jour ou l'autre.
Voici ce que m'a répondu lady Rosemonde :
— Ma chère, je ne dirai pas un mot de miss Ann à mon fils. C'est bien assez que sa fi^re ait été assez transparente pour faire demer à Malcolm, en même temps qu'à moi, le secret qu'elle s'imagine renfermer si habilement. Nous n'avons pas prononcé le nom de cette pauvre enfant
nous nous sommes entendus à demi-mot. Elle partira, elle oubliera ou elle mourra de consomption ; je m'en effraye et n'y peux rien. Si Malcoîm l'eût aimée, j'en eusse été fort heureuse, car c'est une adorable fille. Mais il ne
<rfr I aa< ijwm»^**m^
l'aime pas, puisque c'est vous que/ifiOMS axmxon^l N'en parlons plus ! J'aurai le courage de la renvoyer désespérée, à moins pourtant que vous ne me disiez formellement ici que vous avez de l'ëloignement pour mon fils, Dans ce dernier cas, je l'engagerai à ne pas revenir encore, et je garderai mes nièces quelques jours de plus ; après quoi, je prendrai conseil des circonstances.
Je répondis à lady Rosemonde que le mot d'éloignement m'était impossible à dire, puisqu'il s'agissait d'un fils qu'elle adore ; mais je lui jurai sur l'honneur que je ne pensais pas pouvoir jamais me décider à prendre un si jeune mari.
— Eh bien, reprit-elle, ne parlons plus de lui. S'il a du chagrin, c'est mon affaire de le consoler, et j'attendrai qu'il soit près de moi pour lui ôter toute espérance. Je me bornerai à ne pas lui en donner dans mes lettres. Je sais qu'il a du courage dès que je lui parle. Restons amies ; il n'y a dans tout cela aucun sujet de refroidissement entre vous et moi, j'espère? - J'embrassai cette excellente femme, et nous parlâmes d'autre chose.
Le reste du jour, je vis bien qu'elle était un peu soucieuse ; mais elle ne m'en témoigna pas moins d'amitié, et je sus faire entendre à miss Ann que j'avais travaillé pour elle, ce qui la rendit toute radieuse et comme passionnée de reonnaissance et de tendresse pour moi.
Heureuse enfant, qui aime sans orgueil, sans calcul peut-être, et pour le seul plaisir d'aimer!
Le soir, je me sentis moi-même un peu triste, non pas d'avoir renoncé à Malcolm, mais au
riant et doux avenir que j'avais rêvé dans mon union filiale avec sa mère.
Tu prétends que je me préoccupe de mon bonheur tout autant qu'une autre ! Tu vois que non. Je calcule aussi peu dans mon indifférence que miss Ann dans sa passion.
Certes, toutes les raisons possibles d'intérêt personnel eussent dû me faire choisir Malcohn. Mais je ne peux pas surmonter le mécontentement que me cause sa conduite bizarre, révélée par celle de son ami Vinconnu, et ma fierté domine tout autre raisonnement.
Quand je te disais que j'avais peur qu'il ne fît quelque sottise qui me dégoûtât de penser à lui !
Mais l'inconnu 1 tu es pressée de savoir où il en est de ses beaux projets sur mon compte?... Eh bien, voici :
J'étais un peu mélancolique et aussi un peu agitée. J'essayai encore, tout en souhaitant le bonsoir à mon père, de l'amener à me dire le
nom et l'état social de cet homme. Mon père eut Tair de ne pas se souvenir de l'avoir vu. 11 était fatigué, et il n'y a rien d'impénétcaMg.. comme un père qui s'endoij.
"7é"rentrai dans ma chambre, j'envoyai coucher Gaetana, et, comme la nuit était magnifique, je restai près d'nne heure à ma fenêtre, à regarder la lune et à écouter chanter les rossignols.
Je ne peux pas dire que j'adore ces animauxlà; d'ailleurs, l'adoration de la marquise pour eux m'en dégoûterait! mais, enfin, j'écoutais machinalement et sans savoir pourquoi, quand j'entendis un autre bruit dans le jardin assez inculte qui est sous mes fenêtres.
C'était un bruit de pas furtifs, de branche^ froissées.
Puis je vis distinctement un homme marcher lentement le long d'une treille en fleur.
J'eus d'abord peur, je crus que c'était un ban-
dit, d*autant plus que je voyais briller à son flanc, ou à sa main, quelque chose qui pouvait être une arme ; mais je me rassurai en pensant qu'il n'y a pas de brigands dans ce pays-ci, et en reconnaissant, d'ailleurs, à l'aide de mon binocle, que cet objet brillant était une petite boîte de métal que j'avais déjà vue dans les mains de l'inconnu, le jour du bouquet de violettes; c'est de cette boîte que s'était échappé le fameux billet. Il errait, depuis quelque temps, autour de cette treille, peut-être parce qu'il m'avait aperçue et voulait me faire croire qu'il cherchait quelque chose, lorsqu'il fut interrompu par le valet de chambre de mon père, qui faisait une ronde, Dieu sait pourquoi, et qui lui dit d'une voix très-effrayée, en se trouvant face à face avec lui:
— Qui va là?
— C'est moi! répondit l'inconnu. Ne craignea rien.
— Ah! c'est vous! reprit Baptiste d'un ton de protection. Que diable faites-vous ici à pareille heure ?
— Vous savez bien que votre maître m'a permis...
— Ah ! oui, ah! oui, c'est vrai. Sous les lauriers-roses ? Bonne chance et bonne nuit, monsieur...
Ici, le domestique prononça un nom dont je n'entendis que la rime en er; car, à la distance où j'étais, j'avais deviné plutôt qu'entendu leurs paroles, et on ne peut pas deviner un nom propre.
Baptiste lui demanda s'il avait une clef du parc pour sortir, et, sur sa réponse affirmative, il rentra et ferma la maison.
L'inconnu s'assit sur un banc, comme s'il eût été chez lui, et resta là un bon moment, fort tranquille; après quoi, il se leva brusquement et disparut en courant comme un fou et en agi-
tant quelque chose de blanc, un mouchoir sans doute pour donner un signal... à qui? Peut-être à Malcolm caché dans les lauriersroses.
J'attendis et j'observai en vain ; je ne vis rien de plus.
Je n'y pus pas tenir. Le lendemain, j'interrogeai mon père avec obstination et en me plaignant qu'il eût permis à un extravagant, de mine peu rassurante, de se promener la nuit sous mes fenêtres.
Mon père se mit à rire et me dit :
— N'ayez pas peur de lui, c'est un fou, mais un fou tranquille, et je ne crains rien pour vous de sa part. N'y faites pas attention.
— Mais quel homme est-ce? comment se nomme-t-il? d'où le connaissez-vous?
— Je le connais fort peu, j'ai oubHé son nom ; mais c'est un fort honnête homme. 11 m'a été recommandé.
86 FLAYIE
— Par Malcolm, n'est-ce pas, cher père?
— Par Malcom précisément. Qu'est-ce cela vous fait?
— Et.., c'est un marchand?
— De bas de soie ! répondit mon père avec une gravité railleuse qui me prouva bien que toutes mes questions ne servaient absolument qu'à le divertir.
Je m'en abstins donc; mais j'étais dépitée, comme tu peux croire. Mon père se prêtait donc à l'inconcevable fantaisie de Malcolm et à l'impertinent espionnage dont je suis l'objet?
Je ne pouvais me débrouiller dans mes commentaires. De deux choses l'une : ou quelque méchante langue, la marquise peut-être, avait fait accroire à Malcolm que j'ai quelque honteuse intrigue, et l'inconnu était chargé d'épier nuit et jour pour s'en convaincre, à quoi mon père consentait avec la certitude de voir triompher mon innocence ; OM bien Malcolm, jaloux comme
un tigre, voulait éloigner de moî tous mes adorateurs en me faisant compromettre par un tiers.
Mais quoi ! mon père eût-il donné les mains à un projet si extravagant et si lâche? C'était impossible.
Pourtant, que signifiait cette étrange formule que je relisais sans cesse : Isoler la coquettel Une nouvelle découverte fut faite par moi ce jour-là.
J'allai voir lady Rosemonde et je réussis naturellement a me faire montrer de l'écriture de son fils. Eh bien, c'était l'écriture de la note mystérieuse. C'est Malcolm qui avait donné de sa propre main à son mouchard l'instruction qu'il suivait si fidèlement.
Ceci me mit dans une si grande colère, que je saisis la première occasion pour redire trèspéremptoirement à sa mère que j'avais fait mes réflexions et que mon refus était sans appel.
Elle ne me répondit que par un sourire problématique, et je ne sais pourquoi je commençai à me méfier d'elle presque autant que de Malcolm.
Ces soupçons devinrent de la certitude lorsqu'au moment où je la quittais pour aller dire bonjour aux m.ésanges, dans leur chambre, je me trouvai, dans la galerie de cette villa, face à face avec l'inconnu.
Il était assez proprement mis et un peu mieux peigné que les autres fois ; ce qui fit que j 'hésitai à le reconnaître, ne l'ayant jamais vu d'aussi près.
Je m'arrêtai pour avoir le temps de l'examiner, et, comme il passait sans paraître se douter que je ne fusse pas une statue, je lui dis hardiment : ({ Bonjour, monsieur !» de ma plus grosse et de ma plus méchante voix.
Il tressaillit comme un homme qu'on éveille en sursaut, se retourna, car il s'était déjà croisé
avec moi, et me regarda en clignotant comme s'il eût été encore plus myope que moi. Mais il n'est pas myope, et ceci n'était qu'une impertinence de plus.
Enfin, comme je le lorgnais despotiquement, il se décida à me répondre : « Bonjour, madame, » d'une voix très-douce et très-harmonieuse, qui, je dois l'avouer, me désarma un peu.
Je vais te rapporter, autant que possible, mot pour mot, le bizarre échange de paroles qui se fit alors entre lui et moi.
— Pourquoi m'appelez-vous madame, quand vous savez si bien qui je suis? est-ce une nouvelle injure?
Il se passa la main sur le front, et, d'un air tout éperdu, il répéta :
— Une nouvelle injure? Mais, madame... ou mademoiselle..., je ne vous connais pas.
— Vous jouez très-bien votre rôle, à coup sûr;
maïs c'est du talent dépensé en pure perte. Je sais tout.
— Tout! reprit-il avec un rire contenu. Ma foi, j'en suis bien aise !
Et il allait passer comme un homme pressé de se débarrasser d'une folle, quand je l'arrêtai d'un mot assez dur.
Je crois que je le traitai d'espion maladroit.
Il se retourna de nouveau, un peu fâché, mais souriant toujours, et sa figure avait une expression de bonté protectrice et compatissante qui me frappa de je ne sais quel respect involontaire, comme si je m'étais trouvée aux prises avec quelque grand personnage.
Je me démontai un peu et il s'en aperçut.
— Voyons, vous me prenez pour un autre? , — Non! vous vous appelez... Robert!
— Non pas 1 Ça rime, mais ce n'est pas là mon nom.
— Et quel est-il, votre nom?
— Cela ne peut pas vous intéresser. Je ne suis pas de votre monde, et je n'ai aucune relation avec les gens qui vous connaissent.
— Vous mentez effrontément !
— Diable! vous êtes bien méchante! C'est dommage, car vous paraissez très-jolie.
— Vous êtes un impertinent !
— Oh ! je ne crois pas.
— Et un menteur, je le maintiens. Vous connaissez intimement M. Malcolm*** et sa mère.
— Sa mère? Non; je l'ai vue un instant.
— Et vous ne savez pas que vous êtes chez elle?
— Gomment ne le saurais-je pas ? Je suis distrait, j'en conviens, mais pas au point...
— Et Malcolm, vous ne l'avez vu qu'un instant, lui aussi ? le temps de lui donner une poignée de main et de prendre ses instructions?
— Ah ! cela est vrai : j'ai pris ses instructions. ^- Je le sais bien ! pour surveiller et isoler...
— Flavia ? Tiens, il vous a dit cela ? Eh bien,
voyez I je n'oublie pas. Je suis ici pour ça, justement î
— Mais vous ne Tavez donc jamais vue de près, Flavie, ou Flavia, comme il vous plaît de dire, à l'italienne?
— Non, non, en latin !... Flavia ! je ne l'ai jamais vue? Si fait! C'est un être rare, que je connais bien. En Suisse, l'an dernier...
— Quoi! vous étiez en Suisse l'an dernier? Où donc?
— Partout !
— Et moi aussi, à peu près partout. Je ne vous ai vu nulle part !
— C'est possible. Pourquoi m'auriez-vous vu?
— C'est juste. Dans ce temps-là, vous n'étiez ^s chargé de suivre cette Flavia^
— Si fait! je la poursuivais. J'avais promis !
— Vous en convenez ? Bravo ! Pourquoi donc prendre la peine de parler d'elle à la troisième personne?
— Je ne comprends pas !
— Allons donc ! voulez-vous faire croire que vous ne la reconnaissez pas?
— Comment! je ne la reconnais pas? Que voulez-vous dire? puisque c'est le même individu qui a voyagé.
— Merci pour le mot! Alors, cet individu.,,
— Est ici?
— Sans doute, il y est. Après?
Il avait l'air si surpris de son propre étonnement, que je me demandai s*il me reconnaissait réellement, et, pour voir jusqu'où irait sa distraction ou son impertinence , je lui deman lai quelle figure avait Vindividu.
— Je ne sais pas encore, répondit-il ingénument. Mais il doit avoir le corsage noir, un collier blanc...
— Et une jupe jaune-paille, n'est-ce pas? ajoutai-je en jetant un regard sur la robe de gaze de Chambéry que j'avais justement ce jour-là.
Vous décrivez très-bien les costumes, et votre malice est d'une légèreté. . .
— Vous avez très-bien décrit Flavie, reprit-il en s'asseyant sur un banc de la galerie, entre deux grands tableaux enfumés. Mais je suis malicieux, moi? Ma foi, je n'y suis plus du tout! Voyons, vous me paraissez une fille originale... Asseyez-vous donc!
— A côté de vous, n'est-ce pas? C'est vous qui êtes fort original !
— Oh! restez debout si vous voulez. Moi, je suis fatigué. J'ai fait au moins dix lieues aujourd'hui.
— Je vous plains beaucoup I Après avoir passé la nuit à faire le guet dans un jardin, c'est trèsfatigant.
— Ah! y@us savez donc tout, vous?
— Je vous l'ai dit ! Qu'est-ce que vous avez surpris d'intéressant autour de cette treille ?
— Ri«n qui vaille.
— C'est étonnant ! Pas le plus petit mystère ? pas la moindre aventure scandaleuse?
— Oh ! ma chère, vous aimez à rire, je le vois. Il n*y a rien de scandaleux dans les mystères que je cherche à découvrir. Les lois de Dieu sont les mêmes pour tous les êtres, et il n'y a ni bien ni mal dans le vœu de la nature
Pensant avoir affaire à un homme de la plus vile espèce, athée par-dessus le marché, c'est-àdire capable de tout, et dont la famiharité me menaçait de quelque insulte, je lui tournai le dos, en proie à un dégoût complet, et je passai chez les petites Anglaises pour leur parler de la pluie et du beau temps.
Ma curiosité était absolument rassasiée; la conduite inexplicable de Malcolm ne m'inspirait plus qu'un profond dédain. Je ne prononçai pas son nom, malgré toute l'envie que miss Ann avait de m'entendre redire que je ne l'aimais pas. Je faisais plus, je le haïssais et le méprisais de m'a-
96 PLAVIE
voir confiée à la surveillance d'un homme brutal et insolent, qui avait été déjà chargé par quelque autre de me suivre et de m'espionner.
En rentrant, comme je descendais de voiture, je vis dans la cour de notre maison ce même monsieur, qui me regardait effrontément.
Alors, je sentis une telle indignation, que j'entrai brusquement chez mon père pour lui dire que je ne voulais pas rester un jour de plus dans cette maison et dans ce pays.
— Ah bah! s'écria-t-il, pourquoi donc ça?
Je refusai de m'expliquer. 11 me traita de capricieuse et me railla. J'allai pleurer dans ma chambre; j'étais furieuse, et ce qu'il y avait de pis, c'était de ne pas savoir pourquoi.
Le lendemain, mon père céda. Il veut tout ce que je veux, il me gâte.
J'eus des remords, car je le voyais évidemment contrarié de renoncer à un séjour qui kii plaît, à des études qu'il avait reprises avec ardeur
et qui avaient pour lui l'attrait du mystère, car il me les cachait ou croyait me les cacher; enfin, à l'espérance de me faire épouser le fils de lady Rosemonde.
Quant à celui-ci, je résolus d'en avoir le cœur net, et, malgré ma répugnance à m'occuper de lui, je partis pour la villa de notre amie, résolue à lui demander compte des excentricités de son Benjamin, excentricités qu'elle ne pouvait ignorer, puisque le mouchard avait accès chez elle.
J'arrivai à onze heures du matin
Ces dames étaient à prendre le thé dans la galerie, qui est l'endroit le plus frais de nos demeures itahennes.
Je pris naturellement le grand escalier. Mais des laquais le balayaient, et, pour fuir la poussière dont un nuage s'élevait devant moi, j'entrai atout hasard dans un passage que je croyais devoir correspondre avec l'autre bout de la ga-
lerie. Mais il n'aboutissait qu'à une chambre ouverte.
A des armes, à des vêtements, je vis que j'étais dans l'appartement d'un homme. Au portrait de lady Rosemonde encadré dans l'alcôve, je m'assurai que j'étais chez Malcolm. La porte d'une pièce voisine était ouverte aussi, et il s'en exhalait une odeur de camphre qui me fit tousser.
— Qui est là? dit une voix douce qui partait de cette pièce, et que je reconnus pour celle de mon espion.
Je ne répondis pas, je restai immobile. De son côté, il ne parut pas avoir bougé.
Au bout d'un moment, j'approchai de cette porte sans faire aucun bruit et je regardai.
C'était une chambre remplie de cartons et de boîtes un peu en désordre ; au milieu, une grande table toute couverte de mille objets incompréhensibles, dont je ne m'attachai pas à deviner
l'usage. A cette table, et me tournant le dos, l'inconnu était assis, absorbé dans la lecture.
J'avançai un pas, puis deux, observant avec soin de ne pas faire entendre le froufrou de mes jupes.
J'arrivai à voir, par-dessus l'épaule de l'inconnu, ce que, alternativement, il regardait et lisait.
Devant lui, sur la table, il y avait un assez beau papillon jaune et noir, enfilé dans une longue épingle et pirouettant sur lui-même d'une façon déchirante, tandis que son bourreau, insensible à ce supplice, lisait dans un livre raturé en rouge, en bleu, et couvert de notes marginales au crayon, une page dont le titre en grosses lettres me donna un éblouissement de surprise et de fureur contre moi-même. Devine ce qu'il y avait en tète de cette page :