CHAPITRE XXXIIl
Influence de Flécliier sur Massillon. — Flécbier, Thomas et Balzac.
Parvenu au terme de notre travail, il nous resle à grouper les détails répandus dans le cours de cette étude; à réunir, comme dans un tableau, les traits divers de la physionomie de Fléchier, afin, s'il est possible, de laisser de lui une brillante et solide image. Après deux siècles écoulés, il est encore célèbre parmi nous, et se tient sans trop d'infériorité à côté de Bossuet, de Bourdaloue et de Massillon.
A ces titres de gloire, ajoutez celui d'avoir formé l'un des plus illustres prédicateurs de cette grande époque. Cette intluence sur le génie de Massillon n'est pas douteuse; et, si nous ne nous trompons, celui-ci porte dans ses pensées, dans son style, el jusque dans sa méthode, comme l'empreinte visible du maître. Nous l'avons remarqué plus haut (1), l'évêque de Clermont lut assidûment les oraisons funèbres de Fléchier; il les connaissait à fond et si bien, que les siennes en rappellent constamment le souvenir. Massillon négligea le dogme et préféra la morale où il trouva l'emploi de ses belles facultés. Séduit, sans doute, par les succès de son devancier, il s'appliqua à l'étude du
(1) Voy. p. 181 et suiv.
cœur, à lu peinture des vices et des passions des hommes; il tâcha d'iiilt^resser par la finesse de ses observations, par certain air de nouveauté dnns les idées, et par la touche hardie de ses tahleaux. Il est vrai, l'élève a laissé le maître loin derrière lui; mais il a profilé de ses leçons et s'est formé à son école : comme, mal^^ré la distance qui les sépare, Cicéron tira grand avantage de l'étu le assidue d'Isocrale.
Massillon apprit de Fléchier à relever ses pensées par la beauté de celte diction enchanteresse qui charmait Voltaire; à châtier son style, à rechercher les grâces attrayantes d'une élocution parfaite : même concours de mots harmonieux chez les deux orateurs ; même désir de captiver doucement l'oreille, même choix scrupuleux des termes, même attention à ne hasarder aucune expression capable de froisser des auditeurs délicats. Jusque dans ses dél'auts, Massillon porte des traces de l'infiuence de son modèle. L'auteur du Petit Carême se complaît dans les amplifications oratoires. les développements et les lieux communs; il s'inquiète peu de la maxime de Fénelon . « Un bon discours est celui où on ne peut rien retrancher, sans couper dans le vif (1) »; il n'est pas fâché, enfin, de montrer son esprit; il en abuse même quelquefois, et prodigue des antithèses, dont les unes sont naturelles, les autres entachées de recherche.
Rien ne prouve mieux cetle infiuence de Fléchier, que certains passages, où l'imitation est évidente. On connaît le magnifique exorde de Massillon pour le jour de la Toussaint. Jamais, peut-être, Louis XIV ne s'était entendu louer avec autant de délicatesse et de dignité; jamais orateur, tout en décrivant les splen-
^l) Lettre à l'Académie. Projet de rhétorique.
(leurs du grand icgne, n'avait rappelé avec plus do force et de liberté les sévtires enseignemenls de l'Evangile. Eu vét'iié, celte hante et fière éloquence était faite pour saisir d'élonnement le royal auditoire de Versailles ; et rien de surprenant si elle excita dans rassemblée, malgré la gravité du lieu, un mouvement involontaire d'admiration (I). a Sire, s'écria l'éloquent oratorien, si le monde parlait ici à la place de Jésus-Christ, sans doute il ne tiendrait pas à Votre Majesté le même langage (-2). Heureux le prince, vous dirait-il, qui n'a jamais combattu que pour vaincre; qui n'a vu tant de puissances armées contre lui, que pour leur donner une paix glorieuse, et qui a toujours été plus grand ou que le péril, ou que la victoire!
(( Heureux le prince qui, durant le cours d'un règne long et florissant, jouit à loisir des fruits de sa gloire, de l'amour de ses peuples, de l'estime de ses ennemis, de l'admiration de l'univers, de l'avantage de ses conquêtes, de la maguificence de ses ouvrages, de la sagesse de ses lois, de l'espérance auguste d'une nombreuse postérité, et qui n'a plus rien à désirer que de conserver longtemps ce qu'il possède! Ainsi parlerait le monde; mais, Sire, Jésus-Christ ne parle pas comme le monde (3). »
Plus de vingt ans auparavant, en 1676 (4), Fléchier, prêchant devant le roi, et le même jour de la Toussaint,
(1) D'Alembert, Eloges, vol. I, p. 13.
(2) Le texte de Massillon était tiré de l'Evangile pour la fête de la Toussaint : Beati qui lugent, quoniam ipsi consolahuntur. « Bienlifurniu ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consoli'S. »
(3) Massillon prêdia son premier Avent à la rour, en 1G98, dit M. Hure), vol II, p. 205; en 1699, dit M. Blampienon. Voy. la liste de ses prédications, dans l'ouvrage de 31. Blampignon. Massillon, p. 96 et suiv.
(/i; Ducreux donne à tort la date de 1682. Voy. plus haut, p. 253.
avait déjà employé ce tour. Mais, dans l'intervalle^ le disciple était devenu maître. Celui-ci, tout en imitant, sut si bien s'approprier les idées d'autrui, les exprimer d'une manière si neuve, donner enfin à tout le tableau tant de mouvement, de couleur et d'éclat, que la copie est supérieure à l'original, et qu'il ne reste à Fléchier que la gloire d'avoir inspiré ce-t éloquent passage. c( Sire, avait dit ce derni(M% si je n'avais qu'à établir ici les avantages d'un bonheur humain, et l'éclat d'une gloire mondaine, je n'irais pas loin chercher ces idées pompeuses de grandeur et de félicité, et j'en trouverais bientôt la riche matière dans Votre Majesté même. Je ferais avec joie le portrait d'un roi, que la justice règle, que la sagesse conduit, que la fortune accompagne, que la valeur anime, que la victoire couronne, que la terre admire, que le ciel protège. Je le décrirais tel qu'il est, je veux dire si puissant, que l'Europe entière, jalouse et lignée, ne peut soutenir ni ses forces ni son courage; si modéré, qu'il offre volontiers la paix., quand il est maître de la guerre ; si sage, qu'il reçoit sans émotion la prospérité comme s'il s'y était attendu, l'adversité, comme s'il s'y était accoutumé; si bienfaisant que, dans la distribution de ses grâces, on doute souvent lequel des deux on doit le plus estimer, de ce qu'il dit ou de ce qu'il donne; du bienfait, ou de l'honnêteté qui l'accompagne; si heureux, qu'il semble ordinairement que les saisons elles éléments se règlent sur le cours de ses entreprises...
... « Mais, Sire, je m'élève aujourd'hui au-dessus de toutes les félicités humaines; j'oublie pour un temps la gloire que vous vous êtes acquise; je ne pense qu'à celle que vous devez acquérir, non sur la terre, mais dans le ciel ; non par des ennemis vaincus, mais par des passions domptées ; non par vos propres-
forces, ou par les suffrages de? hommes, mais par la grâce (le Jésus-Christ, et par la libéralité de Dieu même (1). »
Certes, ce n'est pas un médiocre honneur d'avoir été étudié comme un modèle, et consulté sou^ent par l'un de nos plus grands prédicateurs. Le P. Le Jeune est fier, et à juste titre, des emprunts que lui a faits- Bourdaloue; de son côté, Fléchier peut se glorifier aussi d'avoir fourni à Massillon quelques-unes de ses plus belles inspirations. Voilà un mérite qui a son prix : mieux que tous les raisonnements et toutes les citations, cette préférence d'un tel maître prouve ce que pareille éloquence a de solide, de robuste et de sain, et ce qu'elle offre d'utile aux méditations des jeunes orateurs.
Fléchier a aussi plus d'un trait de ressemblance avec d'autres écrivains. Devons-nous le comparer à un auteur, dont les discours jadis applaudis ne sont plus guère lus aujourd'hui? Au premier coup d'œil, il y a peu de rapports, semble-t-il, entre Thomas et l'évêque de Nimes : l'un « naturellement paresseux », d'une âme aussi affectueuse et aussi tendre que celle de Fénelon, d'un talent plein de souplesse, d'un caractère modéré et ennemi de tout excès; l'autre, « qui appliquait à l'étude des lettres une imagination forte, quoique dépourvue de création et de variété, un talent de style cultivé par le travail le plus opiniâtre, un goût qui manquait un peu de délicatesse, une âme plus élevée que sensible, et dont l'enthousiasme ressemblait à l'exagération 2) ».
(1) Œin\ compl. de Fléchier, vol. VI, p. 15. Le texte, comme dans .Massillon. est tiré de l'Evangile du jour de la fèie : Beati qui esuriimt et sitiunt jiistitiam. t Bienheureux ceux qui ont faim et qui ont soif de la justice. »
(2, Villemain, LUtêrat. au dix-huUième sicde. vol. III, p. 281. Edit. in-8', 18i0.
Malgré le discrédit où sont tombés les parallèles aca léiniques, s'il nous était permis de comparer entre eux l'auteur des oraisons funèbres et celui des hlnyes, nous noterions ce qu'ils ont de semblable et de différent. Ils ont de commun un grand fonds de probité, qui. de part et d'autre, commande le respect. Mais la "vertu de Fléchier est plus douce et plus traitable; celle de Thomas, plus austère, rappelle les sévères préceptes des stoïciens. Tous deux connaissent bien l'antiquité : mais l'un aime les anciens en btlérateur, l'autre en érudit. Tous deux cultivèrent la poésie : mais l'un compose ses vers aussi gravement qu'un discours, et ne traite que des sujets relevés; l'autre se délasse en compagnie des Muses, et tourne sans prétention quelques légers madrigaux qu'il envoie à ses amies. Ils ont du gttût l'un et l'autre : Fléchier l'a plus fin et plus sûr; Thomas s'égare quelquefois, et tombe lourdement. N'eût-il pas compris, sans cela, que faire « pour de grands hommes, morts depuis longtemps, des oraisons funèbres, sans cercueil et sans temple (1) », c'était se jeter dans un genre faux, où il lui devenait impossible de rencontrer une inspiration puissante ou «ne émotion vraie? Obligé d'avoir un langage en harmonie avec les solennités académiques, où étaient lus ces éloges, Thomas enfle la voix, charge son style de (( granils mots emphatiques », prodigue les images et les mouvements, étale un formidable appareil oratoire, et, malgré ses efforts, ne produit aucune de ces impressions que les vrais orateurs savent exciter. Les Eloges de Thomas élèvent l'âme et fatiguent l'esprit (2) : cri-
(J) Villemain, Littéral, au dix-huitième siècle, vol. III, p. 281. Edit. iii-8°, 1860.
(2) E. Gt^mzez. flisl. de la lill. franc. , vol. II, p. 'i57. 2 vol. in-12. Paris, Didier.
tique juste, qui résume en deux mots les qualités et les défauts de ces harangues, « d'une forme indécise entre la dissertation savante et rallocution oratoire (1) ».
Flécbier ne donne jamais dans de tels excès : il louche cà la déclamation; il n'est pas emphatique. On trouve dans Thomas de fortes pensées, énergiquement rendues; mais que de fois il est lourd et pesant! comme il se traîne péniblement à travers ces mots interminables, et ces périodes énormes qui l'écrasent sous leur poids! Fléchier n'est pas impitoyablement monotone comme Thomas, qui veut toujours être grandiose et pompeux : il a de la dignité, de la noblesse, sans pesanteur; et, s'il mérite un reproche, c'est d'avoir trop de finesse et de subtilité.
Ces graves défauts nuisent beaucoup aux Elnges de Thomas. Au milieu de l'abaissement moral de son époque, au sein de l'atmosphère viciée qu'il est condamné à respirer, il garde de généreux et fiers sentiments; il parle courageusement de la vertu et de la dignité de l'âme humaine à ces esprits frivoles, peu soucieux de leurs devoirs, livrés tout entiers à leurs amusements et à leurs plaisirs. En face d'un pouvoir ombrageux, en présence des injustices et des rigueurs d'une autorité débile et absolue, il ose évoquer 1" image sacrée de la liberté, « et défendre l'inviolabilité du sanctuaire de la conscience (2) ». Quel malheur, que Thomas ne sache pas s'exprimer simplement! Il cherche de grands mots pour ses grandes idées, et tombe dans cette emphase que tout le monde lui reproche, et qui gâte, chez lui, « l'expression de senti-
(1) Villemain, vol. HT, p. 282.
(2) Villemain, vol. III, p. 283. — Voy. l'excellfliit jugement do M. Villemain sur Thomas, Essai sur l'oraison fanrbre; vol. I, p. 65 et suiv. du Recueil de Dussault.
ments nobles et vrais (1). » Quoi qu'il dise, sans le vouloir, avec les meilleures intentions du monde, Thomas est un rhéteur, un rhéteur prétentieux, de l'école de Dion Chrysostome, non de celle d'Isocrate; un orateur médiocre, qui a quelques qualités, et encore plus de défauts; qui peut avoir « sur l'âme des jeunes gens une heureuse influence morale, mais qui risque d'égarer leur goût en les poussant à la déclamation (2) ».
Thomas ne fut qu'un disciple, un élève distingué, opiniâtre et laborieux. Le vrai maître du panégyriste de Turenne, celui qu'il lut beaucoup, et qui exerça une influence réelle sur son talent, c'est Balzac. Fléchier goûtait particulièrement le style du célèbre épistolier. a Balzac, disait-il, a une noblesse et une harmonie dans l'expression, qu'un ne saurait trop admirer, ni trop imiter (3i. » Séduit par ces belles qualités, il le prit pour modèle, et essaya de faire passer dans ses ouvrages le nombre et l'harmonie qui distinguent la prose de Balzac. Avec quel bonheur le disciple a transporté dans la langue oratoire le style brillant du maître, on le sait, ce style savant, ciselé, poli, le charme des esprits cultivés, les délices des grandes dames du dix-septième siècle, qui venaient l'admirer dans les élégantes réunions de l'hôtel de Rambouillet.
Entre l'écrivain et l'orateur la ressemblance n'est pas
(1; E. Géruzez, Hist. de la lill. franr,, vol. II, p. .'i27.
(2; Gt^ruzez, vol. II, p. 457.
(.S) Ménard, Notice en tète des Œuv. de Fléchier, p. 87. — n Sil MM. de Balzac et Voiture, lison>-nous ailleurs, eussent été duj temps de Cicéron, ils auraient pu de même disputer de l'éloquence] avec cet orateur, quoique dans une hniue différente. » [Rcflexionsl sur les différents caractères des hommes ; (tùiv. cornpi. de Fléchierl\ vo'. IX, p. 263. Sur cet ouvrage voy. plus haut, p. 326; i
fortuite, et ce n'est pas au hasard qu'il faut attribuer cette rencontre des mêmes qualités et des mêmes défauts. Tous deux se plaisent dans le développement des vérités morales, qu'ils parent de toutes les richesses et de tous les ornements de l'élocution; ils ont la passion du beau langage, du bien dire, de ce qui peut charmer l'esprit, et flatter l'oreille : même choix dans les expressions, même noblesse, même harmonie, et, dans la composition, même ordre lumineux, même sagesse, et même régularité. Il leur manque à l'un et à l'autre le don divin de remuer fortement les cœurs. Leur parole toujours correcte et mesurée, admirable de dignité, si l'on veut, mais souvent compassée, n'a pas cette chaleur qui pénètre, ce feu qui brûle, cet éclat retentissant qui, semblable à l'explosion de la foudre, laisse dans l'àme une profonde commotion. Ils séduisent par la souplesse et la variété de leur talent. Rien n'est étranger à Balzac : morale, religion, politique, guerre, littérature; il traite de tout, parle de tout dans ses lettres, qui, remplies de morceaux fortement pensés, vigoureusement écrits, s'élèvent parfois jusqu'au ton de la véritable éloquence.
Fléchier, peut-être encore mieux doué, passe sans peine d'une matière à une autre, et s'exprime presque toujours dans le langage le plus approprié au sujet. Poète latin, il compose des vers excellents; décrit d'une manière brillante le carrousel de 1662, et mérite d'occuper une belle place parmi ceux qui, au dixseptième siècle, parlèrent la langue de Virgile et d'Horace. Poète français, qu'il écrive à M"'^ de la A'igne, ou compose des Dia/"gues sur le quiétisme; qu'il traite de matières frivoles ou sérieuses, ses vers, pour être un peu précieux, ont de la facilité, de l'agrément, cette tournure ingénieuse qui relève les plus petites choses
et les plus minces détails. Historien, il raconte avec intérêt les faits dont il est témoin, ou les événements d'autrefois; et, de la même main qui sait peindre avec une fine ironie les épisodes des Grands Jours (VAuvergrie, il racontera plus tard avec dignité, dans un style grave et souvent éloquent, les grandeurs du règne de Théodose (I). Orateur enfin, qu'il célèbre la gloire, ou les vertus des hommes illustres de son siècle, de Turenne, de Lamoignon, de Monlausier; qu'il propose à l'édification de ses contemporains l'exemple des héros du christianisme, ou qu'il développe dans ses sermons les préceptes de la morale évangélique, il déploie dans tous ces discours de précieuses qualités, et les ressources infinies d'un incontestable talent.
Considéré comme homme, et non plus comme écrivain, celui-ci est de beaucoup au-dessus de Balzac. Il n'a pas, comme l'auteur du Sncrate chrétien^ cette vanité excessive, qui a allait fort au-delà de l'impression forte qu'un homme de mérite reçoit de sa supériorité sur les autres (2) ». Balzac s'enivrait des fumées de sa gloire, et ne se gênait guère pour en parler hardiment. Mais c'est parle cœur surtout, que Fléchier est supérieur. L'un se fait aimer par son caractère doux, humain, compatissant; nous nous attachons à lui, à mesure que nous le connaissons davantage, heureux d'être en commerce avec imc âme noble et élevée, qui gémit des souflVauces d'autrui et ne néglige rien pour les adoucir. L'autre inspire moins de sympathie pour sa personne. Admirateur sincère et passionné
(1) L'excellente vie de Tliéodose, ainsi l'appelle M. Villemain dans son Essai sur l'oraison funèOre, fut composiîe pour l'éducation du Dauphin, ot parut en 1079.
;2) D. \isard, llist. de la littcrat. fraii<\, vol. II, p. 12.
des lettres, il a une imlifférence hautaine pour les douleurs el les peines des hommes : tout entier à ses goûts et à ses livres, il s'inquiète p^u du reste, el serait moins touché du malheur de son voisin, que d'une faute contre la langue, ou la lecture d'un ouvnige ennuyeux et mal écrit, a Ce qui était lumière dans son intelligence, n'y est pas devenu feu; car rien chez lui n'est descendu de la tète au cœur, et ne s'est échauffé à ce foyer où les grandes idées deviennent des sentiments, en se pénétrant de cette chaleur vitale qui est un principe d'éternelle jeunesse pour les ouvrages de l'esprit (1). » Ce n'est pas Fléchier qui montrerait un dédain superbe pour les choses humaines, et parlerait avec une sérénité impassible des désastres qui peuvent écraser les villes ou les peuples; ce n'est pas lui ([ui traiterait le mariage avec une spirituelle, mais froide légèreté, et jetterait du ridicule sur le plus pur et le plus généreux des sentiments, l'amour paternel (2). Aussi Balzac porte-t-il la p.eine de ce défaut. Comme ne s'est jamais échappé de son cœur un cri qui trahît le trouble ou l'émotion de son âme, il n'a pas atteint à la véritable éloquence. Fléchier, au contraire, y louche plus d'une fois, dans ses oraisons funèbres, ses sermons, et même ses lettres, quand il nous parle de la rapidité de la vie, de la vanité des honneurs, du compte que nous rendrons un jour de nos actions; quand il découvre à nos yeux les mystérieuses obscurités de la tombe; quand enfin, dans ses lettres, il raconte, avec l'accent de la plus vive douleur, les maux de son peuple éprouvé par la famine, ruiné, massacré, au milieu des horreurs d'une guerre civile dont il ne peut prévoir la fin.
(1, Gt5ruzez, Uist. de la littérat. franr., voî. II, p. 51. (2) Voy. Géruzez, iOid., p. 39.
Une autre cause explique la froideur de Balzac. Cette magnifitjue éloquence, si pompeuse et si parée, est unu éloquence de convention, « sans sujet, sans chaire, sans tribune, sans barreau (1) ». Comment ne pas se défier de la chaleur factice d'un orateur, qui n'a jamais parlé en public? de tout ce bagage oratoire, de ce luxe déployé en pure perte? enlîn, de ces excla- I mations, de ces apostrophes que personne ne doit entendie et qui tombent dans le vide? Sauf le mérite du st)le, il en est de la rhétorique ambitieuse de Balzac, comme de ces armes brillantes, finement travaillées, dignes par leur éclat d'attirer les regards, de figurer dans un trophée; mais qui n'ont pas été solidement trempées, et dont il serait impossible de se servir. Fléchier, du moins, a eu un auditoire et une tribune. Ses discours y ont gagné un accent sincère, un mouvement, une chaleur que vous chercheriez en vain dans Balzac. Vous sentez, en les lisant, que vous avez sous les yeux de vrais discours; et, s'il y a quelque excès, trop d'apprêt dans le style, trop de précautions oratoirt'S, ce sont là des fautes excusables, et qui ont leur raison d'être, tandis que ces artifices, ces petitmanèges choquent dans une harangue qui ne sera pa^ prononcée : le lecteur rejette sans pitié ce qui ne va pas directement au but.
Enfin, plus heureux que le maître, le disciple jouit paisiblement de sa gloire. Après avoir été l'objet de l'admiration publique, Balzac vit pâlir peu à peu l'éclat de son nom, et fut lui-même le témoin attristé de sa popularité décroissante. Critiqué tout bas par les uns. violemment déchiré par les autres, pour comble dmalheur, il rencontra un rival dans le genre môme qv..
(I) D. XisarJ, Ifi.^t. de la littcrut. franc., vol. II, p. 29.
— OiO —
avait fait sa gloire ; et eut la douleur de voir passer sur la tète de Voiture la couronne que ses contemporains avaient placée sur son front (1). Il ne s'est plus relevé de cette déchéance. Fort négligé aujourd'hui, trop peut-être, il ne garde qu'un très petit nombre de lecteurs. Ces belles phrases jadis si admirées, ces périodes harmonieuses, construites avec un labeur inGni et un art consommé, languissent maintenant dans l'abandon et l'oubli.
Cependant, les services qu'il a rendus à la langue française suffiront pour sauver sa mémoire. Son meilleur titre auprès delà postérité, dirons-nous avecM.Nisard, sera d'avoir discipliné la prose, comme Malherbe avait discipliné la poésie ; et de lui avoir imposé des règles, dont il ne fut plus permis de s'écarter après lui (-). Yoilà ce qui reste de Balzac. Pour ses ouvrages, ils ne nous intéressent plus, sauf quelques passages où se révèle, çà et là, non un écrivain de génie, mais un prosateur agréable, spirituel et connaissant à fond toutes les finesses de la langue.
La réputation de Fiéchier, établie sur des bases plus solides, a mieux résisté à l'action du temps. Après deux siècles écoulés, Fiéchier est lu encore; on s'occupe de lui, on l'étudié : du moins, un certain bruit se fait autour de son nom et de sa personne. Par une bonne fortune, qui n'a d'égale que celle dont il jouit toute sa vie, la découverte d'un manuscrit est venue rajeunir tout à coup l'antique renommée de notre orateur. De fins critiques, surpris de trouver tant de
(1) Balzac mourut à Angoulôme, en 165^. Dès 1628, le P. Goulu, général des Feuillants, lui lit une guerre acharnée. Sur ces vicissitudes de la fortune littéraire de Balzac, voy. M. Xisard, Hist. de la littéral, franc., vol. II, p. 35.
(2) Voy. M. D. Xisard, llist. de la littéral, franc., vol. II, p. 39.
charme, de fraîcheur el d'agrément dans un ouvrage demeuré longtemps inconnu, ont rendu un nouveau lustre à sa mémoire.
Aussi, mettrons-nous Balzac au-dessous de Fléchier (1). 11 est vrai, l'inlluence du premier a été plus étendue : il a eu le mérite de Taire de sages réformes dans la langue; il a écrit des pages élégantes, dans un temps où celle-ci n'était pas encore formée; malheureusement, et c'est là le vice capital de ce talent distingué, son éloquence ne repose sur rien, et, en définitive, « si son influence fut excellente, ses ouvrages sont médiocres (:2) ». 11 n'en est pas de même de Fléchier : ses discours, pour ne pas être d'un orateur de génie, sont toujours d'un écrivain parfait. Dans l'oraison funèbre de Turenne, il ne s'est pas élevé aussi haut que Bossuet, c'est évident; mais La Harpe n'a pas moins eu raison de dire que c'était là vraiment un des grands coups de l'art (3;. Ce mémorable éloge, en effet, renferme d'éclatantes beautés, et durera, nous ne craignons pas de l'affirmer, autant que les plus beaux panégyriques de l'aigle de Meaux.
(1) Nous nous séparons, en ceci, de l'opinion de M. Havet, qui juge Balzac supérieur à Flécliier, et ne croit même pas que l'on pràsse comparer l'évùque de Mines à Isocrate. (Voy. l'iscours d'Isocrale. Introduction, p. lxxxii.)
(2) D. N'sard, Hist. de (a liUcrat. franc., vol. JI, p. 38.
(3) Cours de lilicrcdurc, vol. VII, p. 81.