CHAPITRE XXXiy
Fléchier et Isocrate. — Ce quils ont de commun. — Utilité de l'étude de Fléchier. — Conclusion.
Au risque de passer pour un faiseur de rapprochements et de parallèles démodés, nous allons parler d'Isocrate et de Fléchier. M. Havet, dans cette belle étude que nous avons déjà citée, a établi, entre le rhéteur grec et Balzac, une brillante et ingénieuse comparaison. Mais il goûte médiocrement l'art de l'orateur français, et le trouve de beaucoup inférieur à celui de 1 "élégant Athénien. Le panégyriste de Turenne a quelque chose « de petit et de peu antique dans sa manière (1) »; il étale, avec une complaisance qui impatiente, un appareil d'acclamations et d'apostrophes, bonnes seulement à communiquer une fausse chaleur au discours. Nous sera-t-il permis de ne pas partager Tavis d'un critique si fin et si délicat? de défendre Fléchier contre ses sévérités, comme il a défendu luimême Isocrate contre Boileau et Fénelon? Jusqu'ici, on l'avait cru, ces deux noms n'allaient pas trop mal ensemble. La Harpe appelle Fléchier Ylsocra(e français, et Thomas confirme ce jugement : « Son éloquence paraît être formée de l'harmonie et de l'art d'Isocrate,
(1) Discours d'Isocrate sur lui-même^ Introduction, p. lxxxvi. 1 vol. in-S». Paris, imprimerie impériale, 1862.
de la tournure ingénieuse de Pline, de la brillante imagination d'un poète. »
Entre ces deux orateurs si diserts, la nature se plut, dirait-on, à multiplier les traits de ressemblance dans le caractère de leur talent, et jusque dans leurs qualités physiques et morales. Les dieux donnèrent h Isocrate « ce qu'il y a de plus auguste, de plus digne d'honneur, de plus divin dans le monde (1) », la beauté que les Grecs estimaient à si haut prix. Si nous en croyons Fléchier, sa figure, sans être belle, n'avait rien de choquant; sa physionomie se distinguait par certains airs iins et spirituels ; et, dans ses yeux et sur son visage, on remarquait «je ne sais quoi qui répondait de son esprit et de sa probité », Ces frivoles avantages n'ont pas grande importance : ils ajoutent cependant un charme de plus, quelque chose de divin à la personne; et, par une tendance bien naturelle, nous cherchons, sous les traits de l'homme, comme l'image des qualités de l'écrivain.
Doués tous deux d'une constitution physique excellente, ils arrivèrent heureusement au terme d'une longue vieillesse; et si l'un écrivait à quatre-vingts ans et « était encore éloquent », l'autre conserva, jusque sous les glaces de l'âge, la grâce et la vivacité de son imagination. A soixante-dix-sept ans, Fléchier adressait aux fidèles de son diocèse des lettres qui ne portent pas la moindre trace de lassitude ou d'affaiblissement, et, au milieu des ruines du corps, cet esprit lumineux garda toujours la force et la lucidité de sa raison (2). Jusqu'à la fin de sa vie, il jouit d'une santé
(1) Pancg. d'IIclèiw. — Dans le Plièdrc, Platon l'appelle le ùel hocrate. Voy. M. Havet, Introduction, pp. xxiv et lxxii.
(2) Voy. sa lettre pastorale au sujet de la disette du blé, en date du 18 mai 1709, vol. VIII, p. 131; et son mandement, pour de-
florissante. Dix jours seulement avant sa mort, il assistait à Montpellier à la clôture des états de Languedoc, dont il avait partagé les travaux avec son zèle accoutumé. Mais, à cause de l'extrême rigueur de la saison, il fut pris, pendant la cérémonie, d'un grand froid, bientôt suivi d'une fièvre, dont les progrès furent si rapides, qu'il eut à peine le temps de revenir à Mmes, où il mourut le 16 février 1710 (1).
Une de ses lettres nous apprend qu'en 1707, à l'âge de soixante-quinze ans, sa santé n'avait subi aucune altération. <( J'ai essuyé depuis ce temps-là, écrit-il, beaucoup de fatigues, tant pour remplir les devoirs de la vie, que pour remplir les fonctions de mon ministère; mais nous ne sommes homme, ni évèque que pour cela. Ce qui me console, et qui sans doute vous fait plaisir par l'amitié que vous avez pour moi, c'est que ma santé n'a point été altérée, et que Dieu, par sa grâce, me l'a conservée, sans que j'aie pris aucun soin de la conserver moi-même (2). »
Ils durent sans doute cette existence fortunée, cette vie que ne troublèrent jamais ni les maladies, ni les infirmités, à la modération de leur caractère. Isocrate ne peut être compté parmi ces esprits ardents et passionnés, qui exercent une influence puissante sur la foule, et mettent vaillamment leurs forces et leur génie au service de la cause qu'ils servent. Il appar-
mander à Dieu la prospérité des armes du roi et la paix, en date du 10 juillet 1709, vol. VIII, p. 11x3.
(1) Bon nombre de dictionnaires biographiques ont le tort de le faire mourir à Montpellier : Dictionn. historique, littéraire et critique. Avignon, 1759; Xouveau dictionnaire historique. Paris, 1772; Biographie universelle de Michaud. Paris, 1856. — Ludovic Lalanne, Dictionn. historique de la France. Paris, 1877.
(2) Lettre datée de Mraes, le 16 juillet 1707, Œuir. compl. de Fléchier, vol. X, p. 262.
tient, remarque M. Havet, à la classe de ces hommes d'élite, que nous appelons aujourd'hui les sages, les modérés, « les honnêtes gens » ; qui voient le bien, le recommandent, et, par leurs conseils, toujours tempérés par la bienveillance, cherchent plus à attirer la multitude vers la vertu, qu'à l'y entraîner à leur suite par une vigoureuse impulsion; qui s'affligent des vices d'autrui, plus qu'ils ne s'en irritent, et ont pour nos défauts, plus de pitié que de colère. Ames pleines de droiture et de probité, que leurs adversaires accusent de timidité et de mollesse; qui n'excitent, il est vrai, ni l'enthousiasme, ni l'admiration, mais que nous entourons de notre affection et de notre estime : car, si ces illustres sages ne peuvent cire les maîtres et les conducteurs des peuples, ils méritent d'en être les conseillers et les précepteurs, parce qu'ils doivent à leur prudence éclairée, « de se préserver de tout ce qui est bêtise, folie ou scandale, et de se tenir en tout dans une mesure dont le gros de l'humanité est trop peu capable (1) ».
A l'exemple d'Isocrate, qui célèbre les grandeurs du passé, et conserve de généreuses illusions sur le présent; qui, tout en repoussant avec indignation le joug de l'étranger, ne voit pas dans Philippe, comme Démosthène, un ennemi de la liberté de la Grèce, et croit que son alliance serait salutaire à Athènes; qui, tout en reprochant au peuple ses frivolités, ses caprices, sa funeste passion pour la guerre, ses folles préférences pour a les misérables aboyeurs » et « les dénonciateurs infâmes », qu'on appelait les sycophantes, évite de blesser la multitude et de l'humilier par le tableau trop Adèle de ses lâchetés et de ses fautes ;
(1) Discours d'Isocrate, E. Havct, p. xx.
Fléchier, dans une situation différenle. et dans les diverses circonstances de sa vie, montra toujours une modération qui J'honore, et demeure, peut-être, le trait le plus saillant de son beau caractère. Témoin de la lutte engagée entre deux évêques, la gloire et l'ornement de leur siècle, et aujourd'hui encore l'honneur do l'Église et de la France, il se tint à l'écart, il resta étranger aux excès commis des deux côtés, et dont Bossuet lui-même ne fut pas exempt. Au plus fort de la querelle, au milieu de l'impétuosité de l'attaque et de la chaleureuse vigueur de la défense, il se contenta d'écrire contre le quiétisme des vers faciles, spirituels, relevés par des grâces légères et piquantes (I). Et quand l'illustre archevêque de Cambrai eut succombé, vaincu par la puissante intervention du roi, plutôt que par les raisons de son redoutable rival, tandis que bon nombre de prélats, afin de faire leur cour, n'épargnèrent pas au grand homme tombé les expressions dédaigneuses, les mots blessants et les reproches amers, Fléchier, tout en condamnant les Maximes des Saints, tempéra la rigueur de la sentence par un hommage public et courageux aux vertus et au caractère de Fénelon. « Si ses sentiments n'ont pas toujours été justes, ses intentions n'ont jamais été mauvaises... On peut dire aussi qu'il n'a manqué que par un trop grand désir de perfection, et que sa piété même a été la cause et l'origine de son erreur. Aussi, a-t-il été le premier à la reconnaître; s'il a eu la faiblesse de faillir, il a eu le courage de confesser hautement qu'il s'est trompé; dès qu'il a vu le coup qui le menaçait, il abaissé sa tête humiliée, et nous avons presque appris la sentence pro-
(1) Nous avons parlé de ces jolis dialogues sur le quiétisme, dans la Jeunesse de Fléchier^ vol. II, p. 277 et suiv.
noncée contre son livre, par les marques publiques qu'il a données du repentir de l'avoir fait (1). »
Dans le cours de sa longue administration, il suivit toujours cette sage conduite. Quand on vint solliciter auprès de lui l'établissement d'une confrérie de Pénitents blancs, il se garda de céder aux entraînements d'un zèle irréfléchi. Profondément convaincu que ces pieuses mascarades, comme il les appelle, deviendraient pour les protestants un sujet de scandale et de raillerie, il refusa son autorisation, et aucune réclamation ne put triompher de sa résistance (2). Plus tard, les populations de son diocèse vinrent se presser autour d'une croix plantée à quelques lieues de Nîmes. La foule la regardait comme miraculeuse, et lui attribuait tous les jours des prodiges, dont on faisait « des' relations fausses et fabuleuses ». Ce qui indique l'esprit du temps, l'autorité et le respect dont jouissaient alors les évoques, Fléchier, sûr de son droit, et sans craindre pour son zèle et sa foi des soupçons injurieux, règle avec fermeté la piété de cette multitude séduite par le goût de la nouveauté. Dans une lettre pastorale, modèle achevé de bon sens, d'éloquence et de raison, il blâme également l'incrédulité des uns, la superstition des autres, et n'hésite pas à condamner ceux « qui mettent leur confiance en du bois, et qui détournent sur la créature l'encens réservé au Créateur (3) ».
(1) Mandement, en date du 20 octobre 1699, Œuv. compl. de FUdiier, vol. VIII, p. 57.
(2) Voy. la lettre fort amusante que Fléchier écrit à M. de Bâville, intendant de Languedoc, sur cette question des Pénitents blancs. Lettre en date du 17 novembre 1707, Œuvr. compl., vol. X, p. 271. Nous avons cité cette lettre dans la Jeunesse de Fléchier, vol. II, p. 405.
(3) Lettre pastorale au sujet de la croix de Saint-Gervais, en date du 21 juillet 1706, vol. VIII, p. 106.
Mais l'honneur éternel de Fléchier sera d'avoir conseillé, après la funeste révocation de l'édit de Nantes, d'user de ménagements à l'égard des protestants, qu'on voulait jeter violemment dans le sein de l'Église. Si Louis XIV avait écouté les avis du prélat, il eût probablement évité les terribles luttes qui ensanglantèrent bientôt après le midi de la France, et laissèrent dans ces contrées des traces si profondes, des germes si vivaces de division et de haine, que le temps ne pourra peut-être jamais les faire disparaître. Nous n'exagérons pas le moins du monde : enfant de la ville dont Fléchier fut évêque, nous avons grandi au milieu des hostilités sourdes ou déclarées entre catholiques et protestants, parmi les âpres dissentiments qui divisent les uns et les autres; et ceux qui ont vécu quelques années à Nîmes peuvent constater l'exactitude de notre observation.
Tandis que les fanatiques, emportés par une aveugle fureur, ruinaient les églises de son diocèse et profanaient les autels ; s'acharnaient contre ses prêtres et les massacraient sans pitié, il est beau de voir Fléchier plaindre les égarements des rebelles, ne pas appeler sur leurs tètes les rigueurs de l'autorité royale, et, dans des temps de colère, au milieu des cruelles représailles des deux partis, offrir l'exemple de la douceur chrétienne et de la mansuétude évangélique. En 1704, il écrit à la marquise de Sennecterre : « L'exercice de notre religion est presque aboli dans trois ou quatre diocèses; plus de quatre mille catholiques ont été égorgés à la campagne, quatre-vingts prêtres massa- ■crés, près de deux cents églises brûlées : voilà l'état de l'affaire en général.
« Pour nous, nous sommes dans une ville oii nous n'avons point de repos ni de plaisir, non pas même de
consolation. Quand les catholiques sont les plus forts, les autres craignent d'être égorgés; quand les fanatiques sont en grand nombre près d'ici, les catholiquescraignent à leur tour. Il faut que je console et que je rassure, tantôt les uns, tantôt les autres. Nous sommes ici comme bloqués, et l'on ne peut sortir de la \ill& cinquante pas, sans crainte et sans danger d'être tué; il n'est pas permis de se promener, ni de prendre l'air. .T'ai vu de mes fenêtres brûler toutes nos maisons de campagne impunément. Il ne se passe presque pas de jour que je n'apprenne à mon réveil quelque malheur arrivé la nuit. Ma chambre est souvent pleine de gens qu'on a ruinés, de pauvres femmes dont on vient de tuer les maris, de curés fugitifs qui viennent représenter les misères de leurs paroissiens : tout fait horreur, tout fait pitié; je suis père, je suis pasteur : je dois soulager les uns, adoucir les autres, les aider et secourir tous (1). » Spectateur ému et affligé de tant de maux, il calme les frayeurs de son troupeau, prend part à ses souffrances, lui prodigue les plus affectueuses consolations; et, quand il apprend que l'armée royale a remporté quelque avantage sur les troupes de Cavalier, il parle avec tristesse d'une semblable victoire et déplore la mort de tant d'infortunés qui, pour être rebelles, n'en étaient pas moins ses enfants (2).
Après une telle lettre, comment M. Ch. Livet, dans un ouvrage récent, a-t-il pu méconnaître ce caractère
(1) Lettre datée de Nîmes, le 27 avril 170i, Œ-Mvr. compl. de Fléchier, vol. X, p. 163. — Voilà une lettre, et il y en a bon nombre de ce genre, dans Fli^cliier, qui n'a rien de cet apprêt et de cette reclierclie que La Rue reprochait à l'évoque de iNîmes. (Voy. plus haut, p. 5^0.)
(2) Sur ce caractère constamment modéré de Flécliier, voy. plus haut, p. 276 et suiv.
tempéré de Fléchier? Armé de quelques lignes, au fond assez inofTensives, l'auteur lui reproche des sentiments indignes « d'un prêtre et d'un homme de cœur »; il va môme jusqu'à parler « d'exagérations que le fanatisme seul peut expliquer, sinon justifier. » Voilà de graves accusations et de bien gros mots : appliqués à Fléchier, ils dépassent la mesure, et sont hors de toute proportion. Personne, peut-être, ne fut jamais moins accessible au fanatisme. « Dans Taffaire de la révocation de l'édit de Nantes, écrit d'un ton décisif et tranchant M. Livet, il pouvait, sans manquer au pape ni au roi, montrer une modération qu'il n'a pas eue. Je sais que les dragonnades amenèrent dans le pays de terribles représailles; que Fléchier, tout entier à la douleur que lui causaient les massacres dont ses fidèles et ses prêtres étaient victimes, put oublier les maux causés aux protestants au nom du catholicisme, et réserver sa pitié à son troupeau plutôt qu'à ses ennemis. Mais estil bien d'un prêtre, est-il bien d'un homme de cœur, d'exprimer des sentiments comme celui-ci : « Nous « sommes, grâce au Seigneur, dans une grande tran- « quillité, contents que Cavalier soit embarqué dans la « flotte anglaise. Ce vaisseau périra sans doute, étant « chargé de tant de crimes ; quelque orage imprévu se « lèvera et le brisera contre quelque effroyable rocher : « aussi bien ce scélérat serait venu périr ici sur une « roue. » Nous ne reconnaissons pas ici la modération qui, d'après une opinion générale, faisait le fond du caractère comme du talent de Fléchier (I). »
Celui-ci recueillit, même de son vivant, la récompense de sa belle conduite. Comme Isocrate « avait à
(1) Portraits du grand siècle, 1 vol. in-S". Paris 1885, p. 442. Librairie académique, Eni. Perrin, édit.
la fois rillustration et l'opulence, la faveur publique et d'illustres amitiés », l'évêque de Nîmes jouit jusqu'à sa mort de la gloire que lui avaient acquise son talent et ses vertus. Regardé par ses contemporains comme le rival heureux de Bossuet, estimé de Louis XIV, de M""* de Sévigné, de Huet, de Fénelon et de bien d'autres, aimé du sévère Montausier, il eut le bonheur de mourir dans tout l'éclat de sa réputation, admiré et respecté de ceux qui l'avaient connu, pleuré des catholiques et regretté des protestants (1). « La mort de l'évêque de Nîmes, écrivait en 1710 Saint-Simon, arriva dans son diocèse. C'était Fléchier, qui avait été sous-précepteur de Monseigneur, célèbre par son savoir, par ses ouvrages, par ses mœurs, par une vie très épiscopale. Quoique très vieux, il fut fort regretté et pleuré de tout le Languedoc, surtout de son diocèse (2). »
Et, chose remarquable, l'évêque, comme le rhéteur athénien, ne dut sa fortune qu'à lui-même, et arriva de bonne heure et sans effort à la popularité. Il n'eut pas, comme Racine et Boileau, à soutenir de rudes combats, pour protéger son nom et ses œuvres contre les injustes critiques des envieux. « Sa réputation, nous dit-il, n'a jamais été à charge à ses amis, et n'a rien coûté qu'à lui-même. » Puis il ajoute fièrement ces paroles si dignes d'un honnête homme : a II a toujours cru que le mérite pouvait se passer de la for-
(1) Le mot de Fénelon est connu : « Nous avons perdu notre maître », dit-i), en apprenant la mort de Fléchier. — D'Alembert, Eloges, vol. I, p. 428.
(2) Saint-Simon se trompe : Fléchier n'a jamais été que Lecteur du Dauphin ; ce fut Huet qui eut la charge de Sous-précepteur. (Mémoires de Saiiit-Simoiiy vol. V, p. 160, édit. de M. Ghéruel. Paris, Hachette, in-12.)
tune; il s'est contenté de l'un, et ne s'est pas inquiété de l'autre... Tous les honneurs du monde lui paraîtraient trop achetés, s'ils lui avaient coûté quelque bassesse. »
Jeune encore, et récemment arrivé à Paris, il fut distingué par Chapelain, qui le plaça sur la liste des poètes du temps, et attira sur lui la faveur royale. Connu de Ménage, goûté de Conrart, recherché pour le charme de son esprit dans la société de M"*^ de Scudéry, ami de M"''' Des Houlières et de sa spirituelle lîlle, de M"*" du Pré et de l'aimable M"* de la Vigne, il fut reçu à l'Académie française à la fleur de l'âge, le même jour que Racine; et, par un bonheur singulier, dans cette séance où le grand poète n'eut qu'un médiocre succès, Fléchier fut couvert d'applaudissements. « Quand il fallut parler après Fléchier, le poète qui lisait si bien ses vers, et qui enseignait la déclamation et l'action tragique à M"^ Champmêlé, lut son discours à voix basse, précipitamment; il avoua si complètement sa défaite, qu'il n'osa faire imprimer son remerciement (1). » Enfin, nommé en 1681 aumônier ordinaire de la Dauphine, dont Bossuet était premier aumônier; de plus, pourvu de deux abbayes qui assuraient désormais son indépendance, et le mettaient pour toujours à l'abri du besoin, il vit Louis XIV couronnant ses faveurs, oublier son obscure origine, donner en 1685 l'évèché de Lavaur, et, deux ans après, celui de Nîmes, au noble fils du petit marchand de Pernes (2). Et encore, faUut-il lui faire violence,
(1) Le 12 janvier 1673, à la place de Godeau; il avait à peine quarante ans. — A. Didier, p. xiii, édition classique des Or. fun. de Fléchier,
(2) Au mois de février 1682, dit Ménard, Notice, p. 26, Montausier lui fit donner l'abbaye de Baignes, au diocèse de Saintes, et
pour l'arracher à son premier siège. « L'évôché de Nîmes, disait-il au roi avec une sincère modestie, est vaste et difficile à gouverner, et je ne me sens pas assez de force, ni assez d'adresse pour cela. Je sais qu'il est plus riche et plus honorable que le mien; mais Votre Majesté m'a déjà donné tant de bien, que je n'en souhaite pas davantage (1). » Aussi, quand on songe au bonheur de cette existence, qu'embellirent d'illustres amitiés, et que ne troublèrent jamais les amères déceptions de la vie ; à cette élévation obtenue sans peine, à laquelle il fut porté comme naturellement, et qui ne fut le prix ni de « luttes énergiques », ni de labeurs vaillamment supportés, on peut appliquer à Flécbier ce que M. Havet a dit avec raison d'Isocrate : « La fortune s'était pour ainsi dire livrée d'ellemême à la séduction de son talent. »
Et si vous examinez la tournure de leur esprit, la forme de leurs œuvres, les ressemblances sont encore plus frappantes. Comme Isocrate, Fléchier est orateur moraliste : ils se plaisent l'un et l'autre à orner les belles moralités qu'ils débitent de toutes les Heurs de
peu de temps après, le prieuré commendataire de Peyrat, en Poitou. On lit dans le Journal de Dangeau, à la date du l*' novembre les/i : (i M. de Montausier obtint pour l'abbé Flécliier l'abbaye et le prieuré qu'avait le P. de Sainte-Maure, son cousin germain. L'abbaye et le prieuré sont, l'un et l'autre, dans la terre de Montausicr; cela peut valoir 6,000 livres de rente. » Cité par M. Amcdée Roux, Montaiisier, aa vie et son temps, p. 178, 1 vol. in-8". Paris, Didier, 1860. Dès 1679, Flécliier était abbé de Saint- Séverin, dans le Poitou, près de la rivière de la Boutonne et du cliàteau de Danipifrre, à 3 lieues de Saint-Jean d'Ang>^ly. La manse abbatiale, dit le dictionnaire de La Maninière, est de 3,000 livres. Ces divers revenus, joints à ce que lui rapportait la charge d'aumônier de la Dauphine, lui assuraient une situation fort honorable.
(1) Cette lettre fait le plus grand honneur à Fléchier. (Voy. plus haut, p. /|90.)
leur savante rhétorique; et, s'il est vrai que les pensées générales, les sentences font souvent les principales beautés des harangues d'Isocrate, nous pousons dire la même chose de bon nombre de passages de Fléchier. Ils n'ont pas ces élans puissants et vigoureux du génie de Démosthène et de Bossuet; ces traits qui, rapides comme des tlammes, jaillissent de leur éloquence; mais tous deux excellent dans les sentiments « doux et nobles à la fois ». On n'est pas entraîné, on est séduit; on n'est pas violemment agité, comme en entendant les invectives de l'adversaire de Philippe, ou les sublimes accents de l'évêque de Meaux; mais on est heureux de s'enivrer, avec une sorte de volupté, des douceurs de cette éloquence qui unit au suprême degré l'éclat du style à la distinction des pensées; enfin, dans les discours de Fléchier, comme dans ceux d'Isocrate, <( on respire un air large et pur; on jouit d'être en communication avec une belle âme et une intelligence élevée, et en accord avec elle; on goûte le plaisir de bien penser, de bien vouloir, celui d'aimer et d'admirer (1). »
Mais ni l'un ni l'autre n'étaient faits pour les rudes combats de la parole, pour ces mêlées redoutables au milieu desquelles Démosthène se jetait avec une impétuosité irrésistible, pour ces luttes ardentes que devait soutenir plus tard le génie de Cicéron. Ce n'est pas chez eux qu'il faut chercher ces mouvements audacieux, « ces brusques fiertés » qui déconcertent, et assurent souvent le triomphe de l'orateur; non, désireux avant tout de bien dire, soigneux de la beauté de leur parure, ils prodiguent les richesses de leur art, et, dans la crainte de compromettre la dignité de leur
(1) Discours d'Isocrate, Introduction, E. Havet, p. lxviii.
démarche ou de leur maintien, ils ont soin de ne pas se laisser emporter par le feu de la passion : semblables à ces gladiateurs de l'antiquité, moins attentifs à porter des coups vigoureux à leurs adversaires, qu'à tomber avec grâce en présence des spectateurs.
Tous deux aussi, ils ont beaucoup d'esprit, trop quelquefois : ils en font parade avec complaisance et vanité. Comme dans Isocrate, les traits spirituels, les pensées fines, les oppositions ingénieuses abondent dans Fléchier, et, sous ce rapport, on ne peut dire quel est le plus prodigue, si c'est le rhéteur athénien ou l'orateur français. L'un et l'autre montrent un art consommé dans la disposition du discours. Leur méthode est simple, facile, aisée; mais leur marche est trop bien calculée : vous diriez que, certains de leur but, sûrs de ne pas s'égarer en chemin, ils. n'ont point hâte d'arriver, et s'engagent sans crainte dans les différentes routes qu'ils rencontrent.
Enfin, Isocrate et Fléchier, goûtés jadis pour le mérite du style, soutiennent encore par là leur vieille réputation. Dans les ouvrages du célèbre Athénien et de l'évêque de Mmes, « il y a de la netteté, de la douceur, de l'élégance »; l'un et l'autre, s'ils n'atteignent pas à la grâce, « chose légère et ailée », ils y touchent cependant plus d'une fois ; ils savent donner du relief à leur pensée, et placer à propos un trait ingénieux, une image juste ou une brillante antithèse.
Mais c'est surtout pour l'harmonie et la beauté de ses périodes, admirées de Cicéron, qu'Isocrate mérite d'être lu. Les Athéniens, si avides des plaisirs de l'esprit, dont l'oreille était d'une subtile délicatesse, àxr'xooi, comme on les appelait, se laissaient bercer mollement au bruit harmonieux de ces phrases sonores et arlistement cadencées; et, à les entendre, la voix de
leurs plus illustres poètes n'avait ni plus de douceur, ni plus de mélodie. « Telle période d'Isocrate, nous dit M. Havet, se faisait applaudir comme de beaux vers, et se gravait de même dans la mémoire (1). » D'ailleurs, l'exemple de Cicéron, qui l'a loué avec tant d'éclat et défendu contre des critiques trop sévères; qui, mieux encore, l'a imité avec bonheur, et a essayé de transporter u dans la langue romaine étonnée » la belle ordonnance et la plénitude de la phrase Isocratique, nous prouve tout le prix de cet art, que les jansénistes de l'éloquence pourront refuser d'admirer, mais que les hommes de goût ne consentiront jamais à proscrire.
Fléchier, lui aussi, excelle en cette partie. Là, fut sa gloire au dix-septième siècle, ce qui le plaça parmi les maîtres de la parole, et le fît appeler plus tard VIsocrate français. Nous lui conserverons ce titre : aucun, à notre avis, n'exprime mieux la nature de son talent. L'évêque de Nîmes est le premier de nos orateurs pour la noblesse et l'harmonie soutenue de la diction. Telle période de Fléchier, pouvons-nous dire aussi, se faisait applaudir comme de beaux vers, et attirait souvent à l'orateur « un murmure de longues acclamations ». C'est ce qui arriva dans cet exorde éternellement cité de l'oraison funèbre de Turenne, l'un des plus justement vantés dans l'éloquence de la chaire « par la richesse, par la variété, par la magie vraiment unique du nombre et de l'harmonie oratoire (2) » . Fléchier excitait l'admiration par les qualités
(1) DiscoiO's d'Isocrate, Introduction, E. Havet, p. lxxiv. — Voy. sur la structure de la phrase d'Isocrate, l'appréciation si fine et si juste de M. Havet, p. lxxiii et suiv.
(2) Maury, Essai sur l'éloquence de la chaire^ p. 446, édit. Didot, in-12, 1860.
de son style : on aimait cette éloquence, dont les flots abondants, comme ceux d'un large fleuve qui coule à pleins bords, se déroulaient avec une tranquille majesté; on écoutait, dans le ravissement, la mélodie de ce « chant oratoire », qui reproduisait avec tant de perfection l'ampleur de la période cicéronienne. « L'âme, a dit d'Alembert, se sentait lentement pénétrer par l'expression simple du sentiment, et l'oreille par la molle cadence des périodes. Aussi, élait-il quelquefois obligé de s'interrompre lui-même dans la chaire, pour laisser un libre cours aux applaudissements. »
Cependant, malgré de tels triomphes, Fléchier est inférieur à Isocrate. Il n'a pas un moindre talent ; car il a manié la langue française avec une habileté, qui est presque du génie : il l'a assouplie, l'a pliée aux exigences de l'élocution oratoire, et lui a donné cette libre et fière allure qu'elle a gardée depuis. En cela, nous lui avons des obligations plus grandes qu'à Balzac, qui n'a jamais prononcé de discours, « n'est orateur qu'avec sa plume », et n'a exercé sur l'éloquence qu'une influence indirecte. Le bonheur d'Isocrate fut d'avoir à son service un idiome qui de lui-même, en quelque sorte, se prêtait à tous les embellissements d'un artiste de génie : langue riche, harmonieuse, admirable non seulement pour rendre toutes les pensées, mais en marquer les plus fines nuances, langue de demi-dteux, disait Denys d'IIalycarnasse;
Un langage sonore aux douceurs souveraines,
Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines,
a dit à son tour le plus attique de nos poètes. Né sous le ciel radieux de la Grèce, il en goûtait « le doux parler, l'éloquente harmonie », et, dans ses vers, il transporta les riantes fictions de cette poétique contrée,
dont garda l'empreinte son gracieux génie (I). Isocrate s'est servi avec une habileté merveilleuse d'un instrument parfait; Fléchier, moins bien favorisé, obligé de manier un idiome plus pauvre, moins propre à charmer l'oreille et plus rebelle sous la main qui le façonne, a cependant tiré un excellent parti de noire langue : il lui a donné de la distinction et de la netteté; à une diction ornée, fleurie et cadencée, il a joint a l'esprit, l'élégance, la pureté, la justesse et la délicatesse des idées (2) ».
Tous deux ont exercé sur l'éloquence une influence durable. Ils eurent de nombreux imitateurs, qui essayèrent de dérober à leurs modèles le secret de leur talent. A l'exemple d'Isocrate, dont la maison devint l'école de toute la Grèce, Fléchier, retiré à Nîmes, aimait à réunir dans son palais quelques jeunes gens studieux, à les instruire lui-même, et à leur apprendre cet art de bien dire qu'il avait si heureusement pratiqué. Les conférences oratoires de l'évêque n'égalèrent pas par leur résultat cette école d'Isocrate, que Cicéron compare au cheval de Troie, d'où il ne sortit que des héros : « Cujus e ludo, tanquam ex equo Trojano, meri principes exierunt (3). » Mais si, parmi ses élèves, il n'en eut pas, comme Hypéride, qui furent plus tard la gloire du maître, il forma cependant des orateurs de mérite; enfin, comme Isocrate se glorifie d'avoir eu Cicéron pour disciple, Fléchier peut se vanter d'avoir marqué de son influence le beau génie de Massillon.
(1) André Chémev, T Invention, p. 325, édit. Becq de Fouquières. Paris, Charpentier, 1862, in-S». — M. J. Cliénier, ciié par M. Becq de Fouquières, ibid., p. 325.
(2) La Harpe, vol, VII, p. 76, édit. H. Agasse.
(3) De Oralore, lib. II, cliap. xxii, § 9h.
Entre ces deux hommes distingués, il y a quelques différences. L'un, en sa qualité d'Athénien, de citoyen de riiéroïque cité qui repoussa l'invasion des barbares, aime peu la royauté, et en parle avec une singulière défiance; l'autre, au contraire, vivant sous le plus magnifique de nos rois, ne voyant autour de lui que des monarchies puissantes, et, parmi elles, la plus ilorissante alors, la monarchie française, ne manque jamais l'occasion de la célébrer avec éclat, en la personne de Louis XIV, qu'il regarde comme l'idéal du souverain.
Isocrate dédaigne les rois, les poursuit de ses railleries, ou prend plaisir à les abaisser; il réserve les splendeurs de son langage, pour tracer le tableau des gloires de sa patrie, « et remplir les Athéniens de l'idée de la grandeur d'Athènes ». C'est là que triomphe l'éloquence d'Isocrate, quand il présente aux regards de ses concitoyens l'image brillante et vraie de leur commune patrie, généreuse dans ses dévouements, également étonnante dans les travaux de la paix et les fatigues de la guerre, fertile en grands hommes de toute sorte, illustre par ses généraux, ses poètes, ses philosophes et ses orateurs, en un mot, la terre de Minerve, digne de commander à la Grèce, et, malgré ses faiblesses et ses fautes, aimée même de ses ennemis (1). « Pour moi, s'écrie M. Havet, dans une page superbe et qu'on nous permettra bien de citer, je
(1) « Vous n'ignorez pas, je le pense, que les Grecs sont divisés à votre égard; que les uns vous haïssent, et que les autres ont pour vous un grand amour et mettent en vous leurs espérances de salut. Ceux-ci disent qu'il n'y a qu'Athènes qui soit une ville, que les autres ne sont que des bourgades, et qu'il y aurait justice à l'appeler le clief-lieu de la Grèce, tant à cause de son étendue, que des ressources qui sont offertes ici à tout le monde, et surtout du caractère de ses habitants. » {Discours d'Isocrate, p. 18/i.)
ne lis pas froidement ces éloges magnifiques et perpétuels de la cité chef-lieu de la Grèce, dont toutes les autres ne sont, suivant lui, que des faubourgs. J'aime l'orateur qui fait cet emploi de son talent, et j'aime son sujet, qui me touche de plus près qu'il ne le semble; non pas seulement en ce sens que tous les hommes civilisés ont part à la gloire d'Athènes, dont ils sont les fils et les héritiers, je veux dire quelque chose de plus. Quand j'écoute ce beau langage d'Isocrate, j'entends qu'il vante une terre également féconde en miracles dans la guerre et dans la paix, siège de l'éloquence, de la philosophie et des arts, rendez-vous des peuples qui y viennent chercher, non tel spectacle ou telle fête extraordinaire, mais un spectacle non interrompu et une fêle de tous les jours; école toujours ouverte, dont les moindres disciples sont ailleurs des maîtres. Je l'entends dire que cette terre porte une nation généreuse, dont la politique vise plutôt à ce qui est grand qu'à ce qui serait profitable, et justifie ses ambitions par ses dévouements; qui est regardée partout comme la protectrice naturelle de la démocratie et de l'égalité dans le monde, et comme la force sur laquelle le faible qu'on menace peut s'appuyer; qui plaît jusque dans ses défauts, et trouve plus de sympathie chez ceux-mêmes qui souffrent de ses torts que d'autres n'en obtiennent par certains mérites et certains services. Tout cela ne se rapporte-t-il qu'à Athènes dans ma pensée? J'applaudis; mais, en applaudissant, suis-je tout à fait neutre et impartial? Non, sans doute, et je suis heureux de ne pas l'être et de me sentir si intéressé dans ce que j'admire; et, ravi de l'éclat avec lequel l'orateur traçait, il y a plus de deux mille ans, l'image d'une grande patrie, je lui suis reconnaissant d'une éloquence dont les couleurs tou-
jours vives contentent ou consolent encore, à cette distance, mes affections et mon orgueil (1). »
Flécbier, sujet d'un monarque absolu, n'a pas ces élans patriotiques, ces accents qui trahissent une vive émotion, et prouvent qu'il s'honore de son titre de citoyen ; qu'il est heureux d'être le fils de cette patrie dont il nous parle; qu'il prend part à ses joies et à ses douleurs ; qu'il est fier de ses victoires, et humilié de ses revers. Cependant, comme Isocrate, Fléchier touche notre cœur; comme lui, il a un langage élevé, des pensées solides, quand il traite à son tour des questions générales. Seulement, tandis que l'un propose à notre admiration ce qu'un païen avait de plus grand sur la terre, la patrie; l'autre offre aux yeux du chrétien l'image vénérée de la religion, et lui rappelle en son nom les plus augustes et les plus austères vérités; l'un s'appuie sur le sentiment patriotique, l'autre sur le sentiment religieux : deux grandes et saintes passions, étroitement unies entre elles, sources fécondes d'héroïques dévouements et de sublimes sacrifices, oii les orateurs peuvent puiser de magnifiques inspirations, en nous entretenant de ce que nous avons de plus sacré au monde, ou de plus cher ici-bas.
Enfin, une différence importante et tout entière à l'avantage de Fléchier : ce dernier n'a pas de ces vanités de rhéteur qui nous choquent, et que Fénelon a reprochées à Isocrate. Celui-ci, tout glorieux de sa belle prose, s'écoute parler avec complaisance, étale avec orgueil le luxe de sa parure, dont il semble nous inviter à admirer les vives couleurs, la richesse et le bon goût : coquetteries de femme, en vérité, aux-
(1) Voy. M. E. Havet, Introduction, p. lxxx.
quelles ne manquent ni la boîte à essences, ni les petits coffrets où sont renfermés soigneusement les parfums, l'or et les pierreries, destinés à rehausser l'éclat de la toilette (1). Fléchier sait bien tout le prix de son art, mais ne s'en exagère pas la valeur : il ne dirait pas comme Isocrate, que a l'éloquence peut rendre petit ce qui est grand, et donner à ce qui est petit de la grandeur » ; à l'exemple de Fénelon, il dédaigne les orateurs qui, au lieu de se proposer un but sérieux, se font de l'éloquence un amusement frivole, un moyen assuré d'arriver à la gloire ou à la fortune.
Tels furent ces deux hommes, dont nous avons essayé de réunir les traits dans un même tableau. Semblables par leur caractère également sage et modéré, ils eurent certaines affinités intellectuelles : même penchant à moraliser, même soin du style, même recherche de l'élégance. Ils excellent dans les sentiments doux et élevés; mais on voudrait quelquefois chez l'un et l'autre plus de vigueur et de solidité; tous deux, ils ont beaucoup d'esprit, mais ils le prodiguent, et cèdent trop facilement à l'envie de briller : maîtres tous les deux dans l'art difficile de parler et d'écrire, dignes d'être étudiés sérieusement, et assez semblables l'un à l'autre, pour qu'il soit peu aisé de dire qui des deux mérite la première place.
Fléchier avait-il lu Isocrate? et s'était-il formé à l'éloquence par l'étude assidue de ses ouvrages? Nous ne savons. Nulle part on ne trouve aucun témoignage à ce sujet, et nous n'avons pas à enregistrer ici un aveu comme celui de Bossuet, qui éclaircirait tous les
(1) Discours d'Isocrate, Introduction, p. lviii.
doutes : « J'ai peu lu de livres français, et ce que j'ai appris du style, je le tiens des livres latins et un peu des grecs, de Platon, d'Isocrate et de Démosthène, dont j'ai lu aussi quelque chose (1). »
Isocrate, Balzac et Thomas, tels sont les écrivains dont le nom de Fléchier rappelle naturellement le souvenir. De beaucoup au-dessus de l'auteur des Éloges, supérieur à Balzac, l'évèque de Nîmes reste le rival d'Isocrate, sinon par l'éclat des images et l'incomparable douceur du style, du moins par la sage ordonnance du discours, et le charme continu d'une élocution parfaite. Vrais maîtres en l'art de la parole, 1& rhéteur athénien et l'orateur français paraissent partager la même fortune : négligés aujourd'hui de ceux qui, pressés de parler et d'agir, n'ont pas le temps de ciseler leurs phrases, de fleurir leurs discours de grâces étudiées, ils peuvent encore faire les délices de quelques esprits délicats, enchanter leurs loisirs, et procurer à certaines âmes d'élite ces plaisirs élevés qu'ignore le vulgaire, et que savoure une intelligence distinguée.
Enfin, et comme conclusion pratique de notre travail, nous recommanderons la lecture de ces discours de Fléchier; de ces oraisons funèbres, panégyriques ou sermons qui charmèrent la cour la plus polie de la terre, comme ils charment encore quelques esprits demeurés fidèles au culte du beau, à cet art de bien dire qui, chaque jour, devient plus rare, et dont nous semblons perdre peu à peu le secret. Les jeunes gens éviteront aisément les défauts de Fléchier; et alors, ils pourront admirer sans péril cette langue du dix-septième siècle que l'évèque de Nîmes parle avec tant de-
(1) Floquet, Etudes sur la vie de Bossuet, vol. II, p. 507.
distinction, où la souplesse n'ôte rien à la vigueur, la simplicité à la noblesse, la grâce à la majesté; toujours élégante, variée, harmonieuse, et dont on ne saurait trop imiter aujourd'hui, dans la décadence du goût et le naufrage du bon sens et de la raison, la belle ordonnance, la fière démarche, la dignité et le grand air.
Ceux surtout, qui se destinent à la carrière oratoire, et « plus pressés d'agir », ne veulent pas seulement d'une étude pour le plaisir qu'elle donne, mais pour l'utilité qu'elle apporte, trouveront dans cette lecture des avantages réels : ils apprendront l'art difficile de se rendre maîtres de l'esprit et du cœur de leurs auditeurs ou de leurs juges, par la justesse des idées et l'élégance de la diction. A ceux qui veulent moraliser, Fléchier offre des morceaux excellents, fortement pensés et fortement écrits, remarquables par la finesse ou la profondeur des observations, vrais modèles des développements moraux, par l'élévation des idées et la gravité du langage, également éloignés d'un relâchement excessif et d'une sévérité outrée. L'orateur veutil blâmer? Il apprendra à s'acquitter dignement de ce périlleux devoir, sans faiblesse et sans témérité. Tout l'effet d'un discours est perdu, si l'orateur se permet d'imprudentes hardiesses; s'il blesse les uns, irrite les autres, et montre en lui un satirique chagrin qui se venge, et non un homme courageux qui défend les droits sacrés de la justice et de la vérité. C'est surtout quand il s'agit de célébrer de grandes vertus et de hauts caractères, de louer les héros de la religion ou de la patrie, que celte éloquence est triomphante et brille de toute sa splendeur. Comme l'art d'Isocrate, celui de Fléchier fait merveille dans ces glorieuses solennités., et nous pouvons appliquer exactement à l'évêque de
Nîmes, ce que M. Havet a si bien dit du célèbre Athénien : « Son mérite est d'égaler le travail du style aux exigences de l'admiration ; il tâche de tout faire resplendir, et l'enthousiasme ne se fatigue pas de cet effort. Pour satisfaire l'enlliousiasme, la rhétorique n'a point de tours trop ingénieux, ni de figures trop savantes, ni de périodes trop sonores et trop cadencées ; le goût le plus pur consent alors même à l'apprêt, de même que l'amant ne trouve jamais assez d'ornements pour parer la femme aimée, ni assez d'élégances pour l'entourer [i). »
Mais pourquoi ne pas conseiller de préférence l'étude des harangues de Bossuet? Pourquoi? parce que le vol de l'aigle de Meaux est trop élevé; parce que Bossuet a un langage qui n'est qu'à lui et qu'on ne lui ravira jamais : c'est comme la massue d'Hercule, trop pesante pour que personne pût la soulever, et dont le héros seul se servait sans effort. Fléchier, au contraire, est plus accessible. Comme ses conceptions sont moins hautes, son style aussi est plus à notre portée; nous pouvons nous exf'rcer avec succès à lui dérober le secret de son éclat et de son harmonie, comme Cicéron allait apprendre à l'école d'isocrate et non à celle de Démoslhène, l'art de construire ces belles périodes, où la langue latine semble apparaître dans toute sa majesté. Mais c'est placer Fléchier bien haut : c'est possible; qu'on nous pardonne cet excès. Nous sommes de ces admirateurs attardés que captive l'art savant d'isocrate, a et lui restent fidèles avec Cicéron, malgré
(1) Voir tout le passage de M. Havet sur l'utilité de la lecture d'isocrate : il n'y a presque aucun trait qui ne convienne à fléchier. Nous avons résumé ces belles pages, cnmme nous avons pu : heureux, si notre pâle copie n'a pas trop terni l'éclat de ce brillant morceau I Introduction, p. xci.
les Brutus »; et, nous ne faisons nulle difficulté de l'avouer, nous aimons ces brillantes pages de Fléchier, « cette élégance oii le sublime s'est caché, cet éclat tempéré à dessein, celte beauté qui s'est voilée, cette hauteur qui se réduit au niveau du commun des hommes (1) ».
Est-ce à dire que Fléchier soit comparable à Bossuet?Non; dans l'oraison funèbre, l'évèque de Meaux reste sans rival; comme Isocrate, malgré la pureté et la politesse de son langage, ne saurait être l'émule de Démosthène. Ni la perfection étudiée de Fléchier, ni « ce style également beau partout », ne doivent nous séduire et nous faire partager l'illusion des contemporains. Ils se sont trompés; mais, après tout, l'erreur est pardonnable, si on songe au prestige que les hommes célèbres exercent sur leur siècle, et aux éloges que le public aime à prodiguer à ses écrivains favoris. Pour nous, déjà loin de cette époque, et qui n'avons pas à résister aux entraînements de la mode, nous ne grandirons pas Fléchier aux dépens de la vérité et du bon goût. Au-dessous de Bossuet tant qu'on voudra, mais au-dessus de Mascaron, de Bourdaloue et de Massillon, Fléchier mérite d'occuper une belle place dans ce genre d'éloquence qu'il n'a pas élevé, mais qu'il a embelli de toutes les richesses de l'élocution. " Un fera plus ou moins grand l'intervalle entre Bossuet et lui, selon qu'on sera plus ou moins entraîné par l'éloquence impétueuse de l'un, ou séduit par l'harmonieuse élégance de l'autre. Mais il paraît au moins décidé que les autres oracles de la chaire, les Massillon et les Bourdaloue, si différents d'euxmêmes dans leurs oraisons funèbres et dans leurs ser-
(1) Joubert, cité plus haut, p. 213.
mons, ne peuvent être placés dans cet intervalle (1). » Cette opinion n'a rien d'excessif : nous la placerons, en terminant, sous l'autorité d'un critique illustre, longtemps l'arbitre du goût parmi nous. Jamais personne n'a parlé de Fléchier en meilleurs termes, et montré en même temps, avec plus de netteté, le profit que l'on peut tirer de l'étude du brillant orateur. « Fléchier, disait M. Villemain, n'est pas assez goûté de nos jours; on s'est trop accoutumé à ne voir en lui qu'un adroit artisan de paroles. Par une injustice assez commune, la qualité dominante de son talent a passé pour la seule; et, par une fausse doctrine, cette qualité, précieuse en elle-même, n'a paru mériter qu'une médiocre estime. On a pensé que si l'art de choisir les mots, l'emploi des tours heureux, des constructions savantes, enfin tous les secrets de l'élégance et de l'harmonie formaient un titre de gloire aux commencements de notre littérature et de notre langue, ce mérite, d'abord personnel à l'écrivain, devait s'affaiblir et se perdre à mesure que la langue elle-même se perfectionnait, cultivée par des mains habiles et soigneuses. Mais on aurait dû se souvenir combien la décadence est près de la perfection. Ces écrivains, longtemps admirés comme les créateurs de notre langue, en sont aujourd'hui les conservateurs; leur usage a changé d'objet, mais il n'a rien perdu de son prix. Ils servirent autrefois à dégrossir, à former un idiome inculte et barbare; seuls aujourd'hui, ils peuvent maintenir et défendre ce môme idiome, si souvent attaqué par l'affectation et la bizarrerie. Ce qui déprave la langue, dit Voltaire, déprave bientôt le goût. Ainsi, dans la littérature, les idées tiennent au style, et l'art
(1) D'Alembert, Eloges, vol. I.
de penser n'existe qu'avec l'art d'écrire; c'est indiquer assez le mérite de Fléchier et l'utilité que présente l'étude attentive de ses ouvrages, où des pensées ingénieuses et nobles se produisent toujours sous les véritables formes de la langue française, qui sont la grâce et la dignité (l). »
(1) Villemain, Essai sur l'Oraison funèbre.