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fait un devoir? Cette idée ne m'avait pas encore frappé, J*étais partagé entre un sentiment révolutionnaire qiri me rendait presque athée , et des retours vers la dévotion de mon enfance qui me rendaient compatissant jusqu'à la faiblesse. Ah ! si vous saviez comme j'ai été froidement cruel aux trois journées au milieu de mon délire ! Je tuais des hommes , et je leur disais : Meurs, toi qui as fait mourir ! Sois tué , toi qui tues ! G©k me pa» laissait l'exercice d'une justice sauvage; mais je m'y sentais forcé par une impulsion surnaturelle. Et puis , quand je fus calmé, quand je m'agenouillai sur les tombes de juillet , je pensai à Dieu , à ce Dieu de soumission et d'humilité qu'on m'avait enseigné, et je ne savais plus où réfugier ma pensée. Je me demandais si mon frère était damné pour avoir levé la main contre la tyrannie , et si je le serais pour avoir vengé mon frère et mes frères les hommes du peuple. Alors j'aimais mieux ne croire rien ; car je ne pouvais comprendre qu'au nom de Jésus crucifié , il fallût se laisser mettre en croix par les délégués de ses ministres. Voilà où nous en sommes, nous autres enfants de l'ignorance : athées ou supersti tieux , et souvent l'un et l'autre à la fois. Mais à quoi songent donc nos instituteurs, les chefs républicains, de ne pas nous parler de ce qui est le fond même de notre être , le mobile de toutes nos actions 1 Nous prennent-ils pour des brutes, qu'ils ne nous promettent jamais que la satisfaction de nos besoins matériels? Croient-ils que fious n'ayons pas des beeoins plus nobles , celui d'une religion, tout aussi bien qu'ils peuvent l'avoir? Ou bien est-ce qu'ils ne l'ont pas eux? Est-ce qu'ils seraient plus grossiers, plus incrédules que nous? Allons, ajoutat-il , Godefroy Cavaignac sera mon prêtre , mon prophète; j'irai lui demander ce qu'il faut croire sur tout €ela.
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— fi ne pourra que vous dire d'excellentes choses , fher Arsène , lui répondis-je ; mais ne croyez pas , encore une fois, que le seul foyer des idées nouvelles soit dans cette opinion. Elevez votre esprit à une cunception plus vaste du temps où nous vivons. Ne vous donnez pas exclusivement à tel ou tel homme comme à la vérité incarnée ; csr les hommes sont mobiles. Quelquefois en croyant progresser , ils reculent ; en croyant s'améliorer, ils s'égarent. Il y en a même qui perdent leur générosité avec leur jeunesse , et qui se corrompent étrangement ! Mais attachez-vous à ces mômes idées dont vous cherchez la solution. Instruisez-vouê en buvant à différentes sources. Voyez, lisez, comparez, et réfléchissez. Votre conscience sera le Hen logique mire plusieurs notions contradictoires en apparence. Vous verrez que les hommes probes ne diffèrent pas tant sur le fond des choses que sur les mots ; qu'entre ceux-là un peu d'amour-propre jaloux est quelquefois le seul obstacle à l'unité de croyances ; mais qu'entre ceux-là et les hommes du pouvoir , il y a l'immense abîme qui sépare la privation de la jouissance , le dévouement de Fégoïsme, le droit de la force.
— Oui , il faudrait s'instruire , dit Arsène. Hélas ! si j'avais le temps 1 Mais quand j'ai passé ma journée entière à faire des chiffres , je n'ai plus la force de lire ; mes yeux se ferment malgré moi , ou bien j'ai la fièvre ; et, au lieu de suivre avec l'esprit ce que je lis avec les yeux , je poursuis mes propres divagations en tournant des pages que j'ai remplies moi-même. Il y a longtemps que j'ai envie d'apprendre ce que c'est que le fouriérisme. Aujourd'hui. Cavaignac Ta cité , ainsi que la Revue Encyclopédique et les saint-simoniens^ 11 a dit de ces derniers, qu'au milieu de leurs erreurs, iîs "vaient soutenu avec dévouement des idées utiles, et développé
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h principe d'association. Eugénie, j'irai les entendre prêcher. »
Eugénie était là sur son terrain ; c'était une adepte assez fervente de la réhabilitation des femmes. Ella commença à endoctriner son ami le Masaccio , ce qu'elle n'avait pas fait encore; car elle était de ces esprits délicats et prudents qui ne risquent pas leur influence à moins d'une occasion sûre. Elle savait attendre comme elle savait choisir. Elle ne m'avait pas parlé dix fois de ; ses croyances saint-simoniennes ; mais elle ne l'avait jamais fait sans produire sur moi une grande impression. Je connaissais mieux qu'elle peut-être , par Fexamen et par la lecture , le fort et le faible de cette philosophie ; mais j'admirais toujours avec quelle pureté d'intention et quelle finesse de tact elle savait éhminer tacitement des discussions où s'élaborait la doctrine des adeptes secondaires, tout ce qui révoltait ses instincts nobles et pudiques , pour conclure souvent à priori, des secrètes élucubrations des maîtres , ce qui répondait à sa fierté naturelle , à sa droiture et à son amour de la justice. Je me disais parfois que cette femme forte et intdligente appelée par les apôtres à formuler les droits et les devoirs de la femme , c'eût été Eugénie. Mais , outre que sa réserve et sa modestie Teussent empêchée de monter sur un théâtre où Ton jouait trop souvent la comédie sociale au lieu du drame humanitaire , les saint- ^4 simoniens, dans la déviation inévitable où leurs principes se trouvaient alors, l'eussent jugée, ceux-ci trop rigide, ceux-là trop indopendante. Le moment n'était pas venu. Le salnt-simonisme accomplissait une première phase , qui devait laisser une lacune avant la seconde. Eugénie ie sentait , et prévoyait qu'il faudrait encore dix ans , vingt ans d'arrêt peut-être , avant que la marciie progressive du saint-simonisme pût être reprise.
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Paul Arsène , frappé de ce qu'elle lui fît entrevoir dans une première conversation , alla écouter les prédications saint- simoniennes. Il se lia avec de jeunes apôtres ; et sans avoir précisément le temps de s'instruire , il se mit au courant de la discussion , et s'y forma un jugement, des sympathies, des espérances. Ce fut une rapide et profonde révolution dans la vie morale de cet enfant du peuple , qui jusque-là n'était pas sans préjugés, et qui dès lors les perdit ou acquit du moins la force de ies combattre en lui-même. L'amour qu^l nourrissait encore , faute d'avoir pu l'étouffer ( car il y avait fait son possible), se retrempa à cette source d'examen qu'il n'avait pas encore abordée , et prit un caractère encore plus calme et plus noble , un caractère religieux pour ainsi dire.
En effet, jusque-là Marthe n'avait été pour lui que l'objet d'une passion tenace , invincible. Il l'avait maudite cent fois, cette passion qui puisait des forces nouvelles dans tout ce qui eût dû la détruire ; mais comme elle régnait là sur une grande âme , bien qu'elle y fût mystérieuse, incompréhensible pour celui-là même qui la ressentait , elle n'y produisait que des résultats magnanimes , une générosité sans exemple et sans bornes. Aussi quels affreux combats cette âme fière et rigide se livrait ensuite à elle-même ! Comme Arsène rougissait d'être ainsi l'esclave d'un attachement que l'austérité un peu étroite de son éducation populaire lui apprenait à réprouver 1 Lui dont les mœurs étaient si pures , épris à ce point de l'ex-maîtresse de M. Poisson , de la maîtresse actuelle d'un autre ! Jamais il n'eût voulu profiter de l'espèce do faiblesse et d'entraînement que cette conduite do Marthe lui laissait entrevoir, pour arracher, en secret , à la reconnaissance , à l'amitié exaltée , des faveurs qu'il aurait voulu devoir seulement à Tamour ex-
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clusîf et durable. Mais malgré le peu d'espoir qui lui restait, il se surprenait toujours à désirer la fin de €ùi amour pour Horace , et à caresser le rêve d'un mariage légal avec Marthe. C'est là que l'attendaient pour le faire souArir ses anciens préjugés, le blâme de ses pareils , l'indignation de sa sœur Louise , Teffroi de .sa sœur Suzanne , la crainte du ridicule , une sorte de mauvaise honte , toute puissante parfois sur des caractères élevés , car elle leur est enseignée par Topinion, comme le res» pect de soi-même et des autres. C'est alors qu'Arsène essayait d arracher son amour de son sein , comme une flèche empoisonnée. Mais sa nature évangélique s'y re- \ fusait : il était forcé d'aimer. La haine et le mépris qu'il appelait à son secours ne voulaient pas entrer dans ce cœur plein d'indulgence , parce qu'il était plein de justice.
Durant cet hiver qu'il passa loin de Marthe et qu'il consacra à étudier du mieux qu'il put la religion, la nature et la société , sous les nouveaux aspects qui s'ouvraient devant lui de toutes parts ; tour à tour et à la fois 1 fouriériste. républicain, saint-simonien et chrétien (car \ il hsait aussi V Avenir et vénérait ardemment M. Lamennais), Arsène, s il ne put réussir à bâtir une philosophie de toutes pièces, épura son âme, éleva son esprit, et développa son grand cœur d'une manière prodigieuse. J'en étais frappé chaque jour davantage, et , d'une semaine à l'autre, j'admirais ces progrès rapides. J'avais fini par découvrir sa retraite ; et, affrontant l'accueil revêche de sa sœur aînée, j'allais quelquefois, le soir, le surprendre au milieu de ses méditations. Tandis que les deux sœurs travaillaient en échangeant les idées les plus niaises, lui, assis au bout de la table, la tête dans ses mains, un livre ouvert entre ses coudes j et les yeux à demi fermés, étudiait ou rêvait à la lueur d'une triste lampe dont la clarté
arrivait à peine jusqu'à lui. A voir son teînl jaime, ses yeux f.itiiruos, son altitude morne, on Teût pris pour un homme usé par la fatigue et la misère ; mais qu'il parlait, son regard reprenait du feu, son front de la sérénité, 6l son langage révélait une énergie de mieux en mieux trempée. Je l'emmenais faire un tour (h promenade sur les ^vioais, et là , tout en fumant nos cigares de la régie, nous devisions ensemble. Quand nous avions passé en revue les idées générales , nous en venions à nos sentiments individuels; et il me disait souvent, à propos de Marthe : « L'avenir est à moi ; le règne d'Horace ne saurait durer longtemps. Le pauvre enfant ne comprend pas le bonheur qu'il possède, il n'en jouit pas, il n'en profitera pas ; et vous verrez que Marthe apprendra ce que c'est qu'un véritable amour, en éprouvant tout ce qui manque de grandeur et de vérité à celui qu'elle inspire maintenant. Voyez-vous, mon ami, j'ai remporté une grande victoire le jour oii j'ai comipris que ce qu'on appelle les fautes d'une femme étaient imputables à la société et non à de mauvais penchants. Les mauvais penchants sont rares, Dieu m.erci ; ils sont exceptionnels, et Marthe n'en a que de bons. Si elle a choisi Horace au lieu de moi, c'est qu'alors je n'étais pas digne d'elle et qu'Horace lui a semblé plus digne. Incertain et farouche, tout en m'offrant à elle avec dévouement, je ne savais pas lui dire ce qu'elle eût aim.é à entendre. Le souvenir de ses malheurs m'inspirait de la pitié seulement; elle le sentait, r4 elle voulait du respect. Horace a su lui exprimer de l'enthousiasme ; elle s'y est trompée , mais la faute n'en est point à elle. Maintenant, je saurais bien lui dire ce qui doit fermer ses anciennes blessures , rassurer sa conscience, et lui donner en moi la confiance qu'elle n'a pas eue. Mon aiisléi ité lui a fait peur, elle a ciainl mes reproches ; elle n'a eu pour moi que cette froide estime
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qu'inspire un homme sage et passablement humain. Elle avait besoin d'un appui, d'un sauveur, d'un initiateur à une vie nouvelle , toute d'exaitation et de charité. Je le répète, Horace, avec ses beaux yeux et ses grands mots, *ui est apparu en délateur de l'amour. Elle Ta suivi. Mea culpa ! »
Je trouvais Arsène injuste envers lui-même, à force de générosité. 0 fallait bien faire , dans l'aveuglement de Marthe, la pari d'une certaine faiblesse et d'une sorte de vanité qui est, chez les femmes, le résultat d'une mauvaise éducation et d'une fausse manière de voir. Chez Marthe particulièrement, c'était l'effet d'une absence totale d'instruction et de jugenœnt dans cet ordre d'idées, si nécessaires et si négligées d'ailleurs chez les femmes de toutes les classes.
Marthe avait tout appris dans les romans. C'était mieux que rien, on peut même dire que c'était beaucoup ; car ces lectures excitantes développent au moins le sentiment poétique et ennoblissent les (autes. Mais ce n'était pas assez. Le récit émouvant des passions, le drame do la vie moderne , comme nous le concevons , n'embrasse pas les causes, et ne peint que des effets plus contagieux que profitables aux esprits sevrés de toute autre culture. 3'ai toujours pensé que les bons romans étaient fort utiles, mais comme un délassement et non comme un aliment exclusif et continuel de l'esprit.
Je faisais part de cette observation au Masaccio , et il en tirait la conséquence que Marthe était d'autant plus innocente qu'elle était plus bornée à certains égards. ïl ge promettait de l'instruire un jour de la vraie destinée qui convient aux femmes ; et lorsqu'il me développait ses idées sur ce point , j'admirais qu'il eût su , ainsi qu'Eugénie, rejeter du saint-simonisme tout ce qui n'était pas applicable- à notre époque, pour en tirer ce seiitimeat
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apostolique et vraiment divin de la réhabilitation et de Témancipation du genre humain dans la personne femme J*admirais aussi la belle organisaiion de ce jeune homme qui, aux facultés perceptives de l'artiste , joignait d'une manière si imprévue les facultés méditatives- Cétait à la fois un esprit d'analyse et de synthèse; et quand je le regardais marcher à côté de moi , avec ses habits râpés, ses gros souliers, son air commun et ses manières peupie , je me demandais , en véritable anatomiste phrénologue que j'étais , pourquoi je voyais les livrées du luxe et les grâces de l'élégance orner autour de nous tant d'êtres disgraciés du ciel , portant au front des signes évidents de la dégradation intellectuelle, physique et morale.
Le bon Laravinière n'était pas , à beaucoup près , un aussi grand philosophe. Sa tête était plus haute que large, c'est dire qu'il avait plus de facultés pour l'enthousiasme que pour l'examen. Il n'y avait de place dans cette cervelle ardente que pour une seule idée , et la sienne était l'idée révolutionnaire. Brave et dévoué avec passion, il se reposait du soin de l'avenir sur les nombreuses idoles dont il avait meublé son Panthéon républicain : Cavaignac, Carrel, Arago, Marrast, Trélat, Raspail, le brillant avocat Dupont , et tutti quanti , composaient le comité directeur de sa conscience sans qu'il eût beaucoup songé à se demander si ces hommes supérieurs sans doute , mais incertains et incomplets comme les idées au moment, pourraient s'accorder ensemble pour gouverner une société nouvelle. Le bouillant jeune homme voulait le renversement de la puissance bourgeoise, et son idéal était d« eombaltre pour en hâter la chute. Tout ce qui était de
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fopposition avait droit à son respect, à son amour. Son mot favori était : « Donnez-moi de l'ouvrage. »
Il se prit pour Arsène d'une vive amitié, non qu'il comprît toute la beauté de son intelligence, mais parce que sous les rapports de bravoure intrépide et de dévouement absolu où il pouvait le juger, il le trouva à la hauteur de son propre courage et de sa propre abnégation, îl s*étonna beaucoup de voir qu'il cultivait, avec une sorte de soin, une passion qui n'était pas payée de retour; mais il céda affectueusement à ce qu'il appelait la fantaisie d'Arsène, en allant demeurer sous le même toit que la belle Marthe, et en provoquant une sorte de confiance et d'intimité de la part d'Horace. C'était un rôle assez délicat pour un homme aussi franc que lui. Pourtant il s'en tira d'une manière aussi loyale que possible, en ne témoignant point à Horace une amitié qu'il ne ressentait en aucune façon. Suivant les instructions d'Arsène, il fut obligeant , sociable et enjoué avec lui ; rien de plus. L'amour-propre confiant d'Horace fit le reste. Il s'imagina que Laravinière était attiré vers lui par son esprit et le charme qu'il exerçait sur tant d'autres. Cela eût pu être ; mais cela n'était pas. Laravinière le traitait comme un mari qu'on ne veut pas tromper, mais que l'on ménage et que l'on se concilie pour cultiver l'amitié ou l'agréable société de sa femme. Dans toutes les conditions de la vie cela se pratique en tout bien tout honneur, et non- seulement Laravinière n'avait pas de prétentions pour lui-même, mais encore il avait fait ses réser?©s avec / Arsène , en lui déclarant que , ne voulant pas agir ce traître, i) ne parlerait jamais à Marthe ni contre son amant, ni en faveur d'un autre. Arsène l'entendait bien ainsi ; il lui suffisait d'avoir tous les jours des nouvelles de Marthe , et d'être averti à temps de la rupture quli prévoyait et qu'il attendait ©ntr© ©U© ot Horace , pour
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conserver cette forte et calme espérance dont il se nourrissait.
Laravinière voyait clone Marthe tous les jours , tantôt seule, (antôt en présence d'Horace, qui ne lui faisait pas l'honneur d'être jaloux de lui; et tous les soirs il voyait Arsène, et parlait avec lui de Marthe un quart d'heure durant, à la condition qu'ils parleraient ensuite de la répubhque pendant une demi-heure.
Quoique Jean ne se fût pas posé en surveillant, il lui fut impossible de ne pas observer bientôt Taigreur et le refroidissement d'Horace envers la pauvre Marthe , et il en fut choqué. Il n'avait pas plus réfléchi sur la nature et le sort de la femme qu'il ne l'avait fait sur les autres questions fondamentales de la société ; mais , chez cet homme, les instincts étaient si bons, que la réflexion n'eût rien trouvé à corriger. Il avait pour les femmes un respect généreux , comme l'ont en général les hommes braves et forts. La tyrannie, la jalousie et la violence sont toujours des marques de faiblsBse. Jean n'avait jamais été aimé. Sa laideur lui inspirait une extrême réserve auprès des femmes qu'il eût trouvées dignes de son amour; et quoique à la rudesse de son langage et de ses manières, on ne l'eût jamais soupçonné d'être timide, il l'était au point de n'oser lever les yeux sur Marthe qu'à la dérobée. Cet^'^^S^fiance de lui-même était parfaitement déguisée sous un air d'insouciance, et il ne parlait jamais le l'amour sans une espèce d'emphase satirique dont it" Allait rire malgré soi. Les femmes en concluaient géné* lalement qu'il était une brute; et cet arrêt une fois prononcé contre lui, il eût fallu au pauvre Jean un granà courage et une grande éloquence pour le faire révoquer, fl le sentait bien, et le besoin d'amour qu'if avait refoulé au fond de son ccmr était trop délicat pour qu'il voulût| l'exposer aux doutes moqueurs qu'eût provoqués ..un«l
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première explication. Faute de pouvoir abjurer un instant le rôle qu'il s'était fait , il s'était donc condamné à ne fré'quenter que des femmes trop faciles pour lui inspirer un attachement sérieux, mais qu'il traitait cependant avec une douceur et des égards auxquels elles n'étaient guère habituées.
Ceci est l'histoire de bien des hommes. Une fierté singulière les empêchait de se montrer tels qu'ils sont , et ils portent toute leur vie la peine d'une i^/iocente dissimulation dans laquelle on les oblige a persister. Mais comme le naturel perce toujours, m^^^gré l'espèce de mépris railleur que notre bousingo^ professait pour les sentiments romanesques , il ne pouvait voir humilier et affliger une femme, quelle qu'elle fôt, sans une profonde indignation. S'il voyait une prostituée frappée dans la rue par un de ces hommes infâmes qui leur sont associés, il prenait parti héroïquement pour elle, et la protégeait au péril de sa vie. A plus forte raison avait-il peine à se contenir lorsqu'il voyait une femme délicate recevoir de ces blessures qui sont plus cruelles au cœur d'un être noble que les coups ne le sont aux épaules d'un être avili. Dès les commencements de son séjour dans la maison Chaignard, il vit sur les j©ues de Marthe la trace de ses larmes ; il surprit souvent Horace dans des accès de colère que ce dernier avait bien de la peine à réprimer devant lui. Peu à peu Horace, s'habituant à le considérer comme un témoin sans conséquence , s'habitua aussi à ne plus se contraindre, et Laravinière ne put rester longtemps impassible spectateur de ses emportements. Un jour il le trouva dans une véritable fureur : Horace avait passé la nuit au bal de l'Opéra ; il avait les nerfs agacés, 9 et regardait comme une injure de la part de Marthe, il comme un empiétement sur sa liberté, comme une tentâtîve d© despotisme , qu'elk lui eût adressé qii^lqiies
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reproches sur cetf rbsence prolongée. Marthe n'était pas jalouse, ou, du moins, si elle Tétait, elle n*en laissait jamais rien paraître ; mais elle avait été inquiète toute la nuit, parce qu'Horace lui avait promis de rentrer à deux heures. Elle avait craint une querelle, un accident, peutêtre une infidélité. Quoi qu'elle eût souffert, ele ne se plaignait que de ne pas avoir été avertie, et sa figure altérée disait assez les angoisses de son insomnie cruelle.
« N'est-ce pas odieux, je vous le demande , dit Horace en s'adressant à Laravinière, d'être traité comme un enfant par sa bonne, comme un écolier par son précepteur? Je n'ai pas le droit de sortir et de rentrer à l'heure qu'il me plaît ! Il faut que je demande une permission ; et si je m'oublie un peu, je trouve que le délai expiré est devant moi comme un arrêt , comme la mesure exacte et compassée du temps où il m'est permis de me distraire. Voilà qui est plaisant ! je me ferai signer un permis avec un dédit de tant par minute.
— Vous voyez bien qu'elle souffre ! lui dit Laravinière à demi-voix.
— Parbleu 1 et moi, croyez-vous que je sois sur des roses? reprit Horace à voix haute. Est-ce que des sou^ frances puériles et injustes doivent être caressées, tandis] que des souffrances peinantes et légitimes comme les^^^ miennes s'enveniment de jour en jour?
— Je vous rends donc bien malheureux , Horace ! dit Marthe en levant sur lui, d'un air de douleur sévère, ses grands yeux d'un bleu sombre. En vérité, je ne croyais pas travailler ici à votre malheur.
— Oui, vous me rendez malheureux, s'écria-t-il , hoi> ribleinent malheureux ! Si vous voulez que je vous le dise^ en présence de Jean, votre éternelle tristesse rend moa intérieur odieux. C'est à tel point que quand j'en sors,, je respire, je m'épanouis, je reviens à la vie; et que^
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quand j'y rentre , ma poitrine se resserre et je me sens mourir. Votre amour, Marthe, c'est îa machine pneumatique, cela étouffe. Voilà pourquoi, depuis quelque temps, vous me voyez moins souvent,
— Je crois que vous faites une erreur de date, répondit Marthe, à qui la fierté blessée rendit le courage. Ce n*est pas ma tristesse continuelle qui vous a forcé à vous absenter; c'est votre absence continuelle qui m'a forcée à être triste.
Vous l'entendez, Laravinîèreî dit Horace , qui avait besoin de trouver une excuse dans îa conscience d'autrui, et à qui l'air soucieux de Jean faisait craindre un jugement sévère. Ainsi c'est parce que je sors, parce que je mène la vie qui sied à un homme , parce que je fais de mon indépendance l'usage qui me convient , que je suis condamné à trouver, en rentrant, un visage bouleversé , un sourire amer, des doutes, des reproches, de la froideur, des accusations, des sentences î Mais c'est le plus affreux gjupplice qui soit au monde I
— Je vois, dit Laravinièré en se levant, que vous êtes tous bs deux fort à plaindre. Écoutez; si vous voulei m'en croire, vous vous quitterez.
— C'est tout ce qu'il désire ! s'écria Marthe en mettant ses deux mains sur son visage.
— Et c'est ce que vous demandez formellement par la bouche de Laravinièré, reprit Horace avec emportement»
— Un instant, dit Laravinièré, Ne me faites pas jouer ici un personnage que je désavoue. Je n'ai reçu en particulier les confidences d'aucun de vous, et ce que je viens de dire, je l'ai dit de mon propre mouvement, parce que c'est mon opinion. Vous ne vous convenez pas vous ne vous êtes jamais convenu ; vous marchez de l'engouement à la haine, et vous feriez mieux de mettre le pardon et l'amitié entre vous.
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— J'accorde que ce beau discours soit une inspiration et une improvisation de Laravinière , dit Horace ; au moins , Marthe , vous me direz si c'est Texpression de votre pensée ?
— Il a pu aisément la supposer, la deviner peut-être, répondit-elle avec dignité , en vous entendant m'accuser de votre malheur. »
Ce n'est pas ainsi qu'Horace l'entendait. Il voulait bien que Marthe fût délaissée par lui ; mais il ne voulait pas être quitté par elle. La force qu'elle montrait en ce moment , et que la présence d'un tiers lui avait inspirée , causa à Horace un des plus violents accès de dépit qu'il eût encore éprouvés. Il se leva, brisa sa chaise, donna un libre cours à sa colère et à son chagrin. L'ancienne jalousie même sq réveilla, le nom abhorré dr M. Poisson revint sur ses lèvres comme une vengeance; et celui d'Arsène allait s'en échapper, lorsque Laravinière, prenant le bras de Marthe, lui dit avec force :
— Vous avez choisi pour votre défenseur un enfant sans raison et sans dignité ; à votre place, Marthe, je ne resterais pas un instant de plus chez lui.
— Emmenez-la donc chez vous. Monsieur ! dit Horace avec un mépris sanglant, j'y consens de grand cœur; car je comprends maintenant ce qui se passe entre elle et vous.
— Chez moi , Monsieur, reprit Jean avec calme , elle serait honorée et respectée , tandis que chez vous elle est humiUée et insultée. Ah 1 grand Dieu ! ajouta-t-il avec une émotion subite, si j'avais été aimé d'une femme Gomme elle, seulement un jour, je ne l'aurais oublié de ma vie...
Et la voix lui manqua tout à coup, comme si tout son cœur eût été prêt à s'échapper dans une parole. Il y avait tant de vérité dûns son accent, qm h jak)u»ie feinte ou
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subite d'Horace s'évanouit à Tinstant môme ; Témotion de Laravinière le gagna par un effet sympathique ; et obéissant à une de ces réactions auxquelles nous portent souvent les scènes violentes , il fondit en larmes ; et lui îendant la main avec effusion :
« Jean, lui dit-il, vous avez raison. Vous avez un grand cœur, et moi je suis un lâche , un misérable. Demandez pardon pour moi à cette pauvre femme dont je ne suis pas digne. »
Cette franche et noble résolution termina la querelle, et gagna même le cœur sincère de Jean.
« A la bonne heure, dit -il en mettant la main de Marthe dans celle d'Horace, vous êtes meilleur que je ne croyais, Horace *. il est beau de savoir reconnaître ses torts aussi vite et aussi généreusement que vous venez de le faire. Certainement Marthe ne demande qu'à les oublier.»
Et il s'enfuit dans sa chambre, soit pour n'être pas témoin de la joie de Marthe, soit pour cacher l'essor d'une sensibilité qu'il était habitué à réprimer.
Malgré ce beau dénoûment, des scènes semblables se répétèrent bientôt, et devinrent de plus en plus fré* quentes. Horace aimait la dissipation ; il y cédait avec une légèreté effrénée. Il ne pouvait plus passer une seule soirée chez lui ; il ne vivait qu'au parterre des Italiens et de l'Opéra. Là il était condamné à ne point briller ; mais c'était pour lui une jouissance que de lever les yeux sur ces femmes qui étalent , dans les loges , leur beauté ou leur luxe devant une foule de jeunes gens pauvres, avides de plaisir, d'éclat et de richesse. Il connaissait par leurs noms toutes les femmes à la mode dont les titres, l'argent et rorgueil semblaient mettre une barrière infranchissable à sa convoitise. Il connaissait leurs loges, leurs équipages et leurs amants ; il se tenait au bas de l'esca*
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lier pour les voir défiler devant lui lentement, les épaules mal cachées par des fourrures qui tombaient parfois tout à fait en Teffleurant, et qui bravaient audacieusement l'audace de ses regards, Jean- Jacques Rousseau n'a rien dit de trop en peignant l'impudence singulière des femmes du grand monde ; mais c'était une brutalité philosophique dont Horace ne songeait guère à être complice» Son ambition hardie n'était pas blessée de ces regards froids et provoquants par lesquels cette espèce de femmes semble vous dire : « Admirez, mais ne touchez pas. » Le regard effronté d'Horace semblait leur répondre : a Ce n'est pas à moi que vous diriez cela. » Enfin , les émotions de la scène , la puissance de la musique, la contagion des applaudissements, tout, jusqu'à la fantasmagorie du décor et Técîat des lumières, enivrait ce jeune homme, qui, après tout, n'avait en cela d'autre tort que d'aspirer aux jouissances offertes et retirées sans cesse par la société aux pauvres, comme l'eau à la soif de Tantale.
Aussi, lorsqu'il rentrait dans sa mansarde obscure et délabrée, et qu'il trouvait Marthe froide et pâle, assoupie de fatigue auprès d'un feu éteint, il éprouvait un malaise où le remords et le dépit se combattaient douloureusement. Alors, à la moindre occasion, ^'orage recommençait; et Marthe, n'espérant pas guérir d une passion aussi funeste, désirait et appelait la mort a rec énergie.
Dans ces sortes de secrets dom- stiques, dès qu'on a laissé tomber le' premier voile on éprouve de part et d'autre le besoin d'invoquer le jugnment d'un tiers; on le recherche, tantôt comme un confident, tantôt comme un arbitre. Laravinière fut médiateur dans les commencements. Il était fâché de se sentir entraîné à prendre part dans la querelle, et il avouait à Arsène que, malgré ses résolutions de neutraUté, il était obligé de contracter avec Horace une sorte d'amitié. En effet, ce dernier lui
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témoiwçnait une confiance et lui prouvail souvent une générosité de cœur qui rengageait de plus en plus. Horace avait, en dépit de tous ses défauts, des qualités séduisantes ; il était aussi prompt à se radoucir qu'il l'était à s'emporter. Une parole sage trouvait toujours le chemin de sa raison *, une parole affectueuse trouvait encore plus vite celui de son cœur. Au milieu d*un débordement inouï d'orgueil et de vanité, il revenait tout à coup à un repentir modeste et ingénu. Enfin , il offrait tour à tour le spectacle des dispositions et des instincts les plus contraires, et la dispute que nous avons rapportée en gros ci-dessus résume toutes celles qui suivirent, et que Laravinière fut appelé à terminer.
Cependant, lorsque ces disputes se furent renouvelées un certain nombre de fois , Laravinière, obéissant , ainsi qu'Arsène le lui avait conseillé , à la spontanéité de ses impressions, se sentit porté à moins d'indulgence envers Horace. 3. y a, dans le retour fréquent d'un même tort , quelquè chose qui l'aggrave et qui lasse la patience des âmes justes. Peu à peu Laravinière fut tellement fatigué de la facilité avec laquelle Horace s'accusait lui-même ot demandait pardon, que son admiration pour cette facilité se changea en une sorte de mépris. Il arriva enfm à ne voir en lui qu'un hâbleur sentimental, et à sentir sa conscience dégagée de cette affection dont il n'avait pu se défendre. Cet arrêt définitif était bien sévère, mais il était inévitable de la part d'un caractère aussi fermée et aussi égal que l'était celui de Jean,
« Mon pauvre camarade , dit-il à Horace un jour que celui-ci invoquait encore son intervention, je ne peux pas vous laisser ignorer davantage que je ne m'intéresse plus ûu tout à vos amours. Je suis fatigué de voir d'un côté ^ane folie et de l'autre une faiblesse incurable. Je devrais dire peut-être faiblesse et folie de part et d'autre ; car il
HORACE
y a de la monomanie chez Marthe à vous aimer sî constamment, et chez vous il y a une faiblesse misérable dans toutes ces parades de violence dont vous nous régalez. Je vous ai cru d'abord égoïste , et puis je vous ai cru bon. Maintenant je vois que vous n'êtes ni bon ni mauvais ; vous êtes froid, et vous aimez à vous démener dans un orage de passions factices ; vous avez une nature de comédien. Quand nous sommes là à nous émouvoir de vos trépignements , de vos déclamations et de vos sanglots, vous vous amusez à nos dépens, j'en suis certain» Oh 1 ne vous fâchez pas, ne roulez pas les yenx comme Bocage dans Buridan , et ne serrez pas le poing. J'ai vu cela si souvent, qu'à tout ce que vous pourriez faire ou dire je répondrais connu ! Je suis un spectateur usé , et désormais aussi froid qu'un homme qui a ses entrées au théâtre. Je sais que vous êtes puissant dans le drame ; mais je sais toutes vos pièces par cœur. Si vous voulez que je vous écoute, reprenez votre sérieux , jetez votre poignard, et parlez moi raison. Dites-moi prosaïquement, que vous n'aimez plus votre maîtresse parce qu'elle vous ennuie, et autorisez-moi à le lui faire comprendre avec tous les égards et les ménagements qui lui sont dus. Cest alors seulement que je vous rendrai mon estime et que! je vous croirai un homme d'honneur.
— Eh bien , dit Horace avec une rage concentrée , je consens à vous parler froidement , très-froidement ; car je sais me vaincre, et commence par vous dire sérieuse- ■ ment et tranquillement que vous me rendrez raison de toutes les insultes que vous venez de me faire... j Allons au fait, reprit Jean, G'G^st la dixième fois de-^j puis un mois que vous me provoquez et c'eût été vous rendre service que de vous prendre au mot ; mais j'ai un : meilleur emploi à faire de mon sang que de le compro-i mettre avec un maladroit comme vous. Rappelez-vous '
àmc que je fais sauter votre fleuret toutes les fois que nous nous amusons à rescrime, et en conséquence souffrez que je refuse votre nouveau défi.
— Je saurai vous y contraindre, dit Horace pâle comme la mort.
— Vous m'insulterez publiquement? vous me donnerez un soufflet? mais avec un croc-en-jambe et un revers de mon /rère-jean,.. Dieu m'en préserve, Horace! ces façons-là sont bonnes avec les mouchards et les gendarmes. Tenez, quoique je ne vous aime plus , j'ai encore pour vous quelque chose qui me ferait supporter de vous un acte de folie plutôt que d*y répondre. Taisez-vous donc. Je vous préviens que je ne me défendrai pas, et qu'il j aurait lâcheté de votre part à m'attaquer.
— Mais qui donc ici attaque et provoque? qui donc est lâche, trois fois lâche' de vous ou de moi? Vous m'accablez d'outrages , vous me traitez avec le dernier mépris, et vous dites que vous ne m'accorderez point de réparation ! Ah ! dans ce moment , je comprends le duel des Malais, qui déchirent leurs propres entrailles en présence de leur ennemi.
— Voilà une belle phrase, Horace, mais c'est encore de la déclamation; car je ne suis pas votre ennemi ; et je jure que je ne veux pas voî«s insulter. Je vous donne une leçon amicale, et vous pouvez bien la recevoir, puisque vous êtes venu si souvent la chercher. Il y a longtemps que je vous l'épargne et que j'accepte de votre part des excuses dont je ne crois pas avoir jamais abusé contre vous.
— Vous en abusez horriblement dans ce moment-ci ; vous me faites rougir de l'abandon et de la loyauté de cœur que j'ai eus avec vous.
— Je n'en abuse pas , puisque c'est pour vous empêcher de vous humilier de nouveau que je vous défends û'y revenir.
HORACE
— Mon Dieu! mon Dièul qu'ai-je donc fait, s'écria Horace en pleurant de rage et en se tordant les mains, pour être traité de la sorte?
— Ce que vous avez fait, je vais vous le dire, répondit Laravinière. Vous avez fait souffrir et dépérir une pauvre créature qui vous adorei et que vous n'estimez seulement pas.
— Moi 1 je n'estime pas Marthe 1 Osez-vous dire que je n'estime pas la femme à qui j'ai donné ma jeunesse, ma vie, la virginité de mon cœur?
— Je ne pense pas que ce soit à titre de sacrifice que vous l'ayez fait, et, dans tous les cas, je suis peu disposé à vous en plaindre.
— Parce que vous ne comprenez rien à l'amour. C'est vous qui êtes un être froid et sans intelligence des passions.
— C'est possible, dit Jean avec un sourire mêlé d'amertume; mais je ne fais pas le semblant du contraire. Eh bien, expliquez-moi donc, en ce cas, en quoi Vous êtes si à plaindre
— Jean, s'écria Horace, vous ne savez pas ce que c'est que d'aimer pour la première fois, et d'être aimé pour la seconde ou troisième.
— Ah 1 nous y voilà, dit Laravinière en haussant les épaules. La Vierge^Jklarie était seule digne de monsieur Horace Dumonteil Connu ! mon cher. Vous l'avez dit assez souvent devant moi à cette pauvre Marthe. Mais dire ces choses-là , voyez-vous , en avoir seulement la pensée, prouve qu'on était digne tout au plus de mademoiselle Louison. Quelle vanité et quelle erreur sont les vôtres 111 y a certaines femmes perdues qui valent mieux que certains adolescents.
—-Jean, vous êtes un grossier, un brutal, un insolent personnage.
Horace;
— Oui, mais je dis la vérité. î! y a des cœurs purs sous des robes souillées, et des cœurs corrompus soci^D des gilets magnifiques. »
Horace déchira son gilet de velours cramoisi et en jeta les lambeaux à la figure de Laravinière. Jean les esquiva, et les poussant du bout de son pied :
«C'est cela, dit^il; comme si vous n'étiez pas assez endetté avec votre bailleur 1
— Je le suis avec vous, Monsieur, dit Horace. Je ne l'avais pas oublié ; mais je vous remercie de me le rappeler.
— Si vous vous en souvenez, tant mieux , dit Laravivière avec insouciance ; il y a dans les prisons de pauvres patriotes qui en profiteront pour acheter des cigares. Allons, rallumez le vôtre, et parlons un peu sans nous fâcher. Que vous ayez eu envers Marthe des torts incontestables, vous ne pouvez pas le nier; et moi, sachant que vous êtes un enfant gâté , que vous aveg; pour vous l'esprit, les belles paroles et une superbe figure, je vous excuse jusqu'à un certain point. Je sais bien que c'est i j privilège des beaux garçons , comme celui des belles femmes, d'avoir des caprices ; je ne peux pas exiger qno vous ayez la sagesse d'un homme comme moi, qui ressemble à un san iier plus qu'à un chrétien , et dont la face a été labourée un jour qu'il grêlait des hallebardes. Mais ce que je ne vous pard-onne pas , c'est d'aimer à faire souffrir ; c'est de ne pas rompre une liaison dont vous êtes dégoûté; c'est de manquer de franchise, en im mot, et de ne pas vouloir guérir le m.al que vous avez feit«
— Mais je i'aime, cette femme que je fais souffrir ! je ne puis m'crv séparer 1 je ne m'habituerais pas à vivre Bâns elle î
— Quand même cela serait vrai (et j'en doute, puis*
HORACE
que vous vous ari angez de manière à rester avec elle le moins que vous pouvez), votre devoir serait de vaincre Ufi amour qui lui est nuisible.
— - Quand je le voudrais, elle n'y consentirait jamais.
— En ôtes-vous bien sûr?
— Elle se tuera si je l'abandonne.
— Si vous l'abandonnez froidement et brutalement, c'est possible ; mais si vous le faites par loyauté, par dé- ?;ouement, au nom de l'honneur, au nom de votre amour même...
— Jamais 1 jamais Marthe ne se résignera à me perdre, je le sais trop.
— Voilà de la fatuité. Autorisez-moi à lui parler avec la même franchise que je viens d'avoir avec vous , et nous verrons.
— Jean ! encore un coup, vous avez des vues sur elle î
— Moi ? Il faudrait pour cela trois choses : 1° qu'il n'y eût plus un seul miroir dans l'univers; 2® que Marthe perdît la vue ; 3° qu'elle et moi n'eussions aucun souvenir de ma figure.
— Mais quelle obstination avez-v(^us à nous séparer ?
— Je vais vous le dire sans détour : j'ai des vues pour un autre.
— Vous êtes chargé de la séduire ou de l'enlever? Pour quel prince russe ou pour quel don Juan du Café de Paris?
— Pour le fils d'un cordonnier, pour Paul Arsène.
— Comment, vous le voyez?
— Tous les jours.
—■Et vous m'en avez fait mystère?.... Voilà qui esî étiange 1
— C'est fort simple, au contraire. Je savais que vous ne l'aimez pas, et je ne voulais pas vous entendre mal parler de lui, parce que je l'aime.
HORACE
— Ainsi vous êtes le Mercure de ce Jupiter, qui déjà s*est changé en pluie de gros sous pour me supplanter?
— Triple insulte pour lui^ pour elle et pour moi. Grand merci ! C'était dans votre rôleV V'ous l'avez trèsbien dit ! Si j'étais claqueur, je me pâmerais d'admira»^ tien.
— Mais enfin , Laravinière, c'est à me rendre fou ! Vous agissez ici contre moi, vous me trahissez, vous parlez pour un autre. Et moi qui me fiais à vous !
— Et vous aviez raison, Monsieur. Je n'ai jamais prononcé le nom d'Arsène devant Marthe. Et quant à vous brouiller avec elle , je n'ai jamais fait que le contraire. Aujourd'hui je renonce à vous réconcilier : mon cœur et ma conscience me le défendent. Ou je quitte la maison aujourd'hui pour ne plus revoir ni vous ni Marthe, ou je l'engage , avec votre autorisation , à rompre un engagement qui vous pèse et, qui la tue.»
Horace, vaincu par la rude franchise et la fermeté impitoyable de Laravinière , mis au pied du mur, et ne sachant plus comment faire pour regagner l'estime de cet homme dont il craignait le jugement, promit de réfléchir à sa proposition, et demanda quelques jours pour prendre un parti définitif. Mais les jours s'écoulèrent, et il ne sut se décider à rien.
Il ne mentait pas en disant que Marthe lui était nécessaire. Il avait horreur de la solitude, et il avait besoin du dévouement d'autrui , deux choses qui fui rendaient Marthe plus précieuse encore qu'il n'osait le dire à Laravinière ; car celui-ci n'était plus disposé à se faire illusion sur son compte, et, s'il eût deviné le véritable motif de cette persévérance, il l'eût taxé d'égoïsme et d'exploita-
HORACE
tion, Marthe était plus facile à tromper ou à contenter. Il lui suffisait qu'Horace lui dît un mot de crainte ou de regret à l'idée de séparation, pour qu'elle acceptât héroïquement toutes les souffrances attachées à cette union malheureuse.
« Il a plus besoin de moi qu'on ne pense, disait-elle.r sa santé n'est pas si forte qu'elle le paraît. Il a de fréquentes indispositions par suite d'une irritabilité des nerfs qui m'a fait parfois craindre, sinon pour sa vie, du moins pour sa raison. A la moindre douleur, il s'exaspère d'une façon effrayante. Et puis il est distrait, nonchalant ; il ne sait pas s'occuper de lui-même : si je n'étais pas là, au milieu de ses rêveries et de ses divagations, il oublierait de dormir et de manger. Sans compter qu'il n'aurait jamais la précaution et l'attention de mettre tous les jours vingt sous de côté pour dîner. Enfm, il m mme, malgré toutes ses boutades. 11 m'a dit cent fois, dans ces moments d'abandon et de repentir où l'on est vraiment soi-même, qu'il préférait souffrir encore mille fois plus de son amour que de guérir en cessant d'aimer. »
C'est ainsi que Marthe parlait à Laravinière ; car ce dernier, voyant qu'Horace ne se décidait à rien, avait rompu la glace avec elle , après avoir bien et dûment averti Horace de ce qu'il allait faire. Horace , qui l'avait pris, pour ses amères critiques, en une véritable aversion , prévoyant qu'il faudrait désormais en venir à des querelles sérieuses pour l'éloigner, l'avait mis ironiquement au défi de lui voler le cœur de Marthe , et lui donnait désormais carte blanche auprès d'elle. Quoiqu'il fût outré de l'aplomb dédaigneux avec lequel Jean procédait ouvertement contre lui , il ne le craignait pas. I! le savait maladroit, timide, plus scrupuleux et plus compatissant qu'il ne voulait le paraître ; et il sentait bien que d'un mot il détruirait, dans l'esprit de son indulgente amie,
HORACE
tout l'effet du plus long discours possible de Laravinière. Il en fut ainsi , et il se donna la peine de regagner son empire sur Marthe, comme s'il se fût agi de gagner un pari. Combien d'amours malheureuses se sont ainsi prolongées et comme ranimées avec effort dans des cœurs lassés ou éteints , par la crainte de donner un triomphe à ceux qui en prédisaient la fin prochaine 1 Le repentir et le pardon , dans ces cas-là , ne sont pas toujours trèsdésintéressés , et il y a plus de loyauté qu'on ne pense à braver le scandale d'une rupture devenue nécessaire.
Laravinière travaillait donc en pure perte. Depuis qu'il avait résolu de sauver Marthe , elle était plus que jamais ennemie de son propre salut. Il vit bientôt qu'au lieu de l'amener au dessein qu'il avait conçu , il la fortifiait dans le dessein contraire. Il avoua à Arsène qu'au lieu de le servir , il avait empiré sa situation ; et il rentra I dans sa neutralité, se consolant avec l'idée que Marthe 1 apparemment n'était pas aussi malheureuse qu'il l'avait jugé.
11 eût, à cette époque, quitté l'hôtel de M. Ghaignard, si des raisons étrangères à nos deux amants ne lui eussent rendu ce domicile plus sûr et plus propice qu'aucun autre à certains projets qui l'occupaient secrètement. Pourquoi ne le dirais-je pas aujourd'hui, que le brave Jean n'est plus à la merci des hommes , et que ceux qui partagèrent son sort çont, aussi bien que lui, soit par la mort, soit par l'absence, à l'abri de toute persécution? Jean conspirait. Avec qui, je l'ai toujours ignoré, et je j'ignore encore. Peut-être conspirait-il tout seul; je ne pense pas qu'il fût exploité, séduit, ni entraîné par personne. Avec le caractère ardent que je lui connaissais et l'impatience d'agir qui le dévorait, j'ai toujours pensé qu'il était homme plutôt à gourmander la prudence des chefe de son parti et à outrepasser leurs intentions , qu'à
HORACE
se laisser devancer par eux dans une entreprise à inairj armée. Ma situation ne me permettait pas d'ôtre son confident. A quel point Arsène le fut, je ne Tai pas su davantage , et je n'ai pas cherché à le savoir. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'Horace., entrant brusquement dans la chambre de Laravinière, un jour que celui-ci avait oublié de s'enfermer, il le trouva erwironné do fusils de munition qu'il venait de tirer d'une grande malle , et qu'il inspectait en homme versé dans l'entretien des armes. Dans la même malle , il y avait des cartouches, de la poudre, du plomb, un moule, tout ce qui était nécessaire pour envoyer le possesseur de ces dangereuses reliques devant un jury , et de là en place de Grève ou au Mont-Saint-Michel. Horace était précisément dans une heure de spleen et d'abandon. Il avait encore de ces moments-là avec Laravinière , quoiqu'il so fût promis de n'en plus avoir.
« Oui-da ! s'écria-t-il en le voyant refermer précipitamment son coffre , jouei-vous ce jeu-là? Eh bien ! ne vous en cachez pas. Je sympathise avec cette manière de voir; et si vous voulez , en temps et lieu , me confier un^ de ces clarinettes , je suis très-capable d'en jouer aussi.
— Dites- vous ce que vous pensez , Horace? répondit Jean en attachant sur lui ses petits yeux verts et brillants comme ceux d'un chat. Vous m'avez si souvent raillé amèrement pour mon emportement révolution- ! naire , que je ne sais pas si je puis compter sur votre discrétion. Cependant , quelque peu de sympathie que | vous inspirent mon projet et ma personne , quand vous \ vous rappellerez qu'il y va de ma tête , vous ne voui? amuserez pas , j'espère , à me plaisanter tout haut sui| mon goût pour les armes à feu. i
— J'espère, moi, que vous n'avez aucune crainte i cet égard; et je vous répète que , loin de vous critiquer j
HORACE. §33
je vous approuve et vous envie. Je voudrais, moi aussi, avoir une espérance, une conviction assez forte pour me faire hacher à coups de sabre derrière une barricade.
— Eh ! si le cœur vous en dit, vous pouvez vous adresser à moi. Voyez, Horace, est-ce que ne voilà pas une p?ume avec laquelle un jeune poëte comme vous pourrait écrire une belle page et se feire un nom immortel?»
En parlant ainsi , il soulevait une carabine assez jolie qu'il s'était réservée pour son usage particulier. Horace la prit, la pesa dans sa main, en fit jouer la batterie, puis s'assit en la posant sur ses genoux , et tomba dans une rêverie profonde.
« A quoi bon vivre dans ce temps-ci ? s'écria-t-il lorsque Laravinière , achevant de serrer ses dangereux trésors, lui ôta doucement son arme favorite; n'est-ce pas une vie d'avortement et d'agonie? N'est-ce pas un leurre infâme que cette société nous fait, lorsqu'elle nous dit : Travaillez , instruisez-vous , soyez intelligents, soyez ambitieux , et vous parviendrez à tout ! et il n'y aura pas de place si haute à laquelle vous ne puissiez vous asseoir 1 Que fait-elle , cette société ment«use et lâche , pour tenir ses promesses ? Quels moyens nous donne-t-elle de développer les facultés qu'elle nous demande et d'utiliser les talents que nous acquérons pour elle ? Rien 1 Elle nous repousse , elle nous méconnaît, elle nous abandonne , quand elle ne nous étouffe pas. Si nous nous agitons pour parvenir, elle nous enferme ou nous tue ; si nous restons tranquilles , elle nous méprise ou nous oublie. Ah 1 vous avez raison , Jean , grandement raison de vous préparer à un glorieux suicide î
— Oh ! si vous croyez que je songe à ma gloire et à celle de mes amis , vous vous trompez beaucoup , dit Laravinière. Je suis très-content de la société en ce qui
HORACE
me concerne, J*y jouis d'une indépendance absolue , et j'y savoure une fainéantise délicieuse. Je la traverse en véritables bohémien, et je n*y ai qu'une affaire , qui est de conspirer pour son renversement; car le peuple souffre , ot Vhonneur appelle ceux qui se sont dévoués pour lui II en sera ce que Dieu voudra 1
— Le peuple ! voilà un grand mot, reprit Horace ; mais, soit dit sans vous offenser, je crois que vous vous souciez aussi peu de lui qu'il se soucie de vous. Vous aimez la guerre et vous la cherchez; voilà tout, mon cher président : chacun obéit à ses instincts. Voyons , pourquoi aimeriez-vous le peuple?
— Parce que j'en suis.
— Vous en êtes sorti , vous n'en êtes plus. Le peuple sent si bien que vous avez des intérêts différents des siens , qu'il vous laisse conspirer tout seul , ou peu s'en faut.
— Vous ne savez rien de cela , Horace , et je n'ai pas à m'expliquer là-dessus ; mais soyez sûr que je suis sincère quand je dis : « J'aime le peuple. » Il est vrai que j'ai peu vécu avec lui , que je suis une espèce de bourgeois , que j'ai des goûts épicuriens qui me gêneront si nous avons un jour un régime Spartiate qui prohibe la bière et le caporal. Mais qu'importe tout cela? Le peuple , c'est le droit méconnu, c'est la souffrance délaissée, c'est la justice outragée. C'est une idée, si vous voulez ; mais c'est l'idée grande et vraie de notre temps. Elle est assez belle pour que nous combattions pour elle.
— C'est une idée que l'on retournera contre vous quand vous l'aurez proclamée-
— Et pourquoi donc, à moins que je ne la désavoue? Et pourquoi le ferais-je? comment pourrais-je changer? Est-ce qu'une idée meurt comme une passion, comme un besoin? La souveraineté de tous sera toujours un
nORACB.
droit : rétablir ne sera pas l'affaire d'un jour. Il y a bien de l'ouvrage pour toute ma vie, quand même je ne trouverais pas la mort au commencement. »
Ce n'était pas la première fois qu'ils débattaient leurs théories à cet égard. Jean y avait toujours eu le dessous, quoiqu'il eût pour lui la vérité et la conviction; il n'avait pas l'intelligence assez prompte et assez subtile pour repousser toute? les objections et toutes les moqueries de son adversaire. Horace voulait aussi la république, mais il la voulait au profit des talents et des ambitions. Il disait que le peuple trouverait le sien à remettre ses intérêts aux mains de l'intelligence et du savoir; que le devoir d'un chef serait de travailler au progrès intellectuel et au bien-être du peuple; mais il n'admettait pas que ce même peuple dût avoir des droits sur l'action des hommes supérieurs , ni qu'il pût en faire un bon usage. Beaucoup d'aigreur entrait souvent dans ces discussions , et le grand argument d'Horace contre les démocrates bourgeois, c'est qu'ils parlaient toujours , et n'agissaient jamais.
Quand il eut acquis la preuve que Laravinière jouait un rôle actif, ou était prêt à le jouer , il conçut pour lui plus d'estime, et se repentit de l'avoir blessé. Tout en continuant de contester le principe d'une révolution en faveur du peuple , il crut à cette révolution , et désira d'y prendre part , afin d'y trouver de la gloire , des émotions , et un essor pour son ambition trompée par le régime constitutionnel. Il demanda à Jean sa confiance, se réconcilia avec lui; et, soit qu'il y eût alors une apparence de sympathie chez les masses , soit que Laravinière se fit des illusions gratuites , Horace crut à un mouvement efficace , s'engagea par serment auprès de Jean à s'y jeter au premier appel , et se tint prêt à tout événement. U se procura un fusîl ♦ et fit des cartouches
HORACE
avec une ardeur et une joie enfantines. Dès lors il fut plus calme, plus sédentaire, et d'une humeur plus ép;ale. Ce rôle de conspirateur Toccupait tout entier. Ce rôle ranimait son espoir abattu ; il le vengeait secrètement de Tindifférence de la société envers lui ; il lui donnait une contenance vis-à-vis de lui-même^, une attitude vis-à vis de Jean et de ses camarades. Il aimait à inquiéter Marthe, à la voir pâlir lorsqu'il lui faisait pressentir les dangers auxquels il brûlait de s'exposer. Il se pleurait aussi un peu d'avance , et répandait des fleurs sur sa tombe ; il fit même son épitaphe en vers. Quand ii rencontra madame la vicomtesse de Chailly à TOpéra , et qu'elle le salua fort légèrement , il s'en consola en pensant qu'elle viendrait peut-être l'implorer lorsqu'il serait un homme puissant , un grand orateur ou un publiciste influent dans la république.
Soit que les événements qui approchaient ne fussent pas prévus par d'autres que paj lui , soit que des circonstances cachées en eussent retardé l'accomplissement, Laravinière n'avait eu autre chose à faire que de fourbir ses fusils , dans l'attente d'une révolution , lorsque le choléra vint éclater dans Paris , et distraire douloureusement les masses de toute préoccupation politique.
J'étais à l'ambulance , roulé dans mon manteau , par une de ces froides nuits du printemps qui semblaient . donner plus d'intensité au fléau , et j'attendais , envolant à r ennemi un quart d'heure de mauvais sommeil, qu'on vhit m'appeler pour de nouveaux accidents, lorsque je; sentis une main se poser sur mon épaule. Je me réveillai; brusquement , et me levant par habitude , je fus prêt àj suivre la personne qui me réclamait , avant d'avoir ouvert;, tout à fait mes yeux appesantis par la fatigue. Ce futseu-i lement lors(^'elle passa auprès de la lanterne rouge sus-^ pendue à l'entrée de l'ambulance , que je crus la recon- ;
HORACE. m
naître, malgré le changement qui s'était opéré en elle.
r Marthe ! m'écriai-je, est-ce donc vous ! Et pour qui venez-vous me chercher , grand Dieu?
— Pour qui voulez-vous que ce soit? dit-elle en joignant les mains. Oh ! venez tout de suite , venez avec moi! »
J'étais déjà en route avec elle.
« Est-il gravement attaqué? lui demandai-je chemin faisant.
— Je n'en sais rien , me dit-elle ; mais il souffre beaucoup , et son esprit est tellement frappé , que je crains tout. Il y a plusieurs jours qu'il a des pressentiments, et aujourd'hui il m'a dit à plusieurs reprises qu'il était perdu. Cependant il a bien dîné, il a été au spectacle, et m. rentrant il a soupé.
— Et quels accidents?
-- Aucun; mais il souffre, et il m'a dit avec tant de force de courir à l'ambulance , que la frayeur s'est emparée de moi tout i coup , et je puis à peine me soutenir.
— En effet, Marthe, vous avez le frisson. Appuyezvous sur mon bras.
— -Oh 1 c'est seulement un peu de froid 1
— Vous êtes à peine vêtue pour une nuit aussi froide ; enveloppez-vous de mon manteau.
— Non , non , cela nous retarderait, marchons I
■ — Pauvre Marthe ! vous êtes iifiaigrie , lui dis-je tout en marchant vite , et en regardant à la lueur blafarde des réverbèreis, ses joues amincies, que creusait encore Tombre de #es cheveux noirs flottants au gré de la bise.
— I® suis pourtant très-bien portante,» me dit-elle d'un air préoccupé. Puis tout à coup , par une liaison d'idées qui m s'étidt pas encore faite en elle : Dites-moi don»© plutêl, i'|«rit*|-elle vivement, comment se porte i^-
HORACE
— - Eugénie va bien, lui dis-jo; elle ne souffre que d'avoir perdu votre amitié.
~ Ah 1 ne dtes pas celai répondit-elle avec un accent déchirant. Mon Dieu 1 épargnez-moi ce reproche-là 1 Dieu sait que je ne le mérite pas 1 Dites-moi plutôt qu'elle m'aime toujours.
— Elle vous aime toujours tendrement» chère Marthe.
— Et vous aimez toujours Horace? reprit Marthe, oubliant tout ce qui lui était personnel , et me tirant par le bras pour me faire courir.
Je courus , et nous fûmes bientôt près de lui. Il fit un cri perçant en me voyant , et se jetant dans mes bras :
« Ah î maintenant je puis mourir , s'écria-t-il avec chaleur ; j'ai retrouvé mon ami. » Et il retomba sur son fauteuil, pâle et brisé, comme s'il était près d'expnper.
Je fus très-effrayé de cette prostration. Je tàtai son pouls , qui était à peine sensible. Je Texaminai , je le fis coucher , je l'interrogeai attentivement, et je me disposai à passer la nuit près de lui.
Il était malade en effet. Son cerveau était en proie à une exaspération douloureuse, tous ses nerfs étaient agités; il avait une sorte de délire, il parlait de mort, de guerre civile, de choléra , d'échafaud ; et mêlant, dans ses rêves , les diverses idées qui le possédaient , il me prenait tantôt pour un croque-mort qui venait le jeter dans la fatale tapissière , tantôt pour le bourreau qui le conduisait au supplice. A ces moments d'exaltation succédaient des évanouissements, et quand il revenait à lui-même , il me reconnaissait , pressait mes mains avee énergie , et s'attachant à moi , me suppliait de ne pas l'abandonner , et de ne pas le laisser mourir. Je n'en avais pas la moindre envie , et je me mettais à la torture pour deviner son mal ; mais quelque attention que j'y apportasse, il m'était impossible d'y voir autre chose
HORACE
qu'une excitation nerveuse causée par une affection morale. Il n'y avait pas le moindre symptôme de choléra , pa3 de fièvre, pas d'empoisonnement, pas de soiiff tance déterminée. Marthe s'empressait autour de lui avec un zèle dont il ne semblait pas s'apercevoir, et , en la regardant , j'étais si frappé de son air de dépérissement et d'angoisse , que je la suppliai d'aller se coucher. Je ne pus l'y faire consentir. Cependant, à la pointe du jour, Horace s'étant calmé et endormi , elle tomba à ^.on tour assoupie sur un fauteuil au pied du lit. J'étais au chevet, vis-à-vis d'elle , et je ne pouvais m'empêcher de comp^ rer la figure d'Horace, pleine de force et de santé, avec celle de cette femme que j'avais vue naguère si belle , et qui n'était plus devant mes yeux que comme un spectre.
J'allais m'endormir aussi , lorsque , sans réveiller personne , Laravinière entra sur la pointe du pied , et vint s'asseoir près de moi. Il avait passé lui-même la nuit auprès d'un de ses amis atteint du choléra , et, en rentrant , il avait appris que Marthe était allée à Fambulance pour Horace. « Qu'a t-il donc? » me demanda-t-il en se penchant vers lui pour l'examiner. Quand je lui eus avoué que je n*y voyais rien de grave , et que cependant ( il m'avait occupé et inquiété toute la nuit , Jean haussa les épaules. « Voulez-vous que je vous dise ce que c'est? I me dit-il en baissant la voix encore davantage : c'est une I panique, rien de plus. Voilà deux ou trois fois qu'il nous a fait des scènes pareilles; et si j'avais été ici cp soir, Marthe n'aurait pas été , tout effrayéef vous dei anger. Pauvre femme l elle est plus malade que lui.
C'est ce qui me semble. Mais vous me paraissez , vous , bien sévère pour mon pauvre Horace?
— Non ; je suis juste. Je ne prétends pas qu'Horace soit ce qu'on appelle un lâche ; je suis même sûr qu'il est brave , et qu'il irait ré3olument au feu d'une bataille
nORACE.
Ob d'un duel. Mais il a ce genre de lâcheté commun è tous les hommes qui s*aiment un peu trop : il craint la maladie, la souffrance^ la mort lente, obscure et douloureuse qu'or) trouve dans son lit. Il est ce que nous appelons douillet. Je Tai vu une fois tenir tête , dans la rue, à des gens de mauvaise mine qui voulaient Tattaquer, et que sa borme ce ntenance a fait reculer ; mais je l'ai vu aussi tomber en défaillance pour une petite coupure qu'il s'était faite ai bout du doigt en taillant sa plume. C'est une nature de femme, malgré sa barbe de Jupiter Olympien. 1\ pourrait s'élever à Théroïsme, il ne supporte pas un bobo,
— Mon cher Jean , répondis-je , je vois tous les jours des hommes dans toute force de l'âge et de la volonté, qui passent pour fermes et sages , et que la pensée du choléra ( et même de bien T^oindres maux^ rend pusillanimes à l'excès. Ne croyez pàs qu'Horace soit une exception. Les exceptions seules a?fOî^tent la maladie avec stoïcisme.
— Aussi ne fais-je point, reprit-il, le procès à votre ami; mais je voudrais que cette pauvre Marthe s'habituât à ses manières , et ne prit pas l'alarme toutes ^es fois qu'il lui passe par la tête de se croire mort.
— Est-ce donc là , demandai-je , la cause de sol aîr triste et accablé?
— • Oh ! ce n'en est qu'une entre toutes. Mais je ne veux pas faire ici le délateur. Je me suis abstenu jusqu'à présent de vous dire ce qui se passait. Puisque vous voilà revenu chez eux, vous en jugerez bientôt par vousmême.
Eti effet , étant r«rôuu \% Xmàmn^i^ m'assura de l'état
HORACE. m
de parfaite santé où se trouvait Horace, j'obtins de lui , sans la provoquer beaucoup , la confidence de ses chagrins. « Eh bien, oui, me dit-il, répondant à une observation que je lui faisais , je suis mécontent de mon sort, mécontent de la vie, et, pourquoi ne le dirais-je pas? tout à fait las de vivre. Pour une goutte de fiel de plus qui tomberait dans ma coupe , je me couperais la gorge.
— Cependant hier , en vous croyant pris du choléra, vous me recommandiez vivement de ne pas vuus laisser mourir. J espère que vous vous exagérez à vous-même votre spleen d'aujourd'hui.
— C'est qu'hier j'avais mal au cerveau , j'étais fou , je tenais à la vie par un instinct animal ; aujourd'hui que je retrouve ma raison , je retrouve l'ennui , le dégoût et l'horreur de la vie, »
J'essayai de lui parler de Marthe , dont il était l'unique appui, et qui peut-être ne lui survivrait pas s'il consommait le crime d'attenter à ses jours. Il fît un mouvement d'impatience qui allait presque jusqu'à la fureur ; il regarda dans la chambre voisine , et s'étant assuré que Marthe n'était pas rentrée de ses courses du matin, « Marthe ! s'écria-t-il ; eh bien , vous nommez mon fléau, mon supplice , mon enfer ! Je croyais , après toutes les prédictions que vous m'avez faites à cet égard, qu'il y allait de mon honneur de vous cacher à quel point elles se sont réalisées ; eh bien , je n'ai pas ce sot orgueil , et je ne sais pas pourquoi , quand je retrouve mon meilleur, mon seul ami, je lui ferais mystère de ce qui se passe en moi. Sachez donc la vérité, Théophile : j'aime Marthe, et pourtant je la hais; je l'idolâtre, et en même tempà je la méprise; je ne puis me séparer d'elle, et pourtant jê n'existe que quand je ne la vois pas. Expliquez cela , ¥0ua qui savez tout expliquer , vous qui mettez l'amour
HORACE
en théorie, et qui prétendez le soumettre à un régime comme les autres maladies.
— Cher Horace , lui répondis-je , je crois qu'il me serait facile de constater du moins Tétat de votre âme. Vous aimez Marthe , j'en suis bien certain ; mais vous voudriez l'aimer davantage , et vous ne le pouvez pas.
— Eh bien , c'est cela même ! s'écri^^-t-il. Taspire à ■ un amour sublime, je n'en éprouve qu'un misérable.
Je voudrais embrasser l'idéal, et je n'étreins que la réalité.
— En d'autres termes, repris-je en essayant d'adoucir par un ton caressant ce que mes paroles pouvaient avoir
j de sévère, vous voudriez l'aimer plus que vous-même, et vous ne pouvez pas même l'aimer autant.»
Il trouva que je traitais sa douleur un peu plus cavalièrement qu'il ne l'eût souhaité ; mais tout ce qu'il me dit pour modifier une opinion qui ne lui semblait pas à la hauteur de sa souffrance, ne servit qu'à m'y confirmer. Marthe rentra, et Horace, obligé de sortir à son tour, me laissa avec elle. Ce que je voyais de leur intérieur ne m'inspirait guère l'espoir de leur être utile. Pourtant je ne voulais pas les quitter sans m'étre bien assuré que je ne pouvais rien pour adoucir leur infortune.
Je trouvais Marthe aussi peu disposée à me laisser pénétrer dans son cœur, qu'Horace avait été prompt à m'ouvrir le sien. Je devais m'y attendre : elle était l'offensée, elle avait de justes sujets de plainte contre lui , et une noble générosité la condamnait au silence. Pour vaincre ses scrupules, je lui dis qu'Horace ^'était accusé devant moi , et m'avait confessé tous ses torts : c'était la vérité. Horace ne s'était pas épargné ; il m'avait dévoilé ses fautes, tout en se défendant de la cause égoïste que je leur assignais. Mais cet encouragement ne changea rien aux résolutious que Marthe semblait avoir pri3çs; je
HORACE
remarquai en elle une sorte de courage sombre et de désespoir morne que je n'aurais pas cru conciliables avec l'enthousiaste mobilité et la sensibilité expansîve que jelui connaissais. Elle excusa Horace, me dit que la faute était toute à la société, dont ropinion implacable flétrit à jamais la femme tombée, et lui défend de se relever en inspirant un véritable amour. Elle refusa de s'expliquer sur son avenir, xne parla vaguement de religion et de résignation. Elle refusa également l'offre que je lui fis de lui amener Eugénie, en disant que ce rapprochement serait bientôt brisé par les mêmes causes qui avaient amené la désunion ; et tout en protestant de son affection profonde pour mon amie, elle me conjura de ne point lui parler d'elle. La seule idée qui me parut arrêtée dans son cerveau , parce qu'elle y revint à plusieurs reprises, fut celle d'un devoir qu'elle avait à remplir^ devoir mystérieux , et dont elle ne détermina point la nature.
En examinant avec attention sa contenance et tous ses mouvements, je crus observer qu'elle était enceinte ; elle était si peu disposée à la confiance, que je n'osai pas l'interroger à cet égard ^ et me réservai de le faire en temps opportun.
Quand je l'eus quittée, le cœur attristé profondément de sa souffrance, je passai par hasard devant un café où Horace avait rhabitude d'aller lire les journaux ; et comme il y était en ce moment, il m'appete et me força de m'asseoir près de lui. Il voulait savoir ce que Marthe m'avait dit; et moi, je commençai par lui demander si elle n'était pas enceinte. 11 est impossible do rendre l'altération que ce mot causa sur son visage. « Enceinte 1 s écria- «-ii; de quoi parlez-vous là, bon Dieu? Vous la croyez enceinte? Elle vous a dit qu elle l'était? Malédiction de tous ies diables 1 il ne me faudrait plus que cela 1
Qu'aurait donc de si effrayant une pareille noa-
BORAGHw
velle? lui dis-je. Si Eugénie m'en annonçait une seni« blable, je m'estimerais bien heureux î — Il frappa du poing sur la table, si fort qu'il fît trembler toute la faïence de l'établissement.
— Vous en parlez à votre aise, dit-il; vous êtes philosophe d'abord , et ensuite vous avez trois mille livres de rente et un état. Mais moi, que ferais-je d'un enfant? à mon âge, avec ma misère, mes dettes, el mes parents, qui seraient indignés! Avec quoi le nourrirais-je ? avec quoi le ferais-je élever? Sans compter que je déteste les marmots, et qu'une femme en couches me représente l'idée la plus horrible!... Ah! mon Dieu! vous me rappelez qu'elle lit VÉmile, sans désemparer depuis quinze jours ! C'est cela , elle veut nourrir son enfant ! elle va lui donner une éducation à la Jean-Jacques, dans une chambre de six pieds carrés! Me voilà père, je suis perdu ! »
Son désespoir était 8i comique, que je ne pus m'empôcher d'en rire. Je pensai que c'était une de ces boutades sans conséquence qu'Horace aimait à lancer, même sur les sujets les plus sérieux, rien que pour donner un peu de mouvement à son esprit , comme à un cheval ardent qu'on laisse caracoler avant de lui faire prendre une allure mesurée. J'avais bonne opinion de son cœur, et j'au© rais cru lui faire injure en lui remontrant gravement les devoirs que sa jeune paternité allait lui imposer. D'ailleurs je pouvais m'être trompé. Si Marthe eût été dansi la position que je supposais, Horace eût-il pu l'ignorer?! Nous nous séparâmes, moi riant toujours de son aversion] sarcastique pour les marmots, et lui continuant à dé-1 clamer contre eux avec une verve inépuisable.
Je trouvai en rentrant chez moi une liste de malades ■ qui s'étaient fait inscrire. J'étais reçu médecin depuis l'automne précédent, et je commençais ma carrière parî
HORACE
la sinistre et douloureuse épreuve du choléra. J*avais donc tout à coup une clientèle plus nombreuse que je m Paurais désiré ^ et je fus tellement accaparé pendant plusieurs jour.^, que je ne revis Horace qu'au bout d'un® quinzaine. Ce fut sous Tinfluence d'un événement étrange qui coupait court à toutes ses amères facéties sur la pro* géniture.
Il entra chez moi un matin , pale et défait.
« Est-elle ici? fut le premier mot qu'il m'adressa.
— Eugénie? lui dis-je; oui , certainement, elle est dans sa chambre.
— Marthe ! s*écria-t-il avec agitation. Je vous parle de Marthe; elle n'est point chez moi, elle a disparu. Théophile, je vous le disais bien , que je devrais me couper la gorge; Marthe m'a quitté, Marthe s'est enfuie avec le désespoir dans l'âme, peut-être avec des pensées d@ suicide. »
Il se laissa tomber sur une chaise, et , cette fois, son épouvante et sa consternation n'avaient rien d'affecté. Nous courûmes chez Arsène. Je pensais que cet ami fidèle de Marthe avait pu être informé par elle de ses dispositions. Nous ne trouvâmes que ses sœurs, dont l'air étonné nous prouva sur-le-champ qu'elles ne savaient rien , et qu'elles ne pressentaient pas même le motif de la visite d'Horace. Comme nous sortions de chez elles, nous rencontrâmes Paul, q^M rentrait. Horace courut à sa rencontre, et, se jetant dans ses bras par un de ces élans spontanés qui réparaient en un instant toutes ses injustices :
« Mon ami , mon frère, mon cher Arsèiv ) ! s'écria-t-iî dans l'abondance de son cœur, dites-moi où elle est, vous le savez, vous devez le savoir. Ah ! ne me punissez pas de mes crimes par un silence impitoyable. Rassures* moi; dites-moi qu'elle vit, qu'elle s'est confiée à vous.N»
HORACE
mo croyez pas jaloux, Arsène. Non, à cette heure, j© jure Dieu que je n'ai pour vous qu'estime et affection. Je consens à tout , je me soumets à tout 1 soyez son appui , son sauveur, son amant. Je vous la donne, je vous la confie; je vous bénis si vous pouvez, si vous devez lui donner du bonheur; mais dites-moi qu'eiie n'est pas morte , dites-moi que je ne suis pas son bourreau , son assassin ! »
Quoique Marthe n'eût pas été nommée, comme il n'y avait qu'elle au monde qui pût intéresser Arsène, il comprit sur-le-champ, et je crus qu'il allait tomber foudroyé, îî fut quelques instants sans pouvoir répondre. Ses dents claquaient dans sa bouche, et il regardait Horace d'un air hébéîé, en retenant dans sa main froide et fortement contractée la main que ce dernier lui avait tendue. Tl ne fit aucune réflexion. Un mélange d'efTroi et d'espoir le jetait dans une sorte de délire farouche. Il se mit à courir avec nous. Nous allâmes à la Morgue ; Horace avait eu déjà la pensée d'y aller; il n'en avait pas eu le courage. Tfous y entrâmes sans lui; il s'arrêta sous le portique, et s'appuya contre la grille pour ne pas tomber, mais évitant de tourner ses regards vers cet a^reux spectacle, qu'il n'aurait pu supporter s'il lui eût offert parmi les victimes de la misère et des passions l'objet de nos recherches. Nous pénétrâmes dans la salle , où plusieurs cada- -^res, couchés sur les tables fatales, offraient aux regards a plus hideuse pvt^ie sociale, la mort violente dans toute . son horreur, la preuve et la conséquence de l'abandon , I du srime ou du désespoir. Arsène sembla retrouver son i courair^^ au moment où celui d'Horace faiblissait; il s'approcha M'une femme qui reposait ià avec le cadavre do son enfant enlacé au sien; il souleva d'une main, ferme les cheveux noirs que le vent rabattait sur le visage de la morte, et comme si sa vue eût été troublée par un nuage
HORACE
épais, il se pencha sur cette face livide, la conte^ïipla un instant , et la laissant retomber avec une indifférence qui , certes, ne lui était pas habituelle :
«Non, » dit-il d'une voix forte; et il. m'entraîna pour répéter vite à Horace ce non , qui devait le soulager momentanément.
Au bout de quelques pas, Arsène s'arrêtant : « Moîitrez-moi encore, lui dit-il , le billet qu'elle vous a laissé.»
Ce billet , Horace nous Tavait communiqué. Il le remit de nouveau à Paul , qui le relut attentivement. Il était ainsi conçu :
«Rassurez-vous, cher Horace, je m'étais trompée. Vous n'aurez pas les charges et les ennuis de la pater^ nité; mais après tout ce que vous m'avez dit depuis quinze jours, j'ai compris que notre union ne pouvait pas durer sans faire votre malheur et ma honte. Il y a longtemps que nous avons dû nous préparer mutuellement à cette séparation, qui vous affligera, j'en suis sûre, mais à laquelle vous vous résignerez, en songeant que nous nous devions mutuellement cet acte de courage et de raison. Adieu pour toujours. Ne me cherchez pas, ce serait inutile. Ne vous inquiétez pas de moi , je suis forte et calme désormais. Je quitte Paris ; j'irai peut-être dans mon pays. Je n'ai besoin de rien, je ne vous reproche rien. Ne gardez pas de moi un souvenir amer. Je pai-s en appelant sur vous la bénédiction du ciel. »
Cette lettre n'annonçait pas des projets sinistres ; cependant elle était loin de nous rassurer. Moi surtout, j'avais trouvé naguère chez Marthe tous les symptômes d'un désespoir sans ressource , et cette farouche énergie qui conduit aux partis extrêmes.
«Il faut, dis-je à Horace, faire encore un grand effort sur vous-même, et nous raconter textuellement c%
HORACE
qui s'est passé entre vous depuis quinze jours; d'après cela, nous jugerons de Timportance que nous devons laisser-^ nos craintes. Peut-être les vôtres sont exagérées. Il est impossible que vous ayez eu envers Marthe des procédés assez cruels pour la pousser à un acte de folie. C'est un esprit religieux , c'est peut-être un caractère plus tort que vous ne le pensez. Parlez , Horace ; nous vous plai gnons trop pour songer à vous blâmer, quelque chose que 70US ayez à nous dire,
— Me confesser devant lui? répondit Horace en regardant Arsène. C'est un rude châtiment; mais je l'ai mérité, et je l'accepte. Je savais bien qu'il l'aimait, lui, et que son amour était plus digne d'elle que le mien. Mon orgueil souffrait de l'idée qu'un autre que moi pouvait lui donner le bonheur que je lui déniais; et je crois que, dans mes accès de délire , je l'aurais tuée plutôt que de la voir sauvée par lui !
— Que Dieu vous pardonne ! dit Arsène ; mais avouez jusqu'au bout. Pourquoi la rendiez-vous si malheureuse? Est-ce à cause de moi? Vous savez bien qu'elle ne m'aimait pas 1
— Oui, je le savais! dit Horace avec un retour d'orgueil et de triomphe égoïste; mais aussitôt ses yeux s'humectèrent et sa voix se troubla Je le savais, continua-t-il , mais je ne voulais seulement pas qu'elle t'estimât, noble Arsène! C'était pour moi une injure sanglante que la comparaison qu'elle pouvait faire entre nous deux au fond de son cœur. Vous voyez bien , mes amis, que, dans ma vanité, il y avait des remords et de la honte,
— Mais enfin , reprit Arsène, d}^ ne me regrettait pas assez , elle ne pensait pas assez à mpi , pour qu'il lui en coûtât beaucoup de m'oublier tout à fait?
— Ello vous a longtemps défendu , répondit Horace, avec une énergie qui me portait à la fureur. Et puis tout
HOEÀGS.
à coup elle ne m^a plus parlé de vous, elle s'y est résignée avec un calme qui semblait me braver et me mépriser intérieurement. Cest à c«lte époque que la misère m*a contraint à lui laisser reprendre son travail et, quoique j'eusse vaincu en apparence ma jalousie, je n'a! jamais pu la voir sortie seule, sans conserver un soupçoH qui me torturait. Mais je le combaltiSs, Arsène ; je vous |ure qu'il m'arrivait bien rareoient de l'exprimer. Seulement quelquefois, dans des aceents de colère, je laissais échapper un mot indirect , qui paraissait l'offenser et la blesser morleilement. Elle ne pouvait pas supporter d'être soupçonnée d'un mensonge, d'une dissimulation si légère qu'elle fût dans ma pensé®. Sa fierté se révoltait contre moi tous les jours dans une progression qui me faisait craindre son changement ou son abandon» Pourtant, depuis quelques semaines, j'étais plus maître de moi , et , injuste qu'elle était 1 elle prenait ma vertu pour de l'indifférence. Tout à coup une malheureuse cir* constance est venue réveiller l'orage. J'ai cru Marthe en« ceinte; Théophile m'en a donné l'idée, et j'en ai éîé con* sterné. Épargnez-moi l'humiliation de vous dire à quel point le sentiment paternel était peu développé en moi* Suis-je donc dans l'âge où cet instinct s'éveille dans le cœur de l'homme? et puis l'horrible misère ne fait-ell© pas une calamité de ce qui peut être un bonheur en. d'autres circonstances? Bref, je suis rentré chez moi précipitamment , il y a aujourd'hui quinze jours, en quittant Théophile, et j'ai interrogé Marthe avec plus de terreur que d'espérance, je Ta^^oue. Elle m'a laissé dans le doute; et puis, irritée des crdmtes chagrines que je manifestais, elle me déclara que si elle avait le bonheur de devenir mère, elle n'irait pas implorer pour son enfant l'appui d'une paternité si mal comprise et si mal acceptée par 'es hommes de ma condition. J'ai vu là un appel tacite vers
nORACE.
VOUS, Arsène, je me suis emporté: elle m*a traité avec un mépris accablant. Depuis ces quinze jours, notre vie a été une tempête continuelle, et je n'ai pu éclaircir le cloute poignant qui en était cause. Tantôt elle m'a dit qu'elle était grosse de six mois, tantôt qu'elle ne l'était pas, et, en définitive , elle m'a dit que si elle l'était, elle me le cacherait, et s'^.n irait élever son enfant loin de moi. J'ai été atroce dans ces débats, je le confesse avec des larmes de sang. Lorsqu'elle niait sa grossesse, j'en provoquais l'aveu par une tendresse perfide, et lorsqu'elle l'avouait , je lui brisais le coeur par mon découragement , mes malédictions, et, pourquoi ne dirais-je pas tout? par des doutes insultants sur sa fidélité, et des sarcasmes amers sur le bonheur qu'elle se promettait de donner un héritier à mes dettes , à ma paresse et à mon désespoir. Il y avait pourtant des moments d'enthousiasme et de repentir où j'acceptais cette destinée avec francliise et avec une sorte de courage fébrile ; mais bientôt je retombais dans l'excès contraire, et alors Marthe, avec un dédain glacial , me disait : « Tranquillisez-vous donc ; je vous ai trompé pour voir quel homme vous étiez. A présent que j'ai la mesure de votre amour et de votre courage, je puis vous dire que je ne suis pas grosse, et vous répéter que si je l'étais, je ne prétendrais pas vous associer à ce que je regarderais comme mon unique bonheur en ce monde.»
« Que vous dirai-je? chaque jour la plaie s'envenimait. Avant-hier la mésintelligence fut plus profonde que la veille, et puis hier, elle le fut à un excès qui m'eût semblé devoir amener ane catastrophe, si nous n'eussions pas été comme blasés l'un et l'autre sur de pareilles douleurs. A minuit, après une querelle qui avait duré deux mortelles heures, je fus si effrayé de sa pâleur et de son abattement , que je fondis en larmes, Je me mis à genoux, j'embrassai ses pieds, je lui proposai de se tuer avec moi
HORACl.
pour en flr^ir avec ce supplice de notre amour, au lieu de le souîHer par une rupture. Elle ne me répondit que par un sourire déchirant, leva les yeux au ciel , et demeura quelques instants dans une sorte d'extase. Puis, elle jeta ses bras autour de mon cou , et pressa longtemps mon front de ses lèvres desséchées par une fièvre lente. « Ne parlons plus de cela, me dit-elle ensuite en se levant : ce que vous craignez tant n'arrivera pas. Vous devez être bien fatigué, couchez-vous ; j'ai encore quelques points à faire. Dormez tranquille; je le suis, vous voyez! »
« Elle était bien tranquille en efTet ! Et moi , stupide el grossier dans ma confiance, je ne compris pas que c'était le calme de la mort qui s'étendait sur ma vie. Je m'endormis brisé, et je ne m'éveillai qu'au grand jour. Mor premier mouvement fut de chercher Marthe, pour la re* mercier à genoux de sa miséricorde. Au Heu d'elle, j'ai trouvé ce fatal billet. Dans sa chambro rien n'annonçail un départ précipité. Tout était rangé comme à l'ordi» naire ; seulement la commode qui contenait ses pauvres bardes était vide. Son lit n'avait pas été défait : elle ne s'était pas couchée. Le portier avait été réveillé vers trois heures du matin par la sonnette de l'intérieur; il a tiré le cordon comme il fait machinalement dans ce temps de choléra, où , à toute heure, on sort pour chercher oii porter des secours. Il n'a vu sortir personne, il a entends^ refermer la porte. Et moi je n'ai rien entendu. J'étais là^ étendu comme un cadavre, pendant qu'elle accomplissait Sa fuite, et qu'elle m'arrachait le cœur d*^ la poitrine pour me laisser à jamais vide d'amour et de bonheur. »
Après le douloureux silence où nous plongea ce récit ^ nous nous livrâmes à diverses conjectures. Horace était, persuadé que Marthe ne pouvait pas survivre à cette séparation , et que si elle avait emporté ses hardes, c'était pour d^)naer à son départ un air de voyage, et mieux ca-
nORACE.
«her son projet de» suicide. Je ne partageais plus sa terïeur. Il me semblait voir dans toute la conduite de Marthe W sentiment de devoir et un instinct d amour maternel q\i\ devaient nous rassurer. Quant à Arsène , après que BOUS eûmes passé la journée en courses et en recherches minutieuses autant qu'inutiles, il se sépara d'Horace, eu hii serrant la main d'un air contraint, mais solennel. Horace était désespéré. « Il faut , lui dit Arsène, avoir plus de confiance en Dieu. Quelque chose me dit au fond de l'âme qu'il n'a pas abandonné la plus parfaite de ses eiréatures, et qu'il veille sur elle. »
Horace me supplia de ne pas le laisser seul. Étant obligé de remplir mes devoirs envers les victimes de l'épidémie, le ne pus passer avec lui qu'une partie de la nuit, Lara^ minière avait couru toute la journée, de son côté, pour mtrouver quelque indice de Marthe. Nous attendions avec impatience qu'il fût rentré. Il rentra à une heure du matin sans avoir été plus heureux que nous; mais il trouva chez lui quelques lignes de Marthe, que la poste âvait apportées dans la soirée. « Vous m'avez témoigné tant d'intérêt et d'amitié, lui disait-elle, que je ne veux pas vous quitter sans vous dire adieu. Je vous demande un dernier service : c'est de rassurer Horace sur mon compte, et de lui jurer que ma position ne doit lui causer d'inquiétude, ni au physique ni au moral. Je crois en Dieu , c'est ce que je puis dire de mieux. Dites-le aussi à mon frère Paul. Il le comprendra. »
Ce billet , en rendant à Horace une sorte de tranquillité, réveilla ses agitations sur un autre point. La jiloBsi© revint s'emparer de lui. Il trouva dans les derniers motis que Marthe avait tracés un avertissement et comme nm promesse détournée pour Paul Arsène. « Elle a" eu, m punissant à moi , dit-il, une arrière-pensée qu'elle « tw^&> îi>urs conservée et qui lui revenait dans tous tes mécan^
HORA.CE
tentements que je lui causais. C'est cette pensée qui lui a donné la force de me quitter. Elle compte sur Paul . soyezen sûrs ! Elle conserve encore pour notre liaison un certain respect qui rempêchera de se confier tout de suite à un autre. J'aime à croire, d'ailleurs, que Paul n'a pas joué la comédie avec moi aujourd'hui , et qu'en m'aidant à chercher Marthe jusqu'à la Morgue, il n'avait pas au fond du cœur l'égoïste joie de la savoir vivante et ré^ signée.
— Vous ne devez pas en douter, répondis-je avec vivacité; Arsène souffrait le martyre, et je vais tout de suite, en passant , lui faire part de ce dernier billet , afin qu'il repose en paix , ne fût-ce qu'une heure ou deux.
J'y vais moi-même, dit Laravinière ; car son chagrin m'intéresse plus que tout le reste. » Et sans faire attention au regard irrité que lui lançait Horace, il lui reprit le billet des mains, et sortit.
« Vous voyez bien qu'ils sont tous d'accord pour ma jouer 1 s'écria Horace furieux. Jean est l'âme damnée de Paul , et l'entremetteur sentimental de cette chaste intrigue. Paul, qui doit si bien comprendre, au dire da Marthe, comment et pourquoi elle croil en Dieu (mot d'ordre que je comprends bien aussi, allez !...), Paul va courir en quelque lieu convenu, où il la trouvera; ou bien il dormira sur les deux oreilles, sachant qu'après deux ou trois jours donnés aux larmes qu'elle croit me devoir, l'infidèle orgueilleuse l'admettra à offrir ses consalations. Tout cela est fort clair pour moi, quoique arrangé avec un certain art. Il y a longtemps qu'on cherdiait un prétexte pour me répudier, et il fallait me doiiner tort. Il fallait qu'on pût m' accuser auprès de mes WflSy et se rassurer soi-même contre les reproches de la c<Sïscience. On y est parvenu ; on m'a tendu u^ piège en feignant , c'est-A-dire m feignant de femdre une gro^.
«51 HORACE
sesse. Vous avez été innocemment le complice de cett^ belle machination ; on connaissait mon faible : on savait que cette éventualité m'avait toujours fait frémir. On m'a fourni l'occasion d'être lâche, ingrat, criminel... Et quand on a réussi à me rendre odieux aux autres et à moi* même, on m'abandonne avec des airs de victime miséricordieuse 1 C'est vraiment ingénieux ! Mais il n'y aura xîua moi qui n'en serai pas dupe ; car je me souviens com» mont on a abandonné le Minotaure, et comment on s'est tenu caché pour laisser passer la première bourrasque de colère et de chagrin. Lui a«ssi, le pauvre imbécile, a cm à un suicide ! lui aussi , il a été à la police et à la Morgue 1 lui aussi , sans doute, a trouvé un billet d'adieu et de belles phrases de pardon au bout d'une trahison consommée avec Paul Arsène! Je pense que c'est un billet tout pareil au mien ; le même peut servir dans toutes les circonstances de ce genre!,,. »
Horace parla longtemps sur œ ton avec une àcreté inouïe. Je le trouvai en cet instant si absurde et si injuste , que , n'ayant pas le courage de le blâmer haute» ment, mais ne partageant nullement ses soupçons, je gardai le silence. Après tout , comme j'étais forcé de te laisser à lui-même jusqu'au lendemain, j'aimais mieux le voir ranimé par des dispositions amères que terrassé par l'inquiétude insupportable de la journée. Je le quittai sans lui rien dire qui pût influencer son jugement.
Lorsque je revins le revoir dans l'après-midi, je le trou- i vai au lit avec un peu de fièvre et une violente agitation nerveuse. Je m'efforçai de le calmer par des remontrances ; assez sévères ; mais je cessai bientôt, en voyant qu'il ne demandait qu'à être contredit afin d'exhaler tout mm
HORACE
réssentîment. Je lui reprochai d'avoir plus de dépit que de douleur. Alors il me soutint qu'iJ était au désespoir ; et à force de parler de son chagrin , il en ressentit de violents accès : la colère fît place aux sanglots. cet instant Arsène entra. Le généreux jeune homme , sans s*inquiéter des soupçons injurieux d'Horace, que Laravinière ne lui avait pas cachés, venait tâcher de lui faire un peu de bien en les dissipant. Il y mit tant de grandeur et de dignité, qu'Horace se jeta dans son sein , le remercia avec enthousiasme, et, passant de l'aversion la plus puérile à la tendresse la plus exaltée, le pria d'être son frère, son consolateur, son meilleur ami, le médecin de son âme malade et de son cerveau en délire.
Quoique nous sentissions bien, Arsène et moi, qu'il y avait de l'exagération dans tout cela , nous fûmes attendris des paroles éloquentes qu'il sut trouver pour nous intéresser à son malheur, et nous voulûmes passer le reste de la journée avec lui. Comme il n'avait plus de fièvre , et qu'il n'avait rien pris la veille , je l'emmenai dîner avec Arsène chez le brave Pinson. Nous rencon^ tràmes Laravinière en chemin , et je l'emmenai aussi. D'abord notre repas fut silencieux et mélancolique comme le comportait la circonstance ; mais peu à peu Horace s'anima. Je le forçai de boire un peu de vin pour réparer ses forces et rétablir l'équilibre ejitre le principe sanguin ^ le principe nerveux. Comme il était ordinairement sobre dans ses boissons, il éprouva plus rapidement que je ne m'y attendais les effets de deux ou trois verres d6 bordeaux, et alors il devint expansif et plein d'énergie. Il nous témoigna à tous trois un redoublement d'amitié que nous accueillîmes d'aberd avec sympathie, mais qui bientôt déplut un peu à Paul, et beaucoup à Laravinière. Horace ne s'en aperçut pas, et continua à s'enthousiasmer, à tes prôner l'un l'autre sans qu'ils sussent trop à propos
quoi. Insensiblement le souvenir de Marthe venant se mêler à son effusion , il se livra à Tespérance de la retrouver, jeta au ciel ce brûlant défi, se vanta de l'apaiser, de la rendre heureuse, et, pour nous faire partager sa confiance , nous entretint de la passion qu'il avait su lui inspirer et nous en peignit l'ardeur et le dévouement avec un orgueil peu convenable. Arsène pâlit plusieurs fois en entendant parler de la beauté et des grâces ineffables de Marthe en style de roman, avec une chaleur pleine de vanité. Le fat est qu'Horace, retenu jusqu'alors par le peu d'encouragement et d'approbation que nous avions donné à son triomphe sur Marthe, avait souffert de le savourer toujours en silence. Maintenant qu'un intérêt commun nous avait fortuitement conduits à lui parler à cœur o«^ vert, à l'interroger, à l'écouter et à discuter avec lui suj? ce sujet délicat, maintenant qu'il voyait toute l'estime toute l'affeclion que nous portions à celle qu'il avait si mal appréciée, il éprouvait une vive sati^action d'amouRpropre à nous entretenir d'elle, et à repasser en lui-méma la valeur du trésor qu'il venait de perdre. C'était un prétexte pour faire briller c6 trésor devant nous sans fatuité coupable, et il était facile de voir qu'il était à demi con.r solé de son désastre par le droit qu'il en prenait de rappeler son bonheur. Quoique Arsène fût au supplice , il réco«ta, et l'aida môme à cet épanchement imprudent . avec un courage étrange. Quoique le sang lui montât au visage à chaque instant, il semblait être résolu à étudie» Marthe dans l'imagination d'Horace comme dans un nû^^ roir qui Ira lui révélait soug une face nouvelle. Il voulaflt. surprendre le secret de cet amour que son rival avait eosî le bonheur d'inspirer. Il savait bien comment il l'avait perdu, car il connaissait le côté sérieux du caractère .(j^ Marthe ; mais ce côté romanesque qui s'était laissé donrif
pfar la pasBion d'au insensé;, y Tgualysait la jjspjrl
mentait dans sa pensée en Tentendant dépeindre par cet insensé lui-môme. Plusieurs fois il pressa le bras de Laravinière pour l'empêcher d'interrompre Horace , et quand il en eut assez appris , il lui dit adieu sans amertume et sans mépris, quoique tant de légèreté et de for« fanterie déplacée lui inspirât bien quelque secrète pitié.
A peine nous eut-il quittés, que Laravmière, cédant è une indignation longtemps comprimée, fit à Horace quelques observations d'une franchise un peu dure. Horace était, comme on dit, tout à fait monté. 11 avalait du café mêlé de rhum, quoique je me plaignisse de cet excès de zèle à outrepasser ma prescription. Il leva la tête avec surprise en voyant la muette attention de Laravinière se changer en critiques assez sèches. Mais il n'était déjà plus d'humeur à supporter humblement un reproche : l'accès de repentir et de modestie était passé , la gloriole avait repris le dessus. Il répondit au froid dédain de Laravinière par des sarcasmes amers sur l'amour ridicule et malavisé qu'il lui supposait pour Marthe ; il eut de l'esprit, il acheva de s'enivrer avec la verve de ses réponses et de ses attaques. Il devint blessant ; il prit de la colère en s'efforçant de rire et de dénigrer. Ce dîner eût fini fort mal si je ne fusse intervenu pour couper court à une discussion des plus envenimées.
— Vous avez raison , me dit Laravinière en se levant, j'oubliais que je parlais à un fou.
Et, après m'avoir serré la main, il lui tourna le dos. Je ramenai Horace chez lui : il était complètement gris, et ses nerfs plus irrités qu'avant. Il eut un nouvel accès de fièvre , et comme j'étais forcé d'aller encore à mes malades, je craignis de le laisser seul. Je descendis chey Laravinière, qui venait de rentrer de son côté, et le priai de monter chez Horace.
— Je le veux bien, dit-il ; je h fais pour vous, et puis
m QOEÀGB.
aussi pour Marthe , qui me le recommanderait si elle le savait tant soit peu malade. Quant à lui personnellement, voyez-vous, il ne m'inspire pas fe moindre intérêt, je vous le déclare. C'est un fat qui se drape dans sa douleur, et qui en a infiniment moins que vous et moi.
Aussitôt que je fus sorti , Jean s'installa auprès du lit de son malade , et le regarda attentivement pendant dii minutes. Horace pleurait, criait, soupirait, se levait à demi, déclamait, appelait Marthe tantôt avec tendresse, tantôt avec fureur. Il se tordait les mains , déchirait ses couvertures et s'arrachait presque les cheveux. Jean le regardait toujours sans rien dire et sans bouger, prêt à s'opposer aux actes d'un délire sérieux , mais résolu de n'être pas dupe d'une de ces scènes de drame qu'il loi attribuait la faculté de jouer froidement au milieu de se» malheurs les plus réels, r A mes yeux (et je crois l'avoir connu aussi bien que
possible), Horace n'était pas, comme le croyait Jean, ub froid égoïste. Il est bien vrai qu'il était froid ; mais il était passionné aussi. Il est bien vrai qu'il avait de l'égoïsme; mais il avait en même temps un besoin d'amitié, de soins et de sympathie qui dénotait bien l'amour des semblables. Ce besoin était si puissant chez lui, qu'il était porté jusqu'à l'exigence puérile, jusqu'à la susceptibilité mala^ dive, jusqu'à la domination jalouse. L'égoïste vit seul ; Horace ne pouvait vivre un quart d'heure sans société* 11 avait de la personnalité, ce qui est bien différent de l'égoïsme. Il aimait les autres par rapport à lui; mais il les aimait , cela est certain , et on eût pu dire sans trop sophistiquer que, ne pouvant s'habituer à la solitude , il préférait l'entretien du premier venu à ses propres pensées, et que, par conséquent, il préférait en un certain sens les autres à lui-même.
Lorsque Horace avait du chagrin, il n'avait qu'ut
moyen dé s*étourdir, et ce moyen était également bon pour ramener à lui les cœurs qu'il avait blessés, et pour dissiper sa propre souffrance : il se fatiguait. Cette fatigue singulière, qui agissait sur le moral aussi bien que sur le physique , consistait à donner à son chagrin un violent essor extérieur ^ar les paroles , par les larmes, les cris, les sanglots, même par les convulsions et le délire. Ce n'était pas une comédie, comme le croyait Laravinière ; c'était une crise vraiment rude et douloureuse dans laquelle il entrait à volonté. On ne peut pas dire qu'il en sortît de même. Elle se prolongeait quelquefois au delà du moment où il en avait senti le ridicule ou la fatigue ; mais il suffisait d'un très-petit accident extérieur pour la faire cesser. Un reproche ferme, une menace de la personne qu'il prenait pour consolateur ou pour victime, l'offre subite d'un divertissement, une surprise quelconque , une petite contusion ou une mince écorchure attrapée en gesticulant ou en se laissant tomber, c'en était assez pour le ramener de la plus violente exaltation k la tranquillité la plus docile , et c'était là pour moi la meilleure preuve que ces émotions n'étaient pas jouées ; car dans le cas où il eût été aussi grand acteur que Jean le prétendait, il eût ménagé plus habilement le paisage de la feinte à la réalité. Laravinière était impitoyable avec îui'j comme les gens qui se gouvernent et se possèdent le sont avec ceux qui s'exaltent et s'abandonnent. S'il eût exercé les fonctions de médecin ou d'infirmier, il eût vite appris qu'il est entre les enfants et les fous une variété d'hommes a la fois ardents et faibles, irritables et dociles, énergiques et indolents, affectés et naïfs, en un mot froids et passionnés, comme je l'ai dit plus haut, et comme je tiens à le dire encore pour constater un fait dont l'observation n'est pas rare , bien qu'il soit communément regardé comme invraisembla ble. Ces hommes-là sont sou-
vent médiocres , et ils sont parfois d'une intelligence supérieure. C'est en général l'organisation nerveuse et compliquée des artiste^^qui présente plus ou moins ces phénomènes. Quoiqu'ils s'épuisent à ce fréquent abus do leurs facultés exubérantes , on les voit rechercher avec une sorte d'avidité fatale tous les moyens possibles d'excitation, et provoquer volontairement ces orages qui n'ont que trop de véritable violence. C'est ainsi qu'Horace faisait usage du délire et du désespoir, comme d'autres font usage d'opium et de liqueurs fortes. « Il n'a qu'à se secouer un peu , disait Jean , aussitôt la fureur vient comme par enchantement, et vous le croiriez possédé de mille passions et de dix mille diables. Mais menacez-le de le quitter , et vous le verrez se calmer tout à coup comme un enfant que sa bonne menace de laisser sans chandelle. » Jean ne songeait pas qu'il y a à Bicêtre des fous furieux qui se tueraient si on les laissait faire, et que la menace d'un peu d'eau froide sur la tête rend tout à coup craintifs et silencieux.
« Mais, disait-il, Horace fait tout ce bruit-là pour qu'on l'entende, et quand personne ne se dérange , il prend son parti de dormir ou d'aller se promener. » C'était malheureusement la vérité, et, sous ce rapport, le pauvre enfant était inexcusable. Ses crises lui faisaient du bien : elles attiraient à lui l'intérêt, les soins, le dévouement; et alors les personnes qui lui étaient attachées faisaient mille efforts et trouvaient mille moyens de le distraire et de le consoler. L'un le flattait, et relevait par là son orgueil blessé ; un autre le plaignait, et le rendait intéressant à sm propres yeux ; un troisième le menait au spectacle malgré lui, et remédiait par les amusements qu'il lui procurait à l'ennui que lui imposait son dénùment. Enfin , il aimait à être malade , comme font les petits collégiens pour aller à l'infirmerie prendra du repos
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et des friandises, et, comme un conscrit qui se mutile pour ne pas aller à i'armée , il se fût fait beaucoup de mal pour se soustraire à un devoir pénible.
Malheureusement pour lui , il eut affaire cette nuit-lâ au plus sévère de ses gardiens. Il le savait , mais il se flattait de le vaincre et de le dominer par un grand déploiement de souffrance. Il augmenta volontairement sa fièvre et se rendit aussi malade quMl lui fut possible. Laravinière fut crueL « Écoutez, lui dit-il d'un ton glacial, je n*ai aucune pitié de vous. Vous avez mérité d« souffrir, et vous ne souffrez pas autant que vous le méritez. Je blâme toute votre conduite , et je méprise des remords tardifs. Vous avez des flatteurs, des séides, Je le sais ; mais je sais aussi que s'ils vous avaient vu d'aussi près que moi, au lieu de passer la nuit à vous veiller, comme je fais, ils b^aient faire des gorges chaudes. Moi qui vous maltraite tout en vous gardant le secret de vos misères, je vous rends de plus grands services que tous ces niais qui vous gâtent en vous admirant. Mais écoutez bien un dernier avis. Ces gens-là apprendront à vous connaître , et ils vous mépilserant ; et vous serez le but de leurs quolibets si y0m ne commencez bien vite à être un honmie et à vous conduire en conséquence ; car il ne sied pas à un hom.me de pleurer et de se ronger les poings pour une femme qui le quitte. Vous avez autre chose à faire , et vous n'y songez pas. Une révolution se prépare , et si \ous êtes las de la vie comme vous le dites, il y a là un moyen très-simple de mourir avec honneur et avec fruit pour les autres hommes. Voyez si vous voulez vous asphyxier comme une grisette abandonnée, ou vous battre comme un généreux patriote. »
Ce furent là les seules consolations qu'Horace reçut du président des bousingots, et il fallut bien les accepter. Il était trop tard pour en nier la lop^me et l'opportunité |
5162 HORACE, car avant la fuite de Marthe , avant ce grand désespoir qu'il en ressentait, il s'était engagé, soit par amourpropre, soit par ennui, soit par ambition, à prendre part à la première affaire. Au dire de Jean, cette occasion ne laraerait pas a se présenter. Horace l'appela hautement de ses vœux ; et Jean, dont le faible était de tout pardonner, à la condition qu'on prendrait un fusil pour moyen d'expiation, lui rendit promptement son estime, sa coiv» fiance et son dévouement. Il consentit pendant plusieurs jours à le soigner, à le promener, à l'exciter par les préparatifs de cette grande journée que chaque jour il lui proïïiettait pour le lendemain, et Horace, recommençant les apprêts de sa mort, cessa de pleurer Marthe, et n'osa plus parler d'elle.
Un mois s'était écoulé depuis k disparition de cette jeune femme. Aucun de nous n'avait rien découvert sur son compte ; et ce profond silence de sa part, dont Eugénie et Arsène surtout s'étaient flattés d'être exceptés, nous rejeta dans une morne épouvante. Je commençai à croire qu'elle avait été cacher loin de Paris un suicide, ou tout au moins une maladie grave , une mort douloureuse, et je n'osai plus me livrer avec mes amis aux commentaires que je faisais intérieurement. Je crois que le même découragement s'était emparé des autres. Je ne voyais presque plus Arsène. Horace ne prononçait plus le nom de l'infortunée, et semblait nourrir des projets sinistres qu'il me faisait entrevoir d'un air tragique et sombre. Eugénie pleurait souvent à la dérobée. Laravinière était plus conspirateur que jamais , et la politique l'absorbait entièrement.
Sur ces entrefaites, madame de Chailly la mère m'écrivit que le choléra venait do faire irruption dans la petite ville que ses propriétés avoisinaient. Elle tremblait, non pour elle-même (elle n'y songeait seulement pas) , mai»
HORACE
pour ses amis , pour sa famille , pour ses paysans , et m'engageait de la manière la plus pressante et la plus affectueuse à venir passer dans le pays cette triste époque. Il n'y avait pas de médecin dans nos campagnes; le choléra cessait à Paris. Je vis un devoir d'humanité et d'amitié en même temps à remplir, car tous les anciens amis de mon père étaient menacés. Je me disposai à partir et à emmener Eugénie.
Horace vint à plusieurs reprises me faire ses adieux. Il me félicitait de pouvoir quitter cette affreuse Baby^ lotie. Il enviait mon sort à tous les égards ; il eût bien désiré pouvoir s'en aller avec moi. Enfin, je vis qu'il avait besoin de s'épancher; et, suspendant pour quelques heures mes aprêts de départ, je l'emmenai au Luxerabourg, et le priai de s'exphquer. Il se fit prier beaucoup, quoiqu'il mourût d'envie de parler. Enfin il me dit :
« Eh bien , il faut vous ouvrir mon cœur , quoiqu'un serment terrible me lie. Je ne puis agir en aveugle dans une circonstance aussi grave ; il me faut un bOn conseil, et vous seul pouvez me le donner. Voyons i mettuz-vous à ma place : si vous étiez engagé sur la vie , sur l'honneur, sur tout ce qu'il y a de sacré, à partager les convictions et à seconder les efiForts d'un homme en matière poUtique, et si tout à coup vous aperceviez que cet homme se trompe, qu'il va commettre une faute, compromettre sa cause... je dis plus, si vos idées avaient dépassé les siennes, et que ses principes fussent devenus absurdes à vos yeux dessillés, pensez-vous qu'il aurait le droit de vous mépriser ; pensez-vous que quelqu'un au monde aurait celui de vous blâmer, pour avoir délaissé l'entreprise et rompu avec ses moteurs à la verlle d'y mettre la main V Dites, Théophile ; ceci est bien sérieux. Il y va do ma réputation, de ma conscience, de tout mon avenir.
— D'abord, lui dis-je, je sui§ heureux de vous entea*
HORAc:;:
dre parler de votre avenir ; car il y a un mois que je m'effraie de vos idées sombres et de vos continuelles pensées de mort. Maintenant vous me prenez pour arbitre à propos d'un fait ou d'un sentiment politique. Me voilà bien embarrassé; vous savez combien ma position est fausse sur ce terrain-là : fils de gentilhomme, ami et parent de légitimistes, j'ai une sorte de dignité extérieure assez délicate à garder. Bien que mes principes, mes certitudes , ma foi , mes sympathies soient encore plus démocratiques peut-être que ceux de Laravinière et consorts, je ne puis, chose étrange et pénible, leur donner la main pour faire un seul pas avec eux. J'aurais l'air d'un transfuge ; je serais méprisé dans le camp où j'ai été élevé ; je serais repoussé avec méfiance de celui où j© viendrais me présenter. Mon sort est celui d'un certain nombre déjeunes gens sincères qui ne peuvent désavouer du jour au lendemain la religion de leurs pères, et qui pourtant ont le cœur chaud et le bras solide. Ils sentent que la cause du passé est perdue , qu'elle ne mérite pas d'être disputée plus longtemps, que la victoire des novateurs est juste et sainte. lis voudraient pouvoir arborer les couleurs nouvelles de l'égalité, qu'ils aiment et qu'ils pratiquent. Mais il y a là une question de convenances qu'on ne leur permet pas de violer, et que , de toutes parts, on les force à respecter, quoique, de toutes parts, on sache aussi bien qu'eux qu'elle est arbitraire , vaine et injuste. Je suis donc forcé de m' abstraire de tout concours à l'action politique ; et quand je serai électeur^ j'ignore absolument s'il me sera possible de voter avec l'impartialité et le discernement que je voudrais apporter à cette noble fonction. En un mot, je me suis retranché jusqu'à nouvel ordre, et qui sait pour combien d'années . dans un jugement philosophique des hommes et des choses de mon temps. C'est une souffrance profonde par-
HORACE
fois, quand je me souviens que j'ai vingt-cinq ans, et que j'ai Tardeur et le courage de ma jeunesse ; c'est aussi une jouissance infinie quand je considère que les passions politiques , avec leurs erreurs , leurs égarements , leurs crimes involontaires, me sont pour longtemps interdites, et que je puis garder sans lâcheté ma religion sociale dans toute sa candeur. Mais comment voulez -vous qu'un liomme ainsi séparé de vos mouvements et isolé de vos agitations vous montre la direction que vous devez prendre, TOUS , républicain de nature , de position , et pour ainsi dire de naissance ?
— Tout ce que vous dites là, reprit Horace, me donne beaucoup à penser. Il y a donc une autre manière d'aimer la république et d'en pratiquer les principes, quo de se jeter en aveugle et à corps perdu dans les mouvements partiels qui préparent sa venue? Oui, certes, je le savais bien, je le sentais bien, et il y a longtemps que j'y songe ! il est une région de persévérance et d'action philosophique au-dessus de ces orages passagers ! il est un point de vue plus vrai, plus pur, plus élevé que toutes les déclamations et les conspirations émeutières !
— Je n'ai tranché ainsi la question , répondis-je , que par rapport à moi et à cause de ma situation pour ainsi dire exceptionnelle dans le mouvement présent. J'ignore ce que je ferais à votre place ; cependant , je puis vous dire que si j'étais iwaliste , légitimiste et catholique , comme la plupart des jeunes gens de ma caste , je n'hésiterais pas à me joindre à la duchesse de Berri , comme à un principe.
— Vous feriez la guerre civile? dit Horace ; eh bien, voilà ce qu'on me propose, voilà où l'on veut m'entraîner. Et moi je répugne à de tels moyens , et j'attends mieux de la Providence.
— A la bonne heure 1 En ce cas, vous renoncez à jouer
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un rôle actif; car une révolution parlementaire ne peut manquer de durer au moins un siècle, au point où en sont tes choses.
— • Un siècle ! Le peuple n'attendra pas un siècle ! stoia Horace, oubliant la question personnelle pour la question générale.
— Soyez donc d'accord avec vous-même, lui dis-je : ou il y aura des révolutions violentes, et par conséquent des conflits rapides et énergiques entre les citoyens, ou biea il y aura de longs débats de paroles, une lutte patiente de principes, un progrès sûr, mais lent, où nous n'aurons rien à faire, vous et moi, qu'à profiter pour notre compte des enseignements de l'histoire. C'est déjà beaucoup , et je m'en contente.
— Ce sera plus prompt que vous ne croyez , et poir ma part je compte bien aider à l'œuvre , soit par la parole, soit par les écrits, si je puis trouver une tribune ou un journal.
— En ce cas, vous n'hésitez pas à vous retirer de toute émeute, et j'approuve votre fermeté courageuse, car la tentation est forte , et moi-même qui ne puis y prendre part, j'ai souvent de la peine à y résister.
— Oui , sans doute , ce sera un grand courage , dit Horace avec un peu d'emphase ; mais je l'aurai , parce que je dois l'avoir. Ma conscience me fait d'amers reproches de m'être laissé entraîner à ces projets incendiaires ; je lui obéis. Vous m'avez rendu un grand service, Théophile , de m'avoir expliqué à moi-même. Je vous en remercie. »
jfe ne voyais pas trop en quoi j'avais éclairci Horace sur un point qu'il avait posé nettement dès le commencement de l'explication ; et, le trouvant si bien d'accord avec lui-même, j'allais le quitter, lorsqu'il me retint.
« Vous n'avez pas répondu à ma question, me dit-iL
HORACE
— Vous ne m'@n avez point fait que je sache, répon* dis-je.
— Pardieu ! reprit-il, je vous ai demandé si quelqu'un de mes amis ou de mes prétendus coopinionnaires , si Jean le bousingot, par exemple, pourrait s'arroger lé droit de me blâmer en me voyant renoncer aux folies de la conspiration émeutière, pour rentrer dans cette voie plus large et plus morale dont je n'aurais janvais dû sortir.
— D'après ce que vous me dites, je vois, répondis-je, que vous avez commis une faute. Vous vous êtes lié par des promesses à quelque affiliation...
— C'est mon secret, » reprit-il précipitamment. Puis il ajouta : a Je ne connais ni affiliation, ni conspiration mais Laravinière est un fou, un exalté, comme bien vous savez. Il n'en fait aucun mystère à ses amis, et personne n'ignore qu'il est en avant dans toutes les bagarres de faubourg. Vous devez bien pressentir que nous n'avons pas habité la même maison pendant plusieurs mois, sans qu'il m'entretînt de ses rêves révolutionnaires. Dans un moment de désespoir de toutes choses et de complet abandon de moi-même, j'ai désiré des émotions, des combats, des dangers et, pourquoi ne l'avouerais-je pas, une mort tragique, à laquelle se serait attachée quelque gloire. Je me suis livré comme un enfant, et, si je m'arrête aujourd'hui , il ne manquera pas de dire que je recule. Dans son héroïsme grossier, il m'accusera d'avoir peur, et je serai forcé peut-être de me battre avec lui pour lui prouver que je ne suis point un lâche.
— Dieu nous préserve d'un pareil incident 1 m'écriaije. Il vous faut éviter à tout prix la nécessité de vous couper la gorge avec un ae vos meilleurs amis. Mais je ne crois pas qu'il y mette la violence et la brutalité que vous supposez. Une franche et loyale explication de vos idées.
HORACB.
do vos principes et de vos résolutions, lui fera jtiger \ûn'à sainement de voire caractère.
— Malheureusement, reprit Horace, Jean n*a ni idées ni principes. Ses résolutions ardentes sont le résultat dt) ses instincts belliqueux, de son tempérament sanguin, comme vous diriez. Il ne me comprendra pas, et il m'accusera ; et puis il y a un danger beaucou{) plus grave que celui de l'irriter et de croiser l'épée avec lui : c'e^ le bruit qu'il va faire de ma prétendue défection parm^ ses compagnons, bousingots, braillards et tracassiers, qui ne savent que déclamer dans les estaminets , détonner la Marseillaise ^ échanger quelques horions avec les sergents de ville , et se dissiper avec la fumée du premier coup de fusil. Je suppose que leurs folles entreprises réussissent, que le peuple prenne parti peureux et avec eux un beau matin , que le gouvernement bourgeois soit culbuté , et qu'un essai de république commence ; ces jeunes gens-là , véritables mouches du coche , vont se faire passer pour des héros. Il y a tant de charlatanisme en ce monde , et les mouvements révolutionnaires favorisent si bien cette sale puissance , qu'on les proclamera peut-être les sauveurs de la patrie. Ils auront donc un pied à rétrier; et moi je serai rejeté bien loin, et taxé par eux de m'être caché dans les caves au jour du danger. Voyez ! les choses les plus bouffonnes ont parfois des résultats sérieux. Savez-vous que les principaux chefs de ropposition de 4 830 O'nt perdu beaucoup de leur influence sur les masses pour avoir désavoué l'émeute au 27 juillet, et pour avoir à peine compris, le 28 , que c'était une révolution ? A plus forte raison , moi , jeune homme obscur, qui n'ai encore pour m'étayer et me dévelo})per que ce misérable noyau d'étudiants bousingots, serai-je entaché et comme flétri , au début de ma camère , par les souvenirs arrogants et les accusations stupides de cci? gens-
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la? Qu'en pensez-vous? Voilà ce que je vous demande.
— Je vous répondrai , mon cher Horace , que tout est possible , mais qu'il y a un moyen sûr d'échapper à de pareilles accusations : c'est d'être logique, et de ne prendre part à aucune action violente, le lendemain beaucoup moins encore que la veille. Vous êt^ philosophe comme moi , ou révolutionnaire comme Tami Jean. Il n'y a pas de terme moyen. Si vous conservez vos rêves d'ambition, vous avez besoin de l'opinion de^s masses. Vous n'avez encore pour milieu qu'une coterie ; il faut plaire à cette coterie, marcher avec elle, et lui obéir afin de la convaincre , de l'éblouir et de la dominer plus tard. Si vous pensez comme moi, que le moment n'est pas venu pour, les hommes sérieux de voir réaliser leurs principes ; si vous croyez ( comme vous l'avez dit en commençant cette conversation ) que les entreprises où l'on vous pousse compromettent la cause de la Uberté , il faut être bien résolu d'avance à ne pas chercher des avantages personnels dans un résultat inespéré. Il faut remettre votre carrière politique à des temps plus éloignés. Vous êtes jeune, vous verrez peut-être arriver le triomphe de la civilisation par des moyens conformes à vos principes de morale. »
Horace ne me répondit rien , et revmt avec moi tout rêveur et tout triste. En arrivant à ma porte , il me remercia do mes avis , les déclara logiques et rationnels , et me quitta sans me dire à quel parti il s'arrêtait. Je partais le lendemain matin.
Dans la soirée, inquiet de la manière dont nous nous étions séparés , et craignant qu'il ne se portât à quelque résolution dangereuse, j'allai chez lui, mais je ne le trouvai pas, et M. Chaignard me dit de l'air le plus graciev.x :
% M. Dumontet est parti pour la province depuis une
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heure, il a reçu une lettre de ses parents; madame sa mère est à Textrémité. Le pauvre jeune homme est parti tout bouleversé. /I m*a laissé la moitié de ses effets en dépôt. Sans doute il reviendra dans peu de jours. »
Je montai chez Laravinière. « Avez-vous vu Horace? lui demandai-je — Nom^ me dit-il; mais Louvet l'a vu monter en diligence (fim air aussi peu affligé que s'il allait hériter d'un oncle, au lieu d'enterrer sa mère, — Vraiment, vous le haïssez trop , m'écriai-je; vous êtes cruel pour lui : Horace est un bon fils , il adore sa mère.
— Sa mère ! répondit Jean en levant les épaules ; elle n'est pas plus malade que vous et moi. »
Il ne voulut pas s'expliquer davantage.
Le choléra fît assez de ravages dans la ville voisine de nos campagnes ; mais il ne passa point la rivière, et les habitants de la rive gauche , desquels nous faisions partie, furent préservés. Dans l'attente d'une irruption toujours possible, je restai dans ma petite propriété, voyant tous les jours la famille de Chailly , dont le château était situé à la distance d'un quart de lieue , et veillant avec sollicitude sur ma vieille amie la comtesse , et sur ses petitsenfants dont elle était beaucoup plus occupée que leur mère , la merveilleuse vicomtesse Léonie. Cette dernière, quoique fort bienveillante pour moi dans ses manières , me déplaisait de plus en pluà. Ce n'est pas qu'elle manquât d'esprit , ni de caractère. Elle avait certaines qualités brillâmes à l'extérieur, qui attiraient également les gens très-affectés et les gens très-ingénus : ceux-ci, la prenant de bonne foi pour la femme supérieure qu'elle voulait être, et ceux-là souscrivant à ses prétentions, moyennant une convention tacite , passée avec eîJe, d'être
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reconnus pour hommes supérieurs eux-mêmes. Elle avait à Chailly comme à Paris , une petite cour assez ridicule , et même plus ridicule qu*à Paris ; car elle la recrutait de plusieurs gentilshommes campagnards , élégants frelatés dont elle se moquait cruellement avec les élégants de meilleur aloi qu'elle avait amenés de Paris. Ces pauvres jeunes gens du cru se guindaient pour être à la hauteur de son bel esprit , et n'en étaient que plus sots ; mais ils montaient à cheval avec elle, la suivaient à la chasse, bourdonnaient sur sa piste , ou papillonnaient autour de mn étrier, sans s'apercevoir qu'ils n'étaient accueillis que pour faire nombre au cortège , et afin que les femmes de la province eussent à diie , avec dépit , que la vicomtesse accaparait tous les hommes du département.
La comtesse, habituée à la haute tolérance de la bonne compagnie , menmt une vie à part dans le château. Elle surveillait les enfants, les précepteurs et gouvernantes, les travaux de la terre et Tordre de la maison. Alerte et vigilante , malgré son grand âge , elle était si nécessaire à l'indolente Léonie , qu'elle en obtenait des égards et des gracieusetés où l'affection n'entrait cependant pour rien. Le vicomte , son fils , était un personnage fort nul , indulgent par insouciance , et très-disposé à k)ut permettre à sa femme à condition qu'elle ne le gênerait en rien. Riche et borné, il était plus occupé à dépenser son bien avec des demoiselles de l'Opéra qu'à le faire prospérer avec sa mère. Il était presque toujours à Paris, et, pour se faire pardonner ses absences un peu équivoques, il s'acquittait scrupuleusement des nombreuses emplettes de toilette dont le chargeait la vicomtesse. C'était là le véritable lien conjugal entre eux, et le secret de leur bonne intelligence. Le pauvre homme aimait ses enfants instinctivement , et sa mère avec plus d© teadresse qu'il n'en avait ydjmis eu pour personne j
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mais il ne la comprenait pas, et il était incapable de donner à ses enfants une bonne direction. Tout dans cette famille respirait extérieurement l'union et Tharmonie, quoique en réalité ce ne fût pas une famille, et que, sans le dévouement absolu et infatigable de la vieille femme qui en était le chef et la providence, il n'eût pas été possible aux autres de vivre vingt-quatre heures sous le même toit.
J'étais depuis peu de jours dans le pays, lorsque je t eçus un billet d'Horace , daté de sa petite ville. « Ma mère est sauvée , me di^fnit-il. Je retourne à Paris la semaine prochaine ; je passe à vingt lieues de chez vous- Si vous y êtes encore, je puis faire un détour et aller causer avec vous quelques heures sous les tilleuls qui vous ont vu naître. Un mot, et je trace mon itinéraire en conséquence. »
Eugénie fîXune petite moue quand je lui dis que j'avate répondu à ce billet par une invitation empressée ; mms lorsque Horace arriva , elle ne lui en fit pas moins les honneurs de notre humble manoir avec l'obligeance digne et sim^ple dont elle ne pouvait se départir.
Madame Dumontet n'avait pas été aussi gravement naalade que son mari l'avait écrit à Horace sous l'influence d'une première inquiétude. Le choléra n'avait pas été par là , et Horace avait trouvé sa mère presque rétablie ; mais il n'avait pu s'arracher tout à coup des bras de ses parents, et s'il eût voulu les croire, il aurait passé avec eux le reste de l'été.
« Mais cette petite ville m'est devenue intolérable, ditil , et j'ai senti cette fois plus vivement que jamais que j'en ai fini avec mon pauvre pays. Quelle existence, mon ami , cjiKî cette économie scrdide à l'abri de laquelle on végète là, sans honneur, sans jouissance et sans utilité! Quelles gens que ces provinciaux , envieux , ignares, en»
cftfôtés et vains 1 S'il me fallait rester parmi eux trois rrtoîs eniiersje vous jure que je me brûlerais la cervelle. »
Le fait est que les habitudes modestes, Tesprit de cCnitrôle un peu taquin , et Tobscurité an peu forcée des petites villes, étaient inconciliables avec les goûts et le§ besoins que l'éducation avait créés à Horace. Ses bons ]5arents avaient tout fait pour qu'il en fût ainsi , et cependant ils étaient naïvement stupéfaits du résultat de leur ambition. Ils ne comprenaient rien aux énormes dé- |5^nses de ce jeune homme qu'ils voyaient si dédaigneux des plaisirs de leur endroit, le bal public, le café, les âetrices ambulantes , la chasse , etc. Ils s'affligeaient de l'ennui mortel qui le gagnait auprès d'eux , et qu'il n'avait p^ la force de leur cacher. Son intolérance pour leur jffudence en matière do politique , son mépris acerbe pùur leurs vieux amîa , son dégoût devant les caresses et les avances des parents campagnards , sa mélancolie ^■s cause avouée , ses déclamations contre le siècle de fsfgent ( avec de si grands besoins d'argent) , son hulÉimr sombre et inégale, ses mystérieuses réticences îOï'squ'il était question de femmes , d'amour ou de ma^ i^âge , c'étaient là autant de chagrins profonds et dévo^ ï^ts pour eux , et surtout pour la pauvre mère , qui ^lait découvrir en lui quelque cause de malheur excep* ^«fûgd , inouï , ne voyant pas que les autres enfants de ^ province , élevés comme lui , maudissaient comme lui lÈmr sort.
Quelques heures d'entretien a^c Horace m'apprireni ISate l'anxiété de m famille , tout l'ennui qu'il en avait i^feenti , et tous les torts qu'il avait eus , quoiqu'il ne kâ avouât (pi'en les présentant comme des consé» rflênees inévitable^ (fe sa position. Il était obsédé deâ^ OT^IÎOîis iuquiètes que son père s'était permis de lé.
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par les recommandations et les instances de sa mère, relativement à son travail et à sa dépense. Enfin , après avoir récriminé , déclamé , pleuré de rage et de tendresse en me peignant l'amour aveugle et inintelligent des chers et insupportables auteurs de ses jours , il conclut à un besoin immodéré de se distraire , afin de secouer tous ses dégoûts , et il me demanda de le mener au château de Chailly, où il avait appris qu'une belle partie de chasse se préparait.
Une heure après , il fut invité par la comtesse eltemême , qui vint , au milieu de sa promenade , se reposer un instant chez moi , comme elle le faisait souvent. Elle avait compris Eugénie au premier coup d'œil , et avait conçu pour elle une bienveillante sympathie. Horace fut frappé de l'amicale familiarité avec laquelle cette grand© dame s'assit auprès de la fille du peuple , de la maîtressa^du carabin , et lui parla simplement et affectueihsement. Il remarqua aussi le bon sens et la dignité qu'Eugénie mit dans cet entretien avec la comtesse. A partir de ce jour il eut pour elle un respect qui se dé^ mentit rarement, et abjura presque toutes ses anciennes préventions.
L'arrivée d'Horace au château fut une bonne fortune pour la vicomtesse , qui commençait à s'ennuyer de son entourage, et qui se souvenait d'avoir trouvé de l'esprit et de l'originalité à ce jeune homme. Elle lui fit d'agréables reproches de l'avoir négligée à Paris.
« Vous avez trouvé notre maison ennuyeuse, lui ditelle avec ce ton oh la flatterie tenait de si près à la moquerie qu'il était difficile de savoir jamais laquelle des deux l'emportait; nous le serons peut-être moins ici; et d'ailleurs à la campagne , on est moms difficile.
— C'est ^.ette considération qui m'a donné le courage me présenter devant vous, Madame » répondit
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Horace avec une humilité impertinente qui ne fut pas mal reçue.
La vicomtesse ne se connaissait pas plus en véritable esprit qu'en véritable mérite. Elle ne cherchait dans ua homme qu'une seule capacité, celle qui consiste à savoir louer et aduler une femme. Au premier coup d'œil elle se rendait compte de l'effet qu'elle pouvait produire sur l'esprit d'un nouveau venu ; et s'il n'y avait pas de prise pour elle sur cet esprit-là , elle ne se donnait point de peine inutile, et le traitait tout de suite en ennemi. En cela consistait tout son tact. Elle ne se compromettait vis-à-vis de personne , et ne reculait devant aucune inimitié. Elle savait se faire assez de partisans pour ne pas craindre les adversaires. Pour juger les hommes qui l'approchaient, elle n'avait donc qu'un poids et qu'une mesure : quiconque ne l'appréciait pas était tenu, sans retour et sans appel , pour un butor , un cuistre ou un sot ; quiconque la remarquait et cherchait à se faire remarquer par elle , était noté et enrôlé d'avance dans la brigade de ses favoris ou de ses protégés. Les manières timides, l'émotion d'un jeune adorateur, lui plaisaient; mais l'audace d'un fat entreprenant lui plaisait davantage. Froide et maladive , elle ne pouvait pas être tout à fait galante ; mais elle était coquette et dissolue à sa manière, et donnait de prétendus droits sur son cœur, toutes sortes d'espérances , et de minces faveurs , à plusieurs hommes à la fois, tout en ayant l'habileté de faire CToire à chacun qu'il était le premier et le dernier qu'elle eût aimé ou qu'elle dût aimer. Comme il n'est point de méchant caractère qui n'ait , œmme on dit,^les qualités de ses défauts , on pouvait dire , à sa louange , qu'elle n'avait pas d'hypocrisie avec le monde, et qu'elle n'affectait pas les principes qu'elle n'avait pas. Elle montrait beaucoup d'indépendance dans ses idées et d'excen-
tricité dans sa conduite. Elle ne croyait à aucune vertu ; mais, ne blâmant aucun vice, elle parlait des autres femmes avec plus de loyauté que ne le font ordinairement les femmes du monde. Elle le faisait sans ménagement et sans malice, pe se piquant pas de pudeur à cet égard , et n'en ayant pas plus que de passion.
Horace ne songea pas même à douter de cette supériorité féminine qui recherchait son hommage. Il Taccepta d'emblée , non-seulement parce qu'elle était riche , patricienne , courtisée et parée , et que tout cela était neuf et séduisant pour lui , mais encore parce quMl avait absolument la même manière de juger les gens , et de les prendre , comme elle , en affection ou en antipathie selon qu'il était goûté ou dédaigné. Dès le premier jour où le regard de la vicomtesse avait croisé le sien , ce mutuel besoin de l'admiration d'autrui qui les pc^sédait s'était manifesté. Leurs vanités réciproques s'étafent prises corps à corps , se défiant et s'attirant comme deux champioîis avides de mesurer leurs forces et de se glorifier aux dé- , pens l'un de l'autre. j
La vicomtesse songea toute la nuit aux trois toilettes! qu'elle ferait le lendemain. D'abord elle apparut dès Im matin sur le perron, en robe de chambre si blanche, sw fine, si flottante, qu'elle rappelait Desdemona chantant! la romance du Saule. Puis, pendant qu'on apprêtait les chevaux, elle se costuma en amazone du temps de. Louis XIII, risquant une plume noire sur l'oreille, qui eût été de mauvais goût au bois de Boulogne, et qui était fort piquante et fort gracieuse au fond des bois d^j Chailly. Au retour de la chasse, elle fit une toilette de campagne d'un goût exquis, et se couvrit do tant d^ parfums qu'Horace en eut la migraine.
Quant à lui, il s'était levé avant le jour pour s'âiuiper en chasseur convepable, et grâce à ma gaçde-çpbei
il s*i2nprovïsa un costume qui ne sentait pas trop le basochien de Paris. Je ie prévins que mon cheval était un peu vif, et l'engageai à le traiter doucement. Ils partirent en assez bonne intelligence ; mais quand le cavalier fut sous le feu des regards de la châtelaine , il ne tint compte de mes avis , et eut de rudes démêlés avec sa monture. La galerie remarqua qu'il ne savait nullement gouverner un cheval.
« Vous montez en casse-cou , mon cher, lui cria famiîièrement le comte de Meilleraie , adorateur principal de la vicomtesse; vous vous ferez écraser contre la muraille. »
Horace trouva la leçon de mauvais goui , et, pour prouver qu'il la méprisait, il fit cabrer mn cheval avec rage. Il était hardi et solide, quoiqu'il eût peu de leçons de manège , et sachant bien qu'il ne pouvait lutter d'art et de science avec les écuyers expérimentés et pédants qui entouraient la vicomtesse , il voidut du moins les éclipser par son audace. Il réussit à effrayer la dame de ses pensées, au point qu'elle le supplia en pâlissant d'avoir plus de prudence. L'effet était produit , et le triomphe d'Horace sur tous ses rivaux fut assuré. Les femmes prisent plus le courage que l'adresse. Les hommes soutinrent que c'était un genre détestable , et qu'aucun d'eux ne voudrait prêter son cheval à un pareil fou ; mais la vicomtesse leur dit qu'aucun d'eux n'oserait faire de pareilles foUes et risquer sa vie avec autant d'insou*ciance. Ck)mme elle voyait fort bien que toute cette crâ* nerie d'Horace était en son honneur , elle lui en sut un gré infini , et s'occupa de lui seul tout le temps de la dia^se. Horace l'y aida merveilleusement en ne la quit* tunt presque pas , et en montrant pour la chasse en elle* même toute l'indifférence qu'il y portait. Il ne savait paâ pîil^ ^iô^r que îsanier un cheval ^ et comme il n*y eût
fait que des fautes , il affecta un profond mépris pour cette passion grossière.
« Pourquoi êtes-vous donc venu? lui dit madame de Chaiily, qui voulait provoquer une réponse galante.
— J'y viens pour être auprès de vous, » répondit-il sans façon.
C'était plus que n'avait attendu la vicomtesse. Mais les circonstances servaient bien Horace; car cette brusque déclaration qu'il lui jetait à la tête, et qu'un peu plus de savoir-vivre lui eût fait tourner plus délicatement, sembla à celle qui la recevait l'effet d'une passion violente et prête à tout oser^ Cette femme, d'une beauté contestable et d'un cœur problématique, n'avait jamais été aimée. On l'avait attaquée et poursuivie par curiosité ou par amourpropre. Jamais on ne l'avait désirée, et elle ne désirait rien tant elle-même que d'inspirer un amour emporté, dût-il compromettre la réputation de délicatesse, de goût et de fierté qu'elle avait travaillé à se faire. Elle espérait peut-être qu'un tel amour éveillerait en elle les émotions d'un enthousiasme qu'elle ne connaissait pas. Mais ce qu'il y a de certain , c'est que son imagination était satisfaite à tous autres égards ; que sa vanité était blasée sur les triomphes de l'esprit et de la coquetterie, et qu'elle n'avait jamais éprouvé les transports que la beauté allume et que la passion entretient. Elle était lasse d'adulations, de soins et de fadeurs. Elle voulait voir faire des folies pour elle ; elle voulait, non plus de l'excitation, mais de l'enivrement , et Horace semblait tout disposé à ce rôle d'amant furieux et téméraire dont la nouveauté devait faire cesser la langueur et l'ennui des vulgaires amours.
Cette pauvre femme avait eu cependant un ami dans sa vie, et elle l'avait conservé. C'était le marquis de Yernes, qui , à Tâge de cinquante ans, avait été son pre*
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mier amant. îl y avait de cela une vingtaine d'années, et le monde ne l'avait pas sn , ou n'en avait jamais été certain. Ami de la maison , ce roué habile avait profité des premiers sujets de dépit que l'infidélité du vicomte de Chailly avait donnés à sa femme. Il avait été le confident des chagrins de Làonie, et il en avait abusé pour séduire une enfant sans expérience, qui le regardait comme un père et se fiait à lui. Jusque-là cette infortunée n'avait eu d'autre défaut que la vanité ; cet affreux début dans la \ie, avec mn vieux libertin , développa des vices dans son cœur et dans son intelligence. Elle eut horreur de sa diute, se sentit avilie, et se crut perdue à jamais, si , à force de science et de coquetterie, elle ne parvenait à s'en relever. Le marquis l'y aida; non qu'il fût accessible au remords, mais parce que, dans l'espèce de morale qu'il s'était faite de ses vices, il tenait à honneur de ne pas flétrir une femme aux yeux du monde et aux si^ns propres. C'était un homme singulier, mystérieux , profond en ruses, et d'une dissimulation froide, au milieu de laquelle régnait une sorte de loyauté. Né pour la diplomatie, mais éloigné de cette carrière par les événements de sa vie, il avait fait servir sa puissance secrète à satisfaire ses passions^ non sans vanité, du moins sans scandale. Par exemple, il se piquait d'être ce que les femmes du monde appellent un homme sûr; et bien qu'à son regard doucereusement cynique, à ses propos délicatement obscènes, à son ton finement dogmatique en matière de galanterie, on reconnût en lui le Ubertin supérieur, le débauché de premier ordre, jamais le nom d'une de sei maîtresses, fût-elle morte depuis quarante ans en odeur de sainteté, ne s'était échappé de ses lèvres ; jamais une femmf li'avait été compromise par lui. Éconduit, il ne s'était jamais plaint; trahi, il ne s'était jamais vengé* Aussi le nombre de ses conquêtes avait été fabuleux,
quoiqu'il eùf. toujours été fort laid. N'aimant point par le cœur, et sachant bien qu'il ne devait ses triomphes qu'à son adresse, il n'avait jamais été aimé; mais partout il s'était rendu nécessaire, et avait conservé ses droits plus longtemps que ne le font les hommes qu'on aime, et qui nuisent à la réputation et au repos. Tant qu'il désirait , i était le persécuteur le plus dangere'ux du monde, et fascinait par une audace persévérante et glacée. Dès qu'il possédait , il redevenait non-seulement inoffensif , mais encore utile et précieux. Il se conduisait généreusement, faisait les actes du dévouement le plus délicat , travaillait à réparer l'existence de la femme qu'il avait souillée, en un mot , relevait en public, par sa tenue, ses discours et sa conduite, la réputation de celle qu'il avait perdue en secret. Il faisait tout cela froidement , systématiquement, soumettant toutes ses intrigues à trois phases bien distinctes, tromper, soumettre et conserver. Au premier acte, il inspirait la con6ance et l'amitié; au second, la honte et la crainte ; au troisième, la reconnaissance et même une sorte de respect : bizarre résultat de l'amour à la fois le plus déloyal et le plus chevaleresque qui soit jamais passé par une cervelle humaine.
La vicomtesse Léonie avait été une des dernières victimes du marquis. Désormais elle était la femme à laquelle il se montrait le plus dévoué. Le drame immonde de la séduction avait été aussi plus sérieux pour lui , avec elle, qu'avec la plupart des autres. Il n'avait pas trouvé chez elle le moindre entraînement , et il avait été forcé d'attaquer et de flatter sa vanité, plus ingénieusement et plus patiemment peut-être qu'il ne l'avait tait de sa vie. Sa triste victoire avait excité chez Léonie un dégoût profond , un ressentiment amer, voisin de la haine et de la fureur. Elle l'avait menacé de dévoiler sa conduite à sa" famille, de demander vengeance à son mari , mènae de se
faire justice elle-même en ie poignardant. Cette réaction violente n'était pas chez elle l'effet de la vertu outragée, mais celui de la vanité blessée et humiliée. Elle, si hautaine et si éprîîis d'elle-même, appartenir à un homms vieux , laid et froid ! Elle en faillit mourir, et ce fut là le plus grand chagrin de sa vie. Le marquis en fut effrayé, iui qui ne Tavait jamais été ; aussi travailla-t-il à la rassurer et à la relever à ses propres yeux avec un soin et ua zèle qui dépassaient tous ses miracles précédents en ce genre. Pour rien au monde il n'eût voulu laisser dans une âme si dédaigneuse et si vindicative un souvenir odieux. Il alla jusqu'à jouer le remords, le désespoir et la passion , et il le fit si bien , que la vicomtesse crut être le premier amour de ce vieillard blasé. Son premier sois fut de lui trouver et de lui donner un amant qui consolât son amour-fropre, et il y parvint sans que cet homme se doutât de son plan et s'aperçût de son concours. Léonie ne savait pas que le marquis avait agi ainsi avec toutes les femmes dont il avait voulu rester Tarai; et puis il fît pour elle cette différence, qu'avec les autres il avait parlé en philosophe du dix-huitième siècle, et qu'avec elle il parla en héros du dix-neuvième. Il feignit de se sacrifier, d© s'arracher le cœur en se donnant un rival ; et comme elle aimait à se croire capable d'inspirer un sentiment sublime^ elle accepta le rôle nouveau qu'il venait de créer pour elle. De son côté, il y goûta le plaisir d'inspirer une reconnaissance exaltée ; et ils jouèrent ensemble cette comédie tout le reste de leur vie. Il fut le confident résigné de tous ses caprices et l'entremetteur sentimental de toutes ses intrigues. Trop vieux désormais pour prétendre au partage, il s'en consola en se voyant prôVié et cajolé ouvertement par une femme qui eût rougi d'avouer l'origine de leur intifïiité, mais qui le déclarait l'homme ie plus remea'quable, le plus grand esprit , et le plus beau
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caractère qu'elle eût jamais rencontré. Les femmes de seconde et de troisième jeunesse, qui avaient connu le marquià à leurs dépens, n'étaient pas dupes de cette amitié filiale ; mais elles ne se vantaient pas d'en avoir deviné la cause*, et lorsqu'il arrivait à quelqu'une d'entre elles de dire amen à taus les éloges que décernait Léonie au marquis, c'était quelque chose d'assez curieux que !a contenance chaste et calme de ces deux femmes qui espéraient se tromper réciproquement , et qui savaient trèsbien l'amer secret l'une de l'autre.
Il ne fallut qu'une journée au marquis pour deviner le penchant de la vicomtesse pour Horace. Comme, au point de vue de la prudence, qui est toute la morale du monde, il ne lui avait jamais Jonné que de bons conseils, il vit d'abord cette inclination d'un mauvais œil. Il ne pouvait pas suivre la chasse; mais il lut sur le front du jeune roturier, lorsqu'au retour celui-ci aida la vicomtesse à descendre de cheval , que ses espérances avaient couru le grand galop. Il pénétra dans les appartements de Léonie pendant qu'elle se faisait coiffer par une de ees soubrettes comme il en reste peu , devant lesquelles on ne se gêne pas. Assister à la toilette des dames était un privilège de Tancien régime auquel l'âge du marquis l'autorisait encore.
(( Ah çà ! ma chère enfant , dit-ii à Léonie, j'espère que si vous vous coiffez pour ce beau brun qui nous est tombé des nues, vous n'allez pas du moins vous coifTer de lui. ( pst un garçon de bonne mine, et qui cause bien , j'en tombe d'accord ; mais c'est un homme qui ne vous convient pas.
— Gomme je suis habituée à vos plaisanteries, je ne me défendrai pas de cette supposition , répondit la vicomtesse en riant ; mais dites-moi toujours pourquoi cet homme-là ne me conviendrait pas.
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— Vous îo savez bien , vous la femme la plus clairvoyante et la plus perspicace de la terre.
— Ma perspicacité ne m'a rien dit ; ear je n'ai pas fait à lui la moindre attention.
— En ce cas, je vais vous le dire, reprit le marquis, à qui ce mensonge n'en imposait nullement : ce monsieurlà est un homme de rien , un être commun , une espèce en un mot.
Cher ami , ceci n'a pas de sens pour moi , dit la vicomtesse ; vous oubliez toujours que je date mes opinions et mes idées d'après la révolution.
— Je date d'auparavant, et je n'ai cependant pas plus de préjugés que vous, ma chère vicomtesse ; mais il y a des faits, et je les observe. Les gens d'une certaine classe peuvent avoir des quaUtés qui nous manquent; mais ils ont aussi des défauts que nous n'avons pas , et qui ne peuvent pas transiger avec les nôtres. Je ne leur refuse ni le talent, ni l'instruction , ni l'énergie ; mais je leur refuse positivement le savoir-vivre.
— Est ce que ce garçon en a manqué? dit la vicomr» tesse d'un air distrait; je n'y ai pas pris garde.
— Il n'en a pas manqué encore ; il n'en manquera pas^ tant qu'il ne s'agira que de se tenir parmi vos humbles serviteurs. îl ne pourrait, dans cette situation, que manquer parfois d'usage, et vous savez que je n'attache pas d'importance à de telles misères ; mais si vous l'éleviez à une hauteur pour laquelle il n'est point fait , vous le verriez bientôt , comme tous ses pareils en pareil cas, manquer de tact .V de réserve, de goût et de tenue, et vous auriez bientôt à rougir de lui.
— Mais vraiment , s'écria la vicomtesse avec un rire forcé, vous en pariez comme d'une chose arrêtée dans ma pensée, ei je n'ai pas seulement songé à regarder comnaent il a le nez fait, »
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Horace avait dans le marquis un dangereux adversaire, et, s'il s'en fût douté, il l'aurait certainement indisposé encore plus par sa hauteur et ses^ bravades. Mais le pauvre enfant était trop candide pour soupçonner l'empire qu'exerçait le vieux roué sur l'esprit de sa belle vicomtesse. Il s'en méfiait si peu , qu'il céda à cette bienveillante admiration que lui inspiraient les gens de qualité. Malgré tout son républicanisme, Horace était aristocrate ' d^s fâme. On pouvait lui appliquer le mot pittoresque du Misanthrope : « La Qualité l'entête. '» Il éprouvait pour ce monde-là une tolérance politique sans bornes, une sympathie de nature. Il ne pouvait voir un crime dans les habitudes d'élévation et de grandeur, lui qui était dévoré du besoin de ces choses, et qui se sentait^ fait pour en prendre sa part. Il admirait donc la bonne compagnie sans la respecter ; il désirait s'y mettre à l'unisson par ses manières, et il s'y essayait avec la pleine confianco d'y réussir bien vite. Cette facilité à se transformer, cette absence de roideur et de crainte, lui donnaient véritablement un grand charme. Il faisait vingt gaucheries dont pas une ne déplaisait, parce qu'il s'en a{>efcevait le premier et en riait de bonne grâce, ne demandant pas pardon d'ignorer ce qu'on ne lui avait pas appris, déclarant à qui voulait l'entendre qu'il n'avait jamais vu le monde, et ne montrant ni fausse honte ni sot orgueil. Le laisseraller de la campagne venait à son secours. La vicomtesse affectait de pousser ce sans-gêne aussi loin qu'il était possible, et de friser le mauvais ton dans son enjouement avec une mesure toujours exquise. Elle riait de tout son cœur des maladresses du nouveau venu , après les avoir bien provoquées; mais elle n'en riait que devant lui et avec lui, et il mettait de son côté tant de bonhomie et d'ouverture do cœur, que, malgré toutes les préventions de l'entourage, il gagna en un jour toutes les sympathies,
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même celle du comte de Meilleraie, qui ne prit de lui aucun ombrage, se confiant dans la supériorité de ses î:^îles manières. Par malheur, le comte attribuait à ces manières une importance dont la vicomtesse ne faisait plus aucun cas depuis douze heures. Horace était cent fois plus aimable, avec sa tenue étourdie el dégagée, que le comte avec son dandysme et son dandinage. Ce dernier mot fut celui dont elle se servit pour expliquer à Horace, qui le lui demandait naïvement , ce que signifiaif littéralement le premier.
Malgré la fatigue de la journée, on veilla longtemps m salon ; à minuit on prit le thé, et à deux heures du mathi on causait encore avec animation autour de la table chargée de fruits et de friandises sur lesquels Horace faisait main basse sans cérémonie. Le comte de Meilleraie, qui savait combien Léonie était romantique ( au point de déclarer que lord Byron , qu'elle n'avait jamais vu , était te seul homme qu'elle eût aimé), se réjouissait de voir celui qui l'avait inquiété le matin se présenter sous un aspect aussi prosaïque. Il le bourrait de pâtisseries et de confitures, eftchanté de voir la vicomtesse rire aux éclats de œitQ voracité d'écolier, et plein d'amicale gratitude pour Horace, qui se prétait si bien à ce rôle d'homme sans conséquence. Mais la vicomtesse riait pour la première fois de sa vie sans ironie ; elle comprenait qu'Horace m dévouait à la divertir pour être admis, n'importe à quel prix , dans son intimité. Elle l'avait entendu parler mieux: qu'aucun des hommes par lesquels il se laissait maintenant plaisanter; elle l'avait vu à la chasse franchir des fossés et des barrières devant lesquels tous avaient reculé, parce qu'il y avait en effet dix chances contre um de s'y briser. Elle savait donc qu'il était supérieur à eim tous en esprit et en courage. Avec ces avantages-là, ac^ cepîar' le dernier rôle pour lui faire plaisir, c'était , selm
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elle, un acte de dévouement admirable et la preuve d'un amour sans bornes.
Mais celui qui , après elle, se laissa le plus gagner à l'apparente bonhomie d'Horace, fut son antagoniste déclaré, le vieux marquis de Vernes. Avec celui-là, Horace ne joua pas de rôle ; il s'engoua sur-le-champ de ce caractère de grand seigneur, de ces gravelures prîi.cières, et de cette insolence leste et brillante qui lui apportaient un reflet des mœurs d'autrefois. Pour quiconque n'a vu les marquis du bon temps que sur la scène, voir poser dans la vie réelle un échantillon de cette race perdue est une véritable bonne fortune. Horace , sans songer que les courtisans de la royauté absolue avaient dégénéré dans teur genre, tout aussi bien que les preux de la féodalité, crut voir un Lauzun ou un Créqui dans le marquis de Vernes. Peu s'en fallut qu'il n'y vît , en d'autres moments, un duc de Saint-Simon. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il se prit pour lui d'un respect et d'une admiration qui se résumaient dans le désir de l'égaler et de le copier autant que possible. Horace avait une telle mobilité d'esprit, il était si impressionnable, qu'il ne pouvait se défendre de l'imitation. Il n'y avait pas trois jours qu'il allait au château , que déjà il s'essayait devant nous à prononcer du bord des lèvres comme le marquis, et qu'il me conjura de lui donner une des tabatières de mon père afin de s'exercer à semjer élégamment du tabac sur sa chemise, copiant l'indolence gracieuse du vieillard, aussi bien que pouvait le faire un étudiant de seconde année, c'est-à-dire de la façon la plus ridicule du monde. Eugénie l'en avertit , et le m^Jctifia beaucoup ; car il avait oublié
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que ie modèle était assez près de nous pour ôter à son plagiat toute apparence d'originalité. Mais il n'en resta pas moins décidé à singer le marquis devant tous ceux qui ne pourraient pas faire, comme nous, la comparaison du maître avec Técolier.
Grâce à une des anomalies nombreuses de son carac-' tère, tandis qu'il nous rendait témoins de ses tentatives d'affectation, à un quart de liéue de là, sous les yeux de la vicomtesse, il déployait tous les charmes de la simplicité. Qui eût pu deviner que c'était là encore un rôle, et toujours une manière d'être arrangée pour l'effet? Horace avait, certes, une ingénuité réelle ; mais il s'en servait et s'en débarrassait suivant l'occurrence. Quand elle lui réussissait, il s'y laissait aller, et il était lui-même^ c'est-à-dire adorable. Quand elle lui nuisait, il entrait dans n'importe quel rôle, avec une facilité inconcevable, et il dominait quand il n'avait pas affaire à trop forte partie. Ce jeu-là eût été bien dangereux avec le vieux marquis, qui en savait plus long que lui, et encore plus avec la vicomtesse , élève du vieux roué , et capable de lutter avec avantage contre son maître lui-même. Aus^. Horace, prenant le parti d'être naturel, les séduisit tous deux. Le marquis n'aimait pas les jeunes gens, bien que, dans la société des femmes auxquelles il s'était voué, il fût forcé de vivre sa\o cesse au milieu d'eux; mais Horace lui témoigna tant de sympathie , l'écouta si avidement , s'égaya de si grand cœur à ses vieilles anecdotes , lui fit tant de questions , lui demanda tant de conseils , en un mot le prit si aveuglément pour guide et pour arbitre, que le vieillard, plus vain encore que méfiant , s'engoua de lui à son tour, et déclara , même à la vicomtesse , que c'était là le plus aimable, le plus spirituel et le meilleur ieune bomme de toute la génération Bouvelle,
ïlorace, m voyant goûté, so livra entièrement. Il prit ie marquis pour confident, et le conjura de lui enseigner â plaire à la vicomtesse. Alors il se passa dans f esprit ai maître quelque chose d'assez étrange; il devint pensif, sérieux, presque mélancolique; et frappant sur Tépaute de son élève ,
« Jeune homme, lui dit-il, vous me mettez là dans une dtuation bien délicate. Donnez-moi quelques heures pour y songer, et jusqu'à ce soir pour vous répondre. »
Le ton solennel du marquis , auquel il était loin do s'attendre , enflamma la curiosité d'Horace. D'où vient que cet homme qui, dans les épanchements railleurs, faisait si bon marché de toute morale, prenait un air grave ^uand il s'agissait de Léonie? Était-elle donc une femn^e à part, même aux yeux de ce contecnpteur de tmite pudeur humaine? Jusque-là elle lui avait semblé dégagée de préjugés (c'est ainsi qu'elle appelait ce que d'autres appellent principes), et Horace, qui n'en avait aucun en fkit d'amour, goûtait fort cette manière de voir. Mais de ce qu'elle n'imposait aucun frein à ses penchants, étaitce à dire qu'elle pût en avoir d'assez prononcés pour favoriser un nouveau venu au milieu d'une phalange d'aspérants mieux fondés en titre? N'avait-elle point fait un choix parmi ceux-là? Le comte de Meilleraie n'était-il pas son amant? Était-il possibb de le supplanter, et toutes ces avances qu'on semblait lui faire n'étaient^elles pas un piège qu'on lui tendait pour le forcer à se ranger au plus vite parmi les amants rebutés?
Pendant qu'Horace interrogeait ainsi sa destinée-., h Zïiarquis rêvait de son côté à la conduite qu'il tracerait à aon jeune ami. Dans ce momeat-là, le vieux diplomalo (Jlait complètement dupe de son di&ciple. Il le jugeait si cjindido, si passionné, si généreiiX, qu'il était effrayé des f pn&équfèncos de son amour poux v^Dê fan^me mm babile^
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aussi froide , aussi personnelle que Tétait la vicomtesse» Il craignait des orages qu*il ne pourrait plus conjurer ; et comme toute la tactique enseignée par lui à Léonie con« sistail à se préserver toujours du scaîi dale , il ne savait comment concilier l'espèce d'affection qu'il avait réellement pour elle, et la vive sympathie que l'amour-propre flatté lui avait fait concevoir pour Horace.
Pour la première fois de sa vie peut-être, il prit le part! d'être sincère, comme si la franchise d'Horace eût exercé sur lui le même magnétisme que sa propre rouerie exerçait sur ce jeune homme.
« Tenez , lui dit-il en parcourant avec lui , au clair de la lune, les allées désertes du jardin anglais, je vais vous parler net. Jé crois , de toute mon âme , que vous êtes épris de la vicomtesse, et je ne crois pas impossible qu'elle vienne à vous écouter. Mais si, malgré vos agitations (et vos espérances, que je devine fort bien), vous êtes encore
1 capable d'écouter un bon conseil, vous renoncerez à
I pousser votre pointe dans ce cœur-là.
— J'y renoncerai si vous avez de bonnes raisons â me donner, répondit Horace ; et vous n'en devez manquer, monsieur le marquis, car vous avez pesé \m vôtres toute la journée.
— Vous ne voulez pas me croire sur parole , ^ vous abstenir, sauf à deviner plus tard mes raisons vous* même?
— Gomment pouvez-vous me demander pareille chose^ vous qui connaissez si bien le.cœur humain ? Plein de foi en vous, je vous promettrais en v^in ce que je ne pourrais pas tenir.
— Eh bien , je vais tâcher de vous convaincre. Avezvous déjà aimé?
— Oui.
I — Quelle espèce de femme?
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Une femme obscure comme moi, mais belle, inteî* îigente et dévouée<.
— Fidèle?
— Je le crois.
Fùfes-vous jaloux ?
— Comme un fou , ou , pour mieux dire, comme uq
Sût.
— Comment Tavez-vous quittée?
— Ne me le demandez pas ; j'ai été ridicule ou odieux, je ne sais pas lequel.
— Mais est-ce fini avec elle?
— • Vous voulez me forcer à vous dire une chose dont îe souvenir me navre, et dont vous ne me conseillerez pas de rire, j'en suis certain : elle s'est suicidée.
— Ah 1 voilà qui est bien , très-bien , dit le marquis avec beaucoup de sérieux ; je vous félicite. Cela ne m'est Jamais arrivé. Un suicide ! C'est superbe cela, mon cher, à votre âge. Qu'on le sache, et toutes les femmes sont à vous. Oui-da ! vous êtes appelé à une belle carrière l Puisqu'il en est ainsi , je vous conseille de prendre votre temps et de choisir. Dites-moi : comment avez-vous pris ce suicide? avez-vous été très-frappé?
— Monsieur le marquis, dit Horace, ceci passe la plaisanterie. Je ne conçois pas que vous m'interrogiez sur m sujet si délicat ; mais dussiez-vous me mépriser pour ma faiblesse , je vous dirai que j'ai été bien près de mo brûler la cervelle. Riez maintenant, si vous voulez.
— Mais vous ne Tavez pas fait? continua le marquis poursuivant toujours son interrogatoire avec le plus grand sang-froid. Vous n'avez pas pris des pistolets? Vous ne vous êtes pas blessé? Allons, dites, vous n'avez pas fait une pareille niaiserie ? »
Horace resta interdit, partagé entre l'indignation que lui inspirait le calme cynique de son maître, et le besoin
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de voir excuser sa propre légèreté. Le marquis reprit avec la même aisance •:
(( Vous étiez donc bien amoureux?
— Au contraire , répondit Horace , je ne Tétais pas assez. C'était une femme trop parfaite : je m'ennuyais de îa vie avec elle.
— Et elle s'est tuée pour vous rattacher à l'existence? C'est bien beau de sa part. Ah çà l exigez-vous qu'à l'avenir on se tue pour vous? »
Horace, qui n'avait fait cet aveu amplifié du suicide de Marthe que par un mouvement de vanité , sentit qu'il avait fait là une sottise ; le marquis l'en avertissait par ses railleries. Confus et irrité, il se laissa accabler quelques instants en silence. Enfin , n'y pouvant plus tenir,
« Monsieur le marquis, dit-il, j'espérais mieux de votre supériorité. Il n^ a pas de gloire à écraser un pauvre diable quand on est grand seigneur, et un enfant quand on a des cheveux blancs. Vous me trouvez fat et ridicule d'aspirer à la vicomtesse. Eh bien , si vous êtes autorisé à vous moquer de moi...
— Que feriez-vous dans ce cas-là ? dit le marquis vivement.
— Que pourrais -je faire vis-à-vis d'une femme el d'un....
— Et d'un vieillard? dit le marquis en achevant la phrase d'Horace avec calme. Eh bien, voyons I vous vous retireriez tout penaud ?
— Peutrêtre que non, monsieur le marquis, répondit Horace avec énergie ; peut-être accepterais-je le défi, sauf à ea sortir vaincu ; mais du moins je ne céderais pas sans combattre.
— A la bonne heure, dit le marquis en lui tendant la main. Voilà comme j'aime à entendre parler. Maintenant ^eçyit^mo^ la ne me moque pas, je vous estime , et je
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VOUS plains ; car vous avez encore trop d'illusions et de fougue pour ne pas jouer à vos dépens la comédie, ou, si vous voulez que je parle d'une façon plus moderne , le drame des passions. Vous n'avez pas d'expérience, mon cher ami.
— Je le sais bien, et c'est pour cela que je vous demandais conseil.
— Eh bien, je vous conseille de vous en tenir encore pendant cinq ou six ans aux femmes enthousiastes et folles qui se tuent par amour ou par dépit. Quand vous en aurez détruit ou désolé une douzaine, vous serez mûr pour la grande entreprise, conçue par vous témérairement aujourd'hui , d'attaquer une femme du monde.
— C'est une leçon? je l'accepte ; mais je la veux entière et sérieuse, afin d'en pouvoir profiter. Voyons, sans dédain, sans méchanceté, Monsieur, une femme du monde est donc bien forte , bien invincible pour un homme qui n'est pas du monde?
— Tout au contraire. Rien n'est si facile que de vaincre comme vous l'entendez la plus forte de ces femmes-là. Vous voyez que je ne suis ni dédaigneux, ni méchant pour vous.
— En ce cas... achevez, dites tout.
— Vous le voulez? Apprenez donc ^u'il est facile de triompher des désirs et de la curiosité d'une femme. Ceci n'est rien. Sans jeunesse, sans beauté, avec quelque esprit seulement, on y parvient tous les jours. Mais n'être pas culbuté le lendemain par ce coursier indocile qu'on appelle la réflexion, voilà ce qui n'est pas donné à tous, et ce qui demande un certain art. Vous pourriez dès cette nuit, par surprise, obtenir ce qu'on répute la victoire. Mais vous pourriez bien aussi être éconduit demain soir, et rencontrer après-demain votre conquête sans qu'elle vous rendît seulement un salut.
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— En est-il ainsi? sont-ce là leurs façons d'agir? — - Ce sont là leurs droits ; qu'y trouvez- vous à redire?
Nous les obsédons ; nous violentons leurs pensées , leur imagination, leur conscience; à force de ruse et d'audace nous arrachons (eur consentement, et elles ne pourraient pas se raviser au moment où notre désir perd son intensité avec sa puissance ! Elles ne pourraient pas se venger d'avoir été gagnées au jeu, et prendre leur revanche à la première occasion ! Allons donc 1 sommes-nous musulmans, pour leur interdire le jugement et la liberté?
— Vous avez raison , et je commence à comprendre* Mais quelle est donc cette science mystérieuse sans laquelle on ne peut leur plaire plus d'un jour?
• — Eh mais , c'est la science de ne jamais déplaire ! C'est une grande science, croyez-moi.
— Enseignez-la-moi, je veux l'apprendre, » dit Horace. Alors le vieux marquis, avec une complaisance secrète
pour lui-même et avec le péciantisme de sa \anité satisfaite par les sacrifices humiliants et les intrigues puériles d'un demi-siècle de galanterie, exposa longuement ses plans et sa doctrine à Horace. Il y mit la même solennité que s'il se fût agi de léguer à un jeune adepte une science profonde, un secret important à l'avenir des hommes. Horace l'écouta avec stupeur, et se retira tellement bouleversé et brisé de tout ce qu'il venait d'entendre, qu'il en fut malade toute la nuit. Il s'obstinait à admirer le narquis ; mais, malgré lui, il avait été saisi d'un tel dégoût à la peinture de ces profanations de l'amour, et à .'idée de ces froides machinations, qu'il ne put se décider Si retourner au château le lendemain. Il resta trois jours îOus le coup de ces révélations mortelles, ne croyant plus I rien, regrettant ses illusions avec amertume, rougissant antôt de ce monde où il s'était jeté avec tant d'ardeur, antôt de lui-même, qu'il sentait si inférieur dans l'art du
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mensonge, et ne songeant plus â fa ^^ôomtesse , qu*il voyait désormais, à travers les analyses sèches et rebu» tantes du marquis, comme un cadavre informe sortant d'un alambic.
Cette absence non préméditée lui fit faire à son insu bien du chemin dans le cœur de la vicomtesse. Elle avait arrangé dans sa tête un roman qu'elle ne voulait pas laisser au premier chapitre. D'une longue-vue placée sur le perron élevé du château , elLe voyait distinctement notre maisonnette et les prairies environnantes. Elle distingua Horace se promenant à quelque distance, dans un lieu découvert touchant à l'extrémité du parc de Ghailly. Elle alla 8'y promener comme par hasard , h i^ncontra, marcha longtemps avec lui, déploya toutes les grâces de son esprit, et ne l'amena pourtant pas è lui faire une déclaration. Horace avait été si frappé des instructions du marquis, il était si épouvanté de la science qu'il lui avait donnée, que, malgré l'ivresse de vanité où le plongeaient les avances sentimentales de Léonie, il se sentit la forcé de résister. Il eut cette force bien longtemps, c'est-à-dire environ trois semaines, phase immense entre deux êtres qui se désirent mutuellement , et qui ne sont retenus par aucune considération morale. Peut-être le courage de
jeune homme eût offensé et rebuté la vicomtesse s'il eût persisté davantage. Mais le marquis de Vernes, qui craignait le choléra tout en feignant de le braver, ayant ouï dire qu'un cas s'était manifesté sur la rive gauche de ?a rivière, prétexta une lettre de son banquier qui le forçait de retourner à Paris, et partit le jour même. Privé de son mentor, Horace n'eut plus de force, La vicomtesse, {)iiiuée au vif, se voyant désirée, et ne pouvant concevoir où un enfant sans expérience prenait l'énergie de susi)en(lre des poursuites d'abord si vives, avait résolu de vaincre , et chaque jour elle imaginait de nouvelles
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sMuctîons. Cent fois elle le vit prêt à fléctiir, et tout à coup il s'arrachait d'auprès d'elle, ému, bouleversé, mais n'ayant pas dit un mot d'amour. On s'en tenait à la sympathie, à l'amitié. La vicomtesse , au milieu de ses plus ^iélicieux abandons, savait reprendre à temps son sangfroid, et se tirer des mauvais pas où elle s'était risquée, avec une présence d'esprit admirable. Horace voyait bien que, tout en se jetant à sa tète, elle conservait tous ses avantages. Il attendait vainement qu'elle n'eût plus la possibilité d'une arrière-pensée; et, quoi qu'il fît, au bout de trois semaines de coquetteries effrénées , elle ne lui av^ait pas dit une syllabe qu'elle ne pût reprendre et interpréter en sens inverse, au premier caprice de résistance qui lui passerait par l'esprit. Cette lutte misérable îe faisait horriblement souffrir, et cependant il ne pouvait s'y soustraire. Il oubliait tout : il ne songeait plus à re« tourner à Paris ; il n'osait faire savoir à ses parents qu'il ne les avait quittés que pour s'arrêter à mi-chemin, et, pour ne pas les affliger par cette preuve d'indifférence, il les laissait en proie à l'inquiétude d'attendre en vain de ses nouvelles et d'ignorer ce qu'il était devenu, » Quant à Marthe, il ne semblait pas qu'elle eût jamais existé pour lui. Absorbé par une seule pensée , jouant avec stoïcisme son rôle d'insouciant dans la société de la vicomtesse , s*entourant d'un mystère sombre et bizarre dans ses tête-à-tête avec elle, et revenant chez nous ie soir, amer et taciturne, il était dévorv:^de mille furies, et poursuivait, en faiblissant peu à peu, » apprentissage de roué auquel il s'était condamoé pour ressembler au marquis de Vernes.
Après avoir longtemps cherché le côté vulnérable do cette cuirasse merveilleuse , la vicomtesse trouva enfin ie joint : c'était l'amour-propre littéraire. Elle parvint à lui faire avouer qu'il était poète , et lui demanda à voir sm
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essdis. Horace, n*ayant jamais rien complété, eût été bien embarrassé de la satisfaire ; mais elle manifesta pour le talent d'écrire un tel enthousiasme, qu'il désira vivement goûter le poison d@ ce nouveau genre de flatterie , et se mit à l'œuvre II y avait bien trois mois qu'il n'avait trempé une plume dans l'encre potir coudre deux phrases m deux vers ensemble. Lorsqu'il fouilla dans les limbes de son cerveau, il n'y trouva qu'une impression tant soit peu vive et complète : la disparition de Marthe et son suicide présumé. Il ne faut pas oublier que cette présomption était passée à l'état de certitude ches Horace, depuis qu'il avait fait de l'effet sur deux ou trois personnes, en leur confiant le tragique secret qui était censé avoir brisé son âme et désenchanté sa vie. Le sujet était dramatique ; il s'en inspira heureusement. Il fit d'assez lieaux vers, et me les lut avec une émotion qui les faisait i?aloir. J'en fus très-ému moi-même. J'ignorais que c'était la première fois, depuis six semaines, qu'il pensait a Marthe ; il ne m'avait pas confié ses affaires de cœur avec la vicomtesse ; en un mot , j'étais loin de deviner que les larmes qui coulaient de ses yeux sur son élégie s'étaient qu'une répétition de la scène qu'il se ménageait avec Léonie.
Le lendemain marqua ^on triomphe Httéraire et sa délaite diplomatique auprès de la vicomtesse. Il lui récita ;8es vers, qu'il prétendit avoir faits deux ans auparavant; car il est bon de vous dire qu'il se vieillissait de quelqnes années pour ne pas paraître trop enfant dans ce monde-là. En outre, cette douleur antidatée lui donnait uïi aspect plus byronien. Il déclama avec plus de talent «flcore qu'il ne m'en avait montré ; les sanglots lui coupèrent la voix au dernier hémistiche. La vicomtesse faiUit s'évanouir, tant elle se donna de peine pour pleurer! Ello «n vint à son honneur, et versa des larmes do véri-
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tables larmes. Ilélas ! oui, on pleure par affectation aussi bien que par émotion vraie. Cela se voit tous les jours, et c'est encore une découverte pbysiologico-psyciiologique acquise à la science du dix-neuvième siècle , découverte que j'ai niée longtemps , mai? dont j'ai vu des preuves éclatantes, incontestables, atroces.
Ce qu'il y a d'étrange chez les sujets doués de cette faculté, c'est qu'ils sont facilement dupés quand ils rencontrent des natures analogues. Horace savait bien qu'il pleurait sur Marthe sans la regretter; il ne vit pas qu'il faisait pleurer la vicomtesse sans l'avoir attendrie. Quand il contempla l'effet qu'il venait de produire sur elle, la tète lui tourna : il oublia toutes ses résolutions , toutes les leçons du marquis. Il se jeta aux pieds de Léonie , et lui exprima sa passion avec une grande éloquence ; car il était en verve ; tous les ressorts de son intelligence étaient tendus. Il avait encore l'œil humide , la voix éteinte, les cheveux agités et les lèvres pâles. La vicomtesse se crut adorée, et la joie du triomphe la rendit belle et jeune pendant quelques instants. Mais elle n'était pas femme à céder un jour trop tôt. Elle voulait, après avoir pris tant de peine pour être attaquée, faire sentir le prix de sa prétendue défaite, et prolonger le plus grand plaisir que connaissent les coquettes , celui de se faire implorer.
Elle sembla tout à coup faire sur elle-même un puissant effort, et s'arrachant des bras d'Horace avec toute la mimique de l'effroi, de la surprise et de la honte, elle le laissa consterné dans son boudoir, où cette scène venait d'être jouée, et courut s'enfermer d^ns sa chambre.
Peut-être croyait- elle qu'Horace forcerait sa porte. Il n'eut ni cet esprit ni cette sottise. Il quitta le château, mortellement blessé, se croyant joué, outragé, et en proie à une sorte de fureur. La vicomtesse ne prit point cette
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susceptibilité pour une maladresse. Elle l'observa comm© une preuve d'orgueil immense, et ne se trompa guère. Elle se félicita donc de son inspiration, voyant bien qu'il fallait briser cet orgueil pièce à p^èce , si elle ne voulait exposer le sien à de graves atteintes.
Ce jeu égoïste et de mauvaise foi dura encore plusieurs jours. Horace avait perdu tous ses avantages. Il bouda ; on le ramena, toujours au nom de l'amitié. On consentit à l'écouter, après l'avoir forcé à parler. On lui imposa silence quand il eut dit tout ce qu'on désirait entendre. On le nourrit de refus et d'espérances. On j-oua la candeur d'une amitié fraternelle prise à l'improviste , et bouleversée par l'étonnement , l'inquiétude , la tendre compassion , le désir généreux et timide de fermer une blessure qu'on semblait avoir faite involontairement. Léonië s'en donna à cœur joie ; mais , prise dans ses propres filets , elle fut tout aussi ridiculement trompée que perfidement hypocrite. Elle s'imagina lutter avec un amour sérieux, combattre avec un remords encore saignant, triompher d'un passé terrible. La pauvre Marthe servit d'enjeu à cette partie. La vicomtesse crut effacer son souvenir, et ne se douta pas que ce n'était là qu'une fiction pour l'attirer dans le piège. Qui fut trompé d'Ho- >^ race ou de Léonie? Es le furent tous deux; e^* le jour où \ ils succombèrent l'un à l'autre, leur amour, si tant est ! qu'ils eussent ressenti des feux dignes d'un si beau \ nom , était épuisé déjà par les fatigues et les ennuis de la guerre.
Ce jour de bonheur^ mémorable et funeste entre tous dans la vie d'Horace, fut enregistré d'une manière plus sérieuse et plus solennelle dans l'histoire* Cétait le
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ïiij^îl lS32; et quoique j'aie passé ce jour et le lendemaîn dans Fignorance complète de la tragédie imprévue dont Paris était le théâtre, et où plusieurs de mes amis forent acteurs, j'interromprai le récit des bonnes fortunes d'Horace pour suivre Arsène et Laravinière au milieu du drame sanglant d'une révolution avortée. Ma tâche n'esl pas de rappeler des événements dont le souvenir est encore saignant dans bien des cœurs. Je n'ai rien su de particulier sur ces événements, sinon la part que mes amis y ont prise. J'ignore même comment Laravinière y fui mêlé, s'il les avait prévus, o« s'il s'y jeta inopinément^ poussé par les provocations de la force militaire au convoi de l'illustre Lamarque, et par le désordre encore mal expliqué de cette déplorable journée. Quoi qu'il en soit, cette lutte ne pouvait passer devant lui sans l'entraîner. Elle entraîna aussi Arsène , qui n'en espérait point le succès, mais qui, désirant la mort, et voyant son cher Jean la chercher derrière les barricades, s'attacha à ses pas, partagea ses dangers, et subit l'héroïque et sombre enivrement qui gagna les défenseurs désespérés de ces nouvelles Thermopyles. A l'heure dernière de ces martyrs, comme la troupe envahissait le cloître Saint-Méry^ Laravinière, déjà criblé, tomba frappé d'une dernière balle.
« Je suis mort, dit*il à Arsène, et la partie est perdue. Mais tu peux fuir encore ; pars !
— Jamais, dit Arsène en se jetant sur lui ; ils me tue* ront sur ton corps.
— Et Marthe 1 répondit Laravinière, Marthe qui existe peut-être , et qui n'a que toi sur la terre ! La dernière volonté d'un mourant est sacrée. Je te lègue l'avenir de Marthe, et je t'ordonne de sauver ta vie pour elle. Puisqu'il n'y a plus rien à faire ici , tu peux et tu dois te soustraire à ces bourreaux qui s'approchent , ivres de
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vengeance et de vîn , pauvres soldats qui se croient vainqueurs cent contre un l »
Deux minutes après , l'intrépide Jean tomba inanimé sur le sein d'Arsène. La maison, dernier refuge des insur^ gés , était envahie. Arsène fut un de ceux qui s'échappèrent par un toit. Cette évasion tint du miracle, et arracha malheureusement peu de braves à la furie des assaillants. Caché a plusieurs reprises dans des cheminées, dans des lucarnes de greniers, vingt fois aperçu et poursuivi, vingt fois soustrait aux recherches avec un bonheur qui semblait proclamer l'intervention de la Providence, Arsène, couvert de blessures, brisé par plusieurs chutes, se sentant à bout de ses forces et de son courage, tenta un dernier effort pour disputer une vie à laquelle une faible espérance le rattachait à peine. Il s'agissait de sauter d'un toit à l'autre pour entrer dans une mansarde par une fenêtre inclinée qu'il apercevait à quelques pieds de distance. Ce n'était qu'un pas à faire , un instant de résolution et de sang-froid à ressaisir ; mais Arsène était mourant et à demi fou. Le sang de Laravinière, mêlé au sien, était chaud sur sa poitrine, sur ses mains engourdies, sur ses tempes embrasées. Il avait le vertige. La douleur morale était si violente, qu'elle ne lui permettait pas de sentir la douleur physique ; et cependant l'instinct de la conservation le guidait encore , sans qu'il pût se rendre compte de l'épuisement qui augmentait avec rapidité, sans qu'il eût connaissance de l'agonie qui commençait, « Mon Dieu , pensa-t-il en s'approchant de la fente entre les deux toits, si ma vie est encore bonne à quel(|ue chose, conserve-la ; sinon , permets qu'elle s'éloigne bien \ ite 1 » Et penchant le corps en avant, d se laissa tomber plutôt qu'il ne s'élança sur le bord opposé. Alors, se traînant sur ses genoux et sur ses coudes, car ses pieds et ses mains lui refusaient le sei vice, il parvint
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jusqiï'a ïa fenêtre qu'il cherchait, l'enfonça en posant ses deux genoux sur le vitrage, et, laissant porter sur ce dernier obstacle tout le poids de son corps, s'abandonnant avec indifférence à la générosité ou à la lâcheté de ceux qu'il allait surprendre dans cette misérable demeure, il roula évanoui sur le carreau de la mansarde. En recevant ce dernier choc qu'il ne sentit pas, il eut comme une réaction de lucidité qui aura à peine quelques secondes. Ses yeux virent les objets ; son cerveau les comprit à peine, mais son cœur éprouva comme un dilatement de joie qui éclaira son visage au moment où il perdit connaissance.
Qu'avait-il donc vu dans cette mansarde? Une femme pâle, maigre, et misérablement vêtue, assise sur son grabat et tenant dans ses bras un enfant nouveau-né, qu'elle cacha avec épouvante derrière elle, en voyant un homme tomber du toit à ses pieds. Arsène avait reconnu cette femme. Pendant un instant aussi rapide que Técla^r, mais aussi complet qu'une éternité dans sa pensée , il l'avait contemplée ; et, oubliant tout ce qu'il avait souffert comme tout ce qu'il avait perdu, il avait goûté un bonheur que vingt siècles de souffrance n'eussent pu effacer. C'est ainsi qu'il exprima par la suite cet instant ineffable dans sa vie, qui lui avait ouvert une source de réflexions nouvelles sur la fiction du temps créée par les hommes , et sor la permanence de l'abstraction divine.
Marthe ne l'avait pas reconnu. Brisée, elle aussi, par la souffrance, la misère et la douleur, elle n'était pas soutenue par une exaîtatior fébrile qui pût la ranimer tout d'un coup et lui faire sentir la joie au sein du désespoir. Elle fut d'abord effrayée; mais elle ne chercha pas longtemps l'explication d'une visite aussi étrange, loute la journée, toute la nuit précédente, toute la veille, attentive aux bruits sinistres du combat, dont le théâtre était
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voisin de sa demeure, elle n'avait ou qu*une pensée : « Horace est là, se disait-elle, et chacun de ces coups de fusil que j'entends peut avoir sa poitrine pour but, » Horace lui avait fait pt/ïssentir cent fois qu'il se jetterait dans la première émeute ; elle le croyait capable de persister danb une telle résolution. Elle avait pensé aussi à Laravinière, qu'elle savait ardent et prêt à toutes ces luttes ; mais elle avait entendu tant de fois Arsène détester les tragiques souvenirs des journéLs de 4830, qu'elle ne le supposait pas mêlé à celles-ci. Lorsqu'elle vit un homme tomber expirant devant elle, elle comprit que c'était un fugitif, un vaincu, et, de quelque parti qu'il fût, elle se leva pour le secourir. Ce ne fut qu'en approchant sa lampe de ce visage noirci de poudre et souillé de sang , qu'elle songea à Arsène ; mais elle n'en crut pas ses yeux. Elle prît son tablier pour étancher ce sang et pour essuyer cette poudre, sans peur et sans dé^ goût : les malheureux ne sont guère susceptibles de telles faiblesset Elle se pencha sur cette tête meurtrie et défigurée, qu'elle venait de poser sur ses genoux tremblants ; et alors seulement elle fut certaine que c'était là son frère dévoué, son meilleur ami. Elle le crut mort, et, laissant tomber son visage sur cette face livide qui lui souriait encore avec une bouche contractée et des yeux éteints, elle l'embrassa à plusieurs reprises, et resta sans verser une larme, sans exhaler un gémissement, plongée dans un désespoir morne, voisin do l'idiotisme.
Quand elle eut recouvré quelque présence d'esprit, elle chercha dans le battement des artères à retrouver quelque symptôme de vie. Il lui sembla que le pouls battait encore ; mais le sien propre était si gonflé, qu'elle ne sentait pas distinctement et qu'elle ne put s'assurer de la vérité. Elle marcha vers la porte pour appeler quelques voisins à son aide; mais, se rappelant aussitôt que parmi
0m gens, qu'elle ne connaissait pas encore, un scélérat ou un poltron pouvait livrer le proscrit à la vengeance des lois, elle tira le verrou de la porte, revint vers Arsène, joignit les mains, et demanda tout haut à Dieu, son seul refuge, ce qu'il fallait faire. Alors, obéissant à un instinct subit, elle essaya de soulever ce corps inerte. Deux fois elle tomba à côté de lui sans pouvoir le déranger; puis tout à coup, remplie d'une force surnaturelle, elle l'enleva coomne elle eût fait d'un enfant, et le déposa sur son lit de sangle, à côté d'un auire infortuné, d'un véritable enfant qui dormait là, insensible encore aux terreurs et aux angoisses de sa mère. « Tiens, mon fils, lui dit-elie avec égarement, voilà comme ta vie commence ; voilà du sang pour ton baptême, et un cadavre pour ton oreiller. » Puis elle déchira des langes pour essuyer et fermer les Wessures d'Arsène. Elle lava son sang collé à ses cheveux ; elle contint avec ses doigts les veines rompues, elle réchauffa ses mains avec son haleine, elle pria Dieu avec ferveur du fond de son âme désolée. Elle n'avait rien , et ne pouvait rien de plus.
Dieu vint à son secours, et Arsène reprit connaissance, îl fit un violent effort pour parler.
« Ne prends pas tant de peine, lui dit-il; si mes blessures sont mortelles, il est inutile de les soigner ; si elles ne le sont pas, il importe peu que je sois soulagé un peu plus tôt. D'ailleurs je ne souffre pas ; assieds-toi là, donnemoi seulement un peu d'eau à boire, et puis laisse-moi ce mouchoir, j'arrêterai moi-même le sang qui coule de ma poitrine. Laisse ta main sur mp.^tempe, je n'ai pas besoin d'autre appareil. Dis-moi que je ne rêve pas, tar je suis heureux!... Heureux? » ajouta-t-il avec effroi en se ravisant , car le souvenir de Laravinière venait de se réveiller. Mais en songeant que Marthe avait bien assez à souffrir, il lui cacha l'horreur de cette pensée, et garda
HORACB.
le silence. Il but Teau avec une avidité qu'il réprima aussitôt. « Ote-moi ce verre, lui dit-il ; quand les blessés boivent, ils meurent aussitôt. Je ne veux pas mourir, Marthe; à cause de toi, il me semble que je ne dois pas mourir.
Cependant il fut durant toute cette nuit entre la mort et la vie. Dévoré d'une soif furieuse, il eut le courage de s'abstenir. Marthe était parvenue à arrêter le sang. Les blessures, quoique profondes, ne constituaient pas par elles-mêmes Timminence du danger; mais l'exaltation, le chagrin et la fatigue allumaient en lui une fièvre délirante, et il sentait du feu circuler dans ses artères. S'il eût cédé aux transports qui le gagnaient, il se fût ôté la vie; car il sentait la rage de destruction qui l'avait pos- ■ sédé depuis deux jours se tourner maintenant contre lui- ^ même. Dans cet état violent, il conservait cependant assez de force pour combattre son mal : son âme n'était pas abattue. Cette âme puissante, aux prises avec la désorganisation de la vie physique, ressentait un trouble cruel , mais se raidissait contre ses propres détresses, et, par des efforts presque surhumains, elle terrassait les fantômes de la fièvre et les suggestions du désespoir. Vingt fois il se leva , prêt à déchirer ses blessures, à repousser Marthe, que par instants il ne reconnaissait plus et prenait pour un ennemi , à trahir le secret de sa retraite par des cris de fureur, à se briser la tête contre les murs. Mais alor,» il se faisait en lui des miracles de volonté. Son esprit^ profondément religieux, conservait, jusque dans l'égarement, un instinct de prière et d'espérance ; et il joignait les mains en s'écriant : « Mon Dieul qu'est-ce que c'est? où suis-je? que se passe-t-il en moi et hors de moi? M'abandonneriez- vous, mon Dieu? ne me donnerez-vous pas du moins une fin pieuse et résignée? » Puis, se tournant vers Marthe: ^ Je suis un homme, n'est-ce pas? lui disait-il; je v.3 suis pas un as-
HORACE
sassin , je n'ai pas versé à dessein le sang innocent ! je n'ai pas perdu le droit de l'invoquer I Dis-moi que c'est bien toi qui es là, Marthe ! dis-moi que tu espères, que tu crois ! Prie, Marthe, prie pour moi et avec moi , afm que je vive ou que je meure comme un homme, et non pas cojnme un chien. »
Puis il enfonçait son visage sur le traversin, pour étouffer les rugissements qui s'échappaient de sa poitrine ; il mordait les draps, pour empêcher ses dents de se broyer les unes contre les autres ; et quand les objets prenaient à ses yeux des formes chimériques, quand Marthe se transformait dans son imagination en visions effrayantes, il fermait les yeux , il rassemblait ses idées, il forçait les hallucinations à céder devant la raison ; et de la main écartant les spectres, il les exorcisait au nom de la foi et de l'amour.
Cette lutte épouvantable dura près de douze heures, Marthe avait pris son enfant dans ses bras ; et lorsque Paul perdait courage et s'écriait douloureusement : « Mon Dieu , mon Dieu 1 voilà que vous m'abandonnez encore ! » elle se prosternait et tendait à Arsène cette innocente créature, dont la vue semblait lui imposer une sorte de respect craintif. Arsène n'avait encore exprimé aucune pensée par rapport à cet enfant. Il le voyait, il le regardait avec calme ; il ne faisait aucune question ; mais dès qu'il avait, malgré lui, laissé échapper un gémissement ou un sanglot , il se retournait vivement pour voir s'il ne Favait pas éveillé. Une fois, après un long silence et une immobiUté qui ressemblait à de l'extase, il dit tout à coup :
« Est-ce qu'il est mort?
— Qui donc? demanda Marthe.
— Venfant, répcndit-il, l'enfant qui ne crie plus! il faut cacher l'enfant , les brigands triomphent , ils le tue*
«lOEACl.
ront. Donne-moi ïenfant que je le sauve ; je vais remporter sur les toits, et ils no le trouveront pas. Salivons l'enfant : vois-tu, tout le reste n'est rien, mais un enfant, c'est sacré. »
Et ainsi en proie à un délire où l'idée du devoir et du dévouement dominait toujours, il répéta cent fois : « L'ewfani, l'enfant est sauvé, n'est-ce pas?... Oh! sois tranquille pour l'enfant, no'iZS le sauverons bien. »
Quand il revenait à lui-même, il le regardait, et ne disait plus rien. Enfin cette agitation se calma, et il dormit pendant une heure. Marthe, épuisée, avait replacé l'enfant sur le lit, à côté du moribond. Assise sur une chaise , d'un de ses bras elle entourait son fils pour le préserver, de l'autre elle soutenait la tête de Paul; la sienne était tombée sur le même coussin ; et ces trois infortunés reposèrent ainsi sous l'œil de Dieu, leur seul refuge, isolés du reste de l'humanité par le danger, la misère et l'agonie.
Mais bientôt ils furent réveillés par une sourde rumeur qui se faisait autour d'eux. Marthe entendit des voix inconnues, des pas lourds et pressés qui lui glacèrent le cœur d'épouvante. Des agents de police visitaient les mansardes, cherchant des victimes. On approchait de la sienne. Elle jeta les couvertures sur Arsène^ nivela le lit avec ses bardes, qu'elle cacha sous les draps, et, plaçant son enfant sur Arsène lui-même, elle alla ouvrir la porte avec la résolution et la force que donnent les périls extrêmes. Les débris du châssis de sa fenêtre avaient été cachés dans un coin de la chambre, elle avait attaché son tablier en guise de rideau devant cette fenêtre brisée pour voiler le dégât. Une voisine charitable, chez qui on venait :lo faire des perquisitions, suivit les sbires jusqu'au s<^uil de Marthe.
« Ici , mes bons messieurs, leur dit-elle, il n'y a qu'une
pauvfo femme à peine relevée de couches, et encore bien malade. Ne iui faites pas peur, mes bons messieurs, elle e^i mourrait. »
Cette prière ne toucha guère les àtres sans cœur et sans pitié auxquels elle s'adressait; mais le sang-froid avec lequel Marthe se présenta devant eux leur ôta tout soupçon. Dn coup d'œil jeté dans sa chambre trop petite et trop peu meublée pour recéler une cachette, leur persuada l'inutilité d'une recherche plus exacte. îls s'éloi* gnèrent sans remarquer des traces de sang mai effacées sur le carreau , et ce fut encore un des miracles qui concoururent au salut d'Arsène. La vieille voisine était une digne et généreuse créature qui avait assisté Marthe dans les douleurs de l'enfantement. Elle l'aida à cacher le proscrit , se chargea de lui apporter des aliments et queU ques remèdes; mais, ne connaissant aucun médecin dont l-es opinions pussent lui garantir le silence, et terrifiée par les rigueurs vraiment inquisitoriales qui furent dé» ployées à l'égard des victimes du cloître Saint-Méry, elle se borna aux secours insuffisants qu'elle pouvait fournir ©île-même. Marthe n'osait faire un pas hors de sa chambre, dans la crainte qu'on ne revînt l'explorer en son absence. D'ailleurs Arsène était devpnu si calme que l'inquiétude s'était dissipée, et qu'elle comptait sur une prompte guérison.
Il n'en fut pas ainsi. La faiblesse se prolongea au point que, pendant plus d'un mois, il lui fut impossible de sortir du lit. lilarthe coucha tout ce temps sur une botte de paille, qu'elle s'était procurée sous prétexte de se faire une paillasse ; mais elle n'avait pas le moy^n d'en acheter la toile. La vieille voisine était dans une indigence complète. L'état du malade et son propre accablement ne permettaient pas à Marthe de travailler, encore moins de sortir pour chercher de l'ouvrage. Depuis deux mois
qu'elle s*était séparée d'Horace, résolue de n'être à charge à personne en devenant mère, elle avait vécu du prix de ses derniers effets vendus ou engagés au Mont-de-Piété; sa délivrance ayant été plus longue éi plus pénible qu'elle ne l'avait prévu , elle avait épuisé cette faible ressource, et se trouvait dans un dénûment absolu. Arsène n'était pas plus heureux. Depuis quelque .^smps, prévoyant , d'après les discours de Laravinière, un bouleversement dans Paris, et voulant être libre de s'y jeter, il avait donné toutes ses petites épargnes à ses sœurs, et les avait renvoyées en province. Croyant n'avoir plus qu'à mourir, il n'avait rien gardé. La situation de ces deux êtres abandonnés était donc épouvantable. Tous deux malades, tous deux brisés; l'un cloué sur un lit de douleur, l'autre allaitant un enfant, ne vivant que de pa:n et dormant sur la paille, n'étant pas même abritée dans cette mansarde dont elle n'osait pas faire réparer la fenêtre, puisqu'un secret de mort était lié à cette trace d'effraction , et n'ayant d'ailleurs pas la force de faire un pas. Et puis, ajoutez à ces empêchements une sorte d'apathie et d'impuissance morale, causée par les privations , l'épuisement , une habitude de fierté outrée , et l'isolement qui paralyse toutes les facultés : et vous comprendrez comment , pouvant avertir Eugénie et moi avec quelques précautions et un peu moins d'orgueil, ils se laissèrent dépérir en silence durant plusieurs semaines.
L'enfant fut le seul qui ne souffrit pas trop de cette détresse. Sa mère avait peu de lait; maiâ-la voisine partageait avec le nourrisson celui de son déjeuner, et chaque jour elle allait le promener dans strS bras au soleil du quai aux Fleurs. Il n'en faut pas davantage à un enfant de Paris pour croître commb une plante frêle, mais tenace, le long de ces murs humides où la vie se développe
HORACE
en dépit de tout, plus souffreteuse, plus délicate, et ceperidar^t plus intense qu'à l'air pur des champs.
Pendant cette dure épreuve, la patience d'Arsène ne se démentit pas un instant; il ne proféra pas une seule plainte, quoiqu'il souffrît beaucoup, non de ses blessures, qui ne s'envenimèrent plus et se fermèrent peu à peu sans symptômes alarmants, mais d'une violente irritation du cerveau qui revenait sans cesse et faisait place à de profonds accablements. Entre l'exaltation et l'affaissement, il eut peu d'intervalles pour s'entretenir avec Marthe. Dans la fièvre, il s'imposait un silence absolu, et Marthe ignorait alors combien il était malade. Dans le calme, il ménageait à dessein ses forces, afin de pouvoir lutter contre le retour de la crise. Il résulta de cette résolution stoïque une guérison dont la lenteur surprit Marthe, parce qu'elle ne comprenait pas la gravité du mal , et dont la rapidité me parut inexplicable, lorsque, par la suite, je tins de la bouche d'Arsène le détail de tout ce qu'il avait souffert. Par instants, malgré la confiance qu'il avait su lui donner, Marthe s'effrayait pourtant de l'espèce d'indifférence avec laquelle il semblait attendre sa guérison sans la désirer. Elle pensait alors que ses facultés mentales avaient reçu une grave atteinte, et craignait qu'il n'en retrouvât jamais complètement la vigueur. Mais tandis qu'elle s'abandonnait à cette sinistre conjecture, Arsène, plein de persistance et de détermination , comptait les jours et les heures ; et sentant les accès de son mal diminuer lentement, il en concluait avec raison qu'une grave rechute était imminente, à moins qu'il ne gardât les rênes de sa volonté toujours également tendues. Il voulait donc s'abstenir de toute émotion violente, de tout découragement puéril , et semblait ne pas voir l'horreur de la situation que Marthe partageait avec lui Un jour qu'il avait les yeux fermés et semblait dor-
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mir, il entendit la vieille voisine exprimer de Tintérêt à Marthe, selon la portée de ses idées et de ses sentiiïicnts bons et Immains sans doute, mais bornés et un peu grossiers. « Savez-vous, mon cœur, lui disait-elle, que c'esl un grand malheur pour vous d'avoir été forcée de recueillir cet homme-là? Vous étiez déjà bien assez dépourvue, et voilà que vous êtes obligée de partager avec lui un pauvre morc?au de pain quotidien qui vous ferait du lait pour votre enfant !
— Que ne puis-je partager, en effet, ma bonne amie! répondit Marthe avec un triste sourire ; mais il ne mange pas une once de pain par jour dans sa soupe. Et quelle soupe! une goutte de lait dans une pinte d'eau; je ne comprends pas qu'il vive ainsi.
— Aussi cela va durer éternellement, cette maladie-^ répondit la vieille ; il ne pourra jamais retrouver ses forces avec un pareil régime. Vous aurez beau faire, vous vous épuiserez sans pouvoir le sauver.
— J'aimerais mieux mourir avec lui que de l'abandonner, dit Marthe.
— Mais si vous faites mourir votre enfant? dit la vieille.
— Dieu ne le permettra pas! s'écria Marthe épouvantée.
— Je ne dis pas que cela arrive, reprit la vieille avec douceur ; je ne dis pas non plus que votre dévouement pour ce réfugié soit poussé trop loin. Je sais ce qu'on doil à son prochain ; mais ce serait à lui de comprendre qu'il ne se sauve de Téchafaud que pour vous conduire avec lui à l'hôpital. Le pauvre jeune homme ne peut pas sa» voir combien il vous nuit. Il ne voit pas qu'à dormir sur la paille, comme vous faites, avec une fenêtre ouverte sur le dos, vous ne pouvez pas durer longtemps. La maladie lui ôte la réflexion, c'est tout simple ; mais si vous
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me permettiez de lui parler, je vous assure que îe jour môme il prendrait son parti de se traîner dehors comme il pourrait. Tenez , à nous déux , en le soutenant bien , nous le conduirions à l'hôpital ; il y serait mieux qu'ici.
— A l'hôpital! s'écria Marthe en pâlissant. N'avezvous pas entendu dire ( et ne me l'avez-vous pas répété), qu'il était enjoint aux médecins de livrer les blessés qui se confieraient à leurs soins, et que chaque malade accueilli dans un hospice était désigné à l'examen de la police par un écriteau placé au-dessus de son lit? Comment! la délation est imposée (sous peine d'être accusés de complicité) aux hommes dont les fonctions sont les plus saintes; et vous voulez que j'abandonne cette victime à la vengeance d'une société où de tels ordres sont acceptés de tous sans révolte, et peut-être sans horreur de la part de beaucoup de gens? Non , non , si le monde est devenu un coupe-gorge, du moins il reste dans le cœur des pauvres femmes, et sous les tuiles de nos mansardes, un peu de religion et d'humanité, n'est-ce pas, bonne voisine?
— Allons! répondit la voisine en essuyant ses yeux avec le coin de son tablier, voilà que vous faites de moi ce que vous voulez. Je ne sais pas où vous prenez ce que vous dites , mon enfant ; mais vous parlez selon Dieu et / selon mon cœur. Je vais vous chercher un peu de lait et de sucre pour votre malade, et aussi pour ce cher trésor, ajouta-t-elle en embrassant l'enfant suspendu ^u sein de sa mère.
— Non , ma chère amie, dit Marthe, ne vous dépouillez pas pour nous; vous avez déjà assez fait. Il n'est pas just& qu'à votre âge vous vous condanmiez à souffrir. Nous sommes jeunes, nous autres, et nous avons la force de nous priver un peu.
— Et si je veux me priver, si je veux souffrir, moil
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s'écria la bonne femme tout en colère; rf«e prenez-vous pour un mauvais cœur, pour une avare, pour une égoïsteî Avez-vous le droit de me refuser, d'ailleurs, quand il s'agit d'un amour dUenfani comme le vôtre, et d'un malheureux que le bon Dieu nous confie?
— Eh bien , j'accepte, répondit Marthe en jetant ses bras amaigris et couverts de haillons au cou de la vieille femme ; j'accepte avec joie. Un jour viendra, qui n'est pas loin peut-être, où nous vous rendrons tout le bien que vous nous faites maintenant; car Dieu aussi nous rendra la force et la liberté 1
— Tu as raison , Marthe, dit Arsène d'une voix faible et mesurée, lorsque la voisine fut sortie. La liberté nous sera rendue, et la force nous reviendra. Ta pitié me sauve, et j'aurai mon tour. Va, ma pauvre Marthe, conserve ton courage, comme j'entretiens le mien dans le silence et la soumission. Il m'en faut plus qu'à toi pour te voir souffrir comme tu fais, et pour songer sans désespoir que non-seulement je ne puis te soulager, mais qu'encore j'augmente ta misère. Durant les premiers jours , je me suis souvent demandé si je ne ferais pas mieux de remonter sur les toits, et de m'en aller mourir dans quelque gouttière, comme un pauvre oiseau dont on a brisé i'aile; mais j'ai senti, à ma tendresse pour toi, que je surmonterais cette maladie ; qu'à force de vouloir vivre je vivrais, et qu'en acceptant ton appui , je t'assurais le mien pour l'avenir. Vois-tu, Marthe, Dieu sait bien co qu'il fait ! Dans ta fierté, tu t'étais éloignée et cachée do moi. T(i voulais passer ta vie dans l'isolement, dans la douleur et dans le besoin , plutôt que d'accepter mon dévouem^^nt. A présent que la destinée m'a envoyé ici pour profiter du tien , tu ne pourras plus me repousser, tu n'auras plus le droit de refuser mon appui. Je ne t'offre rien que mon cœur et mes bras, Marthe ; car je ne pos-
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sède ni or, ni argent, ni vêtement, ni asile, ni talent, ni protection ; mais mon cœur te chérit , et mes bras pourront te nourrfr, toi et ce cher trésor ^ comme dit la voisine. »
En parlant ainsi, Paul prit Tenfant et l'embrassa; c'était la première marque d'affection qu'il lui donnait. Jusqu'à ce jour, il l'avait souvent soutenu et bercé sur ses genoux pour soulager la mère ; il l'avaif endormi toutes les nuits à plusieurs reprises dans ses bras, et réchauffé contre sa poitrine, mais en lui donnant ces soins, il ne l'avait jamais caressé. En cet instant , une larme de tendresse coula de ses yeux sur le visage de l'enfant , et Marthe l'y recueillit avec ses lèvres. « Ah ! mon Paul , ah ! mon frère ! s'écria-t-elle, si tu pouvais l'aimer, ce cher et douloureux trésor î
— Tais-toi , Marthe , ne parlons pas de cela , répondit-il en lui rendant son fils. Je suis encore trop faible ; je ne t'ai pas encore dit un mot là-dessus. Nous en parlerons, et tu seras contente de moi , je l'espère. En attendant, souffrons encore, puisque c'est la volonté divine. Je vois bien que tu jeûnes , je vois bien que tu couches sur le carreau avec une poignée de paille sous ta tête, et je n'ose pas seulement te dire : Reprends ton lit, et laisse-moi m'étendre sur cette litière; car, à cette idée-là, îu te révoltes, et tu m'accables d'une bonté qui me fait irop de mal et trop de bien. Il faut "jue je reste là, que je subisse la vue de tes fatigues, et que je sois calme, et que je dise; Tout est bien ! Hélas ! mon Dieu , faites que je remporte cette victoire jusqu'au bout 1
« Pourvu , Marthe, lui dit-il dans un autre moment de caUne qu'il eut le lendemain , que tu n'ailles pas oublier ce que tu fais pour moi , et que tu ne viennes pas me dire un jour, quand je te le rappellerai , que tu n'as pas autant souffert que je veux bien le prétendre! C'est
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que je te connais, Marthe: tu es capable deœtîi) ^ fîdie-Ià. »
Un pâle sourire effleura leurs lèvres à tous los deux ; et Marthe, se penchant sur lui, imprima un chaste baiser sur le front de son ami. C'était la première caresse qu'elle osait lui donner depuis cinq semaines qu'ils étaient enfermés ensemble tête à tête le jour et la nuit. Durant tout ce temps, chaque fois que Marthe, dans une effusion de douleur et d'effroi pour sa vie , s'était approchée de lui pour l'embrasser comme pour lui dire adieu , il l'avait toujours repoussée vivement , en lui disant avec une sorte de colère : «Laisse-moi. Tu veux donc me tuer? » C'étaient les seuls moments où le souvenir de sa passion avait paru se réveiller. Hors de ces émotions rapides et rares , que Marthe avait appris à ne plus pro» voquer par son élan fraternel , ils n'avaient pas échangé un mot qui fît allusion aux malheurs précédents. On eût dit qu'entre la paisible amitié de leur enfance et la tra^ gique journée du cloître Saint-Méry il ne s'était rien passé, tant l'un mettait de délicatesse à détourner h souvenir des temps intermédiaires , tant l'autre éprouvait de honte et d'angoisse à les rappeler î Ce jour-là seulement tous deux y songèrent sans trouble au même moment, et tous deux comprirent que cette pensée pouvait cesser d'être amère. Paul , loin de repousser le baiser de Marthe , le rendit à son enfant avec plus de tendresse encore qu'il n'avait fait la veille , et il ajouta ave# une sorte de gaieté mélancohque : « Sais-tu, Marthe, que cet enfant est charmant? On dit que ces petits êtres sont tous laids à cet âge-là ; mais ceux qui parlent ainsi n'en ont jamais r^ardé un avec des yeux de père ! »
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Horace nous avait fait pressentir , dès les premiers jours de son assiduité au château de Chailly, les vues qu'il avait sur la vicomtesse et les espérances qu'il avait conçues. Eugénie Tavait raillé de sa fatuité; et moi, qui ne regardais point son succès comme impossible , je ne Favais pas félicité de cette entreprise. Loin de là : je lui avais dit sans ambiguïté le peu de cas que je faisais du caractère de Léonie. Notre manière d'accueillir ses confidences lui avait déplu , et il ne nous en faisait pkis depuis longtemps, lorsque le jour de sa victoire arriva, et le remplit d'un orgueil impossible à réprimer. Ce jour-là , en soupant avec nous , il ne put s'empêcher de ramener à tout propos , dans la conversation , les grâces imposantes , Fesprit supérieur , le tact exquis , toutes les séductions qu'il voulait nous faire admirer chez la vicomtesse. Eugénie , qui avaii été sa couturière , et qui avait vu sa beauté , ses belles manières et son grand esprit en déshabillé , s'obstinait à ne pas partager cet enthousiasme et à déclarer cette femme hautaine dans sa familiarité , sèche et blessante jusque dans ses intentions protectrices. Le souvenir de Marthe, l'indignation qu'Eugénie éprouvait secrètement de la voir oubhée si lestement , rendirent ses contradictions un peu amères, Horace s'em* porta , et la traita comme une péronnelle, qui devait du respect à madame de Chailly , et qui l'oubliait. îl affecta de lui dire qu'elle ne pouvait pas comprendre le charme d'une femme de cette condition et de ce mérite. « Mon cher Horace, lui répondit Eugénie avec la plus parfaite douceur, ce que vous dites là ne me fâche pas. Je n'ai jamais eu la prétention de lutter dans votre estime contre
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qui que ce soit. Si , en vous disant mon opinion avec franchise, je vous ai blessé, mon excuse est dans Tintérêt que je vous porte et dans la crainte que j'ai de vous voir tourmenté et humilié par cette belle dame, qui a joué beaucoup d'hommes aussi fins que vous , et qui s'en vante même devant ses habilleuses; ce que j'ai trouvé , quant à moi , de mauvais goût et de mauvais ton. »
Horace était de plus en plus irrité. Je tâchai de le cal» mer en insistant sur la vérité des assertions d'Eugénie , et en le suppliant pour la dernière fois de bien réfléchir avant de s'exposer aux railleries de la vicomtesse. Cô fut alors que , blessé de cette idée , et ne pouvant plus se contenir , il nous ferma la bouche en nous annonçant dans des termes fort clairs , qu'il ne courait plus le risque d'être éconduit honteusement , et que si la vicomtesse prenait fantaisie d'ajouter une dépouille à la brochette de victimes qu'elle portait à l'épingle de son fichu , il pourrait bien , lui aussi , attacher ses coulears à la boutonnière de son habit.
« Vous ne le feriez pas , répliqua Eugénie froidement : car un homme d'honneur ne se vante pas de ses bonnes fortunes. »
Horace se mordit les lèvres; puis, il ajouta , après un moment de réflexion :
« Un homme d'honneur ne se vante pas de ses bonnes fortunes tant qu'il en^ est fier; mais quelquefois il s'en accuse, quand on le force à en rougir. C'est ce que je ferais , n'en doutez pas , envers la femme qui me pousserait à bout.
— Ce n'est pas le système de votre ami le marquis de Verncs, lui répondis-je.
— Le système du marquis, reprit Horace (et c'est un )^ommo qui en sait plus que vous et moi sur ce chapitre),
HORACE. m
est d'empêcher qu'on se moque jamais de lui. Je n'ai pas la prétention de me faire son imitateur en adoptant les mêmes moyens. Chacun a les siens, et tous sont bons s'ils arrivent au même but.
— Je ne sais pas ce que pense là-dessus le marquis de Vernes , dit Eugénie ; mais , quant à moi, je suis sûre de ce que vous penserief::. si vous vous trouviez dans un cas pareil.
— Vous plaît-il de me le dire? demanda Horace. \
— Le voici, répondit-elle. Vous pèseriez, dans un esprit de raison et de justice , les torts qu'on aurait eus envers vous, et cens que vous seriez tenté d'avoir. Vous compareriez le tort qu'une femme peut vous faire en sa vantant de vous avoir repoussé , et celui que vous lui feriez immanquablement en vous vantant de l'avoir vaincue; et vous verriez que ce serait vous venger tout au plus d'un ridicule par un outrage. Car le monde (oui, j'en suis sûre , le grand monde comme l'opinion populaire) respecte la femme qui est respectée par son amant , et méprise celle que son amant méprise. On lui fait un crime de s'être tr^ompée ; et il faut reconnaître que, sous ce rapport , les femmes sont fort à plaindre , puisque les plus prudentes et les plus habiles sont encore exposées à être insultées par l'homme qui les implorait la veille. Voyons , n'en est-il pas ainsi , Horace ? ne riez pas et répondez. Pour être écouté de la vicomtesse elle-même , que je ne croi» pas très-farouche , ne seriez-vous pas obhgé d'être bien assidu, bien humble, bien suppliant pendant quelque temps? Ne vous faudrait-il pas montrer de l'amour ou en faire le semblant? Dites !
— Eugénie , ma chère , répliqua Horace , demi-trou* blé , demi-satisfait de ce qu'il prenait pour une interrogation détournée , vous faites des questions fort indiscrètes; et je ne suis pas forcé de vous rendre compte d©
HORACE
ce qui a pu ou ce qui pourrait se passer entre lâ vi» comtesse et moi.
— Je ne vous fais que des demandes auxquelles vous pouvez répondre sans compromettre personne , et je ne vous pose qu'une question de principes. N'est-il pas certain que vous ne feriez pas la cour à une femme qui se livrerait sans combats?
— Vous le savez, je ne conçois pas qu'on s'adresse à d'autres femmes qu'à celles qui se défendent, et dont la conquête est périlleuse et difficile.
— Je connais votre fierté à cet égard , et je dis qu'en ce cas vous n'aurez jamais le droit de trahir aucune femme, parce que vous n'en posséderez aucune à qui vous n'ayez juré respect, dévouement et discrétion. La diffamer après , serait donc une lâcheté et un parjure.
— Ma chère amie, reprit Horace, je sais que vous avez cultivé la controverse à la salle Taitbout ; je sais par conséquent que toutes vos conclusions seront tou» jours à l'avantage des droits féminins. Mais quelque subtile que soit votre argumentation , je vous répondrai que je n'acquiesce pas à cette domination que les femmes doivent s'arroger selon vous. Je ne trouve pas juste que vous ayez le droit de nous faire passer pour des sots , pour des impertinents ou pour des esclaves , sans que nous puissions invoquer l'égalité. Eh quoi 1 une coquette m'attirerait à ses pieds, m'agacerait durant des semaines entières, triompherait de ma prudence, me donnerait enfin sur elle , en échange de sa ';ictoire , les droits d'un époujf^et d'un maître ^ §t puis elle recommencerait le lendemain avec un autre , et se débarrasserait de moi en disant à mon successeur , à ses amis , à ses femmes do ch:/:mbre : « Vous voyez bien ce paltoquet? il m'a obsédée de ses désirs; mais je l'ai remis à s£» çlace , et j'ai rabattu son sot amour-propre ! » Ce
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serait un peu trop fort , et , par ma foi , je ne suis disposé à me laisser jouer ainsi. Je trouve qu^ufî ridicule est aussi sérieux qu'aucune autre honte. C'est même peutêtre en France , à l'heure qu'il est , ki pire de toutes ; et la femme qm me Uinfligera peut s'attendre à de franches représailles, dont elle se souviendra toute sa vie. C'est lâ peine du talion qui régit nos codes.
Si vous acceptez cette peine-là comme juste et hu- *dftaine, répondis Eugénie , je n'ai plus rien à dire. En ce cas , vous souscrivez à la peine de mort et à toutes les autres institutions barbares , au-dessus desquelles je pensais que votre cœur s'était élevé. Du moins, je vous l'avais entendu affirmer ; et j'aurais cru que , dans ces actes d0 conduite personnelle où nous pouvons tous corriger l'ineptie et la cruauté des lois, dans vos rapports avec l'opinion , par exemple , vous chercheriez plus de grandeu-r et de noblesse que vous n'en professez en ce moment. Mais, ajouta-t-elle en se levant de table, j'espère que tout ceci est, comme on dit dans ma classe de bonnes gens, V histoire de parler ^ et que dans l'occasion vos actions vaudront mieux que vos paroles. »
Malgré la résistance d'Horace, les nobles sentiments d'Eugénie firent impression sur lui. Quand elle fut sortie , il me dit avec un généreux entraînement :
« Ton Eugénie est un créature supérieure, et je crois qu'elle a, sinon autant d'esprit, du moins plus d'idées que ma vicomtesse.
— Elle est donc tienne décidément, mon pauvre Horace? lui dis-je ep lui prenant la main. Eh bien ! j'en suis réellement affligé , je te l'avoue.
— Et pourquoi donc? s'écria-t-il avec un rire superbe. Vraiment, vous êtes étonnants, Eugénie et toi , avec vos compliments de condoléance. Ne dirait-on pas que je suis le plus malheureux des hommes , parce que je posséda
HORACE
la plus adorable et la plus séduisante des femmes? Je ne sais pas si elle est une héroïne de roman parfaite, telle que voiio la voudriez; mais pour moi, qui suis plus modeste , c'est une belle conquête , une maîtresse délirante.
— L'aimes-tu? lui demandai-je.
— Le diable m'emporte si je le sais , répondit-il d'un air léger. Tu m'en demandes trop long. J'ai aimé, et je crois que ce sera pour la première et la dernière fois de ma vie. Désormais, je ne peux plus chercher dans les femmes qu'une distraction à mon ennui, une excitation pour mon cœur à demi éteint. Je vais à l'amour comme on va à la guerre , avec fort peu de sentiment d*humanité, pas une idée de vertu, beaucoup d'ambition et pas mal d'amour-propre. Je t'avoue que ma vanité est caressée par cette victoire, parce qu'elle m'a coûté du temps et de la peine. Quel mal y trouves-tu? Vas-tu faire le pédant? Oublies-tu que j'ai vingt ans, et que si mes sentiments sont déjà morts , mes passions sont encore dans toute leur violence?
— C'est que tout cela me paraît faux et guindé, lui dis-je. Je te parle dans la sincérité de mon cœur , Horace, sans aucun ménagement pour cette vanité derrière laquelle tu te réfugies , et qui me paraît un sentiment trop petit pour toi. Non , le grand sentiment , le grand amour n'est pas mort dans ton sein ; je crois même qu'il n'y est pas encore éclos , et que tu n'as point aimé jusqu'ici. Je crois que de nobles passions, étouffées longtemps par l'ignorance et l'amour-propre , fermentent chez toi, et vont faire ton suppUce , si elles ne font pas ton bonheur. Oh ! mon cher Horace , tu n'es pas , tu ne peux pas être le don Juan que décrit Hoffmann, encore moins celui de Byron. Ces créations poétiques occupent trop ton cerveau , et tu te manières pour les faire passer dans la réalité de ta vie. Mais tu es plus jeune et plus puissant quô
HORACE
ces fantômes-là. Tu n'es pas brisé par la perte de ton premier amour; ce n'a été qu'un essai malheureux. Prends garde que le second , en dépit de la légèreté que tu veux y mettre , ne soit l'amour sérieux et fatal de ta vie.
— Eh bien , s'il en est ainsi , répondit Horace , dont l'orgueil accepta facilement mes suppositions , vojue la galère 1 Léonie est bien faite pour inspirer une passion véritable; car eiw l'éprouve, je n'en peux pas douter. Oui, Théophile, je suis ardemment aimé, et cette femme est prête à faire pour moi les plus grands sacrifices , les plus grandes folies. Vemhèire que cet amour éveillera le mien , et que nous aurons ensemble des jours agités. C'est tout ce que je demande à la destinée pour sortir de la torpeur odieuse où je me sentais plongé naguère.
— Horace , m'écriai-je , elle ne t'aime pas. Elle n'a jamais rien aimé, et elle n'aimera jamais personne; car elle n'aime pas ses enfants.
— Absurdités , pédagogie que tout cela ! répondit-il avec humeur. Je suis charmé qu'elle n'aime rien, et qu'elle me livre un cœur encore vierge. C'est plus que je n'espérais, et ce que tu dis là m'exalte au lieu de me refroidir. Pardieu ! si elle était bonne épouse et bonne mère, elle ne pourrait pas être une amante passionnée. Tu me prends pour un enfant. Crois-tu que je puisse mo faire illusion sur elle , et que je n'aie pas senti ses transports aujourd'hui? Ah ! que son ivresse était différente du chaste abandon de Marthe 1 Celle-là était une religieuse, une sainte; amour et respect à sa mémoire, à jamais sacrée 1 Mais Léonie ! c'est une femme , c'est une tigresse, un démon I
— C'est une comédienne , repris-je tristement. Malheur à toi , quand tu rentreras avec elle dans la coulisse! »
HORACE
Si la vicomtesse avait eu auprès d'elle en ce nfomenl un ami véritable , il lui aurait dit les mêmes cho&es d'Horace que je disais d*elle à celui-ci ; mais livrée au désir exalté d'être aimée avec toute la fureur romamique qu'elle trouvait dans les livres, et qu'aucun homme de sa caste ne lui a ait encore exprimée , elle n'eût pas mieux reçu un bon conseil qu'Horace n'écouta les miens, Elle se livra à lui , croyant inspirer une passion violente, et entraînée seulement par la vanité et la curiosité. On peut donc dire qu'ils étaient à deux de jeu.
Je n'ai jamais compris, pour ma part, comment une femme aussi pénétrante , formée de bonne heure par les leçons du marquis de Vernes à la ruse envers les hommes et à la prévoyance devant les événements, put se tromper sur le compte d'Horace, comme le fit la vicomtesse* Elle se flatta de trouver en lui un dévouement romanesque que rien ne pourrait ébranler, une admiration qui n'y regarderait pas de trop près , une sorte de vanité m.odeste qui se tiendrait toujours pour honorée de la possession d'une femme comme elle. Elle s' abusaibeaucoup : Horace , enivré durant quelques jours , dt?vait bientôt, éclairé subitement dans son inexpérience par les intérêts de son amour-propre, lutter avec force contre celui de Léonie. Jè ne puis m' expliquer l'erreur de cette femme, sinon en me rappelant qu'elle s'était aventurée sur un terrain tout à fait inconnu, en choisissant l'objet de son amour dans la cla^^se bourgeoisee Elle n'avait certainement aucun préjugé aristocratique» Elle s'était donc fait un type de supériorité mtellec» tuelle , et elle le rêvait dans un rang obscur , afin de lui donner plus d'étrangeté, de mystère , et de poésie. Elle lavait l'imagination aussi vive que le cœur froid, il ne faut ^pas l'oublier. Ennuyée de tout ce qu'elle connaissait, etsachant d'avpicepar cœur toutes les phrases dont ses noble»
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adoratem*s articulaient les premières syllabes, elle trouva, dans l'originale brusquerie d'Horace, la nouveauté dont elle avait soif. Mais , en devinant le mérite de Thomme sans naissance, elle ne pressentit pas les défauts de î'homme sans usage , sans savoir-vivre , comme disait îe vieux marquis avec une grande justesse d'expression. Dans une société sans principes , le point d'honneur qui en tient lieu , et l'éducation qui en fait affecter îe semblant, sont des avantages plus réels qu on ne pense.
Horace sentait cette espèce de supériorité de ce qu'on appelle la bonne compagnie. Amoureux de tout ce qui pouvait rélever et le grandir , il eût voulu se l'inoculer. Mais s'il y réussit dans les petites choses, il ne put le faire dans les grandes. Le naturel et l'habitude furent vaincus là où l'étiquette ne commandait que des sacrifices faciles; mais lorsqu'elle ordonna celui de la vanité, elle fut impuissante , et l' amour-propre un peu grossier, la présomption un peu déplacée , la personnalité un peu âpre de l'homme du tiers ^ reprirent le dessus. C'était tout le contraire de ce qu'eût souhaité la vicomtesse. Elle aimait la gaucherie spirituelle et gracieuse d'Horace , eHe trouva qu'il la perdait trop vite. Elle espérait de sa part une grande abnégation , une sorte d'héroïsme en amour; elle n'en trouva pas en lui le moindre élan.
Cependant , comme le cœur de ce jeune homme n'était pas corrompu, mais seulement faussé, il éprouva, durant les premiers jours , une reconnaissance vraie pour la vicomtesse* Il le lui exprima avec talent , et elle se crut enfin adorée, comme elle avait l'ambition de Tètreo ïl y eut mémo une sorte de grandeur dans la manière dont Horace accepta sans méfiance , sans curiosité , et sans inquiétude , le passé de sa nouvelle maîtresse. Elle lui disait qu'il était le premier homme qu'elle eût aimé» Bile disait vrai en ce sens qu'il était le premier houmie
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qu'elle eût aimé de celte manière. Horace n'hésitait point à la prendre au mot. Il acceptait sans peiae l'idée qu'aucun homme n'avait pu mériter l'amour qu'il inspirait; et quant aux peccadilles dont il pensait bien que la vie de Léonie n'était point exempte, il s'en souciait si peu, qu'il ne lui à cet égard aucune question indiscrèt^^.. I! ne connut point avec elle c-ette jalousie rétroactive qui avait fait de ses amours avec Marthe un double supplice* D'une part , ses idées sur le mérite des fèmmes s'étaient beaucoup modifiées dans la société de la vicomtesse et à l'école du vieux marquis. Il ne cherchait plus cette chasteté bourgeoise dont il avait fait longtemps son idéal , mais bien la désinvolture leste et galante d'une femme à la mode. D'autre part, il n'était pas humiUé des prédé» cesseurs que lui avait donnés la vicomtesse , comme il favait été de succéder dans le cœur de Marthe à M. Poisson , le cafetier , et ( selon ses suppositions ) à Paul Arsène , le garçon de café. Chez Léonie , c'était à des grands Sftignf.iirs sans doute, à des ducs , à des princes peut-être, q\i'il succédait ; ét cette brillante avant-garde, qui avait ouvert et précédé sa marche triomphale, lui paraissait un cortège dont on ne devait pas rougir. La pauvre Marthe , pour avoir accepté avec douceur et repentance le reproche d'une seule erreur, avait été accablée par l'orgueil ombrageux d'Horace. La fière vicom- . tesse , prête à se vanter d'une longue série de fautes, fut respectée , grâce à ce même orgueil.
Interrogée '^omme Marthe l'avait été, la vicomtesse n'eût pas daigné répondre. L'eût-elle fait, elle n'eût caché aucune de ses actions. Elle n'était pas hypocrite de principes. Tout au contraire, elle avait à cet égard un certain cynisme voltairien qui donnait un démenti formel à ses hypocrisies de sentiment. Elle n'avait pas la préten- , tion d'ôtreune femme vertueuse, mais bien celle d'être^
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une âme jeun 3, ardente, ouverfe aux passions qu'on saurait lui inspirer. C'était une sorte de prostitution de cœur, car elle allait s'offrant à tous les désirs, se faisant respecter par ce mot : « J:^ ne peux pas aimer ; » se iaissan^ attaquer par cet autre qu'elle ajoutait pour certains hommes; « Je voudrais pouvoir aimer. »
Lorsque Horace devint son amant, elle était à peu-près seule avec lui dans une sorte d'int^'mité au château de Chailly. Le comte de Meilleraie s'était absenté, les adorateurs d'habitude s'étaient dispersés ; le choléra avait effrayé les uns, et apporté aux autres des héritages précieux ou des pertes sensibles, cependant le fléau s'éloignait de nos contrées, et Léonie ne rappelait pas sa cour autour d'elle. Absorbée par son nouvel amour, et embar^ rassée peut-être d'en faire accepter les apparences à ses lamis, elle écartait toutes les visites, et répondant a toutes es lettres^ qu'elle était à la N^eille de retourner à Paris. Cependant, les semaines se succédaient, et Horace triomphait secrètement (trop secrètement à son gré) de l'absence de ses rivaux.
Malgré ses affectations de franchise ordinaire, la vicomtesse, à cause de sa belle-mère et de ses enfants, exigea d'Horace le plus profond mystère, Grâce à l'aplomb de Léonie, plus encore qu'au voisinage des habitations respectives et aux précautionsprises, le secret de cette liaison ne transpira point. Les mœurs de Léonie, ses discours, ses prétentions, ses réticences, ses demiaveux, tout son mélange de franchise et de fausseté, avaient fait de sa vie à l'extérieur quelque ^.hose d'énigmatique, que les amants heureux s'étaient plu à voiles pour rendre leur gloire plus piquante, et les amants re* butés à respecter, pour adoucir la honte de leur position. Horace passa pour un intime de plus, pour un de ces assidus dont on disait: Ih sont tous heureux, ou bien ;1 nV
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en a pas un seul ; ti;a3 sont également favorisés ou tenug à dislance. Ce n'était pas ainsi qu'Horace eût arrangé son rôle , si on lui en eût laissé le choix ; son principal sentiment auprès de Léonie avait été le désir d*écraser tous ses rivaux dans l'apparence, sinon dans la réalité, et de /aire dire de lui : «Voilà celui qu'elle favorise; aucun autre n'est écouté. » Il souffrit donc bien vite de Tobscurité de sa position et du peu de retentissement de sa victoire. Il s'en consola en la confiant sous le sceau du secret, non-seulement à moi, mais à quelques autres personnes qu'il ne connaissait pas assez pour les traiter avec cet abandon, et qui, le jugeant extrêmement fat, ne vou* lurent pas croire à son succès.
Ces indiscrétions tournèrent donc à la honte d'Horace et à la glorification de la vicomtesse, qui les apprit et les démentit en disant, avec un sang-froid admirable et une douceur angélique, que cela était impossible, parce qu'Horace était un homme d'honneur, incapable d'inventer et de répandre un fait contraire à la vérité. Mais lorsqu'elle le revit tête à tête, elle lui fit sentir sa faute avec des ménagements si cruels et une bonté si mordante, qu'il fut forcé, tout en étouffant de rage , de se lancer auprès d*elle dans un système de dénégations et de mensonges, pour reconquérir sa confiance et son estime. Mais c'en était fait déjà pour jamais. La curiosité de Léonie était satisfaite ; m. vanité était assouvie par toutes les louanges ampoulées qu'Horace lui avait prodiguées , au lieu d'ardeur, dans ses épanchements, au lieu d'affection, dans ses épîtres en prose et en vers. Il avait épuisé pour elle tout son vocabulaire ébouriffant de l'amour à la mode ; il l'avait saturée d'épithètes délirantes, et ses billets étaient criblés de points d'exclamation. Léonie en avait assez. En femme d'esprit, elle s'était vite lassée de tout; ce mauvais goût poét^nue. En diplomate clairvoyant, elle
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avah reconnu qiîe cet amour-là n'était différent de celui qu'elle connaissait que par l'expression, et que ce n'était pas la peine de s'exposer vis-à-vis du public à des propos ridicules, pour écouter un jargon d'amour qui ne Tétait pas moins. Après un mois de cette expérience , chaque jour plus froide et plus triste , Léonie résolut de se débarrasser peu à peu de cette intrigue, afm de pouvoir, en attendant mieux , retourner au comte de Meilleraie , qui était un homme d'excellent ton.
La vicomtesse , qui ne rougissait point de ses fautes , rougissait fort souvent de ceux qui les lui avaient fait commettre ; et de là venait qu'en se confessant parfois avec beaucoup de candeur, il ne lui était jamais arrivé de nommer personne. Elle avait douloureusement commencé à nourrir cette honte mystérieuse en devenant la proie du vieux marquis. Elle n'avait conservé avec lui que des relations filiales ; mais elle n'avait pas trouvé dans ses autres amours de quoi s'enorgueillir assez pour effacer cette blessure, et laver cette tache à ses propres yeux. Elle en avait gardé une haine et un mépris î)rofonds pour les hommes qui ne lui plaisaient pas, ou qui ne lui plaisaient plus ; et même à l'égard de ceux qui étaient en possession de lui plaire , elle nourrissait une méfiance continuelle. Elle n'avait jamais ratifié leur puissance sur elle par des confidences à ses amis (il faut en excepter le marquis, à qui elle disait presque tout), encore moins par des démarches compromettantes. En général , elle avait été secondée par la délicatesse de leurs procédés et la froideur de leur rupture, parce que c'étaient des hom* mes du monde, également incapables d'un regret et d'une vengeance. Horace, pour qui elle avait failli abjurer sa prudence; Horace, qu'elle avait jugé si pur, si épris, si naïf; Horace, dont elle ne s'était pas défiée, lui parut le plus miséraide â© tous, lorsqu'il voulut s'imposer à ell«
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pour amant aux yeux d'autrui. Elle en fut si révoltée, que non-seulement elle jura de l'éconduire au plus vite, mais encore de se venger en ne laissant pas derrière elle la moindre trace de ses bontés pour lui. « Tu seras puni çar oiî tu as péché, lu.' disait-elle en son âme ulcérée; ti: as voulu passer pour mon maître , et , à la première occasion, je te ferai passer pour mon bouffon. Ta fatuité retombera sur ta tète ; et où tu as semé la gloriole, tu ne recueilleras que la honte et le ridicule. »
Horace pressentit cette vengeance, et une nouvelle lutte s'engagea entre eux, non plus pour se dominer mutuellement, mais pour se détruire*
Cependant nous ignorions absolument le sort de trois personnes qui nous intéressaient au plus haut point : Marthe, que nous étions déjà habitués à regarder comme perdue à jamais pour nous ; Laravinière , que ses amis cherchaient sans pouvoir le retrouver ; et Arsène , qui nous avait promis de nous écrire , et dont nous ne recevions pas plus de nouvelles que des deux autres. La disparition de Jean avait été complète. On présumait bien qu'il était mort au cloître Saint-Méry , car les bousingots les plus courageux l'avaient suivi durant toute la journée du 5 juin ; mais dans la nuit ils s'étaient dispersés pour chercher des armes, des munitions et du renfort. Le 6 au matin, il leur avait été impossible de se réunir aux insurgés, que la troupe, échelonnée sur tous les points, parquait dans leur dernière retraite. Je ne saurais afQrmer^ que ces étudiants eussent tms mis une audace bien persévérante à opérer cette jonction ; mais il est certain que plusieurs la tentèrent, et qu'à la prise de la maison où, leur chef était retranché, ils profitèrent de la confusion
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pour s'efforcer de le retrouver, afin d'aider à son évasion, ou tout au moins de recueillir son cadavre. Cette dernière consolation leur fut refusée, Louvet retrouva seulement sa casquette rou^e, qu'il garda comme une relique, et il ne put savoir si son ami était parmi les prisonniers. Plus tard , le procès qu'on instruisait contre les victimes n'amena aucune découverte, car il n'y fut pas fait mention de Laravinière. Ses amis le pleurèrent , et se réunirent pour honorer sa mémoire par des discours et des chants funèbres, dont l'un d'eux composa les paroles et un autre la musique.
Ils m'écrivirent à cette occasion pour me demander si je n'avais pas de nouvelles de Paul Arsène, et c'est ainsi que j'appris que lui aussi avait disparu. J'écrivis à ses œurs, qui n'étaient pas plus avancées que moi, Louisoîi gous répon dit une lettre de lamentations où elle exprimait assez ingénument sa tendresse intéressée pour son frère. Elle terminait en disant : « Nous avons perdu notre unique soutien , et nous voilà forcées de travailler sans relâche pour ne pas tomber dans la misère. »
Pendant que nous étions tous livrés à ces perplexités, auxquelles Horace ïi'avait guère le loisir de prendre part, bien qu'il donnât des regrets sincères à Jean et à Paul quand on l'y faisait songer, Paul entrait en convalescence dans la mansarde ignorée de la pauvre Marthe. Celle-ci commençait à sortir, et s'était assurée de la tranquillité qui régnait enfin dans le quartier. Bien que les voisins des mansardes eussent quelque soupçon d'un patriote réfugié chez elle , ce secret fut religieusement gardé , et la police ne surveilla pas ses mouvements. Cependant il était bien imp<>rtant qu'Arsène, dès qu'il voudrait sortir^ changeât de quartier, et s'éloignât d'un lieu où certainement sa figure avait été remarquée dans les barricades et dans la maison mitraillée. Il ne pourrait se montrer
aao iiouACK.
trois fois dans les rues environnantes sans que des témoins malveillants ou maladroits fissent sur lui tout haut des remarques qu'une oreille d'espion pouvait saisir au passage. Il résolut donc d'aller demeurer à l'autre extrémité de Paris. La difficulté n'était pas de sortir de sa retraite : il commençait à marcher, et, en descendant le soir avec précaution, il était facile de s'esquiver sans être vu. Mais il n'osait pas abandonner Marthe, dans l'état de misère où elle se trouvait , aux persécutions d'un propriétaire qu'elle ne pouvait pas payer, et qui, en vérifiant l'état des lieux, remarquerait certainement l'effraction de la fenêtre ; alors ce créancier courroucé livrerait peut-être Marthe aux poursuites de la police. Enfin, comme en restant les bras croisés il ne détournerait pas ce péril, Paul se décida à sortir de la maison avant 'e jour de l'échéance, et s'alla confier à Louvet, qui sur-le-e\amp le mit en fiacre, l'installa à Belleville, et alla portes à la vieille voisine l'argent nécessaire pour tirer Marthe d embarras. On chercha ensuite un ouvrier dévoué à la ciuse républicaine : ce ne fut pas difficile à trouver ; on lui fit réparer sans bruit la lucarne, et Louvet amena Marthe, î'enfant et la voisine, qui ne voulait plus les quitter, dans le pauvre local où il avait établi Arsène sous son propre nom, en lui prêtant son passe-port. Ce Louvet élait un excellent jeune hom.me, le plus pauvre et par conséquent le plus généreux de tous ceux qu'Arsène avait connus dans l'intimité de Laravinière. Paul souffrait de ne pouvoir immédiatement lui rembourser les avances qu'il lui faisait avec tant d'empressement ; mais, à cause de Marthe, il était forcé de les accepter. Louvet ne lui avait pas donné le temps de les solliciter; en route il lui promit le secret sur toutes choses, et il le garda si religieusement, que ce changement de situation me laissa dans la mémo ignorance où j'étais sur le compte de Marthe et d'Arsôno^
A peine établi à Belleviile, Paul chercha de l'ouvrage; mais ii était encore si faible, qu'il ne put suporter la fatigue, et fut renvoyé. Il se reposa deux ou trois jours, reprit courage, et s'offrit pour journalier à un maître paveur. Arsène n'avait pas de temps à perdre, et pas de choix à faire. Le pain commençait à manquer. Il n'entendait rien à la besogne qui lui était confiée ; on le renvoya encore. ïl fut tour à tour garçon chez un marchand de vins, batteur de plâtre , commissionnaire , machiniste au théâtre de Belleviile, ouvrier cordonnier, terrassier, brasseur, gâche , geindre, et je ne sais quoi encore. Partout il offrit ses bras et ses sueurs, là où il trouva à gagner un morceau de pain. Il ne put rester nulle part , parce que sa santé n'était pas rétabhe, et que, malgré son zèle, il faisait moins de besogne que le premier venu. La misère devenait chaque jour plus horrible. Les vêtements s'en allaient par lambeaux. La voisine avait beau tricoter, elle ne gagnait presque rien. Marthe ne pouvait trouver d'ouvrage ; sa pâleur, ses haillons, et son état de nourrice, lui nuisaient partout. Elle alla faire des ménages à six francs par mois. Et puis elle réussit à être couturière des comparses du théâtre de Belleviile; et comme elle n'était pas souvent payée par ces dames, elle se décida à solliciter à ce théâtre l'emploi d'ouvreuse de loges. On lui prouva que c'était trop d'ambition, que la place était importante ; mais par pitié on lui accorda celle d'habilleuse, et les grandes coquettes furent contentes de son adresse et de sa promptitude.
Ce fut alors que Paul, qui, dans son court emploi de machiniste, avait écouté les pièces et observe les acteurs avec attention, songea à s'essayer sur le théâtre. Il avait une mémoire prodigieuse. Il lui suffisait d'entendre deux répétitions pour savoir tous les rôles par cœur. On l'examina ; on trouva qu'il ne manquait pas de dispositions