A M. CHARLES DUVERNET
Certainement nous l'avons connu, mais disséminé entre dix ou douze exemplaires, dont aucun en particulier ne m'a servi de modèle. Dieu me préserve de fairej la satire d'un individu dans un personnage de roman.! Mais celle d'un travers répandu dans le monde de nosl jours, Je l'ai essayée cette fois-ci encore; et si je n'ai^ pas mieax réussi que de coutume, comme de coutume je dirai que c'est la faute de l'auteur et non celle de la véfité. Les marquis d'aujourd'hui ne sont plus ridicules. Une couche nouvelle de la société ayant poussé l'aneienne , il est certain que les prétentions ^ les impertinences de la vanité ont changé de place et de nature. J'ai tenté de faire un peu attentivement la critique du beau j^une homme de ce temps-ci , et ce beau n'est pas ce qu'à Paris on appelle lion* Ce dernier est leplusinoffen- I des êtres. Horace est un type plus répandu et plus i dangereux, parce qu'il est plus élevé en valeur réelle. Un lion n*est le successeur ni des marquis de Molière ni des roués de la Régence ; il n'est ni bon ni méchant ; il rentre dans la catégorie des enfants qui s'amusent à faire les matamores. Cette impuissante affectation des grands i vices qui ne sont plus n'est qu'un très-petit épisode de la [•cène générale. Horace a dû traverser cet épisode ; mais jîl partait d'un autre point et cherchait un autre but. Dieu imerci, un seul ridicule ne suffit pas à cette jeunesse amjbitieuse, qui s'agrandit et s'épure à travers mille erreurs jet mille fautes , grâce au puissant mobile de l'amour-^ jpropre. Mon ami, nous avons souvent parlé de ceux de
HORÀCB.
nos contoporaîns chez qui nous avons vu la persoana»
liié se développer avec un excès effrayant ; nous îdMT avons vu ^aire beaucoup de mal en voulant faire le bien. Nous les avons parfois raillés, souvent repris ; plus souvent nous les avons plaints, et toujours nous les avons gimés, quand même !
HORACE
^' Les êtres qui nous inspirent le plus d'affection ne sont pas toujours ceux que nous estimons le plus. La tendresse du cœur n*a pas besoin d'admiration et d'enthousiasme : elle est fondée sur un sentiment d'égalité qui nous fait chercher dans un ami un semblable, un homme sujet aux mêmes passions, aux mêmes faiblesses que nous. La vénération commande une autre sorte d'affection que cette intimité expansive de tous les instants qu'on appelle l'amitié. J'aurais bien mauvaise opinion d'un homme qui ne pourrait aimer ce qu'il admire ; j'en aurais une plus mau- ¥aise encore de celui qui ne pourrait aimer que ce qu'il admire. Ceci soit dit en fait d'amitié seulement. L'amour est tout autre : il né vit que d'enthousiasme , et tout ce qui porte atteinte à sa délicatesse exaltée le flétrit et le dessèche. Mais îe plus doux de tous les sentiments humains, celui qui s'alimente dos misères et des fautes comme des grandeurs et des actes héroïques , celui qui est de tous les âges de notre vie , qui se développe en nous avec lo premier sentiment de l'être , et qui dure autant que nous, celui qui double et étend réellement notre existence , celui qui renaît de ses propres cendres et se renoue aussi serré et aussi solide après s'être brisé, ee sentiment-là, hélas! ce n'est pas l'amour, vous ie savez bien, c'est l'amitié.
HORAGK.
Si je disais ici tout ce que je pense et tout ce que je sais de l'amitié, j'oublierais que j'ai une histoire à vous raconter, et j'écrirais un gros traité en je ne sais combien de volumes ; mais je risquerais fort de trouver peu de lecteurs, en ce siècle où Tamitié a tant passé de mode qu'on n'en trouve guère plus que d'amour. Je me bornerai donc à ce que je viens d'en indiquer pour poser ce préliminaire de mon récit : à savoir, qu'un des amis que Je regrette le plus et qui a le plus mêlé ma vie à la sienne, ce n'a pas été le plus accompli et le meilleur de tous ; mais , au contraire , un jeune homme rempli de défauts et de travers, que j'ai même méprisé et haï à de certaines heures, et pour qui cependant j'ai ressenti une des plus puissantes et des plus invincibles sympathies que j*aie jamais connues.
Il se nommait Horace Dumontet ; il était fils d'un petit employé de province à quinze cents francs d'appointements , qui , ayant épousé une héritière campagnarde riche d'environ dix mille écus, se voyait à la tête, comme , on dit, de trois mille francs de rente. L'avenir, c'est-àdire l'avancement, était hypothéqué sur son travail, sa santé et sa bonne conduite , c'est-à-dire son adhésioa aveugle à tous les actes et à toutes les formes d'un gou* vernement et d'une société quelconque.
Personne ne sera étonné d'apprendre que, dans une' situation aussi précaire et avec une aisance aussi bornéOi M. et M°^e Dumontet, le père et la mère de mon ami,* eussent résolu de donner à leur fils ce qu'on appelle de| l'éducation, c'est-à-dire qu'ils l'eussent mis dans un col-^ lége de province jusqu'à ce qu'il eût été reçu bachelier, . ot qu'ils l'eussent envoyé à Paris pour y suivre les coum ; de la Faculté, à cette fin de devenir en peu d'annéee avocat ou médecin. Je dis que personne n'en sera étonné, parce qu'il n'est guère de famil/e dan» une position ana*
HOBACE.
iogae qui n*ait fait ce rêve ambitieux de donner à ses âls une existence indépendante. V indépendance^ ou ce qu'il §e représente par ce mot emphatique , c'est Tidéal du pauvre employé ; il a souffert trop de privations et souyent, hélas ! trop d'humiliations pour ne pas désirer d'en affranchir sa progéniture ; il croit qu'autour de lui sont Jetés en abondance des lots de toute sorte , et qu'il n'a qu'à se baisser pour ramasser l'avenir brillant de sa famille. L'homme aspke à monter; c'est grâce à cet instinct que se soutient encore l'édifice , si surprenant de fragilité et de durée, de l'inégalité sociale.
De toutes les professions qu'un adolescent peut cm brasser pour échapper à la misère, jamais, de nos jours, les parents ne s'aviseront d'aller choisir la plus modeste et la plus sûre. La cupidité ou la vanité sont toujours juges ; on a tant d'exemples de succès autour de soi I Des derniers rangs de la société , on voit s'élever aux premières places des prodiges de tout genre, voire des prodiges de nullité. « Et pourquoi, disait M. Dumontet à sa 1 femme, notre Horace ne parviendrait-il pas comme un j tel^ un tel^ et tant d'autres qui avaient moins de dispositions et de courage que lui? » Madame Dumontet était nn peu effrayée des sacrifices que lui proposait son mari pour lancer Horace dans la carrière ; mais le moyen de se persuader qu'on n'a pas donné le jour à l'enfant le plus intelligent et le plus favorisé du ciel qui ait jamais existé? Madame Dumontet était ufie bonne femme toute I simple, élevée aux champs, pleine de sens dans la sphère ; d'idées que son éducation lui avait permis de parcourir. I Mais, en dehors de ce petit cercle, il y avait tout un I inonde inconnu qu'elle ne voyait qu'avec les yeux de son jmari. Quand il lui disait que depuis la Révolution tous iles Français sont égaux devant la loi, qu'il n'y a plus de I privilèges, et que tout homme de talont peut fendre la
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pr \sse et arriver, sauf à pousser un peu plus fort que ceux qui se trouvent placés plus près du but, elle se rendait à ces bonnes raisons, craignant de passer pour arriérée, obstinée, et de ressembler en cela aux paysans dont elle sortait.
Le sacrifice que lui proposait Dumontet n'était rien moins que celui d'une moitié de leur revenu. « Avec quinze cents francs, disait-il, nous pouvons vivre et élever notre fille sous nos yeux, modestement ; avec le surplus de nos rentes, c'est-à-dire avec mes appointements, BOUS pouvons entretenir Horace à Paris, sur un bon pied, pendant plusieurs années. »
Quinze cents francs pour être à Paris sur un bon pied, % dix-neuf ans, et quand on est Horace Dumontet Madame Dumontet ne reculait devant aucun sacrifice; la ] digne femme eût vécu de pain noir et marché sans souliers pour être utile à son fils et agréable à son mari; mais elle s'affligeait de dépenser tout d'un coup les économies qu'elle avait faites depuis son mariage, et qui s'élevaient à une dizaine de mille francs. Pour qui no connaît pas la petite vie de province, et l'incroyable habileté des mères de famille à rogner et grappiller sur • toutes choses, la possibilité d'économiser plusieurs cen- v laines d'écus par an sur trois mille francs de rente, sans | faire mourir de faim mari, enfants, servantes et chats, î paraîtra fabuleuse. Mais ceux qui mènent cette vie ou qui la voient de près savent bien que rien n'est plus fréquent. La femme sans talent, sans fonctions et sans for lune , n'a d'autre façon d'exister et d'aider l'existence des siens, qu'en exerçant l'étrange industrie de se voler el!e-mêmo en retranchant chaque jour, à la consommation de sa famille, un peu du nécessaire : cela fait une triste vie, sans charité, sans gaieté, sans variété et sans h()sj)itali(é. Mais qu'importe aux riches, qui trouvent la
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fortune publique très-équitablement répartiel «Si ces gens-là veulent élever leurs enfants comme les nôtres , disent-ils en parlant des petits bourgeois, qu'ils se pn^ vent I et s'ils ne veulent pas se priver, qu'ils en fassent des artisans et des manœuvres I » Les riches ont bien raison de parler ainsi au point de vue du droit social; au point.de vue du droit humain, que Dieu soit jugel
« Et pourquoi, répondent les pauvres gens du fond de leurs tristes demeures, pourquoi nos enfants ne marcheraient-ils pas de pair avec ceux du gros industriel et du noble seigneur ? L'éducation nivelle les hommes, et Dieu nous commande de travailler à ce nivellement. »
Vous aussi, vous avez bien raison, éternellement raison, braves parents, au point de vue général ; et malgré les rudes et fréquentes défaites de vos espérances, il est certain que longtemps encore nous marcherons vers l'égalité par cette voie de votre ambition légitime et de votre vanité naïve. Mais quand ce nivellement des droits et des espérances sera accompli , quand tout homme trouvera dans la société le milieu où son existence sera non-seulement possible , mais utile et féconde , il faut bien espérer que chacun consultera ses forces et se jugera, dans le calme de la liberté, avec plus de raison et de modestie qu'on ne le fait, à cette heure, dans la fièvre de l'inquiétude et dans l'agitation de ^a lutte. Il viendra un temps, je le crois fermement, où tous les jeunes gens ne seront pas résolus à devenir chacun le premier homme de son /ûècleou à se brûler la cervelle. Dans ce temps-là, cha* oun ayant des droits politiques, et l'exercice de ces droiti étant considéré comme une des faces de la vie de tout eitoyen, il est vraisemblable que la carrière politiqne ne »era plus encombrée de ces ambitions palpitantes qui s'y précipitent aujourd'hui avec tant d'âpreté, dédaigneuses
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ûe toute autre fonction que celle de primer et de gouverner les hommes.
Tant il y a que madame Dumontet, qui comptait sur ses dii mille francs d'économie pour doter sa fille, con»» sentit à les entamer pour Tentretien de son fils à Paria^ se réservant d'économiser désormais pour mariar Ca« mille, la jeune sœur d*Horace.
Voilà donc Horace sur la beau pavé de Paris, avec son titre de bachelier et d'étudiant en droit, ses dix-neuf ans et SCS quinze cents livres de pension. Il y avait déjà un an qu'il y faisait ou qu'il était censé y faire ses études lorsque je fis connaissance avec lui dans un petit café près le Luxembourg, où nous allions prendre le chocolat et lire les journaux tous les matins. Ses manières obli» géantes, son air ouvert, son regard vif et doux, me gagnèrent à la première vue. Entre jeunes gens on est bientôt lié, il suffit d'être assis plusieurs jours de suite à la même table efe d'avoir à échanger quelques mots de politesse, pour qu'au premier matin de soleil et d'expansion i la conversation s'engage et se prolonge du café au fond des allées du Luxembourg, C'est ce qui nous arriva en effet par une matinée de printemps. Les lilas étaient en fleur, le soleil brillait joyeusement sur le comptoir d'aca-| jou à bronzes dorés de madame Poisson , la belle direotrice du café. Nous nous trouvâmes , je ne sais comment, Horace et moi , sur les bords du grand bassin , bras dessus , bras dessous , causant comme de vieux amis, et ne sachant point encore le nom l'un de Tautre^i car si l'échange de nos idées générales nous avait subW tement rapprochés , nous n'étions pas encore sortis àn celte réserve personnelle qui précisément donne \iu0 confiance mutuelle aux personnes bien élevées. Tout Cè^ que j'appris d'Horace ce jour-là, c'est qu'il était étudiant fm droit j tout ce qu'il sut de moi, c'est que j'éludiai» fe)
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médecine. 11 ne me fit de questions que sur la manière dont j'envisageais la science à laquelle je m'étais voué, et réciproquement, a Je vous admire, me dit-il au moment de me quitter, ou plutôt je vous envie : vous travaillez , vous ne perdez pas de temps , vous aimez fa science , vous avez de Tespoir, vous marchez droit au but ! Quant à moi , je suis dans une voie si différente, qu'au lieu d'y persévérer je ne cherche qu'à en sortir, j'ai le droit en horreur ; ce n'est qu'un tissu de mensonges contre l'équité divine et la vérité éternelle. Encor© si c'étaient des mensonges liés par un système logique î mais ce sont, au contraire, des mensonges qui se contredisent impudemment les uns les autres, afin que chacun puisse faire le mal par les moyens de perversité qui lui sont propres I Je déclare infâme ou absurde tout jeune homme qui pourra prendre au sérieux l'étude de la chicane ; je le méprise, je le haisL,. »
Il parlait avec une véhémence qui me plaisait , et qui cependant n'était pas tout à fait exempte d'un certain parti pris d'avance. On ne pouvait douter de sa sincérité en l'écoutant; mais on voyait qu'il ne fulminait pas ses imprécations pour la première fois. Elles lui venaient trop naturellement pour n'être pas étudiées , qu'on me pardonne ce paradoxe apparent. Si l'on ne comprend pas bien ce que j'.entends par là, on entrera difficilement dans le secret de ce caractère d'Horace , malaisé à définir, malaisé à mesurer juste pour moi-même, qui l'ai tant étudié.
C'était un mélange d'affectation et de naturel si délicatement unis , que l'on ne pouvait plus distinguer l'un de l'autre , ainsi qu'il arrive dans la préparation de «ertains mets ou de certames essences, où le goût ni redorai ne peuvent pîus reconnaître les éléments primitifs. J'ai f u des gens à qui, dès l'abord, Horace déplaisait souverai*
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îîpment, et qui le tenaient pour prétentieux et boursouflé au suprême degré. J'en ai vu d'autres qui s'engouaierÊ: de lui sur-le-champ et n'en voulaient plus démordre^ soutenant qu'il était d'une candeur et d'un laissen aller sans exemple. Je puis vous affirmer que les uns el les autres se trompaient , ou plutôt qu'ils avaient raison de part et d'autre : Horace était affecté naturellement. Est-ce que vous ne connaissez pas des gens ainsi feiits, qui sont venus au monde avec un caractère et des manières d'emprunt, et qui semblent jouer un rôle, tout en jouant sérieusement le drame de leur propre vie? Ce sont des gens qui se copient eux-mêmes. Esprits ardents et portés par nature à l'amour des grandes choses, que leur milieu soit prosaïque, leur élan n'en est pas moins romanesque ; que leurs facultés d'exécution soient bornées, leurs conceptions n'en sont pas moins démesurées : aussi se drapent-ils perpétuellement avec le manteau du personnage qu'ils ont dans l'imagination. Ce personnage est bien l'homme même, puisqu'il est son rêve, sa création, son mobile intérieur. L'homme réel marche à côté de l'homme idéal ; et comme nous voyons deux représentations de nous-mêmes dans une glace fendue par le milieu , nous distinguons dans cet homme, dédoublé pour ainsi dire, deux images qui ne sauraient se détacher, mais qui sont pourtant bien distinctes l'une de l'autre. C'est ce que nous entendons par le mot de seconde nature , qui est devenu synonyme d'habitude.
Horace donc était ainsi. Il avait nourri en lui-même \m tel besoin de paraître avec tous ses avantages , qu'il était toujours habillé, paré, reluisant, au moral comme au physique. La nature semblait l'aider à ce travail per* pétucl. Sa personne était belle, et toujours posée dans des attitudes élégantes et faciles. Un bon goût irréproehable m présidait pas toujours à sa toilette ni à ses
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gestes ; mais un peintre eût pu trouver en iui , à tous les instants du jour, un eîTet à saisir. Il était grand , bien fait, robuste sans être lourde Sa figure était trèsnoble, griâce à la pureté des lignes; et pourtant elle n'était pas distinguée, ce qui est bien différent. La noblesse est l'ouvrage de la nature, la distinction est celui i ûe Fart ; Tune est née avec nous, l'autre s'acquiert. Elle réside dans un certain arrangement et dans l'expression habituelle. La barbe noire et épaisse d'Horace était taillée avec un dandysme qui sentait son quartier latin d'une lieue, et sa forte chevelure d'ébène s'épanouissait avec une profusion qu'un dandy véritable aurait eu le soin de réprimer. Mais lorsqu'il passait sa main avec impétuosité dans ce flot d'encre, jamais le désordre qu'elle y portait n'était ridicule ou nuisible à la beauté du front. Horace savait parfaitement qu'il pouvait impunément déranger dix fois par heure sa coiffure , parce que , selon Texpression qui lui échappa un jour devant moi, ses cheveux étaient admirablement bien plantés. Il était habillé avec une sorte de recherche. Il avait un tailleur sans réputation et sans notions de la vraie fashîon, mais qui avait l'esprit de le comprendre et de hasarder toujours avec lui un parement plus large , une couleur de gilet plus tranchée, une coupe plus cambrée, un gilet mieux bombé en plastron qu'il ne le faisait pour ses autres jeunes cliejats. Horace eût été parfaitement ridicule sur le boulevard de Gand ; mais au jardin du Luxembourg et au parterre de l'Odéon, il était le mieux mis, le plus dégagé, le plus serré des côtes , le plus étoffé des flancs, le j plus voyant., comme on dit en style de journal des modes.
Il avait le chapeau sur l'oreille, ni trop ni trop peu, et sa j banne n'était ni trop grosse ni trop légère. Ses habits ^ 1 l'avaient pas ce moelleux de la manière anglaise qui j saraetérise les vrais élégants; en revanche, ses mouve*
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ments avaient tant de souplesse , et il portait ses reveri inflexibles avec tant d'aisance et de grâce naturelle, qu# du fond de leurs carrosses ou du haut de leurs avamtfi scènes, les dames du noble faubourg, voire les jeune» avaient pour lui un regard en passant. j
Horace savait qu'il était beau , et il le faisait senti} continuellement, quoiqu'il eût l'esprit de ne jamais païf 1er de sa figure. Mais il était toujours occupé de celle doi autres. Il en remarquait minutieusement et rapidemeaî toutes les défectuosités, toutes les particularités déft» agréables ; et naturellement il vous amenait, par ses (^i servations railleuses, à comparer intérieurement sa pc4 sonne à celle de ses victimes. Il était mordant sur a sujet- là; et comme il avait un nez admirablement dessiné et des yeux magnifiques, il était sans pitié pour lef nez mal faits et pour les yeux vulgaires. Il avait pour lei bossus une compassion douloureuse, et chaque fois qu'i m'en faisait remarquer un, j'avais la naïveté de regard® en anatomiste sa charpente dorsale , dont les vertèbreî frémissaient d'un secret plaisir, quoique le visage n'ex primât qu'un sourire d'indifférence pour cet avantage fâ vole d'une belle conformation. Si quelqu'un s'endormaii dans une attitude gênée ou disgracieuse, Horace étal' toujours le premier à en rire. Cela me força de remar quer, lorsqu'il habita ma chambre, ou que je le surprix, dans la sienne, qu'il s'endormait toujours avec un braJ plié sous la nuque ou rejeté sur la tête comme les statues antiques ; et ce fut cette observation, en apparence pu^ rile, qui me conduisit à comprendre cette affectation nar . turelle, c'est-à-dire innée, dont j'ai parlé plus haut. Môm« en dormant, même seul et sans miroir, Horace s'arrai^ i geait pour dormir noblement. Un de nos camarades pri tendait méchamment qu'il posait devant les moucher
Que l'on me pardonne ces détails. Je crois qu'ils étaiMi<
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nécessaires, et je reviens à mes premiers entretiens avec
Le jour suivant, je lui demandai pourquoi, ayant ane telle répugnance pour le droit, il ne se livrait pas à i*étude de quelque autre science. « Mon cher Monsieur, me dit-il avec une assurance qui n'était pas de son âge, et qui semblait empruntée à l'expérience d'un homme de quarante ans, il n'y a aujourd'hui qu'une profession qui conduise à tout , c'est celle d'avocat.
— Qu'est-ce donc que vous appelez tout? lui demandai-je?
— Pour le moment , me répondit-il , la députation est tout. Mais attendez un peu , et nous verrons bien autre chose !
— Oui, vous comptez sur une nouvelle révolution ^ Mais si elle n'arrive pas, comment vous arrangerez-vous pour être député? Vous avez donc de la fortune?
— Non pas précisément; mais j'en aurai. ^
— Â la bonne heure. En ce cas, il s'agit pour vous d'avoir votre diplôme, et vous n'aurez pas besoin d'exercer.
Je le croyais sincèrement dans une position de for* jtune assez éminente pour légitimer sa confiance. Il hésita quelques instants ; puis, n'osant me confirmer dans mon lerreur, ni m'en tirer brusquement , il reprit : « Il faut [exercer pour être connu... sans aucun doute, avant deux ans les capacités seront admises à la candidature; il faut donc faire preuve de capacité.
— Deux ans? cela me paraît bien peu; d'ailleurs il ?ous faut bien le double pour être reçu avocat et pour avoir fait vos preuves de capacité; encore serez-vous loia lâe râge.„
lui.
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— Est-ce que vous croyez que l'âge ne sera pas abaisa cornîîîe le cens, à la prochaine session, peut-être?... j
— Je ne îe crois pas; mais enfin, c'est une questioii de temps, et je crois qu'un peu plus tôt ou un peu piui tard, vous arriverez, si vous en avez la ferme résolutioDi^
— N'est-il pas vrai, me dit-il avec un sourire de béatil tude et un regard étincelant de fierté, qu'il ne faut que cela dans le monde? Et que, de si bas que Ton parte! on peut gravir aux sommités sociales, si l'on a dans If sein une pensée d'avenir? j
— Je n'en doute pas , lui répondis-je ; le tout est dôj savoir si Ton aura plus ou moins d'obstacles à renverser^; et cela est le secret de la Providence. I
— Non , mon cher 1 s'écria-t-il en passant familière ment son bras sous le mien ; le tout est de savoir si i'oa aura une volonté plus forte que tous les obstacles; et cela , ajouta-t-il en frappant avec force sur son thorax sonore, je l'ai !
Nous étions arrivés, tout en causant, en face de la Chambre des pairs. Horace semblait prêt à grandir comme un géant dans un conte fantastique. Je le regardai, et; remarquai que, malgré sa barbe précoce, la rondeur dei contours de son visage accusait encore l'adolescence. Soê\ enthousiasme d'ambition rendait le contraste encore plus' sensible. — Quel âge avez- vous donc? lui demandai-je»|
— Devinez 1 me dit-il avec un sourire.
— Au premier abord on vous donnerait vingt-cinq ans , lui répondis-je. Mais vous n'en avez peut-être pal vingt.
— Effectivement, je ne les ai pas encore. Et que vour lez-vous conclure?
— Que votre volonté n'est âgée que de deux ou troii ans , et que par conséquent elle est bien jeune et bieû fragile encore.
HORACS.
— Vous vous trompez, s'écria Horace. Ma Tolonté eât née avec moi, elle a le même âge que moi.
— Cela est vrai dans le sens d'aptitude et d'innéité; mais enfin je présume que cette volonté ne s'est pas encore exercée beaucoup dans la carrière politique ! Il ne peut pas y avoir longtemps que vous songez sérieusement à être député ; car il n'y a pas longtemps que vous savez ce que c'est qu'un député?
— Soyez certain que je l'ai sa d'aussi bonne heure qu'il est possible à un enfant. A peine comprenais-je le sens des mots, qu'il y avait dans celui-là pour moi quelque chose de magique. Il y a là une destinée, voyezvous; la mienne est d'être un homme parlementaire. Oui, oui, je parierai et je ferai parler de moi !
— ^Soit 1 lui répondis-je, vous avez l'instrument : c'est un don de Dieu. Apprenez maintenant la théorie.
— Qu'entendez-vous par là? le droit, la chicane?
— Oh ! si ce n'était que cela ! Je veux dire : Apprenez I la science de l'humanité, l'histoire, la politique, les relij gions diverses ; et puis , jugez , combinez , formez-vous iUne certitude...
i — Vous voulez dire des idées? reprit-il avec ce sourire jet ce regard qui imposaient par leur conviction triomjphante; j'en ai déjà, des idées, et si vous voulez que je vous le dise, je crois que je n'en aurai jamais de meilleures ; car nos idées viennent de nos sentiments, et tous mes sentiments, à moi, sont grands ! Oui , Monsieur, le ciel m'a fait grand et bon. J'ignore quelles épreuves il me réserve ; mais, je le dis avec un orgueil qui ne pourrait faire rire que des sots, je me sens généreux, je me sens fort, je me sens magnanime ; mon âme frémit et mon sang bouillonne à l'idée d'une injustice. Les grandes choses m'enivrent jusqu'au délire. Je n'en tire et n'en peux tirer aucune vanité, ce me semble ; mais, je le dis
HORàGE.
avac assurance, je me sens de la race des héros I ii Je ne pus réprimer un sourire ; mais Horace, qui m'ol> servait , vit que ce sourire n'avait rien de malveillant*
« Vous êtes surpris , me dit-il , que je m'abandonoii i ainsi devant vous, que je connais à peine, à des sentit* ments qu'ordinairement on ne laisse pas peuper, mèrti« i devant son meilleur ami? Croyez-vous qu'on soit pluii modeste pour cela ?
— Non, certes, et l'on est moins sincère.
— Eh bien, donc, sachez que je me trouve meilleur el i moins ridicule que tous ces hypocrites qui , se croyani in petto des demi-dieux, baissent sournoisement la têti et affectent une pruderie prétendue de bon goût. Ceux-li sont des égoïstes, des ambitieux dans le sens haïssable? du mot et de la chose. Loin de laisser étaler cet enthout| siasme qui est sympathique et autour duquel viennent m\ grouper toutes les idées fortes , toutes les âmes géné-'reuses (et par quel autre moyen s'opèrent les grandes révolutions? ) , ils caressent en secret leur étroite supériorité, et, de peur qu'on ne s'en effraie, ils la dérobent aui regards jaloux , pour s'en servir adroitement le jour oi leur fortune sera faite. Je vous dis que ces hommes-lâ ne sont bons qu'à gagner de l'argent et à occuper dei places sous un gouvernement corrompu ; mais les hom4 mes qui renversent les pouvoirs iniques, ceux qui agitenti les passions généreuses, ceux qui remuent sérieusement'^ et noblement le monde , les Mirabeau , les Danton , lei'» Pitt, allez voir s'ils s'amusent aux gentillesses de la mo» destiel »
Il y avait du vrai dans ce qu'il disait, et il le disait avea tant de conviction qu'il ne me vint pas dans l'idée de I9 contredire, quoique j'eusse dès lors par éducation, peutêtre autant que par nature, Toutrecuidance en horreur. Mais Horace avait cela de particulier^ qu'en le voyant et
en récoutanl, on était sous le charme de sa parcile et de son geste. Quand on le quittait, on s'étonnait de ne pas lui avoir démontré son erreur ; mais quand on le retrouvait, on subissait de nouveau le magnétisme 'de sop paladoxe.
Je me séparai de lui ce jour-là, très-frappé de son originalité^ et me demandant si c'était un fou ou un grand homme. Je penchais pour la dernière opinion.
«Puisque vous aimez tant les révolutions, lui dis-je ie lendemain, vous avez dû vous battre, l'an dernier, aux journées de Juillet?
— Hélas 1 j'étais en vacances, me répondit-iï ; mais là aussi, dans ma petite province, j'ai agi , et si je n'ai pas jcouru de dangers, ce n'est pas ma faute. J'ai été de ceux iqui se sont organisés en garde urbaine volontaire, et qui jont veillé au maintien de la conquête. Nous passions des nuits de faction, le fusil sur l'épaule , et si l'ancien système eût lutté , s'il eût envoyé de la troupe contre nous comme nous nous y attendions, je me flatte que nous nous serions mieux conduits que tous ces vieux épiciers qui ont été ensuite admis à faire partie de la garde nationale, lorsque le gouvernement l'a organisée. Ceux-là n'avaient pas bougé de leurs boutiques lorsque l'événenement était encore incertain, et c'est nous qui faisions la ronde autour de la ville , pour les préserver d'une réaction du dehors. Quinze jours après, lorsque le danger fut éloigné, ils nous auraient passé leurs baïonnettes au travers du corps, si nous eussions crié : Vive la liberté I »
I Ce jour-là, ayant causé assez longtemps avec lui, je lui jproposai de rester avec moi jusqu'à l'heure du dîner, et jensuite de venir dîner rue de l'Ancienne-Comédie, chez {Pinson , le plus honnête et le plus affable des restaurajfc«urs du quartier latin.
HORACE
Je le traitai de mon mieux, et il est certain que la cxA* sine de M. Pinson est excellente, très-saine et à bon marché : son petit restaurant est le rendez-vous des jeunes aspirants à la gloire littéraire et des étudiants rangés. Depuis que son collègue et rival Dagnaux , officie de là garde nationale équestre, avait fait des prodiges di valeur dans les émeutes, toute une pba/ange d'étudianta ses habitués, avait juré de ne plus franchir le seuil d ses domaines, et s'était rejetée sur les côtelettes plui larges et les biftecks plus épais du pacifique et bienveil lant Pinson.
Après dîner , nous allâmes à l'Odéon , voir madami Dorval et Lockroy, dans Jntony, De ce jour, la coni naissance fut faite, et l'amitié nouée complètement entrë Horace et moi.
« Ainsi, lui disais-je dans un entr'acte, vous trouvez l'étude de la médecine encore plus repoussante que celte du droit ?
— Mon cher, répondit-il, je vous avoue que je ne com* prends rien à votre vocation. Se peut-il que vous puissiei plonger chaque jour vos mains, vos regards et votre es* prit dans cette boue humaine, sans perdre tout sentiment de poésie et toute fraîcheur d'imagination?
— Il y a quelque chose de pis que de disséquer lei morts, lui dis-je, c'est d'opérer les vivants : là, il fan plusde courage et de résolution, je vous assure. L'aspeC du plus hideux cadavre fait moins de mal que le premie cri de douleur arraché à un pauvre enfant qui ne coni prend rien au mal que vous lui faites. C'est un métier d boucher, si ce n'est pas une mission d'apôtre.
— On dit que le cœur se dessèche à ce métier-là, r^ prit Horace; ne craignez-vous pas de vous passionnq pour la science au point d'oublier l'humanité, comn^ ont fait tous c^es grands anatomistes que l'on vante | (
HORACE
dont je détourai les yeux comme si je rencontrais le bourreau?
— J'espère, répondis-je, arriver juste au degré de sangfroid nécessaire pour être utile, sans perdre le sentiment de la pitié et de la sympathie humaine. Pour arriver au calme indispensable, j'ai encore du chemin à faire, et }^ ne crois pas, d'ailleurs, que le cœur s'endurcisse.
— • C'est possible; mais enfin, les sens s'énervent, l'imagination se détend , le sentiment du beau et du laid se perd ; on ne voit plus de la vie qu'un certain côté matériel où tout l'idéal arrive à l'idée d'utilité. Avez-vous jamais connu un médecin poè'te ?
— Je pourrais vous demander également si vous connaissez beaucoup de députés poètes? Il ne me semble pas que la carrière politique, telle que je l'envisage da nos jours, soit propre à conserver la fraîcheur de Tima-; gination et le fragile coloris de la poésie.
— Si la société était réformée, s'écria Horace, cette carrière pourrait être le plus beau développement pour la vigueur du cerveau et la sensibilité du cœur ; mais il est certain que la route tracée aujourd'hui est desséchante. Quand je songe que pour être apte à juger des vérités sociales , où la philosophie devrait être l'unique lumière, il faut que je connaisse le Code et le Digeste^ que je m'assimile Pothier, Ducaurroy et Rogron ; que je travaille, en un mot, à m'abrutir, et que, afin de me mettre en contact avec les hommes de mon temps, je descende à leur niveau... oh! alors je songe sérieusement à me retirer de la politique.
— Mais, dans ce cas, que feriez-vous de cet enthousiasme qui vous dévore, de cette grandeur d'âme qui dé^ borde en vous? Et quel aliment donneriez-vous à cet^ volonté de fer dont vous me faisiez un reproche do don»
y a peu de jours? »
Il prit sa tête entre ses deux maing, appuya ses coudeg sur la barre qui sépare le parterre de Torchestre , ©t resta plongé dans ses réflexions jusqu'au lever de la toile ; puis il écouta le troisième acte à'Antony avec une attention et une émotion très-grandes.
« Et les passions I s'écria-t-il lorsque Tacte fut fini- Pour combien comptez-vous les passions dans la vie?
— Parlez-vous de Tamour? lui répondis-je. La vie, telle que nous nous la sommes faite, admet en ce genre tout ou rien. Vouloir être à la fois amant comme Antony et citoyen comme vous, n'est pas possible. Il faut ©pter.
— C'est bien justement là ce que je pensais en écoutant cet Antony si dédaigneux de la société, si outré contre elle, si révolté contre tout ce qui fait (Aistacle à son amour... Avez- vous jamais aimé, vous*?
— Peut-être. Qu'importe? Demandez à votre propre cœur ce que c'est que l'amour.
— Dieu me damne si je m'en doute , s'écria-t-il en haussant les épaules. Est-ce que j'ai jamais eu le temps d'aimer, moi? Est-ce que je sais ce que c'est qu'une femme? Je suis pur, mon cher, pur comme une oie, ajouta-t-il en éclatant de rire avec beaucoup de bonhomie ; et dussiez-vous me mépriser, je vous dirai que, jusqu'à présent, l^s femmes m'ont fait plus de peur que (fenvie. J'ai pourtant beaucoup de barbe au menton et beaucoup d'imagination à satisfaire. Eh bien ! c'est là surtout ce qui m'a préservé des égarements grossiers où j'ai vu tomber mes camarades. Je n'ai pas encore reocoTîtré la vierge idéale pour laquelle mon cœur doit se donner la peine de battre. Ces malheureuses grisettes que l'on ramasse à la Chaumière et autres bergeries immondes, me font tant de pitié, que pour tous les plaisirs i dQ l'enfer, je ne voudrais pas avoir à me reprocher la |
HORACB.
hnie d'un de ces anges déplumés. Et puis , cela a de grosses mains, des nez retroussés ; cela fait des pa-tch m*€st'C€, et vous reproche son malheur dans des lettres i mourir de rire. Il n*y a pas môme moyen d'avoir avee ela un remords sérieux. Moij si je me livre à Tamour,
0 veux qu'il me blesse profondément , qu'il m'électrise, u'il me navre, ou qu'il m'exalte au troisième ciel et [l'enivre de voluptés. Point de milieu : l'un ou l'autre, un et l'autre si l'on veut ; mais pas de drame d'arrièreloutique, pas de triomphe d'estaminet 1 Je veux bien ouffrir, je veux bien devenir fou , je veux bien m'emoisonner avec ma maîtresse ou me poignarder sur son adavre; mais je neveux pas être ridicule, et surtout je 6 veux pas m'ennuyer au milieu de ma tragédie et la nir par un trait de vaudeville. Mes compagnons raillent eaucoup mon innocence; ils font les don Juan sous mes eux pour me tenter ou m'éblouir, et je vous assure qu'ils ) font à bon marché. Je leur sotihaite bien du plaisir ; lais j'en désire un autre pour mon compte. A quoi son- B2-V0US? ajouta-t-il en me voyant détourner la tête our lui cacher une forte envie de rire.
1 —Je songe, lui dis-je, que j'ai demain à déjeuner chez [ ïm une grisette fort aimable, à laquelle je veux vous
irésenter.
[ ! Ohl que Dieu me préserve de ces parties-là ! s'éjbia-t-il. J'ai cinq ou six de mes amis que je suis con* i i amné à ne plus entrevoir qu'à travers le fantôme léger ^ b îeiirs ménagères à la quinzaine. Je sais par cœur h . Dcabulaire de ces femelles. Fil vous me scandaiisez, g DUS que je croyais plus grave que tous ces absurdes 5 )mpagnons. Je les fuis depuis huit jours pour m'attaiier à vous, qui me semblez un homme sérieux , et qui, coup sûr, avez des mœurs élégantes pour un étudiant; ^ t voilà que vous avez une femme , vous aussi î Mon
24 HORACE
Dieu , où irai-je me cacher pour ne plus rencontrer do ces femmes-là?
— 11 faudra pourtant vous risquer à voir la mienne. Jq vous dis que j'y tiens, et que j'irai vous chercher si von ne venez pas déjeuner demain avec elle chez moi.
' — Si vous êtes dégoûté d'elle, je vous avertis que ; ne suis pas l'homme qui vous en débarrasserai.
— Mon cher Horace, je vais vous rassurer en vous dé clarant que si vous étiez tenté de la débarrasser de moi il faudrait commencer par me couper la gorge.
— Parlez-vous sérieusement?
— Le plus sérieusement du monde,
— En ce cas, j'accepte votre invitation. J'aurai dil plaisir à voir de plus près un véritable amour...
— Pour une grisette, n'estKie pas, cela vous étonne?^
— Eh bien ! oui, cela m'étonne. Quant à moi, je n'j jamais vu qu'une femme que j'aurais pu aimer, si elU avait eu vingt ans de moins. C'était une douairière ^ province, une châtelaine encore blonde, jadis belle, ^ parlant, marchant, accueillant et congédiant d'une taine façon, auprès de laquelle toutes les femmes qu| j'avais vues jusque-là me semblèrent des gardeuses dî dindons. Cette dame était d'une ancienne famille; e\\ avait la taille d'une guêpe, les mains d'une vierge Raphaël, les pieds d'une sylphide, le visage d'une mf mie et la langue d'une vipère. Mais je me suis bien pr||< mis de ne jamais prendre une maîtresse belle, aima et jeune, à moins qu'elle n'ait ces pieds et ces mains-U| et surtout ces manières aristocratiques, et beaucoup ^ dentelles blanches sur des cheveux blonds. j
— Mon cher Horace, lui dis-je, vous êtes encore lof du temps où vous aimerez , et peut-être n'aimeres-iNiil Iwaia.
— Dieu vous ontoadel s'écria-t-il. Si j'aime unefoj|
I HORACE
je suis perdu. Adieu ma carrière politique; adieu mon austère et vaste avenir ! Je ne sais rien être à demi. Voyons, serai-je orateur, serai-je poëte, serai-je amoureux?
— Si nous commencions par être étudiants? lui dis-je, «—Hélas! vous en parlez à votre aise, répondit-il.
Vous êtes étudiant et amoureux. Moi, je n'aime pas, et
f étudie encore moins l »
Horace m'inspirait le plus vif intérêt. Je n'étais pas absolument convaincu de cette force héroïque et de cet iustère enthousiasme qu'il s'attribuait dans la sincérité jîe son cœur. Je voyais plutôt en lui un excellent enfant, ^^énéreux, candide, plus épris de beaux rêves que capable encore de les réaliser. Mais sa franchise et son aspiation continuelle vers les choses élevées me le faisaient jimer sans que j'eusse besoin de le regarder comme un iiérps. Cette fantaisie de sa part n'avait rien de déplai- | lant : elle témoignait de son amour pour le beau idéal. / >e deux choses l'une, me disais-je : ou il est appelé à tre un homme supérieur, et un instinct secret auquel ii béit naïvement le lui révèle , ou il n'est qu'un brave mne homme, qui , cette fièvre apaisée, verra éclore en il une bonté douce, une conscience paisible, échauffée 3 temps à autre par un rayon d'enthousiasme. Après tout , je l'aimais mieux sous ce dernier aspect, eusse été plus sûr de lui voir perdre cette fatuité cansans perdre l'amour du beau et du bien. L'homme érieur a une terrible destinée devant lui. Les obsta* à l'exaspèrent, et son orgueil est parfois tenace et 'lent, au point de l'égarer et de changer en une puii^
sanee funeste celle que Dieu lui avait donnée pouR >•( bien. D'une manière ou de Tautre, Horace me plaisait el m'atiachait. Ou j'avais à le seconder dans sa forée, oa f avais à le secourir dans sa faiblesse. J'étais plus â| que lui de cinq à six ans; j'étais doué d'une nature plu calme ; mes projets d'avenir étaient assis et ne me eau saient plus de souci personnel. Dans l'âge des passions, j'étais préservé des fautes et des souffrances par une a| fection pleine de douceur et de vérité. Je sentais que to^ ce bonheur était un don gratuit de la Providence, qui |e ne l'avais pas mérité assez pour en jouir seul, et qui je devais faire profiter quelqu'un de cette sérénité* d< men âme, en la posant comme un calmant sur une autn âme irritable ou envenimée. Je raisonnais en médeciO; mais mon intention était bonne , et , sauf à répéter i« innocentes vanteries de mon pauvre Horace, je dirai qumoi aussi , j'étais bon , et plus aimant que je ne savai l'exprimer.
La seule chose clairement absurde et blâmable (pi j'eusse trouvée dans mon nouvel ami, c'était cette aspj ration vers la femme aristocratique, en lui, républicai farouche, mauvais juge, à coup sûr, en fait de belb manières , et dédaigneux avec exagération des formi naïves et brusques, dont il n'était certes pas lui-raôni aussi décrassé qu'il en avait la prétention.
J'avais résolu de lui faire faire connaissance avec Bi génie plus tôt que plus tard, m'imaginant que la vue ^ cette simple et noble créature changerait ses idées I leur donnerait au moins un cours plus sage. 11 la vit,| fut frappé de sa bonne grâce, mais il ne la trouva po| aussi belle qu'il s'était imaginé devoir être une femu aimée sérieusement. « Elle n'est que bien^ me dit-il «r tre doux portos. Il faut qu'elle ait énormément d'e prit. — Elle a plus de jugement que d'osprit, lui répo
HORACE. 2T
iis-je, et ses anciennes compagnes l'ont jugée fort soite.
; Elle servit notre modeste déjeuner, qu'elle avait pré-
' |)aré elle-même, et cette action prosaïque souleva de dè» loti le cœur altier d'Horace. Mais lorsqu'elle s'assit en^ 're nous deux , et qu'elle lui fit les honneurs avec une jiïsance et une convenance parfaites, il fut frappé de lespect, et changea tout à coup de manière d'être. Jua- |!ue-là il avait écrasé ma pauvre Eugénie de paradoxes )rt spirituels qui ne l'avaient même pas fait sourire, ce Q'iï avait pris pour un signe d'admiration. Lorsqu'il ut pressentir en elle un juge au lieu d'une dupe, il detDt sérieux, et prit autant de peine pour paraître grave, i'il venait d'en prendre pour paraître léger. Il était op tard. Il avait produit sur la sévère Eugénie une im- ^ession fâcheuse; mais elle ne lui en témoigna rien, et jpeine le déjeuner fut-il achevé, qu'elle se retira dans
i il coin de la chambre et se mit à coudre, ni plus ni pins qu'une grisette ordinaire. Horace sentit son res- [ct s'en aller comme il était veraa.
jMon petit appartement , situé sur le quai des Augusi stins, était composé de trois pièces, et ne me coûtait ]s moins de trois cents francs de loyer. J'étais dans ibs meubles : c'était du luxe pour un étudiant. J'avais i|e salle à manger, une chambre à coucher, et , entre ]( deux, un cabinet d'étude que je décorais du nom de s on. C'est là que nous prîmes le café. Horace, voyant (S cigares, en alluma un sans façon. — Pardon, lui <;-je en lui prenant le bras, ceci déplaît à Eugénie ; je ïjfume jamais que sur le balcon. H prit la peine de deiinder pardon à Eugénie de sa distraction ; mais au i|d il était surpris de me voir traiter ainsi une femm@
> 4 était en train d'ourler mes cravates.
i jfion balcon couronnait le dernier étage de la maison. %énie l'avait ombragé de liserons et de pois de sea-
HORACE
teur, qu'elle avait semés dans deux caisses d*oranger, Les orangers étaient fleuris, et quelques pots de violetta et de réséda complétaient les délices de mon divan Je fis à Horace les honneurs du morceau de vieille ten< ture qui me servait de tapis d'Orient, et du coussin d< cuir sur lequel j'appuyais mon coude pour fumer ni plui ni moins voluptueusement qu'un pacha, La vitre de h fenêtre séparait le divan de k chaise sur laquelle Engi îiie travaillait dans le cabiœt. De cette façoR , je h voyais, j'étais avec elle, sans l'incommoder de la fumA de mon tabac. Quand elle vit Horace sur le tapis au liei de moi, elle baissa doucement et sans affectatio» le rideâi de mousseline de la croisée entre elle et nous, feignao d'avoir trop de soleil, mais effectivement par un sen| ment de pudeur qu'Horace comprit fort bien. Je m'étsâ assis sur une des caisses d'oranger, derrière lui. 11 avait de la place bien juste pour deux personnes et pou quatre ou cinq pots de fleurs sur cet étroit belvédère mais nous embrassions d'un coup d'oeil la plus bel! partie du cours de la Seine, toute la longueur du Loi vre, jaune au soleil et tranchant sur le bleu du ciel, tou: les ponts et tous les quais jusqu'à l'Hôtel-Dieu. En faç de nous, la Sainte-Chapelle dressait ses aiguilles d'i gris sombre et son fronton aigu au-dessus des maisons | laCité; la belle tour de Saint-Jacques-la-Boucherie éf vait un peu plus loin ses quatre lions géants jusqu ciel , et la façade de Notre-Dame fermait le tableau droite, de sa masse élégante et solide. C'était un b^ coup d'oeil; d'un côté, le vieux Paris, avec ses moflà nients vénérables et son désordre pittoresque ; de TautlÉ le Paris de la renaissance, se confondant avec le Pan de l'Empire, l'œuvre de Médicis, de Louis XIV et de îîfl poléon. Clh-upie colonne, chaque porte était une page d l'histoire de la royauté.
HORACE
' Nous venions de lire dans sa nomQmié Notre-Dameâe-Paris; nous nous abandonnions naïvement, comme tout le monde alors, ou du moins comme tous les jeunes gens, au charme de poésie répandu fraîchement par eette oeuvre romantique sur les antiques beautés de notre capitale. C'était comme un coloris magique à travers lequel les souvenirs effacés se ravivaient ; et, grâcô au poë'te, nous regardions le faîte de nos vieux édifices, nous en examinions les formes tranchées et les effets pittoresques avec des yeux que nos devanciers les étu* diants de l'Empire et de la Restauration, n'avaient certainement pas eus. Horace était passionné pour Victor Hugo. Il en aimait avec fureur toutes les étrangetés, toutes les hardiesses. Je ne discutais point, quoique je ne fusse pas toujours de son avis. Mon goût et mon instinct me portaient vers une forme moins accidentée, vers une peinture aux contours moins âpres et aux ombres moins dures. Je le comparais à Salvator Rosa, qui a vu avec les yeux de l'imagination plus qu'avec ceux de la science. Mais pourquoi aurais-je fait contre Horace la guerre aux mots et aux figures? Ce n'est pas à dix-neuf ans qu'on recule devant l'expression qui rend une sensation plus vive, et ce n'est pas à vingt-cinq ans qu'on la condamne. Non, l'heureuse jeunesse n'est point pédante; elle ne trouve jamais de traduction trop énergique pour rendre ce qu'elle éprouve avec tant d'énergie elle-même, et c'est bien quelque chose pour un poè'te que de donner à sa contemplation une certaine forme assez large et assez frappante pour qu'une génération presque entière I ouvre les yeux avec lui et se mette à jouir des mêmes I émotions qui l'ont inspiré!
Il en a été ainsi : les plus récalcitrants d'entre nous, ceux qui avaient besoin, pour se rafraîchir la vue, de lire, en fermant Notre-Dame-de-Paris^ une pags d@
HORACE
Paul et Virginie^ ou, comme a dit un élégant critique, de repasser bien vite le plus cristallin des sonnets de Pétrarque^ n*en ont pas moins mis sur leurs yeux déli €ats ces lunettes aux couleurs bigarrées qui faisaient voir tant de choses nouvelles; et après qu'ils ont joui de ce spectacle plein d^émotions, les ingrats ont prétendu que c'étaient là d'étranges lunettes. Étranges tant que vous voudrez ; mais, sans ce caprice du maître , et avec vos yeux nus, auriez-vous distingué quelque chose?
Horace faisait à ma critique de minces concessions, j'en faisais de plus larges à son enthousiasme; et, après avoir discuté, nos regards, suivant au vol les hirondelles et les corbeaux qui rasaient nos têtes, allaient se reposer avec eux sur les tours de Notre-Dame, éternel objet de notre contemplation. Elle a eu sa part de nos amours, la vieille cathédrale, comme ces beautés délaissées qui reviennent de mode, et autour desquelles la foule s'empresse dès qu'elles ont retrouvé un admirateur fervent dont la louange les rajeunit.
Je ne prétends pas faire de ce récit d'une partie de ma jeunesse un examen critique de mon époque : mes forces n'y suffiraient pas; mais je ne pouvais repasser certainB jours dans mes souvenirs sans rappeler l'influence que certaines lectures exercèrent sur Horace , sur moi, sur nous tous. Cela fait partie de notre vie, de nous-mêmes^, pour ainsi dire. Je ne sais point séparer dans ma mémoire les impressions poétiques de mon adolescence d© la lecture de René et ô!Jtala.
Au milieu de nos dissertations romantiques, on sonna à la porte. Eugénie m'en avertit en frappant un petit coup contre la vitre, et j'allai ouvrir. C'était un élève en petn* ture de Técole d'Eugène Delacroix, nommé Paul Arsène^ | surnommé le petit Masaccio à l'atelier où j'allais tous | les jours faire un cours d'anatomie à l'usage des peintre* j
HORACE. 81
« Salut au signor Masaccio, lai dis-je en le présentant à Horace, qui jeta un regard glacial sur sa blouse malpropre et ses cheveux mal peignés. Voici un jeune maîlr© qui ira loin, à ce qu*on assure, el qui vient en attendant me chercher pour la leçon.
— Non pas encore, me répondit Paul Arsène; vous avez plus d'une heure devant vous; je venais pour vous parler de choses qui me concernent particulièrement. Auriez-vous le loisir de m'écouter?
— Certainement, répondis-je; et si mon ami est de trop, il retournera fumer sur le balcon.
j *— Non , reprit le jeune homme, je n'ai rien de secret à vous dire, et, comme deux avis valent mieux qu'un, je
i ne serai pas fâché que monsieur m'entende aussi.
, -—Asseyez-vous, lui dis-je en allant chercher une qua-
i irième chaise dans l'autre chambra.
—-Ne faites pas attention, » dit le rapin en grimpant sur
I la commode ; et, ayant mis sa casquette entre son coude et son genou , il essuya d'un mouchoir à carreaux sa
a figure inondée de sueur et parla en ces termes, les jam-
îs bes pendantes et le reste du corps dans l'attitude du
18 Pensîeroso :
le « Monsieur, j'ai envie de quitter la peinture et d'enot trer dcms la médecine, parce qu'on me dit que c'est un >î, meilleur état; je viens donc vous demander ce que vous li- en pensez.
(jî —Vous me faites une question, lui dis-je, à laquelle il est plus difficile de répondre que vous ne pensez. Je lia prois toutes les professions très-encombrées, et par conlup péquent tous les états, comme vous dites, très-précairea. (iii. De grandes connaissances et une grande capacité ne ^ aont pas des garanties certaines d'avenir; enfin je ne 3iU rois pas en quoi îa médecine vous offrirait plus de chani*m que les arts. Le meilleur parti à preadre c'est celui
82 HORACB. j
que nos aptitudes nous indiquent; et puisque vous avezj assure-t-on, les plus remarquables dispositions pour la peinture, je ne comprends pas que vous en soyez déjà dégoûté. j
— Dégoûté, moi ! oh ! non , répliqua le Masaccio ; ne suis dégoûté de rien du tout, et si l'on pouvait gagner sa vie à faire de la peinture , j'aimerais mieux cela que toute autre chose ; mais il paraît que c'est si long,f si long ! Mon patron dit qu'il faudra dessiner le modèl pendant deux ans au moins avant de manier le pinceau Et puis, avant d'exposer, il paraît qu'il faut encore travailler la peinture au moins deux ou trois ans. Et quand, on a exposé, si on n'est pas refusé , on n'est souvent pas" plus avancé qu'auparavant. J'étais ce matin au Musée, je croyais que tout le monde allait s'arrêter devant le tableau de mon patron ; car enfin c'est un maître , et unfameux , celui-là ! Eh bien ! la moitié des gens qui passaient ne levaient seulement pas la tête, et ils allaient tous regarder un monsieur qui s'était fait peindre en habit d'artilJ >ur et qui avait des bras de bois et une figure de ca' ton. Passe pour ceux-là : c'étaient de pau^ vres ignorants; mais voilà qu'il est venu des jeunes gens, élèves en peinture de différents ateliers, et que chacun disait son mot : ceux-ci blâmaient, ceux-là admiraient; mais pas un n'a parlé comme j'aurais voulu. Pas un ne comprenait. Je me suis dit alors : A quoi bofi faire de l'art pour un public qui n'y voit et qui n'y entend goutte. C'était bon dans les temps! Moi je vais prendre un autre métier, pourvu que ça me rapporte de l'argent.
— Voilà un sale crétin 1 me dit Horace en scpenchanll yers mon oreille. Son âme est aussi crasseuse que a^i blouse! »
Je ne partageai» pa» le mépris d*Horace. Je ne coflv
ÎÎORÂGE,
îiâîssaîs presque pas leMasaccio, mais je le savais intelligent et laborieux. M. Delacroix ep faisait grand cas, et ses camarades avaient de Festime et de Famitié pour lui. îl fallait qu'une pensée que je ne comprenais pas fût cachée sous ces manifestations de cupidit'^' ingénue; et comme il avait déclaré, en commençant, n'avoir rien ée secret à me dire, je prévoyais bien que ce secret ne sortirait pas aisément. Il ne fallait, pour se convaincre de ïobstination du Masaccio, et en même temps pour pressentir en lui quelque motif non vulgaire, que regarder m figure et observer ses manières.
C'était le type peuple incarné dans un individu ; bod \: le peuple robuste et paisible qui cultive la terre, mais le peuple artisan, chétif, hardi, intelligent et alerte. C'est dire qu'il n'était pas beau. Cependant il était de ceux dont les camarades d'atelier disent : « 11 y a quelque chose de fameux à faire avec cette tête-là! » C'est qu'il y avait dans sa tête, en effet, une expression magnifique, sous la vulgarité des traits. Je n'en ai jamais vu de plus énergique ni de plus pénétrante. Ses yeux étalent petits et même voilés, sous une paupière courte et bridée ; cepen* Qânt ces yeux-là lançaient des flammes, et le regard était si rapide qu'il semblait toujours prêt à déchirer l'orbite. Le nez était trop court, et le peu de distance entre le coin de l'œil et la narine donnait au premier aspect l'air commun et presque bas à la face entière ; mais cette impression ne durait qu'un instant. S'il y avait encore de l'esclave et du vassal dans l'enveloppe, le génie de l'indépendance couvait intérieurement et se trahissait pat des éclairs. La bouche épaisse, ombragée d'une naissante moustache noire, irréguhèrement plantée ; la figure large, le menton droit, serré et un peu fendu au milieu ; les zygomas élevés et saillants ; partout des plans fermes et droits, coupés de lignes carrées, annonçaisRi
HOBACE,
une volonté peu commune et une indomptable droiture d'intention. Il y avait à la commissure des narines des délicatesses exquises pour un adepte de Lavater ; él k) front, qui était d'une structure admirable dans le sens de la statuaire^ ne l'était pas moins au poinv de vue phrénologique. Pour moi, qui étais dans toute la ferveur de mes recherches, je ne me lassais point de le regar»» der ; et lorsque je faisais mes démonstrations anatomiques à l'atelier, je m'adressais toujours instinctivemeni ; à ce jeune homme, qui était pour moi le type de l'intel» ligence, du courage et de la bonté.
Aussi je souffrais, je l'avoue, de l'entendre parler d'une manière si triviale.
«Comment, Arsène, lui dis- je, vous quitteriez la peinture pour un peu plus de profit dans une autr« arrière?
— Oui, Monsieur, je le ferais comme je vous le dis, répondit-il sans le moindre embarras. Si maintenant j'é- ] tais assuré de gagner mille francs nets par an, je me fe^ rais cordonnier.
— C'est un art comme un autre, dit Horace avec un sourire de mépris.
— Ce n'est point un art, répliqua froidement le Masao- I cio. C'est le métier de mon père, et je n'y serais pas plus i maladroit qu'un autre. Mais cela ne me donnerait pas J l'argent qu'il me faut. ]
— Il vous faut donc bien de l'argent, mon pauvre gap» | çon ? lui dis-je. f
— Je vous le dis, il me faudrait gagner mille francs^ | et, au lieu de cela, j'en dépense la moitié.. |
— Comment pouvez-vous songer en ce cas à étudier In médecine! Il vous faudrait avoir une trentaine de mille francs devant vous, tant pour les années où l'on étudia ,i que portr oolleâ oà l'on attend la clientèle. Bt puis... r
if
HGRaCE.
— Et puis vous n*avez pas feit vos cîaêses, dit Horace, îoTipatienté de ma patience.
— Cela c'est vrai , dit Arsène ; mais je les ferais , ou du moins je ferais l'équivalent. Je me mettrais dans ma diambre avec une cruche d'eau et un morceau de pain, et il me semble bien que j'apprendrais dans une semaine ce que les écoliers apprennent dans un mois. Car les éco- Mm, en général , n'aiment pas à travailler; et quand on est enfant, on joue, et on perd du temps. Quand on a vingt ans, et plus de raison , et quand d'ailleurs on est forcé de se dépêcher, on se dépêche. Mais d'après ce que vous me dites du reste de l'apprentissage , je vois bien que je ne puis pas être médecin. Et pour être avocat?
Horace éclata de rire.
«Vous allez vous faire mal à l'estomac, lui dit tranquillement le Masaccio, frappé de l'affectation d'Horace en cet instant.
— Mon cher enfant , repris-je, éloignez tous ces projets ; à votre âge fts sont irréalisables. Vous n'avez devant vous que les arts et l'industrie. Si vous n'avez ni argent ni crédit , il n'y a pas plus de certitude d'un côté que de l'autre. Quelque parti que vous preniez, il vous faut du temps, de la patience et de la résignation. »
Arsène soupira. Je me réservai de Tinterroger plus tard. « Vous êtes né peintre, cela est certain, continuai-je ; c'est encore par là que vous marcherez plus vite.
— Non, Monsieur, répliqua-t-il ; je n'ai qu'à entrer demain dans un magasin de nouveautés, je gagnerai de l'argent.
— Vous pouvez même être laquais, ajouta Horace, indigné de plus en plus.
— Gela me déplairait beaucoup, dit Arsène; mais s'il n'y avait que celai...
— Arsène! Arsène l m'écriai-je, ce serait un ^rand
HORACE
ïnalheur pour vous et une perte pour Part. Est-il possible ■ îfue vous ne compreniez pas qu'une grande faculté est m] grand devoir imposé par la Providence?
— Voilà une belle parole, dit Arsène, dont les yeux ib'enflammèreut tout à coup. Mais il y a d'autres devoirs qxie ceux qu'on remplit envers soi-même. Tant pis!: Allons , je m'en vais dire à l'atelier que vous viendrez à trois heures, n'est-ce pas? » ;
Et il sauta à bas de la commode, me serra la main sans rien dire, salua à peine Horace, et s'enfonça comme un chat dans la profondeur de l'escalier, s'arrêtant à chaque étage pour faire rentrer ses talons dans ses souliers délabrés.
Paul Arsène revint me voîr; et quand nous fûmes seuls, j'obtins, non sans peine , la confidence que je preasentais. Il commença par me faire en ces termes le récit^ de sa vie :
« Comme je vous l'ai dit, Monsieur, mon père est] cordonnier en province. Nous étions cinq enfants ; je suisj le troisième. L'aîné était un homme fait lorsque moQ| père, déjà vieux , et pouvant se retirer du métier avec un; peu de bien , s'est remarié avec une femme qui n'était nt belle ni bonne, ni jeune ni riche, mais qui s'est emparée^' de son esprit, et qui gaspille son honneur et son argent . Mon père , trompé , malheureux , d'autant plus épriJ qu'elle lui donne plus de sujets de jalousie , s'est jet$ dans le vin , pour s'étourdir, comme on fait dans notréj classe quand on a du chagrin. Pauvre père ! nous avonil bien patienté avec lui , car il nous faisait vraiment pitié| Nous l'avions connu si sage et si boni Enfin , un tempi^ est venu où il u'était plus po3sibI^ d'y tenir. Son carac^'
HORACE
, tère avait tellement changé, que pour un mot, pour un regard , il se jetait sur nous pour nous frapper. Nous n'étions plus des enfants, nous ne pouvions pas souffrir cela. D'ailleurs nous avions été élevés avec douceur, e|; nous n'étions pas habitués à avoir l'enfer dans notre lamille. Et puis, ne voilà-t-il pas qu'il a pris de la jalousie contre mon frère aîné ! Le fait est que la belle-mère lui iavait fait des avances, parce qu'il était beau garçon et Ibon enfant; mais il l'avait menacée de tout raconter à mon père, et elte avait pris les devants , comme dans la tragédie de Phèdre^ que je n'ai jamais vu jouer depuis sans pleurer. Elle avait accusé mon pauvre frère de ses propres égarements d'esprit. Alors mon frère s'est vendu X)mme remplaçant, et il est parti. Le second, qui prél^oyait que quelque chose de semblable pourrait bien lui jirriver, est venu ici chercher fortune, en me promettant ^ lie me faire venir aussitôt qu'il aurait trouvé un moyen j ji'exister. Moi , je restais à la maison avec mes deux lœurSj et je vivais assez tranquillement , parce que j'alais pris le parti de laisser crier la méchante femme sans ^' [imais lui répondre. J'aimais à m'eccuper; je savais issez bien ce que j'avais appris en classe; et quand je ' 'aidais pas mon père à la boutique, je m'amusais à lire ' i à barbouiller du papier, car j'ai toujours eu du goût our le dessin. Mais comme je pensais que cela ne me nvirait jamais à rien, j'y perdais le moins de temps )ssible. Un jour, un peintre qui parcourait le pays pour ire des études de paysage, commanda chez nous une ' lire de gros souliers, et j3 fus chargé d'aller lui prendre lesure. Il avait des albums étalés sur la tabl<e de sa tite chambre d'auberge; je lui demandai la permission les regarder; et comme ma curiosité lui donnait à aser, il me dit de lui faire, d'idée ^ un bonhomme su? bout de papier qu'il me mit dans te maini mné
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qu'un crayon. Je pensai qu'il se moquait de moi ; mais Je plaisir de cliarbonner avec un crayon si noir sur ua papier si coulant l'emporta sur l'amour-propre. Je îîâ ce qui me passa par la tête; il le regarda, et ne rit pas. Il voulut même le coller dans son album , et y écrire mon nom , ma profession et le nom de mon endroit, a Vous avez tort de rester ouvrier, me dit-il : vous êtes né pour la peinture. A votre place , je quitterais tout pour allef étudier dans quelque grande ville. » Il me proposa méma de m'emmener; car il était bon et généreux, ce jeun© homme-là. Il me donna son adresse à Paris, afin que, si le cœur m*en disait , je pusse aller le trouver. Je le remerciai , et n'osai ni le suivre ni croire aux espérances qu'il me donnait. Je retournai à mes cuirs et à meg formes, et un an se passa encore sans orage entre mon père et moi.
«La belle-mère mehaïsseit : comme je lui cédais toujours, les querelles n'allaient pas loin. Mais un beau jour elle remarqua que ma sœur Louison, qui avait déjà quinze aas, devenait jolie, et que les gens du quartier s'en apercevaient. La voilà qui prend Louison en haine, qui commence à lui reprocher d'être une petite coquette, et pis que cela. La pauvre Louison était pourtant aussi pure qu'un enfant de dix ans, et avec cela, fière comm« était notre pauvre mère. Louison , désespérée, au lieu dj^ filer doux comme je lo lui conseillais, se pique, répoi:d, et menace de quitter la maison. Mon père veut la soutenir; mais sa femme a bientôt pris le dessus, Louison est grondée, insultée, frappée, Monsieur, hélas ! et la pe»! lite Suzanne aussi , qui voulait prendre le parti de sa sœur, et qui criait pour ameuter le voisinage. Alors j# prends un jour ma sœur Louison par un bras, et ma p6| tite sœur Suzanne de l'autre, et nous voilà partis t: les trojs, à I i '(] , sans un sou , sans une chemise, et pl.
mnt an soleil %m le grand chemin. Je vas trouver ma tante Henriette, qui demeure à plus de dix lieues de notre ville, et je lui dis d'abord :
« Ma tante , donnez-nous à manger et à boire, car nous mourons de faim et de soif ; nous n'avons pas seu* lement la force de parler. Et après que ma tante nous eul donné à dîner, je lui dis :
^ Je V0U8 ai amené vos nièces : si vous ne voulez pas les garder, il faut qu'elles aillent de porte en porte demander leur paiïi, ou qu'elles retournent à la maison pour périr sous les coups. Mon père avait cinq enfants, et il ne lui en rmte plus. Les garçons se tireront d'affaire en travaillant ; mais si vous n'avez pas pitié des filles, il leur arrivera ce que? je vous dis. »
Alors ma tant© répondit : — Je suis bien vieille, je suis bien pauvre; mais plutôt que d'abandonner mes nièces, Ifirai mendier moi-môme. D'ailleurs elles sont sages, lilles sont courageuses, et nous travaillerons toutes les jîrois. Cela dit et convenu , j'acceptai vingt Mncs que k pauvre femme voulut absolumer^ me donner, et je partis SUT mes jambes pour venir ici. Je fus tout (te suite troii- \wf mon second frère, Jean, qui me fit donner de l'ouvrage dans la boutique où il travaillait comme cordonlaler, et ensuite j'allai voir mon jeune peintre pour lui jlemander des conseils. Il me reçut très-bien , et voului jGQ'avancer de l'argent que je refusai. J'avais de quoi manger en travaillant ; mais cette diable de peinture qu'il m'a* Irait mise en têt© n'en était pas sortie, et je ne commentais jamais ma journée sans soupirer en pensant combien feimerais mieux manier le crayon et le pinceau que i'aène. J'avais fait quelques progrès, car, malgré moi, à mes
eures de loisir, k dimanche, j'avais toujours barbouillé ' uelques tfgureg qu copié quelques images dans un vieux : îvr© qui me venait de ma mère. Le jeune peintre m'en»
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courageait , et je n'eus pas la force de refuser les leçons , qu'il voulut me donner gratis. Mais il fallait subsister I pendant ce temps-là, et avec quoi? Il connaissait un i homme de lettres qui me donna des manuscrits à co- \ pier. J'avais une belle main , comme o dit, mais je ne ^ savais pas l'orthographe. On m'essapiget dans les quatre !j ou cinq lignes qu'on me dicta, on ne trouva pas de | fautes. J'avais assez lu de livres pour avoir appris un peu | la langue par routine ; mais je ne savais pas les prin- | cipes, et jo n'osais pas trop le dire, de peur de manquer | d'ouvrage. Je ne fis pourtant pas de fautes dans mes copies, et ce fut à force d'attention. Cette attention me faisait perdre beaucoup de temps, et je vis que j'aurais plus tôt fait d'apprendre la grammaire et de m'exercer tout seul à faire des thèmes. En effet, la chose marcha vite; mais, comme je pris beaucoup sur mon sommeil , je tombai malade. Mon frère im retira dans son grenier, et travailla pour deux. Le peu d'aegent que j'avais gagné en copiant le manuscrit de l'auteur servit à payer le pharmacien. Je ne voulus pas faire savoir ma position à mon jeune peintre. J'avais vu par mes yeux qu'il était lui-même souvent aux expédients, n'ayant encore ni réputation, ni fortune. Je savais que son bon cœur le por-j tarait à me secourir; et comme il l'avait fait déjà malgré moi, j'aimaia mieux mourir sur mon grabat que de l'induire encore en dépense. Il me crut ingrat, et, trouvanl une occasion favorable pour faire le voyage d'Italie objet de tous ses désirs, il partit sans me voir, emportai de moi une idée qui me fait bien du mal.
Quand je revins à la santé, je vis mon pauvre frèi amaigri , exténué, nos petites épargnes dépensées, et hj boutique formée pour nous; car, pour mo soigner, Joai avait manquù bien des journées. C'était au mois de juillei de l'année passée, pai' une clialeur de tous \m diabtesC"'
HOEACE.
Nous causions tristement de nos petites affaires, moi encore couché et si faible, que je comprenais à peine œ que Jean me disait. Pendant ce temps-là, nous entendions tirer le canon , et nous ne songions pas même à demander pourquoi. Mais la porte s'ouvre, et deux de nos camarades de la boutique, tout échevelés, tout exallés, viennent nous chercher pour vaincre ou périr, c'était leur manière de dire. Je demande de quoi il s'agit.
« De renverser la royauté et d'établir la république, » me disent-îls. Je saute à bas de mon lit : en deux secondes, je passe un mauvais pantalon et une blouse en guenilles, qui me servait de robe de chambre. Jean me suit. « Mieux vaut mourir d'un coup de fusil que de faim , » disait-il. Nous voilà partis.
Nous arrivons à la porte d'un armurier, où des jeunes gens comme nous distribuaient des fusils à qui en voulait. Nous en prenons chacun un , et nous nous postons derrière une barricade. Au premier feii, de ip. troupe, mon pauvre Jean tombe roide mort à côté de moi. Alors je perds la raison , je deviens furieux. Ah! je ne me serais I jamais cru capable de répandre tant de sang. Je m'y suis j baigné pendant trois jours jusqu'à la ceinture, je puis dire; car j'en étais couvert, et non pas seulement de iselui des autres, mais du mien qui coulait par plusieurs [blessures; mais je ne sentais rien. Enfin, le 2 août, je îme suis trouvé à l'hôpital, sans savoir comment j'y étais venu. Quand j'en suis sorti, j'étais plus misérable que ja- Uais, et j'avais le cœur navré; mon frère Jean n était plus lavec moi , et la royauté était rétablie.
J'étais trop f®IMe pour travailler, et puis ces journées .de juillet m'avaient laissé dans la tête je ne sais quelle fièvre. Il me semblait que la colère et le désespoir poulinaient faire de moi un artiste ; je rêvais des tableaux l^rayants; je barbouillais les murs de figures que j@
a nOBlCE.
m'tmagînais ÔSpm de Michel-Ange. Je lisais 1^ Iamhe$ de Barbier, et je les façonnais dans ma tête en imag^ vivantes. Je rêvais , j'étais oisif, je mourais de faim, et ne m*en apercevais pas. Cela ne pouvait pas durer bien longtemps, mais cela dura quelques jours avec tant de force, quQ je n'avais souci de rien autour de moi. Il m« semblait que j'étais contenu tout entier dans ma tête, que je n'avais plus ni jambes, ni bras, ni estomac, ni mémoire, ni conscience, ni parents, ni amis. J'allais devant moi par les rues, sans savoir oii je voulais aller. J'étai» toujours ramené, sans savoir comment, autour des tombes de Juillet. Je ne savais pas si mon pauvre frère était enterré là , mais je me figurais que lui ou les autres mai^ tyrs, c'était la même chose, et que, presser cette terre de mes genoux, c'était rendre hommage à la cendre de mon frère. J'étais dans un état d'exaltation qui me faisait san$ cesse pailer tout haut et tout seul. Je n'ai conservé aucun souvenir de mes longs discours; il me semble que le plus souvent je parlais en vers. Cela devait être mauvais et bien ridicule, et les passants devaient me prendre pour un fou. Mais moi, je ne voyais personne, et je ne m'entendais moi-même que par instants. Alors je m'efforçaifii^ de me taire, mais je ne le pouvais pas. Ma figure éta^ baignée de sueur et de larmes, et ce qu'il y a de plut étrange, c'est que cet état de désespoir n'était pas sanf quelque douceur. J'errais toute la nuit, ou je restais assis sur quelque borne, au clair de la lune, en proie à des rêves sans fin et sans suite, comme ceux qu'on fail dans le sommeil. Et pourtant je ne dormais pas, car jt marchais, et je voyais sur les murs ou sur le pavé mof ombre marcher et gesticuler à côté de moi. Je ne cor»prends pas comment je ne fus pas une seule fois ramassé par la garde.
Je rencoulrai enfin un étudiant que j'avais vu quel-
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qmfok dans rataller de mon jeune peintre. Î1 ne fut pas fier, quoique j'eusse l'air d'un mendiant, et il m'aceosta le premier. Je n'y mis pas de discrétion , je ne savais pas si j'étais bien ou mal mis. J'avais bien autre chose dans la cervelle, et je marchai à côté de lui sur les quais, lui parlant peinture; car c'était mon idée fixe. Il parut s'intéresser à ce que je lui disafâ. Peut-être aussi n'était-il pas fâché de se montrer avec un des bras-nus des glorieuses journées, et de faire croire par là aux badauds qu'il s'était battu. A cette époque-là, Içs jeunes gens de la bourgeoisie tiraient une grande vanité de pou* voir montrer un sabre de gendarme qu'ils avaient acheté à quelque voyou après la féte^ ou une égratignure qu'ils s'étaient faite en se mettant à la fenêtre précipitamment, pour regarder. Ceîui-là me parut un peu de la trempe des vantards : il prétendait m'avoir vu et parlé à telle et telle barricade, où je ne me souvenais nullement de l'avoir rencontré. Enfin, il me proposa de déjeuner avec lui , et j'acceptai sans fierté ; car il y avait je ne sais combien de jours que je n'avais rien pris, et ma cervelle commençait à déménager sérieusement. Après le déjeuner, il s'en allait visiter le cabinet de M. Dusoinmerard ^ à l'ancien hôtel de Cluny; il me proposa de l'accompa^? gner, et je le suivis machinalement.
La vue de toutes les merveilles d'art et de rareté entassées dans cette collection me passionna tellement que foubliai tous mes chagrins en un instant. Il y avait dans tin coin plusieurs élèves en peinture qui copiaient des , émaux pour la collection gravée que fait faire à ses frais M. Dusommerard. Je jetai les yeux sur leur travail ; il me sembla que j'en pourrais bien faire autant , et même que je verrais plus juste que quelques-uns d'entre eux. Dans ce moment, M. Dusommerard rentra, et fut salué par mon introducteur l'étudiant , qui le connaissait un peu.
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Ig se tinrent quelques minutes à distance de moi , et je YïS bien à leurs regards que j'étais l'objet de leur explica- 4i©n. Comme le déjeuner m'avait rendu un pou de sang« froid, je commençais à comprendre que rm mauvaise tenue était choquante, et que l'antiquaire aurais bien pu me prendre pour un voleur, si l'autre ne lui eût répondu de moi. M. Dusommerard est très-bon; il n'aime pas les faiseurs d'embarras^ mais il oblige volontiers les pautres diables qui lui montrent du zèle et du désintéresso îïjient. 11 s'approcha de moi , m'interrogea ; et voyant mon désir de travailler pour lui , et prenant aussi sans doute en considération le besoin que j'en avais, il m» remit aussitôt quelque argent pour acheter des crayons, à ce qu'il disait, mais en effet pour me mettre en état de pourvoir aux premières nécessités. Il me désigna les objets que j'aurais à copier. Dès le lendemain, j'étais h»billé proprement et installé à la place où je devais tratailler. Je fis de mon mieux , et si vite que M. Dusommerard fut content et m'employa encore. J'ai eu beaucoup à m'en louer, et c'est grâc^ à lui que j'ai vécu jusqu'à ce jour ; car non-seulement il m'a fait faire beaucoup de copies d'objets d'art, mais encore il m'a donné des recommandations moyennant lesquelles je suis entré dans plu- ^leuYS boutiques de joaillier pour peindre des fleurs et des oiseaux pour bijoux d*€mail, et des têtes pour imitation de camées.
Grâce à ces expédients, j'ai pu suivre ma vocation et entrer dans les ateliers de M. Delacroix, pour qui je m«ï suis senti de l'admiration et de l'inclination è la pre-j mière vu€. Je nfe suis pas demandeur, et jamais je- n'aurais songé a ce qu'il m'a accordé de lui-méjïie. La pre« mière fois que j'allai lui dire que je désirais participer à sC/6 leçons, je crus devoir en même temps lui porter quelques croquis. Il les regarda , et me dit ; — Ce n'est rraîf
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xfi^nt pas mal. On n^vait prévenu qu'il n*était pas causeur, et que, s'il me disait cela, je devais me tenir pour bien content. Aussi , je le fus, et je m'en allais, lorsqu'il me rappela pour me demander si j'avais de quoi payer Fatelier. Je répondis que oui en rougissant jusqu'au blane des yeux. Mais soit qu'il devinât que ce ne serait pas sans peine , soit que quelqu'un lui eût parlé de moi , il ^'outa : « C'est bien , vous paierez au massier. »
Cela voirait dire, comme je le sus bientôt, que ji mettrais seulement à la masse l'argent qui sert à payer le loyer de la salle et les modèles, mais que le maître ne recevrait rien pour lui, et que j'aurais ses leçons gratis. Aussi, je porte ce maître-là dans mon cœur, voyez-vous!
Voilà bientôt six mois que cela dure, et je me trouverais bien heureux si cela pouvait durer toujours. Mais cela ne se peut plus ; il faut que ma position change, et qu'au lieu de marcher patiemment dans la plus belle carrière , je me mette à courir au plus vfte dans n'importe laquelle.
Ici le Masaccio se troubla visiblement ; il ne raconta plus dans l'abondance et la naïveté de ses pensées. Il càercha des prétextes, et il n'en trouva aucun de plausible pour motiver l'irrésolution où il était tombé. Il me montra une lettre de sa sœur Louison , qui contenait de fraîches nouvelles de la tante Henriette. Cette bonne TÎeille parente était devenue tout à fait infirme, et ne serrait plus que de porte-respect à ses deux nièces, qui tratâilîaient à la journée pour la faire TÎvre. Les médecine là condamnaient , et on ne pouvait espérer de la conser^ Wr au delà de trois ou quatre mois.
« Quand nous l'aurons perdue, disait Paul Arsène, que deviendront mes sœurs? Resteront-elles seules dans une petite ville où elles n'ont point d*autres parents que la tante Henriette, exposées à tous les dangers qui mr
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tourent deux jolies filles abandonnée»? D^ailleurs lïion père ne le souffrirait pas ; et il ne serait pas de son de* voir de le souffrir; et alors leur sor^ serait pire ; car nonseulement elles seraient exposées aux mauvais traitô' ments de belle-mère, mais encore elles auraient so^5 les yeux les mauvais exemples de cette femme, qui n'est pas seulement méchante. Le seul parti que j'aie à prendre est donc ou d'aller rejoindre mes sœurs en province et de m*y établir comme ouvrier, pour ne les plus quitter, ou de les faire venir ici , et de les y soutenir jusqu'à ce qu'elles puissent , par leur travail , se soutenir ©Ues-mômes.
— Tout cela est fort juste et fort bien pensé, lui dis^je s mais si vos sœurs sont fortes et laborieuses comme vous le dites, elles ne seront pas longtemps à votre charge. Je ne vois donc pas que vous soyez forcé de vous créer un état qui donne des appointements fixe» aussi considérables que vous le disiez l'autre jour. Il ne s'agit que de trouver l'argent nécessaire pour faire venir Louison et Suzanne, et pour les aider un peu dans lei commencements. Eh bien , vous avez des amis qui pourront vous avancer cette somme sans se gêner, et »oi-même...
— Merci, Monsieur, dit Arsène... Mais je ne veux pas... On sait quand on emprunte, on ne ««ait pas quand on rendra. Je dois déjà trop aux bontés d'autrui , et les temps sont durs pour tout le monde, je le sais ; pourquoi ferais-je peser sur les autres des privations que je peux supporter*? J'aime la peinture, je suis forcé de l'abandonner, tant pis pour moi. Si vous faites un sacrifice pour que je continue à peindre, vous vous trouverez peut-êlre empêché le lendemain d'en feire un pour un homme plus malheureux que moi ; car enfin, pourvu " qu'on vivo honnêtement, qu'importe qu'on ioit artiste ott i manœuvre? 11 ne faut pas être délicat peur soi-même. Il '
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y a tant de grands artistes qui se plaignent , à ce qu'on dit : il faut bien qu'il y ait de pauvres savetiers qui ne disent rien. »
Tout ce que je pus lui dire fut inutile; il demeura inébranlable. Il lui fallait gagner mille francs par an et entrer en fonctions, fût-ce en service comme laquais, le plus tôt possible. Il ne s'agissait plus pour lui que de trouver sa nouvelle condition.
« Mais si je me chargeais, loi dis-je, d© vous donn#r plus d'ouvrage à domicile que vous n'en avez, soit en vous faisant copier encore des manuscrits, soit en vous donnant des dessins à faire, persisteriez-vous à quitter la peinture?
~ Si cela se pouvait ! dit-il ébranlé un instant ; mais, ajouta-t-il , cela vous donnera de la peine et cela ne sera jamais fixe.
— Laissez-moi toujours essayer, repris-je. Il me serra encore la main et partit, emportant sa résolution et son geeret. )»
Horace me fréquentait de plus en plus. Il me témoignait une sympathie à laquelle j'étais sensible, quoique Eugénie ne la partageât point. Il lui arriva plusieurs îoiâ ée rencontrer chez moi le petit Masacck) ; et malgré le bien que je lui disais de ce jeune homme, loin de partajgea» la bonne opinion que j'en avais, il éprouvait pour lui une antipathie insurmontable. Cependant il le traitait avec plus d'égards depuis qu'il l'avait vu essayer le portrait d'Eugénie, et que Fouisse était si bien venue, avec une ressemblance si noble et un dessin si large, qu'Horace, engoué de toute supériorité intellex^tuello, ne igfijiiidl ^'empêcher de lui montrer une sorte de défé»
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renoe. Mais il n^en était que plus indigné de cette inexplicable absence d'ambition noble qui contrastait avec l'exubérance de la sienne propre. Il s^omportait en véhémentes déclamations à cet égard , et Paul Arsène, Técoûtant avec un sourire contenu au bord des lèvres, sd contentait, pour toute réponse, de dire en se tournant vers moi : — Monsieur^ votre ami parle bien!
Du reste, Paul ne manifestait ni bonne ni mauvaise disposition à son égard. Il était de ces gens qui mai^çhent si droit à leur but que jamais ils ne s'arrêtent au:f distractions du chemin. Il ne disait rien d'inutile ; il ne se prononçait presque sur rien , alléguant toujours son ignorance, soit qu'elle fût réelle, soit qu'elle lui servît de prétexte souverain pour couper court à toute discussion. Toujours renfermé en lui-même, il ne faisait acte de volonté que pour calmer les autres sans pédantisme, ou les obliger sans ostentation; et, en attendant qu'il prît le parti qu'il roulait dans sa tète, il étudiait le modèle, apprenait Tanatomie, et faisait des dessins pour porcelaine avec autant de soin et de zèle que s'il n'eût pas songé é changer de carrière. Ce calme dans le présent avec cette agitation pour l'avenir me frappait d'admiriition. G'e^ uft des assemblages de facultés les plus rares qui soient dans l'homme; la jeunesse surtout est portée à s'endormir dans le présent sans souci du lendemain ou à dévorei le présent dans l'attente ftévreuse de l'avenir.
Horace semblait l'antipode volontaire et raisonné de ce caractère. Peu de jours m'avaient suffi pour me convaincre qu'U pe travaillait pas, quoiqu'il prétendît parer en quelques heures de veille toute l'oisiveté de é Bcmaine. Il n'en était rien. Il n'avait pas été trois foll dans sa vie au cours de droit; il n'avait peut-être pai ouvert plus souvent ses livres; et un jour que j'examinais les rayons de sa chambre, je n'y trouvai que des ro«
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mans et des poèmes. Il m'avoua que tous ses livres de droit étaient vendus.
Cet aveu en entraîna d'autres. Je craignais que ce besoin d'argent ne fût l'effet d'une conduite légère ; il se justifia m me disant que ses parents n'avaient aucune fortune ; et sans me faire connaître le chiffre du revenu qui lui était assigné, il m'assura que sa bonne mère était dans une étrange illusion en se persuadant qu'elle lui envoyait de quoi vivre à Paris.
Je n'osai pousser plus loin mon interogatoire; mais je jetai un regard involontaire sur la garde-robe élégante et bien fournie de mon jeune ami : rien ne lui manquait. Il avait plus de gilets, d'habits et de redingotes que moi, qui jouissais d'un héritage de trois mille francs de rente. Je devinai que le tailleur allait devenir le fléau de cette existence. Je ne me trompai pas. Bientôt je vis le front d'Horace se rembrunir, sa parole devenir plu^ brève et son ton plus incisif. Il fallut plus d'une semaine pour le confesser. Enfin je lui arrachai l'aveu de son outrage. L'infâme tailleur s'était permis de présenter son mémoire, le misérable! Cela méritait des coups de canne! C'était encore un signe de vertu, que cette indignation; Horace n'en était pas au degré de perversité où l'on se vante de ses dettes et où l'on rit avec fanfaronnade à l'idée de voir fondre sur les parents une note de trois ou quatre mille francs. D'ailleurs il chérissait profondément sa mère, quoiqu'il la trouvât bornée ; et il était bon fils, quoiqu'il eût un secret mépris pour la dépendance où son père vivait àl^égard du gouvernement.
Le voyant tomber dans le spleen , je pris sur moi da dire au tailleur quelques mots qui le tranquillisèrent; et Horace, après m'avoir remercié avec une effusion extrême, reprit sa sérénité.
Mais son oisiveté ne cessa point, et son genre de vie^
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pour n'avoir rien que de très-ordinairo dans un étudiant, | me causa une vive surprise à mesure que je l'observai. ! Cooiment concilier, en effet , cette ardeur de gloire, ces* | rêves d'activité parlementaire et de supériorité politique, i avec la profonde inertie et la voluptueuse nonchalance d'un tel tempérament? Il semblait que la vie dût être cent fois trop longue pour le peu qu'il y avait à faire. Il perdait les heures, les jours et les semaines avec une insouciance vraiment royale. C'était quelque chose de besiu i à contempler que ce fier jeune homme aux formes athlétiques, à la noire chevelure, à l'œii de flamme, couché ^ du matin à la nuit sur le divan de mon balcon , fumant i une énorme pipe {àont il fallait tous les jours renouveler j la cheminée, parce qu'en la secouant sur les barreaux du j balcon , il ne manquait jamais de laisser tomber la cap- i suie dans la rue), et feuilletant un roman de Balzac ou :j un volume de Lamartine, sans daigner lire un chapitre . ou un morceau entier. Je le laissais là pour aller travailler, et quand je revenais de la clinique ou de l'hôpital , je le retrouvais assoupi à la même place, presque j dans la même attitude. Eugénie, condamnée à subir cet | étrange tête-à-tête, et n'ayant, du reste, pas à s'en ^ plaindrg) personnellement, car il daignait à peine lui j adresser la parole (la regardant plutôt comme un meubk'î que comme une personne), était indignée de cette pa- [ resse princière. Quant à moi , je commençais à sourire i lorsque, les yeux encore appesantis par une rêverie somnolente, il reprenait ses divagations sur la gloire, la politique et la puissamce.
Cependant aucune idée de blâme ou de mépris ne se mêlait à mon doute. Tonales jours, après le dîner, noi33 | nous retrouvions, Horace et nioi , au Luxembourg , au i café ou à rodéon , au milieu d'un groupe assez nom- j breux , «omposô de »os amis et dos miens; ot lù , Iloracô
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pérorait avec une rare facilité. Sur toutes choses il était le pius compétent, quoiqu'il fût le plus jeuae; en toutes choses il était ie plus hardi, le plus passionné , le plus avancé^ comme on disait alors, et comme on dit, je croi&, encore aujourd'hui. Ceux môme qm m i'aimaient pas, parmi les auditeurs, étaient forcés de l'écouter avec intérêt, et ses contradicteurs montraient en général plus de méfiance et de dépit que de justice et de bonne foi. C*e8t que là Horace reprenait tous ses avantages : la disleussion était sur son terrain ; et chacun s'avouait intéifieurement que s'il n'était pas logicien infaillible, du moins il était orateur féoofid, ingénieux et chaud. Ceux , qui ne le connaissaient p»s croyaient le renverser, en
I disant que c'était un homme sans fond, sans idées, qui avait travaillé immensément, et dont toute l'inspiration a'était que le résultat d'une culture minutieuse. Pour moi^ |ui savais si bien le contraire, j'admirais cette puissance l'intuition, à laquelle il suffisait d'effleurer chaque chose BU passant pour se l'assimiler et pour lui donner aussitôt mies sortes de développements au hasard de l'improrisation. C'était à coup sûr une organisation privilégiée,
1 it pour laquelle on pouvait augurer qu'il serait toujours
1 emps, puisqu'il lui en fallait si peu pour s'élargir et se
' ^.empiéter.
Sa présence assidue chez moi était un véritable sup- ; )lice pour Eugénie. Comme toutes les personnes actives , 5t laborieuses, elle ne pouvait avoft* sous les yeux le ^ Ipectacle de l'inaction prolongée, sans en ressentir un jaalaise qui allait jusqu'à la souffrance. N'étant point ,; iictif par nature, mais par raisonnement et par nécessité, ;.; B n'étais pas aussi révolté qu'elle, d'ailleurs je me plaisais «: croire que cette inaction n'était qu'une défaillance pasagère dans les forces de mon jeune ami, et que bientôt il lonuerait, comme il disait, un vigoureux coup de collier*
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Cependant , comme deux mois s'étaient écoiil<5s sfli apporter aucun changement à cette manière d'être, je cru de mon devoir d'aider au réveil du lion, et j'essayai m jour d'aborder ce point délicat, en prenant le c-afé avi lui chez Poisson. La journée avait été orageuse, et grands éclairs faisaient par intervalles bleuir la verd des marronniers du Luxembourg. La dame du comp était belle comme à l'ordinaire, plus qu'à l'ordina peut-être ; car la mélancolie habituelle de son visage é en harmonie avec cette soirée pleine de langueur et demi sombre.
Horace tourna plusieurs fois les yeux vers elle, et venant à moi : «Je m'étonne, dit-il, qu'étant capabl de devenir sérieusement épris d'une femme de ce genre vous n'ayez pas conçu une grande passion pour celle-c
— Elle est admirablement belle, lui dis-je; mais j'{ h bonheur de ne jamais avoir d'yeux que pour la femm que j'aime. Ce serait plutôt à moi de m'étonner qu'ayar le cœur libre, vous ne fassi^ pas plus d'attention à c profil grec et à cette taille de nymphe.
—La Polymnie du Musée est aussi belle, répondit Hc race, et elle a sur celle-ci de grands avantages. D'abor elle ne parle point, et celle-ci me désenchanterait a premier mot qu'elle dirait. Ensuite celle du Musée n'ee pas limonadière, et en troisième lieu elle ne s'appell point madame Poisson. Madame Poisson î quel nom Vous allez encore blâmer mon aristocratie ; mais vom même, voyons ! Si Eugénie s'était appelée Margot ou Ja votte...
— J'eusse mieux aimé Margot ou Javotte que Léoci die ou Phœdora. Mais laissez-moi vous dire, Horace que vous me cachez quelque chose : vous devenez amoi roux?»
Horace me tendit son bras. — Docteur, s'écria-t-il eii,
HORACE
riantj tMez-moi le pouls; ce doii être un amour bien tranquille, puisque je ne m'en aperçois pas. Mais pourquoi avez-vous une pareille idée ?
— Parce que vous ne songez plus à la politique.
— Où prenez-vous cela? J'y pense plus que jama^'s., Mais ne peut-on marcher à son but que par une seule Toie?
— Oh ! qoell© 6St donc celle où vous marchez? Je sais bien que pour moi \e far-niente serait le bonheur. Mais pour qui aime la gloire...
— La gloire vient trouver ceux qui Taiment d'un amour délicat et fier. Pour moi, plus je réfléchis, plus je trouve Fétude du droit inconciliable avec mon organisation, et le métier d'avocat impossible à un homme qui se respecte ; j'y ai renoncé.
— En vérité ! m'écriai-je, étourdi de l'aisance avec laquelle il m'annonçait une pareille détermination ; et qu'allez-vous faire ?
— Je n© sais, répondit-il d'un air indifférent; peutêtre de la littérature. C'est une voie encore plus largo
I que l'autre ; ou phitôt c'est un champ ouvert où l'on peut ' entrer de toutes parts. Cela convient à mon impatience et à ma paresse. Il ne faut qu'un jour pour se placer au premier rang; et quand l'heure d'une grande révolution sonnera^ les partis sauront reconnaître dans les lettres, bien mieux que dans le barreau , les hommes qui leur conviennent.
Comme il disait cela, je vis passer dans une glace une figure qui me sembla être celle de Paul Arsène ; mais, avant que j'eusse tourné la tête pour m'en assurer, elk avait disparu.
«Et quelle partie choisirez- vous dans les lettres? 1 demandai-je à Horace.
— Vers, prose, roman, théâtre, critique, polémique,
HORACE
satire, poëVne, toute formo est à mon choix, et je n'en vois aucune qui m'effraie.
— La forme bien, mais le fond?
i — Le fond déborde, répondit-ii, et la forme est le vcse étroit où il faut que j'apprenne à contenir mes penséi^.s. Soyez tranquille, vous verrez bientôt que cette oisiveté qui vous effraie cou^ve quelque chose. Il y a des abîmes sous l'eau qui dort.»
Mes yeux, flottant autour de moi, retrouvèrent do nouveau Paul Arsène, mais dans un accoutrement inusit& -Celte fois sa chemise était fort blanche et assez fme ; ii avait un tablier blanc, et pour achever la métamorphose, il portait un plateau chargé de tasses.
«Voilà, dit Horace, dont les yeux avaient suivi la même direction que les miens, un garçon qui ressemblt effroyablement au Masaccio. »
Quoiqu'il eût coupé ses longs cheveux et sa petitt moustache, il m'était impossible de douter un seul instant que ce ne fût le Masaccio en personne. J'eus lê cœur affreusement serré, et faisant un effort, j'appelai îe garçon.
« Foilà^ Monsieur î répondit-il aussitôt; et, s'approehant de nous, sans le moiadre embarras, il nous prd^ senta le café.
— Est-il possible! Arsène? m'écriai-je, vous avezprii^ ce parti?
— En attendant un meilleur, répondit-il, et je ne m'en trouve pas mal.
— Mais vous n'avez pas un instant de reste pour dei^ siner? lui dis-je, sachant bien que c'était la seule objoo^ tion qui pût l'émouvoir.
' - Oh! cela, c'est un malheur! mais il est pour moi seul , répondit-il , ne me blâmez pas , Monsieur. Ma vieille tante va mourir, et je veux faire venii' mes sœur»
HOBÂGB.
Ici ; car, voyez-YOus quand on a tâté de c© coquin de Paris, on ne peut plus s*en aller vivre en province. Au moins ici j'entendrai parler d'art et de peinture aux jeanes étudiants : et quand M. Delacroix exposera, jepoiîrm'esquiver une heure pour aller voir ses tableaux. Est-ce que les arts vont périr, parce que Paul Arsène ne S'en mêle plus? Il n'y a que les tasses qui menacent ruine, igouta-t-iî gaiement en retenant le pkteau prêt à s'éeliapper de sa main encore mal exercée.
— Aliçà, Paul Arsène, s'écria Horace en éclatant de rire, ou vous êtes un petit juif, ou vous êtes amoureux de la belle madame Poisson. »
Il fit cette plaisanterie, selon son habitude, avec si pm de précaution, que madame Poisson, dont Le comptoir était tout près, l'entendit et rougit jusqu'au blanc des l yeux. Arsène devint pâle comme la mort et laissa tomber le plateau; M. Poisson accourut au bruit , donna un coup d'œil au dégât, et alla au comptoir pour l'inscrire sur un livre ad hoc. Le garçon de café est comptable de tout ce qu'il casse. En voyant l'ém.otion de sa femme, nous entendîmes le patron lui dire d'une voix âpre :
«Vous serez donc toujours prête à sauter et à crier au moindre bruit? Vous avez des nerfs de marquise. »
Madame Poisson détourna la tête et ferma les yeux, comme si la vue de cet homme lui eût fait horreur. Ce petit drame bourgeois se passa en trois minutes ; Horace n'y fit aucune attention : mais ce fut pour moi comme un trait de lumière.
L'intérêt sincère et profond que j'éprouvais pour 1© pauvre Masaccio me fit souvent retourner au café Poisson ; j'y fis de plus longues séances que de coutume , et j'y augmentai ma consommation , afin de ne point éveiller désagréablement l'attention du maître, qui me parut jaloux et brutal. Mafe quoique je m'attendisse sans cess@
à voir quelque tragédie dans ce ménage, il se passa pîui d'un mois sans que Tordre farouche en parût troublé. Arsène remplissait ses fonctions de valet avec une rare activité, une propreté irréprochable, une politesse brusque et de bopne humeur qui captivait la bienveillance de tous les habitués et jusqu'à celle de son rude patron.
« Vous le connaissez? » me dit un jour ce dernier en voyant que je causais un peu longuement avec lui. Arsène m'avait recommandé de ne point dire qu'il eût été artiste, de peur de lui aliéner la confiance de son maître, et conformément aux instructions qu'il m'avait données, je répondis que je l'avais vu dans un restaurant où on 1« regrettait beaucoup.
«C'est un excellent sujet, me répondit M. Poisson;^ parfaitement honnête, point causeur, point dormeur,] point ivrogne, toujours content, toujours prêt. Mon éta-1 blissement a beaucoup gagné deipuis qu'il est à mon ser-' vice. Eh bien! Monsieur, croiriez-vous que madame^ Poisson, qui est d'une faiblesse et d'une indulge-nce ab«| surdes avec tous ces gaillards-là , ne peut poir^ souffrir ce pauvre Arsène ! »
M. Poisson parlait ainsi debout, à deux pas dé ma petite table, le coude appuyé majestueusement sur la face externe du comptoir d'acajou où sa femme trônail d'un air aussi ennuyé qu'une reine véritable. La figiu'e ronde et rouge de l'époux sortait de sa chemise à jabot de mousseline, et son embonpoint débordait un pantaloa de nankin ridiculement tendu sur ses flancs énormes. Horace l'avait surnommé le Minotaure. Tandis qu'il déplorait l'injustice de sa femme envers ce pauvre Arsène^ je crus voir un imperceptible sourire errer sur Ses lèvrei de colle-ci. Mais elle ne répliqua pas un mot, et lorsque je voulus continuer cette conversation avec elle, elle nw répondit avec un calme imperturbable :
ÏÎORACB.
«Que voulez-vous, Monsieur? ces gens4à [elle parlait des garçons de café en général) sont les fléaux de notre existence. îls ont des manières si brutales et si peu d'attachement! Ils tiennent à la maison et jamais aux personnes. Mon chat vaut mieux, il tient à la maison et à moi. »
Et parlant ainsi d'une voix douce et traînante , elle passait sa main de neige sur le dos tigré du magnifique angora qui se jouait adroitement parmi les porcelaines du comptoir.
Madame Poisson ne manquait point d'esprit , et je remarquai souvent qu'elle lisait de bons romans. Comme habitué, j'avais acheté le droit de causer avec elle, et mes manières respectueuses inspiraient toute confiance au mari. Je lui fis souvent compliment du choix de ses lectures; jamais je n'avais vu entre ses mains un seul de ces ouvrages grivois et à demi obscènes qui font les délices de la petite bourgeoisie. Un jour qu'elle terminait Manon Lescaut^ je vis une larme rouler sur sa joue, et I je l'abordai en lui disant que c'était le plus beau roman du cœur qui eût été fait en France. Elle s'écria :
« Oh î oui , Monsieur ! c'est du moins le plus beau que j'aie lu. Ah ! perfide Manon 1 sublime Desgrieux 1 » et ses regards tombèrent sur Arsène, qui déposait de l'argent dans sa sébile; fut-ce par hasard ou par entraînement? il était difficile de prononcer. Jamais Arsène ne levait les yeux sur elle; il circulait des tables au comptoir avee «ne tranquillité qui aurait dérouté le plus fin ohmw* vatour.
! Peu à peu Horace avait daigné faire attention à k beauté et aux bonnes manières de Laure ; c'était le pelit noûi que M. Poisson doûBiyit à sa femm^.
a Si cela était né sur un trône , disaît-il souvent en la regardant, la terre entière serait prosternée devant une tdîe majesté.
— ^ Â quoi bon un trône? lui répondis-je ; la beauté est' par elle-même une royauté véritable. .■
— Ce qui la distingue pour moi des autres teneuses da| C5omptoir, reprenait-il, c'est cette dignité froide, si diffô-^ rente de leurs agaceries coquettes. En général, elle*! vous vendent leurs regards pour un verre d'eau sucrée;! (fest à vous ôter la soif pour toujours. Mais celle-ci est,; au milieu des hommages grossiers qui l'environnent, una perle fine dans le fumier; elie inspire vraiment une sorti de respect. Si j'étais sûr qu'elle ne fût pas bête, j'aurair presque envie d'en devenir amoureux. »
La vue de plusieurs jeunes gens qui , chaque jourî s'évertuaient à fixer l'attention de la belle limonadière, et qui eussent vraiment fait des folies pour elle, achevç de piquer l'amour-propre d'Horace ; mais il ne convenafl| pas à tant d'orgueil de suivre la même route que cei| naïfs admirateurs. Il ne voulait ras être confondu dana| ce cortège : il lui fallait, disait-il, emporter la place d'as^^; saut au nez des assiégeants. Il médita ses moyens, o^; jeta un soir une lettre passionnée sur le comptoir ; pu' il resta jusqu'au lendemain sans se montrer, pensant q cÈt air occupé, découragé ou dédaigneux, expliqué suite par lui selon la circonstance , ferait un bon effet par contraste avec l'obsession de ses rivaux.
J'avais consenti à m'intéresser à cette folie , persu /ntérieurement qu'elle servirait de leçon à la naissan fatuité d'Horace , et qu'il en serait pour ses frais d'él quence épistolaire. Le lendemain je fus occupé p^'is q de coutume, eî nms nous donnâmes rendez-vt;us le s ' au caft) Poisson. La darne n'était pas à son comptoir Arsène remplissait à lui eeul les fonctions de maiUe
HORACE
de valet , et i! était si affairé , qu'à toutes nos questions a ne répondit qu'un « je ne sais pas » jeXé en courant d'un aird'indiSférence. M. Poisson ne paraissant pas defttntage, nous allions prendre le parti de nous retirer sans rien savoir, lorsque Laravinière, le président des bousingots, entra bruyamment au milieu de sa joyeuse phalange.
J'ai lu quelque part une définition assez étendue de Vétudiant^ qui n'est certainement pas faite sans talent , mais qui ne m'a point paru exacte. L'étudiant y est trop rabai^é, je dirai plus, trop dégradé; il y joue un rôle bas et grossier qui vraiment n'est pas le sien. L'étudiant a plus de travers et de ridicules que de vices; et quand d en a , ce sont des vices si peu enracinés, qu'il lui suffit d'avoir subi ses esamens et repassé le seuil du toit paternel, pour devenir calme, positif, rangé; trop positif la plupart du temps, car les vices de l'étudiant sont ceux de la société tout entière , d'une société où l'adolescence €St livrée à une éducation à la fois superficielle et pédantesque , qui développe en elle Toutrecuidance et la vanité; où la jeunesse est abandonnée, sans règle et lâÊP.ns frein , à tous les désordres qu'engendre le sceptijdsme , où l'âge viril rentre immédiatement après dans la sphère des égoïsmes rivaux et des luttes difficiles. / Mais si les étudiants étaient aussi pervertis qu'on nous jles montre , l'avenir de la France serait étrangement [:cmpron'}is. « ! îi faut bien vite excuser l'écrivain que je blâme , ea reconnaissant combien il est difficile, pour ne pas dire inpossible, de résumer en un seul type une classe ausM îombreuse que cells des étudiants. Eh quoi î -c'est la eunesse lettrée en masse que vous voulez nous faire connaître dans une simple effigie? Mais que de nuanças afijiieâ dans cette population d'enfants à demi hommes
HORACE
Paris voit sans cesse se renouveler, comme des afimentâ hétérogènes, dans le vaste estomac du quartier latin? Il y a autant de classes d'étudiants qu'il y a de classes rivales et diverses dans la bourgeoisie. Haïssez la bourgeoisie encroûtée qui , maîtresse de toutes les forces de l'Etat, en fait un misérable trafic; mais ne condamnez pas la jeune bourgeoisie qui sent de géuéreusL instincts se développer et grandir en elle. En plusieurs circonstances de notre histoire moderne, cette jeunesse s'est montrée brave et franohemeut républicaine. En 1830, elle s'est encore interposée entre le peuple et les ministres déchus de la restauration, menacés jusque dans l'enceinte où se prononçait leur jugement; ç'a été son dernier jour de gloire.
Depuis , on Fa tellement surveilUée, maltraitée et découragée, qu'elle n'a pu se montrer ouvertement. Néanmoins, si l'amour de la justice, le sentiment de l'égalité et l'enthousiasme pour les grands principes et les grands dévouements de la révolution française ont encore un foyer de vie autre que le foyer populaire , c'e^t dans l'âme de cette jeune bourgeoisie qu'il faut aller le chercher. C'est un feu qui la saisit et la consume rapide-, ment, j'en conviens. Quelques années de cette nobloi exaltation que semble lui communiquer le pavé brûlante de Paris^ et puis l'ennui de la province, ou le despotisme, de la faïinile , ou l'influence des séductions sociales, ont bientôt effacé jusqu'à la dernière trace du géné-j reux élan.
Alors on rentre en soi-même, c'est-à-dire en mi seul, on traite de folies de jeunesse les théories courageusefij qu'on a airtiées et professées; on rougit d'avoir ét^ fou« riériste, ou saint-simonien, ou révolutionnaire d'une manière quelconque; on n'ose pas trop raconter queilea motions audacieuses on a élevées ou soutenues dans lei
HORACE
et
mÂités politiques, et puis on s'étonne d'avoir souhait l'égalité dans toutes ses conséquences, d'avoir aimé le peuple sans frayeur, d'avoir voté la loi de fraternité sans amendement. Et au bout de peu d'années, c'est-à-dire quand on est établi bien ou mal, qu'on soit juste-milieu, légitimiste ou républicain, qu'on soit de la nuance de» Débats , de la Gazette ou du National^ on inscrit sur sa porte, sur son diplôme ou sur sa patente, qu'on n'a, en aucun temps de sa vie, entendu porter atteinte à la sacro-sainte propriété.
Mais ceci est le procès à faire, je le répète, à la société bourgeoise qui nous opprime. Ne faisons pas celui de ia jeunesse, car elle a été ce que la jeunesse, prise en masse I et mise en contact avec elle-même, est et sera toujours, enthousiaste, romanesque et généreuse. Ce qu'il y a de meilleur dans le bourgeois, c'est donc encore l'étudiant; n'en doutez pas.
Je n'entreprendrai pas de contredire dans le détail les assertions de l'auteur, que j'incrimine sans aucune ai- I greur, je vous jure. Il est possible qu'il soit mieux informé j des mœurs des étudiants que je ne puis l'être relativejment à ce qu'elles sont aujourd'hui; mais je dois en conclure, ou que l'auteur s'est trompé, ou que les étudiants ont bien changé ; car j'ai vu des choses fort difféjrentes.
Ainsi de mon tamps, nous n'étions ps divisés en deux espèces, l'une, appelée les hambocheurs^ fortnomibreuse, qui passait son temps à la Chaumière, au cabai?et, au bal du Panthéon^ criant, fumant, vociférant dans lune atmosphère infecte et hideuse; l'autre fort restreinte, appelée les piocheurs^ qui s'enfermait pouf Uvre misérablement, et s'adonner à un travail matériel pnt le résultat était ie crétinisme. Non 1 il y avait bien ides oisifs et des paresseux, voire des mauvais sujets et
nORACR.
des idiots; mais il y avait aussi nn trèB-grand noinhro de jeunes gens actifs et intelligents, dont ies marara étaient chastes, les amours romanesques, et la vie empreinte d'une sorte d'élégance et de poésie, au sein de la médiocrité et môme de la misère. Il vrai que ces jeunes gens avaient beaucoup d'amourpropre , qu'ils perdaient beaucoup de temps, qu'ils s'i3«| musaient à tout autre chose qu'à leurs études, qu'iUl dépensaient plus d'argent qu'un dévouement vertueux t' la famille ne l'eût permis; enfin, qu'ils faisaient de la; politique et du socialisme avec plus d'ardeur que de rai«| son, et de la philosophie avec plus de sensibilité que dé science et de profondeur. Mais s'ils avaient, comme l'ai déjà confessé, des travers et des ridicules, il s'en fâll lait de beaucoup qu'ils fussent vicieux, et que leurs jouri : sf écoulassent dans l'abrutissement, leurs nuits dans l'on gie. En un mot, j'ai \u beaucoup plus d'étudiants dam le genre d'Horace, que je n'en ai vu dans celui d( VÉtiidîant esquissé par l'écrivain que j'ose ici conti^ dire. • Celui dont j'ai maintenant à vcus faire le portra Jean Laravinière, était un grand garçon de vingt-ciï i ans, leste comme un chamois et fort comme un taurea] i Ses parents ayant eu la coupable distraction de ne pj : le faire vacciner, il était largement sillonné de la peti" vérole, ce qui était, pour son bonheur, un intarissabi sujet de plaisanteries comiques de sa part. Quoiqi laide, sa figure était agréable, sa personne pleine d'oï ginalif é comme son esprit. 11 était aussi généreux qu^ était brave, et ce n'était pas peu dire. Ses instincts i 6'o/n^c//.icj^6', comme nous disions en phrënologie, ' poussaient impétueusement dans toutes les bagarres,' il y entraînait toujours une cohorte d*amis intrépide qu'il fanatisait par son sang-froid héroïque et sa gai0
HORAGEk
belliqueuse. Il s'était battu très-sérieusement en juillet; plus tard, hélas! il se battit trop bien ailieur*.
C'était un tapageur, un bamhocheur^ si vous voulez ; mais quoi loyal caractère, et quel dévouement magnanime ! Il avait toute Texcentricité de son rôle, toute Tîn^ eonséquence de son impétuosité, toute la crân^^rie de sa. position. Vous eussiez pu rire de lui ; mais vous eussiez été forcé de Taimer, Il était si bon, si naïf dans ses con- Tietions, si dévoué à ses amis! Il était censé carabin, mais il n'était réellement et ne voulait jameis être autre chose qu'étudiant émeutier, bousiiigot^ comme on disait 4ans ce temps-là. Et comme c'est un mot historique qui sfen va se perdre, si l'on n'y prend garde, je vais tâcher de l'expliquer.
Il y avait une classe d'étudiants, que nous autres ( éîu.» |diants un peu aristocratiques, je l'avoue) nous appelions, sans dédain toutefois, étudiants d'estaminet, jEUe se composait invariablement de la plupart des étudiants de première année, enfants fraîohement arriv(^ ie province , à qui Paris faisait tourner la tête , et qui ^proyaient tout d'un coup se faire hommes en fumant à se
pndre malades, et en battant le pavé du matin au soir, la casquette sur l'oreille ; car l'étudiant de première aniiée a rarement un chapeau. Dès la seconde année, l'éjudiant en général devient plus grave et plus naturel. Il jîsttout à fait retiré de ce genre de vie, à la troisième. S'est alors qu'il va au parterre des Italiens, et qu'il com- Inence à s'habiller comme tout le monde. Mais un cerain nombre déjeunes gens reste attaché à ces habitudes e flânerie, de billard , d'interminables fumeries à Tesaminet, ou de promenade par bandes bruyantes au jar- |in du Luxembourg. En un mot, ceux-là font, de la ré- Iréation que les autres se permettent sobrement, le fond \ l'habitude de la vie. Il est tout naturel que leurs ma*
HORACE
nières, leurs idées, et jusqu'à leurs traits, au lieu do s» former, restent dans une sorte d'enfance vagabonde el débraillée, dans laquelle il faut se garder de les encoip» rager, quoiqu'elle ait certainement ses douceurs et même sa poésie. Ceux-là se trouvent toujours naturelle* ment tout portés aux émeutes. Les plus jeunes y voni pour voir, d'autres y vont pour agir ; et , dans ce tempM là, presque toujours tous s'y jetaient un instant et s'em retiraient vite^ après avoir donné et reçu quelques bont coups. Cela ne changeait pas la face des affaires, et la s^ule modification que ces tentatives aient apportée,c'est un redoublement de frayeur chez les boutiquiers! et de cruauté brutale chez les agents de police. Mais au cun de ceux qui ont si légèrement troublé l'ordre publia dans ce temps-là ne doit rougir, à l'heure qu'il est, d'à* voir eu quelques jours de chaleureuse jeunesse. Quand la jeunesse ne peut manifester ce qu'elle a de grand el de courageux dans le cœur que par des attentats à la so*ciété, il faut que la société soit bien mauvaise !
On les appelait alors les bousingots, à cause du chapeau marin de cuir verni qu'ils avaient adopté pour signe de ralliement. Ils portèrent ensuite une coiffuni écarlate en forme de bonnet militaire, avec un velouni noir autour. Désignés encore à la police, et attaqués dan! I ' la rue par les mouchards, ils adoptèrent le chapeau gris;| ' mais ils n'en furent pas moins traqués et maltraités. Oïl a beaucoup déclamé contre leur conduite; mais /e ni |^ sache pas que le gouvernement ait pu justifier celle de ' ses agents, véritables assassins qui en ont assommé un bon nombre sbns que le boutiquier en ait montré h\ moindre indignation ou la moindre pitié. ,
le nom de bousîngots leur resta. Lorsque le jPilï'' garo, qui avait fait une opposition railleuse et mordanti r sous la direction loyale .de M. Dolatouche, passa «i
HORACE
d'autres mains^ et peu à peu changea de couleur, le nom de bousingot devint un outrage ; car il n'y eut sorte de moqueries amères et injustes dont on ne s'efforçât de îe couvrir. Mais les vrais bousingots ne s'en émurent point, et notre ami Laravinière conserva joyeusement m)n surnom de président des bousingots^ qu'il porta jusqu'à sa mort, sans craindre ni mériter le ridicule ou le mépris.
Il était si recherché et si adoré de ses compagnons, qu'on ne le voyait jamais marcher seul. Au milieu du groupe ambulant qui chantait ou criait toujours autour de lui, il s'élevait comme un pin robuste et fier au sein du taillis, ou comme la Calypso de Fénelon au milieu du menu fretin de ses nymphes, ou enfin comme le jeune Saiil parmi les bergers d'Israël. (Il aimait mieux cette qomparaison.) On le reconnaissait de loin à son chapeau gris pointu à larges bords, à sa barbe de chèvre, à ses longs cheveux plats, à son énorme cravate rouge sur laquelle tranchaient les énormes revers blancs de son gilel à la Marat. Il portait généralement un habit bleu à Iongu<es basques et à boutons de métal, un pantalon à larges carreaux gris et noirs, et un lourd bâton de cormier qu'il appelait son frère Jean, par souvenir du bâton de la croix dont le frère Jean des Entommeures fit, selon Babelais, un si horrificque carnage des hommes d'armes de Pichrocole. Ajoutez à cela un cigare gros comm.e une bûche, sortant d'une moustache rousse à moitié brûlée, une voix rauque qui s'était cassée, dans les premiers jours d'août 1830, à détonner la Marseillaise , et î aplomb bienveillant d'un homme qui a embrassé plug de cent Sors Laîayette, mais qui n'en parle plus en 183 1 qu'en disant : Mon pauvre ami; et vous aurez au grand complet Jean Laravinière, président des boufingots.
HORACE
— Vous dema'Adez madame Poisson? dit-il à Horace^ qui n'accueillait pas trop bien en général sa famiHarità. Elî bien! vous ne verrez plus madame Poisson. AbsenCe par congé, madame Poisson. Pas mal fait. M. Poisson ne la battra plus.
— Si elle avait voulu me prendre pour son défenseur, s'toia le petit Paulier, qui n'était guère plus gros qu'une mQ«cbe, elle n'aurait pas été battue deux fois. Mais enfin , puisque c'est le président qu'elle a honoré de sa pFli'érence...
— Excusez î cela n'est pas vrai, répondit le président ûm bousingots en élevant sa voix enrouée pour que tout le monde Pentendît. A moi , Arsène , un verre de rhum ! ■ j'ai k gorge en feu. J'ai besoin de me rafraîchir.
Arsène vint lui verser du rhum, et resta debout près de lui, le regardant attentivement avec une expression inâéfmissable.
« Eh bien , mon pauvre Arsène , reprit Laravmière saafii lever les yeux sur lui et tout en dégustant son petit verre : tu ne verras plus ta bourgeoise 1 Cela te fait plaisir peut-être? Elle ne t'aimait guère, ta bourgeoise?
— Je n'en sais rien, répondit Arsène de sa voix claire et iwpa&i ; mais où diable peut-elle être?
— Je te dis qu'elle est partie. Partie^ entends-tu bien? Cd^ veut dire qu'elle est où bon lui semble ; qu'elle ^ partout excepté ici.
— Mais ne craignez-vous pas d'affliger ou d'offenser beaucoup le mari en parlant si haut d'une pareille afr faire? dis-jo en jetant les yeux vers la porte du fond, où iicww apparaissait ordinairement M. Poiason vingfc foin, par hour^^ j
HORÀCB.
**-Le citoyea Poisson n'est pas céans, répondit le feousingot Louvet : nous venons de le rencontrer â Yqvètrée de la Préfecture de police, où il va sans doute demander des informations. Ah, dame! il cherche; il cherchera longtemps. Cherche, Poisson, cherche! Apporte!
— Pauvre bête! reprit un autre. Ça lui apprendra qu'on ne prend pas les mouches avec du vinaigre. Ai^ sène î à moi, du café !
1 —Elle a bien fait ! dit un troisième. Je ne l'aurais jai mais crue capable d'un pareil coup de tête, pourtant ! Elle avait l'air usé par le chagrin, cette pauvre femme l A moi, Arsène, de la bière ! »
Arsène servait lestement tout le monde, et il venait toujours se planter derrière Laravinière, comme s'il eût attendu quelque chose.
« Eh ! qu'as4u là à me regarder? lui dit Laravinière^ qui le voyait dans la glace.
— J'attends pour vous verser un second petit verre» répondit tranquillement Arsène.
-I — Joli garçon , va ! dit le président en lui tendant son ' verre. Ton cœur comprend le mien. Ah! si tu avais pu ' te poser ainsi en Hébé à la barricade de la rue Montor- " gueil, l'année passée, à pareille époque! J'avais une il
ibominable soif! Mais ce gamin-là ne songeait qu'à des- ^ pendre des gendarmes. Brave comme un lion , ce gamiof^
là l Ta chemise n'était pas aussi blanche qu'aujourd'hui
heint Rouge de sang et noire de poudre. Mais où diable
Éi-tu passé depuis?
— Dis-nous donc plutôt oh madame Poisson a passé h ^ iuit, puisque tu le sais? reprit Paulier.
i — Vous le savez? s'écria Horace le visage en feu. —Tiens! ça vous intéresse, vous? répondit Laravijiière* Ça vous intéresse diablement, à ce qu'il parait!
$8 HORACE. I
Eh bien ! vous ne le saurez pas^^oit dit sans vcme fâcher ; car j'ai donné ma parole, et vous compr^enez.
— Je comprends, dit Horace avec amertume, que vous voulez nous donner à entendre que c'est chez vous que s'est retirée madame Poisson.
— Chez moil je le voudrais : ça supposerait que j'ai un chez moi. Mais pas de mauvaises plaisanteries, s'il vous plaît. Madame Poisson est une femme fort honnôte, et je suis sûr qu'elle n'ira jamais ni chez vous ni chez moi.
— Raconte-leur donc comment tu Tas aidée à se sauver? dit Louvet en voyant avec quel intérêt nous cherchions à deviner le sens de ses réticences.
— Voilà 1 écoutez! répondit le président. Je peJux bien îe dire : cela ne fait aucun tort à la dame. Ah ! tu écoutes, toi? ajouta-t-il en voyant Arsène toujours derrièri lui. Tu voudrais^^faire le capon, et redire cela à ton bourgeois.
— Je »e sais pas seulement de quoi vous parlez , répondit Arsène en s*asseyant sur une table vide et en ouvrant un journal. Je suis là pour vous servir : si je suii de trop, je m'en vas.
— Non, non! reste, enfant dejuillet! ditLaraviniôre, Ce que j'ai à dire ne compromet personne. »
C'était l'heure du dîner des habitants du quartier. F n'y avait dans le café que Laravinière, ses amis et nous* Il commença son récit en ces termes : '
«Hier soir... je pourrais aussi bien dire ce matîi (car il était minuit passé, près d'une heure), je revenais tout seul à mon gîte, c'était par le plus long. Je na vouîi dirai ni d'où je venais, ni en quel endroit je fis cetto rencontre; j'ai posé mes réserves à cet égard. Je voyais marcher devant moi une vraie taille do guôpe, et côill avait un air si comme il faut, cela avait la marche lÉ
HORACE
peu agaçante, que nous connaissons, que j*ai hésité par trois fois,.. Enfin, persuadé que ce ne pouvait être autre chose qu'un phalène^ je m'avance sur la même Hgne ; mais je ne sais quoi de mystérieux et d'indéfinissable (style choisi, mes enfants!) m'aurait empêché d'être grossier, quand même la galanterie française ne serait pas dans les mœurs de votre président. — Femme charmante, lui dis-je, pourrait-on vous offrir le bras? — • Elle ne répond rien et ne tourne pas la tête. Cela m'étonne. Ah bah! elle est peut-être sourde, cela s'est vu. J'insiste. On me fait doubler le pas. — N'ayez donc pas peur ! — Ah! — Un petit cri , et puis on s'appuie sur parapet.
— Parapet? c'était le sur quai, dit Louvet.
— J'ai dit parapet comme j'aurais dit borne, fenêtre, muraille quelconque. N'importe ! je la voyais trembler comme une femme qui va s'évanouir. Je m'arrête, interdit. Se moque-t-on de moiji — Mais , Mademoiselle , n'ayez donc pas peur. — Ah ! mon Dieu ! c'est vous, monsieur Laravinière?— -Ah! mon Dieu! c'est vous, m«dame Poisson? (En voilà, un coup de théâtre!) — Je suis bien aise de vous rencontrer, dit-elle d'un ton résolu. Vous êtes un honnête homme , vous allez me conduire. Je remets mon sort entre vos mains, je me fie à vous. J@ demande le secret. — Me voilà. Madame, prêt à passer l'eau et le feu pour vous et avec vous. Elle prend mon bras. — Je pourrais vous prier de ne pas me suivre, et je suis sure que vous n'insisteriez pas; mais j'aimo mieux me confier à vous. Mon honneur sera en bonnes mains; vous ne le trahirez pas. »
«3'étends la main , elle y met la sienne. Voilà la tête qui me tourne un peu, mais c'est égal. J'offre mon bras comme un marquis, et, sans me permettre une seule question, je raccompa2;ne...
nORACK.
— Où , demanda Horace impatient.
—«Où bon lui semble, répondit Laravinière. Chemin faisant: — Je quitte M. Poisson pour toujours, me rèpondit-elle ; mais je ne le quitte pas pour me mal coïi»duire. Je j'ai pas d'amant, Monsieur; je vous jure devant Dieu , qui veille sur moi , puisqu'il vous a envoyé vers moi en ce moment, que je n'en ai pas et n'en vettx pas avoir. Je me soustrais à de mauvais traitements, et voilà tout. J'ai un asile, chez une amie, chez une femme honnête et bonne ; je vais vivre de mon travail. He venez pas me voir ; il faut que je me tienne dans une grande réserve après une pareille fuite ; mais gardez-moi îin souvenir amical, et croyez que je n'oubUerai jamais., Nouvelle poignée de main; adieu solennel, éternel peut» être, et puis, bonsoir, plus personne. Je sais oii elle est, > mais je ne sais chez qui, ni avec qui. Je ne chercherai^ pas à le savoir, et je ne mettrai personne sur la voie de j îe découvrir. C'est égal, je n'en ai pas dormi de la nuil| | et me voilà amoureux comme une bête! A quoi cela mef servira-t-il ?
— Et vous croyez , dit Horace ému , qu'elle n'a pati d'amant, qu'elle est chez une femme, qu'elle... |
— Ah ! je ne crois rien , je ne sais rien , et peu m'im-l porte! Elle s'est emparée de moi. Me voilà forcé de teniq ce que j'ai promis, puisqu'on m'a subjugué. Ces diable de femmes! Arsène, du rhum ! l'orateur est fatigué. »
Je regardai Arsène : son visage ne trahissait pas lal moindre émotion. Je cessai de croire à son amour poui^ ' madame Poisson; mais, en voyant l'agitation d'Horace^ jo commençai à penser que le sien prenait un caractère ' sérieux. Nous nous séparâmes à la rue Gît-le-Cœur. Je rentrai accablé do fatigue. J'avais passé la nuit précé* dente auprès d'un ami malade, et je n'étais pas revenu ' elMz moi do la journée.
HORACE
Quoique j'eusse vu briller de la lumière derrière mes fenêtres, je fus tenté de croire qu'il n'y avait personne câiez moi, à la lenteur qu'Eugénie mit à me recevoir. Ce ne fut qu'au troisième coup de sonnette qu'elle se décida à ouvrir la porte , après m'avoir bien regardé et interrogé par le guichet.
« Vous avez donc bien peur? lui dis-je en entrant.
— Très-peur, me répondit-elle; j'ai mes raisons p^r cela. Mais puisque vous voilà, je suis tranquille. »
Ce début m'inquiéta beaucoup. « Qu'est-il donc arrivé? m'écriai-jo.
— Rien que de fort agréable, répondit-elle en soairlant , et j'espère que vous ne me désavouerez pas ; j'ai , en votre absence, disposé de votre chambre.
— ^De ma chambre ! grand Dieu ! et moi qui ne me suis pas couché la nuit dernière! Mais pourquoi donc? et que veut dire cet air de mystère?
—-Chut! ne faites pas de bruit! dit Eugénie en mettant sa main sur ma bouche. Votre chambre est habitée par quelqu'un qui a plus besoin de sommeil et de repos que vous.
— Voilà une étrange invasion ! Tout ce que vous faites €^t bien, mon Eugénie, mais enfin...
— Mais enfin , mon ami , vous allez vous retirer dd SQite, et demander à votre ami Horace ou à quelque autre (vous n'en manquerez pas) de vous céder la n>oitié de sa chambre pour une nuit.
— Mais vous me direz au moins pour qui je fais ce sa- «srifice?
— Pour une amie à mo-i, qui est venue me demaaéer un refuge dans une circonstance désespérée.
. — Âhl mon Dieii4 m'écriai-je, un accouchement daîis Wa cfiambfe ! Au diable le butor à qui je doii cet
-2 HORAGB.
— ^ou , non ! rien de pareil î dit Eugénie rougi*» sant. Mais parlez donc plus bas, il n'y a point là d'af- %iire d'amour proprement dite; c'e?t un roman tout à fait pur et platonique. Mais, allez-vous-en.
— Ah çà, c'est donc une princesse enlevée pour qts^ vous prenez tant de précautions respectueuses?
— Non ; mais c'est une femme comme moi , et elle a bien droit à quelque respect de votre part. .
— Et vous ne me direz pas même son nom?
— A quoi bon ce soir? Nous verrons demain c© qu*oi l»eut vous confier.
— Et c'est une femme dis-je avec un grand em«^ barras. '
— Vous en doutez?» répondit Eugénie en éclatant d# rire.
Elle me poussa vers la porte , et j'obéis machinale-» ment. Elle me rendit ma lumière, et me reconduisit jus« qu'au palier d'un air affectueux et enjoué, puis elle rentra, et je l'entendis fermer la porte à double tour, ainsi qu'une barre que j'y avais fait poser pour plus de sécaj rité quand je laissais Eugénie seule, le soir, dans mansarde.
Quand je fus au bas de l'escalier, je fus pris dnn ver* tige. Je ne suis point jaloux de ma nature, et d'ailleurs^ jamais ma douce et sincère compagne ne m'avait donn| le moindre sujet de méfiance. J'avais pour elle pins quô| de l'amour, j'avais une estime sans bornes pour sort caractère, une foi absolue en sa parole. Malgré tout cela,! je fus saisi d'une sorte de délire, et ne pus jamais me résoudre à descendre le dernier étai;o. Je remontai vingt ibis jusqu'à ma porte ; je redescendis autant do foi^ l'eS" «alier. Le plus profond silence régnait dans ma mansardt H dans toute la maison. Plus je combattais ma folie, plu* elle ^'emparait de mon cerveau. Une sueur fioide coulait
èe moQ front. Je pensai plusieurs fois à enfoncer la. porte : malgré la serrure et la barre de fer, je crois que j'en aurais eu la force dans ce moment-là; mais la crainte d'épouvanter et d'offenser Eugénie par cette violence et l'outrage d'un tel soupçon, m'empêchèrent de céder à la tentaiion. Si Horace m'eût vu ainsi, il m'aurait pris en pitié ou raillé amèrement. Après tout ce qu© je lui avais dit pour combattre les instincts de jalousie el 1 de despotisme qu'il laissait percer dans ses théories de l'amour, j'étais d'un ridicule achevé.
Je ne pus néanmoins prendre sur moi de sortir de la maison. Je songeai bien à passer la nuit à me promener ur le quai; mais la maison avait une porte de derrière ' Sur la rue Git-le-Cœur, et pendant que j'en ferais ie jtour, on pouvait sortir d'un côté ou de l'autre. Une fois que j'aurais franchi la porte principale, soit que le por- Itier fût prévenu, soit qu'il allât se coucher, j'étais sûr ' |de ne pas pouvoir rentrer passé minuit. Les portiers sont [, jfort inhumains envers les étudiants, et le mien était des Iplus intraitables. Au diable l'hôtesse inconnue et sa ré» * butaiion compromise 1 pensai-je; et ne pouvant renoncer '\ garder mon trésor à vue, ne pouvant plus résister à la latigue, je me couchai sur la natte de paille dans l'em- ' }rasure de ma porte, et je finis par m'y endormir. Heureusement nous demeurions m dernier étage de ia laison, et la seule chambre qui donnât sur notre palier était pas louée. Je ne courais pas risque d'être surris dans cette ridicule situation par des voisins médibts.
'îfi ne dormis ni longtemps ni paisiblement , comme on ut croire. Lt froid du matin m'éveilla de bonne heur^;. is brisé, je fumai pour me ranimer, et quand , vers heures, j'entendis ouvrir la porte de la maison, Js lûnai à la mienne, il me fallut encore attendre et en-
n HORACE.
core subir l'examen du guichet. Enfin il me fut permis
de rentrer.
« Ah ! mon Dieu ! dit Eugénie en frottant ses yeux appesantis par un sommeil meilleur que le mien. Vous me paraissez changé ! Pauvre Théophile ! vous avez donc éèé bien mal couché chez votre ami Horace ?
On ne peut pas plus mal, répondis-je, un lit très* dur. Et votre hôte, est-il enfin parti ?
— aion hôte ! » dit-elle avec un étonnement si candide que je me sentis pénétré de honte.
Quand on est coupable, on a rarement l'esprit de se repentir à temps. Je sentis le dépit me gagner, et n'ayant rien à dire qui eût le sens commun, je posai ma canne un peu brusquement sur la table, et je jetai mon chapeau avec humeur sur une chaise : il roula par terre, je lui donnai un grand coup de pied ; j'avais besoin de briser quelque chose. '
Eugénie , qui ne m'avait jamais vu ainsi , resta stupéfaite : elle ramassa mon chapeau en silence, mo regarda fixement , et devina enfin ma souffrance, en voyajal l'altération profonde de mes traits. Elle étouffa un soifc-| pir, retint une larme, et entra doucement dans mal chambre à coucher, dont elle referma la porte sur ellô| avec soin. C/était là qu'était le personnage mystérieux. Je n'osais plus, je ne voulais pl^is douter, et, malgré moi , je doutais encore. Les pensées injustes, quand nous lour laissons prendre le dessus, s'emparent tellement de nous, qu'elles dominent encore notre imagination alors que la raison et la conscience protestent contre elles- j J'étais au supplice ; je marchais avec agitation dans mon | cabinet, m'arrêtant à chaque tour devant cette porte fa- j tîrto, avec un sentiment voisin de la rage. Les minutes m* semblaient des siècles.
Enfin la porte se rouvrit,, et uae femme yètue à H
HORACE. 75
Mtêj Î6S cheveux encore dans le désordre du sommeil et le corps enveloppé d*un grand châle, s'avança vers moi, pâle et tremblaa&e. Je reculai de surprise, c'était madame Poisson.
Elle s'inclina devant moi , presque jusqu'à mettre un genou en terre ; et dans cette attitude douloureuse, avec sa pâleur, ses cheveux épars, et ses beaux bras nus sortant de son châle écarlate, elle eût désarmé un tigre; mais j'étais si heureux de voir Eugénie justifiée, que j'eusse accueilli mon affreuse portière avec autant de courtoisie que la belle Laure. Je la relevai , je la fis asseoir, je lui demandai pardon d'être rentré si matin, n'osant pas encore demander pardon , ni même jeter un r^ard à ma pauvre maîtresse,
« Je suis bien malheureuse et bien coupable envsrs vous, me dit Laure encore tout émue. J'ai failli amener un chagrin dans votre intérieur. C'est ma faute, j'aurais dû vous prévenir, j'aurais dû refuser la généreuse hospitalité d'Eugénie. Ah 1 Monsieur, ne faites de reproche qu'à moi : Eugénie est un ange. Elle vous aime comme vous le méritez, comme je voudrais avoir été aimée, ne fût-ce qu\in jour dans ma vie. Elle vous dira tout, Monsieur ; elle vous racontera mes malheurs et ma faute, ma faute, qui n*^est pas celle que vous croyez, mais qui est plus grave mille fois , et dont je ferai pénitence toute ma vie. »
Les larmes ki coupèrent la parole. Je pris ses deux ïnaîns avec attendrissement. Je ne sais ce que je lui dis pour la rassurer et la consoler; mais elle y parut sensible, et , m'entraînant vers Eugénie, elle hâta avec une gàee toaie fémiatoe rexplogion de mon remords et I©
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pardon de ma chère compagne. Je le reçus à. genoux. Pour toute réponse, celle-ci attira Laure dans mes bras, et me dit : « Soyez son frère, et promettez-moi de la protéger et de rassister comme si elle était ma sœur et la vôtre. Voyez que je ne suis pas jalouse, moi! Et pourtant combien elle est plus belle, plus instruite, et plus faite que moi pour vous tourner la tête ! »
Le déjeuner, modeste ccmme à l'ordinaire, mais plein de cordialité et même d'un enjouement attendri , fut suivi des arrangements que prit Eugénie pour installer Laure dans l'appartement qui donnait sur notre palier, et que le portier n'avait pu mettre encore à sa disposition , quoique à mon insu il fût retenu à cet effet depuis plusieurs joars. Tandis que notre nouvelle voisin© s'établissait avec une certaine lenteur mélancolique dans ce mystérieux asile, sous le nom de mademoiselle Moriat (c'était le nom de famille d'Eugénie, qui la faisait passer pour sa sœur), ma compagne revint me donner les éclaircissements dont j'avais besoin pour la secourir.
« Vous avez de l'amitié pour le Masaccio? me ditelle pour commencer ; vous vous intéressez à son sort? et vous aimerez d'autant mieux Laure, qu'elle est plus chère à Paul Arsène?
— Quoi 1 Eugénie, m'écriai-je, vous sauriez les secrets du Masaccio? Ces secrets, impénétrables pour moi, il vous les aurait confiés? »
Eugénie rougit et sourit. Elle savait tout depuis longtemps. Tandis que le Masaccio disait son portrait, elle avait su lui inspirer une confiance extraordinaire. Lui , si réservé, et même si mystérieux , il avait été domin^é par la bonté sérieuse et la discrète obligeance d'Eugénie. Et puis l'homme du peuple, méfiant et Oer avec moi, avait ouv<!ii fraternolloment son cœur à la fiUo du peuplo: c'était léî^itimo.
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Eugénie avait promis le secret ; elle Tavait religieusemenc gardé. Elle me fit subir un interrogatoire très-judîcîeux et très-fin , et quand elle se fut assurée que ma curiosité n'était fondée que sur un intérêt sincère et dévoué pour son protégé, elle m'apprit beaucoup de choses; à savoir : primo , que madame Poisson n'était pas madame Poisson , mais bien une jeune ouvrière née dan.s la même ville de province et dans la même rue que le ^etit Masaccio. Celui-ci avait eu pour elle, presque dès f enfance, une passion romanesque et tout à fait malheureuse ; car la belle Marthe, encore enfant elle-même, s'était laissé séduire et enlever par M. Poisson, alors commis voyageur, qui était venu avec elle dresser la tente de son café à la grille du Luxembourg , comptant sans doute sur la beauté d'une telle enseigne pour achalander son établissement. Cette secrète pensée n'empêchait pas M. Poisson d'être fort jaloux, et, à la moindre apparence, il s'emportait contre Marthe, et la rendait fort malheureuse. On assurait même dans le quartier qu'il l'avait souvent frappée.
En second lieu , Eugénie m'apprit que Paul Arsène, ayant un soir, contrairement à ses habitudes de sobriété, cédé à la tentation de boire un verre de bière, était entré, il y avait environ trois mois, au café Poisson , que là , ayant reconnu dans cette belle dame vêtue de blanc et coiffée de ses beaux cheveux noirs, en châtelaine du moyen âge, la pauvre Marthe, ses premières, ses uniques amours, il avait failli se trouver mal. Marthe lui avait fait signe de ne pas lui parler, parce que le surveillant farouche était là ; mais elle avait trouvé moyen, en lui rendant la monnaie de sa pièce de cinq francs, de lui glisser HP billet ainsi conçu :
« Mon pauvre Arsène, si tu ne méprises pas trop ta payse, viens causer avec elle demain. C'est le jour de
HORACE
garde de M. Poisson. J'ai besoin de parler de mou paya et de mon bonheur passé. »
« Certes, continua Eugénie, Arsène fut exact au rendez-vous. Il en sortit plus amoureux que jamais. Il avait trouvé iMarthe embellie par sa pâleur, et ennoblie par son chagrin. Et puis, comme elle avait lu beaucoup de romans à son comptoir, et même quelquefois des livres plus sérieux , elle avait acquis un beau langage et toutes sortes d'idées qu'elle n'avait pas auparavant. D'ailleurs, efle lui confiait ses malheurs, son repentir, son désir de quitter la position honteuse et misérable que son séducteur lui avait faite, et Arsène se figurait que lee devoirs de la charité chrétienne et de l'amitié fraternelle l'enchaînaient seuls désormais à sa compatriote. Il ne cessa de rôder autour d'elle, sans toutefois éveiller les soupçons du jaloux , et il parvint à causer avec Marthe toutes les fois que M. Poisson s'absentait. Marthe était bien décidée à quitter son tyran ; mais ce n'était pas, disaitelle, pour changer de honte qu'elle voulait s'affranchir. Elle chargeait Arsène de lui trouver une condition où elle pût vivre honnêtement de son travail , soit comme femme de charge chez de riches particuliers, soit comme demoiselle de comptoir dans un magasin de nouveautés, etc.; mais toutes les conditions que Paul envisageait pour elle lui semblaient indignes de celle qu'il aimait. Il voulait lui trouver une position à la fois honorable, aisée et libre : ce n'était pas facile. C'est alors qu'il a conçu et exécuté le projet de quitter les arts et de reprendre une industrie quelconque, fût-ce la domesticité. Il s'est dit qub sa tante allait bientôt mourir, qu'il ferait venir ses sœurs à Paris, qu'il les établirait comme ouvrières en chambre avec Marthe, et qu'il les soutiendrait toutes Iqb trois tant qu'elles ne seraient pas mises dans un bon train d'affaires, sauf à ne jamais reprendre la peinture, si ses
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avances et leur travaii ne suffisaient pas pour les faire vîwe dans Taisance. C'est ainsi que Paul a sacrifié la passion de l'art à celle du dévouement, et son avenir à son amour.
«Ne trouvant pas d'emploi plus lucratif pour le moment que celui de garçon de c^fé, il s'est fait garçon de café, et il a justement choisi le café de M. Poisson , où il a pu concerter Penlèvement de Marthe, et où il compte rester encore quelque temps pour détourner les soupçons. Car la tante Henriette est morte, les sœurs d'Arsène sont en route, et je m'étais chargée de veiller à leur établissement dans une maison honnête : celle-ci est propre et bien habitée. L'appartement à côté du nôtre se compose de deux petites pièces; il coûte cent francs de loyer. Ces demoiselles y seront fort bien. Nous leur prêterons le iinge et les meubles dont elles auront besoin en attendant qu'elles aient pu se les procurer, et cela ne tardera pas ; car Paul , depuis deux mois qu'il gagne de l'argent , a déjà su acheter une espèce de mobilier assez gentil qui était là-haut dans votre grenier et à votre insu. Enfin , avant-hier soir, tandis que vous étiez auprès de votre malade, Laure, ou, pour mieux dire, Marthe, puisque c'est son véritable nom, a pris son grand courage, et au coup de minuit, pendant que M, Poisson était de garde, elle est partie avec Arsène, qui devait l'amener ici , et retourner bien vite à la maison avant que son patron fut rentré ; mais à peine avaient-ils fait trente pas, qu'ils ont cru voir de la lumière à l'entre-sol de M. Poisson , et ils ont délibéré s'ils ne rentreraient pas iïen vite. Alors Marthe, prenant son parti avec désespoir, a forcé Arsène à rentrer et s'est mise à descendre à toutes jambes la rue de Tournon , comptant sur la légèreté de sa course et sur la protection du ciel pour échapper seule aux dangers de la nuit. Elle a été suivie
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pnr lïn homme sur les quais; mais il s*est trouvé par bonheur que cet homme était votre camarade Laraviîîière , qui hii a promis le secret et qui Ta amenée jusqu'ici. Arsène est venu nous voir en courant ce matin. Le pauvre garçon (5lait censé faire une commission à l'autre bout de Paris. Il était si baigné de sueur, si haletant , si ému , que nous avons cru qu'il s'évanouirait en haut de l'escalier. Enfin , en cinq minutes de conversation , il nous a appris que leur frayeur au moment de la fuite n'était qu'une fausse alerte, que M. Poisson n'était rentré qu'au jour, et qu'au milieu de son trouble et de sa fureur, il n'avait pas le moindre soupçon de la complicité d'Arsène.
— Et maintenant, dis-je à Eugénie, qu'ont-ils à craindre de M. Poisson? Aucune poursuite légale, puisqu'il n'est pas marié avec Marthe?
— -Non , mais quelque violence dans le premier feu de la colère. Comme c'est un homme grossier, livré à toutes ses passions, fncapable d'un véritable attachement , il se sera bientôt consolé avec une nouvelle maîtresse. Marthe, qui le connaît bien, dit que si Ton peut tenir sa demeure secrète pendant un mois tout au plus, il n'y aura plus rien à craindre ensuite.
— Si je comprends bien le rôle que vous m'avez réservé danPî tout ceci , repris-je, c'est : prbno , de vous laisser disposer de tout ce qui est à nous pour assister nos infortunées voisines; secundo^ d'avoir toujours derrière la porte une grosse canne au service des épaules de M. Poisson , en cas d'attaque. Eh bie .) , voici , primOj m. terme de ma rente que j'ai touchf hier, et dont tu Feras, comme de coutume, l'emploi que tu jugeras convenable; secundo^ voilà un assez bon rotin que je vais placer en sentinelle. »
Cela fait , j'allai me jeter sur mon lit, où je tombai , à
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ïn lettre, envioipmi avant d'avoir pu achever de me déshabiller.
Je fus réveillé aa bout de deux heures par Horace : — Que diable se })as5e-t-il chez toi? me dit-il. Avant d'ouvrir, on parlemente au guichet, on chuchote derrière la porte, on cache quelqu'un dans la cuisine, ou dans le bûcher, ou dans l'armoire , je ne sais où ; et , quand je passe, on me rit au nez. Qui est-ce qu'on mystifie? Est-ce toi ou moi ?
A mon tour, je me mis à rire. Je fis ma toilette, et j'allai prendre ma place au conseil délibératif que Marthe et Eugénie tenaient ensemble dans la cuisine. Je fus d'avis qu'il fallait se fier à Horace, ainsi qu'au petit nombre d'amis que j'avais l'habitude de recevoir. En remettant le secret de Marthe à leur honneur et à leur prudence, on avait beaucoup plus de chances de sécurité qu'en essa^^ant de le leur cacher. Il était impossible qu'ils lie le découvrissent pas, quand même Marthe s'astrein.drait à ne jamais passer de sa chambre dans la nôtre, et quand même je consignerais tous mes amis chez le portier. La consigne serait toujours violée; et il ne fallait qu'une porte entr'ouverte, une minute durant , pour que quelqu'un de nos jeunes gens entrevît et reconnût la belle Laure. Je commençai donc le chapitre des confidences solennelles par Horace, tout en lui cachant, ainsi que j^ le fis, à l'égard des autres, l'intérêt qu'Arsène portait à Laure, la part qu'il avait prise à son évasion , et jusqu'à 1-eur ancienne connaissance. Laure, désormais redevenue Marthe, fut , pour Horace et pour tous nos amis, une amie d'enfance d'Eugénie, qui se garda bien de dire qu'elle ne la connaissait que depuis deux jours. Elle seule fut censée lui avoir offert une retraite et la couvrir de sa protection. Son chaperonnage était assez respectable ; tous mes amis profassaient à bon droit pour Eu*
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génie une haute estime, et je ne me vantai jamais, comme on peut le croire , de mon ridicule accès de jalou&ift.
Cependant Eugénie ne me le pardorma pas aussi aisément que je m'en étais flatté. Je puis même dire qu'elle no me Ta jamais i[)ardonné. Quoiqu'elle fît , j'en suis convaincu , tous ses efforts pour l'oublier, elle y a toujours pensé avec amertume. Combien de fois ne me l'a-t-elle pas fait sentir, en niant énergiquement que l'amour d'un homme fût à la hauteur de celui d'une femme! — Le meille-ur, le plus dévoué, le plus fidèle de tous, sera tou« jours prêt , disait-elle, à se méfier de celle qui s'est donnée à lui. Il l'outragera, sinon par des actes, du moins par la pensée. L'homme a pris sur nous dans la société un droit tout matériel; aussi toute notre fidélité, souvent tout notre amour, se résument pour lui dans un fait. Quant à nous, qui n'exerçons qu'une domination morale , nous nous en rapportons plus à des preuves morales qu'à des apparences. Dans nos jalousies, nous sommes capables de récuser le témoignag-e de nos yeux; et quand vou* faites un serment, nous nous en rapportons à votre pa-; rôle comme si elle était infaillible. Mais la nôtre est-elle, donc moins sacrée? Pourquoi avez-vous fait de votre honneur et du nôtre deux choses si différentes? Vous frémi-; riez de colère si un homme vous disait que vous mentez. Et pourtant vous vous nourrissez de méfiance, et vous' nous entourez de précautions qui prouvent que vous doutez de nous. A celui que des années de chasteté et de sincérité devraient rassurer à jamais, il suffît d'une pe*. tite circonstance inusitée , d'une parole obscure , d'un ; geste, d'une porte ouverte ou fermée, pour que toute ; confiance soit détruite en un instant.
Elle adressait tous ces beaux sermons à Horace, qm% avait l'habitude de se poser pour l'avenir en Othello, ^^i mais, en effet, c'était sur mon cxBur que retombaient cei
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€0î3ps acérés. « Où diable prend-elle tout ce qri'eile cMt? observait Horace. Mon cher, tu la laisses trop alke^ aié prêche de la salle Taitbout. »
ÎX.
La situation de Paul Arsène à l'égard de Marthe était des plus étranges. Soit qu'il n'eût jamais osé lui e^imer son amour, soit qu'elle n'eût pas voulu le compF«ïïdre, ils en étaient restés, comme au premier jour, dms les termes d'une amitié fraternelle. Marthe ignorais le dévouement de ce jeune homme ; elle ne savait pas à quelles espérances il avait dû renoncer pour s'alla di»er à son sort. Il ne lui avait pas caché qu'il eût étudié la peinture ; mais il ne lui avait pas dit de quelles adiiirables facultés la nature l'avait doué à cet égard ; et d'ailleurs il attribuait son renoncement à la nécessité de faire venir ses sœurs et de les soutenir. Marthe m possédait rien, et n'avait rien voulu emporter de cjfeez M. Poisson. Elle comptait travailler, et les avances quelle acceptait, elle ne les attribuait qu'à Eugénie. Elle n'eût pas fui, appuyée sur le bras d'Arsène, si elle eût cru lui devoir d'autres services que de simples démarche* stiprès d'Eugénie, et un asile auprès de ses soeurs, qu'elle comptait bien indemniser en payant sa part des dépensas. En se dévouant ainsi, Paul avait brûlé ses vaisseaux, et il s'était ôté le droit de lui jamais dire : « Voilà ce qm j'ai fait pour vous ; » car, dans l'apparence, il n'avait fai^, pour elle que ce qui est permis à la plus simple amitié.
Le pauvre enfant était si accablé d'ouvrage, et tenu de si près par son patron, qu'il ne put aller recevoi'f soeurs à la diligence. Marthe ne sortait pas, dans la cr^ie d'être rencontrée par quelqu'un qui pût meUre M. Pii€son sur ses traces. Nous nous chargeâmes f isug^i© et
nORACE.
moi , rraller oider au débarquement de Louison et de Stizanno, nos futures voisines. Louison, l'aînée, élait une beauté de village, un peu virago, ayant la voix haute , rhomeur cbatouillouse et l'habitude du couimandcment. Elle avait contracté cotte habitude chez sa vieille tante infirme, qui l'écoutait comme un oracle, et lui laissait la go'jverne de cinq ou six apprenties couturières, parmi îesquelles la jeune sœur Suzon n'était qu'une puissance secondaire, une sorte de ministre dirigeant les travaux, niais obéissant à la sœur aînée , sans appel. Aussi Louison avait-elle des airs de reine, et l'insatiable besoin de régner qui dévore les souverains.
Suzanne, sans être belle, était agréable et d'une organisation plus distinguée que celle de Louise. Il était facile de voir qu'elle était capable de comprendre tout ce que Louise ne comprendrait jamais. Mais Louise était, au-dessus et autour d'elle, comme une cloche de plomb, pour ^'^•Tipccber de se répandre au dehors et d'en recevoit c|ij=^lqi]e influence.
Elles accueillirent nos avances, l'une avec surprise et timidité, l'autre avec une raideur un peu brutale. Elles n'avaient aucune idée de la vie de Paris, et ne concevoîent pas qu'il pût y avoir pour Arsène un empêchement ioM^érieux de venir à leur rencontre. Elles remercièrent Eugénie d'un airpréoccupé, Louise répétant à tout propos : <( C'est toujours bien désagréable que Paul ne soit pas là l
Et Suzanne ajoutant, d'un ton de consternation :
■ — C'est-il drôle que Paul ne soit pas venu ! »
Il faut avouer que , venant pour la première fois de leur vie de faire un assez long voyage en diligence, se voyant aux prises avec les douaniers pour l'examen de îou-^s malles, ne sachant tout ce que signifiait ce bruit de voyageurs partants et arrivants, de chevaux qu'on attelait et dételait, d'employés, de facteurs et de commis-
HORACE
slonnaîres, il était assez naturel qu'elles perdissent la tête et ressentissent un peu de fatigue , d'humeur et d'effroi. Elles s'humanisèrent en voyant que je venais à leur secours, que je veillais à leurs paquets, et que je 'r réglais leurs comptes avec le bureau. A peine se virenti elles installées dans un fiacpa avec leurs effets, leurs in- J nombrables corbeilles et cartons (car elles avaient, suiy vant l'habitude des campagnards, traîné une foule d'objets dont le port surpassait la valeur), que Louison fourra la main jusqu'au coude dans son cabas , en criant : « Attendez, Monsieur ; attendez que je vous paie î Qu'est-ce I que vous avez donné pour nous à la diligence? Attendez donc ! »
Elle ne concevait pas que je ne me fisse pas rembourser immédiatement l'argent que je venais de tirer de ma poche pour elles; et ce trait de grandeur, que j'étais loin d'apprécier moi-même, commença à me gagner leur coEsidération.
Nous montâmes dans un cabriolet de place, Eugénie et moi, afin de nous trouver en même temps qu'elles à la porte de notre domicile commun.
« Ah ! mon Dieu ! quelle grande maison î s'écrièrentelles en la toisant de l'œil ; elle est si haute, qu'on n'en voit pas le faîte. »
Elle leur sembla bien plus haute lorsqu'il fallut monter les quatre-vingt-douze marches qui nous séparaient du sol. Dès le second étage, elles montrèrent de la surprise; au troisième, elles firent de grands éclats de rire; au quatrième, elles étaient furieuses; au cinquième, elles déclarèrent qu'elles ne pourraient jamais demeurer dans une pareille lanterne. Louise, découragée , s'assit sur la dernière marche en disant : — « En voilà-t-il une horreur de pays! »
Suzanne , qui conservait »ius d'envie de se moquer
HORÀCS.
que de s'emporter, ajouta: a Ça sera commode, hein? do descendre et de remonter ça quinze fois par jour 1 II y a de quoi se casser le cou. »
Eugénie les introduisit tout de suite dans leur appartement. Elles le trouvèrent petit et bas. Une pièce donnait sur le prolongement de mon balcon. Louise s'y avança, et se rejetant aussitôt en arrière, se laissa tofnrier sur une chaise.
« Ah ! mon Dieu 1 s'écria-t-elle , ça rae donne le vertige ; il me semble que je suis sur la pointe de notre clocher.»
Nous voulûmes les faire souper. Eugénie avait préparé un petit repas dans mon appartement, comptant, à c« moment-là, leur présenter Marthe.
« Vous avez bien de la bonté, monsieur et madame, dit Louison en jetant un coup d'oeil prohibitif à Suzanne; mais nous n'avons pas faim. »
Elle avait Tair désespéré ; Suzanne s'était hâtée de défaire les malles et de ranger les effets , comme si c'était la chose la plus pressée du monde.
« Ah çà! pourquoi donc trois lits? fit observer tout à coup Louise. Paul va donc demeurer avec nous? A la bonne heure !
— Non, Paul ne peut pas encore demeurer avec vous^ lui répondis-je. Mais vous aurez une payse , une anciens© amie, qu'il voulait vous présenter lui-même...
— Tiens! qui donc ça? Nous n'avons pas grand'payse ici, que je sache. Comment donc qu'il ne nous en a rien marqué dans ses lettres?...
— Il avait à vous dire là-dessus beaucoup de choses qu'il vous expliquera lui-même. En attendant , il m'a chargé de vous la présenter. Elle demeure déjà ici, et; pour le moment, elle apprête votre souper. Voulez-vous que je vous l'amène?
hoeàce;
Nom h*©^%fen la voir nous-mêmes, répoiditLouig©n, dm^ k €iw»asité était fortement éveillée ; oà dose est-ce qu'elle est, cette payse? »
Elle me suivit avec empressement.
« Tiens! c'est la Marton, cria-t-elle d'une voix âpre en reconnaissant la belle Marthe. Comment vous en va, Marton? Vous êtes donc veuve, que vous allez demeurer avec nous? Voii» avez fait une vilaine chose, pas moins, de \ous emmwer avec ce monsieur qui vous a soulevée è votre père. Mais enfin on dit que vous vous êtes mariée ave^ lui, et à tout péché miséricorde ! »
Marthe rougit, pâlit, et perdit contenance. Elle ne s'était pas aUend«e à un pareil accueil. La pauvre femme arvait oublié ses anciennes compagnes, comme Arsène avait oublié se» sœurs. Le mal du pays fait cet effet-là à tout le môadt ; il transforme les objets de nos souvenirs en idéalités poétiques, dont les qualités grandissent à nos yeux, taadis que les défauts s'adoucissent toujours avec le temps ^ l'absence, et vont jusqu'à s'effacer dans notre imagktation.
Et puis, lorsque Marthe avait quitté le pays cinq an§ auparavant, Louise et Suzanne n'étaient que des enfants sans réflexion mr quoi que ce soit. Maintenant c'étaient deux dragons cts vertu, principalement l'aînée, qui avait tout l'orgueil d'une beauté célèbre à deux lieues à la ronde et toute l'intolérance d'une sagesse incontestée. En quittant le terroir où elles brillaient de tout leur éclat, ces deux plantes sauvages devaient nécessairement (Arsène ne l'avait pas prévu) perdre beaucoup de leur charme et de leur valeur. Au village elles donnaient le bon exeifâpîô, miiachaient à des habitudes de labeur et de sagesse lof jeuaes filles de leur entourage. A Paris, leur mérite devait 4lre enfoui, leurs préceptes inutiles, leur exemple iaiap^i^ ; et les qualités nécessaires à leur nou*
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v(3lle position, la bonté, la raison, la charité fraternelle, elles ne les avaient pas, elles ne pouvaient pas les avoir.
Il était bien tard pour faire ces réflexions. Le premier mouvement de Marthe avait été de s'élancer dans les bras de la sœur d'Arsène, le second fut d'attendre ses premières démonstrations, le troisième fut de se renfermer dans un juste sentiment de réserve et de fierté ; mais une douleur profonde se trahissait sur son visage pâli, et de grosses larmes roulaient dans ses yeux.
Je lui pris la main, et, la lui serrant affectueusement, je la fis asseoir à table; puis je forçai Louise de s'asseoir auprès d'elle.
— Vous n'avez le droit de lui faire ni questions ni reproches, dis-je à cette dernière d'un ton ferme qui l'étonna et la domina tout d'un coup ; elle a l'estime de votre frère et la nôtre. Elle a été malheureuse , le malheur commande le respect aux âmes honnêtes. Quand vous aurez refait connaissance avec elle, vous l'aimerez, et vous ne lui parlerez jamais du passé.
Louison baissa les yeux, interdite et non pas convaincue. Suzanne, qui l'avait suivie par derrière, cédant à l'impulsion de son cœur, se pencha vers Marthe pour l'embrasser ; mais un regard terrible de Louise, jeté en dessous, paralysa son élan. Elle se borna à lui serrer la main ; et Eugénie, craignant que Marthe ne fût mal à l'aise entre ses deux compatriotes, se plaça auprès d'elle, affectant de lui témoigner plus d'amitié et d'égards qu'aux autres. Ce repas fut triste et gêné. Soit par dépit, soit que les mets ne fussent pas de son goût, Louison ne touchait à rien. Enfin, Arsène arriva, et, après les premiers embrassements, devinant, avec le sang-froid qu'il possédait au plus haut degré, ce qui se passait entre nous tous , il emmena ses deux sœurs dans une chambre , et resta plus d'une heure enfermé avec elles.
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Au sortir de cette conférence, ils avaient tcais le teint animé. Mais l'influence de l'autorité fraternelle, si peu eontestée dans les mœurs du peuple de province , avait maté la résistance de Louise. Suzanne, qui ne manquait pas de finesse, voyant dans Arsène un utile contre-poids à l'autorité de sa sœur, n'était pas fâchée , je crois , de changer un peu de maître. Elle fit fraochement des amitiés à Marthe, tandis que Louise l'accablait de politesses affectées très-maladroites et presque blessantes.
Arsène les envoya coucher presque aussitôt.
<( Nous attendrons madame Poisson , dit Louise sans se douter qu'elle enfonçait un nouveau poignard dans le cœur de Marthe en l'appelant ainsi.
— Marthe n'à pas voyagé , répondit le Masaccio froidement ; elle n'est pas condamnée à dormir avant d'eE avoir envie. Vous autres, qui êtes fatiguées, il faut aller vous reposer. »
Elles obéirent, et, quand elles furent sorties :
« Je vous supplie de pardonner à mes sœurs, dit-il à
Marthe , certains préjugés de province qu'elles auront
bientôt perdus, je vous en réponds.
— N'appelez point cela des préjugés, répondit Marthe - Elles ont raison de me mépriser : j'ai commis une faute honteuse. Je me suis livrée à un homme que je devais bientôt haïr, et qui n'était pas fait pour être aime. Vos sœurs ne sont scandalisées que parce que mon choix était indigne. Si je m'étais fait enlever par un homme comme vous, Arsène, je trouverais de l'indulgence, et peut-être de l'estime dans tous les cœurs. Vous voyez bien que tous ceux qui approchent d'Eugénie la respecftent. On la considère comme la femme de votre ami , quoiqu'elle ne se soit jamais fait passer pour telle; et laioi, quoique je prisse le titre d'épouse, tout le monde sentait que je ne l'étais point. En voyant quel maître fa-
HORACE
rouche je m*étais donné , personne n'a cru que Tamoar
pût m'avoir jetée dans Tabîme. »
En parlant ainsi , elle pleurait amèrement, et sa dou» leur, trop longtemps contenue, brisait sa poitrine.
Arsène étouffa des sanglots prêts à lui échapper.
« Personne n'a jamais dit ni pensé de mal de vous, s'écria-t-il ; quant à moi, je saurai bien faire partager à mes sœurs le respect que j'ai pour vous.
— Du respect 1 Est-il possible que vous me respectiez, TOUS I Vous ne croyez donc pas que je me sois vendue?
—Non 1 non ! s'écria Paul avec force, je crois que vous avez aimé cet homme haïssable; et où est donc le crime? Vous ne l'avez pas connu, vous avez cru à son amour ; vous avez été trompée comme tant d'autres. Ah ! Monsieur, ajouta-t-il en s'adressant à moi, vous ne pensez pas non plus que Marthe ait jamais pu se vendre, n'estce pas? »
J'étais un peu gêné dans ma réponse. Depuis quelque jours que nous connaissions la situation de Marthe à l'égard de M. Poisson, nous nous étions déjà demandé plusieurs fois, Horace et moi, comment une créature si belle et si intelligente avait pu s'éprendre du Minoiaure. Parfois nous nous étions dit que cet homme, si lourd et si grossier, avait pu avoir, quelques années auparavant, de la jeunesse et une certaine beauté ; que ce profil de Vitellius, maintenant odieux, pouvait avoir eu du caractère avant l'invasion subite et désordonnée de l'embonpoint. Mais parfois aussi nous nous étions arrêté?^ à l'idée que des bijoux et des promesses, l'appât des parures et l'espoir d'une vie nonchalante avaient enivré cette enfant avant que l'intelligence et le cœur fussent développés en elle. Enfin nous pensions que son histoire pourrait bien reesembler à celle de toutes les filles séduites que les
HORACE
besoins d© !a TWiité et les suggestions de la paresse précipitent dans I© mal.
Malgré mon empressement à la rassurer, Marthe vil ee qui se passait en moi. Elle avait besoin de se justi* fier.
« Écoutez, dit-elle, je suis bien coupable, mais pas autant que je le parais. Mon père était un ouvrier pauvre et chagrin, qui cherchait dans le vin, comme tant d'autres, l'oubli de ses maux et de ses inquiéta ' ^s. Vous ne savez pas ce que c'est que le peuple , Monsieur ! non , TOUS ne le savez pas ! C'est dans le peuple qu'il y a les plus grandes vertus et les plus grands vices. Il y a là des hommes comme lui (et elle posait sa main sur le bras d'Arsène), et il y a aussi dés hommes dont la vie semble Mvrée à l'esprit du mal. Une fureur sombre les dévore, un désespoir profond de leur condition alimente en eux une rage continuelle. Mon père était de ceux-là. Il se pkignait sans cesse, avec des jurements et des imprécations, de l'inégalité des fortunes et de l'injustice du sort. Il n'était pas né paresseux ; mais il Tétait devenu par découragement, et la misère régnait chez nous. Mon enfance s'est écoulée entre deux souffrances alternatives : tantôt une compassion douloureuse pour mes parents infortunés , tantôt une terreur profonde devant les emportements et 1^ délires de mon père. Le grabat où nous reposions était à peu près notre seule propriété : tous les jours d'avides créanciers nous le disputaient. Ma mère mourut jeune par suite des mauvais traitements de son mari. J'étais alors enfant. Je sentis vivement sa perte , quoique j'eusse été la victime sur laquelle elle reportait les outrages et les coups dont elle était abreuvée. Mais il ne me vint pas dans l'idée d'insulter à sa mémoire et de me réjouir de l'espèce de liberté que sa mort me procurait. Je met4^is toutes ses injustices mr le compte de la
n noRACï.
misère, aussi bien les siennes que celles de mon père^ La misère était l'unique ennemi, mais l'ennemi commun, terrible, odieux , que , dès les premiers jours de ma vie, je fus habituée à détester et à craindre.
«Ma mère, en dépit de tout, était laborieuse et me forçait à l'être. Quand je fus seule et abandonnée à tous mes penchants , je cédai à celui qui domino l'enfance : je tombai dans la paresse. Je voyais à peine mon père ; il partait le matin avant que je fusse éveillée, et ne rentrait que tard le soir lorsque j'étais couchée. Il travaillait vite et bien ; mais à peine avait-il touché quelque argent , ^ qu'il allait le boire ; et lorsqu'il revenait ivre au milieu de la nuit, ébraiilant le pavé sous son pas inégal et pesant, vociférant des paroles obscènes sur un ton qui ressemblait à un rugissement plutôt qu'à un chant, je m'éveillais baignée d'une sueur froide et les cheveux dressés d'épouvante. Je me cachais au fond de mon lit , et des heures entières s'écoulaient ainsi, moi rfcsant respirer, lui marchant avec agitation et parlant tout seul dans le délire ; quelquefois s'armant d'une chaise ou d'un bâton, et frappant sur les murs et même sur mon lit, parce qu'il se croyait poursuivi et attaqué par des ennemis imaginaires. Je me gardais bien de lui parler ; car une fois, du vivant de ma mère, il avait voulu me tuer, pour me préserver, disait- il , du malheur d'être pauvre. Depuis ce temps, je me cachais à son approche ; et souvent, pour éviter d'être atteinte par les coups cju'il frappait au hasard dans l'obscurité, je me glissais sous mon lit^ et j'y restais jusqu'au jour, à moitié nue, transie de peur et de Iroid.
ttDans ce temps-là, je courais souvent dans les prairies qui entourent notre petite ville avec les enfants de mon âge ; nous y avons souvent joué ensemble, Arsène ; et vous savez bien que cette enfant, qui traînait toujours uû
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reste de soiriier attaché par une ficelle, en guîse de ce* thurne , autour de la jambe, et qui avait tant de peine à faire rentrer ses cheveux indisciplinés sous un lambeau de bonnet, vous savez bien que cette enfant-là, craintive et mélancolique jusque dans ses jeux , était aussi pure et aussi peu vaine que vos sœurs. Mon seul crime, si c'en est un quand on a une existence si malheureuse, était de désirer, non la richesse, mais le caïme et la douceur de mœurs que procure l'aisance. Quand j'entrais diez quelque bourgeois, et que je voyais la tranquillité polie de sa famille, la propreté de ses enfants, l'élégante simplicité de sa femme, tout mon idéal était de pouvoir m'asseoir pour lire ou pour tricoter sur une chaise propre dans un intérieur silencieux et paisible; et quand je m'élevais jusqu'au rêve d'un tablier de taffetas noir, je croyais avoir poussé l'ambition jusqu'à ses dernières limites. J'appris, comme toutes les filles d'artisan, le travail de l'aiguille ; mais j'y fus toujours lente et maladroite. La souffrance avait étiolé mes facultés actives ; je ne vivais que de rêverie , heureuse quand je n'étais pas rudoyée, terrifiée et presque abrutie quand je l'étais.
« Mais comment vous raconterai-je la principale et la plus affreuse cause de ma faute? Le dois-je, Arsène, et ne ferai-je pas mieux d'encourir un peu plus de blâme, que de charger d'une si odieuse malédiction la tête de mon père?
— Il faut tout dire, répondit Arsène, ou plutôt je vais le dire pour vous ; car vous ne pouvez pas vous laisser accuser d'un crime quand vous êtes innocente. Moi, je sais tout, et je viens de le dve à mes sœurs, qui l'ignoraient encore. Son père, dii-ilen s'adressant à nous (pardonnezlui, mes amis; la misère est la cause de l'ivrognerie, et l'ivrognerie est la cause de tous nos vices) , ce malheureux homme , avili, dégradé, privé de raison à coup sûr,
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conçut pour sa fille une passion infâme, et cette passion éclata précisément un jour où Marthe, ayant été remarquôe à la danse sans le savoir, par un commis voyageur, avait excité le jalousie insensée de son pèr©. Ce voyageur avait été trè»-empressé auprès d'elle ; il n'avait pas manqué, comme ils font tous à Tégard des jeunes fîlies qu'ite rencontrent dans les provinces, de lui parler d'amour et d'enlèvement. Marthe l'avait à peine écouté. Dès la nuit suivante il devait repartir, et la nuit suivante, au moment oû il repartait, il vit une femme échevelée courir sur ses traces et s'élancer dans sa voiture. C'était Marthe qui fuyait, nouvelle Béatrix, les violences sinistres d'un nouveau Cenci. Elle aurait pu, direz-vous, prendre un autre partî, chercher un refuge ailleurs, invoquer la protection des lois ; mais dans ce cas-là , il fallait déshonorer son père, affronter la honte d'un de ces procès scandaleux d'où l'innocent sort parfois aussi souillé dans Topinion que le coupable. Marthe crut avoir trouvé un amij «m protecteur, un époux même ; car le voyageur, voyant sa simplicité d'enfant, lui avait parlé de mariage. Elle crut pouvoir l'aimer par reconnaissance, et, même après qu'il l'eut trompée, elle crut lui devoir encore une sorte de gratitude.
— Et puis, reprit Marthe , mes première pas dans la vie avaient été marqués de scènes si terribles et de dan*, gers si affreux, que je n'avais plus le droit d'être si difftcile. J'avais changé de tyran. Mais le second , avec ses jalousies et ses emportements, avait une sorte d'éducatioa qui me le faisait paraître bien moins rude que le premier. Tout est relatif. Cet homme, que vous trouvez si grossier, et que moi-même j'ai trouvé tel à mesure que j'ai eu des objets de comparaison autour de moi, m« paraissait bon, SÎncère, dans les commencements. La dmiceur exceptionnelle que j'avfi^i^ acquise dans une vie si oontrainie et
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si dure, encouragea et poussa rapidemenil à i excéi les instincts despotiques de mon nouveau maître. Je les stsp» portai avec une résignation que n'auraient pas eue des femmes mieux élevées. J*étais en quelque sorte blasée sur les menaces et les injures. Je rêvais toujours l'indépendance, mais je ne la croyais plus possi>le pour moi. J'étais une âme brisée ; je ne sentais plus en moi Téner- "Jie nécessaire à un effort quelconque, et sans l'amitié, les conseils et l'aide d* Arsène, je ne Taurais jamais eue. Tout ce qui ressemblait à des offres d'amour, les simples hommages de la galanterie^ ne me causaient qu'effroi et tristesse. 11 me fallait plus qu'un amant, il me fallait un ami : je l'ai trouvé, et maintenant je m'étonne d'avoir si longtemps souffert sans espoir.
— Et maintenant vous serez heureuse, lui dis-je ; car vous ne trouverez autour de vous que tendresse , dévoû^ ment et déférence.
— Oh ! de votre part et de celle d'Eugénie, s'écria-t-elîe en se jetant au cou de ma compagne, j'y compte ; et quant à l'amitié de celui-ci , ajouta-t-elle en prenant la tète d'Arsène entre ses deux mains, elle me fera tout supporter. »
Arsène rougit et pâlit tour à tour.
« Mes sœurs vous respecteront, s'écria-t-il d'une voix émue, ou bien,.,
— Point de menaces, répondit-elle, oh ! jamais de menaces à cause de w?>\. Je les désarmerai, n'en doutez pas ; et si j'éc>:Stie, je subirai leur petite morgue. C'est si peu de chose pour moi 1 ce4a me paraît un jeu d'enfant. Sois sans inquiétude, cher Arsène. Tu as voulu me sauver, tu m'as sauvée en effet, et je te bénirai tous les jours de ma vie. »
Transporté d'amour et de joie , Arsène retourna am eafé Poisson, et Marthe alla doueement ijrendre ^om^-
9G HORACE, gîon de son petit lit auprès des deux sœurs, dont les vigoureux ronflements couvrirent le bruit léger de ses pas.
Les sœurs d'Arsène se radoucirent en effet. Après quelques jours de fatigue, d'étonnement et d'incertitude, elles parurent prendre leur parti et s'associer, sans arrière-pensée, à la compagne qui leur était imposée. Il est vrai que Marthe leur témoigna une obligeance qui allait presque jusqu'à la soumission. Les bonnes manières qu'elle avait su prendre, jointes à sa douceur naturelle et à une sensibilité toujours éveillée et jamais trop expansive, rendaient son commerce le plus aimable que j'aie jamais rencontré dans une femme. Il n'avait fallu que deux ou trois jours pour inspirer à Eugénie et à moi une amitié véritable pour elle. Sa politesse imposait à Faîtière Louison ; et lorsque celle-ci éprouvait le besoin de lui chercher noise, sa voix douce, ses paroles choisies, ses intentions prévenantes calmaient ou tout au moins mataient l'humeur querelleuse de la villageoise.
De notre côté, nous faisions notre possible pour réconcilier Louise et Suzanne avec ce Paris dont le premier aspect les avait tant irritées. Elles s'étaient imaginé, au fond de leur village, que Paris était un Eldorado où, re»' lativement, la misère était ce que l'on considère comme richesse en province. Jusqu'à un certain point leur rêve était bien réalisé, car lorsqu'elles allaient en fiacre (je leur donnai deux ou trois fois ce plaisir luxueux), elles se regardaient l'une l'autre d'un air ébahi, ©n disant : «Nous ne nous gênons pas ici! nous roulons carrosse.» Et puis, la vue des moindres boutiques leur causait des" éblouissements d'admiration. Le Luxembourg leur pa-
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raissaît un Heu enchanté. Mais si la vue des objets nouveaux vint à bout de les distraire pendant quelques jours, €lles n'en firent pas moins de tristes retours sur leur condition nouvelle, lorsqu'elles se retrouvèrent dans cette petite chambre au cinquième où leur vie devait se renfermer. Quelle différence, en effet, avec leur existence provinciale ! Plus d'air, plus de liberté, plus de causerie sur la porte avec les voisines; plus d'intimité avec tous les habitants de la rue ; plus de promenade sur un petit rempart planté de marronniers , avec toutes les jeunes filles de l'endroit, après les journées de travail ; plus de danses champêtres le dimanche! Aussitôt qu'elles furent installées au travail, elles virent bien qu'à Paris les jours étaient trop courts pour la quantité des occupations nécessaires, et que, si l'on gagnait le double de ce qu'on gagne en province, il fallait aussi dépenser le double et travailler le triple. Chacune de ces découvertes était pour elles une surprise fâcheuse. Elles ne concevaient pas non plus que la vertu des filles fût exposée à tant de dangers, €t qu'il ne fallût pas sortir seules le soir, ni aller danser au bai public quand on voulait se respecter. « Ah ! mon Dieu! s'écriait Suzanne consternée, le monde est donc bien méchant ici ? »
Mais cependant elles se soumirent, non sans murmure Intérieur. Arsène les tenait en respect par de fréquentes exhoFlations , et elles ne manifestaient plus leur mécon- ^otement avec la sauvagerie du premier jour. Ce voisinage de deux filles mal satisfaites et passablement malapprises eût été assez désagréable, si le travail, remède ' souverain à tous les maux quand il est proportionné à nos forces, ne fût venu tout pacifier. Grâce aux petites précautions qu'Eugénie avait prises d'avance , l'ouvrage arrivait; et elle songeait sérieusement, vo jan l restim-e €t la conriauce que lui témoignaient ses pratiques j à
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monter un atelier de couturière. Marthe n'était pas fort diligente, mais elle avait beaucoup de goût et d'invention. Louison cousait rapidement et avec une solidité cyclopéenne. Suzanne n'était pas maladroite. Eugénie ferait les affaires, essaierait les robes, dirigerait les travaux, et partagereit loyalement avec ges associées. Chacune, étant intéressée au succès du phalanstère^ travaillerait, noïi à la tâche et sans conscience, comme font les ouvrières à la journée, mais avec tout le zèle et l'attention dont elle était susceptible. Cette grande idée souriait assez aux sœurs d'Arsène ; restait à savoir si le caractère! de Louison s*assouplirait assez pour rendre l'association praticable. Habituée à commander, elle était bouleversée de voir que cette fainéante de Marthe (comme elle l'appelait tout bas dans l'oreille de sa sœur) avait plus de génie qu'elle pour imaginer un ornement de manche, ou agencer les parties délicates d'un corsage. Lorsque, fidèle à ses traditions antédiluviennes , elle taillait à sa guise , et qu'Eugénie venait bouleverser ses plans et détruire toutes ses notions, la virago avait bien de la peine à ne pas lui jeter sa chaise à la tête. Mais une douce parole de Marthe et un malin sourire de Suzon faisaient rentrer toute cette colère, et elle se contentait de mugir souDdement, comme la mer après une tempête.
Pendant qu'on faisait dans nos mansardes cet essai important d'une vie nouvelle, Horace, retranché dans la sienne, se livrait à des essais littéraires. Dès que je fus un peu rendu à la liberté, j'allai le voir ; car depuis plusieurs jours j'étais privé de sa société, le trouvai son intérieur singulièrement changé. Il avait arrangé sa petite chambre garnie avec une sorte d'affectation. Il avait mis son couvre-pîed sur sa table, afin de lui donner un air de bureau. Il avait placé un de ses matelas dans l'embrasure de la porte* afin d'intercepter les bruits du voî-
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sinage; et de son rideau d'indienne, roulé autour de lui, iî s'était fait une robe de chambre, ou plutôt un manteau de théâtre. Il était assis devant sa table, les coudes en avant, la tHe dans ses mains, la chevelure ébouriffée; et quand j'ouvris la porte, vingt feuillets manuscrits, soulevés par le courant d'air, voltigèrent autour de lui, et s'abattirent de tous côtés, comme une volée d'oiseaux effarouchés.
Je courus après eux, et en les rassemblant j'y jetai un regard indiscret. Tous portaient en tête des titres différents.
« C'est un roman, m'écriai-je, cela s'appelle la Malédiction^ chapitre 1er! mais non, cela s'appelle le Noî^ veau René^ ler chapitre... Eh non! voici Une DécepfÂoUy livre 1er. Ah ! maintenant, cet autre, le Dernier Croyant^ Ire partie. . . Eh mais ! voici des vers ! un poëme ! Aant 1er, [a Fin du monde. Ah ! une ballade ! la Jolie Fille du roi maure^ strophe Ire; et sur cette autre éuille, la Création, drame fantastique, scène I^e; et ' )uis voici un vaudeville, Dieu me pardonne ! les Truands ' ohilosophes, acte 1er ; et par ma foi ! encore autre chose ! ^ m pamphlet politique, page ire. Mais si tout cela marche ' le front, tu vas, mon cher Horace, faire invasion dans la ittérature. »
^ Horace était furieux. Il se plaignit de ma curiosité, et, ^ n'arrachant des mains tous ces comme^icements , dont ^ lucun n'avait été poussé au delà d'une demi-page, il les
roissa, en fit une boule, et la jeta dana la cheminée. " « Quoi ! tant de rêves, tant de projets, tant de con- J' options entièrement abandonnées pour une plaisanterie ?
ui dis-je,
— Mon cher ami, si tu viens ici pour te divertir, ré- ^' >ondit-il, je le veux bien ! Causons, rions tant que tu voudras ; mais si tu me railles avant que mon char soit
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lancé, je ne pourrai jamais remettre mes chevaux au galop.
— Je m'en vais, je m'en vais, dis-je en reprenant mon chapeau ; je ne veux pas te déranger dans le moment de l'inspiration.
— Non, non, reste, dit-il en me retenant de force l'inspiration ne viendra pas aujourd'hui. Je suis stupide et tu viens à point pour me distraire de moi-même. Je suis harassé , j'ai la tête brisée. Il y a trois nuits que je n'ai dormi, et cinq jours que je n'ai pris l'air,
— Eh bien , c'est un beau courage, et je t'en félicite îu dois avoir quelque chose en train. Veux-tu me le lirel
— Moi! Je n'ai rien écrit. Pas une ligne de rédaction c'est une chose plus difficile que je ne croyais de se mettre à barbouiller du papier. Vraiment, c'est rebu tant. Les sujets m'obsèdent. Quand je ferme les yeux, je vois une armée, un monde de créations se peindre el s'agiter dans mon cerveau. Quand je rouvre Içs yeux tout cela disparaît. J'avale des pintes de café, je fum< des pipes pa< douzaines , je me grise dans mon propn enthousiasme; il me semble que je vais éclater comme un volcan. Et quand je m'approche de cette table maa dite, fa lave se fige et l'inspiration se refroidit. Pendanl ]e temps d'apprêter une feuille de papier et de taillei ma plume, l'ennui me gagne ; l'odeur de l'encre me donn< des nausées. Et puis cette horrible nécessité de traduin par des mots et d'aligner en pattes de mouches des pen sées ardentes, vives, mobiles comme les rayons du solei teignant les nuages de l'air! Ohl c'est \xr^ métier, celi aussi! Où fuir le métier, grand Dieu? Le métier mi poursuivra partout !
— Vous avez donc la prétention, lui dis-je, de trouv< une manière d'exprimer votre pensée qui n'ait pas ufl| forme sensible ? Je n'en connais pas.
HORACE
— Non, dit-il, mais je voudrais m'exprimer de prime abord, sans fatigue, sans effort, comme Teau murmure et comme le rossignol chante»
— Le murmure de l'eau est produit par un travail, e le chant du rossignol est un art. N'avez-vo'îs jamais entendu les jeunes oiseaux gazouiller d'une voix incertaine et s'essayer difficile' .ent à leurs premiers airs? Toute expression précise . ïdées, de sentiments, et même d'instincts, exige une éducation. Avez-vous donc, dès le premier essai, l'espoir d'écrire avec l'abondance et la facilité que donne une longue pratique? »
Horace prétendit que ce n'était ni la facilité ni l'abondance qui lui manquaient, mais que le temps matériel de tracer des caractères anéantissait toutes ses facultés. Il mentait, et je lui offris de sténographier sous sa dictée, tandis qu'il improviserait à haute voix. Il refusa, et pour cause. Je savais bien qu'il pouvait rédiger une lettre spirituelle et charmante au courant de la plume; mais il me semblait bien que donner une forme tant soit peu étendue et complète à une idée quelconque demandait plus de patience et de travail. L'esprit d'Horace n'était certes pas stérile ; il avait raison de se plaindre du trop d'activité de ses pensées et de la multitude de ses visions ; mais il manquait absolument de cette force d'élaboration qui doit présider à l'emploi de la forme. Il ne savait pas travailler ; plus tard, j'appris qu'il ne savait pas souffrir.
Et puis ce n'était pas là le principal obstacle. Je crois que pour écrire il faut avoir une opinion arrêtée et raisonnée sur le sujet qu'on traite, sans compter une certaine somme d'autres idées également arrêtées pour appuyer ses preuves. Horace n'avait d'opinion affermie sur quoi que ce soit, li improvisait ses convictions en causant, à mesure qu'il les développait, et il le faisait d'une façon assez brillanJ^ ; aussi en changeait-il souvent, et
HORACE
le Masaœio , en Técoutant, avait coutume do rt^pétor entre ses dents cet axiome proverbial ; « Les joors m suivent et ne se ressemblent pas. »
Pourvu qu'on se borne à des causeries, on peut occuper et amuser ses auditeurs à ses risques et périls, ea usant de ce procédé. Mais quand on fait de la parole un emploi plus solennel , il faut peut-être savoir un peu mieux ce qu'on prétend dire et prouver. Horace n'était pas embai rassé de le trouver dans une discussion ; maig ses opinions, auxquelles il ne croyait qu'au moment de les émettre , ne pouvaient pas échauffer le fond de son cœur, émouvoir son imagination, et opérer en lui ce travail intérieur, mystérieux, puissant, qui a pour résultat l'inspiration, comme Tœuvre des cyclopes, qui était manifestée par la flamme de l'Etna.
A défaut de convictions générales, les sentimenti particuliers peuvent nous émouvoir et nous rendre éloquents ; c'est en général la puissance de la jeunes^se* Horace ne l'avait pas encore ; et n'ayant ni ressenti les émotions passionnées ni vu leurs effets dans la société | en un mot, n'ayant appris ce qu'il savait que dans les livres , il ne pouvait être poussé ni par une révélation supérieure ni par un besoin généreux, au choix de tel Ott tel récit, de telle ou telle peinture. Comme il était riche de fictions entassées dans son intelligence par la culture^ et tou^-p,s prêtes à être fécondées quand sa vie serait complétée ^^il se croyait prêt à produire. Mais il ne pouvait pas s'attacher à ces créations fugitives qui ne remuaient pas e on âme, et qui, à vrai dire, n'en sortaient pas, puisqu'elles étaient le produit de certaines combinai&ons de la mémoire. Aussi manquaient-elles d'originalité j èûism quelque forme qu'il voulût les résoudre, et il le sentait; car il était homme de goût, et son am.our-i)ropre n'avaU rien de sot. Alors il raturait, déchirait, recommongai^
€t finissait par abandonner son œuvre pour en essayer m\e autre qui ne réussissait pas mieux.
Ne comprenant pas les causes de son impuissance, il se trompait en Tattribuant au dégoût de la forme. La forme était la seule richesse qu'il eût pu acquérir dès lors avec de la patience et de la volonté ; mais cela n'aurait jamais suppléé à un certain fonds qui lui manquait essentiellement, et sans lequel les œuvres littéraires Les plus chatoyantes de métaphores , les plus chargées de tours ingénieux et charmants, n*ont cependant aucune valeur.
Je lui avais bien souvent répété ces choses, mais sans le convaincre. Après Fessai que/ depuis plus d'un mois, îl s'obstinait à faire, il s'aveuglait encore. Il croyait que le bouillonnement de son sang , l'impétuosité de sa jeunesse , rimpatience fiévreuse de s'exprimer , étaient les seuls obstacles à vaincre. Cependant, il avouait que tout ce qu'il avait essayé prenait, au bout de dix lignes ou de trois vers, une telle ressemblance avec les auteurs dont il s'était nourri, qu'il rougissait de ne faire que des pastiches. Il me montra quelques vers et quelques phrases qui eussent pu être signés Lamartine, Victor Hugo, Paul Courier, Charles Nodier, Balzac, voire Béranger, le plus difficile de tous à imiter, à cause de sa manière nette et serrée ; mais ces courts essais, qu'on aurait pu appeler des fragments de fragments, n'eussent été, dans l'œuvre de ses modèles, que des appendices servant d'ornement à des pensées individuelles, et cette individualité, Horace ne l'avait pas. S'il voulait émettre l'idée, on était choqué (et il l'était fui-même) du plagiat manifeste, car cette idée n'était point à lui : elle était à eux ; elle était à tout le monde, f mettre son cachet, il eût fallu qu'il la portât dans sa conscience et dans son cœur, assez profondément et assez longtemps pour qu'elle y subit une
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modification particulière; car aucune intelligence n*esf identique à une autre intelligence, et les mêmes causes ne produisent jamais les mêmes effets dans l'une et dans Taulre; aussi plusieurs maîtres peuvent-il^ s'essayer simultanément à rendre un même fait ou un même sentiment, à traiter un même sujet, sans le moindre danger de se rencontrer. Mais pour qui n'a point subi cette cause, pour qui n'a pas vu ce fait ni éprouvé ce sentiment par lui-même, l'individualité, l'originalité, sont impossibles. Aussi se passa-t-il bien des jours encore sans qu'Horace fût plus avancé qu'à la première heure. Je dois dire qu'il y usa en pure perte le peu de volonté qu'il avait amassée pour sortir de l'inaction. Quand il fut harassé de fatigue, abreuvé de dégoût, presque malade, il sortit de sa retraite , et se répandit de nouveau au dehors , cherchant des distractions et voulant même essayer, disait-il, des passions , pour voir s'il réveillerait par là sa muse en-» gourdie.
Cette résolution me fit trembler pour lui. S'embarquer sans but sur cette mer orageuse, sans aucune expérience pour se préserver, c'est risquer plus qu'on ne pense. Il s'était aventuré de même dans la carrière littéraire ; mais comme là il ne devait pas trouver de complice, le seul désastre qu'il eût éprouvé, c'était un peu d'encre et de temps perdus. Mais qu'allait-il devenir, aveugle lui-même, sous la conduite de Vaveugle dieu ?
Son naufrage ne fut pas aussi prompt que je le crai* gnais. En fait de passions, ne se perd pas qui veut. Horace n'était point né passionné. Sa personnalité avait pris de telles dimensions dans son cerveau , qu'aucune tentatiop n'était digne de lui. Il lui eût fallu rencontrer des êifôs sublimes pour éveiller son enthousiasme; et, en attendant, il se préférait, avec quelque raison, à tous les êtres vulgaires ^vec lesquels il pouvait établir des
HORACE
rapports. 11 n'y avait pas à craindre qu'il risquât sa précieuse santé avec des prostituées de bas étage. Il était incapable de rabaisser son orgueil jusqu'à implorer celles qui ne cèdent qu'à des offres considérables ou à des démonstrations d'engouement qui raniment leur cœur éteint et réveillent leur curiosité blasée. îl faisait profession pour celleb-Ià d'un m^^risqui allait jusqu'à l'intolérance ia plus cruelle. Il ne comprenait pas le sens religieux et vraiment grand de Manon Delorme, Il aimait l'œuvre sans être pénétré de la moralité profonde qu'elle renferme. Il se posait en Didier, mais seulement pour une scène, celle où l'amant de Marion, étourdi de sa découverte, accable cette infortunée de ses sarcasmes et de ses malédictions ; et, quant au pardon du dénoûment, il disait que Didier ne l'eût jamais accordé s'il n'eût dû avoir, une minute après, la tête tranchée.
Ce qu'il y avait à craindre, c'est que, s'adressant à des existences plus précieuses , il ne les flétrît ou ne les brisât par son caprice ou son orgueil, et qu'il ne remplît la sienne propre de rt3grets ou de remords. Heureuseme&it cette victime n'était pas facile à trouver. On ne trouve pas plus l'amour, quand on le cherche de sang-froid et de parti pris, qu'on ne trouve l'inspiration poétique dans les mêmes conditions. Pour aimer, il faut commencer par comprendre ce que c'est qu'une femme, quelle protection et quel respect on lui doit. A celui qui est pénétré de la sainteté des engagements réciproques, de l'égalité des sexes devant Dieu, des injustices de l'ordre social et de l'opinion vulgaire à cet égard, l'amour peut se révéler dans toute sa grandeur et dans toute sa beauté ; mais à celui qui est imbu des erreurs communes de l'infériorité de la femme , de la différence de ses devoirs avec les nôtres en fait de fidélité ; à celui qui ne cherche que des émotions et non un idéal , l'amour ne se révélera pas*
Et, à cause de cela , l'amour, ce sentiment que Dieu a fait pour tous, n'est connu que d'un bien petit nombre.
Horace n'avait jamais remué dans sa pensée cette grande question humaine. Il riait volontiers de ce qu'il ne comprenait pas, et, ne jugeant le saint-simonisme (alors en pleine propagande) que par ses côtés défectueux, il rejetait tout examen d*un pareil charlatanisme. C'était son expression ; et si elle était méritée à beaucoup d'égards, ce n'était du moins sous aucun rapport sérieux à lui connu. Il ne voyait là que les habits bleus et les fronts épilés des pères de la nouvelle doctrine , et c'en était assez pour qu'il déclarât absurde et menteuse toute l'idée saint-simonienne. Il ne cherchait donc aucune lumière, et se laissait aller à l'instinct brutal de la priorité masculine que la société consacre et sanctifie, sans vouloir tremper dans aucuîi pédantisme, pas plus, disait-il, dans celui des conservateurs que dans celui des novateurs.
Avec ces notions vagues et cette absence totale de dogme religieux et social, il voulait expérimenter l'amour, la plus religieuse des manifestations de notre vie morale, le plus important de nos actes individuels par rapport à la société ! Il n'avait ni l'élan sublime qui peut réhabiliter l'amour dans une intelligence hardie, ni la persistance fanatique, qui peut du moins lui conserver une apparence d'ordre et une espèce de vertu en suivant les traditions du passé.
Sa première passion fut pour la Malibran,
Il allait quelquefois au parterre des Italiens ; il emprunta de l'argent, et y alla toutes les fois que la divint^ cantatrice paraissait sur la scène. Certes, il y avait de quoi allumer son enthousiasme, et j'aurais désiré que cette adoration continue occupât plus longtemps son imagination. Elle l'eût préparé à recevoir des impreseions plus durables et plus complètes. Mais Horace ne
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savait pas attendre. Il voulut réaliser son rêve, et il fit des folies pour madame Malibran, c'est-à-dire qu'il s'élança sous les roues de sa voiture (après l'avoir guettée à la sortie), sans toutefois se laisser faire aucun mal , puis il jeta un ou deux bouquets sur la scène ; puis enfin il lui écrivit une lettre délirante, comme il avait écrit quelques semaines auparavant à madame Poisson. Il ne reçut pas plus de réponse cette fois que l'autre , et il ignora de même le sort de sa lettre, si on l'avait méprisée, si on l'avait reçue.
Je craignais que ce premier échec ne lui causât un vif chagrin. 11 en fut quitte pour un peu de dépit. Il se moqua de lui-même pour avoir cru un instant que « l'orgueil « du génie s^abaiiserait jusqu'à sentir le prix d'un hom- « mage ardent et pur.» Je le trouvai un jour écrivant une seconde lettre qui commençait ainsi : « Merci, femme, « merci ! vous m'avez désabusé de la gloire ; » et qui finissait par : « Adieu, Madame 1 soyez grande, soyez enivré© « de vos triomphes l et puissiez-vous trouver, parmi les « illustres am^is qui vous entourent, un cœur qui vous « comprenne , une intelligence qui vous réponde ! »
Je le déterminai à jeter cette lettre au feu, en lui disant que probablement madame Malibran en recevait de semblables plus de trois fois par semaine, et qu'elle ne perdait plus son temps à les lire. Cette réflexion lui donna â penser.
<( Si je croyais , s'écrià-t-il , qu'elle eût l'infamie de montrer ma première lettre et d'en rire avec ses amis , lirais la siffler ce soir dans Tancrède; car enfin elle ©hante faux quelquefois 1
Votî^e sifflet serait couvert sous les applaudissements, lui dis-je; et s'il parvenait jusqu'aux oreilles de la cantatrice, elle se dirait, en souriant : « Yoici un de mes billets doux qui me sifilo ; c'est le revers du bouquet
d'avant-hier. » Ainsi votre sifflet serait un hommage de plus au milieu de tous les autres hommages. »
ilorace frappa du poing sur sa table.
a Faut-il que je sois trois fois sot d'avoir écrit cette lettre ! s'écria-t-il ; heureusement j'ai signé d*un nom de fantaisie, et si quelque jour j'illustre le nom obscur que je porte , elle ne pourra pas dire : « J'ai celui-là dans mes épluchures. »
Horace abandonna pour quelques instants les lettres et l'amour, et vint, après ces premières crises, se reposer sur le divan de mon balcon , en regardant d'un air de sultan les quatre femmes de nos mansardes, et en me cassant des pipes, selon son habitude.
Forcé de m'absenter une partie de la journée pour mes études et pour mes affaires, il fallait bien le laisser étendu sur mon tapis ; car, pour le tirer de sa superbe indolence, il eût fallu lai signifier que cela me déplaisait; et, en somme, cela n'était pas. Je savais bien qu'il ne ferait pas la cour à Eugénie, que les sœurs d'Arsène lui casseraient la figure avec leurs fers à repasser s'il s'avisait de trancher du jeune seigneur libertin avec elles ; et comme Je l'aimais véritablement, j'avais du plaisir à le retrouver • quand je rentrais, et à lui faire partager notre modeste repas de famille.
Quant à Marthe, elle ne paraissait pas plus faire de lui une mention particulière dans ses secrètes pensées, que lorsqu'elle était l'objet de ses œillades au comptoir du café Poisson. Il lui rendait désormais la pareille, ne liw ' pardonnant pas d'avoir méprisé sa déclaration, que, dans ie fait, elle n'avait pas reçue. Cependant il était toujours i frappé; malgré lui; de &oa exquise manière d etrej de m. \
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conversation sobf^, sensée et délicate. Elle embellis^ à vue d'oeil. Toujours mélancolique , elle n'avait pks cette expression d'abattement que donne Tesclava^. M. Poisson Tavait déjà remplacée, et ne lui causait phis de crainte. Elle prenait avec nous Tair de la campa^ie le dimanche ; ex sa santé, longtemps altérée, m consdidait par le régime doux et sain que je lui prescrivais, ^ qu'elle observait avec une absence de caprices et de révoltes rare chez une femme nerveuse. Sa présence attirait bien chez moi quelques amis de plus qu*^ par ke passé ; Eugénie se chargeait d'éconduire ceux dont la sympathie était trop visiblement improvisée. Quant aux anciens , nous leur pardonnions d'être un peu plus assidus que de coutume. Ces petites réunions, où des étudiants hardis et espiègles dans la rue prenaient tout â coup , sous nos toits , des manières polies , une gaidé chaste et un langage sensé, poar complaire à d'honnêtes filles et à des femmes aimables , avaient quelque chose d'utile et de beau en soi-même. Il aurait fallu avoir i« cœur froid et de l'esprit farouche pour ne pas goûier, dans cet essai de sociabilité bienveillante et pure, «a plaisir d'une certaine élévation. Tous s'en trouvakat bien. Horace y devenait moins personnel et moins âpise. Nos jeunes gens y prenaient l'idée et le goût de mœuis plus douces que celles dont ailleurs ils recevaient l'exemple. Marthe y oubliait l'horreur de son passé ; Suzaeaô y riait de bon cœur, et s*y faisait un esprit plus juste fus celui de la province. Louison y progressait rncic^ que l^ autres ; mais elle y acquérait b puissance de contenir ^ rude îranchistî, et, quoique toujours farouche dans sôa rigorisme, elle n'était pas fâchée d'être traitée cornai une dame par des jeunes gens dont elle s'exagérait piètre beaucoup l'élégance et la distinction, Insensifclement RQjrsiçç trouva un grand charme fem
ffO
la société do Marthe. Ne pouvant pas savoir si elle avaH jamais reçu sa lettre, il eut Fesprit de se conduire comnia un homme qui ne veut pas se faire repousser deux fois» Il lui témoigna une sorte de sympathie dévouée qui pouvait devenir de l'amour si on n'en arrêtait pas brusque^ nient le progrès, et qui , en cas de résistance soutenue, était une réparation de bon goût pour le passé.
Cette situation est la plus favorable au développement de la passion. On y franchit de grandes distances d'une manière insensible. Quoique mon jeune ami ne fût disposé, ni par nature, ni par éducation, aux délicatesses de Famour, il y fut initié par le respect dont il ne put se défendre. Un jour, il parla d'instinct le langage de la passion , et fut éloquent. C'était la première fois que Marthe entendait cb langage. Elle n'en fut pas effrayée comme elle s'était attendue à l'être ; elle y trouva même un charme inconnu , et , au lieu de le repousser, elle s'avoua surprise, émue, demanda du temps pour con^prendre ce qui se passait en elle, et lui laissa l'espérance.
Confident d'Horace , je l'étais indirectement d'Arsène par l'intermédiaire d'Eugénie. Je m'intéressais à l'un et à l'autre ; j'étais l'ami de tous deux ; si j'estimais davantage Arsène, je puis dire que j'avais plus d'amitié et d^attraitpour Horace. Entre ces deux poursuivants de la- Pénélope dont j'étais le gardien, j'eusse été assez em- ; barrassé de me prononcer, si j'avais eu un conseil à j donner. Mon affection me défendait de nuire à l'un des i deux ; mais Eugénie éclaira ma conscience. {
« Arsène aime Marthe d'un amour éternel , me dil^ l éMe, et Horace n'a pour Marthe qu'une 'fantaisie. Dans [ Tun elle trouvera, quoi qu'elle fasse, un ami, un prote©- j leur, un frère; l'autre se jouera de son repos, de son jn feonncur peut-être; et l'abandonnera pour un nouveau
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caprice. Que votre amitié pour Horace ne soit pas puérile. C'est à Marthe que vous devez votre sollicitude tout entière. Malheureusement elle semble écouter cet écervelé avec plaisir; cela m'afflige, et je crois que plus je dis de mal de lui, plus elle en pense de bien. C'est à vous de réclairer : elle croira plus en vous qu'en moi. Dites-lui qu'Horace ne l'aime pas et ne Ta^imera jamais.»
Cela était bien difficile à prouver et bien téméraire à affirmer. Qu'en savions-nous après tout? Horace était assez jeune pour ignorer même l'amour; mais l'amour pouvait opérer une grande crise en lui , et mûrir tout à coup son carbCtère. Je convins que ce n'était p?s à la noble Marthe courir les hasards d'une pareille expérience, et je promis de tenter le moyen qu'Eugénie me suggéra, qui était de mener Horace dans le monde pour le distraire de son amour, ou pour en éprouver la force.
Dans le monde! me dira-t-on, vous, un étudiant, un carabin? Ehl tmn Dieu oui. J'avais, avec plusieurs nobles maisons, des relations, non pas assidues, mais régulières et durables, qui pouvaient toujours me mettre en rapport, à ma première velléité, avec ce que le faubourg Saint-Germain avait de plus brillant et de plus aimable. J'avais un unique habit noir qu'Eugénie me conservait avec soin pour ces grandes occasions, des gants jaunes qu'elle faisait servir trois fois à force de les frotter avec de la mie de pain, du linge irréprochable, moyennant quoi je sortais environ une fois par mois de ma retraite ; j'allais voir les anciens amis de ma famille, et j'étais toujours reçu à bras ouverts, quoiqu'on sût fort bien que je ne me piquais pas d'un ardent légitimisme. Le mot de l'énigme, et pardonnez-moi, cher lecteur, de . n'avoir pas songé plus tôt à vous le dire, c'est que j'étais
I né gentilhomme et de très-bonne souche.
II Fils unique et légitime du comte de Mont... > ruiné ^
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avant de naître, par les révolutions, j'avais été élevé par mon respectable père, l'homme le plus juste, le plus droit et le plus sage que j'aie jamais connu. 11 m'avait enseigné lui-même tout ce qu'on enseigne au collège; et, à dix-sept ans, j'avais pu aller chercher à Paris avec lui mon diplôme de bachelier ès-lettres. Puis nous étions revenus ensemble dans notre modeste maison de province, et là il m'avait dit : — Tu vois que je suis attaqué d'infirmités très-graves; il est possible qu'elles m'emportent plus tôt que nous ne pensons, ou du moins qu'elles affaiblissent ma mémoire, ma volonté et mon jugement. Je veux employer ce peu de lucidité qui me reste à causer sérieusement avec toi de ton avenir, et t'aider à fixer tes idées.
« Quoi qu'en disent les gens de notre classe qui ne peuvent se consoler de la perte du régime de la dévotion et de la galanterie, le siècle est en progrès et la France marche vers des doctrines démocratiques que je trouve de plus en plus équitables et providentielles, à mesure que j'approche du terme où je retournerai nu vers celui qui m'a envoyé nu sur la terre. Je t'ai élevé dans le sentiment religieux de l'égalité des droits entre tous les hommes, et je regarde ce sentiment comme le complément historique et nécessaire du principe de la charité chrétienne, il sera bon que tu pratiques cette égalité en travaillant, selon tes forces et tes lumières, pour acquérir et maintenir ta place dans la société. Je ne dé^re point pour toi que ceUe place soit brillante. Je te la désire indépendante et honorable. Le mince héritage que je te laisserai ne servira guère qu'à te donner les moyens d'acquérir une éducation spéciale; après quoi tu te soutiendras et tu soutiendras ta famille, si tu en as une, et si cciAe éducation a porté fte« fruits. Je sais bien que nobles» de notre entourage me blâmergnt beaucoup, dôP«
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les commenoemenls, de donner à mon fils une profession, au lieu de le placer sous la protection d'un gouverjaemen/ Mais un jour n'est pas loin peut-être où ils regretteront beaucoup d'avoir rendu les leurs propres uniquement à profiter des faveurs de la cour. Moi, j'ai appris dans l'émigration quelle triste chose c'est qu'une éducation de gentilhomme, et j'ai voulu t'enseiguer d'autres arts que l'équitation et la chasse. J'ai trouvé en toi une docilité affectueuse dont je te remercie au nom de l'amour que je te porte , et tu me remercieras encore plus un jour de l'avoir mise à l'épreuve. »
Je passai deux ans près de lui, occupé à compléter mes premières études, et à développer les idées dont il m'avait donné le germe. Il me fit examiner les éléments de plusieurs sciences, afin de voir pour laquelle je me sentirais le plus d'aptitude. J'ignore si c'est la douleur de le voir continuellement souffrir sans pouvoir le soulager qui m'influença, mais il est certain qu'une vocation prononcée me poussa vers l'étude de la médecine.
Lorsque mon père s'en fut bien assuré, il voulut m'envoyer à Paris; mais il était dans un si déplorable état de santé, que j'obtins de lui de rester encore quelques mois pour le soigner. Nous marchions, hélas! vers une éternelle séparation. Son mal empirait toujours; les mois et les saisons se succédaient sans lui apporter aucun soulagement, mais sans rien ôter à son courage. A chaque redoublement de la maladie, il voulait me renvoyer, disant que j'avais quelque chose de plus important à faire que de soigner un moribond, mais il céda à ma tendresse, et me permit de lui fermer les yeux. Un moment avant que d'expirer, il me fît renouveler le serment que je lui avais fait bien des fois d'entreprendre sur-le-champ mes études.
Je tins religieusement ma promesse, et, malgré la
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douleur dont j'étais accablé, je poussai activement lei préparatifs de mon départ. Il avait lui-même mis ordre à mes affaires, en affermant sa propriété pour neuf ans, afin que j'eusse un revenu assuré pendant mes années de travail à Paris. Et c'est ainsi que j'existais depuis quatre ans. vivant de mes trois mille francs de rente, et voyant approcher l'époque de mes examens sans avoir rien négligé pour obéir aux dernières volontés du meilleur des pères, et sans avoir interrompu mes anciennes relations avec celles de nos connai^ances pour lesquelles il avait eu de l'estime et de l'affection.
De ce nombre était la comtesse de Chailly, qui , dans sa jeunesse, malgré la différence des fortunes, avait eu, disait-on , pour mon père des isentiments fort tendres. Une amitié loyale avait survécu à cet amour, et mon père, en mourant, m'avait dit: « N'abandonne jamais cette personne-là ; c'est la meilleure femme que j'aie rencontrée dans ma vie. »
Elle était effectivement aussi bonne que spirituelle. Quoique fort riche , elle n'avait aucune vanité, et quoique fort bien née, elle n'avait aucun préjugé aristocratique. Elle possédait plusieurs châteaux , l'un desquels touchait à la petite propriété de mon père, et c'est dans celui-là qu'elle passait les étés de préférence. Elle avait, en outre, un petit hôtel dans la rue de Varennes, et, comme elle aimait la causerie, elle y rassemblait une société assez agréable. L'étiquette et la morgue en étaient bannies; on y voyait des gens du monde, tous appartenant à l'ancienne noblesse ou à l'opinion légitimiste , et en même temps quelques gens de lettres et des artistes de toutes les opinions. On pouvait professer là les idées les plus nouvelles ; mais le juste-milieu et la bourgeoisi© parvenue ne trouvaient point grâce devant madame dô Ghailly ; elle s'arrangeait mieux , comme toutes les cajp-
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listes, des opinions républicaines et de la pauvreté Oèrô et discrète.
Cette année-là elle avait été retenue à Paris par des affaires importantes, et quoique la saison fût avancée, elle ne se disposait pas encore à partir. Son cercle était fort restreint, et Télément artiste et littéraire, qui ne va guère à la campagne qu'en automne (quand il y va), donnait plus dans son salon que l'élément noble. Elle m'accorda gracieusement la faveur de lui présenter un de mes amis, et un soir je lui menai Horace.
Celui-ci m'avait demandé fort ingénument des instructions sur la manière de se présenter dans le monde, et de s'y tenir convenablement. Ce n'était pas tout à fait la première fois qu'il lui arrivait de voir des personnes de cette classe ; mais il n'ignorait pas qu'on a plus d'indu!» gence à la campagne qu'à Paris, et il tenait beaucoup à ne pas avoir Pair d'un rustre dans le salon de madame de Chailly. Il se faisait de ce qu'il appelait cette partie une sorte de fête; il se promettait d'observer, d'examiner et de recueillir des faits pour son prochain roman; et cependant il éprouvait bien quelques angoisses à l'idée de glisser sur un parquet bien ciré, d'écraser la patte d'un petit chien, de heurter lourdement quelque meuble, en un mot de faire le personnage ridicule de la comédie classique.
Quand il eut mis son bel habit, son plus beau gilet, des gants jaune-paille, et quand il eut brossé son chapeau , Eugénie, fondait de grandes espérances de salut pour Marthe de ce début parmi les comtesses, s'amusa à ajuster sa cravate avec plus de distinction qu'il ne sa* vait le faire ; elle lui fit rentrer deux pouces de manchette, lui apprit à ne pas mettre son chapeau sur l'oreille, et sut, en un mot, lui donner un air presque comme il faut. Il se prêta de fort bonne grâce à ses cor-
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rections, s'émerveillant de cette délicatesse de tact qui faisait deviner à une femme du peuple mille petites choses de goût dont il ne se fût jamais avisé tout seul, et s'éfonna de l'indifférence, peut-être affectée, avec laquelle Marthe assistait à ces préparatifs. Au fond, Marthe s'inquiétait beaucoup de cette fantaisie d'aller dans le monde, et quoiqu'elle ne se fût point avoué qu'elle aimait Hcrace, elle avait le cœur serré d'une épouvante secrète. 11 y eut un moment où Horace, riant aux éclats, et faisant la répétition de son entrée, s'approcha d'elle d'une manière comique, lui attribuant ie rôle de la comtesse de Chailly. A ce moment-là, Marthe, frappée du salut respectueux qu'il lui adressait, devint tremblante; et se tournant vers moi,
a Vraiment , dit-elle , est-ce ainsi qu'on salue les grandes dames?
— Ce n'e?t pas mal, répondis-je, mais c'est encore un peu leste; madame de Chailly est une personne âgée. Recommencez-moi cela , Horace. Et puis, tenez , quand vous vous retirerez , madame de Chailly vous invitera certainement à revenir ; elle vous adressera quelques paroles très-cordiales, et il est possible qu'elle vous tende la main, parce qu'elle a coutume d'être extrêmement maternelle pour mes amis. Vous devez alors prendre cette main du bout de vos doigts, et l'approcher de vos lèvres.
— Comme cela?» dit Horace en essayant de baiser la main de Marthe.
Marthe retira vivement sa main. Sa figure exprimait une vive souffrance.
<( Comme cela, en ce cas? dit Horace en prenant la grosse main rouge de Louison , et en baisant son propre pouce.
— Voulez-vous bien finir vos bêtises? s'écria Louison toute scandalisée. On a bien raison de dire que le plus
HORÀGB, HT
beau monde est îe plus malhonnête. Voyez-vous ça ! cette vieille comtesse qui se fait baiser les mains par des jeunes gens I Ah çà ! n'y revenez plus ; je ne suis pas comtesse, moi j et je vous campe le plus beau soufflet...
— Tout doux, ma colombe, répondit Horace en pirouettant , on n'a pas envie de s'y exposer. Allons, Théophile, partons-nous? Je me sens tout à fait à l'aise, et tu vas voir comme je saurai prendre des airs de marquis. Je vais bien m'amuser.»
Il fit son entrée beaucoup mieux que je ne m'y attendais. Il traversa une douzaine de personnes pour saluer la maîtresse de maison , sans gaucherie, et avec un air qui n'avait rien de trop dégagé ni de trop humble. Sa figure frappa tout le monde, et la vicomtesse de Chailly, belle-fille de ma vieille comtesse, ne lui témoigna, chose merveilleuse, aucune des méfiances hautaines qu'elle avait en général pour les nouveaux venus.
On venait de prendre le café, on passa au jardin, et l'on s'y distribua en deux groupes : l'un qui se promena avec la belle-mère, active et enjouée, l'autre qui s'assit autour de la bru , romanesque et nonchalante.
C'était un petit jardin à l'ancienne mode, avec des arbres taillés, des statues malingres, et un mince filet d'eau qu'on faisait jaillir quand la vicomtesse l'ordonnait. Elle prétendait aimer ce bruit d'eau fraîche sous le feuillage quand la nuit tombait , parce qu'alors^ ne voyant plus ce bassin misérable et cette eau verdàtre^ elle pouvait se figurer être à la campagne aU" prés d'une eau libre et courante à travers les prés.
En parlant ainsi , elle s'étendit sur une causeuse qu'oa lui roula du salon sur le gazon un peu jauni du tapis vert. Un petit arbre exotique se penchait sur sa tête avec de faux airs de palmier. Sa cour, composée de ce qu'il y avait de plus jeune et de plus galant dans la société de
HORACE
ce joiir-là, s*assifc autour d'elle; et l'on échangea, dana une béatitude un peu guindée, une foule de jolis propos qui ne signifiaient rien du tout. Ce groupe n'eût pas été celui que j'aurais choisi , si la nécessité de surveiller Horace dans sa première apparition ne m'eût forcé d'écouter l'esprit cherché de la vicomtesse, bien inférieur, selon moi , à ÏQ^^i chercheur de sa belle-mère. Je craignais qu'Horace îi*en fût bientôt las ; mais, à ma grande surprise, il y trouva un plaisir extrême, quoique son rôle y fût assez délicat et difficile à remplir.
En effet , ce n'était pas une petite épreuve pour son aplomb et son bon sens. Il était évident que, dès le premier coup d'œil, la vicomtesse avait pris une sorte d'intérêt à pénétrer en lui , pour savoir si son ramage se rapportait à son plumage. Au lieu de le tenir à distance jusqu'à ce qu'il eût fait preuve d'esprit à la pointe de l'épée, elle lui facilitait avec une complaisance sournoise ['occasion de montrer d'emblée s'il était un homme de sens ou un sot. Elle mit tout de suite la <îr^versation sur des sujets où il était infaillible (|u'il ^«^crait son sentiment , et l'attaqua indirectement sur la littérature, en jetant à la tête du premier venu cette question insidieuse : « Avez -vous lu la dernière pièce de vers de M. de Lamartine?
— Est-ce à moi , Madame, que ce discours s'adresse? demanda un jeune poëte monarchique et religieux qui s'était assis presque à ses pieds d'un air contemplatif.
— Gomme vous voudrez, » répliqua la vicomtesse en faisant voltiger avec le vent de son éventail ses longues touffes de cheveux châtains roulés en spirales légères.
Le jeune poëte déclara qu'il trouvait les dernières Méditations très-faibles. Depuis qu'il avait perdu l'espoir d'imiter M. de Lamartine, il le rabaissait avec amertume.
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La vicomtesse lui fit un peu sentir qu'elle connaissait son motif, et Horace, encouragé par un regard distrait qu'elle laissa tomber sur lui , hasarda quelques syllabes. Des trois ou quatre autres personnes qui le guettaient^ trois au moins étaient, de fondation, les adorateurs de la vicomtesse, et par conséquent se sentaient assez mal disposés pour le nouveau venu , dont la crinière avantageuse et la parole accentuée annonçaient quelque prétention à la supériorité. Qn prit généralement parti contre lui , et même avec assez de malice, espérant qu'il se fâcherait et dirait quelque sottise.
L'attente ne fut qu'à moitié remplie. Il s'emporta, parla beaucoup trop haut, et mit plus d'obstination et d'âpreté qu'il n'était de bon goût et de bonne compagnie de le faire ; mais il ne dit point les sottises auxquelles on s'a> tendait.
Il en dit d'autres auxquelles on ne s'attendait pas, mais qui donnèrent la plus haute idée de son esprit à la vicomtesse et même à ses adversaires; car dans un certain monde superficiel et ennuyé, on vous pardonne plus aisément un paradoxe qu'une platitude, et, en faisant preuve d'originalité, on est certain d'être approuvé par plos d'une femme blasée.
Dirai-je toute ma pensée à cet égard? Je le dois à la vérité, Dussé-je être accusé de trahir les miens, ou du moins de me séparer d'intentions de la classe où je suis né, je suis forcé de déclarer ici que, sauf quelques exceptions, la société légitimiste était encore , en i83l , d'une médiocrité d'esprit incroyable. Cette ancienne causerie française, qu'on a tant vantée, est aujourd'hui perdue dans les salons. Elle est descendue de plusieurs étages^, et si l'on veut trouver encore quelque chose qui y ressemble, c'est dans les coulisses de cert^irii^ théâtres ou â^m certains ateliers de peinture (ju'il faut Rler la etîer*
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cher. Là , vous entendez un dialogue plus trivial , mais aussi rapide, aussi enjoué, et beaucoup plus coloré que celui de l'ancienne bonne compagnie. Gela seul pourra donner à un étranger quelque idée de ïa verve et de la moquerie dont notre nation a eu si longtemps le monopole. Pour ne parler que de l'esprit qui se consomme abondamment dans les mansardes d'étudiant ou d'artiste, je puis bien dire qu'on en débite en une heure, entre jeunes gens animés par la fumée des cigares, de quoi défrayer tous les salons du faubourg Saint-Germain pendant un mois. Il faut l'avoir entendu pour le croire. Moi qui , sans prévention et sans parti pris, passais fréquemment d'une société à l'autre, j'étais confondu de la différence, et je m'étonnais souvent de voir certain bon mot faire le tour d'un salon comme un joyau précieux qu'on se passait de main en main , qui avait tant traîné chez nous que personne n'eût voulu le ramasser. Je ne parle pas de la bourgeoisie en général : elle a bien prouvé qu'eiie avait plus d'esprit de conduite que la noblesse; qnmi à de l'esprit proprement dit, elle n'en a qu'à la secontîe génération. Les parvenus de ce temps-ci ont poussé à l'ombre de l'industrie, dans l'atmosphère pesante des usines, l'âme toute préoccupée de l'amour du gain, et toute paralysée par une ambition égoïste. Mais leurs enfants, élevés dans les écoles publiques, avec ceux de la petite bourgeoisie, qui, à défaut d'argent, veut parvenir, elle aussi, par les voies de l'intelligence, sont en général, incomparablement plus cultivés, plus vifs et plus fins que les héritiers étiolés de l'aristocratie nobiliaire. Ces malheureux jeunes gens, hébétés par des précepteurs dont on enchaîne la liberté intellectuelle, à force de prescwptions religieuses et pohtiques, sont rarement intelligents, et jamais instruits. L'absence de cour, la m'ie des places et des emplois, le dépit causé par les
nORAOE.
triomphes d'une aristocratie nouvelle, achèvent de les effacer; et leur rôle, qui commence pourtant à devenir meilleur à mesure qu'ils le comprennent et Tacceptent , était , à répoque de mon récit , le plus triste qu'il y eût [ en France.
] Je n'ai rien dit du peuple, et le peuple français, surtout celui des grandes villes, passe pour infiniment spirituel. Je conteste Tépithète. L'esprit n'existe qu'à la condition d'être épuré par un goût que le peuple ne peut pas avoir, ce goût lui-même étant le résultat de certains vices de civih'sation qui ne sont pas ceux du peuple. Le peuple n'a donc pas d*esprit, selon moi. Il a mieux que cela : il a la poésie, il a le génie. Chez lui la forme n'est rien , il n'use pas son cerveau à la chercher ; il la prend comme elle lui vient. Mais ses pensées sont pleines de grandeur et de puissance, parce qu'elles reposent sur un principe de justice éternelle, méconnu par les sociétés et conservé au fond de son cœur. Quand ce principe se fait jour, quelle qu'en soit l'expression, elle saisit et foudroie
I comme l'éclair ^e la vérité divine.
Horace parla beaucoup. Emporté comme il l'était toujours par le feu de la discussion , il défendit ses auteurs romantiques, qu'on lui contestait en masse et en détail. 11 rompit des lances pour tous, et fut vivement soutenu par la vicomtesse de Chailly, qui se piquait d'éclectisme en matière d'art et de belles-lettres. Il faut avouer que les adversaires furent bien faibles, et je ne concevais pas comment Horace pouvait perdre son temps et ses paroles à leur tenir tête.
La vieille comtesse, qui passait et repassait avec ses amis dans une allée voisine, m'appela d'un signe.
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« Tu as un ami bien bruyant, me dit-elle; qu'a-tril donc à tempêter de la sorte? Est-ce que ma bcllc-fille le raille? Prends garde à lui. Tu sais qu'elle est fort cruelle, et qu^elle abuse de son esprit avec ceux qui n'en ont pas.
— Rassurez-vous, chère maman , lui répondis-je (j'avais, depuis mon enfance, l'habitude de l'appeler aiiisi), il a de l'esprit tout autant qu'il lui en faut pour se défendre, et môme pour se faire goûter.
— Oui-da! m'aurais-tu amené un homme dangereux? Il est fort bien de sa personne , et il me paraît fort romantique. Heureusement Léonie n*est pas romanesque. Mais appelle-le un peu ici , que je jouisse à mon tour de son esprit. »
J'arrachai Horace (à son grand déplaisir) à l'auditoire qu'il avait captivé, et je restai un peu derrière la char* mille pour écouter ce qu'on dirait de lui,
« C'est un drôle de corps que ce petit monsîeur-là, dit la vicomtesse en reprenant le jeu de son éventail.
— C'est un fat , répondit le poëte légitimiste.
— Un fat ! c'est être bien sévère, dit le vieux marquis de Vernes ; je crois que pi^ésomptueux serait un mot plus jusie. Mais c'est un jeune homme de beaucoup de mérite, qui pourra devenir homme d'esprit s'il voit les monde.
— Pour de l'espril, il en a, reprit la vicomtesse.
— Parbleu ! il en a à revendre, dit le marquis ; maiai il manque de tact et de mesure.
— Il m'amusait, reprit-elle; pourquoi donc maman s'en est-elle emparée? Vous ne vous prononcez pas, monsieur de Meilleraie? dit-elle à un jeune dandy qu'elle avait l'air de subjuguer,
— Mon Dieu! Madame, répondit cdui-ci avec une aigreur froide, vous vous prononcez tellement voiuh
HORÀCE.
mômo.^ que je n« puis que baisser la tête et dire amen, » La vicomtes Léonie de Chailly n'avait jamais été belle ; mais elle voulait absolument le paraître- et à force d'art elle se faisait passer pour jolie femme. Ou moins elle en avait tous les airs, tout Taplomb, toutes les allures et tous les privilèges. Elle avait de beaux yeux verts d'une expression changeante qui pouvait, non charmer, mais inquiéter et intimider. Sa maigreur était effrayante et ses dents problfeatiques ; mais elle avait des cheveux superbes, toujours arrangés avec un soin et un goût remarquables. Sa main était longue et sèche, mais blanche comme l'albâtre, et chargée de bagues de tous les pays du monde. Elle possédait une certaine grâce qui impossait à beaucoup de gens. Enfin elle avait ce qu'on peu! appeler une beaalé artificielle.
La vicomtesse de Chailly n'avait jamais eu d'esprit; mais elle voulait absolument en avoir, et elle faisait croire qu'elle en avait. Elle disait le dernier des lieux communs avec une distinction parfaite, et le plus absurde des paradoxes avec uu calme stupéfiant. Et puis elle avait un procédé infaillible pour s'emparer de l'admiration et des hommages : elle était d'une flagornerie impudente avec tous ceux qu'elle voulait s'attacher, d'une causticité im« pitoyable pour tous ceux qu'elle voulait leur sacrifier. Froide et moqueuse, elle jouait l'enthousiasme et la sympathie avec assez d'art pour captiver de bons esprits accessibles à un peu de vanité. Elle se piquait de savoir, d'érudition et d'excentricité. Elle avait lu un peu do tout, même de la politique et de la philosophie; et vraiment c'était curieux de l'entendre répéter, comme venant d'elle, à des ignorants ce qu'elle avait appris le matin dans un fivre ou entendu dire la veille à quelque homme grave. Epfîn , elle avait ce qu'on peut appeler une intelligence ^(ilciôlla.
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La vicomtesse de Chailly était issue d*une famille de financiers qui avait acheté ses titres sous la régence; mais elle voulait passer pour bien née, et portait des couronnes et des écussons jusque sur le manche de ses éventails. Elle était d'une morgue insupportable avec les jeunes femmes, et ne pardonnait pas à ses amis de faire des mariages d'argent. Du reste, elle accueillait assez bien les jeunes gens de lettres et les artistes. Elle tranchait avec eux de la patricienne tout à son aise, affectant devant eux seulement de ne faire cas que du mérite. Enfin, elle avait une noblesse artificielle, comme tout le reste, comme ses dents, comme son sein , et comme son cœur.
Ces femmes-là sont plus nombreuses qu'on ne pense dans le monde, et qui en a vu une les a toutes vues. Horace joignait au plaisir de la nouveauté une ingénuité si complète, qu'il prit au sérieux la vicomtesse à la première parole, et que la tête lui en tourna.
« Mon cher, c'est une femme adorable ! me disait-il en revenant le soir dans les longues rues désertes du faubourg Saint-Germain; c'est un esprit, une grâce, un je ne sais quoi qui n'a pas de nom pour moi , mais qui me pénètre comme un parfum. Quel bijou précieux qu'une femme ainsi travaillée, ainsi façonnée à plaire par de longues études! Tu appelles cela de la coquetterie? Soit! va pour la coquetterie! C'est bien beau et bien aimable, dans tous les cas. C'est touto une science, cela, et une science au profit des autres. Je ne sais vraiment pas pourquoi l'on médit des coquettes . une femma qui est occupée d'un autre soin que celui de plaire n'est plus une femme à mes yeux. Certainement, voici la première ?emme véritable que je rencontre.
— Il y a pourtant des hommes à qui la vicomtesse dé» plaît, et, pour mon compte—
HORACE
— C'est qu'elle veut déplaire à ces hommes-là , elle ne les trouve pas dignes de la moindre attention. Elle a du discernement.
— Grand merci de l'application, » repris-je. Il ne m'entendit même pas; il avait la cervelle remplie de la vicomtesse. Il ne se gêna pas pour en parler devant Marthe le lendemain , et dit contre les femmes simples et sévères des choses si dures, qu'elle en fut offensée et alla tra» vailler dans une autre chambre.
« Gela marche à merveille , me dit tout bas Eugénie; l'épreuve a réussi mieux que je n'espérais. 11 a pris feu comme un brin de paille ; j'espère que Marthe est guérie. »
Arsène vint, et trouva Marthe plus affectueuse et plus gaie que de coutume, quoiqu'elle souffrît horriblement. Il nous annonça que sa présence au café Poisson n'étant plus nécessaire, il changeait de condition.
«Ah! ah! lui dit Horace, vous allez reprendre la peinture*^
«—Peut-être le ferai-je plus tard, répondit le Masac* cio ; mais pas maintenant. Mes sœurs n'ont pas encore assez d'ouvrage assuré pour l'année. Est-ce que vous ne pourriez pas me faire placer quelque part comme employé, pour tenir une comptabilité quelconque? dans une régie de théâtre, dans une administration d'omnibus, que sais-je? Vous avez des connaissances, vous autres !
— Mon cher, dit Horace, vous n'écrivez ni assez bien ni assez vite. Et puis, savez-vous la tenue des livres ?
— J'apprendrai , dit Arsène.
— Il ne doute de rien , dit Horace. Moi, si j'ai un conseil à vous donner, c'est de persévérer dans la condition que vous venez d'essayer ; vous vous en acquittez fort bien. Seulement vous avez un peu de fatigue. Servex dans une bonne maison , au lieu de servir dans un café,
HORÂGS.
vous gagnerez beaucoup, et vous ne travaillerez guère. Si Théophile le veut, il peut vous placer chez quolqu© gKand seigneur, ou seulement chez quelque brave dame du faubourg Saint-Germain. Est-ce que la comtesse ne le prendrait pas pour domestique, si tu le lui recommandais? Réponds donc, Théophile !
- C'est assez de domesticité comme cela , répondit Arsène, qui comprenait fort bien l'intention qu'avait Horace de le rabaisser aux yeux de Marthe ; j'y reviendrai si je ne puis trouver mieux. Mais puisque c'est un état qu'on méprise...
— Qu'est-ce qui se permet de te mépriser? s'écria Louison tout en feu , en suivant la direction involontaire qu'avait prise le regard de Paul ; est-ce que c'est vous, Marton , qui méprisez mon frère ?
— Cousez donc! dit le Masaccio à Louison d'un ton sévère, pour faire baisser ses yeux menaçants levés sur Marthe.
— Mais enfin , reprit-elle, je trouve un peu drôle qu'on te méprise : je ne sais pas où on prend ce ûroit-là, et je ne vois pas en quoi mademoiselle Marton... i>
Marthe regarda Arsène d'un air triste, et lui tendit ht main pour l'apaiser. Il était prêt à éclater contre sa sœur.
« Elle est folle , » dit-il en haussant les épaules, et il s'assit auprès de Marthe en tournant le dos à Louison , dont les yeux se remplirent de larmes.
«C'est qu'aussi c'est indigne! s'écria-t-elle aussitôt qu'il fut parti. Voyez-vous, monsieur Théophile, je n< peux pas supporter cela de sang-froid. Mademoisello Marthe et M. Horace , qui s'entendent fort bien , je vous assure, ne font pas autre chose que de déconsidérer mon frère,
— Vous êtes folle, répliqua Eugénie, ' et votre frère,
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qm vous l'a dît , vous connaît bien. Jamais Marthe n'a dit un mot de Paul qui ne fût à son honneur et à sa louange,
— - Je ne suis pas folle, s'écria Louison en sanglotant , et je veux que vous me jugiez tous. Je ne l'aurais pas dit devant \m , de erainte d'amener une querelle ; mais puisqu'il n'est plus là, et que voici les coupables (elle désignait alternativement Marthe, qui l'écoutait avec une pitié douloureuse, et Horace, qui, le dos étendu sur la commode et les jambes sur le dossier d'une chaise, ne daignait pas l'interrompre), je dirai ce que j'ai entendu, pas plus tard qu'avant-hier, lorsque monsieur et madame causaient en tête-à-tête, comme ça leur ai^ rive assez souvent , Dieu merci ! elle dans une chambre, nous dans l'autre; avec ça que c'est commode pour s'entendre sur l'ouvrage! On va, on vient, ça promène; et , comme dit cet autre , les amoureux ont du temps à perdre.
— Charm.ant 1 charmant ! dit Horace en se soulevant sur son coude et en la regardant avec un calme plein de mépris: eh bien , poursuivez, fille d'Hérodiasl Je verrai ensuite à vous donner ma tête sur un plat pour votre souper. Qu'ai-je dit? voyons, parlez donc, puisque vous écoutez aux portes.
— Oui , que j'écoute aux portes quand j'entends le nom de mon frère ! Et vous disiez comme cela que c'était bien dommage qu'il se fût fait valet , et qu'il était perdu. Et mademoiselle Marton , au lieu de vous traiter comme vous le méritiez pour ce mot-là, disait d'un petit air étonné : — Comment donc? comment donc, perdu? — Oui , que vous avez dit : il aurait beau changer de condition, maintenant, il lui resterait toujours quelque chose de laquais, un cachet de honte qui ne s'efface pas. Enfin comme pour dire, le voilà marqué comme un galérien.
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— Si vous aviez écouté un peu plus longtemps, dtt Marthe avec une douceur angélique, vous auriez entendu ma réponse : j'ai dit que quand cela serait vrai , Arsène ennoblirait la plus vile des conditions.
— Et quand vous auriez dit cela , est-ce beau ? N'est-ce pas avouer que mon frère est dans une condition vile? Je voudrais bien savoir comment étaient faits vos ancêtres-, et si nous n'avons pas tous été élevés à travailler poui^ vivre. »
Je coupai court à cette querelle, qui eût pu durer toute la nuit ; car il n'y a pas de gens plus difficiles à convaincre que ceux qui ne comprennent pas la valeur des mots, et qui en altèrent le sens dans leur imagination. J'envoyai coucher les deux sœurs , leur donnant tort , selon ma coutumb?, et les menaçant , pour la première fois, de me plaindre à Paul des amères tracasseries qu'elles suscitaient à leur compagne.
« Oui, oui! faites cela, répondit Louison en sanglotant sur le ton le plus aigu; ce sera humain de votre part ! Ce ne sera pas difficile car il en est si bien coiffé, de celte Marton , que quand nous aurons assez travaillé pour la nourrir, il nous mettra à la porte au premier mot qu'elle lui dira contre nous. Allez, allez, Messieurs, Mesdames, et vous, Marton! ce n'est pas beau de mettre la guerre entre frères et sœurs ; vous vous en repentirez au jugement dernier ! J'en appelle au jugement de Dieu ! »
Elle sortit d'un air tragique, entraînant Suzanne, nous jetant des imprécations, et poussant les portes avec^ fracas,
« Vous avez là pour compagnes d'abominables diablesses, dit Horace en rallumant son eigar© avec tran< quillité. Paul Arsène vous a rendu, mes pauvres amis, ; un étrange service. Il a déchaîné l'enfer dans votre intérieur.
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— Quant à nous, nous n'en prendrions guère de souci personnel, répondit Eugénie ; ce sont des nuages qui passent. Mais c'est bien cruel pour toi, Marthe ; et si tu m'en croyais, il y aurait un remède à toutes les persécutions dont tu es victfme.
~ Je sais ce que tu veux dire, ma bonne Eugénie, dit Marthe en soupirant; mais sois sûre que cela est impossible. D'ailleurs je serais encore bien plus odieuse aux sœurs d'Arsène, si...
— Si quoi? demanda Horace, voyant qu'elle n'achevait pas sa phrase.
— Si elle l'épousait, dit Eugénie. Voilà ce qu'elle s'imar gine; mais elle se trompe.
— Si vous l'épousiez? s'écria Horace, oubliant tout à (X)up la vicomtesse et revenant aux sentiments que naguère Marthe lui avait inspirés ; vous, épouser Arsène l Qui donc a pu avoir une pareille idée ?
— C'est une idée fort raisonnable, reprit Eugénie, qui voulait saper de plus en plus dans sa base leur naissante inclination. Ils sont du môme pays, de la même condition, et à peu de chose près du même âge. Ils se sont aimés dès leur enfance, et ils s'aiment encore. C'est un ^rupule de délicatesse qui empêche Marthe de dire oui. Mais je l© sais, moi, et je le lui dirai clairement , parce que le moment est venu de parler. C'est l'unique désir, l'unique pensée d'Arsène. »
L'attente d'Eugénie fut dépassée par l'effet que produisit cette déclaration. Marthe, devenue aux yeux d'Horace la fiancée de Paul Arsène, tomba si bas dans m pensét, qu'il rougit d'avoir pu l'aimer. Humilié, ' ble«é, et se croyant joué par elle , il prit son chapeau , et, le mettant sur sa tète avant que de sortir :
« Si Wî8 pâriez affaires , dit-il , je suis de trop , et Je vais Yok Odrji (jui joue ce soir dans l'Ours et le Packa.»
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Marthe resta atterrée. Eugénie lui parla encore d'Arsène ; elle ne répondit pas, voulut se lover pour sortir, et tomba évanouie au milieu do la chambre.
« Ma pauvre amîe , dis-je à Eugénie en Taidant à relever sa compagne, nul ne peut détourner la destiné© ! Tu as cru pouvoir préserver celle-ci. Il m cet déjà plus temps : Horace est aimé ! »
Cette crise se termina par de longs sanglots. Quand Marthe fut plus calme, elle voulut reprendre ce sujet d'entretien, et manifesta une volonté qu'elle n'avait pas encore indiquée depuis deux mois que nous vivions ensemble. Elle parla de nous quitter, et d'aller habiter seule une mansarde, où nos relations d'amitié ne seraient plus attristées par l'humeur intolérante et intolérable de Louison.
« Vous continuerez à m'employer à vos travaux, ditelle ; je viendrai chaque jour vous rapporter l'ouvrage que vous m'aurez confié. De cette manière, votre repos ne sera plus troublé par ma présence ; mais je sens que j'avais trop présumé de mes forces en croyant qu'il me i serait possible de supporter ces querelles grossières et i ces lâches accusations. Je vois que j'en mourrais. »
Nous sentions bien aussi qu'elle ne pouvait pas subir ^ plus longtemps une pareille domination ; mais nous ne | voulions pas l'abandonner aux ennuis et aux dangers de | l'isolement. Nous résolûmes de nous expliquer avec Ap- f sène, afin qu'il établît ses sœurs dans une autre maison. On resterait associé pour le travail, et Marthe, que nous aimions comme une sœur, ne cesserait pokt d'être notre voisine et notre commensale.
Mais cet arrangement ne ia satisfit pm Elle avait une
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arrière-pensée que nous devinions fort bien : elle ne pouvait plus supporter la présence d'Horace, et voulait le fuir à tout prix. Celait bien la plus prompte manière de couper court à cet attachement dangereux ; mais comment faire comprendre à Arsène cette raison majeure qui devait porter la mort dans ses espérances ? Au point où en étaient encore les choses, Eugénie se flattait de tout réparer en gagnant du temps. Marthe guérirait ; Horace lui-môme Ty aiderait par ses dédains, à mesure qu'il s'éprendrait de la vicomtesse de Chailly, et peu à peu Arsène se ferait écouter. Tels étaient les rêves qu'elle nourrissait encore. Le plus pressé était d'éloigner Louison et Suzanne, dont la société cemmençait à nous peser beaucoup à nous-mêmes, un instant de colère et de folie de leur part détruisant tout l'effet de nos jours de patience et de ménagements.
Ce fut Louison qui mit un terme à nos perplexités par un changement subit et imprévu.
Dès le lendemain , à Taube naissante , elle alla chuchoter auprès du lit de sa sœur, si bas que Marthe, qui sommeillait à peine , et qui pensa qu'elles tramaient contre elle quelque noirceur, ne put rien entendre de ce qu'elles se confiaient. Mais tout à coup elle vit Louison s'approcher de son lit, se mettre à genoux, et lui dire en joignant les mains : « Marthe, nous vous avons offensée, pardcnnez-nous. Tout le tort vient de moi. J'ai une mau» vaise tête, Marton; mais au fond, je vous plains, et je veux me corriger. Viens, Suzon, viens, ma sœur; aidemoi à ôter à Marthe le chagrin que je lui al fait. »
Suzanne s'approcha , mais avec une répugnance que liîarthe attribua à un éloignement prononcé pour elle> Marthe était bonne et généreuse ; l'humilité de Louison la toucha si vivement, qu'elle lui jeta ses bras autour du cou, et lui pardonna de toute son âme , n'ayant plus le
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courage de Taffliger en suivant son projet de la veille, ^ ne sachant plus quel prétexte donner à la séparation dont , à cause d'Horace , elle éprouvait si vivement le besoin.
Nous fûmes tous fort émus du repentir de Louison, et nous passâmes cette journée dans des effusions de cœur qui parurent soulager Marthe d'une partie de sa tri»* tesse.
Le soir, Eugénie, pour éviter de recevoir la visite d'Horace , qui s'était annoncé pour cette heure-là , nous proposa de faire un tour de promenade. Marthe accepta avec empressement , et nous étions déjà tous sur l'escalier, lorsque Louison dit qu'elle ne se sentait pas bien, et nous pria de la laisser à la maison.
— Je me coucherai de bonne heure, disait-elle, et demain je ne m'en ressentirai plus; je connais cela, c'est ma migraine.
Elle resta donc, et, au lieu de se coucher, elle passa sur le balcon. Ce n'était pas sans dessein. Horace, qui venait pour nous voir, et à qui le portier assurait que nous étions tous sortis, leva la tête, et vit une femme sur le balcon. Comme il était un peu myope, il s'imagina que ce devait être Marthe. L'idée lui vint de se venger par quelque cruel persiflage de ce qu'il appelait une rouerie de sa part; car il croyait que, s'entendant avec Arsène, elle avait accepté ses soins et accueilli à demi sa déclaration, pour le jouer ou mener de front deux intngues<=
Il monta l'escalier rapidement, et sonna tout essoufflé, le cœur gonfié 4'un plaisir amer et cuisant ; mais lorsqu'au lieu de Marthe, la fille d'Hérodias vint lui ouvrir la porte, il recula de trois pas, et ne se gêna pa« pour jurer.
Louison ne s'efïSarQUcha pas pourri peu; ©t| ^nml
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fout de suite en matière , elle lui adressa des excuses aussi douces et aussi polies qu'elle put le faire, pour la fiîanîère dont elle s'était conduite la veille avec lui.
Horace, tout émerveillé de cette conversion, lui promit d'oublier tout ; et trouvant qu'un peu de hardiesse lui donnerait, à ses propres yeux, un air don Juan qui compléterait son rôle à Tégard de Marthe, il appliqua un gros baiser de protection familière sur la joue ver* meille et rebondie de la villageoise. Malgré sa pruderie habituelle, elle ne s'en fâcha point trop, et lui parla ainsi :
«Si j'avais tant d'humeur hier soir, monsieur Horace, c'est que je me trompais. Je m'étais imaginé, voyant mon frère si épris de mademoiselle Marthe, que celle-ci cons^tait à l'écouter en même temps qu'elle vous écoutait, et que vous vous entendiez tous les deux pour tromper mon pauvre Arsène.
— Je vous remercie de la supposition, répondit Horace ; permettez-moi de vous en témoigner ma reconnaissance en embrassant cette autre joue qui fait des reproches à sa voisine.
— - Que celui-là soit le dernier, dit Louison en se laissant donner un second baiser, non sans rougir beaucoup : nous sommes bien assez raccommodés comme cela. Je me disais donc comme ça que c'était bien vilain de la part de Marthe d'écouter deux galants ; foi d'honnête fille, je ne savais pas que mon frère ne lui avait tant seu* lemi^nt pas dit un mot d'amourette.
— Ah ! dit Horace d'un air indifférent, c'est singulier U ^ Et il commença cependant à écouter avec intérêt.
«,Eh! pardine, vous le savez bien, peut-être, reprit Louison. Il paraît (et c'est même bien sûr) que Marton ne veut pas qu'on lui parle de se marier. Et puis, voyez- Ypus, Monsieur (je peux bien vous dire ça entre nous), Marton e^ fiôf@, trop fièr© powr une fille qui n'a ni sou
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ni maille : mais ça a des idées de princesse, ça lit dans les livres, et ça voudrait filer le parfait amour avec un jeune homme bien mis et bien éduquô. Elle trouve mon pauvre frère trop commun, et d'ailleurs elle a la tête montée pour un autre que vous savez bien. #
— Le diable m'emporte si je le sais, dit Horace étonné des gros yeux malins de Louison.
, — Allons donc I di t-elle en le poussant du coude d'une façon toute rustique ; vous n'êtes pas si simple, vous savez bien qu'elle est folle de vous.
— Vous ne savez ce que vous dites, Louison.
— Tiens I tiens ! pourquoi donc qu'elle s'attife si bien depuis quelque temps ?Et à qui donc est-ce qu'ells pense quand elle passe la moitié de la nuit à soupirer et à geindre au lieu de dormir ? Et pourquoi donc est-ce qu'elle est tombée en pâmoison hier soir après que vous êtes parti tout fâché?
— Elle est tombée évanouie? Quoi î que dites-vous là , Louison?
— Raide par terre ; et des pleurs, et des sanglots ! et la voilà maintenant qui veut s'en aller d'ici j'our ne plus vous voir parce qu'elle croit que vous ne la regarderez plus.
— Mais qui vous a donc dit tout cela, Louison ?
Ah ! dame. Monsieur, on a des yeux et des oreilles Ayez-en aussi, et vous verrez bien.
— Mais votre frère et Marthe s'aimaient dès l'enfance et ils devaient se marier?
— Ça n'est point ; c'est une idée d'Eugénie. Elle veut les marier à présent, et Dieu sait ce qu'elle ne s'imagine point pour cela. Mais l'autre n'entend à rien, et vous n'a* vez qu'un mot à lui dire pour qu'elle parle clair et droit à mon frère.
-- Et que ne l'a-t-elle fait plus tôt ? Eille le trompe donc?
— Nenni , Monsieur; mais elle a bon cœur, et craint de lui faire de la peine. D'ailleurs, comme je vous le dis, mon frère ne lui a jamais rien demandé. C'est Eugénie qui fait tout œîa comme une folle qu'elle est. Le beaa service à rendre à Paul que de lui faire épouser une femme qui en a un autre dans son idée ! Ça ne se peut point. »
Quand nous rentrâmes (et notre promenade fut courte, car, étant à la mile de passer mes examens, je donnais au plus une heure par jour à mes plaisirs), nous trouvâmes Horace bien différent de ce qu'il nous avait paru la veille. 11 vint à notre rencontre, et serra la main de Marthe avec une ardeur étrange. Le désir, sinon l'amour, était entré dans son esprit. Jusque-là Tincertitude du succès avait contrarié son orgueil et refroidi ses poursuites. Maintenant, sûr de son triomphe, il en jouissait d'avance avec une sorte de béatitude. Sa figure avait une expression émue et pensive qui l'embellissait singulièrement. Il était pâle; son regard humide et knt pénétrait la pauvre Marthe comme une flèche empoisonnée. Elle ne s'attendait pas à le voir ce soir-là ; elle croyait le danger passé pour un jour; elle se sentit défaillir en lui abandonnant sa main tremblante, qu'il garda dans les siennes jusqu'à ce qu'Eugénie eût apporté la lampe.
Il s'assit en face d'elle, ne la quitta pas des yeux, et, tandis que j'écrivais dans une chambre voisine, la porte Rntr'ouverte , et que les femmes travaillaient autour do la table, il fit la conversation avec autant de goût et d'élégance que s'il eût été dans le salon de la vicomtesse de Chailly. Je n'avais pas le loisir de l'écouter; seulement f entendais sa voix montée sur son diapason le plus sonore et le plus recherché. Eugénie me dit, le soir, que amais elle ne l'avait vu aussi aimable, aussi coquet Êl*esprit que de langage, aussi près du naturel et d@ Ta
bonhomie qu'il le fut pendant près de deux heures, 'ï^arlhe n'osait ni parler ni respirer; Eugénie ne se prétait pas à soutenir la conversation , ne voulant pas faire briller son adversaire. Louison, toute radoucie, faisait seule Toffice d'interlocuteur. Elle procédait toujours pai questions ; et, quelque niaises et hors de sens qu'elle les fît, Horace y répondait avec le charme d'une condescendance ingénieuse, et trouvait pour elle les explications les plus enjouées , parfois même les plus poétiques, comme celles qu'on donne aux enfants quand on les aime et qu'on veut se mettre à leur portée sans cesser d'être vrai.
Quoique Eugénie mît en œuvre toutes les ressources de son esprit pour l'interrompre, l'embrouiller et même le renvoyer, elle n'y réussit pas ; et Marthe fut sous le charme , sans que rien pût l'en préserver. Penchée sur son ouvrage, le sein oppressé, l'œil voilé, elle hasardait parfois un regard timide ; et rencontrant toujours celui d'Horace, elle détournait bien vite le sien avec une confusion pleine d'effroi et de délices.
C'était, je l'ai déjà dit, la première fois que Mùrthô était recherchée par une intelligence. La sienne, oisiv© et seule, dans une secrète et continuelle exaltation, avait» renoncé à cet amour de l'âme que personne n'avait sm lui exprimer. Le pauvre Arsène n'avait jamais osé , ja-; mais pu parler que d'amitié. Sa personne n'avait aucuivo; séduction, son langage aucune poésie, ou du moins aucun! art. Les autres amours que Marthe avait inspirés étaientj des fantaisies impertinentes qu'elle avait réprimées, ou des passions brutales qui l'avaient effrayée. Depuis le jour où Horace lui avait parlé d'amour, elle avait gardé dans son cerveau et dans son cœur comme le souvenir d'une musique enivrante. Elle y pensait le jour, elle en rèvalA la nuit. Chaste et recueillie, elle n'aspirait pas à'
HORACE
ut plus grand bonheur qu'à celui de s'entendre encore dire les mêmes choses de la même manière. La pensée d'an être à jamais privée était déjà pour elle un regret aussi profond que si ce bonheur eût duré des années. Ce soir-là, elle eût donné sa vie pour être un seul instant avec lui, et pour recommencer le quart d'heure qu'elle avait vécu le jour de sa première ivresse. Horace comprit bien son silence.
«Marthe est perdue, me dit Eugénie quand tout le monde se fut retiré. Elle ne peut plus comprendre Arsène^ l'amour de celui-là est trop simple pour des oreilles pleines des belles paroles de Tautre. Vous devriez mener Horace demain chez la vicomtesse.
— Tu vois bien qu'il ne lui faut qu'un jour pour l'ou* blier, répondis-je , car aujourd'hui il est certainement très-épris de Marthe. Mais pourquoi donc désespérer toujours de lui? Le jour où il aimera il sera transformé.
— Parle plus bas, reprit Eugénie. Il me semble qu'on doit nous entendre de l'autre côté du mur.
— C'est le lit de Louison qui se trouve là, et elle ronfle si bien...
— J'ai dans l'idée, répondit-elle, que cette fille n'est pas si simple qu'elle en a l'air, et qu'elle devine ce qu'elle ne comprend pas. »
Malgré la surveillance assidue d'Eugénie, des regards, des mots, des billets même, furent échangés entre Marthe et Horace. Je proposai à ce dernier de retourner chez la comtesse, il refusa. Je conseillai à Eugénie de ne plus chercher à contrarier cette passion , qui semblait vraie, et qui devenait plus ardente avec les obstacles. Louison était désormais la douceur et la bonté même. Elle témoignait à Marthe une amitié charmante ; et Marthe s'y abandonnait d'autant plus volontiers, qu'elle favorisait
HORACE
son amour, et l'aidait à en faire mille petits mystères inutiles à la trop clairvoyante Eugénie.
Un jour, Eugénie, qui était fort souffrante, gronda Louison d'avoir envoyé Marthe à sa place en commission.
« Eh, pourquoi donc ne sortirait-elle pas comme une autre? dit Louison, affectant une grande surprise.
— Marthe est si jolie, qu'on va la regarder et la suivre dans la rue.
— Tiens ! dit Louison avec une aigreur qui perça malgré elle , dirait-on pas qu'il n'y a qu'elle de jolie au monde? On me regarde bien aussi, moi; mais on ne rm suit pas ; on voit bien que ça ne prendrait pas... Et on ne suivra pas Marthe non plus , ajouta-t-elle en se reprenant, parce qu'on verra bien qu'elle n'encourage personne. ;)
Louison aTî?it eu soin de dire à Marthe, la veille, de manière à ce qu'Horace seul l'entendît :
— C'est demain à midi que vous irez rue du Bac, au petit Saint-Thomas, pour ce petit coupon de jaconas qu'on nous a chargées d'assortir.
II y avait eu quelque chose de si affecté dans la manière de ménager ainsi à Horace l'occasion de rencontrer Marthe dehors, que celle-ci en avait été épouvantée. En y réfléchissant, elle crut n'y voir qu'une étourderie de la part de sa compagne; et, quoique aux battements de son cœur, elle sentît bien qu'Horace l'attendrait au lieu désigné, elle voulut se persuader qu'il n'avait point fait atteiilion aux paroles de Louise. Le lendemain , comme elle approchait du magasin, elle vit effectivement Horace qui nûnail sur le trottoir en l'attendant. Elle passa pièê de lui; il ne l'arrêta pas, ne la salua point; mais il la regarda d'un air si passionné, que cet oubli des former de la bienséance ordinaire fut un éloquent témoignage
HORACE
de l'amour qui le pénétrait. Elle lui scwirit d'un air à la fois craintif, heureux et attendri; et ce regard , ce sourire échangés , se prolongèrent autant que le permirent quelques pas d'une marche ralentie. Ce fut m siècle de bonheur pour tous deux.
Quoiqu'ils ne se fussent rien dit, Marthe, faisant ses emplettes à la hâte, était bien sûre de le retrouver sur le même trottoir, autour du vitrage du magasin. Elîe Fy retrouva en effet ; et il l'attendait avec le projet de l'accompagner au retour, afin de pouvoir causer avec elle sans témoins. Mais au moment où il s'approchait et se préparait à passer doucement le bras de Marthe sous le sien, une voiture découverte s'arrêta devant la porte cochère qui fait face à la boutique. Un domestique galonné, qui était derrière la voiture en descendit, et entra dans la maison pour faire quelque message, tandis que la dame qui le lui avait donné se pencha pour regarder Hoi'ace en clignotant, comme si elle eût cherché à le reconnaître. Horace salua : c'était la vicomtesse de jChailly. Elle lui rendit son salut fort légèrement, d'un air de doute et d'incer ^itude ; puis elle prit son lorgnon , I comme pour s'assurer- qu'elle le connaissait. Horace ne jugea point nécessaire d'attendre l'effet de cette exploration un peu impertinente, et il se disposa à aborder Marthe. Mais ce maudit lorgnon ne le quittait pas. La vicomtesse se penchait à la portière à mesure qu'il s'éloignait, la voiture était tournée de manière à ce qu'elle pût le suivre ainsi de l'œil jusqu'au détour de la rue. Horace ne s'en apercevait que trop, et il était au supplice. Marthe était mise très-simplement , mais avec une sorte de distinction qui lui donnait toute l'apparence d'une femme comme il faut* Mais, hélas l elle portait un ipaquet dans un foulard, et c'était le cachet irr'^cusable 4© la grisette. Cette futile circonstance et llndiscrète
HORACE
curiosité de la vicomtesse eurent assez d'empire sur la vanité d'Horace pour l'empêcher de céder au mouvement de son cœur. Il hésita, se reprit à dix fois, revint sur ses pas pour donner le change ; et quand la voiture ^ut repartie, il se remit à courir. Marthe, qui le croyait sur ses talons, avait jugé prudent de couper à sa droite par la rue de l'Université, pour éviter les nombreux passants de la rue du Bac. Elle comptait qu'il allait la rejoindre. Mais lorsqu'elle se retourna, elle ne vit personne derrière elle ; et Horace, remontant à toutes jambes la rue du Bac jusqu'à la Seine, ne la rencontra pas devant lui.
C'est ainsi que fut perdue pour lui l'occasion de faira écouter son amour. Mais Louison sut bien la lui faire re« trouver.
Eugénie, à peine rétablie, fut forcée d'aller pass^ quelques jours à Saint-Germain, pour soigner une dt ses sœurs qui était malade plus gravement. La mansarde resta confiée à Marthe, Horace y passa des journées en tières. Louise et Suzanne eurent soin de ne pas les troubler. Abandonnée à son destin, Marthe écouta cet amour dont l'expression avait pour elle tant de charme et de puissance. Interrogé par moi, Horace me jura qu'il était bien sérieusement épris d'elle, et qu'il était capable de tous les dévouements pour le lui prouver. J'insinuai à Marthe qu'elle devait user de son influence pour le faire travailler ; car je voyais ses embarras grossir de jour en jour, et, si je n'eusse pourvu à ses moyens quotidiens d'existence, j'ignore où il eût pris de quoi dîner. Cette assistance que je lui donnais de bien bon cœur me mettait dans la délicate et ridicule position de n'oser lui reprocher sa paresse. Quand je hasardais un mot à cet égard, il me répondait d'an air désespéré : — C'est vrai; je suii^ à la eharge, et tu dois bien me mépriser. Si j'es-
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sayaîs de récuser ce motif blessant pour nous deux , en invoquant son propre intérêt, son propre avenir, il me fermait encore la bouche en disant:
« Au nom du présent, je te supplie de ne pas me parler de l'avenir. J*aime, je suis heureux . je suis enivré, je me sens vivre. Comment et pourquoi veux-iu que je songe à autre chose qu'à ce moment fortuné où j'existe surabondamment? »
N'avait-il pas raison?— «Jusqu'ici, me dis-je, il y a eu dans son ambition quelque chose de trop personnel qui lui a montré l'avenir sous un jour d'égoïsme. A présent qu'il aime, son âme va s'ouvrir à des notions plus larges, plus vraies, plus généreuses. Le dévouement va se révéler, et, avec le dévouement, la nécessité et le courage de travailler, »
Lorsque Eugénie fut de retour, et qu'elle vit ses efforts désormais inutiles, elle songea qu'il était temps d'informer Arsène de la vérité, ou tout au moins de la lui faire pressentir. Elle me demanda conseil sur la manière dont elle s'y prendrait ; et, après que nous eûmes envisagé la question sous tous ses aspects, elle s'arrêta au parti suivant.
Ne se fiant plus aux murailles de sa mansarde, qu'elle disait avoir des oreilles, elle voulut surprendre Horace au milieu de ses pensées, parla solennité d'une démarche que sa bonne réputation et la dignité de son caractère lui donnaient le droit de risquer.
« Écoutez, lui dit-elle ; vous avez su vous faire aimer; mais vous ne savez pas l'étendue des devoirs que vous avez contractés envers Marthe. Vous lui faites perdre la prc^ection d'Arsène, protection courageuse et persévé-
HORACE
rante, qui no lui eût jamais manqué et qui eût toujours porté ses fruits. Elle ne sait pas co qu'elle lui doit, ce qu elle lui aurait dû encore si elle ne se fût pas mise dans la nécessité de renoncer à son assistance. Mais moi, je vous le dirai, parce qu'il faut que vous sachiez tout. Arsène n'eût jamais abandonné la peinture, qu'il aimak passionnément , si sa p®nsée secrète n'eût été de mettre, grâcxî à son travail , Marthe à l'abri du besoin. Il n'eût jamais songe à faire venir ses sœurs de la province, si son unique but n'eut été de lui donner une société et une protection derrière laquelle sa protection à lui se serait toujours cachée. Enfin, à l'heure qu'il est, il vient d'obtenir un tout petit emploi dans les bureaux d'une société industrielle. Rien au monde n'est plus contraire à ses goûts, à ses habitudes d'activité, au mouvement rapide et généreux de son esprit; je le sais, et je crains qu'il n'y succombe. Mais je sais aussi qu'il veut gagner de l'argent, et qu'il en gagne assez pour subvenir indirectement à tous les besoins de Marthe , en ayant l'air de ne s'occuper que de ses sœurs. Je sais que nos petits travaux d'aiguille ne rapportent pas suffisamment pour faire vivre trois femmes (ma part prélevée) dans l'aisance, la propreté et la liberté où vivent Marthe et les sœurs d'Arsène. Tout ce que je sais, tout ce que je vous dis, Marthe l'ignore encore. Elle n'a jamais tenu un ménage par elle-même ; elle a l'inexpérience d'un enfant à cet égard-là. Arsène la trompe, et nous l'y aidons, pour qu'elle ne connaisse ni les privations ni l'excès du travail. Par contre-coup, il faut aussi tromper les sœurs, sur la discrétion desquelles nous ne pouvons pas compter. Jusqu'ici je me suis chargée de la comptabilité ; je leur ai fait croire à toutes qm les recettes l'emportaient sur les dépenser, tandis qu® c'est le contraire qui est vrai. Maïs cet état de choses no peut durer désormais. Arsène s'et-i
HORACE
toujours flatté secrètement que Marthe prendrait pour lui une affection sérieuse, lorsque, revenu de ses terreurs et guérie de ses blessures, son âme s'ouvrirait à de fdus douces impressions. J'ai partagé son illusion, je vous l'avoue, et j'ai fait tout mon possible pour préserver Marthe d'un autre attachement. Je n'ai pas réussi. Maintenant, dites-moi ce que vous foriez à ma place du secret d'Arsène, et quel conseil vous donneriez à l'un et è l'autre. »
Cette ouverture déconcerta beaucoup Horace. « Je suis sans fortune, dit-il ; comment pourrai-je servir de protecteur à une femme, moi qui n'ai encore pu m'aider et me guider moi-même? »
îl se promena dans sa chambre avec agitation, et peu à peu ses idées se rembrunirent. « Je n'avais pas prévu tout cela , moi 1 s'écria-t-il avec un chagrin qui n'était pas sans mélange d'humeur. Je n'ai jamais songé à rien de pareil. Pourquoi faut-il absolument qu'entre deux êtres qui s'aiment, il y ait un protecteur et un protégé? Vous, Eugénie, qui réclamez toujours l'égalité pour votre sexe
—Oh! Monsieur, répondit-elle, je la réclame et je la pratique, bien qu'elle soit difflcile à conquérir dans la société présente. Je sais borner mes besoins au peu que mon industrie me procure. Vous savez comment je vis avec Théophile, et vous savez par conséquent que je ne perds pas un jour, pas une heure. Mais savez-vous en quoi je le considère comme mon protecteur légitime et naturel? Si je tombais malade et que je fusse longtemps privée de travail, au lieu d'aller à 1 hôpital, je trouverais dans son cœur un refuge contre l'isolement et la misère. Si un homme était assez lâche pour m'insulter, j'aurais m appui et un vengeur. Enfin, si je devenais mère... «.pota-t-eUe en baissant fds yeux par un sentiment de
HORÀCK.
dignité pudique, et en les relevant sur lui avec fernieté pour lui faire sentir la conséquence possible de ses amours avec Marthe, mes enfants ne seraient pas exposés à manquer de pain et d'éducation. Voilà, Monsieur, pourquoi il importe à des femmes comme nous de trouver dans leurs amants de l'affection durable et un dévouement égal au leur.
— Eugénie, Eugénie, dit Horace en tombant sur une chaise, vous me jetez dans un grand trouble. Je ne suis pas l'amant de Marthe au point d'avoir réfléchi aux résultats sérieux de l'ivresse qui s'allume dans mon cerveau. Eh bien , chère Eugénie, je me confesse à vous, je m'accuse ; je ne peux ni ne veux vous tromper. Je désire Marthe de toutes les forces de mon être, et ^ l'aime de toute la puissance de mon cœur; mais puis-)e lui promettre d'être pour elle ce que Théophile est pour vous? Puis -je m'engager à la soustraire à tous les dangers, à tous les maux de l'avenir? Théophile est riche, en comparaison de moi; il a une petite fortune assurée; il peut travailler pour l'avenir. Et moi, qui n'ai que des dettes, il faudrait donc que je pusse travailler pour l'avenir, pour le présent et pour le passé en même temps!
— Mais Arsène n'a rien, reprit Eugénie, et en outre il soutient ses deux sœurs.
— Ah I s'écria Horace, frappé de l'allusion et entrant dans une sorte de fureur, il faudra donc que je me fasse garçon de café, moi! Non, il n'y a pas de femme au inonde pour qui je me résoudrai à m'avilir dans une profession inaigne de moi. Si Marthe s'imagine cela..
— Oh I Monsieur, ne blasphémez pas, dit Eugénie. Marthe ne s'imagine rien , car je lui ai fait un gr^nd mystère de tout ceci; et le jour où elle saurait quejd^ ï)aroill(^ quôitiona Qixi M mviltrée» à propo* tfeireje
HORACE
suis sûre qu'elle nous fuirait tous dans la crainte d'être à charge à quelqu'un d'entre nous. Je vois bien que vous ne Faimez pas ; car vous ne la comprenez guère, et vous ne Testimez nullement. Ah! pauvre Marthe, je savais bien qu'elle se trompait ! »
Eugénie se leva pour s'en aller. Horace la retint.
«Et maintenant, dit-il, vous allez encore travailler contre moi ?
— Gomme j'ai fait jusqu'ici, je ne vous le cache point.
— Vous allez me présenter comme un être odieux , comme un monstre d'égoïsme, parce que je suis pauvre au point de ne pouvoir entretenir une femme, et que je me respecte au point de ne vouloir pas me faire laquais? Ah ! sans doute, si le mérite d'un homme se mesure au poids de l'argent qu'il sait gagner, Paul Arsène est un héros et moi un misérable l
— Il y a dans tout ce que vous dites, répliqua Eugénie, des idées insultantes pour Marthe et pour moi, auxquelles je ne daignerai plus répondre. Laissez-moi partir, Monsieur. La vérité est dure ; mais il faudra que Marthe l'apprenne , et qu'elle renonce dans le même jour à son ami, à cause de vous, à vous, à cause d'elle-même. I Heureusement que nous lui resterons! Théophile saura bien remplacer Arsène , avec plus de désintéressement Bncore ; moi aussi , je travaillerai pour elle et avec elle ; iBt jamais l'idée ne nous viendra que cela s'appelle m»
1' Iretenir une femme 1 j— Eugénie , dit Horace en lui prenant les mains avee ieu, ne me jugez pas sans me comprendre. Vous vous repentiriez un jour de m'avoir avili aux yeux de Marthe 5t aux miens propres. Je n'ai pas les doutes infâmes que ■ irous m'attribuez. Je parle sans mesure et sans discerne- ( lient peut-ê^e ; mais aussi votre susceptibilité s'efifâ- ^ ; 'O^ohe pour des mots, et la mienae g'emporte à cause
HORACE
du blessant parallèle que vous établissez toujours entre ce Masaccio @t moi. Je n'ai pas rinstinct de rimitalion, j'ai horreur des modèles qui posent pour la vertu; mais, sans rien affecter, sans rien jurer, je puis bien, ce me semble, pratiquer dans l'occasion le dévouement jus-, qu'au sacrifice. Que pouvez-vous savoir de moi, puisque je n'en saîs rien moi-même ; je n'ai pas encore été mis à l'épreuve; mais j'ai beau me tâter et m'interroger, , je ne trouve en moi ni éléments de lâcheté ni germe» d'ingratitude. Pourquoi donc me condamnez-vous d'à-; vance ? Vous avez de cruelles préventions contre moi Eugénie ; et je ne pourrai plus respirer, faire un pas, ou dire un mot, que vous ne les interprétiez à ma honte. , Marthe ne pourra plus étouffer un soupir on verser une\ Jarme qui ne me soient imputés. Enfin, nom ae pourrons plus exister l'an et l'autre sans que le nom d'Ar-; sène soit suspendu sur nos têtes comme un arrêt* Cela gêne et centriste déjà tous les élans de mon cœur; mon avenir perd sa poésie, et mon âme sa confiance. Cruelle Eugénie, pourquoi m'avez -vous dit toutes cest choses?
— Et vous n'avez pas plus de courage que cela? reprit Eugénie. Vous craignez de vous humilier en me disant^ que l'exemple d'Arsène ne vous effraie pas, et que voua , vous sentez bien capable, comme lui , des plus granda ■ actes d'abnégation pour l'objet de votre amour? r
— Mais que voulez-vous donc que je fasse? A quoij faut-il m'engager? Dois-je donc épouser? Mais cela n'a pas le seis commun! Je suis mineur, et mes parents neme permettront jamais...
— Vous savez que je suis de la religion saint-simonienne à certains égards, répondit Eugénie, et que je no vois dans le mariage qu'un engagement volontaire et, libre, auquel le mairei les témoins et le sacristain noi
uorâcs.
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donnent pas un caractère plus sajcré que ne le font l'amour et la conscience. Marthe est , je le sais, dans les mêmes idées, et je crois que jamais elle ni moi ne vous parlerons de mariage légal. Mais il y a un mariage vraiment religieux , qui se contracte à la face du ciel ; et si vous reculez devant celui-là...
— Non , Eugénie , non , ma noble amie , s'écria Horace : celui-là n'a rien que je repousse. Je me plains seulement de la méfiance que vous me témoignez ; et, si vous la faites partager à votre amie, nous allons changer, grand Dieu! la passion la plus spontanée et la plus vraie en quelque chose d'arrangé , de guindé et de faux , qui nous refroidira tous les deux. »
Pendant qu'Eugénie sondait ainsi avec une attention sévère le cœur d'Horace, à la même heure, au même instant, des atteintes plus profondes étaient portées à celui d'Arsène, Il était venu voir ses sœurs, ou plutôt Marthe, à la faveur de ce prétexte ; et Louison étaat sortie à ce moment-là, Suzanne, qui était méconteotQ du despotisme de sa sœur aînée, avait résolu, elle aussi, de frapper un coup décisif. Elle prit Arsène à part.
« Mon frère, lui dit-elle, je vous demande votre protection, et je commence par récMmer le secret le plus profond sur ce que je vais vous confier. »
Arsène le lui ayant promis, elle lui raconta toute la conduite de Louison à l'égard de Marthe.
« Vous croyez , dit-elle , qu'elle s'est réconciliée de bonne foi avec Marton, et qu'elle ne lui cause plus au- Bun chagrin? Eh bien , sachez qu'elle lui en prépare de 3ien plus grands, et qu'elle la hait plus que jamais. Voyant que vous l'aimiez, et qu'elle ne réussirait pas à ^ous détacher d'elle par des paroles, elle a résolu de l'avilir à vos yeux. Elle a voulu la perdre , et je crois biea iu'eli© Y a vmm d^.
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— L'avilir! la perdre ! s'écria Paul Arsène. Est-ce ma sœur qui parle? est-ce de ma sœur que j'entends parler?
— Écoutez, Paul, reprit Suzanne , voici ce qui s'est passé. Louison a écouté, à travers la cloison de sa chamr bre, ce que M. Théophile et Eugénie se disaient dans la leur. Elle a appris de cette manière qu'Eugénie voulait vous faire épouser Marthe , et que Marthe commençait à aimer M. Horace. Alors elle m'a dit : — Nous sommes : sauvées, et notre frère va bientôt savoir qu'on se joue \ de lui. Seulement il faut lui en fournir la preoe; et quand il aura découvert quelle femme perdue il nous a donnée pour compagnie, il la chassera, et il ne croira plus que nous. — Mais quelle preuve lui en donnerez^ vous? lui ai-je dit ; Marthe n'est pas une femme perdue, — Si elle ne l'est pas, elle le sera bientôt, je t'en réponde, a dit Louison. Tu n'as qu'à faire comme moi et à m'obéir en tout, et tu verras bien comme la folle donnera < dans le panneau. Alors elle a fait semblant de demander pardon à Marthe, et elle s'est mise à dire toujours comme elle pour lui faire plaisir. Et puis elle a dit je ne sais quoi à M. Horace pour l'encourager à courtiser Marton;, et puis elle disait toute la journée à Marton que M. Ho-' race était un beau jeune homme, un brave jeune homme,' et qu'à sa place elle ne le ferait pas tant languir ; et puis, enfin, elle leur ménageait des tête-à-tête, elle leur donnait l'occasion de se rencontrer dehors, et , tant qu'Eugénie a été malade , elle les a laissés exprès ensemble toute la journée dans une chambre, m'a erAmenée dan» l'autre, et deux ou trois fois Marthe est venue tout effrayée et tout émue auprès do nous, comme pour se réfugier, et cependant Louison lai fermait la porte au nez, et fei,gnait de ae pas l'entendre frapper. Dieu sait ce qui est réâmlté de tout cela ! C'est toujours bien affreux de
part d'une filîe comme Louison, qui me fait des sermons épouvantables quand l'épingle de mon fichu n'est pas attachée juste au-dessous du menton, et qui ne se laisse»* rait pas prendre le bout du doigt par un homme, de jeter ainsi une pauvre fille dans les pièges du diable , et de favoriser un jeune homme dont certainement les intentions sont peu chrétiennes. Cela m'a fait beaucoup d© honte pour elle et de peine pour Marthe. J'ai essayé de faire comprendre à celle-ci qu'on ne lui voulait pas de bien en agissant ainsi, et que M. Horace n'était qu'un enjôleur. Marthe a mal pris la chose, elle a cru que je la haïssais. Louison m'a menacée de me rouer de coups, si je disais un mot de plus , et Eugénie , me voyant triste, m'a reproché d'avoir de l'humeur. Enfin, le moment est venu où le coup qu'on vous prépare va vous arriver . N'en soyez pas surpris, mon frère, et montrez de l'in. dulgence à cette pauvre Marthe, qui n'est pas la plus coupable ici. »
Arsène sut renfermer la terrible émotion que lui causa cette confidence. Il douta quelque temps encore. Il se demanda si Louison était un monstre de perfidie , ou si Suzanne était une calomniatrice infâme ; et , dans Tun comme dans l'autre cas, il se sentit blessé et atterré d'avoir un tel être dans sa famille. Il attendit que Louison fût rentrée, pour l'interroger d'un air calme et confiant sur les relations de Marthe avec Horace. « On m'a dit qu'ils s'aimaient, lui dit-il. Je n'y vois pas le moindre mal, et je n'ai pas le plus petit droit de m'en offenser. Mais j'aurais cru que, comme mes sœurs, vous m'en auriez averti plus tôt, puisque vous pensiez que j'y prenais grand intérêt. »
Louison vit bien que, malgré cet air résigné, Paul avait les lèvres pâles et la voix suffoquée. Elle crut qu'une jalouse œccentrée était la seule cause de sa soutonce,
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et, se réjouissant de son triomphe, — Ah, dame! Paul , vois-tu lui dit-elle , on ne peut parler que quand on edt sûr de son fait, et tu nous as si mal reçues quand nous avons voulu t'averiir ! Mais, à présent, je puis bien te parler franchement, si toutefois tu l'exiges, .et si tu me promets que Marfcon ne le saura pas.
En parlant ainsi, elle tira de sa poche une lettre qu'Horace l'avait chargée de remettre à Marthe. Arsène ne l'eût pas ouverte lors même que sa vie en eût dépendu. D'ailleurs, dans ses idées simples et rigides, une lettre était par elle-même une preuve concluante. Il mit cellelà dans sa poche, et dit à Louison : « Il suffit, je te re« mercie ; mon parti était déjà pris en venant ici. Je te donne ma parole d'honneur que Marthe ne saura jamais le service qne tu viens de me rendre, n
Il passa dans mon cabinet, où je venais de rentrer moi-même, et, quelques instants après, Eugénie arriva. «Tenez, lui dit-il en lui remettant la lettre d'Horace, voici une lettre pour Marthe, que j'ai trouvée par terre dans la chambre de mes sœurs. C'est l'écriture de M. Horace ; je la connais.
— Paul, il est temps que je vous parle , dit Eugénie,
— Won, Mademoiselle, c'est inutile, dit Paul; je no veux rien savoir. Je ne suis pas aimé; le reste ne me regarde pas. Je n'ai jamais été importun, je ne le serai jamais. Je n'ai été indiscret qu'avec vous , en vous parlant souvent de moi, et en vous imposant la société de mes sœurs, qui ne vous a pas été toujours des plus agréables. Louison est difficile t vivre; et l'occasioR s'étant présentée de la placer ailleurs, je venais vous dire que, dès demain, je vous en débarrasse, ainsi que de Suzanne, en vous remerciant toutefois des bontés que vous avez eues pour elles, et en vous priant de me garder votre amitié, dont je viendrai toujours me réclamer'
HOHAGE.
te plus souvent qu*H me sera possible, tant que M. Théo* phile ne le trouvera pas mauvais.
— " Vos sœurs ne me sont nullement à charge, répondit Eugénie, Suzanne a toujours été fort douce, et Louison Test devenue depuis quelque temps. Je conçois que vos idées sur l'avenir ayant changé, vous vouliez r^'^pre l'union que nous avions formée sous de meilleurs auspices; mais pourquoi vous tant presser ?
~ Il faut que mes sœurs s'en aillent bien vite, reprit Arsène. Elles ne sont peut-être pas aussi bonnes qu'elles en ont l'air, et je suis tout à fait en mesure de les établir. Écoutez, Eugénie , dit-il en la prenant à part, j'espère que vous garderez Marthe auprès de vous tant qu'elle n'aura pas pris un parti contrairo, et que vous veillerez à ce que tous ses désirs soient satisfaits, tant qu'un autre ne s'en sera pas chargé. Voici une partie de la somme que j'ai touchée ce matin ; destinez-la au même usage qu'à l'ordinaire, et, comme à l'ordinaire, gardez mon secret.
— Non, Paul , cela ne se peut plus, dit Eugénie. Ce serait avilir en quelque sorte la pauvre Marthe que de lui rendre encore de tels services après ce que vous savez. Il faut qu'elle apprenne enfin à qui elle doit le bien-être dont elle a joui jusqu'à présent, afin qu'elle vous en rende grâce et qu'elle y renonce à jamais.
— Eugénie , dit Paul vivement , si vous agissez ainsi , je ne pourrai plus remettre les pieds chez vous^ et je ne pourrai jamais revoir Marthe. Elle rougirait devant moi, elle serait humiliée, elle me haïrait peut-éli^. Laissezmoi donc sa confiance et son amitié , puisqu© |@ ne dois jamais prétendre à autre chose. Quant à refuser pour elle les derniers services que je veux lui rendre, vous n'en avez pas le droit, pas plus que vous n'avez celui de trahir le secret que vous m'avez juré. »
BORIGE.
J'appuyai ses résolutions auprès d'Eugénie, et il fut convenu que Marthe ne saurait rien. Elle rentra bientôt avec Horace, qu'elle avait attendu, je crois, sur l'escalier. Arsène lui souhaita le bonjour, et, parlant avec calme de choses générales, il l'observa attentivement ainsi qu'Horace, sans que ni l'un ni l'autre s'en aperçût; les (imoureux ont, à cet égard-là, une faculté d'abstrac^ tion vraiment miraculeuse. Au bout d'un quart d'heure, Arsène se retira après avoir serré fortement la main de Marthe et avoir salué Horace tranquillement. Je compris le regard d'Eugénie, et je descendis avec lui. Je craignais que cette fermeté stoïque ne cachât quelque projet désespéré, d'autant plus qu'il faisait son possible pour m'éloigner. Enfin, ne pouvant plus lutter contre lui-même et contre moi , il s'appuya sur le parapet , et je le vis défaillir. Je le forçai d'entrer chez un pharmacien et d'y prendre quelques gouttes d'éther. Je lui pariai longtemps; il parut m'écouter, mais je crois bien qu'il ne m'entendit pas. Je le reconduisis chez lui, et ne le quittai que lorsque je l'eus vu se mettre au lit. Au bout de la rue, je fus assailli du souvenir tragique de tant de suicides nocturnes causés par des désespoirs d'amour; i je revins sur mes pas, et rentrai chez lui. Je le trouvai assis sur son lit, suffoqué par des sanglots qui ne pouvaient trouver d'issue et qui le torturaient. Mes témoignages d'amitié firent tomber de ses yeax quelques larmes, qui le soulagèrent faiblement. Un peu revenu à lui, et voyant mon inquiétude :
« Tranquillisez-vous donc, Monsieur, me dit-il; je vous donne ma parole d'honneur que je senti tin hoimneé Peut-être quand je serai seul pourrai-je pleurer; ce serait le mieux. Laissez-moi donc, et comptez sur moi. J'irai vous voir domain, je vous le jure. » |
Quand je rentrai chez moi , je trouvai Marthe d'uiw j
gaieté charmante. Horace , d'abord troublé par la présence de son rival , s'était battu les flancs pour être aimable, et celle qui l'aimait ne se faisait pa£. prier pour trouver son ejy)rii ravissant. Elle ne s'était seulement pas doutée que Paul eût la mort dans l'âme, et mon visage altéré ne lui en donnait pas le moindre soupçon, ô égoïsme de l'amour! pensai-je.
Dès le lendemain Arsène vint chercher ses sœurs , et, sans presque leur donner le temps de nous faire leurs adieux, il les emmena silencieusement dans le nouveau domicile qu'il leur avait préparé à la hâte.
— Maintenant, leur dit-il, vous êtes libres de me dire ri vous voulez rester ici ou si vous aimez mieux retouraer au pays.
— Retourner au pays ? s'écria Louison stupéfaite ; tu veux donc nous renvoyer, Paul? tu veux donc nous abandonner?
— Ni l'un ni l'autre, répondit-îl ; vous êtes mes sœurs, et je connais mon devoir. Mais j'ai cru que vous haïssiez la capitale et que vous désiriez partir,
Louison répondit qu'elle s'était habituée à la vie de Paris , qu'elle ne trouverait plus d'ouvrage au pays , puisque son départ lui avait fait perdre sa clientèle, et ^'elle désirait rester.
Depuis qu'à force d'écouter à travers la cloison, Louise^ jivait surpris tous les secrets de notre ménage, elle s'était féconciliée avec le séjour de Paris, grâce aux avantages qu'elle avait cru pouvoir tirer du dévouement incomparable de son frère. Jusque*lé elle n'avait pas connu Arsène; elle avait compté gur une sorte d'assistance, mais
nORACE.
non pas sur un complet abandon de ses goûts, de sa li« berté, de son existence tout entière. Elle n'avait pas compris non plus cette activité, ce courage, cette aptitude au gain, si Ton peut s'exprimer ainsi, qui se développaient en lui lorsqu'il était mû par une passion généreuse. Dès qu'elle sut tout le parti qu'on pouvait tirer de lui, elle le regarda comme une proie qui lui était assurée et qu'elle devait se mettre en mesure d'accaparer. Les seules passions qui gouvernent les femmes mal élevées, lorsqu'une grandeur d'âme innée ne contre-balance pas les impressions journalières, ce sont la vanité et l'avarice. L'une les mène au désordre, l'autre à Tégoïsme le plus étroit et le plus impitoyable. Louison , privée de ionne heure des soins d'une mère, sacrifiée à une marâtre, et abandonnée à de mauvais exemples ou à de mauvaises inspirations, devait subir l'une ou l'autre de ces passions funestes. Elle pencha par réaction vers celle que sa belle-mère n'avait pas, et, vertueuse par haine du vice qu'elk^ avait sous les yeux, elle se livra par instinct à celui que lui suggéraient la misère et les privations. Elle deviiil cupide ; et, ne songeant plus qu'à satisfaire ce besoin impérieux, elle y puisa une adresse et une fourberie dont son intelligence bornée n'eût pas semblé susceptible. C'est ainsi qu'elle avait poussé Marthe dans le piège, et que désormais elle se flattait de régner sans partage sur la conscience de son frère.
« Ce qu'il faisait pour nous , disait-elle tout bas à Suzanne , à cause de cette païenne , il le fera encore mieux quand il saura, grâce à nous, combien elle en Était indigne. »
Suzanne n'avait pas, à beaucoup près, 1 âme aussi noire que sa sœur; mais, habituée à trembler devant elle, elle n'avait que des remords tardifs ou des réactions avortées. Arsène était bien loin de soupçonner la bas*
HORACE
sesse calculée des intentions de Louise. Il attribua son affreuse perfidie envers Marthe à une de ces haines de femme fondées sur le préjugé, l'intolérance religieuse et Fesprit de domination refoulé jusqu'à la vengeance. Il trouva bien une monstrueuse inconséquence entre sa conduite officieuse envers Horace et ses maximes de pt-* deur farouche ; il attribua ces contradictions à l'igî^ rance^ à une dévotion mal entendue. Il en fut attristé profondément ; mais, plein de compassion et de courage, il résolut d'ensevelir dans le secret de son âme le crime de cette sœur altière et cruelle. Il se promit de la convertir peu à peu à des sentiments plus vrais et plus nobles; et de ne lui faire de reproches que le jour où elle serait capable de comprendre sa faute et de la réparer. Par la suite il disait à Eugénie, informée malgré sa discrétion de ce qui s'était passé entre sa sœur et lui :
« Que voulez-vous ! si je vous eusse dit alors le mal qu'elle m'avait fait, vous l'auriez tous haïe et méprisée; vous eussiez dit : C'est un monstre 1 Et comme la perte de l'estime des honnêtes gens est le plus grand malheur qui puisse arriver, ma sœur m'a causé dans ce momentlà tant de pitié, que je n'ai presque pas eu de colère. »
Aussi lui moutra-t-il une douceur pleine de tristesse, qu'elle prit pour un redoublement d'affection.
« Si vous désirez rester ici et que ce soit dans vos intérêts, leur dit-il, je ne m'y oppose pas. Je vous chercherai de l'ouvrage , et je vous soutiendrai m attendant. Nous ne sommes pas assez fortunés pour avoir des logements séparés ; je demeurerai avec vous. Voilà qui est convenu jusqu'à nouvel ordre.
— Qu'est-ce que tu veux dire avec ton nouvel ordre? -demanda Louison.
— Cela veut dire jusqu'à ce que voug puissiez vour p^ser de moi, répondit-ii; car ma vie n'est pas assurée
HOKÀGE.
contre la mort comme une maison contre Tincendie.! Avisez donc peu à peu aux moyens de vous rendre indé-l pendantes, soit par d'honnêtes mariages , soit en vous^ faisant, par votre intelligence et votre activité, une bonne i clientèle.
— Sois sûr, dit Louîson un peu déconcertée, en affeo- tant de la fierté, que nous ne resterons pas à ta chargef gans rien faire ; nous voulons au contraire te débarrasser; de nous le plus tôt possible.
— Il ne s'agit pas de cela, reprit Arsène , qui craignîtî le l'avoir blessée. Tant que je serai vivant, tout ce qui est à moi est à vous; mais, je vous l'ai dit, je ne suisj* pas immoriel, et il faut songer... ]
— Mais quelles idées a-t-il donc aujourd'hui ! s'écria Louison en se retournant avec effroi vers Suzanne; ne dirait-on pas qu'il veut se faire périr? Ah çà, mon frère, est-ce que le chagrin te prend? Est-ce que tu vas te faire de la peine pour cette...
— Je vous défends de jamais prononcer devant moi le nom de Marthe ! dit Arsène avec une expression qui fît pâlir les deux sœurs. Je vous défends de jamais me par-> ler d'elle, même indirectement, soit en bien, soit en mal, , entendez-vous? La première fois que cela vous arrivera, , TOUS me verrez sortir d'ici pour n'y jamais rentrer. Voua \ êtes averties.
— Il suffît, dit Louison terrassée , on s'y conformera. : Mais ce n'est pas vous parler d'elle , Paul , que de voua i conjurer de ne pas avoir de chagrin.
— Ceci ne regarde personne, reprit-il avec la mém6 i énergie, et je ne veux pas non plus qu'on m'interroge. : J'ai parlé de mort tout à l'heure, et je dois vous dire qu6 ' je ne suis pas homme à me suicider. Je ne suis pas un lâche; mais le temps est à la guerre, et je ne dis pas qu'une révolution se déclarant, je n'y prendrais poinl !
part comme j*ai déjà fait Tannée dernière. Ainsi, habituez-vous à ridée de vous suffire un jour à vous-mêmes^ comme d'honnêtes artisanes doivent et peuvent le faire. Je vais à mon bureau. Raccommodez vos nippes en attendant, car dans quelques jours vous aurez de Touvrage. Mais je vous défends d'en demander ou d'en accepter d'Eugénie. »
« Vois-tu, dit Louison à sa sœur dès qu'il fat sortie tout a réussi comme je le voulais. Il déteste aussi Eu* génie à présent. Il croit que c'est elle qui a perdu Marthe. »
Suzanne baissa la tête avec embarras, puis elle dit : « Il a le cœur bien gros; il ne pense qu'à mourir.
-^ah 1 c'est l'histoire du premier jour, reprit l'autre; tu verras que bientôt il n'y pensera plus. Arsène est fier; il ne voudra pas se faire de la peine pour une fille qui se moque de lui avec un autre, et tu verras aussi qu'il sera le premier à nous en parler, et à être co./tent quand nous dirons du mal d'elle.
— C'est égal , je ne le ferai jamais, dit Suzanne,
— Oh! toi, une sans cœur, uae sotte qui aurait tcut supporté de la part de Marton saiip rien dire ! Tu as trop d'indulgence, Suzon. Si tu avais des principes, tu saurais qu'il ne faut pas être trop bonne pour les femmes sans mœurs. Tu verras, je te dis, qu'un jour n'est pas loin où mon frère te reprochera aussi ton indifférence sur ce chapitre-là.
— C'est égal, je te répète, dit Suzanne, que je ne me hasarderai jamais à lui dire un mot contre Marthe, quand même il aurait l'air de m'y encourager. Je suis bien sûre qu'il ne l® ^porterait pas. Essaies-en, puisque tu te crois si fine ! »
La journée se passa en querelles, comme à l'ordinaire. Néanmoins, lorsque Arsène rentra, il trouva sa chambre
HORACE
bien rangée, tout son linge raccommodé, ses effets nettoyés, pliés, et les légumes du souper cuits et servis proprement. Louison lui fit sonner très-haut tous ces bons offices, et Taccabla de prévenanoas importunes, qu*il subit sans impatience. Elle s'efforça de Tégayer, mais elle ne put îui arracher un sourire; à peine eut-il avalé quelques bouchées, qu'il sortit sans répondre aux questions qu'elle lui adressait. Il fut ainsi le lendemain , U surlendemain, et tous les jours suivants. Il agit avec tan( d'esprit et de zèle, qu'il sut en peu de temps leur procurer de l'ouvrage, et il mit toujours à leur disposition , pour l'entretien de tous trois, les deux tiers de l'argent qu'il gagnait; mais il fit une part de l'autre tiers, et elles îÀeu connurent jamais la destination. En vain Louison chercha jusque dans la paillasse de son lit, jusque sous les carreaux de sa chambre, pour voir s'il ne se faisait pas une bourse particulière, elle ne trouva rien ; en vain basarda-t-elle d'adroites questions, elle n'obtint pas de réponse ; en vain essaya-t-elle de lui faire placer cet argent invisible en meubles, en linge, en objets qu'elle disait utiles au ménage, il fit la sourde oreille, ne les laissa manquer d'aucune chose nécessaire à leur entretien , mais se refusa constamment la moindre superfluité personnelle. Ce fut un grand souci pour Louison, qui, comptant pour rien de disposer de la majeure partie du bien de son frère, se creusait la cervelle pour arriver à la conquête du reste. Il lui semblait qu'Arsène commettait une injustice, presque un vol, en se réservant quelques écus pour un usage mystérieux. Elle n'en dormait pas; et, si elle l'eût osé, elle eût manifesté le dépit qu'elle en ressentait; mais avec sa douceur impassible et son silence glacé, Arsène la tenait sous une domination qu'elle n'avait pas prévue si austère. Il fallut pourtant h Y soumettre, renoncer à connaître le fond de ce cœuf
HORACE
qui s'était formé pour jamais, et à surprendre une pensée sur ce visage qui s'était pétrifié.
J'ai dit ces détails de son intérieur, quoique je n'y ai© point pénétré à cette époque; mis tout ce qui tient aux personnes dont je raconte ici l'histoire îïi'a été peu à peu dévoilé par elles-mêmes avec tant^^e précision, que je puis les suivre dans les circonstances de leur vie où je I n'ai pris aucune part, avec la même fidélité que je ferai quant à celles où j'ai assisté personnellement.
Le départ des deux sœurs fut pour nous un véritable soulagement; mais le mystère et la promptitude qu'Arsène avait mis à effectuer cette séparation furent longqtemps inexplicables pour nous. Nous pensâmes d'abor ^ f u'il voulait ne jamais revoir Marthe, et qu'il s'en ôtaitd courageusement l'occasion et le prétexte. Mais il revint nous voir comme à l'ordinaire; et lorsque Marthe lui demanda l'adresse de ses sœurs, il éluda ses questions, et finit par lui dire qu'elles étaient placées chez une maîtresse couturière à Versailles. Je savais le contraire, parce que je les rencontrais quelquefois dans les alentours de la maison de commerce où Arsène était occupé ; leur affectation à m'éviter me faisait pressentir et res« pecter la volonté d'Arsène. 11 fut impossible à Eugénie d'avoir le mot de celte énigme; elle ne put même pas amener Arsène à une nouvelle explication sur ses senti- ! ments secrets et sur ses résolutions à l'égard de Marthe. Effrayée du calme qu'il montrait, et craignant qu'il ne conservât un reste d'espérance trompeuse, elle essayait souvent de le désabuser ; mais il coupait court à tout entretien de ce genre , en lui disant à la hâte : « Je sais bien ! je sais bien 1 inutile d'en parler. »
Du reste, pas un mot, pas un regard qu. pût faire soupçonner à Marthe qu'elle était l'objet d'une passion ardente et profonde. Il joua si bien son rôle qu'elle se
HORACE
persuada n'avoir jamais été qu'une amie à ses yeux , el nous-mêmes nous commençâmes à croire qu'il avail triomphé de son amour et qu'il était guéri.
Eugénie, quï prévoyait la confusion et le chagrin de Marthe lorsqu'elle apprendrait les services d'argent qu'il lui avait rendus à son insu , le força de reprendre celui qu'il avait apporté en dernier lieu. Désormais elle voulut rester chargée exclusivement de son amie, et cette charge était bien légère. Marthe était d'une sobriété excessive; elle était vêtue avec une simplicité modeste, et elle aidait assidûment Eugénie dans son travail. La seule trace des bienfaits d'Arsène que nous n'eussions pas fait disparaître, de peur d'affliger trop cet excellent jeune homme, c'était un petit mobilier qu'il avait acquis pour elle, et qui se composait d'une couchette en fer, de deux chaises, d'une table, d'une commode en noyer, et d'une petite toilette qu'il avait choisie lui-même, hélas 1 avec tant d'amour ! Nous faisions accroire à Marthe que ces meubles étaient à nous, et que nous les lui prêtions. Elle agréait nos soins avec tant de candeur et de charme, que nous eussions été heureux de les lui faire agréer toute notre vie ; mais il n'en devait pas être ainsi. Un mauvais génie planait sur la destinée de Marthe : c'était Horace.
Après la déclaration formelle d'Eugénie , il s'était attendu à une lutte avec Arsène. Il était fort humilié d'avoir un semblable rival ; et cependant, comme il le savait très-fin , très-hardi , très-estimé de nous tous , et de Marthe la première, c'en était assez pour qu'il acceptât cette latte. Quelques jours auparavant, il eût abandonné la partie plutôt que de commettre sou esprit élégant et cultivé avec la malice un peu crue et un peu rustique du Masaccio ; mais à ce moment-là, sen amour; était arrivé à un paroxysme fébrile, et il n'eût pas rougi' de disputer l'objet de ses désirs à M. Poi«soi^ lui-méoid/
A la grande surprise de tous, Paul Arsène parut calme Uîsqu'à l'indifférence, et Horace pensa qu'Eugénie avait beaucoup exagéré son amour. Mais lorsqu'il sut que Paul n'ignorait plus le sien, et lorsque je lui eus raconté dans quelles angoisses de douleur j'avais surpris ce courageux jeune homme, il commença à s'inquiéter de sa persévérance à reparaître devant lui , et de l'espèce de tranquil» lité triomphante qu'il semblait jouer pour le braver. Sa jalousie s'alluma ; les plus étranges soupçons s'éveillèrent dans son esprit, et il les laissa paraître. Marthe n'y comprit rien d'abord : sa conscience était trop pure pour qu'elle pût s'offenser de doutes qui n'avaient pas de sens pour elle. Le sombre dépit d'Horaco la troubla sans l'éclairer. Eugénie eut la délicatesse de xie pas se mêler de ce qui se passait entre eux , mais elle espéra qu'en s'apercevac:^ de l'outrage qui lui était fait , Marthe se relèverait fière et blessée.
Dans ses accès de jalousie Horace me pria, par dépit, de le conduire chez madame de Chailty. Il y retourna deux ou trois fois, et affecta de trouver la vicomtesse de plus en plus adorable. Ce furentautant de blessures dans le cœur de Marthe ; mais Tamouî* naissant est comme un serpent fraîchement coupé par morceaux , qui trouve en soi la force de se rapprocher et de se réunir. Aux tristesses, aux insomnies, aux querelles vives et amères, succédèrent les raccommodements pleins d'exalîation et d'ivresse; aux serments de ne plus se voir, les serments de ne se jamais quitter. Ce fut un bonheur plein d'orages et mêlé de beaucoup de larmes ; mais ce fut un bonheur plein d'intensité et rendu plus vif par les réactions.
Un jour qu'Horace avait voulu railler et dénigrer Arsène en son absence, et que Marthe le défendait avec chaleur, il prit son chapeau , comme il faisait dans ses emportements, et partit sans dire mot à ^^rsonne. Marthe
HORACE
savait bien qu'il reviendrait le lendemain, et qu'il demanderait pardon de ses torts; mais elle était de ces âmes tendres et passionnées qui ne savent pas attendre fièrement la fin d'une crise douloureuse. Kilo se leva, jeta soi)>hàle sur ses épaules, et s'élança vers la porte, « Que laites-vous donc? lui dit Eugénie,
— Vous le voyez , répondit Marthe hors d'die-même, je cours après lui.
— Mais, mon amie, vous n'y songez pas; n'encouragez pas de semblables injustices, vous vous en repentirez.
— Je le sais bien , dit Marthe ; mais c'est plus fort qu^ moi , il faut que je l'apaise.
— - Il reviendra de lui-même, laissez-lui-en du moins k mérite.
— il reviendra demain ! ■ — - Eh bien 1 oui , demain , certainement. î
— Demain, Eugénie? Vous ne savez pas ce que c'est que d'attendre jusqu'à demain! Passer toute la nuit avec la fièvre, avec le cœur gonflé , avec une insomnie qui compte les heures, les minutes, avec cette horribie pensée impossible à chasser: il ne m'aime pasl et celle-ci plus affreuse encore : il n'est pas bon , il n'est pas généreux , je ne devrais pas l'aimer 1 Oh ! non , vous ne con* naissez pas cela, vous.
— Mon Dieu, s'écria Eugénie, vous comprenez que \ons avez tort de l'aimer, et quand il vous vient une lueurs de raison, vous êtes impatiente de la perdre.
— Laisv,jz-moi la perdre bien vite, dit"Mai>;^^; car cette clarté est la plus intolérable souffrance qu'il y ait au monde. » Et, se dégageant des bras d'Eugénie, elle s'élança dans Tescaiier et disparut comme un éclair.
Eu<;énie n'osa pas la suivre, dans la crainte d'attirer, les regards sur elle et d'occasionner un scanc\ale dans lai
HORACE
maison. Elle espéra qu'au bas de l'escalier ces amants insensés se rencontreraient, et qu'au bout de quelques instants elie les verrait revenir ensemble. Mais Horace, furieux, marchait avec une rapidité extrême. Marthe le voyait à dix pas; elle n'osait pas l'appeler sur le quai, elie n'avait pas la force de courir. A chaque pas, elle se sentait prête à défaillir; elle le voyait frapper de sti canne sur le parapet , dans un mouvement de rage irréMnable. Elle se remettait à le suivre, ne songeant plus à sa souffrance personnelle, mais à celle de son amant. Il renversa deux ou trois passants, en fit crier et jurer une demJ-douzaine en les heurtant, monta la rue de La Harpe, et arriva à l'hôtel de Narbonne, oii il demeurait, sans s'apercevoir que Marthe était sur ses traces et avait failli dix fois le joindre. Au moment où il prenait sa clef et son bougeoir des mains de la portière , il vit le visage refrogné de celle-ci regarder par-dessus son épaule :
« Où allez-vous donc, Mam'selle? » dit-elle d'uîie voix courroucée à une personne qui s'apprêtait à monter Tescalier sans rien lui dire.
Horace se retourna, et vit Marthe, sans chapeau , sans gants, et pâle comme la mort. Il la saisit dans ses bras, l'enleva à demi, et lui jetant son châle sur la tête, comme un voile pour la soustraire aux regards, il l'entraîna dans l'escalier, et la conduisit légèrement jusqu'à sa chambre. Là, il se jeta à ses pieds. Ce fut toute l'explication. Le sujet même de la querelle fut oublié dans ce premier instant. — Oh 1 que je suis heureux , s'écria-t-il dans un délire d'amour; te voilà, tu es avec moi, nous sommes seuls 1 Po»r la première fois de la vie , je suis seul avec toi, Marthe! Comprends-tu mon bonheur?
— Laisse-moi partir, dit Marthe effrayée ; Euj?énie m'a peut-être suivie, çeut-être Arsène. Mon Dieu! est-ce un
HORACE
rêveî J*ai vu quelque part , en te suivant, la figure d'Arsène, je ne sais où. Non, je n*en suis pas sûre... peutêtre 1... C'est égal, tu m'aimes, tu m'aimes toujours! Allons-nous-en , reconduis-moi.
— Oh ! pas encore 1 pas encore! disait Horace; encore un instant l Si Eugénie vient, je ne réponds pas; si Arsène vient , je le tue. Reste ainsi , reste encore up instant 1
Cependant Eugénie seule, inquiète, épouvantée, comptait les minutes, allait du palier à la fenêtre, et ne voyail pas revenir Marthe. Enfin elle entend monter l'escalier. C'est elle, enfin 1... Non , c'est le pas d'un homme.
Elle se réjouit de la pensée que c'était moi , et qu'elle allait pouvoir m'envoyer à la recherche de Marthe. Elle courut au-devant de moi; mais au lieu de moi, c'était Arsène.
« Oti donc est Marthe? dit-il d'uine voix, éteinte.
— Elle est sortie pour un instant, dit Eugénie, troublée ; elle va rentrer tout de suite.
— Sortie toute seule à la nuit? dit Arsène ; vous l'avei laissée sortir ainsi?
— Elle va rentrer avec Théophile, dit Eugénie, éperdue.
— Non 1 non ! elle ne rentrera pas avec Théophile, dit Arsène en se laissant tomber sur une chaise. Ne vou« donnez pas la peine de me tromper, Eugénie ; elle ne rentrera pas même avec Horace. Elle rentrera seule, elle rentrera désespérée.
— Vous l'avez donc vue?
— Oui , je l'ai vue qui courait sur le quai dfâ ^îôté de la rue de la Harpe.
— Et Horace n'était pas avec elle?
— Je n'ai vu qu'elle.
— Et vous ne l'avez pas suivie?
— Non j mais je vais l'attendre, » dit-il«
HORACE
Et iî se leva précipitamment.
« Mais pourquoi n*avez-vous pas couru après elle? dit Eugénie ; pourquoi étes-vous venu ici?
— Ah ! je ne sais plus, dit Arsène d'un air égaré. J'avais une idée, pourtant!,.. Oui, oui, c'esf, cela : je voulais vous demander, Eugénie, si c'était la première fois qu'elle sortait seule, le soir, ou seule avec lui?... Dites, est-ce la première fois?
— Oui, c'est la première fois, dit Eugénie. Marthe est encore pure , j'en fais le serment. Pourquoi , mon Dieu , n'avoir pas couru après elle?
— Oh lil est peut-être temps encore de tuer ce misérable! s wia Arsène avec fureur. » Et, bondissant comme un chat sauvage, il s'élança dehors.
Eugénie comprit les suites funestes que pouvait avoir une telle aventure. Épouvantée, elle se mit à courir aussi après Arsène. Heureusement je montais l'escalier, et je les arrêtai tous deux.
« Oii aïïez-vous donc? leur dis-je; que signifient ces figures bouleversées?
— Retenez-le, suivez-îe, me dit à la hâte Eugénie, en voyant qu'Arsène m'échappait déjà. Marthe est partie avec Horace, et Paul va faire quelque malheur; allez ! »
Je courus à mon tour après le Masaccio , et je le rejoignis. Je m'emparai de son bras, mais sans pouvoir le retenir, quoique je fusse beaucoup plus grand et plus i musculeux que lui. La colère avait tellement décuplé ses forces qu'il m'entraînait comme il eût fait d'un enfant.
J'appris par ses exclamations entrecoupées ce qui s'était passé, et je vis l'imprudence qu'Eugénie avait commise. La réparer par un mensonge était le seul moyen qui me restât pour empêcher un événement tragique.
« Comment pouvez-vous Cfoijce, lui dis-je, que ce mit
ia première fois qu'ils sortent ensemble? c*est au moins la dixième, »
Coite assertion tomba sur lui comme l'eau sur le feu. il s'arrêta court, et me regarda d'un air sombre.
« Êles-vous bien sûr de ce que vous dites? me demanda-t-il d'une voix déchirante.
— J'en suis certain. Elle est sa maîtresse depuis plus d'un mois.
— Eugénie m*a donc trompé?
— • Non , mais on trompe Eugénie.
— Sa maîtresse 1 II ne veut donc pas l'épouser, l'in* fâme !
— Qu'en savez-vous? lui dis-je, ne songeant qu'à le calmer et à l'éloigner; Horace est un homme d'honneur, et ce que Marthe voudra, il le voudra aussi.
— Vous êtes sûr qu*il est un homme d'honneur 1 Jurezmoi cela sur le vôtre. »
A force d'assurances évasives et de réponses indirectes, je réussis à lui rendre la raison. Il me remercia du bien que je lui faisais, et il me quitta, en me jurant qu'il allait rentrer aussitôt chez lui»
Dès que je l'eus vu prendre cette direction, je couru» à l'hôtel de Narbonne ; je m'informai d'Horace. « Il est îà-haut enfermé avec une demoiselle ou une dame, répondit la portière, enfin avec ce que vous voudrez. Mais je vais la faire descendre; je n'entends pas qu'il y ait du scandale ici, j»
Je la priai de parler plus bas, et je l'y engageai par les arguynents irrésistibles de Figaro» Elle m'expliqua que la dame était jolie, qu'elle avait de longs cheveux noirs et un châle écarlate. Je redoublai mes arguments , et j'obtins la promesse qu'elle ne ferait point de bruit , et qu'elle laisserait repartir la fugitive, à quelque heure que
HORACE
ee fut de la nuit, sans lui adresser une parole et sans faire part à personne de ce qu'elle avait vu.
Quand je fus tranquille à cet égard, je revins rassurer Eugénie. Je m pus me défendre de rire un peu de sa consternation. Arsène mis à la raison et hors de cause, ie dénoûmen dn peu brusque , mais inévitable , des amours de Marthe et d'Horace , me semblait moins surprenant et moins sombre que ne le voulait voir ma généreuse amie. Elle me gronda beaucoup de ce qu'elle appelait ma légèreté.
Voyez-vous , me dit-elle , depuis qu'elle l'aime, elle me fait l'effet d'être condamnée à mort ; et à présent je ne ris pas plus que je ne ferais si je la voyais monter à l'échafaud. »
Nous attendîmes une partie de la nuit. Marthe ne rentra pas. Le sommeil finit par triompher de notre sollicitude.
A Taube naissante , la porte de l'hôtel de Narbonne s'ouvrit et se referma plus doucement encore après avoir laissé passer une femme qui couvrait sa tête d'un châle rouge. Elle était seule , et fit quelques pa& rapidement pour s'éloigner. Mais bientôt elle s'arrêta , faible et brisée, au coin d'une borne , et s'appuya pour ne pas tomber. Cette femme, c'était Marthe.
Un homme la reçut dans ses bras : c'était Arsène.
« Quoi 1 seule 1 seule ! lui dit-il; il ne vous a pas seulemeiit accompagnée l
— Je le lui ai défendu, dit Marthe d'une voix mourante; j'p" craint d'être rencontrée avec lui, et puis je n'ai pa& voulu qu'il me revît au jour 1 Je voudrais ne le revoir jamais! Mais que fais-tu ici à cette heure, Paul?
«-Je /l'ai pu dormir, répondit-il, et je suis venu vous 'attendre pour vous ramener ; quelque chose m'avait dit ymê sortirfez d© chez lui s^ule ot désespérée. »
HORACE
Marthe était si confuse et si éperdue qu'elle ne voulait plus rentrer.
«Conduisez-moi auprès de vos sœurs, disait -elle à Arsène ; elles, du Hioins, ne sauront pas où j'ai passé la nuit.
— Vous n'avez pas d'amie plus fidèle et plus dévouée qu'Eugénie, répondit Arsène; n'aggravez pas votre position par une plus longue absence. Venez, je vous accompagnerai jusque chez elle , et je vous réponds qu'elle ne vous adressera pas un reproche. »
Il la reconduisit jusqu'à la porte de sa chambre. Elle voulut s'y enfermer seule et y pleurer à son aise avant de nous revoir; mais au moment de quitter Arsène, avec qui elle avait épanché son cœur comme s'il n'eût été que son frère, #a se ressouvint tout à coup qu'il avait pour elle un amour moins calme : elle l'avait oublié, habituée qu'elle était à cd^upter sur un dévouement aveugle de sa part.
« Eh bien , Arsène , lui dit-elle avec un accent profond; regrettes-tu maintenant de ne m'avoir pas épousée?
— Je le regretterai toute ma vie, répondlt-iL
— Ne me parle pas ainsi, Arsène, dit-elle ; tu me déchires. Oh ! que ne puis-je t'aimer comme tu le désires et comme tu le mérites ! Mais Dieu me hait et me maudit ! »
Quand elle fut seule, elle se jeta tout habillée sur son lit , et pleura amèrement. Eugénie, qui l'entendait sangloter à travers la cloison, frappa vainement à sa porte; elle ne répondit pas. Inquiète, et craignant qu'elle ne fût en proJe à ces convulsions nerveuses auxquelles elle était sujette, Eugénie prit plusieurs clefs, les essaya dans la gwure, en trouva upe qui ouvrit, et s'élança auprès;
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d'elle. Elle la trouva la face enfoacée dans son traversin, et les mains crispées dans ses belles tresses noires toute ruisselantes de larmes.
« Marthe, lui dit Eugénie en la pressant sur son sein, pourquoi donc cette douleur? Est-ce du regret pour le passé, est-ce la crainte de l'avenir? Tu as disposé de toi, tu étais libre, personne n*a le droit de t'humilier. Pourquoi te caches-tu au lieu de venir à moi, qui t'ai attendue avec tant d'inquiétude et qui te retrouve toujours avec tant de joie?
— Chère Eugénie, j'ai plus que des regrets, j'ai de la honte et des remords, répondit Marthe en l'embrassant, le n'ai pas disposé de moi dans la liberté de ma conscience et dans le calme de ma volonté. J'ai cédé à de» transports que je ne partageais pas, glacée que j'étais par le souvenir des injures récentes et par l'appréhension de nouveaux outrages. Eugénie 1 Eugénie l il ne m'aime pas ; j'ai le profond sentiment de mon malheur ! Il a de la passion sans amour, de l'enthousiasme^sans estime, de l'effusion sans confiance. Il est jaloux parce qu'il ne croit point en moi, parce qu'il me juge indigne d'inspirer un amour sérieux, et incapable de le partager.
— C'est parce qu'il en est indigne et incapable luimême ! s'écria Eugénie,
— Non, ne dites pas cela; tout vient de moi, de ma ^destinée misérable, Lui , qui n'a point encore aimé, lui
[dont le cœur est aussi vierge que les lèvres, il méritait de rencontrer une femme aussi pure que lui.
— C'est pour cela , dit Eugénie en haussant les épaules, lu'il s'était épris Ce la vicomtesse de Ghailly, qui a trois imants à la fois !
— Cette femme-là du moins, répliqua Marthe, a pour^ i )lle l'intelligence, une brillante éducation, et toutes les^
léductions de la nai&sance, des bell^ maBières el du lux@»
HORACE
Moi, je suis obscure, bornée, ignorante ; je sais à peia« lire , je ne sais que comprendre ; mais je ne puis rien exprimer, je n'ai pas une idée à moi , je ne pourrai en aucun momept, dominer le cœur et l'esprit d'un homme comme lui î Oii ! il me l'a bien fait sentir, il me l'a bien dit cette nuit dans l'emportement de nos querelles , et à présent jè vois que j'étais folle de me plaindre de lui. C'est moi seule que je dois accuser, c'est ma vie passée que je dois maudire.
— Eh quoi! en êtes-vous là? dit Eugénie consternée. Il a déjà fait le maître et le supérieur à ce point? J'aurais pensé que, du moins, pendant la première ivresse, il se serait oublié un peu lui-même, pour ne voir et n'admirer que vous ; et, au lieu d'être à vos pieds pour vous remer- ^ cier de cette preuve d'amour et de confiance si solennelle que nous donnons quand nous ouvrons nos bras et notre âme sans réserve, déjà il s'est levé en domirmteur misé- [ ricordieux, pour vous honorer de son indulgence et de son pardon ! En vérité, Marthe, tu as raison d'être honteuse : , car tu es bien humiliée,..
— Ne dis pas cela, Eugénie. Si tu avais vu son trouble, sa souffrance, ses pleurs, et comme il me disait humblement et tendrement parfois ces choses si cruelles 1 Non, il ne savait pas le mal qu'il me faisait, il n'y songeait pas. Il souffrait tant lui-même 1 II n'avait qu'une pensée, celle^ de se débarrasser de soupçons qui le torturaient; et lors-! qu'il m'accusait, c'était pour être rassuré par mes réponses, ilais moi, je n'avais pas la force de le faire.j J'étais si effrayée de voir ce noble orgueil , cette pure jeunesse, coU» grande intelligence, qui exigeaient tani de moi, et qui avaient le droit de tant exiger ; et je ma sentais si peu de chose pour répondre à tout cela 1 J'étais accablée, et il prenait tout à coup ma tristesse pour lé remords de quelque faute ou le retour de que/que niau^'
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vais sentiment. « Qu'as-tu donc? me disait-il, tu n'es pas heureuse dans mes bras l Tu es sombre, préoccupée , tu penses donc à un autre? » Alors il s'imaginait que j'avais des rapports secrets avec Paul Arsène, et il me suppliait de le chasser d'ici, et de ne jamais 10 revoir. J'y aurais consenti, oui, j'aurais eu cette faiblesse, o'il eût persisté â me le demander avec tendresse. Mais, dès^xnon premier mouvement d'hésitation, il me laissait voir un dépit et une aigreur qui me rendaient la force de lui résister ; car, moi au»si , je prenais du dépit , je devenais amère. Et nous nous sommes dit des choses bien dures, qui me sont restées sur le cœur comme une montagne !
— Tu avais raison de dire qu'il ne t'aime pas, reprit Eugénie ; mais tu te trompes quand tu t'imagines que c'est à cause de toi et de ton passé. Le mal ne vient que de son orgueil à lui, et d'un fonds d'égoïsme que tu vas encourager par ta faiblesse. L'homme qui a le cœur fait pour aimer ne se demande pas si l'objet de son amour est digne de lui. De moment qu'il aime, il n'examine plus le passé ; il jouit du présent, et il croit à l'avenir. Si sa raison lui dit qu'il y a dans ce passé quelque chose à pardonner, il pardonne dans le secret de son cœur, sans faire tonner sa générosité comme une merveille. Cet oubli des torts est si simple , si naturel à celui qui aime ! Arsène t'a-t-il jamais accusée , lui? Ne t'a-t-il pas toujours défendue contre toi-même, comme il t'aurait défendue contre le monde entier?
Je douterais même d'Arsène , dit Marthe en soupirant. Je crois qu'en amour on est humble et généreux tant qu'on esl . èpoussé ; mais le bonheur rend exigeant et cruel. Voîlà ce qui m'arrive avec Horace. Durant ces heures de la nuit que nous avons passées ensemble, il y avait une alt( vnative continuelle de douceur et de fierté entre nous. Quand je me révoltais contre lui , il était à
mes pieds pour me calmer; mai», à peine m'avait-il amodiée à m'huiriilier devant lui , qu'il m'accablait de nou- ^^au. Ah ! *^e crois que l'amour rend méchant!
— Oui , l'amour de^^^jecliants , répliqua Eugénie en IH»couant tristement la tête.
Eugénie était injuste ; elle ne voyait pas la vérité mieux que Marthe. Toutes deux se trompaient, chacune à sa manière. Horace n'était ni aussi respectable ni aussi méchant qu'elles se l'imaginaient. Le triomphe le rendait volontiers insolent ; il avait cela de commun avec tant d'autres , que si on voulait condamner rigoureusement ce travers, il faudrait mépriser et maudire la majeure partie de notre sexe. Mais son cœur n'était ni froid ni dépravé. Il aimait certainement beaucoup; seulement, l'éducation morale de l'amour lui ayant manqué, ainsi qu'à tous les hommes, comme il n'était pas du petit nombre de ceux dont le dévouement naturel fait exception , il aimait seulement en vue de son propre bonheur, et , sî je puis m'exprimer ainss, pour l'amour de lui-même.
Il vint dans la journée ; et, au lieu d'être confus devant nous, il se présenta d'un air de triomphe que je trouvai moi-même d'assez mauvais goût. Il s'attendait à des plaisanteries de ma part , et il s'était préparé à les recevoir de pied ferme. Au lieu de cela, je me permis de lui faire ' des reproches,
« Il me semble , lui dis-je en l'emmenant dans mon cabinet, que tu aurais pu avoir avec Marthe des entrevues secrètes qui ne l'eussent pas compromise. Cette nuit passée dehors sans préparation , sans prétexte , pourra faire beaucoup jaser les gens de la maison. »
Horace reçut fort mal cette observation.
— J'admire fort, dit-il, que tu prennes tant d'ombrage ; potir elle, lorsque tu vis publiquement avec Eugénie 1 '
— C'est pour cela qu'Eugénie est respectée de tout ce j
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qui m'entoure, répondis-je. Elle est ma sœur, ma compagne, ma maîtresse, ma femme, si Ton veut. De quelque façon qu'on envisage notre union, elle est absolue et permanente. Je me suis fait fort de la rendre acceptable à tous ceux qo! m'aiment, et d'entourer Eugénie d'assez d'amis dévoués pour que le cri de l'intolérance n'arrive pas jusqu'à ses oreilles. Mais je n'ai pas levé le voile qui couvrait nos secrètes amours avant de m'être assuré par ia réflexion et l'expérience de la solidité de notre affection mutuelle. Après uue première nuit d'enivrement, je n'ai pas présenté Eugénie à mes camarades en leur disant : «Voici ma maîtresse, respectez-la à cause de moi. » J'ai caché mon bonheur jusqu'à ce que j'aie pu leur dire avee ! confiance ei loyauté : « Voici ma femme, elle est respectable par elle-même. »
— Eh bien , moi , je me sens plus fort que vous , dit Horace avec hauteur. Je dirai à tout le monde : « Voici mon amante , je veux qu'on la respecte. Je contraindrai les récalcitrants à se prosterner, s'il me plait, devant k femme que j'ai choisie. »
— Vous n'y parviendrez pas ainsi, eussiez- vous le bras invincible des antiques pourfendeurs de la chevalerie. Au temps où nous vivons , les hommes ne se craignent pas entre eux ; et on ne respectera votre amante, comme vous l'appelez , qu'autant que vous la respecterez vousmême.
— Mais vous êtes singulier, Théophile ! En quoi donc lâi-je outragé celle que j'aime? Elle est venue se jeter
Sdans mes bras, et je l'y ai retenue une heure ou deux de è jplus qu'il ne convenait d'après votre code des convenances. Vraiment, j'ignorais que la vertu et laréputatioQ d'une femme fussent réglées comme le pouvoir des rs* cors, d'après le lever et le coucher du soleil.
— Cé sont là de bien mauvaises plaisanteries, lui lis- ja,
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pour une journée aussi solennelle cjue celle-ci devrait l'être dans Thistoire de vos amours. Si Marthe en prenait aussi légèrement son parti, j'aurais pou d'estime pour elle. Mais elle en juge tout autrement, à ce qu'il me paraît, tàv elle n'a pas cessé de pleurer depuis ce matin. Je ne vous demande pas la cause de ses larmes; mais n'irez-vous pas la lui demander avec un visage moins riant et de& manières moins dégagées ?
— Écoutez, Théophile, dit Horace en reprenant son sérieux, je vais vous parler franchement, puisque vous m'y contraignez. L'amitié que j'ai pour vous me défendait de provoquer une explication que votre sévérité envers moi rend indispensable. Sachez donc que je ne suis plus un enfant, et que s'il m'a plu jusqu'ici de me laisser traiter comme tel , ce n'est pas un droit que vous ayez acquis irrévocablement et que je ne puisse pas vous ôter quand bon me semblera. Je vous déclare donc aujourd'hui que je suis las, extrêmement las, de l'espèce de guerre qu'Eugénie et vous faites, au nom de M. Paul Arsène, à mes amours avec Marthe. Je n'agis pas aussi légèrement que vous le croyez en mettant de côté toute feinte et toute retenue à cet égard. Il est bon que vous sachiez tous , vous et vos amis , que Marthe est ma maîtresse et non celle d'un autre. ïl importe à ma dignité, à mon honneur, de n'être pas admis ici en surnuméraire, mais d'être bien pour vous, pour eux , pour Marthe, pour tout le monde et pour moi-même, l'amant, le seul amant, c'est-à-dire le maître de cette femme. Et comme depuis quelque temps, grâce au singulier rôle que vous me faites jouer^ grâce aux prétentions obstinées de M. Paul Arsène, grâce à la proteclion peu déguisée que lui accorde Eugénie (grâce à voire neutralité, Théophile), grâce à l'amitié équivoque qui règne e^.tro Marthe et lui , grâce enûn à moê [)roDres soupçons, qui me font cruello'^^at souffirifi
HORACE
je ne sais plus où j'en suis, ni ce que je suis ici, j'ai résolu de savoir enfin à quoi m'en tenir, et de bien dessin ner ma position. C'est pour cela que je me présente ici ce matin, la tète levée, et que je viens vous dire à tous, sans tergiversation et sans ambiguïté : « Marthe a p?>sé cette nuit dans mes bras , et si quelqu'un le trouve mauvais , je suis prêt à connaître de ses droits , et a lui céder les miens, s'ils ne sont pas les mieux fondés. »
— Horace, lui dis-je en le regardant fixement, si telle est votre pensée ce matin, à la bonne heure, je l'accepte; mais si c'était celle que vous aviez hier soir en retenant Marthe auprès de vous pour la compromettre, c'est un calcul bien froid pour un homme aussi ardent que vous le paraissez , et je vois là plus de politique que de passion.
-s*- La passion n'exclut point une certaine diplomatie , répondit-il en souriant. Vous savez bien, Théophile, que j'ai commencé ma vie par la politique. Si je deviens homme de sentiment, j'espère qu'il me restera pourtant quelque chose de l'homme de réflexion. Mais rassurezvous, et ne vous scandaUsez pas ainsi. Je vous avoue qu'hier soir j'ai été fort peu diplomate, que je n'ai pensé à rien, et que j'ai cédé à l'ivresse du moment. Mais ce matin, en me résumant, j'ai reconnu qu'au lieu d'un sot repentir je devais avoir le contentement et l'énergie d'un amant heureux.
— Ayez-les donc, lui dis-je, mais faites que votre visage et votre contenance n'expriment pas autre chose que ce que vous éprouvez ; car, en ce moment, vous avez, malgré vous, l'air d'un fat. »
J'étais irrité en effet par je ne sais quoi de vain et d'arrogant qu'il avait ce jour-là, et que, pour toute Taffectioit que je lui portais, j'eusse voulu lui ôter. Je craignais que Marthe n'en fût bJ^sée; mais la pauvre femme n'avait
HORACE
plus cette force de réaction. Elle fut intimidée, abattue et comme saisie d'un frisson convulsif à son approche. Il la rassura par des manières plus douces et plus tendres; mais il y eut entre eux une gêne extrême. Horace désirait d*être seul avec elle ; et Marthe, retenue par un sentiment de îionte, n'osait plus nous quitter pour lui accorder un tête-à-tête. Il espéra quelques instants qu'elle aurait le courage de le faire, et il suscita divers prétextes^ qu'elle feignit de ne pas comprendre. Eugénie craignait de paraître affectée en leur cédant la place, et sur ces entrefaites Paul Arsène arriva.
Malgré tout l'empire que ce dernier exerçait sur luimême, et quoiqu'il se fût bien préparé à la possibilité de rencontrer Horace, il ne mt dissimuler tout à fait l'espèce d'horreur qu'il lui inspirait. Horace vit l'altération soudaine de son visage pâh et affaissé déjà par les angoisses de Ir nuit; et, saisi d'un transport d'orgueil insurmontable, il leva fièrement la tête , et lui tendit /a main de l'air d'un souverain à un vassal qui lui rend hommage. Arsène, dans sa généreuse candeur, ne comprit pas ce mouvement , et, l'attribuant à un sentiment tout opposé, il saisit et pressa énergiquC'ment la main de son rival , ave3 un regard de douleur et de franchise qui semblait dire ? « Vous me promettez de la rendre heureuse, je vous en remercie. »
Cette muette explication lui suffit. Après s'être informé de la santé de Marthe, et lui avoir serré la main aussi avec effusion, il échangea quelques mots de causerie générale avec nous, et se retira au bout de cinq minutes,
Horace n'était pas réellement jaloux d'Arsène au point d*étre inquiet des sentiments de Marthe pour lui , mais il
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craignait qu'il n'y eût entre eux, dans le passé, un engagement pins intime qu'elle ne voulait l'avouer. Il pensait que, pour être si fidèlement dévoué à une femme qui vous lacrifie, il fallait conserver, ou une espérance , ou une reconnaissance DÎen fondée; et ces deux suppositions foffensaient également. Depuis qu'Eugénie lui avait rérélé tout le dévouement d'Arsène , il avait pris encore plus d'ombrage. Ainsi qu'il l'avait naïvement avoué , il était blessé d'un parallèle qui ne lui était pas avantageux dans l'esprit d'Eugénie, et qui lui deviendrait funeste dans celui de Marthe , s'il devait être continuellement sous ses yeui Et puis notre entourage voyait confusément ce qui se passait entre eux. Ceux qui n'aimaient pas Horace se plaisaient à douter de son triomphe, du moins ils affectaient devant lui de croire à celui d'Arsène. Ceux qui l'aimaient blâmaient Marthe de ne pas se prononcer ouvertement pour lui en chassant scn rival, et ils le faisaient sentir à Horace. Enfin , d'autres jeunes gens qui, n'étant pour nous que de simples connaissances, ne venaient pas chez nous et jugeaient de nous avec une légèreté un peu brutale , se permettaient sur Marthe ces propos cruels que l'on pèse si peu et qui se répandent si Tite. Obéissant à cette jalousie non raisonnée que l'on éprouve pour tout homme heureux en amour, ils rabaissaient Marthe, afin de rabaisser bonheur d'Horace à leurs propres yeux. Plusieurs de ceux-là, qui avaient fait la cour à la beauté du café Poisson , se vengeaient de n'avoir pas été écoutés , en disan^ique ce n'était pas une conquête si difficile et si glorieuse, puisqu'elle écoutait un hâbleur comme Horace. Quelques-uns même disaient qu'elle awit m pour amant son premier garçon de café. Enfin, je m mÏB quel esprit fut assez bas, et quelle langue âss^ grossière , pour émettre l'opinion qu'elle était à h jfois la maîtresse d'Arsène, celle d'Horace et la mienne»
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Ces calomnies n'arrivèrent pas alors jusqu'à moi ;mais on eut rimprudence de les répéter à Horace. Il eut 2a faiblesse d'en être impressionné , et il ne songea bientôt plus qu'à éblouir et terrasser ses détracteurs par une démonstration irrécusable de son triomphe sur tous ses rivaux vrais ou supposés. Il tourmenta Marthe si cruellement qu'il lui fit un crime et un supplice de la vie tranquille et pure qu'elle menait auprès de nous. Il voulut qu'elle se montrât seule avec lui au spectacle et à la promenade. Ces témérités affligeaient Eugénie, et ne lui paraissaient que d'inutiles bravades contre l'opinion. Tout ce qu'elle tentait pour empêcher son amie de s'y prêter poussait à bout l'impatience et l'aigreur d'Horace.
« Jusqu'à quand, disait-il à Marthe, reSvCrez-vous Bo ïS l'empire de ce chaperon incommode et hypocrite, qui se scandalise dans les autres de tout ce qui lui semble personnellement légitime ? Comment pouvez-vous subir les admonestations pédantes de cette p-ude, qui n'est ■ pas sans vues intéressées, j'en suis certain, et qui regarde comme l'amant préférable celui qui peut donner à sa mal- ; tresse le plus de bien-être et de liberté ? Si vous m'aimiea^ vous la réduiriez promptement au silence, et vous ne souî^ fririez pas qu'elle m'accusât sans cesse auprès de vous. Puis-je être satisfait quand je vois ce tiers indiscret s'im?miscer dans tous les secrets de notre amour? Puis-je être tranquille lorsque je sais que votre unique amie est mon ennemie jurée , et qu'en mon absence elle vous aigrit et ' vous met en garde contre moi? »
Il exigea qu'elle éloignât tout à fait Paul Arsène, et il y eut dans cette expulsion qu'il lui imposait quelque chose de bien particulier. Il craignait beaucoup le ridicule qui s'attache aux jaloux, et l'idée que le Masaccio | pourrait se glorifier de lui avoir causé de l'inquiétude lui était insupportable. Il voulut donc que Marthe agît comm#
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de propos délibéré et sans paraître subir aucune influence étrangère. Il rencontra de sa part beaucoup d'opposition à cette exigence injuste et lâche ; mais il l'y amena insensiblement par mille tracasseries impitoyables. Elle n'avait plus le droit de serrer la main de son ami , elle ne pouvait plus lui sourire. Tout devenait crime entra eux : un regard, un mot, lui étaient reprochés amèrement. Si Arsène, obéissant à une habitude d'enfance, la tutoyait en causant, c'était la preuve flagrante d'une ancienne intrigue entre eux. Si, lorsque nous nous promenions tous ensemble , elle acceptait le bras d'Arsène , Horace prenait un prétexte ridicule, et nous quittait avec humeur, disant tout bas à Marthe qu'il ne se souciait pas de passer pour l'antagoniste de Paul, et que c'était bien assez de succéder à un M. Poisson, sans partager encore avec son laquais. Quand Marthe se révoltai*^^ centre ces persécutions iniques, il la boudait durant des semaines entières ; et l'infortunée , ne pouvant supportei son absence, allait le chercher, et lui demander pour ainsi dire pardon des torts dont elle était victime. Mais si elle offrait alors d'avoir une franche explication avec îe Masaccio^ avant de le renvoyer :
« C'est cela , s'écriait Horace , faites-moi passer pour un fou, pour un tyran ou pour un sot , afin que M. Paul Arsène aille partout me railler et me diffamer 1 Si vous agissez ainsi , vous me mettrez dans la nécessité de lui chercher querelle et de le souffleter, quelque beau ma» tin, en plein café. »
Épuisée de cette lutte odieuse, Marthe prit un jour la main d'Arsène, et la portant à ses lèvres :
« Tu es mon meilleur ami , lui dit-elle , tu vas me rendre un dernier service, le plus pénible de tous pour toi , et surtout pour moi. Tu vas me dire un éternel
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adieu. Ne m'en demande pas la raison ; je ne peux pas je ne veux pas te la dire.
^ C'est inutile, j'ai deviné depuis longtemps, repondit Arsène. Comme tu ne me disais rien, je pensais que moa devoir était de rester tant que tu semblerais désirer ma protection. Mais puisqu'au lieu de t'être utile, elle te nuit, je me retire. Seulement, ne me dis f^s que c'est pour toujours, et promets-moi que quanc' tu auras besoin de moi, tu me rappelleras. Tu n'auras qu'un mot à dire, mn geste à faire, et je serai à tes ordres. Tiens, Marthe, si tu veux, je passerai tous les jours sous ta fenêtre : tu n'as qu'à y attacher un mouchoir, un ruban , un signe quelconque , le même jour tu me verras accourir. Promets-moi cela. »
Marthe le promit en pleurant ; Arsène ne revint plus. Mais ce n'était pas assez pour satisfaire l'orgueil d'Horace. Un jour que , suivant sa «outume, il avait emmené Martha chez lui, nous l'attendîmes en vain pour souper, ei nou» reçûmes d'elle, le soir, le billet suivant :
« Ne m'attendez pas, chers et dignes amis. Je ne ren irerai plus dans votre maison. J'ai découvert que je n'y devais pas mon bien-être à votre seule générosité , mais que Paul y avait longtemps contribué, et qu'il y contribue encore , puisque tous les meubles que vous m'avez soi-disant prêtés lui appartiennent. Vous comprenez que, sachant cela , je n'en puis plus profiter. D'ailleurs , le monde est si méchant qu'il calomnie les affections les plus vertueuses. Je ne veux pas vous répéter les vils propos dont je suis l'objet. J'aime mieux, en les faisant cesjser et en m'arrachant avec douleur d'auprès de vous, ne TOUS parler que de mon éternelle reconnaissance pour vos bontés envers moi , et de l'attachement inaltérable que vous porte à jamais
i Votre amie, Maathë. »
HORACE.. m
« Voici encore une lâcheté d'Horace , s'écria Eiigénb indignée. îl lui a révélé un secret que j'avais confié à som honneur.
— Ces sortes de choses échappent , malgré soi , danê l'emportement de la colère , lui répondis-je ; ^ c'est h résultat d'une querelle entre eux.
— Marthe est perdue , reprit Eugénie , perdue à jamais ! car elle appartient sans réserve et sans retour à un méchant homme.
— Non pas à un méchant homme , Eugénie , mais â quelque chose de plus funeste pour elle , à un homme faible que la vanité gouverne. »
J'étais outré aussi, et je me refroidis extrêmement pour Horace. Je pressentais tous les maux qui allaient fondiB sur Marthe , et je tentai vainement de les détourner* Toutes nos démarches furent infructueuses. Horace, prévoyan^t que nous ne lui abandonnerions pas sa proie sans la lui disputer, avait changé immédiatement de domicilo* Il avait loué, dans un autre quartier, une chambre où il vivait avec Marthe , si caché, qu'il nous fallut plus d'ua mois pour les découvrir. Quand nous y fûmes parvenus, il était trop tard pour les faire changer de résolution et d'habitudes. Nos représentations ne servirent qu'à les irriter contre nous. Horace exerçait sur sa maîtresse ua tel empire , que désormais elle nous retira toute sa confiance. Oubliant qu'elle nous avait longtemps raconté tous ses griefs contre lui , elle voulait nous faire croire désormais à son bonheur, et nous reprochait de lui supposer gratuitement des souffrances dont son visage portait déjà l'empreinte profonde. Prévoyant bien qu'elle allait manquer, qu'elle manquait déjà d'argent et d'ouvrage , nous ne pûmes lui faire accepter le plus lége? service. Elle repoussa même nos offres avec une sorte Je Ihauteur qu'elle m nous avait jamais témoignée.
m noRACE.
— ' Je craindrais, nous dit-ello, qu'un bienfait d'Arsène ne fi' I- encore caché derrière le vôtre ; et, quoique je sache combien votre conduite envers nioi a été généreuse , je vous confesse que j'ai do la peine à vous pardonner les trop justes méfiances que cet état de choses a inspirées à Horace contre moi.
Eugénie poussa la constance de son dcvouement envers sa malheureuse compagne jusqu'à l'héroïsme ; mais tout fut inutile. Horace la détestait et indisposait Marthe contre elle ; toutes ces avances furent reçues avec une froideur voisine de l'ingratitude. A la fin, nous en fûmes blessés et fatigués ; et, voyant qu'on nous fuyait, nous évitâmes de devenir importuns. Dans le courant de l'hiver qui suivit, nous nous vîmes à peine trois fois ; et au printemps, un jour que je rencontrai Horace, je vis clairement qu'il affectait de ne pas me reconnaître, afin de se soustraire à un moment d'entretien. Nous nous regardâmes comme définitivement brouillés, et j'en souffris beaucoup , Eugénie encore davantage; elle ne pouvait prononcer le nom de Marthe sans que ses yeux s'emplissent de larmes.
Horace avait pris, dans les romans oii il avait étudié la femme, des idées si vagues et si diverses sur l'espèce en général , qu'il jouait avec Marthe comme un enfant ou comme un chat joue avec un objet inconnu qui l'attire el l'effraie en môme temps. Après les sombres et délirantes figures de femm^ dont le romantisme avait rempli l'imagination des jeunes gens , l'élément féminin du dix-huitième siècle, le Pompadour^ comme on commençait à dire, arrivait dans sa primeur de résurrection , et faisait passer dans nos rêves des beautés plus piquantes et plusl dangereuses. Jules toain donnait, je çrois^ vers csUd^
HORACE
époque, la définition ingénieuse du joli, dans le goût, dans les arts, dans les modes ; il la donnait à tout propos, et toujours avec grâce et avec charme. L'école de Hugo avait embelli le laid , et le vengeait des proscriptions pédantesques du beau classique. L'école de Janln ennoblissait le maniéré et lui rendait toutes ses séductions, trop longtemps niées et outragées par le mépris un peu brutal de nos souvenirs républicains. Sans qu'on y prenne garde, la littérature fait de ces miracles. Elle ressuscite la poésie des époques antérieures; et, laissant dormir dans le passé tout ce qui fut pour les intelligences du passé l'objet de justes critiques, elle nous apporte, €omme un parfum oublié, les richesses méconnues d'un goût qui n'est plus à discuter, parce qu'il ne règne plus arbitrairement. L'art , quoiqu'il se pose en égoïste {l'art
, pour l'art)f fait de la philosophie progressive sans le savoir. Il fait sa paix avec les fautes et les n^sères du passé, pour enregistrer, ainsi qu'eu un musée, les monuments de la conquête.
Horace ayant une des imaginations les plus impressionnables de cette époque si impressionnable déjà, vivant plus de fiction que de réalité, regardait sa nouvelle maîtresse à travers les différents types que ses lectures lui avaient laissés dans la tète. Mais quoique ce fussent des types charmants dans les poèmes et dans les romans, ce n'étaient point des types vrais et vivants dans la réalité présente. Quêtaient des fantômes du passé, riants ou terribles. Alfred de Musset avait pris pour épigraphe de ses belles esquisses le mot de Shakspeare : Perfide comme Ponde; et quand il traçait des formes plus pares et plus idéales, habitué à voir dans les femmes de tous
^lea temps les dangereuses filles d'Ève, il flottait entre un |coiôris frais et candide et des teintes sombres et changeantes qui témoignaient de sa propre irrésolution. Ce
tSl HORACE.
poëb enfant avait une immense influence sur le cerveau d'Horaire. Quand celui-ci venait de lire Portia ou la Camargo^ il voulait que la pauvre Marthe fût l'une ou l'autre. Le lendemain , après un feuilleton de Janin , il fallait qu'elle devînt à ses yeux une élégante et coquette patricienne. Enfin , après les chroniques romantiques d'Alexandre Dumas, c'était une tigresse qu'il fallait traiter en tigre ; et après la Peau de chagrin de Balzac, c'était une mystérieuse beauté dont chaque regard et chaque mot recélait de profonds abîmes.
Au milieu de toutes les fantaisies d' autrui , Horace oubhait de regarder le fond de son propre cœur et d'y chercher, comme dans un miroir limpide, la fidèle image de son amie. Aussi , dans les pï^amiers temps, fut-elle cruellement ballottée entre les femmes de Shakspeare et celles de Byron.
Cette appréciation factice tomsba enfin , quaftd l'intimité lui montra dans sa compagnie une femme véritable de notre temps et de notre pays, tout aussi belle peut-être » dans sa simplicité que les héroïnes éternellement vraies des grands maîtres, mais modifiée par le miheu où elle vivait , et ne songeant point à faire du modeste ménage d'un étudiant de nos jours la scène orageuse d'un drame du moyen âge. Peu à peu Horace céda au charme de cette affection douce et de ce dévouement sans bornes dont il était l'objet. Il ne se raidit plus contre des périls imaginaires ; il goûta le bonheur de vivre à deux , et Marthe lui devint aussi nécessaire et aussi bienfaisante qu'elle lui avait semblé lui devoir être funeste. Mais ce bonheur ne le rendit pas expansif et confiant : il ne le ramena pag J| vers nous ; il ne lui inspira aucune générosité à l'égard j,^ de Paul Arsène. Horace ne rendit jamais à Marthe fa justico qu'elle méritait dans le passé aussi bien que dans 11 |^ présent; et, au lieu de reconnaître qu'il l'avait mal com^ '
HORACE
prise, il attribua à sa domination jalouse la victoire qu'i. croyait remporter sur le souvenir du Masaccio. Marthe aurait désiré lui inspirer une plus noble confiance : elle souffrait de voir toujours le feu de la colère et de îa haine prôt à se rallumer au moindre mot qu'elle hasarderait en faveur de ses amis méconnus. Elle rougissait des précautions minutieuses et assidues qu'elle était forcée de prendre pour maintenir le calme de son esclavage, en écartant toute ombre de soupçon. Mais comme elle n'avait aucune velléité d'indépendance étrangère à son amour, comme, à tout prendre, elle voyait Horace satisfait de se© sacrifices et fier de son dévouement , elle se trouvait heureuse aussi; et pour rien au monde elle n'eût voulu changer de maître.
Cet état de choses constituait un bonheur incomplet, !X)upable en quelque sorte ; car aucun des deux amants l'y gagnait moralement et intellectuellement , ainsi qu'il l'aurait dû faire dans les conditions d'un plus pur amour, crois qu'on doit définir passion noble celle qui nous ^ ^lève et nous fortifie dans la beauté des sentiments et la grandeur des idées ; passion mauvaise, celle qui nous ranène à l'égoïsme, à la crainte et à toutes les petitesses le l'instinct aveugle. Toute passion est donc légitime ou '^'^ riminelle, suivant qu'elle amène l'un ou l'autre résultat , '^1 >ien que la société officielle, qui n'est pas le vrai consenement de l'humanité, sanctifie souvent la mauvaise en iroscrivant la bonne.
L'ignorance où , la plupart d'' temps, nous naissons et lourons par rapport à ces vérités , fait que nous subisons les maux qu'entraîne leur violation, sans savoir '? 'où vient (e mal et sans en trouver le remède. Alors *r ous no^js acharnons à alimenter la cause de nos souf 'ances, croyant les ado)icir par des moyens qui les en* ^^■^ eniment sans cesse*
HORACE
C'est ainsi que vivaient Marthe et Horace : lui croyant arriver à la sécurité en redoublant d'ombrage et de précautions pour régner sans partage ; elle, croyant calmer cette âme inquiète en lui faisant sacrifice sur sacrifice, et donnant par là chaque jour plus d'extension à sa douloureuse tyrannie ; car dans toutes les ebpèces de despotisme , l'oppresseur souffre au moins autant aue l'opprimé.
Le moindre échec devait donc troubler cette fragile félicité ; et , la jalousie apaisée, la satiété devait s'emparer d'Horace. Il en fut ainsi dès que son existence redevint difficile. Un ennemi veillait à sa porte, c'était la misère. Pendant trois mois il avait réussi à l'écarter, en confiant à Marthe une petite som.me que ses parents lui avaient envoyée en surplus de sa pension. Cette somme, il Ta* vâit demandée pour payer des dettes imprévues, dont il n'osait avouer qu'une très-petite partie, tant elles dépassaient le budget de sa famille ; et au lieu de la consacrer à amortir cette portion de la dette, il l'avait attribuée aux besoins journaUers de son nouveau ménage, accordant à peine aux créanciers quelques légers à-compte, dont ils avaient bien voulu se contenter. Son tailleur était le moins compromis dans cette banqueroute imminente. J'avais donné ma caution , et je commençais à m'en repentir un peu, car les dépenses allaient leur train, et chaque fois qu'on présentait le mémoire à Horace, il se tirait d'affaire par des pramesses et des commandes nouvelles, toujours plus considérables à mesure que la dette augmentait : il n'avait plus le droit de limiter le dandysme que ce fournisseur, bien avisé dans ses propres intérêts, venait chaque jour lui imposer. Quand je vis i qu'il y avait spéculation de la part de ce dernier et légè- i reté inouïe do la part d'Horace, je me crus en droit de ( borner ma caution aux dépenses faites, et de signifier au (
HORACE
tailleur qu'elle ne s'étendrait pas aux dépenses à faire. Déjà j'étais engagé pour plus d'une année de mon petit revenu; je prévoyais une gêne dont je me ressentis, en effet , pendant dix ans, et que je n'avais pas le droit d'imposer à des êtres plus chers et plus précieux que ce nouvel ami, si peu soigneux de son honneur et du mien. Quand il sut mes réserves, il fut indigné de m qu'il appelait ma méfiance, et m'écrivit une lettre pleine d'orgueil et d'amertume, pour m'annoncer qu'il ne voulait plus recevoir de moi aucun service, qu'il avait subi ma protection à son insu et par oubh total de mes offres et de mes démarches, qu'il me priait de ne plus me mêler de ses affaires, et que le tailleur serait payé dans huit jours. Il fut payé effectivement, mais ce fut par moi ; car Horac© cniblia aussi vite les promesses- qu'il venait de lui faire que celles qu'il avait acceptées de moi ; et je m'efforçai d'oublier de m.ême sa lettre insensée, à laquelle je ne répondis point.
Mais les autres créanciers, que je ne pouvais tenir en respect , vinrent l'assaillir. C'étaient de bien petites dettes, à coup sûr, qui feraient sourire un dissipateur de la Chaussée-d'Antin ; mais tout est relatif, et ces embarras étaient immenses pour Horace. Marthe ignorait tout. Il ne lui permettait pas de travailler pour vivre et lui cachait sa situation, afin qu'elle n'eût pas de remords. Il avait une telle aversion pour tout ce qui eût pu lui rappeler la grisette, que c'était tout au plus s'il lui laissait coudre ses propres ajustements. 11 eût mieux aimé, quant à lui , porter son linge en lambeaux , que de voir l'objet de son amour y faire des reprises. Il fallait que la modeste Marthe ne s'occupât que de lecture et de toilette, sous peine de perdre toute poésie aux yeux d'Horace, comme si la beauté perdait de son prix et de son lustr© en remplissant les conditions d'une vie naïve et simple.
1 fallut que pendant trois mois elle jouât le rôle de Marguerite devant ce Faust improvisé; qu'elle arrosât des ieurs sur sa fenêtre ; qu'elle tressât plusieurs fois par Jour ses longs cheveux d'ébône , vis-à-vis d'un miroir gothiqi ^ ' ^ avait fait l'emplette pour elle, à un prix beaucoup irup élevé pour sa bourse; qu'elle apprît à lire et à réciter des vers ; enfin qu'elle posât du matin au soir dans un tête-à-tête nonchalant. Et quand elle avait cédé à ses caprices, Horace ne s'apercevait pas que ce n'était pas la vraie et ingénue Marguerite, allant à l'église et à la fontaine, mais une Marguerite de vignette, une héroïne de keepsake.
Le moment vint pourtant où il fallut avouer à Marguerite que Faust n'avait pas de quoi lui donner à dîner, et que Méphistophélès n'interviendrait pas dans les affaires. Horace, après avoir longtemps gardé son secret avec courage, après avoir épuisé une à une, pendant plusieurs semaines, la petite bourse de ses amis, après avoir simulé pendant plusieurs jours un manque d'appétit qui lui permettait de laisser quelques aliments à sa compagne, fut pris tout à coup d'un excès de désespoir; et, à la suite d'une journée de silence farouche , il confessa son désastre avec une solennité dramatique que ne comportait pas la circonstance. Combien d'étudiants se sont endormis gaiement à jeun deux fois par semaine, et combien de maîtresses patientes et robustes ont partagé leur sort sans humeur et sans effroi! Marthe était née dans la misère; elle avait grandi et embelli en dépit des angoisses fréquentes d'une faim mal apaisée. Elle s'effraya beaucoup de la tragédie que jouait très-sérieusement Horace; mais elle s'étonna qu'il fût embarrassé du dénouement. «J'ai là encore deux petits pains de seigle, lui dit-elle; m sera bien assez pour souper^ et demain matin j'irai porter mon châio au Mont-de-Piété.J'eu aurai vingt francs,
HORACE
qui nous feront vivre plus d'une semaine, si tu veux me permettre de conduire notre ménage avec économie.
■ — Avec quel horrible sang-froid tu parles de ces choses-là! s'écria Horace en bondissant sur sa chaise. Ma situation est ignoble, et je ne comprends pas que tu veuilles ia partager. Quitte-moi , Marthe, quitte-moi. Une femme comme toi ne doit pas demeurer vingt-quatre heures auprès d'un homme qui ne sait pas la soustraire à de teîs abaissements. Je suis maudit 1
— Vous ne parlez pas sérieusement, reprit Marthe. Vous quitter parce que vous êtes pauvre? Est-ce que je vous ai jamais cru riche 1 J'ai toujours bien prévu qu'un moment viendrait où vous seriez forcé de me laisser reprendre mon travail ; et si j'ai consenti à être à votre charge, c'est que je comptais sur la nécessité qui me rendrait bientôt le droit de m'acquitter envers vous. Allons, j'irai demain chercher de l'ouvrage, et dans quelques jours je gagnerai au moins de quoi assurer le pain quotidien.
— Quelle misère! s'écria de nouveau Horace, irrité de voir sa fierté vaincue. Et quand tu auras pourvu aux exigences de la faim , en quoi serons-nous plus avan» cés? irons-nous mettre un à un nos effets au Mont-de- Piété?
— Pourquoi non , s'il le faut?
— Et les créanciers?
— Nous vendrons ces bijoux que vous m'avez donnés bien malgré moi , et ce sera toujours de quoi gagner du temps.
— Folle î ce sera une goutte d'eau dans la mer. Tu n'as ' lucune idée de la vie réelle , ma pauvre Marthe ; tu vis ^ 3ans les nues, et tu crois que l'on se tire d'affaire par um » péripétie de roman.
Si je vis dans les romans et dans les nues, c'est
HORACE
VOUS qui Texigez, Horace. Mais laissez-moi en descendre, et vous verrez bien que je n*y ai pas perdr le goût du travail et Thabitude des privations. Est-ce que je suis née dans Topulence? Est-ce que je n'ai jamais manqué de rien, pour avoir le droit de me montrer difficile?
— Eh bien , voilà, dit Horace, ce qui m'humilie, ce qui me révolte. Tu étais née dans la misère; je ne m'en souvenais pas, parce que je te voyais digne d'occuper un trÔJie. Je conservais le parfum de ta noblesse naturelle avec un soin jaloux. Je prenais plaisir à te parer, à préserver ta beouté comme ifti d^pôt précieux qui m'a été confié. A présent il faudra donc que je te voie courir dans la crotte, marchander avec des bourgeoises pour quelques sous; faire la cuisine, balayer la poussière, gâter et empuantir tes jolis doigts , veiller, pâlir, porter des savates et rapiécer tes robes, être enfin comme tu voulais être au commencement de notre union ? Pouah ! pouah ! tout cela me fait horreur, rien que d'y penser. Ayez donc une vie poétique et des idées élevées au sein d'une pareille existence 1 Je ne pourrai jamais rêver, jamais penser, jamais écrire. S'il faut que je vive de la sorte, j'aime mieux me brûler la cervelle.
— Depuis trois mois que nous menons une vie de princes, vous n'écrivez pas, dit Marthe avec douceur. Peut-être la nécessité vous donnera-t-elle un élan imprévu. Essayez , et peut-être que vous allez vous illustrer et vous enrichir tout à coup.
— Elle me sermonne et me raille par-dessus le marché! s'écria Horace en frappant de sa botte au milieu de la bûche, hélas ! la dernière bûche qui brûlait encore dans in cheminée.
— Dieu m'en préserve 1 répondit Marthe; je voulais vous consoler en vous disant que je ne suis pas fière, el que le jour où vous serez dans l'aisance, je ne Fougirai
HORACE
pas d'en profiter. Mais, en attendant, laissez-moi travailler, Horace, voyons, je vous en supplie, laissez-moi vivre comme je Tentends.
— Jamais ! reprit-il avec énergie, jamais je ne consentirai à ce que tu redeviennes une grisette, une femme d'étudiant ; cela ne se peut pas, j'aime mieux que tu me quittes.
— Voilà une affreuse parole que vous répétez pour la troisième fois. Tous ne m'aimez donc plus, que la misère vous effraie avec moi ?
— 0 mon Dieu ! est-ce pour moi que je la crains? Est-ce que je n'ai pas traversé déjà plusieurs fois des crises désespérées? est-ce que je sais seulement si j'en ai souffert ? Je ne me souviens pas même comment j'ai fait pour en sortir.
— C'est donc pour moi que vous vous inquiétez 1 Eh bien , rassurez-vous : l'inaction à laquelle vous me condamnez me pèse et me tue ; le travail , en môme temps qu'il détournera la misère, rendra ma vie plus douce et mon cœur plus gai.
— Mais ce travail dont tu parles et cette misère que tu nargues, c'est tout un ; oui , Marthe , c'est la même chose pour moi. Non, non , c'est impossible que je souffre cela! Je trouverai , j'inventerai quelque chose. J'emprunterai le dernier écu du petit Paulier, et j'irai à la roulette. Peut-être gagnerai-je un million !
— Ne le faites pas, Horace, au nom du ciel , n'essayez pas de cette affreuse ressource 1
— Tu veux bien aller au Mont-de-Piété, toi? Au Montde-Piété 1 avec les femmes les plus viles , avec les filles perdues! Ce serait la première fois de ta vie, n'est-ce pas? réponds, Marthe ! Dis-moi que tu n'y as jamais été.
— • Quand j'y aurais été, je n'en serais pas plus humiliée pour cela. C'est une ressource dont toute honte est
HORACE
pour la société. On y voit plus de mères de famille que de filles perdues, croyez-moi, et bien des pauvres créatures y ont jeté leur dernière nippe plutôt que de se "vendre.
— Ah! tu y as été, Marthe! Je vois que tu y as été! Tu en parles avec une aisance qui me prouve que ce ne serait pas la première fois... Mais pourquoi donc y as4u été? Tu ne manquais de rien avec M. Poisson , et ensuite Arsène ne t'y aurait pas laissée aller ! »
Et, au lieu de songer au dévouement tranquille de sa maîtresse, Horace se creusait la cervelle pour lui chercher dans le passé quelque faute qui aurait pu la réduire aux expédients qu'elle venait d'imaginer pour le sauver.
« Je vous jure, lui dit Marthe, sur le visage de qui le Bom de M. Poisson accolé à celui d'Arsène venait de faire passer un nuage de honte et de douleur, que j'irai demain pour la première fois de ma vie.
— Mais qui t'a donné cette idée d'y aller?
— J'ai lu ce matin , dans les Mémoires de la Contemporaine^ une scène qu'elle raconte de sa misère. Elle avait été porter là son dernier joyau , et en voyant une pauvre femme qui pleurait à la porte parce qu'on refusait de prendre son gage, elle partagea avec elle les dix francs qu'elle venait de recevoir. C'est bien beau , n'estce pas?
Quoi? dit Horace, je n'ai pas écouté. Tu me racontes des histoires, comme si j'avais l'esprit aux histoires! »
On a romaï qué avec raison que les malheurs et les contrariétés se fonaient par la main pour nous assaillir sans relâciie au milieu des mauvaises veines. Horace rêvait au moyen (J'éoarter le dernier créancier avec lequel il avait eu, deux heures auparavant, une conférence ora-
HORACE
geuse , lorsque M. Chaignard , propriétaire de l'hôtel garni qu'il occupait alors, vint loi réclamer deux mois arriérés d'un /oyer de deux chambres à vingt francs par quinzaine, Horace, déjà mal disposé, le reçut avec hauteur, et, pressé par lui , menacé, poussé à bout, le menaça à son tour de le jeter par les fenêtres, Chaignard, qui n'était pas brave, se retira en annonçant une invasion à main armée pour le lendemain.
« Tu vois Ms:; ^u'il faut aller au Mont-de-Piété demain, pour empêcher un scandale, dit Marthe en s'efforçant de le calmer par ses caresses. Si tu te laisses mettre dehors , les autres créanciers deviendront plus prCvSsants, et il n'y aura pas moyen de gagner du temps.
— Eh bien 1 tu n'iras pas, dit Horace, c'est moi qui irai. J'y porterai ma montre.
— Quelle montre? tu n'en as pas.
— Quelle montre? celle de ma mère! Ah! malédiction! il y a longtemps qu'elle y est, et sans doute elle y restera. Ma pauvre mère! si elle savait que sa belle montre, sa vieille montre, sa grosse montre, est là au milieu des guenilles, et que je n'ai pas de quoi la retirer!
— Si je mettais à la place la chaîne que tu m'as donnée? dit Marthe timidement.
— Tu ne tiens guère aux gages de mon amour, dit Horace en arrachant la chaîne qui était accrochée à la cheîïiinée, et en la roulant dans ses mains avec colère. Je ne sais ce qui me retient de la jeter par la fenêtre. Au moins quelque mendiant en profiterait, au heu que demain elle ira tomber dans le gouffre de l'usure, sans nous profiter à nous-mêmes. Belle ressource, ma foi! Allons, j'ai des habits encore bons ; j'ai un manteau surtout dont je peux bien me passer.
— Ton manteau ' par le froid qu'il fait I quand l'hiver commence I
in HORACE.
— Et que m'importe? Tu veux y me.ître ton châle, toi!
— Je ne m'enrhume jamais, et tu l'es déjà. D'ailleurs, est-ce qu'un homme peut aller mettre ses habits au Montde-Piété? Passe pour une montre, c'est du superflu! mais le nécessaire! Si quelqu'un te rencontrait?
— Oh I si Arsène me rencontrait, il dirait : Voilà celui qui s'est chargé de Marthe ; elle doit être bien malheureuse, la pauvre Marthe! Peut-être le dit-il déjà?
— Comment pourrait-il dire ce qui n'est pas?
— Que sais -je? Enfin avoue qu'il aurait un beau triomphe, s'il savait à quoi nous sommes réduits?
— Mais nous n'irons pas nous en vanter, à quoi bon?
— Bah î tu vas sortir demain , tu vas courir tous les jours peur de l'ouvrage : tu ne seras pas longtemps sans le rencontrer, il rôde toujours par ici... Tu le sais bien , Marthe, ne fais pas l'étonnée. Eh bien 1 tu le verras ; il te fera des questions, et tu lui diras tout dans un jour de douleur. Car tu en auras de ces jours-là, ma pauvre enfant ! Tu ne prendras pas toujours la chose aussi philosophiquement qu'aujourd'hui.
— Hélas ! je prévois en effet des jours de douleur, répondit Marthe ; mais la misère n'en sera que la cause indirecte. Votre jalousie va augmenter.»
Ses yeux se remphrent de larmes, Horace les essuya avec ses lèvres, et s'abandonna aux transports d'un amour plus fiévreux que délicat , ce soir-là surtout.
Marthe était levée depuis longtemps quand Horace se réveilla. Il élait tard. Horace avait bien dormi; il avait Tesprit calme et reposé. Des idées plus riantes lui vinrent, lorsqu'il entendit les moineaux s'entre-appeler sur les
HORACE
toits, où le soleil d'une belle matinée d'hiver faisait fondre la neige de la veille, a Ah! ah! dit-il, on a faim et froid là-haut? c'est encore pis que chez nous. Si tu n'as plus de pain, ma pauvre Marthe, tes habitués n'auront plus de miettes, et ils se plaindront de toi.
— Cela n'arrivera pas, dit Marthe ; je leur ai gardé une partie de mon souper d'hier au soir, un peu de pain de seigle. Ces messieurs ne sont pas difficiles, ils ont fort bien déjeuné.
— • Ils sont plus avancés que nous, n'est-ce pas?
— Qu'est-ce que cela fait? dit Marthe; nous dînerons mieux ce soir.
— Tu parles de dîner, c'est toujours une consolation pour qui a bonne envie de déjeuner. Ah çà, tu as donc été au Mont-de-Piété?
— Pas encore, tu me l'as presque défendu hier. J'attends ta permission.
— Je te croyais déjà revenue, » dit Horace en bâillant. Marthe se réjouit de ce changement d'humeur, qu'elle
attribuait à de plus sages idées, et qui n'était autre chose que le résultat d'un appétit plus impérieux. Elle jeta son vieux châle rouge sur ses épaules, et plia le neuf dans une belle feuille de papier ; puis, craignant qu'Horace ne vînt à se raviser, elle se hâta de sortir. Mais au bout de quelques minutes, elle rentra pâle et consternée : M. Ghaignard l'avait forcée de remonter l'escalier en lui disant , d'une manière peu courtoise, qu'il ne soufi&*irait pas qu'on emportât le moindre effet de chez lui' tant que le loyer ne serait pas payé. Horace, indigné de cette insulte, s'élança sur l'escalier, où M. Chaignard grommelait encore, et une discussion violente s'engagea entre eux. Chaignar^ fut d'autant plus ferme qu'il avait des témoins. Prévoyant l'orage, il s'était flanqué de son portier et d'une ^espèce de eonseil qui avait un faux air d'huissier. Ces deux aco*
HORACE
lytes jouaient, Tun le rôle de défenseur de la personne sacrée du maître, l'autre celui de pacificateur, prêt cependant à verbaliser. Horace sentit bien qu'il n'aY*iit pas le droit pour lui , et qu'il faudrait finir par capituler ; mais il se donnait fa satisfaction d'accabler le pauvre Chaignard d'épithètes mordantes, et de lui reprocher sa lésinerie dans les termes les plus âcres et les plus blessants qu'il pouvait imaginer. Tout ce qu'il dépensa d'esprit et de ver ^e bilieuse en cette circonstance eût été en pure perte, si le bruit n'eût attiré quelques auditeurs malin?, dont la présence vengea son amour-propre. Chaignard était rouge , écumant , furieux ; l'huissier, ne voyant point à mordre sur des voies de fait d'une espèce aussi délicate que des sarcasmes, attendait d'un air attentif quelque mot plus tranché qui constituât un délit d'offense punissable par la loi. Le portier, qui n'ahnait pas son maître, riait, dans sa barbe grise et sale, des plaisantes réponses d'Horace ; et quelques étudiants avaient entrebâillé les portes de leurs chambres, pour jouir de ce dialogue pittoresque. Enfin une de ces portes, s'ouvrant tout à fait, laissa voir une grande figure hérissée de poils roux, enveloppée dans un vieux couvre-pied d'où sortaient deux jambes maigres et velues. Le possesseur de cette figure bizarrè et de ces jambes démesurées n'était autre que l'illustre Jean Laravinière, président des bousingots, installé depuis la veille dans une chambre à quinze francs par mois, entre-sol délicieux , suivant lui , dont il était obligé d'ouvrir la porte et la fenêtre lorsqu'il étendait les deux bras pour passer sa redingote.
— Voilà bien du tapage , monsieur mon propriétaire , dit-il au bouillant Chaignard. Vous risquez une attaque d'apoplexie; mais c'est là le moindre inconvénient : le pire, c'est de réveiller à huit heures du matin un de vos locataires qui n'est rentré qu'à six.
HORACE. l^T
— De quoi vous mêlez-vous? s'écria Chaignard hors de lui.
— ^ Sont-ce là vos manières? sont-ce là vos moeurs, mons Chaignard? reprit Laravinière; vous n'aurez pas longtemps l'honneur de ma présence et le bénéfice de mon loyer dans votre hôtel , si vous traitez ainsi devant moi les enfants de la patrie 1
— La patrie veat qu'on paie ses dettes , s'écria Chaignard; je suis lieutenant de la garde nationale...
— Je le sais bien , répliqua Laravinière avec sangfroid ; c'est pour cela que je vous engage à vous calmer.
Et je connais mes devoirs de citoyen , continua Chaignard.
— En ce cas, nous nous étendrons avec vous, reprit Laravinière; je connais beaucoup M. Horace Dumontet, et s'il lui faut une caution auprès de vous, je lui offre la mienne.»
J'ignore jusqu'à quel point la garantie de Laravinière rassura le propriétaire ; mais il ne demandait qu'un prétexte pour couper court à la scène désagréable dont il venait d'être le plastron. L'orage s'apaisa, et jusqu'à nouvel ordre chacun se retira dans son appartement.
Au bout d'un quart d'heure, Jean Laravinière ayant quitté ce qu'il appelait son costume de Romain , pour une mise plus moderne et plus décente , il alla frapper à la porte d*Horace. Depuis qu'Horace vivait avec Marthe, 'À avait eu soin d'écarter toutes ses connaissances , à la réserve de deux ou trois amis qui ne pouvaient lui inspirer de jalousie, et qui avaient pour lui cette admiration respectueuse qu'un jeune homme intelligent et présomptueux inspire toujours à une demi-douzaine de camarades plus simples et plus modestes. On peut même dire, en passant, que la principale cause de l'orgueil qui ronge la plupart des jeunes talents de notre époquSg
HORACE
c'est Tengouement naïf et généreux de ceux qui les entourent. Mais cette réflexion est ici hors de propos. Laraviniôre n'était point au nombre des admirateurs d'Horace; il n'avait d'engouement que dans Tordre d#s capacités politiques. S'il venait le trouver sous prétexte de rire avec lui de M. Chaignard , il avait probablement d'autres motifs que celui de renouer une liaison qui n'avait jamais été bien intime , et qui depuis deux ou trois mois semblait totalement abandonnée de part et d'autre.
Horace avait toujours éprouvé un profond dédain pour ces républicains touit d'une pièce ( c'est ainsi qu'il les appelait ) qui professaient une sorte de mépris pour les arts , pour les lettres , et même pour les sciences, et qui, un peu entachés de babouvisme , n'étaient pas éloignés de l'idée d'abattre les palais pour mettre des chaumières à la place. Une telle brusquerie de moyens était inconciliable avec les besoins d'élégance et les rêves de gran. deuc individuelle que nourrissait Horace. Il tenait donc Laravinière pour un de ces instruments de destruction que des révolutionnaires plus prudents laissent volontiers mettre en avant , mais auxquels ils n'aimeraient pas à confier leur avenir personnel.
Quoi qu'il en soit , il le reçut à bras ouverts , sans trop savoir pourquoi. Horace se sentait bien disposé; il était en train de rire : il venait de raconter à sa compagne les moqueries dont il avait accablé le pauvre Chaignard , et il était bien aise de lui présenter un témoin de sa victoire. Et puis, qui de vous ne l'a pas éprouvé - ieu^es; gens au sort précaire? quand on est dans la détresse, un visage connu , quel qu'il soit , donne toujours un^j lueur de courage ou de sécurité qui dispose à la bienveillance.
En voyant Marthe, Jean fit un pas en arrièi^ , mui^j
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mura quelques excuses, et parut vouloir se retirer , mais Horace le retint , le présenta à sa compagne , qui lui tendit la main en souvenir d'une rencontre nocturne où il Tavait protégée et respectée, et qui lui demanda en souriant le récit de la scène avec M. Chaignard.
Quand ils se furent assez égayés sur ce chapitre , Laravinière attira Horace dans le corridor, et lui dit : « D'après ce qui s'est passé tout à l'heure, je vois que vous êtes dans une de ces crises financières que nous connaissons tous par expérience. Je ne vous offre pas de solder M. Chaignard , je ne le pourrais pas , et d'ailleurs quelques procédés évasifs suffiront pour le museler jusqu'à nouvel ordre. Mais si vous étiez à court de ces quelques écus toujours nécessaires , et souvent introuvables au moment où on en a le plus besoin , je puis partager avec vous les cinq ou six qui me restent.
Horace hésita. Il avait souvent assez mal parlé de Laravinière à Marthe et à moi ; il lui avait gardé une sorte de rancune pour l'assistance qu'il s'était vanté d'avoir donné à la fugitive du café Poisson ; enfin il lui répugnait d'accepter les services d'un homme qu'il connaissait à peine. Mais en pensant à la pauvre Marthe , qui n'avait pas déjeuné , rl se ravisa , et accepta avec une franche gratitude.
« A charge de revanche, lui dit Laravinière. Vous ne me devez pas de remercîments : quand nous changerons de position , nous changerons de rôle. Chacun son tour.
. — C'est bien ainsi que je l'entends , répondit Horace , qui dès qu'il eut l'argent dans sa poche , se sentit plus froid et plus contraint avec Laravinière.
Le Mont-de-Piété , ce véritable calvaire de la détresse, fut donc évité ce jour-là. Marthe insista néanmoins pour aller chercher de l'ouvrage ; et après qu'Horace lui eut fait jurer qu'elle ne s'adresserait pas à Eugénie, il la
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laissa prendre des mesures pour s'en procurer. Elle n'y réussit pas vite , et le succès de ses démarches ne fut pas très-brillant. Cependant, au bout de quelques semaines, elle put pourvoir, ainsi qu'elle l'avait annoncé, au pain quotidien ; quelques nouvelles avances de Laravinière pourvurent au reste , et Horace songea sérieusement à travailler aussi pour payer ses dettes.
Malgré les efforts de l'un et les résolutions de l'autre, ces deux amants tombèrent dans une gêne toujours croissante. Marthe s'y résigna avec une sorte de satisfaction mélancolique. Au milieu de ses fatigues, elle était fière d'être désormais la pierre angulaire de Fexistence de son amant; car il faut bien avouer que, sans elle , le dîner eût souvent fait défaut. Elle avait , en de certains moments, assez d'empire sur lui pour obtenir qu'il fît prendre patience à ses créanciers par quelques sacrifices. Et puis , les créanciers d'un étudian-t sont de meilleure composition que ceux d'un dandy. Ils savent bien qu'avec le fils du bourgeois, ce qui est différé n'est pas perdu , et que , rentré dans sa famille , le jeune citoyen de province tient à honneur de payer ses dettes. Cela se fait lentement ; mais enfin , dans cette classe , il n'y a pas de banqueroute réelle , et le désordre n'est que momentané. Horace put donc encore trouver assez de crédit chez ses fournisseurs pour paraître avec une certaine élégance. Mais chose étrange, et cependant chose infaiUible! son goût pour la dépense augmenta en raison de l'inquiétude et des contrariétés qui en forent le résultat. Les caractères légers ont cela de particulier , que les obstacles et les privations irritent leur soif de jouissances , et redoublent leur auilace à se les procurer. Après avoir confessé à sa scrupuleuse compagne le véritable état de ses affaires, après lui «voir lais^ié lire les lettres do doux repioches el da
HOHÂGE. lot
plaintes bien fondées que sa mèi-e ïuî écrivait, il n'était plus possible de lui faire illusion , et de l'arracher à son travail, à son plan d'économie consciencieuse et sévère. C'eût été encourir le blâme de Marthe , et Horace tenait à être admiré tout autant qu'à être aimé. Il fallut donc qu'il s'accoutumât à lavoir reprendre ses numMes habitudes , et qu'il jouât auprès d'elle le rôle d'un stoïque. Mais ce rôle lui pesait horriblement , et dès lors cet intérieur dont il avait fait ses délices cessa de lui plaire. L'ennui l'emporta sur la jalousie. Il était de ces organisations d'artistes voluptueux chez qui l'amour succombe à la réalité prosaïque. Le tableau de ce ménage austère et pauvre devint trop lugubre pour sa riante imagination. Au lieu de puiser dans l'exemple de Marthe le courage de travailler , il sentit le travail lui devenir plus lourd , plus impossible que jamais. Il avait froid dans cette petit© chambre mal ch-^uffée, et le froid, qui n'engourdissait pas les doigts diligents de Marthe , paralysait le cerveau du jeune homme. Et puis cette nourriture sobre , que Marthe préparait elle-même avec assez de soin et de propreté pour aiguiser l'appétit , n'était ni assez substantielle ni assez abondante pour alimenter les forces d'un homme de vingt ans, habitué à ne se rien refuser. Il adressait alors à sa ménagère patiente des reproches dont la grossièreté le faisait rougir de lui-même et pleurer l'instant d'après , mais qui recommençaient le lendemain. Il l'accusait de parcimonie mesquine ; et lorsqu'elle répondait , les yeux pleins de larmes , qu'elle n'avait que vingt sous par jour pour entreteaiir la iable , il lui demandait parfois avec âcreté ce qu'elle avait fait des çent francs qu'il lui avait remis la semaine précédente : il oubliait qu'il avait repris cet argent peu à peu sans 1© compter , et qu'il l'avait dépensé dehors en babioles , en spectacles , en glaces , en déjeuners et en prêts à ses
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amis. Car Horace était la générosité même : il n'aimait pas à restituer, mais il aimait à donner; et tandis qu'i oubliait de rendre dix francs à un pauvre diable qui avait des bottes percées, il faisait le magnifique avec un joyeux compagnon qui lui en demandait quarante pour ré^^aler sa maîtresse. Il prenait des bains parfumés, et donnait cent sous au garçon qui l'avait massé ; il jetait une pièce d'or à un petit ramoneur pour voir ses joyeuses cabrioles et se faire appeler mon prince; il achetait à Marthe une robe de soie qui lui était fort inutile, vu qu'elle manquait d'une robe d'indienne ; il louait des chevaux de selle pour aller courir au bois de Boulogne ; enfin le peu d'argent qu'après mille pressurages sur les besoins de sa famille , madame Dumontet réussissait à lui envoyer, était gaspillé en trois jours , et iJ fallait retourner aux pommes de terre , à la retraite forcée , et aux bâillements mélancoliques du ménage.
Cependant un témoin juste et sincère assistait au lent supplice que subissait la pauvre Marthe. C'était Jean le bousingot , dont la présence dans la maison n'était pas une chose aussi fortuite qu'il le laissait croire. Jean était dévoué corps et âme à un homme qui , ne pouvant approcher du triste sanctuaire où pâlissait l'objet de son amour , voulait du moins veiller à la dérobée et lui continuer sa mystérieuse sollicitude. Cet homme c'était Paul Arsène. Au profond abattement qu'il avait d'abord éprouvé , avait succédé une pensée de dévouement politique. Il s'étai ioujours dit qu'il lui resterait assez do force pour se faire casser la tête au nom de la république. En conséquence, il était allé trouver le seul homme qu'il connût dans le mouvement organisé , et Jean l'avait reçu à bras ouverts,
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A cette époque , Tassociation politique la plus importante et la mieux organisée était celle des Jmîs du peuple. Plusieurs des chefs qui la représentaient avaient joué déjà un rôle dans la charbonnerie ; ceux-là et d'autres plus jeunes en ont joué un plus brillant depuis 1830. Parmi ces hommes, qui ont surgi et grandi durant cette période de dix années, et qui ont déjà, des noms historiques, la société des Jmîs du peuple comptait Trélat, Guinard , Raspail, etc.; mais celui qui exerçait le plus de prestige sur les jeunes gens des Écoles tels que Laravinière , et sur les jeunes républicains populaires tels que Paul Arsène , c'était Godefroy Cavaignac. Presque seul , il n'avait pas cotte suffisance puérile qui perce chez la plupart des hommes remarquables de notre temps , et qui fait chez eux de l'affectation une seconde nature. Sa grande taille , sa noble figure , quelque chose de chevaleresque répandu dans ses manières et dans son langage, sa parole heureuse et franche , son activité , son courage et son dévouement , tout cela eût suffi pour enflammer la tête du belliqueux Jean , et pour échauffer le cœur du généreux Arsène , quand même Godefroy n'eût pas émis les idées sociales les plus complètes, les plus logiques, je dirai même les plus philosophiques qui aient pris une forme à cette époque dans les sociétés populaires. Ce président des ]/4mis du peuple a seul professé dans ces clubs ce qu'on peut appeler les doctrines; doctrines qui, à beaucoup d'égards , ne satisfaisaient pas encore le secret instinct d'Arsène et les vastes aspirations de son âme vers l'avenir , mais qui , du moins , marquaient un progrès immea^, incontestable, sur le libéralisme de la Res-
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tauration. Suivant Arsène , et suivant le jugement toa-» jours sévère et méfiant du peuple, les autres républicains étaient un peu trop occupés de renverser le pouvoir, et point assez d'asseoir les bases de la republique ; lorsqu'ils l'essayaient, c'était plutôt des règlements et une discipline qu'ils imaginaient , que dea lois mo* raies et une société nouvelle, Cavaignac, tout en faisant cette belle opposition qu'il a si largement et si fortement développée l'année suivante jusque devant la pâle et menteuse opposition de la chambre , s'occupait à mûrir des idées, à poser des principes. Il songeait à l'émancipation du peuple, à l'éducation publique gratuite, au libre vote de tous les citoyens , à la modification progressive de la propriété , et il ne renfermait pas , comme certains républicains d'aujourd'hui , ces deux principes nets et vastes dans l'hypocrite question d'organisation du travail et de réforme électorale; mots bien élastiques , si Ton n'y prend garde , et dont le sens est susceptible de se resserrer autant que de s'étendre. En 1832, on ne craignait pas cosime aujourd'hui de passer pour communiste , ce qui est devenu l'épouvantail de toutes les opinions de ce temp»-ci. Un jury acquitta Cavaignac, après qu'il eut dit , entre autres choses d'une admirable hardiesse : « Nous ne contestons pas le droit « de propriété. Seulement nous mettons au - dessus c celui que la société conserve , de le régler suivant le « plus grand avantage commun. » Dans ce mêma discours , le plus complet et le plus élevé parmi tous ceux des procès politiques de l'époque *, Cavaignac dit encore ; « Nous lui contestons [à votre société officielle) le « monopole des droits politiques; et ne croyez pas que « ce soit seulement pour le revendiquer en faTeur des
!. Procès du droit d'aisocialiou, déceinl)ro 1832,
« capacités. Selon nous , quiconque est utile est capable. « Tout service entraîne un droit. »
Arsène assistait à ce procès; il écouta avec une émotion contenue ; et , tandis que la plupart des auditeurs , subjugués par le magnétisme qu'exerce toujours sur les masses le débit et l'aspect de l'orateur, éclataient en applaudissements passionnés, il garda un profond silence ; mais il était le plus pénétré de tous , et il n'entendit pas, ce jour-là, les autres plaidoiries *. Il s'absorba entièrement dans les idées que Godefroy avait éveillées en lui , et il se retira plein de eelle-ci , qu'il vint me répéter mot à mot :
« La religion , comme nous l'entendons , nous , c'est h « le droit sacré de l'humanité. Il ne s'agit plus de pré- « senter au crime un épouvantait après la mort , au « malheureux une consolation de l'autre côté du tom- « beau. Il faut fonder en ce monde la morale et le bien- « être , c'est-à-dire l'égalité. Il faut que le titre d'homme « vaille à tous ceux qui le portent un même respect re- « ligieux pour leurs droits , une pieuse sympathie pour « leurs besoins. Notre rehgion, à nous, c'est celle qui « changera d'affreuses prisons en hospicts pénitentiaires, « et qui , au nom de l'inviolabilité humaine , abohra la « peine de mort... Nous n'adoptons plus une foi qui met « tout au ciel , qui réduit l'égalité devant Dieu à cette « égalité posthume que le paganisme proclamait aussi . « bien que le christianisme ; etc. »
« Théophile , s'écria Arsène en mettant sa main dans la mienne , voilà de grandes paroles et une idée neuve, du moins pour moi. Elle me donne tant à réfléchir , que
i . C'est pourtant dans la même séance qae Plocque dit ces belles pafdes : « Est-ce que le dénûment et le besoin ne peuvent pas l&gîqueme»f « réclamer la faculté de se constituer leurs représentants , avocats d§ la « Mm, la misèr©, et de rignoraw-e ? »
tout mon passé, c'est-à-dire tout ce que j'ai cru ju ce jour, se bouleverse à mes propres yeux.
— Ce n'est pas une idée qui soit absolument propre à l'orateur que vous venez d'entendre, lui répondis-je : c'est une idée qui appartient au siècle , et qui a été déjà émise sous plusieurs formes. On pourrait même dire que c'est l'idée qui a dominé nos révolutions depuis cent ans , et l'humanité tout entière depuis qu'elle existe, par une instinctive révélation de son droit, plus puissante que les théories religieuses de l'ascétism.e et du renoncement. Mais c'est toujours une chose neuve et grande que de voir le droit humain , pris à son point de vue religieux, proclamé par un révolutionnaire. U y avait bien assez longtemps que vos républicains oubliaient de donner à leurs théories la sanction divirie qu'elles doivent avoir. Moi, qui suis légitimiste , ajoutai-je en souriant
— Ne parlez pas comme cela, reprit vivement Paul Arsène , vous n'êtes pas légitimiste dans le sens qu'on attache à ce mot ; vous sentez que la légitimité est dans le droit du peuple.
— C'est la vérité, Arsène, je le sens profondément; et quoique mon père fût attaché , de fait et par déliéatesse de conscience, aux hommes du passé, plus il approchait de la tombe , plus il s'élevait à la conception et au respect des institutions de l'avenir. Croyez-vous qu'il fût le seul dans cette génération d'intelligences? Croyezvous que Chateaubriand ne se soit pas dit cent fois quel Dieu est au-dessus des rois, dans le même sens que| Cavaignac vous proclamait aujourd'hui le droit de la société au-dessus de celui des riches?
— A la bonne heure , dit Arsène. Il est donc vrai que' nous avons droit au bonheur en cette vie , que ce n'est pas un crime de le diercJher , et que Dieu môme aows on