FRAGMENT
2 mai.
Ainsi que je vous l'ai écrit, elle est éclose,
on ne peut pas mieux, et je l'ai préparée avec un soin tout particulier.
Cela me fait penser à vous dire que vous manquez d'épingles n°' 5 et 6, et que vous ferez bien d'en apporter. J'en manque aussi.
J'ai chassé aujourd'hui et hier au soir à votre
intention. Depuis huit jours, j'en étais empêché par le catalogue de M. K..., à qui je n'ai pas voulu refuser ce service. Et puis il 'allait bien gagner quelques sous pour continuer mon voyaç:e.
Je vais vous dire le résultat de ma chasse :
En fait de Sésïes en chrys., dans les bois et dans les écorces.
Ophioniformis et Rhhigiœfonnis, très-rares.
Brosiformis , introuvable; pourtant, il fait plus chaud ici qu'à Rome.
Zygœcides, au vol, une primeur.
Medicaginis : la variété Stœchadis, fa même qu'en Piémont.
Belle trouvaille, la Chelonia simplonlca , ie crois, à l'état de larve.
Lasiocampa lineosa , éclosion d"hier. Je ne vous les décris pas, vous les verrez. Je ne m'attendais guère à les trouver ici; mais que ne trouve-t-on pas !
J'ai fait la re^Tie de mes boîtes. J'ai retrouvé
avec plaisir VAnarta cora. J'avais pris cela, l'an passé, dans les environs de Kasan. C'est trèsabîmé, mais très-précieux quand même.
Je n'ai pu remettre la main sur un individu (même pays) plus rare encore, que je vous destinais : Anthophila purpurea var. Rosina. Il faut qu'il soit tombé en poussière impalpable durant le voyage... Pour m'en consoler, j'ai fait, à votre profit, un échange avec le cabinet de Florence. J'ai donné un magnifique sphinx Osiris pour une paire de petites Arctia luctuosa, que je n'ai encore vues qu'en Sicile. Ça vous épargnera le voyage.
Je sais que vous ne vous occupez qu'accidentellement des reptiles; pourtant, je regrette beaucoup de n'avoir pu m'emparer d'une superbe couleu\Te qui était enroulée à un myrte et que j'allais saisir quand une société de flâneurs me la fit perdre. J'en ai eu un accès de colère , et , pour un peu , j'aurais battu ces gens-là !
i38 FLAVIE
Voilà, mon aimable ami, tout ce qui peut vous intéresser ici. Je ne parle pas de votre mère et de vos amis, qui écrivent probablement plus que moi.
Quant à moi, cher Malcolm,je suis le plus heureux des hommes, j'ai la foi ! J'arriverai, j'arriverai, n'en doutez pas. Je saisirai ce grand mystère !
Je ne dis rien contre les branches de la science qui m'ont absorbé jusqu'à présent ; tout chemin conduit à Rome. Je ne dis rien contre Fanatomie. Il faut commencer par là ; mais celui qui s'y arrête, se dissèque lui-même et fait de son cerveau une boîte ^dde. C'est sur l'être vivant qu'il faut observer les phénomènes de la vie.
Nous causerons de tout cela si vous arrivez bientôt, comme je l'espère.
Je suis fort content, bien logé , bien nourri, bien accueilli ; des hôtes fort aimables ; M. de
K..., un peu étroit dans ses idées de classification; sa fille, très-bonne personne. Elle m'a fait entendre que vos parents songeaient à vous marier ensemble. Est-ce vrai? Vous aurez bien de la peine à lui faire aimer la nature ; ce n'est pas là son aptitude ; mais elle a beaucoup de gaieté.
Malgré le plaisir que j'aurais à vous retrouver, je ne pourrai peut-être pas vous attendre plus de huit jours. J'ai impatience de voir une opération que D*** doit faire à Milan et à laquelle il m'invite. J'y serai dans les premiers jours du mois prochain.
Si je ne vous revois pas ici, écrivez-moi et donnez vos conmiissions à votre fidèle ami
Émilius Villemer.
13 mai.
Ma chère enfant, il était écrit que je te ferais beaucoup rire et que je serais deux fois stupide.
Ce matin, entendant crier mon petit chien, je l'ai cru enfermé dans la bibliothèque, et j'ai trouvé là M. Émilius, armé d'une grosse loupe braquée sur l'œil de Jemmy. La pauvre bête criait d'ennui et de peur ; j'ai cru que ce diable
d'homme lui faisait du mal ; je me suis fâchée.
— Disséquez les bêtes mortes, lui ai-je dit en reprenant mon chien au risque d'une nouvelle bataille avec ce sauvage; laissez les vivantes en paix !
11 m'a juré qu'il serait désolé de faire le moindre mal à mon « petit ami, » et, tout de suite, il m'a demandé une grâce qui le rendrait le plus heureux des hommes.
Devine quelle faveur insigne il réclamait et qui me faisait une peur affreuse. Je craignais de voir se renouveler la scène ridicule de l'autre jour ; mais j'avais bien tort. 11 ne s'agissait que de laisser examiner mes yeux en plein soleil à la loupe !
Quelle chose agréable ! J'y consentis pour un instant , j'étais curieuse de voir à qui en avait cet original.
— Ah ! s'écria-t-il avec transport, en faisant son examen, comme vous êtes myope ! et le bel
PLAVIE 143
œil ! quelle limpidité ! c'est un diamant de la plus belle eau! Que n'ètes-vous une pauvre mendiante ! je vous ferais rester là une heure...
— Jusqu'à ce que votre soleil et votre loupe m'eussent rendue aveugle ?
— Bah! les victimes de la science!,.. Il en faut ! mais vous ne voulez pas en être ? Je comprends ça. Merci! Votre œil est des plus instructifs.
Pressé de questions qu'il éludait toujours, il me répondit enfin que le phénomène de la vision était l'objet de ses anxiétés. 11 paraît que cette chose si simple n'a jamais été expliquée et ne le sera peut-être jamais. Quant à lui, il y aspire quand même ; il a déjà découvert je ns sais quoi de merveilleux dont les plus grands oculistes ne se doutent pas.
11 me parla de cristallin, d'angles d'incidence, de miroirs, de double réfraction lumineuse...
Probablement, cette fois-ci, je te rapporte les
plus grandes bêtises du monde qu'il n'a pas dites, et que j'arrange comme une omelette de ma façon. Probablement aussi , il s'exprima aussi clairement que de coutume, mais je n'écoutais pas. J'avais de l'humeur de m'être tant
apitoyée sur le sort d'un homme qui en a si jieu Bésoihyét qui n'a vu en moi qu'une seule chose,* c'est que j'ai la vue courte et la pupille transparente.
MÂLCOLM À SA MÈRE
15 mai.
Ma bonne, chère et meilleure amie, je reviens décidément. Pourquoi laisser partir cette pauvre Ann? Qui sait, mon Dieu? Je suis décidé à me marier, et, puisque vous aviez rêvé ce mariagelà, pourquoi y renoncez-vous ?
J'ai eu un accès de folie que vous avez pris trop au sérieux ; mais, puisque, grâce au ciel,
mademoiselle de K... ne s'en doute pas, qu'il me soit permis de guérir et de l'oublier.
Voilà trois lettres où vous me dites d'abord qu'en ce qui la concerne je ne dois pas avoir beaucoup d'espérance; puis, que vous n'avez guère d'espérance ; enfin, que nous ne devons presque plus avoir d'espérance.
Excellente mère, je comprends très-bien maintenant que je n'aurais jamais dû en avoir. Comprenez, à votre tour, que je n'ai pas beaucoup de regrets, et même que je n'en ai presque plus. r Cette^fille charmante m'avait ébloui comme tant d>utreSj qui se sont consolés de ne l^oir. pas fixée. Ce qui me plaisait le plus en elle, à Rome, c'est que je m'étais imaginé trouver dans son caractère et dans ses goûts du rapport avec les vôtres. Active, courageuse, gaie, aimant les voyages et le monde, l'éclat et la simplicité ; iJ n'y avait pas jusqu'à l'imprudence de sa tenue el de sa conduite qui ne me semblassent, par
moments, un charme de plus et la preuve d'une âme droite et généreuse.
Mais combien je m'étais trompé, et comme lie m'est apparue sous un autre jour dès que lous avons vécu près d'elle dans une sorte d'intimité ! Tout ce que vous faites naturellement et par véritable besoin ou amour de la chose, elle le fait par affectation et uniquement pour qu'on sache qu'elle le fait. Vous aimez les chevaux vifs et les dangers : elle affronte tous les dangers et tous les chevaux ; mais bien plus que la pauvre marquise G***, dont elle se moque et qui, en somme, ne fait la brave que pour éblouir son imbécile de mari, mademoiselle de K... est poltronne et ne pose l'audace que pouréblouirlûiit ^^Jenionde.
Et il en est de tout ainsi, car elle n'aime rien qu'elle-même. Elle affecte de mépriser la petite musique et ne comprend rien à la grande. Elle Critique tout à tort et à travers pour se donner
l'air de tout savoir, et qu'est-ce qu'elle sait? J'aime mieux l'ignorance ingénue et avouée de mes petites cousines.
Dans d'autres moments, il est vrai, elle pose l'ignorance aussi pour faire l'enfant, et c'est à propos de choses qu'elle sait peut-être un peu trop.
Enfin, que vous dirai-je?tout en elle me charmait à Rome ; tout m'a déplu à Florence. C'est probablement parce qu'elle a gardé à sa suite le marquis, qu'elle aurait dû éloigner. J'ai cru à Rome qu'elle ne l'aimait pas, qu'elle était loyale, et qu'elle le poussait franchement à épouser la signora Betta
D'où \'ient qu'aussitôt après le mariage, cette princesse l'a souffert à sa cour et retenu par mille mauvaises agaceries , sachant fort bien que sa femme en souffrait ? Je ne suis pas un rigoriste, je me le suis bien prouvé à moi-même en m'éprenant si \1vement d'une personne si
entourée' ; mais je ne pardonne pas à une femme d'être méchante^ et j'ai cm voir qu'elle l'était. Si je me trompe, tant mieux pour elle; mais, si j'ai raison, par hasard, tant mieux pour moi de m'en être avisé à temps.
Donc, quand même vous ne m'eussiez pas fait partir, je me serais éloigné d'elle après cette promenade à la Chartreuse, où, pour la première fois, j'ai pu l'entendre parler pour moi seul. Elle a dit là, pendant un quart d'heure, autant de paradoxes maniérés et de non-sens
révoltants qu'il s'est écoulé de minutes. C'est plus que mon amour n'a pu en digérer.
Consolez-vous donc, chère bonne mère, je reviens lieto et lepido. Je me hâte, parce que je veux retrouver là-bas mon ami Émilius que je vous présenterai, qu'il le veuille ou non, et qui, tout en me disant que FI. est une bonne personne (aimez-vous ce mot-là?), n'a pas l'air d'approuver beaucoup un mariage entre elle et
moi Mais oh mademoiselle de K... a-t-elle pris cela? Je ne crois pas lui avoir donné le droit de m'attacher à sa boutonnière entre le ruban du marquis et celui de l'abbé.
Au revoir, dans deux jours
Dites aux petites que je leur apporte des fleurs séchées, cueillies sur les plus hauts rochers de l'Apennin. Vous me dites qu'elles attrapent, à mon intention, tous les papillons du jardin. Eh bien, si par hasard il y en a un qui ait ses quatre ailes, ce sera déjà un bon point,
Votre fils qui vous adore.
Malcolm.
22 mai.
Ma chère, voilà lady Rosemonde partie tout d'un coup, avec son fils et ses nièces. Il y a un peu d'aigreur entre nous. Cela devait arriver.
En somme, c'est la mère qui a eu tort et mon 9 r^'^'^^^ père aussi, de se faire des ouvertures sans ré- \ fléchir àJ'iaYiaisemblance du succès. J
Mon père, certainement, grille de me voir
mariée; je comprends ça. Mais lady Rosemonde ne devait pas être si pressée de marier son enfant, et surtout de me parler de lui. Le ieune homme s'en est douté, et, dès lors, il est devenu exigeant avec moi comme un mari ; et puis il a eu du dépit, et il est revenu la tète haute, les pieds en dehors, fier comme un maître de danse, et croyant se moquer de moi.
Je me suis amusée à vouloir, pour toute vengeance, le marier avec sa cousine; il m'a dit qu'il n'avait pas besoin de moi pour cela; sur quoi, je l'ai traité de babij. Tout cela dans les termes les plus exquis et avec les .plus caressants sourires ; mais c'était là le fond des arguments, très-transparents pour tout le monde; si bien que lady*** a reçu, à temps, une lettre qui l'a fait partir pour Venise avec toute sa couvée.
Selon sa coutume, mon père n'y a vu que du feu; ce départ inattendu de nos voisins est tombé sur lui comme une cheminée du haut
d'un toit, et^ dans son trouble, il a fait l'énormité de mettre l'étiquette de syJvia subalpina au bec- fin des roseaux. Émilius a pensé en faire une maladie, non pas de notre drame domestique, mais de la distraction de mon père.
Nous voici donc réduits, en tant qu'intimité, à la société du savant; je ne compte pas pour une société celle du dehors. Je m'étais habituée à regarder lady Rosemonde comme une personne de ma famille. Il faut donc que je la remplace par cet excellent homme qui est devenu notre hôte ?
Pourquoi pas? il y a en lui quelque chose de grave qui sent l'homme mûr et le père. C'est peut-être à cause de cet état singulier de l'àme, tendue et ravie dans les problèmes qui font qu'à trente-cinq ans il est aussi étranger à la pensée de l'amour qu'un centenaire. Il y a cela de bon dans la situation avec lui, que je ne peux pas être
piquée de son indifférence, vu qu'aucune femme au monde ne pourrait en troubler l'auguste sérénité. Il est encore ici pour trois jours ; après quoi, il va à Milan; mais j'espère l'y faire renoncer. Il plaît à mon père, et il me désennuie de temps en temps. Il a de l'amitié pour moi, et, comme c'est un homme aussi dépourvu de volonté dans ses actions qu'il en porte dans ses idées, je compte qu'il me laissera changer ses projets.
Nous avons eu aujourd'hui une sorte d'explication à propos de Malcolm. Il paraît que, sans en avoir conscience, le bonhomme a fait aussi son petit cancan dans cette grande affaire. Il a, je crois, fait savoir à ce bel Écossais que j'étais instruite de ses prétentions. Il paraît aussi que c'est moi qui ai dit cela au bonhomme. Je ne m'en souviens pas. Je l'ai grondé de s'en être souvenu et de l'avoir répété.
Sais-tu comment il s'est justifié?
/ — Mon Dieu, ma chère, a-t-il dit ingénument, ^ vous avez du dépit contre le bon Malcolm, et vous ne savez à qui vous en prendre. Vous avez le tort de croire que vous rendez tous les hommes plus amoureux de vous qu'ils ne le sont réellement. Vous avez une très-haute idée de vous-même. Certainement, vous n'avez pas tort : vous êtes très-bien, jeune, riche, aimable. Mais enfin les hommes qui ont mis tant soit peu le nez dans le grand et sublime manuscrit de la nature, comparent les choses de votre monde à des feuillets si mal imprimés, qu'on n'y peut plus lire la signature de Dieu. Croyez-vous donc que ce soit une si grosse affaire que d'être une jolie fille? La plus petite fleur des champs se tient aussi droite et aussi fière auprès de son ruisseau que vous devant votre miroir. Qu'estce que ça fait aux oiseaux des bois que vous ayez une belle dot? Us n'en seront pas plus pauvres ni plus riches. Les grains n'en pousse ron
pas plus vite, el les mouches n'en voleront pas moins. Croyez-vous que, quand vous foulez les herbes des prés, les criquets et les sauterelles se soucient de vos petits pieds et de vos bas de soie? Ils sont aussi bien chaussés que vous et leur jambe est aussi bien faite !
Tu vois bien que je ne peux pas laisser partir un originià qui me dit des choses si divertissantes !
iJj mai.
11 est parti et il ne reviendra pas.
Eh bien, nous irons le trouver ; car il n'est plus temps de se le dissimuler : je Taimel
Milan, 5 juin 185...
Trouve-moi folle! Oui, je le suis, ou bien c'est le contraire. C'est peut-être la raison qui me vient, tandis que mon état antérieur n'a été qu'une longue divagation. Je voyais faux; à présent, il me semble que je suis dans le vrai absolu. P3ut-être suis-je dans l'impossible quant aux choses de ce monde.
Qu'importe ! J'ai bien assez pensé à la vérité depuis que j'existe! j'ai bien assez calculé les chances de mon bonheur, de ma liberté, de mon Dlaisir, de ma vanité ou de mon ambition ! Tout Cola s'est envolé comme un rêve. Je suis absorbée par une idée fixe, et ce n'est plus à moi que je pense, c'est à quelqu'un qui tient ma vie, mon repos et mon orgueil sous ses pieds.
Oh! l'étrange chose! Qui eût cru cela, que j'aimerais ainsi et que je ne serais pas aimée?
Car il ne m'aime pas, il mo l'a dit, et, au lieu de me devenir odieux, il se fait aimer davantage par sa franchise et sa douceur.
C'est qu'il est bon, lui ! d'une bonté d'ange : pas de reproche, pas d'amertume... Il ne m'aime pas, voilà tout.
Et il a raison, je le sens bien. S'il eût cédé à une passion qu'il ne peut regarder que comme un caprice, je l'admirerais moins, j'aurais moins d'estime et d'enthousiasme pour son caractère.
Nous sommes venus ici, mon père sans savoir pourquoi, comme tu peux bien le penser. Nous avons trouvé Villemer faisant ses préparatifs de départ pour l'Allemagne, où l'appellent je ne sais quelles recherches. Ce qui me charme, c'est que je ne sais et ne comprends pas un mot de ces choses abstraites qui le gouvernent et le passionnent.
Les savants qui viennent voir mon père ici et que j'écoute maintenant, parce qu'ils arrivent toujours à parler de lui, ne sont pas d'accord sur l'importance et le sérieux de ses découvertes. Les uns disent que c'est un génie qui transforme toutes les méthodes; les autres, que c'est un enthousiaste qui cherche la pierre philosophale.
Donc, c'est un grand' homme ou un fou. Et cela m'est égal, à moi ! Tous Taiment, l'admirent ou le plaignent. Moi, je ne me moque pas de ce qu'il cherche. J'en suis effrayée! lime semble aimer un homme qui s'est adonné à la
magie et qui finira par voir las anges ou les démons. C'est peut-être là une des causes les plus irritantes de mon amour. Il me plaît de le disputer à rinconnu, à une puissance occulte qui, vérité ou fiction, est une rivale que je ne peux ni dédaigner ni haïr.
Ce qui dégoûte d'un homme quand on est fière, c'est de le voir vous préférer une laide ou une sotte.
J'aurais peut-être épousé le marquis, si je ne l'eusse vu hésiter entre moi et une bête. Je n'aurais pas si vite congédié Malcolm, si je n'eusse va le papillon de ses rêves. J'aurais pu me figurer que c'était le phénix fabuleux, le sca rabée d'or ou le cheval de l'Apocalypse. Émihus a failli tomber bien bas dans mon estime quand il m'a parlé de rétine et de cornée; mais il a mêlé à cela je ne sais quels mots qui m'ont semblé cabalistiques. Il y avait du soleil, des spectres, des diamants, des rayons dans ses paroles»
et j'ai cru le voir aux prises avec des légions d'esprits lumineux logés dans les nuances fugitives de l'arc-en-ciel.
Non! je ne voudrais pas savoir ce qu'il cherche, le charme serait détruit ! Je ne veux jamais qu'on me le traduise en termes vulgaires.
En arrivant ici, nous n'avons pu le voir. Je tourmentais mon père, qui le cherchait partout sans le découvrir.
Enfin, j'ai eu une inspiration. Oh! dans l'amour aussi, il y a de la magie ! J'ai dit à mon père :
— Allons voir le lac Majeur !
Nous sommes arrivés sur les rives de ce beau lac, et la première personne que nous y avons rencontrée, c'était lui. Nous l'avons suivi dans sa promenade. 11 nous faisait ses adieux, il partait le lendemain. J'ai réussi à me trouver seule avec lui. Je lui ai dit :
— Vous ne partez pas encore. Vous êtes seul
et pauvre Les choses les plus sublimes ne peuvent s'accomplir en ce monde qu'à l'aide de moyens matériels qui vous manquent. Vous userez votre vie à résoudre le problème de la misère et de l'isolement, c'est tout un, et vous n'y parviendrez pas. Si vous découvrez votre secret, vous mourrez sans l'avoir révélé. Vous ne pourrez même pas avoir la certitude que ce n'est pas une illusion, car j'ai voulu savoir et je sais qu'il faut de la fortune pour expérimenter. Donc, il vous faut cent mille livres de rente et une famille qui vous pose dans le monde. Revenez à Milan, passez-y huit jours, et vous serez à même de réahser le rêve que je vous propose.
Il est resté muet, absolument muet, perdu dans ses réflexions. Il avait compris.
Ce silence prolongé m'était bien cruel. J'avais des mouches d'or dans les yeux, j'étais prête à m'évanouir de honte, de terreur et de colère.
11 m'a pris la main et l'a baisée en me disant :
— Voulez-vous me donner une heure pour réfléchir?... Ceci est bien inattendu!
Je l'ai laissé seul. J'ai été rejoindre mon père. Je ne sais de quoi il m'a parlé. Je n'entendais pas, je ne voyais rien; j'étais folle. Je regardais ma montre à chaque instant. Cette heure-là a été plus longue que toute ma vie passée.
Enfin, elle s'est écoulée. J'ai quitté le bras de mon père en le priant de m'attendre. Je me suis mise à courir comme je n'ai jamais couru. Je suis arrivée à l'endroit où j'avais laissé Émilius, sans savoir par où ni par-dessus quoi je passais.
Je l'ai trouvé debout et souriant, venant à moi sans se presser.
— Écoutez, ma chère enfant, m'a-t-il dit ; asseyez-vous sur l'herbe ; vous voilà toute essoufflée. Moi, je resterai debout ; je crois que c'est plus
convenable. Je vais vous parler. Tout autre que moi, en pareille circonstance, serait bien persuadé que vous vous moquez de lui, et que c'est une charmante mystification...
Et, comme il me vit fondre en larmes, il ajouta :
— Mais pourquoi pleurez-vous, puisque je crois que vous êtes sincère et loyale ? Vous voyez bien que je vous estime; il ne m'est pas venu à la pensée, depuis une heure que je réfléchis, que vous pouviez vous jouer de ma simphcité. Eh bien, voici ma réponse : séchez vos beaux yeux et regardez le soleil. Pouvez-vous me le donner? Non ! Eh bien, vous ne pouvez rien pour moi l Maintenant, ce n'est pas là toute la question : il m'est facile de comprendre que vos cent mille Ii\Tes de rente me feraient marcher plus vite et mieux à mon but, lequel est la lumière ou le néant. Je comprends aussi que vous ayez le cœur généreux et qu'une belle action vous tente ; cela
est bien dans la nature de la femme de cœur et d'esprit. Vous seriez heureuse par cela seul que vous croiriez avoir fait mon bonheur, et il est probable que je serais très-heureux aussi de votre bonté ; car la reconnaissance est un sentiment plein de douceur et de beauté pour qui ne se sent pas indigne du bienfait. Mais il y a à tout cela un obstacle invincible. C'est que je suis un homme d'honneur, et qu'un homme d'honneur regarde l'égoïsme comme une bassesse. Ce bonheur, dont je vous parlais et qui était bien fait pour me tenter, j'ai calculé mathématiquement ce qu'il pouvait durer, et le résultat, c'est qu'en élevant le maximum autant que possible, vous auriez trois mois de gloire intérieure pour votre dévouement ; trois autres mois de générosité, de patience et de résignation; trois autres mois peut-être de dépit, d'effroi, d'agitation, d'incertitude; et tout le reste de votre vie, de révolte humaine, de vengeance ou de désespoir. Ne di-
tes pas le contraire, je me connais, j'ai déjà aimé ! Je n'ai pas pu oublier la science, et je sais,, qu'une femme (c'est son droit) doit prendre dans la vie de l'homme qu'elle aime une part plus grande que je ne peux la lui faire. Il est trèspossible que j'en vinsse à vous sacrifier tout : mon œuvre ou mon rêve ! Je suis très-doux, et je ne peux pas voir souffrir. Mais, à mon tour, je serais mallieureux le reste de ma vie, et qui n'a pas de bonheur ne peut pas en donner. Ne parlons donc plus de cela. Oubliez-le; moi, je ne m'en souviendrai que pour vous aimer comme ma fille, car je suis d'âge à être votre père. Je suis plus vieux que vous ne croyez l
Je ne sais pas ce qu'il me dit encore, j'eus un vertige affreux, je perdis connaissance.
En revenant à moi, je vis mon père à mes côtés. Émilius avait disparu.
Mais il n'est pas parti encore. Nous l'avons retrouvé une heure après à l'auberge, et nous
voilà de retour k Milan, oh il a promis de venir nous dire adieu ce soir.
Je t'écris en l'attendant, ma chère. Tespère encore! que dis-jel je crois, je suis sûre qu'il restera.
Au moment où il m'aidait à remonter en voiture, au bord du lac, j'ai vu dans ses yeux une larme, une seule; mais une larme de cet homme là !... Je suis majeure, tu sais? et mon père n'aurait pas même l'idée d'une résistance légale. Il sera étonné, mais , au fond, il m'approuvera, après m' avoir fait toutes les observations qu'il croira devoir me faire.
Minuit.
Il est parti ! Je ne l'ai pas vu ! Je ne le reverrai jamais ! . .. J'ai la fièvre, on vient de me sai gner. Adieu, Robertine; pense à moi... à cette coquette , à cette mondaine , à cette folle qui pourtant n'était pas un* fille sans cœur !
Nantes, 27 septembre 185...
Ma Robertine, je me marie demain.
J'épouse, sans fanfares et sans canonnades, un bon jeune homme que j'aime de tout mon cœur. Je n'ai pas voulu te le dire avant que les choses fussent indissolublement arrêtées.
Emile... Je ne dis pas Émuius, c'est un autre
Emile : c'est Emile de Voreppe, que tu connais
un peu, qui a maintenant \ingt-huit ans , une belle position dans la magistrature^jjm^ esprit sérieux, un caractère charmant,, peu de fortune J et beaucoup de cœur.
C'est mieux que je ne méritais, n'est-ce pas, après une jeunesse si dissipée et avec une tête si légère ? Eh bien, je suis de ton a\is jusqu'à un certain point ; mon passé ne vaut rien ; mais , depuis six mois, j'ai beaucoup réfléchi, et je te fais la promesse que mon avenir vaudra mieux.
Non, je ne suis plus la même. Je n'ai pas cru devoir te dire, jour par jour, le changement qui se faisait en moi. Tu n'y aurais pas cru tout de suite, tu m'aurais découragée. Tu es moqueuse, et, comme je le suis aussi, ce pau\Te moi n'eût pas été pris au sérieux comme il voulait absolument l'être. Le voilà débarrassé de sa gouverne; l'imagination est calme. Le rêve de Vim- ^ possiOic, ce malheureux et superbe rêve <jui m'avait gagnée, s'est évanoui tout doucement.