‹ Flavie (volume 3)Chapitre 2 sur 9 · ÉCAILLE FLAVIA · texte numérisé non relu

ÉCAILLE FLAVIA

Tribu des ChélonideSy genre Chelonia.

Sibérie^ Helvétie et Dauphiné,

Le naturaliste regardait de temps en temps sa victime, la comparant avec la description de son livre; car cette Flavia, cette chrysalide dontMalcolm l'avait chargé de surveiller l'éclosiou 7iuit et jour, et d'isoler la coque, la véritable Flavia de Malcolm... c'était un papillon!

Je restai interdite d'abord; je ne comprenais pas encore ce qui m'a été expliqué depuis, mais je voyais bien que j'avais fait une énorme méprise, et, ma gaieté naturelle reprenant le dessus, je ne pus retenir un immense éclat de rire qui fit retourner brusquement le naturaliste.

— Oui-da! me dit-il avec sa familiarité rustique, c'est encore vous ! N'approchez pas de la

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table, je vous prie ! vous feriez quelque mallieur avec vos crinolines et vos pendeloques de bracelet. Allez-vous-en; nous causerons plus tard si vous voulez.

— Non pas, lui dis-je, nous allons causer tout de suite, pour la dernière fois, probablement, et ce ne sera pas long. Cachez cette pauvre bète qui souffre, je vous promets de ne pas approcher de votre table. Répondez à une seule question. Me connaissez-vous, oui ou non?

— Je ne vous connaissais pas hier matin. Hier soir, je vous ai vue rentrer à la villa D*** et j'ai appris que vous étiez la fille de M. de Ker..., qui a loué cette villa pour la saison, et qui est un fort aimable homme. Êtes- vous contente? Après?

— Après ? Rien ! Vous avez dû me croire folle, hier?

— Mais... oui! Après ça, je n'en sais rien. Vous vouliez parler entomologie ? Moi, je ne sais

parler de rien aux dames. Je ne suis pas homme du monde. J'ai dit quelque chose qui vous a déplu, je ne sais ce que c'est ; je vous en demande pardon. Est-ce fini ?

— C'est fini , je vous pardonne.

— Merci !

Je le laissai arranger son papillon et je me rendis auprès de nos Anglaises. Je n'étais plus de mauvaise humeur; je n'en voulais plus à personne; mais j'avais d'assez bonnes raisons, ce me semble, pour déclarer à lady Rosemonde que je ne serais jamais la compagne d'un naturaliste !

^—Comment ! vous croyez Malcolm naturaliste ?

— Je n'en sais rien, mais il est amateur de papillons.

— C'est vrai ; mais pas à l'état de manie.

— Ça viendra I on n'est pas collectionneur à demi. Voyez mon père! sa passion pour les oiseaux ne fait que croître et embellir ; plus on la combat, plus elle s'exalte.

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•- Cela empêche-t-il votre père d'être le meilleur des hommes et de vous gâter horriblement ? Quelle fille est plus heureuse que vous ?

— Je ne serai peut-être pas toujours heureuse, par la raison que j'ai été horriblement gâtée. Et, si j'ai été gâtée ainsi, ce n'est pas seulement parce que j'ai pour père le meilleur des hommes, mais encore parce que cet homme excellent est absorbé par une idée fixe qui Ta toujours empêché de m'étudier et de me connaître. Je pardonne de toute mon âme à ce bon père si candide, si pur, si doux, si généreux, qu'il est presque un ange. J'estime tout homme qui, en fait de passion, n'en a que d'innocentes comme la sienne. J'en peux faire mon ami, mais mon mari, jamais !

— Vous avez tort, ma chère. Une passion qui donne à l'homme cette disposition à être un ange (comme vous le dites de votre père avec raison) n'est pas seulement innocente, elle est

divine, apparemment. Admettons qu'elle le rende un peu distrait et trop tolérant peut-être dans son intérieur, ce n'est pas vous , éprise de la liberté, qui devriez vous en plaindre.

— Mais si, précisément ! Je n'aurais pas cette passion de ^berté si on ne me l'eût pas laissé prendre, et vous voyez bien que c'est cette passion-là qui m'empêche de me marier.

— Nous tournons dans un cercle vicieux, reprit lady Rosemonde. Voyous, il est donc bien décidé que Malcolm vous est odieux?

— Mariez-le avec sa cousine, et je les aimerai tous deux comme mes meilleurs amis, après vous.

— Soit , j'essayerai ! Mais encore un mot : comment avez-vous découvert cette entomologie que l'on vous cachait si bien ?

— Pourquoi me la cachait-on? Vous aidiez donc à me tromper ?

— Non ! je savais que mon fils avait essayé de vous présenter M. Villemer...

— Ah ! il s'appelle Villemer ?

— Cela vous intéresse, son nom?

— Pas du tout. Ce n'est pas un nom !

— Pardon ! c'est le nom d'un homme trèssavant dont votre père fait le plus gi'and cas, et que Malcolm aime comme son frère.

— Ah ! vous voyez donc bien les inconvénients de la science chez un homme du monde! Elle lui donne pour anfls des êtres impossibles. Vous ne me persuaderez pas que Malcolm puisse jamais faire accepter à sa femme la société d'ui homme qui ne sait pas seulement saluer et qui ne paraît pas faire la moindre distinction entre une lady et une blanchisseuse.

— Vous l'avez donc vu, ce pauvre M. Villemer? dit en riant lady Rosemonde.

— Oui; c'est un affreux cloporte qui se placera entre Malcolm et sa femme, si vous n'y faites pas attention.

— Je ne crois pas. Ce cloporte n'a nulle envie

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de se placer ailleurs que dans les bois, dans les rochers et dans les prairies, où s'enferme et se répand tour à tour son existence nomade. Vous l'avez rencontré à la Chartreuse. Malcolm voulait attirer votre attention sur lui. C'était un prétexte qu'il cherchait pour vous le présenter et vous réconcilier avec l'histoire naturelle; mais vous vous êtes si vivement prononcée sur le compte des savants et des amateurs, qu'il a gardé le silence. Le pauvre enfant était prêt à renoncer à des études qui l'amusent et ne l'absorbent pas.

— Je les lui rends de toute mon âme ! Miss Ann, je l'ai remarqué, adore les papillons. Elle l'aidera à en attraper, et moi... je continuerai à être le oaDillon qui ne se laisse pas prendre.

2 mai.

Je t'ai quittée hier un peu brusquement. J'étais en retard pour m'habiller, et j'étais attendue aux Caséines. Je vais reprendre mon récit où je l'ai laissé.

Mais j'abrégerai les conversations, car tu peux bien te représenter, d'après le caractère raisonnable et tolérant delady Rosemonde, qu'elle

me fait tous les sermons aimables que tu me fe« rais à sa place, et que tu ne m'épargnes pas dans tes lettres. Ce qu'il y a de certain, c'est que ni elle ni toi ne me ferez épouser un savant ; un être qui méprise sa femme ignorante et ne la prend pas plus au sérieux qu'un petit enfant ; qui lui laisse tout le soin, toute la peine, tout l'ennui et tous les dangers de la responsabilité domestique. C'est ainsi que mon père me traite, et j'y ai gagné de savoir tenir un salon ; mais cela ne m'amuse pas toujours et prend tant de temps qu'il m'en reste à peine assez pour m'habiller et réfléchir. Comment aurais-je celui d'élever des marmots, s'il me fallait continuer à être à la fois l'honame et la femme de la maison ?

Non, non ! tu vas voir comme je suis raisonnable ! Ce qu'il me faut, à moi, c'est bien moins un mariage d'inclination qu'un mariage de convenance. Cest un mari qui soit réellement un homme du grand monde, un haut fonctionnaire,

tour à tour ambassadeur et ministre, et dont la ' position ait beaucoup à profiter de ma manière d'être, à savoir mon usage, nlon esprit de conversation (babil, si tu veux, mais babil précieux a l'occasion) ; mes toilettes, vanités qui jetr«^x un grand prestige sur la beauté d'une femme influente ; mes petites séductions puériles, qui sont un grand moyen de crédit ; enfin mon aptitude à me créer des relations, et tous ces défauts qui dans un certain milieu sont des qualités essentielles. Tu verras que j'ai très-bien fait de laisser Malcolm à ses insectes et à sa mésange, qu'il épousera, j'en suis certaine maintenant, car il ne hait pas non plus les petits oiseaux, et j'ai découvert, à de certains envois mystérieux, qu'il y avait entre mon père et lui échange de curiosités intéressantes : œufs de pies et œufs d'insectes, cadavres d'étourneaux et cadavres de hannetons. Les petits cadavres entretiennent l'amitié.

. Mais j'oublie que tu attends la suite de mon histoire. Voici :

Je quittai lady Rosemonde sans m'être laissé persuader qu'un naturaliste fut un homme, et, dès le lendemain, j'avais complètement oublié l'existence de M. Hubert ou Robert, car je n'avais pas même retenu son nom, quand je vis mon père dans une grande perplexité. Croyant que je voulais absolument partir, il ne pouvait plus me cacher un notable accroissement dans sa collection, et il était dans une terrible disette de caisses propres à des emballages. J'arrivai juste à point pour le rassurer et pour lui dire que je n'avais plus de raisons pour le hâter de partir. Je vis que je lui rendais la vie !

— Puisque vous êtes gentille, me dit-il, je vais vous faire une proposition que je vous supplie de ne pas prendre de travers. Vous avez vu ici un homme un peu bizarre que je vous ai donné pour un marchand colporteur et qui n'est

autre qu'un savant de premier ordre, un homme de génie, encore sans nom et sans fortune, ce qui ne prouve rien contre lui, bien au contraire. Je serais très-heureux de lui procurer quelques ressources sans blesser sa délicatesse, qui est excessive, et en même temps j'aurais beaucoup plus d'heures à vous donner si j'étais aidé dans mon rangement par un homme qui possède à fond toutes les branches de l'histoire naturelle; j'ai doue pensé à confier mon classement et mon catalogue à M. Villemer, c'est son nom ; un drôle de corps, j'en conviens. Soit caractère, soit ignorance des usages, il est d'une franchise et d'un sans-façon inouïs. Mais, comme il a, en somme, de l'esprit et des intentions excellentes en toutes choses, une grande pureté de mœurs et le vrai sentiment des convenances morales,ie ne crains pas qu'il vous offense jamais, et je suis même certain qu'il vous amusera et vous interes quelqueiois.

— Ah 1 ciel ! m'écriai-je, mon cher père ! vous voulez me convertir à l'histoire naturelle 1

— Point! point! reprit mon père; vous ne récouterez qu'autant qu'il vous plaira, et, si nous vous ennuyons en causant ensemble;, vous nous ferez taire. Vous savez comm3 je suis obéissant. D'ailleurs, vous ne le verrez pas du tout, lui, si sa figure vous déplaît. Tout ce que je vous demande, c'est de ne pas le prendre pour un brigand si vous l'apercevez, la nuit, faire la chasse aux noctuelles, sur certaines fleurs que ces insectes préfèrent et qui se trouvent dans le jardin. D'autres fois, vous le verrez égrener les cailloux ou fouiller les eaux dormantes. Tout l'intéresse et le passionne, excepté les belles dames et les beaux chiffons. Vous n'avez donc pas à craindre qu'il vous importune jamais de ses discours ou seulement de ses regards. Il est presque certain qu'il ne vous verra pas si vous ne lui adressez pas la parole.

Je vis que mon pauvre papa mourait d'envie d'avoir son savant à domicile, et, comme, en fin compte, je n'avais plus aucun motif de dépit contre ce bonhomme, je l'autorisai à lui offrir la table, le logement et tel traitement qu'il lui plairait de fixer.

Deux heures après, le savant était installé chez nous, tant mon père grillait de l'avoir sous la main à tout moment. Je le vis arriver dans la cour avec sa mule et ses ballots, et il ne fut pas question de me le présenter. Il travailla jusqu'au dîner avec mon père; je m'attendais à le voir à ce moment-là et j'avais fait mettre son couvert; mais papa me dit qu'il ne désirait pas du tout manger avec nous et qu'on le ferait servir dans sa chambre.

J'aurais dû accepter l'arrangement ; mais, d'une part mon bon cœur, de l'autre une certaine envie de m'amuser du personnage, me firent insister. Mon père alla le chercher et revint

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sans lui. Il avait refusé, prétendant qu'il ne savait que dire à une belle dame, et que, d'ailleurs, un beau dîner, comme devait être le nôtre, prenait trop de temps. Il se savait ennuyeux, malappris; il croyait s'être aperçu de mon antipathie, etc.

Je fus piquée de ce refus, et, prenant le bras de mon père, je le priai de me conduire en personne auprès de son ours.

Il fut très-intimidé de ma visite et balbutia des excuses.

Il n'avait pas faim, il avait mangé ; il promit cependant de venir prendre le café avec nous si nous voulions bien le faire avertir. Je n'y manquai pas, et, quand il arriva, très-hésitant, je le pris par le bras en riant et le fis asseoir à table entre mon père et moi. Mon pauvre père était si reconnaissant, qu'il ne savait que faire et que dire pour me remercier.

Dans tout ceci, je fus très-imprudente, je

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l'avoue. Mais pouvais-je me méfier d'un homme qui m'était présenté par mon père comme inaccessible à toute séduction ?

Je fus donc charmante avec lui, pleine de prévenances, et si polie, qu'il fut bien forcé de l'être lui-même; ce qui, du reste, me parut lui coûter fort peu, du moment qu'il reconnut que je n'étais pas folle, comme il se l'était imaginé. Son embarras ne fut pas de longue durée : c'était de la méfiance plutôt que de la timidité. Quand il vit que je ne me moquais pas de lui, il prit même une certaine aisance qui dénote une distinction naturelle. Je le regardais avec étonnement se transformer de minute en minute. J'étais frappée aussi du changement de sa personne et un peu touchée du soin qu'il avait pris de se faire raser et coiffer par le valet de chambre de mon père avant de se présenter devant moi. Débarrassé de sa longue barbe , il était fort propre ; tout en noir, avec des habits trop larges et hors de

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mode, qui, en somme, lui vont probablement mieux que s'il s'était mis dans les mains d'un tailleur civilisé. Avec cette mise qui n'est pa» de son âge, ses cheveux encore trop longs, mais fort beaux, et l'expression de sa physionomie qui a trente ans de plus que ses traits, il a l'air d'un jeune homme qui a pris par mégarde les habits de son grand-père, médecin ou magistrat sous le Directoire ; ou plutôt, il a l'air d'un portrait de ce temps-là, qui s'est détaché de la muraille, car il n'a pas d'âge. On ne sait pas l'âge qu'il a; c'est un jeune homme sans jeunesse, ou un homme mùr dont la jeunesse a été calme comme l'enfance. Il y a en lui un mélange de gravité et d'ingénuité qui n'est pas sans grâce. Je n'ai jamais vu un œil si pur et si tranquille. La fatigue et le hâle n'ont pas eu de prise sur sa peau fine et d'une blancheur jaune uniforme. Enfin, chose rare, et à laquelle s'exposent peu de nos beaux, il a pu sacrifier sa barbe et y gagner*

Le café se prolongea. Nous étions sur une magnifique terrasse d'où l'on domine un site trèsvaste. Le soleil se couchait derrière une masse d'arbres en fleur qui en adoucissait l'éclat, comme eût fait un rideau de mousseline blanc et rose. Le jardin sentait comme un bouquet que l'on aurait eu à la ceinture. Tu sais, je ne suis pas pour la description. Pourtant j'aime la nature quand elle est parée et parfumée, et le printemps me plaît parce qu'il a un air de fête et de gala.

Comme je regardais, en me livrant à une velléité de métaphore intérieure, la sérénité du ciel reflétée en quelque sorte sur la figure de cet homme qui m'avait été odieux la veille, et qui maintenant se présentait à moi comme le plus inoffensîf des êtres, il me regarda à son tour, et Ton eût dit qu'il me voyait pour la première fois. Il se fit dans ses yeux je ne sais quelle clarté riante, et il dit sans le moindre embarras à mon père :

— Eh bien, monsieur de Ker..., je vous fais mon compliment de votre fille ; je ne la croyais pas si belle- que cela. Elle vous ressemble, et j'ai dans l'idée maintenant qu'elle est aussi bonne que vous.

Je suis fort habituée aux compliments, et tous me font rire. Je ne sais pourquoi, tout en riant de celui-là avec mon père, je sentis que je rougissais. C'est toujours un certain plaisir intérieur, vainement combattu, qui fait rougir les jeunes filles. Moi, vieille fille, je ne rougis plus, j'aime la louange que je devine et je ne m'en trouble pas. D'oii vient que celle-ci, toute rustique et à bout portant, me causa quelque émotion ? Je ne sais pas ; peut-être parce que c'est la première louange bien sincère que j'ai entendue.

Je ne sais pas non plus pourquoi je l'en remerciai comme d'une preuve de sympathie. Je fus entraînée involontairement à me confier à l'affection de cet être qui me faisait l'effet de

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n'avoir ni âge ni sexe. Un paysan, un prêtre, un savant ne se présentent pas à mon esprit comme des hommes dont j'ai à me garantir et à m'occuper.

l'avais tort. Mon père s'étant levé de table le premier, je restais là par nonchalance, et je pensais à la robe que je mettrais le lendemain pour aller à Florence, quand je retrouvai les yeux de notre convive attachés sur moi avec une persistance inquiétante. Je pensai ne devoir pas me soustraire trop vite a son examen. « Si c'est un sauvage qui se livre à toutes ses impressions, pensai-je, j'aime mieux le savoir tout de suite, afin de le rembarrer une bonne fois, ou de l'exclure de mon intimité dès le principe. » Je le regardai à mon tour, sans lui faire baisser les yeux. Je pris sur moi de lui demander ce qu'il étudiait dans ma figure. Il m'entendit à demi, se frotta les mains sans rien dire ; puis il se leva assez brusquement, comme s'il eût été

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pris d'un grand trouble, et me demanda lapermission de se retirer, ce qu'il fit sans attendre ma réponse.

Je me sentis mal à l'aise de ce qui venait de se passer, et incertaine de ce que j'avais à faire pour me préserver des pensées d'un être si spontané et si ingénu, sans avoir l'air de m'en être aperçue et sans contrarier mon père. Devais-je dire à ce dernier que son savant ne me paraissait pas aussi indifférent et aussi incapable de me voir qu'il l'avait avancé ? Mon père est quelquefois si railleur quand il me suppose présomptueuse, que je n'osai pas.

Le lendemain matin, je vis apparaître le savant à déjeuner. Cette fois, il venait sans embarras et avec le même regard clair et direct qui m'avait semblé au moins bizarre la veille. Je me bornai aie saluer et à être polie. Je ne lui adressai pas la parole une seule fois pendant le repas, et je ne levai pas une seule fois les yeux sur lui.

Je reconnus alors qu'il n'était pas stupide et comprenait fort bien sa sottise, car il ne fit rien pour me tirer de mon mutisme et de ma iroideur. Le dîner se passa de même. Il causa avec mon père de toute autre chose que de science. Sans en avoir l'air, je l'écoutai pour me former une opinion définitive sur son compte.

Je ne fus pas longue à reconnaître que c'était là un homme du plus grand mérite. 11 y a de l'élévation dans toutes ses idées, et il semble aussi au courant de la politique, de la littérature et des arts, enfin de tout ce qui constitue l'histoire des hommes, qu'il peut l'être de tout ce qui concerne l'histoire des animaux et des choses inanimées. Il s'exprime avec une clarté qu'on peut dire éblouissante et avec une simplicité du meilleur goût. Toutes ses idées m'ont paru neuves, et même j'ai remarqué que, quand il lui venait une pointe de vraie gaieté, il avait beaucoup d'esprit : de l'esprit de bon aloi, qui n'est pas dans les

mots, mais dans la tournure originale de sa pensée.

Comme mon silence devenait affecté, j'y renonçai le jour suivant. Que m'importait, après tout, que ce sage de l'antiquité devînt amoureux de moi? C'est son affaire, il me semble, et, s'il s'oublie jusqu'à me le faire trop comprendre, il sera toujours temps de le remettre à sa place Il a trop d'esprit pour ne pas entendre à demimot qu'il ne peut être pour moi que ce qu'il est, un savant : c'est tout dire.

Je me remis donc à causer comme si de rien n'était. Mon père m'en félicita.

— Vous ne nous avez dit mot hier, ma chère fille; étiez-vous souffrante?

Je n'osai pas dire que non. Je l'aurais dû pourtant. En mettant mon mutisme sur le compte d'une migraine, je détruisais tout le bon effet que j'avais pu en obtenir.

— A la bonne heure ! reprit mon père; je craignais que vous ne fussiez mécontente de nous.

Il me semble pourtant bien que nous nous sommes abstenus de dire un mot grec ou latin, n'est-ce pas, Émilius?

— Émilius! repris-je en riant : en voilà pourtant du latin ! Pourquoi ne pas dire à M. Villemer Emile tout bonnement, si c'est là son prénom? Est-ce qu'il est venu au monde tout savant, avec cette terminp.ison en wsqui caractérise...?

— Les animaux de mon espèce? dit le savant en riant aussi et d'assez bonne grâce. Il est certain que cette manie que nous avons de changer la rime des noms propres peut donner lieu à d'étranges méprises !

Je crus comprendre qu'il savait enfin mon nom de baptême et qu'il riait en lui-même du quiproqud^rossier dans lequel je m'étais empêtrée pendant quelques jours. Je fus honteuse que cela se fût découvert; j'espérais qu'il aurait tout oublié, et je vis que le personnage n'est pas si distrait qu'il s'en pique.

Mon père l'est bien réellement, lui, et il ne fit aucune attention à l'explication qui résulta des paroles de son Émilius. J'essayai de dire à celui-ci que j'étais un peu toquée et que j'avais voulu me divertir de son air préoccupé avant de savoir à quel homme sérieux et recommandable j'avais affaire.

— Ne vous défendez pas d'une méprise ingénue et plaisante, répondit-il avec une grande douceur. Vous avez certainement trouvé une note que j'ai vainement cherchée etqueMalcoIm m'avait remise en partant. Je ne me rappelle pas ce qui était écrit dessus, bien au juste; j'ai suivi ses instructions orales quant à cette pauvre petite Flavia à laquelle il tenait d'une manière extraordinaire et qu'il me suppliait, puisque je m'arrêtais dans les environs de sa demeureet que je lui destinais cet indindu, de ne pas laisser éclore au hasard.

Je tirai le petit papier de ma poche, et il le relut en riant.

— En effet, dit-il, la Flavie de Malcohn ! ce serait un peulesle. J'aurais donc supposé...? et puis le motisol... isoler... surveiller nuit et jour...? Pourtant cet abrégé de coque eût dû vous faire ou ' vrir les yeux. Comment donc le traduisiez-vous?

— Coquette. Aussi j'étais furieuse!

— Je l'ai bien vu ! vous ne saviez donc pas qu'avant d'être papillon, Flavia ne pouvait être que chenille, et que, pour se mettre en chrysalide, elle avait dû se filer, se construire ou se choisir une demeure? C'est assez improprement que Malcolm s'est servi du mot coque pour Flavia ; il aût mieux valu écrire nid. Les larves ont beaucoup de procédés différents dans leur industrie : les unes se filent un hamac fermé qu'elles suspendent ou cousent solidement à une branche, à une écorce; les autres....

— Bien, bien, vous m'expliquerez cela une autre fois! Il me suffit, pour aujoud*hui, de savoir que la bête dont j'ai l'honneur d'être

l'homonyme a beaucoup plus de bon sens que moi.

— Je ne vous dirai pas le contraire. Les animaux ont Vïnstinct qui est le suprême bon sens refusé à l'homme. Tout ce qu'ils font est soumis à une logique infaillible qui est une des conditions matérielles de l'existence.

— Ainsi l'animal le plus obtus est mieux doué que la femme la plus spirituelle?

— Et que l'homme le plus studieux ! Oui, sous ce rapport-là ! La femme et l'homme ont, pour se dédommager, l'imagination qui est le contraire du raisonnement ; et même tout ce que l'on appelle raison chez ces deux êtres est folie, si on ne considère l'existence que comme une chose toute physique ; car le papillon sait beaucoup mieux que l'homme choisir sa nourriture et son climat, e,\ sa femelle sait beaucoup mieux cacher et préserver ses œufs que la femme ne sait emmaillotter ses enfants. Mais que cela ne vous

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