Fleur de Corse
Il y a quelques années, un de mes amis, alors auteur dramatique en espérance, aujourd'hui avocat général, me raconta l'histoire que je livre au pubho dans les termes mêmes où je l'ai entendue. Je n'ai changé que quelques noms, plusieurs des héros de ce drame étant pleins de vie et entourés 'de la considération générale, dans un pays dont j'ai essayé de décrire aussi exactement que possible les sauvages beautés.
, Charles Mérouvel.
ûF New York
Le 22 mars 1867, on dansait chez M. Roncone, dans son hôtel de la rue de Téhéran.
M. Roncone est connu de tout le Paris mondain et financier pour ses réceptions et son urbanité.
Ancien sous-préfet, rentré dans la vie privée à la suite de son mariage avec la fille d'un richissime banquier, il se livrait tout entier aux douceurs du far niente qui lui était désormais permis et qu'il avait toujours
rêvé, en doutant d'atteindre à ce désir de sa jeunesse.
Fils d'un propriétaire corse qui ne lui a laissé que des revenus modestes produits par un domaine assez étendu situé aux environs d'Olmeto, dans l'arrondissement de Sartène^ il était venu à Paris achever ses études, et^ grâce à de puissantes protections et à son mérite personnel, il était arrivé promptement à la position à laquelle il dut l'opulent mariage qui comblait ses ambitions, en lui donnant une compagne aussi spirituelle que jolie, aussi charmante que riche.
En 1867, M. Roncone avait près de cinquante ans et deux cent mille livres de rentes.
M'""^ Roncone, une blonde, grande et bien faite, touchait à la quarantaine, mais il était impossible de lui donner plus de trente ans.
Rien de plus doux, rien de plus expressif^ que le sourire qui éclairait sa figure pâlie par les fatigues de la vie parisienne, ses yeux bleu clair et sa bouche trop grande, mais si admirablement meublée qu'il n'arrivait à personne de la désirer autrement faite.
Une heure du matin sonnait à la pendule rococo du grand salon brillamment illuminé. La serre et la galerie, ouvertes de chaque côté sur le salon, étaient pleines d'une foule élégante.
Entraînés par un orchestre d'une dizaine de musiciens, les couples tourbihonnaient avec entrain, et la gaieté bruyante montait à son point culminant.
Assez taciturne de ma nature, j'étais assis sur un banc garni de canne dorée, dans un coin de la serre, sous les longues feuilles d'un bananier, lorsque la maîtresse de la maison, sans bijoux, dans une toilette fort simple, crème, avec des guirlandes de roses pâles que je vois encore, s'approcha et me dit :
-— Que pensez-vous de cette petite fête ?
— Je pense que vous êtes bonne et que vous jouissez du plaisir des autres. Je tâche de vous imiter.
Et lui montrant un jeune homme qui valsait avec une furie française, en pressant contre lui, dans la foule des danseurs, une graciçuse enfant d'une quinzaine d'années, toute blonde et toute frêle dans sa robe blanche :
— Comment nommez-vous ce joli garçon qui valse avec votre fille? lui demandai-je.
— Vous ne le connaissez pas ?
— Si, pour le voir ici quelquefois, rarement.
— 11 est très bien, n'est-ce pas?
— Oui.
— Vous le dites sans conviction.
— Il s'appelle ?
— Fabrice d'Oro, Savelli d'Oro.
— C'est un Italien ?
— Non, un Corse^, le fils d'un des meilleurs amis de mon mari; le père est un fort galant homme, le comte d'Oro, d'une vieille maison du pays.
— Ils sont riches ?
— Pour des Corses, oui. Pour des Parisiens, non. Une vingtaine de mille francs de rentes, peut-être, là-bas, en terres.
— Ce n'est pas assez pour ce beau valseur.
— Qu'en savez-vous?
— Je le crois ambitieux. C'est une idée à moi. Sa physionomie offre je ne sais quoi de dur, de despotique, d'impérieux. Il doit avoir les passions vives. Un brasier sous la cendre!
: — Oh ! fit M""* Roncone, ces gens du Midi
ont le sang plus chaud que nous, mais ils se modèrent. Notre ciel les refroidit.
— Pas celui-là. ,
— Il est jeune, pensez donc ! vingt-deux ans. :
— Qu'est-ce qu'il fait?
— Son droit. Ensuite on le poussera à quelque sous-préfecture. C'est convenu. Ou peut-être dans la diplomatie.
Je haussai les épaules.
— Un fonctionnaire de plus, dis-je.
— Avouez que vous avez des préventions et qu'il ne vous plaît pas.
Je ne répondis rien.
Entre nous, c'était vrai.
Plus je l'examinais, moins il me rassurait.
M^' Roncone essaya de détruire cette impression qui, à la vérité, ne reposait sur aucun fondement.
Je ne connaissais pas cet aspirant aux honneurs de l'habit brodé.
A première vue, il était même très séduisant.
Impossible de rien voir de plus fin que ses traits bien ciselés dans une chair mate, aux reflets dorés ; que ses cheveux noirs très
abondants, bouclés sur le front; que les légères moustaches dont ses lèvres rouges étaient ombrées.
Il avait de grands yeux doux comme du satin.
Sa taille bien prise, sa tournure svelte, la grâce de ses mouvements attestaient en lui une harmonie parfaite.
Mais, par moments, une certaine flamme dans son regard, une contraction de son front, un pli de ses lèvres donnaient à réfléchir.
Il devait joindre à ses séductions naturelles une forte dose de dissimulation, de calcul et d'astuce,
A tort ou à raison, je le supposais faux et cruel.
Mais si je ne me trompais pas, ces défauts se déguisaient aussi profondément que l'amertume des pilules sous le sirop de l'enveloppe qui les recouvre.
Comme la valse finissait, M""^ Roncone me dit :
— Je veux vous convertir.
Et elle appela d'un signe et d'un mot :
— Fabrice !
Le jeune homme, ayant au bras sa danseuse qu'il couvait des yeux, vint à nous.
— Est-ce que vous partez toujours? demanda-t-elle.
— Oui, madame. Demain.
— C'est long, ce voyage ?
— Très long.
Je me mêlai à la conversation.
La Corse est un pays étrange, et quoi qu'on en dise, à peu près inconnu ou mal connu, et je n'étais pas fâché d'obtenir une fois de plus des renseignements de la bouche d'un indigène.
— Quelle partie de l'île habite monsieur votre père? demandai -je.
— La plus sauvage. Au centre, dans l'arrondissement de Corte, un peu au-dessous de Bocognano. Le village de San-Marcello est du côté de Vezzani, plus haut vers la montagne. C'est un endroit superbe, un site ravissant. Quand j'y arriverai, les orangers, les lauriers-rose, les grandes bruyères seront en fleur. C'est un paradis, assez primitif par exemple et presque désert.
— Et les mœurs ont-elles changé depuis Colomba ?
Le jeune homme se mit à rire.
— Des bêtises, dit-il. Les vendettas ? C*est usé, passé à l'état de légende, comme les bandits. Les Corses sont de bons vignerons, des laboureurs paisibles et des chasseurs infatigables. Vous auriez tort de les prendre pour des sauvages.
— Mais autrefois pourtant?...
— Autrefois, c'était différent. L'ile a été pendant des siècles le théâtre de guerres sans fin, acharnées. Chaque famille se tenait dans un camp ou dans un autre. Il en résultait des inimitiés incurables. Tout le monde était soldat à la manière des reîtres et des lansquenets du moyen âge. Avec les chemins, les routes, les préfets et les gendarmes, nous avons bien changé.
— J'ai un ami qui n'est pas de cet avis, objectai-je.
— Maggiotto ?
— En effet.
Fabrice haussa les épaules.
— Un de nos voisins, dit-il, à quelques lieues à peine. Son père est un vieil endurci de Corte, un incorrigible, un obstiné partisan des idées anciennes; le fils lui ressemble;
mais s'il en reste une demi-douzaine de cette farine, c'est beaucoup. Et Maggiotto serait bien embarrassé d'appliquer les théories paternelles, lui qui veut être magistrat !
— C'est vrai.
— Vous porterez nos compliments à votre père, dit M^^ Roncone, et vous embrasserez pour nous votre petite sœur.
— Oui, Serena, ajouta M^^' Roncone. Vous n'oublierez pas ce que je vous ai donné pour elle.
— Des bonbons de Gouache, certes, non.
Elle sera enchantée.
Il s'expliqua, non sans un certain charme de parole, en répondant aux questions de M°^' Roncone.
Son père, le comte Savelli d'Oro, avait près de soixante ans. Il vivait seul et très retiré depuis la mort de la comtesse, survenue cinq ans auparavant, dans sa terre de San- Marcello, avec sa petite Serena, âgée de huit ans.
La terre des Savelh est très considérable.
Elle commence à la base du mont Rotondo, l'un des points les plus élevés de la Corse, et descend dans des plaines et des vallées qui
sont d'une extrême fertilité et se tournent vers rOrient, en regardant la mer.
Toutefois elle est d'un assez médiocre revenu.
Vers la montagne, ce sont des espaces sans fin couverts de grandes herbes, de myrtes, de buis, de genêts, de lentisques, de genévriers et de bruyères arborescentes.
Çà et là, un bouquet de chênes verts et de châtaigniers se dresse au-dessus du fourré des plantes basses.
La maison était une vaste masure en granit jaspé, décorée par les paysans du nom de château; mais, d'après Fabrice, elle ne méritait point ce titre. ^
Seulement on y jouit d'une vue incomparable.
De la terrasse, on découvre des coteaux d'une richesse extraordinaire, et, par intervalles, la mer bleue, à l'horizon, effacée par la distance et se confondant avec l'indigo du ciel.
Il parla avec chaleur de la splendeur de son pays et dit en terminant :
— Je voudrais être riche plus tard pour élever un château véritable à la place de la
bicoque paternelle, et acheter un canton tout entier. Il n'y aurait pas de prince plus heureux que moi, si toutefois je pouvais posséder dans ce domaine la femme de mes rêves.
Il jeta un regard très expressif à M""'^ Roncone et serra le bras de la jeune fille qu'il avait remis sous le sien.
L'orchestre commençait une mazurka.
— Venez-vous, Louise f dit-il à M^^^ Roncone.
Ils s'éloignèrent tous deux avec une légèreté d'oiseau , et se perdirent dans la foule.
— Eh bien, me demanda M"'^ Roncone, vos préventions ont-elles disparu ?
J'hésitais à répondre. Le silence est d'or. Mais M"'^ Roncone sourit. Ses yeux m'engageaient à la sincérité.
. — Oui et non, dis-je. Ce Fabrice a le regard singulier. Si j'étais Napolitain et superstitieux, je lui ferais des cornes. Et sa voix, pour employer un des mots chers à la nouvelle école, est troublante comme son regard.
Et le voyant glisser sur le parquet, en compagnie de sa jolie danseuse, dans le balancement harmonieux de la mazurka :
— Il est rusé et dispose ses batteries fort à Tavance. En voilà un qu'on ne prendra pas sans vert. C'est un Génois et non un Corse.
— Ce serait un beau couple. Il est brun. Louise est blonde. M. Roncone n'était pas riche non plus, et cependant nous sommes très heureux, vous le savez.
— C'est vrai.
M™' Roncone caressait évidemment ce projet d'union.
— Le comte Savelli, reprit-elle, fut le tuteur de mon mari. Il s'est montré d'une extrême bonté pour lui. Qui sait si nous n'aurons pas l'occasion de rendre à ses enfants le bien qu'il nous a fait? C'est un caractère des anciens temps, très chevaleresque, d'une probité admirable. Il a gardé le culte de l'honneur antique. M. Roncone en fait le plus grand cas. Si son fils ne déroge pas, entre nous, plus tard nous serons assez riches pour ne pas compter sa fortune.
Il était deux heures du matin.
Je serrai la main de cette aimable femme et me disposai à sortir.
En passant près des danseurs, je revis
dans le regard du Corse ce rayon froid comme de l'acier qui m'avait indisposé contre lui.
— Une illusion sans doute, pensai-je.
Et je m'éloignai.
OF New York.
Quelques jours après, je reçus la visite d'un de mes camarades d'étude, André Maggiotto, fils d'un riche propriétaire des environs de Corte, celui-là même que Fabrice m'avait désigné comme attaché aux us et abus séculaires de l'île.
Le père Maggiotto possède dix à quinze mille hectares de maquis, de bois, de vignes et de labours.
Ses dix ou quinze mille hectares ne lui donnent pas le revenu d'une maison de la rue de Turbigo ou du boulevard des Italiens; mais ses celhers regorgent de barriques, ses granges de blé, son fruitier d'olives, de grenades, de citrons et d'oranges. Chez lui, le gibier à poil et à plumes abonde, et, pour le poisson, les torrents sont proches et la mer n'est pas loin.
Il vit à l'aise et payait une forte pension à son fils unique.
André j très Parisien par Tesprit et l'éclucation, conservait dans toute leur intégrité les idées de son pays.,
De taille moyenne, souple, hardiment taillé, brun et sec, l'épiderme hâlé par ses courses dans la montagne, avec. un costume de circonstance, on l'aurait aisément pris pour un chef de bande ou de guérillas, n'eut été l'expression avenante et douce de sa physionomie.
— Connais-tu les d'Oro? lui demandai-je.
— Les Savelli ! Sans doute. Ils demeurent à une heure de notre maison.
— Qu'est-ce que c'est?
— Une ancienne famille sarde qui est venue s'installer chez nous ilv a un siècle et demi. Elle a joué un rôle honorable lors de l'insurrection contre les Génois. Ils se sont acclimatés depuis. Le père est un des plus honnêtes Corses que je sache. Il vit là-bas en gentilhomme campagnard. C'est un rude chasseur, très loyal, très obligeant, très aimé de ses voisins.
— Il a un fils?
— Oui, Fabrice.
— Qu'en penses-tu?
— Peu de bien.
— Et de mal?
— Considérablement. Il est d'un égoïsme féroce et sournois comme une fouine. Un petit Machiavel pétri de vices ! II arrivera. Quand il me rencontre, il me fait ses confidences. Il cultive une excellente femme, M"^^ Roncone^ pour épouser sa fille. Il l'épousera. Tenace et opiniâtre, il a quelques-unes des qualités de nos montagnards, mais point d'honnêteté. Capable de tout pour parvenir à ses fins. Voilà mon opinion. Aussi brave d'ailleurs qu'obstiné. Ce n'est pas pour nous vanter, mon cher, mais je n'ai guère de compatriotes trembleurs. En somme, un mélange de bon et de mauvais...
— Où le mauvais domine. Je l'ai vu.
— Où donc?
— Chez les Roncone, au bal, la semaine dernière. '
— Il est parti. Je devais l'accompagner et j'en aurais été ravi. Il a de l'esprit et la causerie abrège le voyage.
— Vous vous voyez?
FLEUR DE CORSE n
— Assez souvent. Quelques lieues de pays ne sont rien avec des poneys et une bonne voiture. C'est bientôt fait. Je pars demain. Viens-tu avec moi?
— Je ne peux pas.
J'aurais voulu être libre pour suivre Maggiotto en Corse.
Depuis longtemps je désirais visiter cette île étonnante. A la vérité, les récits de Maggiotto qui peignait les sites et les hommes avec la verve et l'abondance intarissable des méridionaux, m'avaient appris à peu près tout ce qu'on peut savoir sur ce sujet; mais la plus merveilleuse description d'un pays quelconque ne vaut pas une visite de huit jours.
J'étais retenu à Paris par un travail urgent.
Maggiotto m'apprit qu'il était piqué de la tarentule comme tant d'autres^ qu'il allait préparer son élection dans l'arrondissement de Corte et resterait au moins deux mois chez son père.
— Viens me rejoindre, me dit-il en insistant.
Je le promis.
— Tu m'aideras à traîner ma charrette
électorale, ajouta-t-il gaiement, et tu coliectionneras en route une quantité de sites incomparables, à faire la fortune d'une demidouzaine de paysagistes.
Quinze jours après, je reçus une lettre de Maggiotto.
Il m'apprenait que ses affaires marchaient à souhait.
Sa candidature se présentait sous un aspect favorable.
Il me parlait de la beauté de la saison. L'île était verte comme une émeraude, en dormie et flottante au-dessus des eaux, couverte de fleurs.
C'était un séjour déhcieux.
— Oh ! ce Paris, m'écrivait-il, avec ses misères, ses odeurs fétides, ses égouts, ses boues, ses brouillards et son ciel chlorotique, comme on est heureux d'en être loin, comme on respire à pleins poumons l'air vif qui nous fouette le visage. Chez nous, il n'y a pas de pauvres, parce qu'on vit de rien, et les gueux mêmes sont pittoresques.
Il montrait tant d'enthousiasme qu'il m'en communiquait, en dépit de mon adoration pour ce Paris qu'il dénigrait, tout en se pré-
parant à revenir y bercer ses passagères ambitions.
Plus loin, il ajoutait :
— Je me prends à douter si la vraie félicité
JL
ne serait pas de vivre là, dans une jolie maison à mi-côte, au-dessus d'une vallée riante, arrosée par un de ces ruisseaux qui se précipitent des montagnes et roulent, vers la mer d'autant plus vite qu'ils ont moins de chemin à faire pour y arriver.
Ces petits fleuves semblent atteints de la monomanie du suicide.
Mais où prendre la femme aimée qui animerait le paysage?
Il devenait poétique et sentimental.
Sa lettre se terminait par quelques lignes au sujet du protégé des Roncone.
— J'ai vu Fabrice. Il oublie Paris et ses séductions. Pour le présent, il est fou d'une jeune fille de son voisinage.
C'est de lui que je tiens cette nouvelle.
Il la veut à tout prix et ne repassera les mers qu'après avoir satisfait cette passion, qui me paraît excessive et dangereuse.
Il ne m'a pas nommé l'objet qu'il poursuit, mais je crois le connaître.
A quelque distance de la maison du comte Savelli, se trouve une sorte de ferme qui affecte des tournures de couvent ou de rustique et minuscule forteresse.
Elle est habitée par une famille du pays, vieille comme l'Ile, les Fiorello, et leur appartient.
La famille se compose du père, un vieillard vert encore, très vigoureux, qui a bon pied, bon œil ; de quatre fils et d'une fille dont la réputation de beauté s'étend à dix lieues à la ronde, c'est-à-dire aux colonnes d'Hercule.
Les Fiorello sont mes amis.
Viens et je te les montrerai. Tu auras là un exemple frappant du bonheur des patriarches et de l'abondance de la vie des champs.
Stella Fiorello a seize ans.
Son vrai nom est Paola, Pao, comme on dit chez nous, mais à cause de sa beauté, on ne l'appelait dans son enfance que Stella, Stellina, petite étoile, et ce nom lui est resté.
Elle est blonde avec des yeux noirs.
Murillo ni Raphaël n'ont pas rencontré de modèles de vierge qui la vaillent.
Que cet attrait te force au départ.
Parais, je t'attends. Surtout .avise-moi de ton arrivée. J'irai te chercher à Bastia. Corpo di Baccho ! Tu verras comment nos bidets se comportent le long des routes. Tu seras mené d'un train d'empereur. Addio, carissimo, fa presto. André.
Cette lettre me décida.
L'esprit farci des souvenirs de Colomba^ le pur chef-d'œuvre de Mérimée, des Freines CorseSy du grand Dumas et de l'atroce vendetta parisienne peinte par Balzac sous des couleurs si sombres, je pris l'express de Nice, et de là le bateau. Trois jours après avoir quitté ma chambre^ je débarquais à Bastia.
Maggiotto m'y attendait, vêtu de velours marron des pieds à la tête, en gentleman rustique.
Il était accompagné d'un petit homme trapu et large des épaules, aux traits basanés comme un cuir tanné, à la barbe grise, ridé autant qu'une écorce de chêne, et répondant au nom de Bonifazio.
C'était son domestique.
De loin la Corse ressemble à un rocher dénudé d'un aspect aride et désolant.
Mais la surprise est grande dès qu'on approche de ses côtes, immenses, quand on a mis le pied sur ce sol bizarre où toutes les végétations se rencontrent et sur lequel les plantes tropicales poussent et vous parfument pendant qu'on découvre à la cime des mon tagnes du centre de l'île les resplendissantes blancheurs de la neige qui les couronne.
Ici les forêts de sapins vous transportent dans un coin de la Norwège; là^ les figuiers^ les aloès et les cactus vous persuadent que vous êtes en Tunisie ou au Maroc ; les crêtes montagneuses vous rappellent la Suisse ou les Pyrénées, et le maquis impénétrable, infini, couvre les talus, escalade les roches^ envahit les vallons, les ravins et les cre- i vasses, jette sur les collines sa toison hérissée, aux teintes d'un vert sombre ou violacé, en imprimant au pays son cachet unique et cette physionomie singulière qu'on ne retrouve nulle part ailleurs.
De Bastia à Corte, la distance est d'une douzaine de lieues, mais le père de Maggiotto résidait dans une de ses terres du côté de Vezzani, et c'est là que nous devions nous rendre.
FLEUR DE CORSE 2a
Nous avions donc quinze à seize lieues à parcourir.
— Quand arriverons-nous? dis-je, en considérant la légère voiture attelée de deux poneys qui piaffaient dans la cour de l'hôtel.
— N'aie pas peur, me répondit Maggiotto en faisant sonner toutes les syllabes. Nous dînerons là-bas.
Il était neuf heures du matin par une admirable journée d'avril.
Sur un signe, Bonifazio se hissa prestement sur le siège à l'arrière de la voiture, et le maître de l'équipage saisit les rênes des poneys qui grattaient le pavé de l'auberge comme des enragés.
— Tu vas voir marcher nos bètes^ me dit Maggiotto. .
En effet^ l'attelage dévorait la route.
C'étaient deux petits chevaux corses d'une ardeur endiablée, hirsutes et bourrus comme des ours bruns, vaillants et infatigables.
Cette route de Corte est vraiment accidentée et sauvage.
A chaque instant ce sont des montées à pic et des pentes d'une raideur effrayante.
Mais comme on y jouit d'une admirable
2i FLEUR DE CORSE
variété d'aspects ! Quels merveilleux paysages on y découvre !
Sur la gauche, la mer tranquille, d'un azur foncé comme celui du ciel, baigne des plages d'une richesse incomparable. Çà et là, des bois d'orangers, des vignes d'une vigueur superbe s'étagent sur les coteaux; puis, à mesure que la voiture s'élevait vers les contreforts de la chaîne, qui est comme l'épine dorsale d'une gigantesque baleine, flottant à fleur d'eau, endormie paresseusement au beau soleil de la Méditerranée, elle s'engagea à travers des forêts sans fin où toutes les variétés du pin se sont donné rendez-vous, depuis le laricio au feuillage noir jusqu'aux parasols de la campagne romaine et à l'épicéa dont les branches lourdes traînent sur le sol. Partout des roches montrent leurs têtes décharnées et des ravins se creusent subitement, enjambés par des arches de ponts d'une coupe fantasque et primitive.
Parfois nous traversions un village assis coquettement à la lisière du maquis et regardant un coin de vallon fertile.
De grands châtaigniers ombrageaient des maisons qu'on aurait prises la nuit pour des
tours ruinées^ et sur les portes^ des enfants à demi nus se roulaient dans la poussière^ sales et charmants de vivacité et de belle humeur.
A mesure que nous approchions de Corte, mon ami recevait des saluts plus nombreux et plus familiers.
Tout le monde le connaissait.
Les chèvres mêmes qui grimpaient aux rochers et fourrageaient dans les arbousiers et les genêts s'arrêtaient pour nous voir passer et nous fixaient de leurs yeux pleins de malice et d'esprit.
Vers midi, nous nous arrêtâmes dans un bourg pour laisser souffler les chevaux, et à trois heures, après avoir, en prenant un chemin au raccourci^ brûlé Corte qui nous apparut de loin comme un burg éventré des bords du Rhin, nous nous arrêtâmes auprès d'une barrière blanche à l'entrée d'une avenue de marronniers. ♦
— Voilà San-Marcello^ me dit André. C'est ici que demeurent les Savelli et ton ami Fabrice.
A cet endroit le panorama était vraiment éblouissant.
23 tlMJK M CORSE
Au-dessous dii point élevé où nous nous trouvions, on distinguait des terres couvertes de moissons luxuriantes et dans le lointain le miroitement de la mer où, dans la transparence de Tair^ les voiles blanches des pêcheurs se dessinaient nettement, quoiqu'elles parussent à peine de la taille d'un goéland aux ailes ouvertes.
A deux ou trois cents mètres de la route, au bout de l'avenue, on apercevait la maison grisâtre en granit jaspé que Fabrice nous avait exactement dépeinte^ plutôt villa que château, avec un toit plat, à l'italienne^ et des volets verts.
Elle était plantée au niilieu d'un enclos qui prouvait que le seigneur du lieu tenait plutôt à l'utile qu'à l'agréable.
C'était un verger et non un parc, mais le paysage ravissant que la maison domine vaut tous les parcs du monde.
Au moment où Maggiotto me répétait d'un air de triomphe : « Contemple, Parisien, et admire! » un jeune monsieur vêtu d'un complet gris, à la dernière mode, le fusil en bandoulière^ les jambes habillées de guêtres vernies, sortit d'un taillis situé de l'autre côté de
la route, sur un des arcs-)30utants du géant de l'île^ le mont Rotondo, dont on apercevait à l'horizon la tête sourcilleuse et chenue, ceinte de son bandeau de neige, et, nous voyant arrêtés à la barrière, nous fît des signaux de reconnaissance et se dirigea rapidement de notre côté.
C'était Fabrice.
Comme il me savait l'ami des Roncone, il essaya ma conquête et se mit en devoir de me manifester une grande joie de mon voyage.
Pour un diplomate ou un fonctionnaire, il n'est pas de quantités négligeables.
— Eh ! entrez donc, nous dit-il, avec cet entrain particulier à ses compatriotes. Vous vous rafraîchirez un instant et vos bêtes n'en seront pas fâchées. Je suis sûr, Maggiotto, que, d'une traite, vous venez de Bastia ! Une course impossible ! Vous ne connaissez pas d'obstacles ! Justement mon père est ici. Il sera enchanté. Allons vite, Maggiotto, mon ami, ne vous faites pas prier.
Bonifazio s'occupa des poneys, et nous suivîmes notre guide du côté de la maison.
Chemin faisant, je remarquai la distribution des bâtiments de service.
Les communs très spacieux formaient un carré complètement fermé et crénelé grossièrement à cent pas du château.
Un colombier à toit plat, situé entre eux et le manoir, dominait le tout, à peu près comme le donjon commandait jadis une place forte.
Ce colombier avait dû servir de poste d'observation au temps des guerres des derniers siècles, mais il avait changé de destination.
Il était plein de pigeons qui entraient et sortaient par les meurtrières dont sa carcasse était percée.
L'ensemble des c(5nstructions accessoires se perdait au milieu de massifs d'arbres fruitiers de toute espèce.
Le comte nous reçut avec une extrême affabilité.
Il n'avait rien de Télégante tournure de son fils. C'était un véritable paysan, vêtu d'une veste de toile et d'une culotte pareille boutonnée au genou.
Il était botté pour sortir aux champs ou dans les fourrés épineux de genévriers^ de
buis et de myrtes sauvages qui couvrent les pentes en arrière de son habitation.
On devinait en lui Thomme simple qui surveille ses cultures, ses bergers et ses valets de ferme au milieu desquels il vit dans une familiarité patriarcale.
Il passait le reste de son temps à la chasse ou s'endormait dans quelque lecture des vieux auteurs du dix-huitième siècle.
Sa maison était modestement meublée.
Les murailles très épaisses défendaient ses habitants des chaleurs de l'été que tempèrent fort à propos les brises maritimes. La salle où il nous reçut était lambrissée d'une boiserie à hauteur d'homme et garnie au-dessus d'un vieux damas jaune fané.
Quelques portraits qui certes ne portaient point d'illustres signatures, s'écaillaient le long des parois et prêtaient aux ancêtres des airs de gens qui reviennent d'un combat où ils ont été maltraités par l'ennemi.
Il nous expliqua qu'il était fort attaché à son pays ; que ce serait lui arracher l'âme que de le forcer à s'en exiler; qu'il ne connaissait rien de beau, de pittoresque, d'agréable comme San-Marcello.
Il nous promena une demi-heure^ avec la vanité si excusable du propriétaire, dans ses champs de maïs et de topinambours, dans ses vignes, dans son verger tout embaumé comme une couronne de mariée.
Au milieu du parterre, parmi les corbeilles d'azalées et de camélias, une petite fille de sept à huit ans en robe claire se promenait en effeuillant les fleurs qui poussaient avec une profusion printanière.
Le comte l'appela :
— Serena !
Elle accourut et^ sans façon, nous tendit ses joues fraîches et roses.
— C'est le portrait de sb mère, nous dit-il, et tout ce qui m'en reste aujourd'hui. Nous avons vécu plus heureux que des princes dans cette solitude. Aucun nuage n'a troublé notre vie. C'était la vie des sages. C'est fini !
Il refoula une pointe d'émotion et nous parla de son fils.
— Il est pour les honneurs et les plaisirs de la vie parisienne. J'aurais préféré lui voir mes goûts qui furent ceux de mon père. Avec une femme aimée, où peut-on rêver un paradis qui vaille le nôtre ?•
Il avait raison.
— C'est un philosophe, me dit Maggiotto quand nous remontâmes en voiture.
Fabrice voulut nous accompagner.
Il avait quitté son fusil et sauta sur un petit cheval noir qu'un domestique lui tenait au seuil de sa maison.
— Je descends jusquiau village avec vous, chez les FiorellOj nous dit-il.
Le ciel était d'une sérénité étonnante.
Maggiotto me montra un clocher au fond du vallon.
— C'est San-Marcello, la paroisse. Nous y passerons pour arriver à la maison de mon père. Celle des Fiorello n'est pas loin de l'église. Ce sont de riches campagnards qui demeurent à deux pas du village. Leur origine se perd dans la nuit des temps. On dit qu'ils étaient compagnons du fameux Sampiero. Ils vivent de chassé, de pêche et de leurs terres, dans une grande abondance de toutes choses.
Les poneys reposés par la halte que nous avions faite chez le comte descendaient la pente qui conduit au petit bourg avec une impétueuse rapidité.
Fabrice se tenait sur le talus de la route, près de nous.
— L'amour l'emporte, me dit André; il va voir sa belle.
En un quart d'heure nous eûmes franchi la distance qui nous séparait des maisons, une lieue au moins.
La voiture tourna -devant l'éghse de San- Marcello sur une petite place au moment où les enfants du village sortaient de l'école.
Nous nous engageâmes dans un chemin étroit où les roues bondissaient dans les ornières comme une barque de pilote sur une mer houleuse.
Et bientôt la voiture s'arrêta devant une habitation moins vaste et moins élégante que le manoir du comte, mais plus pittoresque et respirant un grand air d'aisance et de bienêtre. ■
— Descendons, me dit Maggiotto^ et ouvre les yeux.
Sur la façade de la maison, une véranda grossière, ou plutôt une treille allongée, courait d'une extrémité à l'autre, avec ses pampres verts et ses jasmins de Virginie enroulés autour des poutres et retombant en grappes sombres avec une abondance qui attestait la richesse de la végétation.
Dans l'enclos attenant à la maison, des arbres fruitiers de toute espèce couvrent l'herbe courte et drue qui prenait déjà des teintes rousses comme celles d'une bruyère où le feu a passé. Des amandiers au feuillage pâle et grêle se mêlent aux grenadiers, aux aloès, aux cactus et au mimosas.
Au-dessous, dans les fondrières de la vallée étroite, une petite rivière serpente avec des allures de torrent à cascades, en se brisant contre les roches qui lui barrent le passage.
Un grand vieillard, à cheveux gris très épais et crépus, assis sur un banc de bois sous la véranda, s'était levé et se dirigea d'un pas alerte de notre côté.
— C'est Fiorello, le vieux, le chef de la famille, me dit Maggiotto.
Je regardai attentivement cet homme.
Sa haute taille à peine voûtée, sa tête imposante affectaient cette maigreur qui est l'apanage des natures ardentes et fougueuses dans ce pays du soleil où un brasier originel a fondu la terre en blocs de marbre, de jaspe ou de porphyre.
Sous son front élevé et sillonné de rides, ses sourcils épais, plus .bruns que ses cheveux, surmontaient deux yeux gris enfoncés sous de profondes arcades et qui jetaient des éclats de feu d'artifice. Son nez pointu et recourbé avait le profil d'un bec d'oiseau de proie, et sur ses lèvres minces voltigeait un de ces sourires qui font songer.
Il devait être difficile de pénétrer les sentiments de ce vieillard au geste sobre, à la figure avenante et sympathique, où cependant on devinait une réticence de rustre défiant et cadenassé.
— Bonjour^ voisin, fit-il en tendant sa main rugueuse à mon ami. D'où vient-on?
— De Bastia^ où je suis allé chercher ce citadin.
— De Bastia ! Vous devez avoir besoin de repos, vous et vos bêtes. Entrez, Excellence.
En Corse comme en Sardaigne on se donne de l'Excellence avec une facilité réjouissante.
Le moindre curé de village reçoit sans sourciller des lettres qui le qualifient de très illustre, et encore il estime qu'on ne lui rend que faiblement son dû.
Le vieux Fiorello m'avait tendu la main avec une certaine solennité.
On sentait que je devenais son hôte en franchissant le seuil de sa maison, et qu'un hôte est sacré.
Cela est vrai en Corse plus qu'ailleurs; rhospitahté écossaise n'est qu'une mauvaise parodie, en comparaison de la très cordiale et magnifique hospitalité des compatriotes de *Napoléon.
— Soyez le bienvenu, me dit-il, et merci de l'honneur que vous faites à notre maison. Pour votre ami, c'est un enfant que nous
avons élevé. Nos pères ont combattu côte à côte. Nous sommes de vieux Corses. J'ai vu André haut comme un chou. Il a grandi. La bonne graine pousse aussi vite que la mauvaise.
Il ouvrit la barrière de l'enclos à deux battants et appela d'une voix forte :
— Fihp' Anton'! Luigi!
Un grand garçon basané comme un Arabe, sec et nerveux comme son père, les cheveux noirs déjà mêlés de fils blancs, sortit d'un celher tapi sous d'énormes châtaigniers.
Il était vêtu d'une veste de drap couleur de tan, d'une culotte de même étoffe et de guêtres de cuir brun. Une ceinture de laine jaune lui serrait les flancs sous sa veste.
C'était un gaillard vigoureux et vraiment superbe ; mais sa figure sombre, ses yeux vifs comme des braises, ses dents blanches entre ses lèvres couleur de vin noir, lui donnaient un air sauvage et presque féroce.
Il sourit pourtant à Maggiotto, qu'il salua d'un signe de tête.
— Mets les chevaux au râtelier, commanda le père. Ces messieurs nous font l'honneur de s'arrêter ici. C'est mon fils aîné Tonio,
ajouta-t-il en me regardant. Les autres doivent être quelque part, au jardin ou à la maraude, dans les environs.
A la maraude ne signifiait point à piller ses v^oisins, mais bien à braconner dans les montagnes, ce qui est, d'ailleurs, une distraction inoffensive dans ces interminables solitudes.
Il nous précéda en se dirigeant vers son habitation.
— J'ai quatre fils, reprit-il, mais je vais vous montrer notre perle.
Nous entrâmes dans une vaste salle qui occupe la moitié du rez-de-chaussée et peut fournir le sujet d'un décor d'opéra comique.
Dans un angle, un escalier de pierre brune, collé le long de la muraille comme une échelle de meunier, monte au premier étage.
L'âtre de l'immense cheminée, dont deux colonnes de marbre fruste soutiennent le manteau, était couvert de cendres blanches et de charbons jetant leurs dernières lueurs roses.
De hauts fauteuils garnis de joncs tressés entouraient cet âtre, et la longue table qui sert aux repas de la famille occupait le milieu de la salle sur ses pieds tordus. Sur les dressoirs, une vaisselle grossière de faïence ou
d'étain s'étageait brillante et claire, et, sur des râteliers de bois noirci par l'âge et la fumée, des fusils de forme ancienne étaient suspendus avec quelques armes plus modernes, et des sabres ou des épées de diverses époques.
Cette haute salle, au plafond de poutrelles entrecroisées, aux ferrures luisantes, moitié arsenal, moitié cuisine ou parloir moyen âge, avait grand air.
Ce qui me frappa surtout, c'étaient des ouvertures s'évasant à l'intérieur, ménagées dans les murailles, et par où on pouvait tirer sur la campagne.
De l'extérieur on ne pouvait les apercevoir, car les façades étaient ensevelies sous des avalanches de ceps de vigne, de plantes grimpantes et d'une foule de parasites qui s'accrochaient partout, couvrant la vieille maison d'un épais manteau de verdure et de fleurs.
Par la porte ouverte, on jouissait d'une vue magnifique. C'était une échappée sans fin, en pleine lumière, sur un amphithéâtre immense, avec ses touffes de verdures noires, ses masures grises jetées au hasard dans des plaines d'une fécondité sans égale, descendant sur un plan incliné jusqu'à la mer, avec
des ressauts de rochers et des vallonnements profonds, pour abouiir à l'onde bleue, constellée de paillettes d'or et d'argent et confondue avec le ciel enflammé par les rayons d'un éblouissant soleil.
Comme j'admirais ce spectacle, dont je ne pouvais détacher mes yeux, un léger bruit se fît entendre aux derniers degrés de l'escalier de pierre et, sur la rampe polie comme les marches par l'usage, une jeune fîUe se pencha et rougit en apercevant des visiteurs dans la salle.
Non, jamais, quand je vivrais un siècle, je n'oublierai l'impression qu'elle me produisit.
C'était une apparition surnaturelle.
J'aurais voulu être peintre, comme Raphaël, une heure, pour fixer sur la toile à jamais cette idéale figure de madone.
D'abondants cheveux d'un châtain chaud et rougeâtre, crespelés sur le front, descendaient en nattes épaisses sur sa nuque d'une blancheur neigeuse.
Des yeux d'un bleu de saphir, hmpides comme une source, s'enfonçaient sous l'arc régulier de sourcils d'un admirable dessin; un sourire heureux, le sourire de l'enfant
aimée 5 errait sur ses lèvres entr'ouvertes comme une phalène autour d'un flambeau.
Elle avait dix-huit ans, mais semblait plus jeune.
La pâleur de son teint mat, la nuance de ses cheveux , la délicatesse extrême de ses traits exquis formaient une violente opposition avec la nature sèche, nerveuse, ardente, brûlée, du vieux Fiorello et de Tonio, dont les muscles étaient noueux et saillants comme des cordages de navire, et dont l'aspect rappelait les soudards ou les bandits de Salvator.
Après une seconde d'hésitation, elle descendit nonchalamment les ^degrés , en balançant par un mouvement gracie jlx sa taille souple, et vint droit à mon ami.
— Bonjour, André, dit-ehe d'une voix mélodieuse, et merci de votre visite.
Elle était mise avec quelque coquetterie; sa robe, gris de lin, dessinait le corps jeune et frais comme un lis sur sa tige, et de petits souliers découvraient un pied fin et digne de la merveille qu'il soutenait.
Elle me gratifia d'une révérence.
Maggiotto me présenta comme un Parisien
curieux de connaître le pays et enthousiaste de ses beautés.
— N'est-ce pas qu'il est superbe? repritelle. Que de fruits et de fleurs! C'est un paradis. Pourquoi n'y venez-vous pas? Avec peu d'argent on peut acheter une maison.
Son père l'interrompit.
— Va chercher Pasqualina, ordonna-t-il, et mets le couvert.
Elle s'éloigna, légère comme un oiseau, pendant que le vieux Fiorello nous disait :
— C'est ma fille, ma petite Pao, la joie de la maison. Ses frères Fadorent et nous la gâtons tant que nous pouvons.
— La belle Stelhna ! reprit Maggiotto avec une vivacité qui amena un éclair de triomphe sur le visage ridé du Corse.
— Une enfant encore, dit-il.
— Qu'il faudra bientôt songer à marier.
— Oh! soupira le paysan, maudite soit l'heure où elle quittera ce logis.
Maggiotto n'était pas fâché de rester un moment chez les Fiorello et de leur faire sa cour en candidat avisé. Le clan des Fiorello est nombreux et riche; ils sont à la tête d'une armée de bergers et de serviteurs, et leurs
parentsjouissent d'une grande influence dans le pays.
D'un autre côté, Maggiotto était lié d'amitié avec eux depuis longtemps.
Cette sympathie est héréditaire entre les deux familles où l'on a conservé presque intactes les traditions du passé.
En général^ la Corse a bien changé depuis un demi-siècle.
Sans perdre le caractère qu'elle tient surtout de son sol accidenté et capricieux, de ses rochers de marbre, de granit ou de porphyre; de ses torrents qui descendent des montagnes, creusent des ravines et des crevasses et se précipitent vers la mer; de ses lacs encadrés dans les pics presque inaccessibles enfouis sous la neige pendant la moitié de Tannée, et surtout de son inextricable maquis que dominent par places des pins immenses pareils à des parasols déployés sur un crâne hirsute et mal peigné , elle se laisse envahir et entamer par une civilisation dont les préfets, les juges et les gendarmes français ont été les apôtres.
Les mœurs s'adoucissent.
Les maisons n'ont plus guère de mâchi-
coulis ni de meurtrières comme au temps où chaque village était en guerre avec le village voisin^ et parfois chaque famille avec la famille voisine.
Les fenêtres ressemblent à toutes les fenêtres du monde.
Elles ont des carreaux de verre et ne sont point fortifiées de madriers et d'archères : de madriers pour recevoir les coups de l'ennemi, et d'archères pour les rendre et tirer sur Tassaillant,
En général, quand on a reçu une injure de son voisin, on se hâte de l'assigner devant le juge de paix et on essaye d'en obtenir une bonne somme d'argent pour la réparation de son honneur.
C'est moins dangereux et plus pratique.
La vendetta, cette loi féroce et fière qui armait pendant des siècles des familles les unes contre les autres pour une poule volée, une chèvre perdue ou un sillon usurpé, et amenait souvent le massacre et l'extermination d'une race, tombe en désuétude.
Le maquis est toujours aussi impénétrable avec son assortiment complet de ronces et de plantes épineuses; mais il n'est plus guère de
bandits qui tiennent la campagne, c'est-à-dire d'insulaires hardis et farouches qui, pour une raison ou une autre, soient en délicatesse avec la maréchaussée et cherchent un refuge dans les fourrés et les roches de la montagne.
Les chasseurs seuls s'y égarent.
Il existe des routes à peu près partout; les bergers gardent leurs moutons comme ceux de Florian et ne se mêlent plus de porter des escopettes et des pistolets en guise de houlettes. C'est du moins ce qu'on raconte.
Cependant la demeure des Fiorello conserve des apparences belliqueuses, et le chef de la famille ressemblait assez à un capitaine de partisans du temps des Génois ou des Aragonnais en querelle pour la possession de l'île.
Son fils Tonio ou Filip' Antone, le seul qu'il m'avait été permis d'apercevoir quand il était venu conduire aux écuries les poneys de mon ami Maggiotto, était en possession d'une de ces caractéristiques figures de condottiere, sombres et menaçantes^ qu'un voyageur timide n'aime pas à rencontrer au coin d'un bois après le coucher du soleil.
Sous leurs casaques de bure ou de velours^
leurs culottes et leurs guêtres de cuir lacées avec des cordelettes grises, le père et le fils étaient marqués des signes distinctifs de la race, et semblaient attachés aux coutumes invétérées de leur pays avec une obstination particulière.
Chez eux on se sentait reporté à trois cents lieues de la France et à trois siècles en arrière.
Mais ce qui frappe le plus, c'est sur les traits de l'un et de l'autre une expression ferme et résolue qui me donnait à penser.
Je songeais qu'il était fort heureux que les Fiorello n'eussent point maille à partir avec une tribu voisine pour un motif de conséquence.
Il n'y avait pas jusqu'au colombier, malgré ses pigeons qui se becquetaient amoureusement sur le toit, qui n'affectât une tournure de donjon à surprises inquiétantes.
Il avait dû servir autrefois à guerroyer, car des traces de balles meurtrissaient encore ses murailles et plus d'un siège avait laissé des stigmates visibles sur sa carapace éraflée et noircie.
Mais cette impression s'évanouit lorsque
la petite servante Pasqualina entra dans la cuisine.
C'était une jolie brune alerte et vive, sèche comme une allumette, au teint bistré comme une peau de moricaude, mais charmante, l'œil pétillant de belle humeur et de malice.
Elle était très coquette dans sa jupe rayée de rouge et de gris, avec son corsage bas comme- une brassière, d'étoffe claire, et ses manches de toile écrue, ouvertes et courtes.
En un tour de main, elle jeta sur la table longue, en bois de chêne, une nappe grossière mais blanche, répandant une bonne odeur de lavande et d'iris et disposa autour les assiettes à fleurs et les couverts d'étain brillants de propreté.
Elle tira du buffet un plat de truites, qui sont fort abondantes dans les torrents du pays^ et un faisan rôti, avec des fromages de lait de chèvre.
— Où donc est Stella'? demanda le vieux.
— Elle cause avec le jeune monsieur Fabrice, dit la servante.
— Ah! il est ici ? fit le paysan. Je le croyais déjà loin.
11 me sembla^ peut-être à tort, que les sourcils du bonhomme s'étaient contractés.
— Le cheval est à l'ombre, dit Pasqualina.
Mais si la première pensée du vieux paysan avait été désagréable, il se remit promptement, car il dit à la servante :
— Il faut prier M. Fabrice de se rafraîchir avec nous.
Elle fit une grimace d'espiègle.
— N'ayez crainte, dit-elle. Il ne se sauvera pas.
A ce moment, un chien au poil dur, gris de deux nuances, tigré et de moyenne taille, entra dans la maison, s'approcha du maître et lui lécha les mains en remuant la queue.
— Bas, Demonio, dit le vieillard. Tiens-toi en repos. Nous avons du monde. Son maître n'est pas loin, ajouta-t-il en s'adressant à nous. C'est Luigi, mon plus jeune fils, qui revient de la chasse.
Et en manière d'excuse, il continua :
— Le mal n'est pas grand. Le maquis n'est pas facile à dépeupler.
En effet, un jeune homme d'une trentaine d'années, brun comme son frère Tonio^ mais
doux et gracieux de visage, suivit de près le chien et vint saluer son père.
Puis, il s'approcha de Maggiotto et lui souhaita la bienvenue avec de grandes démonstrations d'amitié.
— Et tes frères? demanda le vieux.
— Ils vont souper chez le curé de San Marcello auquel ils portent des provisions, et ne rentreront qu'à la nuit close, dit le jeune homme en se débarrassant du gibier caché dans la poche de sa veste.
Elle contenait un lièvre et deux bécasses.
Il les suspendit à un crochet fiché sous les marches basses de l'escalier et mit son fusil au râtelier.
Pasqualina retournait une omelette dont oji entendait le grésillement dans la poêle.
— A table, dit le maître, en nous montrant nos sièges. -
Sur le seuil, Luigi appelait :
— Stella !
Elle se montra aussitôt.
Sa tête blonde semblait couronnée des roses thé qui pendaient sous le cintre de pierre, attachées aux tiges vigoureuses en espalier le long des murs.
Elle courut à Luigi qui se baissa pendant qu'elle lui prenait la tête dans ses mains et l'embrassait.
Puis elle se tourna vers son compagnon Fabrice qui touchait la main du chasseur et l'amena à table où elle s'assit entre lui et son frère aîné, Filip' Antone.
,,- ]Ju.?ABY,
L'hospitalité est de nos jours pratiquée en Corse à la manière antique.
L'hôte est sacré.
Rien de plus touchant que la déférence et les soins dont il est l'objet.
Rien de plus noble que la simplicité avec laquelle le maître de la maison lui dit :
— Le logis est à vous. Usez-en comme de votre chose.
On est tout de suite à l'aise comme dans une famille nouvelle trouvée au milieu du désert, dans les montagnes de marbre et de jaspe, au fond de landes immenses et sauvages.
Maggiotto engagea la conversation avec ses voisins sur le sujet qui le préoccupait.
Il les questionnait sur l'état du canton et les chances qu'il avait, lui, aspirant à la
députation, de supplanter le titulaire de cette prébende enviée.
Tonio ne disait rien.
Il écoutait en jetant de temps à autre un coup d'œil à Fabrice qui avait entamé, à voix basse, une conversation avec Paola, où il ne s'agissait évidemment pas de politique.
Le père, de temps à autre, se mordait les lèvres.
— Vous feriez mieux, dit-il, mon cher André, de rester avec nous que de courir après les honneurs, là-bas, si loin du pays. Il n'y a pas trop de bra^ves gens dans le quartier.
Quant à Luigi, il riait avec entrain et de bon cœur, en montrant deux rangées de dents blanches alignées comme des soldats à la parade.
— Laissez donc, père; André veut aller à Paris à cause des belles filles et de toutes sortes d'amusements qui nous manquent. Ce n'est pas par ambition.
Et s'adressant à Maggiotto :
— Si vous voulez réussir, dit-il, apprêtez une bonne bourse. Les paysans sont pauvres et les bergers besoigneux. C'est le plus généreux qui passera.
En peu de mots, le Corse exposait la doctrine du pays.
C'est la vraie.
On la pratique dans l'île avec conviction, mais au moins on y possède une probité relative.
Quand on a vendu sa voix au plus haut prix possible, on tient parole, malgré les surenchères.
L'omelette était dorée; les truites, assaisonnées d'une sauce où l'huile des oliviers prouvait sa supériorité, furent excellentes, le faisan cuit à point.
Le fromage de lait de chèvre rendit délicieux un certain vin de Tallano, ^couleur de safran, capable de ressusciter un mort et d'étourdir les vivants.
Ce vin délia les langues comme par enchantement.
Le vieux Fiorello, qui est en général taciturne et cause peu, me parut s'animer à latin.
Après quelques rasades, comme les voix s'élevaient, je crus pouvoir lui adresser quelques questions.
Il m'exphquâ avec complaisance que les coutumes se perdaient, qu'il avait peine lui-
même à reconnaitre le pays de sa jeunesse, et me parut en éprouver un vif chagrin. Il termina en disant :
— Tant que je vivrai, je resterai ce que fut mon père, et j'entends que mes fils suivent notre exemple.
Je lui objectai la barbarie des anciens usages, ces guerres de familles qui duraient des siècles, ces haines qui se perpétuaient des pères aux enfants et amenaient tant de catastrophes, de meurtres et de ruines.
— C'est la guerre, dit le farouche Filip'- Antone. On avait ses parents, ses amis, ses alliés. Maintenant on n'a que des indifférents. Le beau temps est passé.
Je lui représentai les bienfaits de la paix, la tranquillité très précieuse pour cultiver son champ et vaquer à ses affaires.
Il haussa les épaules avec dédain.
— Pourquoi gardez-vous une armée, vous autres. Français, dit-il, si vous devenez si pacifiques ?
Évidemment il ne voyait pas les choses du même œil que moi.
Le Parisien que j 'étais n'entendait pas mieux ces mœurs étranges que le patois italien à
Taide duquel le redoutable braconnier que je pressentais en Tonio m'expliquait ses idées, très laconiquement d'ailleurs, entre deux verres pleins jusqu'aux bords, qu'il vidait d'un trait.
Luigi, le gracieux de la famille, ne me semblait pas lui-même éloigné de partager les regrets de son père et de Tonio sur ce qu'il appelait sans détours l'avilissement et la décadence de son pays.
— La guerre^ dit-il, cher monsieur, mais elle vous effraye à tort. On ne la fait que si elle devient nécessaire. Il faut une offense et en général une offense des plus graves.
Les Corses se respectent. L'homme qui porte une épée au côté et voit celle de son voisin prête à sortir du fourreau, ménage ses expressions, et s'il médite une insulte, il y regarde à deux fois avant de la jeter à la figure de son adversaire.
On était poli chez nous, droit et loyal. Depuis que vos gendarmes et vos juges se mêlent de mettre ordre aux vendettas et aux querelles, je crains fort qu'on n'ait changé de note. Nous, dit-il, en se redressant non sans une certaine dignité, nous sommes encore de
la bonne roche^ et il n'en manque pas d'autres qui pensent comme nous.
Pasqualina^ qui égayait le tableau avec son visage ouvert et malicieux, faisait le tour de la table en se penchant familièrement sur . l'épaule des deux frères^ et remplissait les verres.
Le jour commençait à baisser et des ombres se répandaient comme un voile de gaze sur les hauteurs de l'horizon.
Lorsqu'on se leva de table, Fabrice passa son bras autour de la taille flexible de sa voisine et l'entraîna sous la véranda en esquissant un tour de valse auquel elle se prêta avec autant de grâce que d'inexpérience.
Elle ne savait pas danser.
— Une fille ravissante, dis-je à Maggiotto. Avec une chaumière dans ces contrées superbes, c'est plus qu'il n'en faut pour le bonheur parfait. La pêche dans les torrents, la chasse dans la montagne et, sur le seuil de la maison, un sourire enchanteur qui vous attend au milieu des orangers et des roses. Quel rêve !
— Il se réalise tous les jours ici, répliqua André^ mais tu te grises de phrases auxquelles tu ne crois pas, sceptique. Tais-toi.
o6 FLEUR DE CORSE
Tonio et le valet de Taspirant à la députation venaient d'atteler les poneys qui grattaient le sol avec fureur.
Luigi tirait le cheval de Fabrice par la bride.
Nous prîmes congé de nos hôtes au moment où le soleil disparaissait derrière les sommets de la chaîne qui divise l'île en deux parties, comme le faîte d'un toit, et nous dérobait le couchant; puis, Fabrice à cheval, nous en voiture, nous tirâmes chacun de notre côté, après des adieux où le joli visage de la perle des Fiorello se grava dans mes yeux, dans ma mémoire et presque dans un coin de mon cœur.
— En vérité, dis-je à Maggiotto, c'est une apparition comme celle de Marguerite au docteur Faust. On s'étonne de la trouver dans ce pays brûlé du soleil, parmi ces peuplades de pirates et de condottiere. Si j'étais son voisin...
— Que ferais-tu?
— Je demanderais sa blanche main.
— Tu ne l'obtiendrais pas.
— La raison ?
— Elle est fiancée.
— A qui?
— A son cousin, un certain Luco Sampoli, qui demeure du côté de Noceta. Ils sont parents au dixième ou douzième degré.
— Elle l'aime?
— Je n'en sais rien. Sans doute autant qu'il faut pour l'épouser.
— Et lui?
— Il en est fou.
— Est-il riche?
— Assez pour un habitant de Noceta. Il possède une maison et des vignes, des champs et le maquis...
— Comme tout le monde.
— Non. Ces Fiorello et ces Sampoli sont considérés comme des gens aisés. Leurs terres sont excellentes. Leurs vignes très productives. Ils ont des chevaux, des moutons et une quantité innombrable de chèvres. Avec cela on ne manque de rien. Ils n'ont besoin ni de diamants pour les soirées, ni de robes ou d'habits coûteux pour briller dans le monde. Que veux-tu qu'ils désirent?
Et Maggiotto qui était lancé et n'avait pas eu besoin du vin de Tallano pour se délier la langue, entama un cours de philosophie
afin de me démontrer que les hommes se rendent esclaves et malheureux par des besoins factices^ ce qui est certain, et des ambitions qui ne servent qu'à les troubler et à les assombrir.
— Pourquoi veux-tu être député? lui dis-je.
— Parce que je suis comme les autres, absurde et insensé.
La conversation tomba.
L'heure était aux admirations.
Nous descendions par une pente douce sur une route assez bien entretenue, à travers des champs et des vignobles admirablement cultivés, vers un village situé au fond delà plaine baignée dans les dernières lueurs du crépuscule.
Au-dessus du village, on distinguait les toitures d'une manière de manoir féodal qui, à mesure qu'on s'en approchait, prenait l'importance d'un château parmi des chaumières.
Des tours à créneaux grossiers flanquaient le corps de logis principal, couvert de tuiles rouges qui disparaissaient presque entièrement sous des ondes de végétations éche-
velées.
— Salue, me dit Maggiotto avec un geste solennel. C'est le toit de mes pères.
En toute autre circonstance, je l'aurais complimenté, mais la figure de Stella me revenait malgré moi à l'esprit, et avant d'entrer dans le domaine des Maggiotto qui était encore à quelque distance, je hasardai une dernière question :
— ^ Tu dis que Stella est fiancée ?
— Oui.
~ Peut-on revenir sur cette promesse?
— Pourquoi?
— Que t'importe? Réponds.
— Chez nous, on ne revient jam.ais sur une parole donnée.
— Mais si elle aimait un autre homme que son fiancé?
. — Qui? La petite Fiorello?
— Sans doute.
— Pao n'aimera que le futur choisi par elle et ses parents.
— Ah !
— J'en mettrais une main au feu.
— Cependant il m'a paru que le jeune Fabrice lui fait une cour assidue.
— Liaison de jeunesse, sans conséquence. Ils ont été élevés l'un près de l'autre. Deux lieues à peine! Les Fiorello sont des compagnons de chasse et de table du comte Savelli.
— J'ai vu des éclairs dans las yeux de l'amoureux.
— Tant pis pour lui.
J'insistai. •
— Il est très séduisant, et s'il allait réussir à se faire aimer, par passe-temps, par caprice...
— Dieu l'en préserve !
Maggiotto prononça ces paroles d'un ton sec et ajouta :
— Tu m'ennuies avec ce Fabrice. Un fâcheux type. Tête froide, cœur de bronze ! Je le connais. Il ne s'arrêtera pas à une simple fille des champs. Ses visées sont à Paris. C'est là qu'on trouve les fortes dots. Stella n'a que sa beauté. Ce n'est pas assez pour tenter ce jeune diplomate, car je ne parle pas de quelques morceaux de terre qui chez nous sont l'aisance et là-bas la misère. Elle lui plaît ici peut-être. Dès qu'il sera à Bastia ou à Ajaccio il n'y songera plus. Et au surplus
FLEUR DE CORSE Gl
qu'il aille au diable. Stelliiia est une honnête fille et une fille bien gardée !
La voiture stoppait à la barrière de la maison de Maggiotto.
Je fus émerveillé.
Cette maison, véritable forteresse rustique, me reportait dans les lointains nébuleux du passé.
On s'attendait, en y entrant, à la voir gardée par des valets armés de hallebardes et la dague à la ceinture.
A l'entrée d'une étroite vallée, posée comme une statue sur un socle, elle s'élève au sommet d'un tertre rond qu'on aurait dit créé de main d'homme.
Une luxuriante nature l'environne.
Aux alentours, disséminés dans des bosquets de citronniers, d'oliviers et de cédratiers, chargés de fleurs et de fruits, et embaumant l'air de mille parfums que la fraîcheur du soir rendait plus pénétrants, des bâtiments d'exploitation pour le domaine, qui
est fort étendu, se cachent çà et là dans la verdure.
Un cousin des maîtres, un pauvre diable de parent pauvre, accourut au-devant de nous et ouvrit les deux battants des barrières, pour laisser entrer en triomphe l'héritier, son char et son hôte.
André lui serra amicalement la main et lui dit en souriant :
— Bonsoir, Laurenz'.
C'était un grand et beau garçon, bien découplé, à cheveux blonds, ce qui est une rareté dans le pays, et d'aspect obligeant. Il était vêtu d'une veste de toile d'une couleur indistincte, tant les intempéries et le soleil l'avaient mise en état pitoyable.
Cette veste s'ouvrait sur une chemise écrue et grossière, à col large et rabattu.
— Je te recommande mon ami, reprit André en me désignant. Veille à ce qu'il ne manque de rien dans sa chambre ou ailleurs.
— C'est le majordome, continua-t-il en s'adressant à moi^ le bras droit du père.
Nous nous donnâmes la main.
— Tout est prêt, me dit le cousin. J'espère que vous vous plairez chez nous.
Maggiotto m'entraînait vers la maison et me glissa ces mots à l'oreille :
— Je t'ai deviné. Ta es jaloux de Pao et tu as peur pour elle. Imbécile ! Regarde Laurenzo ; c'est le type des gars de notre pays. Fier, brave et dévoué. Le fiancé de Stella est son ami et lui ressemble. Ce sont ces gaillards-là que nos filles aiment et non les fades poseurs de Paris.
Je pensai intérieurement que les jeunes filles, en dépit de la confiance de Maggiotto, ont parfois des goûts à elles; que la grâce de Fabrice qui, après tout, était bien bâti et joignait la hardiesse du montagnard à l'élégance du citadin, pouvait produire son impression sur le cœur de sa voisine et que, si j'en étais le gardien, je ne la livrerais pas à des intimités compromettantes et dangereuses.
Mais je raisonnais à ma façon, et les événements se chargèrent de me prouver plus tard que c'était l'autre qui avait raison.
Les Corses sont confiants, ne prévoient pas l'injure ni la fourberie, mais les oublient difficilement quand ils en ont été victimes et les pardonnent moins encore.
Je passai une huitaine chez Maggiotto, qui me promena avec ses infatigables poneys dans toutes les parties de l'île dont on ne peut se lasser d'admirer les aspects si variés qu'elle réunit tous les chmats et que sa flore est d'une incomparable richesse.
Dans les courses électorales d'André, nous eûmes l'occasion de revenir à San-Marcello, et nous déjeunâmes de nouveau chez les Fiorello qui, cette fois^ se trouvèrent au complet.
Comme c'était l'heure du repas de la famille, j'eus le plaisir d'assister à un de ces festins de patriarches dont les moeurs n'ont pas varié depuis des générations.
Tonio qui me parut plus rugueux encore avait tué un sanglier de taille respectable^ et le morceau de résistance se trouva un morceau de l'animal que les lois sur lâchasse avaient si mal protégé.
On ne mangea guère que du gibier, des grives parfumées et des truites dont il se fait une énorme consommation, les torrents du voisinage ressemblant fort aux rivières gasconnes où il y a autant de poisson que d'eau.
La plus claire des occupations des Fiorello est sans contredit la chasse et la pêche.
Ils ont une brigade de bergers pour garder leurs troupeaux et des valets lucquois pour labourer les champs, soigner les vignes et rentrer les moissons.
Le propriétaire corse, petit ou grand, est un seigneur féodal ou, pour le moins, une façon d'homme d'armes qui juge indigne de sa condition de se livrer aux travaux de la campagne.
Ils étaient guerriers et, quoi qu'on dise, sont restés guerriers, surtout loin des villes et dans les parties sauvages et montagneuses de l'île.
Grâce à mon imagination, il me parut qu'il y avait dans l'air une vague odeur de poudre et la cuisine où nous déjeunions me représentait plutôt un arsenal qu'un laboratoire à sauces.
Les quatre frères avaient suspendu leurs fusils aux râieliers, et, parmi les casseroles brihantes comme l'or et qui devaient s'étonner de ce voisinage insolite, des panoplies d'épées, de sabres et de piques étaient installées et affectaient des airs sanguinaires et farouches.
Certes, mon esprit seul les leur prêtait
dans son exaltation, car ces bonnes lames n'étaient pas sorties depuis un demi-siècle du fourreau..
Des laboureurs et des chevriers, ceux qui travaillaient aux environs, étaient accourus au son de la cloche et occupaient le bas bout de la table, mais ils étaient servis dans la même vaisselle, mangeaient les mêmes rôts et buvaient le même vin que leurs maîtres, sans ombre de distinction.
C'était bien la famille, la vraie, dans sa simplicité primitive.
Les autres serviteurs étaient restés dans la montagne avec leurs troupeaux.
Je ne pouvais détacher mes yeux de Stella.
Elle exerçait sur moi une véritable fascination.
Depuis le jour où je l'avais aperçue pour la première fois, une sorte d'obsession me la rappelait constamment.
Cette tête blonde et angélique au milieu de ces visages bruns et barbus, de ces peaux tannées; ces yeux bleus qui contrastaient si violemment avec ces prunelles noires d'où jaillissaient de fauves éclairs; cette blancheur saisissante comme une apparition dans les
brumes argentées d'une nuit d'étê^ parmi ces types qu'un peintre aurait pu prendre pour modèles de brigands des Abruzzes ou des Apennins, m'avaient frappé au point que je n'en pouvais écarter ma pensée.
A vrai dire, je ne le souhaitais pas.
Ce n'étaient pas des désirs qu'elle m'inspirait, mais une véritable adoration.
Je ne voyais pas en elle la femme, mais la sainte chaste et pure, la madone aux genoux de laquelle il eût été doux de vivre et de prier.
Nulle part je n'ai retrouvé cette impression rafraîchissante et délicieuse.
Elle était assise entre moi et son frère Luigi et répondait avec une naïveté obligeante à mes questions.
C'était une âme simple et droite, avec le divin abandon des innocences parfaites pour qui le mal ne saurait exister et ne se devine pas.
Je lui parlai de son fiancé.
Elle me répondit, sans se faire prier^ qu'elle l'aimait de toute son âme, qu'il était honnête et bon, et que, depuis qu'il existait un Fiorello, c'est-à-dire depuis bien des années,
leurs familles étaient liées par une amitié qui ne s'est pas démentie.
— Ce sont mes frères et le père qui ont arrêté ce mariage, dit-elle en terminant, mais il n'aura lieu que dans une année.
Elle aurait dix-huit ans à l'autre moisson, et il était convenu qu'on attendrait les vendanges pour célébrer la fête.
Je hasardai le nom de Fabrice.
Elle me dit sans aucun embarras qu'il venait presque chaque jour se promener du côté de San Marcello, et que, le matin encore, pendant qu'elle était occupée à coudre une jupe de soie que son frère Luigi lui avait donnée, il était arrivé avec son fusil et son chien, un bel épagneul roux, et qu'il était resté plus d'une heure appuyé sur le mur de la fenêtre à lui parler de Paris et de tout ce qu'on y voyait.
Elle m'avoua simplement qu'elle n'avait guère compris ses récits.
Elle ne se figurait pas bien une ville pleine de monde et un tumulte pareil à celui dont il traçait le tableau.
Elle avait rarement dépassé Corte où elle était restée en pension deux ans seulement.
et Corte est une petite ville bien silencieuse où les soldats seuls sont bruyants autour de la caserne et dans les rues où ils font sonner eurs éperons.
Ses frères avaient voulu la conduire à Ajaccio et à Bastia^ mais elle n'y tenait pas. Elle ne se plaisait que dans son village, surtout dans sa maison, et même ce lui serait un grand crève-cœur quand il faudrait la quitter pour vivre avec son mari et ses nouveaux parents.
Elle parlait en souriant, d'une voix chaude qui allait au cœur.
Plus je la regardais, plus j'étais frappé de sa beauté sereine et du charme dont elle était imprégnée et qui se dégageait de toute sa personne.
Ses cheveux lui formaient une couronne lourde et magnifique avecleurs tresses épaisses roulées autour de sa tête.
Sa taille était d'une sveltesse sans égale et ses grands yeux fascinaient.
Vers le milieu du déjeuner, un cavalier monté sur un petit cheval nerveux et vif s'arrêta au seuil de la maison et sauta prestement à terre.
C'était Fabrice.
Un pli se creusa sur le front de Filip' Antone, entre ses deux sourcils fourrés comme un coin de maquis.
J'avoue qu'une contrariété vague m'envahit l'âme.
Certes, ce n'était pas la jalousie, mais un pressentiment de malheurs inconnus.
Comment ! ce Fabrice était là dès le matin, et à peine au milieu du jour il arrivait encore!
J'éprouvai un véritable soulagement quand il annonça aux Fiorello qu'il venait leur dire adieu comme à de bons amis et qu'il était désolé de quitter un pays où il se plaisait tant.
En prononçant ce petit compliment, il fixa attentivement Stella qui ne broncha pas.
Je sus gré à ma belle voisine de son impassibilité dont il parut contrarié.
Il ajouta que peut-être il retarderait son départ de trois ou quatre jours; qu'il attendait une lettre de Paris et se félicitait de ce répit.
Stella ne fit pas un mouvement.
Décidément elle ne témoignait que de l'indifférence au futur comte d'Oro.
En tout cas, s'il était contraint de partir, il apprit à ses voisins qu'il reviendrait au moment de la chasse et passerait une bonne partie des vacances chez son père.
Il me sembla que Stella devenait rose, et qu'un peu de sang lui montait à la tête ; mais ses doigts qui frissonnèrent sur la nappe m'annoncèrent que c'était quelque ennui qu'elle éprouvait de ce retour et non de la satisfaction. D'ailleurs, cette émotion fut presque imperceptible.
La jeune fille ne desserra pas les lèvres et Fabrice fut piqué de son silence.
Il était clair pour moi, à certains signes, qu'il s'adressait à toute la famille, mais ne parlait que pour ma voisine.
Il s'assit auprès d'elle, grâce à Luigi qui lui abandonna son siège, et lui décocha quelques madrigaux assez bien tournés qu'elle accueillit avec une froide politesse.
Deux jours après, je quittai la Corse et m'embarquai à Ajaccio en compagnie démon ami Maggiotto, qui avait terminé ses excursions intéressées.
Je partis en emportant de mon voyage le souvenir d'un paradis enchanté, mais
surtout celui de l'Eve d'une irrésistible séduction que j'y laissais.
Fabrice avait promis de nous rejoindre à Ajaccio, mais il ne se trouva point au départ du bateau.
— Ma foi, dis-je à Maggiotto^ au moment où, du large, le magnifique panorama du golfe se déroulait devant nous, il était temps de mettre à la voile. J'allais devenir amoureux, et sans espoir.
— De Paoletta ?
— Tu l'as dit.
Je le trompais et me trompais moi-même.
Je l'étais déjà, et pendant plus de six mois je revis dans le lointain de mes souvenirs ses beaux yeux où se reflète le ciel, sa taille élancée, sa démarche de déesse, sa peau de neige et ses cheveux d'or.
Je n'étais pas le seul sur qui elle eût produit une profonde impression.
Au commencement d'août^ j'allai passer une journée dans la villa des Roncone, à Saint-Germain.
Après le déjeuner, j'étais assis auprès de la maîtresse de la maison, sur un banc rustique, à l'ombre d'un massif de grands arbres qui interceptaient les rayons d'un soleil trop ardent.
Nous parlions de la Corse.
Je m'étendais en descriptions enthou-^ siastes des cantons que j'avais parcourus au grand trot des chevaux de mon ami qui venait d'obtenir un échec retentissant.
Son adversaire, soutenu par une administration fidèle à ses serviteurs, avait été élu à une forte majorité, en dépit du bon vou-
îoir des Fiorello et des gens de San Marcello, de Noceta et de Vezzani, qui avaient voté comme un seul homme pour leur cher Maggiotto.
L'avocat s'était aisément consolé de sa défaite dont il me fît part dans une lettre des plus plaisantes, et ne déclara de vendetta à personne à ce sujet.
Comme, au ministère, on désirait contenter tout le monde et s'allier la plus grande somme de sympathies possible, on lui avait même offert, à titre de compensation, de le nommer procureur à Corte, dans son arrondissement.
Mais Paris l'attirait.
Maggiotto était jeune; il adorait le boulevard et les flâneries du soir au théâtre ou sur le trottoir.
La fortune de son père, qui n'a pas d'autre héritier, lui permettait à lui, sage et philosophe, de mener la vie qui lui convenait, et sans refuser pour l'avenir le poste dont on voulait le gratifier, il ajourna son acceptation à une époque indéterminée.
M. Roncone est propriétaire dans son pays natal d'une terre considérable qu'il a fort
embellie, située à rextrémitê méridionale de File, du côté de Porto-Vecchio, dans un site à la fois sauvage et ravissant, où toutes les plantes des tropiques poussent comme par enchantement.
Mais, retenu à Paris par ses affaires, il visitait rarement ce domaine, et M^^ Roncone^ qui ne l'avait habité qu'une seule fois depuis son mariage, en avait rapporté des souvenirs à peu près pareils aux miens.
Notre lyrisme débordait donc, de bonne foi, lorsqu'un nouveau visiteur survint.
C'était Fabrice, qui ne négligeait pas la culture de ses riches compatriotes et tâchait de mener à bien ses entreprises matrimoniales.
Il avait jeté son dévolu sur M"® Louise Roncone, dont la fortune doit être des plus importantes lorsque ses grands parents seront partis pour un monde meilleur où on n'emporte pas ses titres de rentes.
Fort de la bienveillance que le financier lui témoignait comme au fils de son meilleur ami, il poussait sa pointe avec une patience persévérante et une astuce génoise.
Il resta quelques minutes près de M^^ Ron-
FLEUR DE CORSE t:
cone, et je me fis un plaisir de lui rappeler notre rencontre chez les Fiorello.
Je m'informai de sa charmante voisine et lui demandai des nouvelles.
— De qui voulez- vous parler? me dit-il, en cherchant dans sa mémoire.
— De cette johe Stella, dont il est impossible d'oublier le visage, ne l'eût-on vu que deux ou trois heures, comme moi.
— Ah ! oui, fit-il, avec une feinte indifférence, la blonde aux yeux glauques pour laquelle j'effeuillais des marguerites.
Je m'étendis en éloges exaltés sur la perfection inimitable de cette charmante créature.
— Bah! s'écria Fabrice, une petite chevrière insignifiante. Elle produit son effet, là-bas, parce qu'elle est seule, mais à Paris il ne manque pas de balayeuses qui vaillent autant.
Je fus scandalisé.
Il ajouta avec désinvolture :
— Je la reverrai dans quelques jours. Si vous avez des compliments à lui transmettre, je m'en chargerai avec plaisir.
Je sentis comme une atteinte d'envie. Il me vint un regret de n'être pas du voyage.
En vérité, je n'aimais pas cette enfant, dans le sens matérialiste du mot.
Je lui avais à peine adressé quelques paroles et cette jeune fille me semblait sacrée. J'aurais considéré comme une félonie, après l'hospitalité reçue dans la maison de son père, dans le sanctuaire de la famille, de lui tenir le moindre propos de nature à troubler cette âme limpide comme une eau de source.
Sa destinée toute naturelle était d'épouser son cousin, le Sampoli auquel elle était fiancée.
Mais Fabrice en usait autrement avec elle.
J'avais saisi des regards éloquents devant lesquels la pauvre Pao, ne pouvant en soutenir le feu, baissait les yeux.
J'avais surpris les signes non équivoques du mécontentement et de la défiance irritable de Filip' Anton e, lorsque l'élégant Parisien passait son bras autour de la taille de la jeune fille en lui glissant à l'oreille des mots qu'on n'entendait pas, mais dant on devinait la coupable galanterie.
Et puis certaines antipathies ne s'exphquent pas.
J'avais beau m'en défendre, ce Fabrice m'était odieux d'instinct.
Il était gracieux, spirituel, on ne pouvait le nier. Ses qualités extérieures crevaient les yeux. Sa politesse chaude et mêlée d'ironie était presque exagérée, mais qu'y devait-on reprendre?
C'était une complaisance italienne^ mielleuse, abondante et fleurie.
Il montrait à mon endroit des prévenances et des attentions délicates.
Et je ne pouvais le souffrir.
Mais j'aurais été fort en peine de donner la raison de ce qui me semblait à moi-même une injustice.
En vain je m'évertuais à le défendre contre mes propres jugements.
Je soupçonnais, comme le rat de la fable, la fourberie sous ces manières enjôleuses et caressantes..
— Allez-vous rester longtemps en Corse?
lui demandai -je.
— Assez pour y regretter ce que je laissa ici, dit-il en regardant M""' Roncone; je ne me plais qu'à Paris. Mais je dois partir après les vacances pour un poste éloigné. On me fait espérer qu'on m'attachera à une grande ambassade pour mes débuts. C'est une faveur
que je dois à M. Roncone et au ministre. Mon père désire que je lui consacre cinq à six semaines au moins avant de passer les océans et de m'expatrier.
Il se mit à rire en montrant ses belles dents.
— Il me semble que vous ne serez point à plaindre, dit M""^ Roncone. Vous ne manquerez pas de distractions^ la chasse, par exemple.
Il me lança un coup d'œil singulier.
— Oui, je chasserai, dit-il, les lèvres pincées^ avec un accent intraduisible, presque menaçant, comme s'il avait répondu à mon hostilité latente. Ce n'est pas le gibier qui manque.
Cette phrase contenait certainement une bravade.
Peut-être pénétrait-il la maladie dont j'étais atteint, jalousie inconsciente et dont le motif était sans contredit plutôt louable que mauvais. Je n'étais jaloux que du bonheur et du repos de Stella.
Et comme une valse lestement enlevée arrivait jusqu'à nous.
— C'est le piano de Louise, dit-il en faisant
une pirouette sur ses talons; vous me permettez d'aller lui souhaiter le bonjour?
M""* Roncone lui répondit par un léger signe de tête et il s'éloigna dans la direction de la maison qu'on apercevait à quelques pas de là, blanche, sous les arcades de verdure qui nous dérobaient la plus grande partie de sa façade.
Mais la jeune femme avait été intriguée par les quelques paroles qui nous étaient échappées de part et d'autre.
— Quel est donc ce mystère? me dit-elle en souriant.
— Rien...
— N'essayez pas de me tromper. Une malveillance réciproque.
— Je vous assure...
— A quoi bon mentir? Sans doute une histoire de chevrière, de gardeuse de moutons?
— Une chevrière, m'écriai-je! Une gardeuse de moutons ! Je n'en ai jamais rencontré de pareille. Dites une admirable figure de vierge à faire la fortune d'un peintre.
— Quel enthousiaste vous êtes! me dit M"^* Roncone. Et où voit-on cette merveille?
— Où? En Corse; chez des montagnards, des rustres, des vignerons, je ne sais pas comment il faut les nommer. Votre lorgnette se promènerait longtemps à l'Opéra^ d'un bout à l'autre des loges, sans découvrir son pendant.
— Elle s'appelle?
— Stella.
— Joli nom!
— C'est une étoile en eftet, une étoile blonde. On la reconnaît à son éclat sans pareil, à ses yeux bleus comme un coin de ciel, à sa chevelure dorée.
— Et cet astre luit dans une chaumière, sous un plafond et des poutres enfumés, au milieu des jambons suspendus dans la cheminée, des peaux de chevreaux écorchés
^saignant le long des murs, et des casseroles ternies sur les planches noirâtres ! Une caverne ! Je connais beaucoup de cadres là-bas qui ressemblent à celui de votre tableau.
J'expliquai à M""® Roncone à quel point ello se trompait.
Je lui racontai, en y mettant un feu qui amena, plus d'une fois, une moquerie sur ses lèvres, mes visites chez les Fiorello, le spec-
tacle curieux de cette maison féodale, à peu près telle qu'on se figure le fief d'un homme d'armes du temps passé, au service d'un puissant suzerain.
J'esquissai le portrait de la petite servante Pasqualina, du vieux Fiorello, le chef de la famille, dont l'autorité est incontestée. Je lui dépeignis les fils du maître avec leurs caractères différents. Tonio le farouche, Luigi le montagnard hospitaher et doux, les autres, de beaux bandits conime en rêvent les jeunes touristes anglaises dans leurs cottages à volets verts, et enfin Paola^ le rayon de soleil, la joie, le sourire, la fleur de la maison, l'ange du foyer domestique, éclatante comme une rose blanche parmi ces mauresques dont chacun aurait donné sa vie pour lui épargner le moindre froissement.
Je lui dis que les années passent avec une effrayante rapidité, qu'éternellement le bonheur du sage sera de posséder une demeure modeste, entourée d'une verdure d'éme^ raude, du parfum des fleurs, et qu'un amour comnie celui de Stella suffit à embellir la plus longue existence, qu'enfin nous sommes in- ^en^ês da courir après de vaines félicités @t
la fumée des honneurs ou de la gloire, quand le bonheur est à portée de notre main et que nous le repoussons pour son ombre.
Mais M""^ Roncone, tout en s'extasiant sur cette philosophie bourgeoise, m'interrompit et me dit :
— Et Fabrice, que fait-il en tout cela?
J'avouai que je Tavais complètement oublié, ce qui était vrai.
Je feignis de n'avoir rien compris aux expressions dont il s'était servi. Je me montrai envieux du plaisir dont il allait jouir en revoyant cette magnifique contrée qui avait pour lui le triple attrait de la beauté des sites, de la douceur du climat et du pays natal. J'ajoutai, sur son allusion à la chasse, qu'il se faisait une joie d'aller tirer dans les landes ou dans la plaine les faisans, les bartavelles, les sangliers et le reste.
M""^ Roncone secoua la tête en signe d'incrédulité, mais j'insistai avec tant d'énergie sur la pureté du regard de Stella, sur la simplicité de ses mœurs, sur ce visage d'ange qui ne pouvait inspirer que de chastes pensées, que je dissipai les soupçons, très vagues
d'ailleurs, que la railleuse menace de Fabrice avait fait naître dans son esprit.
Et M. Roncone, qui avait du bon sang corse dans les veines, étant survenu au moment où j'achevais une phrase assez entortillée, trancha la question en soutenant qu'une jeune fille fiancée par sa famille devenait sacrée pour tous les amoureux, et que, malgré l'état des mœurs et leur décadence, pour une infraction à cette règle, il y aurait plus d'un coup de carabine tiré dans la campagne sur d'autre gibier que des lièvres ou des sauvagines.
Et comme Louise et Fabrice sortaient du salon et s'avançaient de notre côté, en marchant l'un près de l'autre, on changea d'entretien.
OF New York,
J'oubliai ces incidents et, le hasard ayant voulu que je ne revisse pas les Roncone, qui, électrisés peut-être par nos conversations, étaient allés passer quelques mois d'hiver dans leur terre de Pprto-Vecchio, je ne songeai plus ni à la Corse, ni aux Fioreljo, ni même à la blanche Stella.
Je ne pensais pas davantage à ce jeune Fabrice qui avait dû partir pour Pétersbourg, où il était, disait-on, attaché à Tambassada française.
Maggiotto, malgré sa défaite, n'avait pas renoncé pour l'avenir à la lutte, et entretenait d'ambitieuses espérances.
Il était lui-même dans son pays, d'où il m'écrivait régulièrement des lettres assez insignifiantes qui n'avaient pour but que de me charger d'emplettes pour lesquelles il m'honorait de sa confiance.
L'hiver se passa au milieu de préoccupations et d'études qui effacèrent une partie de mes souvenirs, ou du moins en atténuèrent la vivacité.
La Corse resta pour moi une île enchanteresse, où la vie devait s'écouler comme un rêve, mais aussi un rivage fantastique où il ne m'était pas permis d'aborder, à moi, attaché à la glèbe par une impérieuse et dure nécessité.
Pâques revint, Pâques, cette fête qui est comme la limite entre l'hiver de l'année disparue et le printemps fleuri de la jeune sœur qui lui succède.
Le soleil redevint chaud et brillant. Il fit reverdir les gazons et pousser les premières feuilles aux arbres du Bois. Les marronniers des Tuileries se couvrirent de leurs toisons nouvelles; les jardiniers bêchèrent les platesbandes des parterres et firent la toilette des squares et des jardins de Paris; on cessa de s'emmitouffler dans les fourrures, et les citadins mirent le nez à l'air sans craindre les coryzas et les angines.
C'est l'époque où les travailleurs de la plume les plus actifs sont atteints d'une
maladie intermittente qui s'appelle la flânerie.
On quitte le foyer qui attachait, avec ses bûches qu'on attise et le feu qui tient compagnie; on déserte le cabinet de travail; on fiche les plumes d'oie dans les trous de Fencrier pour aller au soleil respirera pleins poumons la brise du renouveau, ce bon air tiède et fortifiant qui remplace les bises glaciales et les humides rafales de mars.
Un soir de mai, vers quatre heures, je descendais de mon ermitage, situé aux sommets d'une maison qui rivahse pour la hauteur avec la colonne de Juillet ou l'arc de l'Étoile, et je venais de quitter mes jardins suspendus à la manière des parterres de Sémiramis et la terrasse aérienne d'où l'on découvre une prodigieuse forêt de tuyaux de cheminée, lorsque dans le vestibule de la maison, au moment où j'allais mettre le pied sur l'asphalte du boulevard, je me jetai dans un visiteur arrivant en sens contraire, qui poussa une exclamation à mon aspect.
— André! m'écriai-je.
— Moi-même.
■ — Tu es à Paris?
— Depuis ce matin. Ma première visite est pour toi. .
Je voulus remonter dans mon aire — sans me prendre pour un aigle^ malgré cette similitude — mais il était tout heureux de revoir son Paris, et d'aller aux Champs-Elysées étudier les promeneuses, qui, par cette superbe journée, devaient être nombreuses et dans leurs atours les plus frais, à peu près comme des papillons qui se sont débarrassés des cocons et de leurs sarraux de chenilles.
Il passa son bras sous le mien et m'entraîna du côté de la rue Royale. ^
Nous n'étions pas à la place de la Concorde qu'il coupa court aux questions dont il m'avait accablé jusque-là et me dit :
— J'ai du nouveau à t 'apprendre.
— A quel propos?
— Au sujet de tes amis.
— Quels amis?
— Les Fiorello.
— Bah!
Une lumière subite se fit en moi.
— Il est arrivé malheur à cette pauvre fille !
— Hélas ! soupira Maggiotto.
— Quel malheur ? Parle !
— Tu sais comme elle était belle!
— Je crois la voir encore.
— Tu ne la reconnaîtrais plus.
Je gardai le silence.
Croyez-vous aux pressentiments?
J'étais préparé à cette révélation. Elle ne me causait aucun étonnement. Même je devinais que cette infortunée était la victime de machinations diaboliques. Mais ce coup subit m'avait frappé d'uuQ sorte d'hallucination et d'hébétement.
Maggiotto le remarqua.
— Tu es tout drôle^ me dit- il. Cette nouvelle te surprend.
Ce mot me réveilla.
— Non, répondis-je simplement. Je m'y attendais. On l'a trompée?
Maggiotto inclina la tête à diverses reprises, lentement.
— Tu as laissé les Fiorello dans une maison heureuse. Tu reverrais une maison désolée. Ces pauvres gens font pitié. Si je suis revenu plutôt que je ne pensais , malgré le désir de mon père , c'est pour n'être pas té-
FLEUR DF. CORSE ai
moin d'un désespoir muet et farouche que tu ne saurais te figurer.
Je pressai Maggiotto de s'expliquer.
— Mais précisément, reprit-il, l'aventure est inexplicable.
— Conte-moi toujours ce que tu sais.
— Ai-je le droit de parler? dit-iL J'ai reçu les confidences de ces malheureux. Ils m'ont pris pour conseil et je suis presque lié par le secret professionnel. Mais tu es mon meilleur ami, un autre moi-même, et nous sommes à trois cents lieues de la Corse. C'est une excuse. Écoute.
Nous étions arrivés dans l'avenue.
Elle était encombréed'oisifs, et les équipages commençaient à se presser sur la chaussée pour la procession exigée par la mode avant l'heure du dîner.
Maggiotto m'offrit un de ces fauteuils qu'un industriel tient à la disposition des flâneurs moyennant une faible rétribution et en prit un pour lui, en ayant la précaution de les choisir dans le voisinage déjeunes personnes d'une figure avenante et qui abritaient un délicieux minois sous deux chapeaux plus extravagants l'un que l'autre.
Après avoir pris un temps et ménagé son effet, il commença.
— C'est un mélo du vieux boulevard de lugubre mémoire que je vais te raconter, ou du moins le premier acte^ le prologue, si tu veux, d'un drame sombre comme un roman d'Anne Radcliffe, un genre qu'on a eu bien tort d'abandonner et qui donnait des émotions.
— Va donc, dis-je, impatienté.
— Attends et procédons par ordre. Il y a quelques semaines , le vieux Fiorello vint me voir et me demanda un entretien secret. Ses rudes sourcils étaient froncés et se rejoignaient d'une façon inquiétante au-dessus de son nez en bec de faucon; ses traits étaient tirés, ses rides se creusaient; son visage, déjà sec comme un copeau , s'était encore amaigri ; il ne lui restait sur les os que sa peau fripée comme une vieille figue. Je lui en fis l'observation avec les ménagements ordinaires.
— Qu'est-ce que vous scvez donc, mon pauvre ami? lui dis-je.
— Je ne dors plus, me répondit-il , je ne mange plus. Je bois, en revanche, pour m'étourdir.
Il m'effrayait.
— Ce qui nous arrive, poursuivit-il, est incroyable. Il y a quelque temps, Paola s'est plainte de douleurs, d'insomnies, de fièvres, de troubles, que sais-je? En effet, elle se flétrissait; sa belle gaieté s'en était allée; elle semblait atteinte d'un mal inconnu , semblable à une malaria, quelque fièvre de marais, comme en ont les gens des bas pays, du côté des étangs de Biguglia ou de Furiani.
D'abord, on n'y prenait pas garde. Mais on fut bien obligé d'y songer. Elle dépérissait à vue d'œil. Ses couleurs fraîches se fanaient comme une plante que les vers rongent au pied. Elle errait seule dans les chemins autour du village. Elle s'égarait dans les sentiers du maquis ou restait des heures immobile au pied d'un oranger ou d'un chêne vert. Je la surveillai. Elle était prise d'envies de pleurer et de malaises inexplicables. Je n'osais l'interroger. Vous savez qu'elle est fiancée à son cousin Luco^ un brave garçon. Je m'imaginai que , peut-être , ce mariage lui déplaisait , et je la fis questionner adroitement par son frère Tonio, qui l'adore, et la petite Pasquahna, qui est fine comme une belette.
Ori n'en put rien obtenir, si ce n'esï qu'elle avait de l'amitié pour Luco et serait contente d'être sa femme. Tonio lui demanda si elle avait des chagrins. Elle répondit que non; qu'elle était heureuse avec nous au delà de ses désirs, et qu'elle ne connaissait pas une fille, dans toute la Corse, avec qui elle voulût changer de condition.
Pourtant, elle déclinait de jour en jour.
On fit venir le médecin de Corte. Mais il ne comprit rien à son mal et s'en retourna sans mot dire. Le curé , qui est notre ami et passe pour un savant, n'en devina pas davantage. Nous nous creusions la tête pour chercher la raison de cette maladie sans la découvrir, quand, un dimanche, au sortir de la messe^ Tonio aperçut, dans un coin du cimetière, un groupe de filles qui causaient entre ehes.
Il lui parut qu'elles jetaient des regards ironiques sur ma fille qui s'en allait en s'appuyant sur Pasqualina. Il s'arrêta et regarda les malignes bêtes qui riaient. Il remarqua parmi elles Francesca, une parente du comte d'Oro qui l'a prise chez lui et chargée de rintérieur de sa maison. C'était elle qui ra-
contait aux autres une histoire qui, si on en jugeait par leur attention, devait être fort piquante.
Tonio attendit qu'elles fussent dispersées, et, par un détour, gagna au loin un carrefour où devait passer la Francesca qu'il connaît depuis longtemps.
Il paraît qu'elle le déteste parce qu'elle aurait souhaité l'épouser et qu'il ne veut pas de mariage. Tonio ne se plaît qu'à rester seul dans son grenier, comme un sanglier dans sa bauge. Il a peut-être raison, peut-être tort; mais c'est son idée. Lorsqu'elle fut auprès de lui, il lui saisit le bras. Le chemin était désert.
— Tu vas me conter l'histoire qui amusait tant tes amies, lui dit-il.
Elle essaya de se défendre; mais il n'aime pas qu'on lui résiste, et ce n'est pas une fille comme la Checca qui s'y fierait.
— Tu es un fou de me questionner, lui répondit-elle. Il vaut mieux, pour toi, ne rien savoir.
Ce n'était pas le moyen de l'apaiser. Il lui serra le poignet plus fort.
Elle jeta un cri.
— Lâche-moi, fit-elle, et je te dirai tout.
— Parle.
— Je disais que ta sœur, Tonio, n'est pas malade. Vous êtes aveugles, et elle vous en conte. Elle n'a ni la fièvre de marais, ni rien de pareil. Elle aura aimé quelque galant à votre barbe. Elle est enceinte.
A cette révélation, Tonio l'aurait écrasée comme un ver. Mais elle lui avait arraché la promesse de ne plus lui faire du mal, et il n'a que sa parole.
Pourtant, il lui cria :
— Tu mens ! vipère.
Elle répUqua, en comptant sur ses doigts :
— Nous verrons bien, dans trois mois au plus. ^
Tonio la laissa aller. Il était atterré. Il revint à la maison, et, après le dîner, il prit sa sœur par le bras et l'emmena dans la campagne.
C'est lui qui m'a conté la scène.
Le vieux Fiorello s'arrêta, haletant.
Il essuya son front, où perlait la sueur, puis il reprit :
— Donnez-moi un verre d'eau. Ce que j'ai à vous dire m'étrangle.
Il se versa un doigt de vin d'Espagne et y trempa ses lèvres.
— Je ne peux pas même boire, dit-il. J'étouffe.
Quand Filip' Antone fut au coin d'un champ fraîchement labouré , où, d'une extrémité à l'autre, il n'apercevait ni bergers, ni passants, il fit asseoir sa sœur sur une pierre qui perçait la terre en montrant sa tête noire couverte de mousse,
Stella l'observait avec curiosité.
— A quoi penses-tu, Tonio? dit-elle. Je ne t'ai jamais vu si sombre ni si rude. Tu as de la peine?
— Oui.
— D'où vient-elle?
— C'est toi qui la causes.
Elle le regarda, surprise.
— Moi ! Pauvre frère ! Et comment ferais-je? Sa voix aurait attendri une bête fauve. Pourtant^ Tonio s'emporta.
— Ah! s'écria-t-il, comme tu sais mentir, avec ton front candide et tes yeux bleus, avec ta peau blanche et tes airs de vierge à qui on donnerait l'hostie sans confession !
— Mentir! Et pourquoi mentirais-je?
Elle haussa les épaules et sourit.
— Si je t'ai c'ausé du chagrin , mon Tonio, reprit-elle, c'est sans le vouloir. Dis-moi comment et je ne recommencerai plus.
Mon fils était désarmé. Cette innocence le confondait, et tout son amour pour sa sœur se réveillait plus fort que jamais.
Il lui demanda plus doucement :
— Ce mal dont tu te plains , d'où vient-il?
— Je ne sais.
Tonio était embarrassé. Mille doutes lui revenaient à l'esprit. Cette Francesca devait s'être jouée de lui.
Alors il prit les mains de sa sœur, la regarda dans les yeux et l'interrogea avec patience :
— Voyons, ma Stellina, lorsque tu te promènes seule et que tu restes des heures étendue sous les arbres, à l'ombre, ne sens-tu pas quelque chose qui s'agite en toi?
— En moi? fit-elle, rêveuse.
— Oui.
— Quelquefois, en effet, il me semble qu'une autre vie commence, et j'entends, la nuit, comme une petite voix qui me parle. C'est une illusion.
— ^Tne illusion ! Qui sait ? Pourquoi ne
^^ne réalité?
'^ nas. Une réalité, cette .e nouvelle. -^^^ fait entendre
comme une plaintb .
— Sans doute; si c'était..
-— Achève!
— Un enfant.
— Un enfant ! fit-elle en tressaillant.
— Oui, si tu étais... mère.
— Mère !
Elle poussa un cri déchirant et se mit 4 trembler de tous ses membres.
Ensuite elle passa sa main sur son front et, se parlant à elle-même :
— C'est donc la raison de ces mots que j'entendais, de ces railleries, mon Dieu!
Tout à coup elle se leva et, se plaçant devant son frère :
— Filip' Anton', dit-elle, sur la mémoire de notre mère, sur les cheveux gris de mon père, sur vous tous que j'aime, je te jure que c'est impossible ! Oui, sur le salut de mon âme !
Tonio la prit dans ses bras.
Il ne pouvait se tromper à cet accent déchirant.
— Pardon, lui dit-il, divine pureté, de t'avoir soupçonnée. En effet, c'est impossible. Tu n'as jamais menti ! Tu ne pourrais pas. Si par malheur tu avais commis une faute, si dans une minute d'égarement tu t'étais laissé séduire par un misérable, tu nous l'avouerais, sûre du pardon que pas un de nous ne te refuserait. Nous t'aimons trop, ma Stellina^ pour t'en vouloir d'une erreur ou d'une faiblesse. Tu es notre enfant à tous. Nous t'avons bercée sur nos genoux quand tu étais petite. Si un lâche t'avait insultée, tu ne nous cacherais rien, tu nous révélerais son nom, pour que nous le forcions à réparer son crime ou que nous l'en punissions en vengeant notre honneur et le tien.
Il lui parla longtemps.
Elle le contemplait de ses yeux effarouchés, rougissante devant ces soupçons qui troublaient la limpidité de son âme comme l'eau d'une source dont on remue le fond.
— Tu n'as pas d'honneur à venger, Tonio, lui dit-elle. Il n'y a ni coupable à punir, ni faute à réparer.
— Ainsi tu n'as aimé personne?
— Personne.
— On n'a pas osé murmurer à ton oreille des paroles légères, des propositions hardies?
— Non.
— Rappelle-toi. Quand le fils du comte Savelli, ce Fabrice que j'exècre, sans raison précise, j'en conviens, est venu à San Marcello, en septembre, il était souvent à la maison. Il tournait sans cesse autour de toi. Lorsque vous vous promeniez ensemble dans les sentiers, que te disait-il ?
Elle rougit légèrement.
— Je ne m'en souviens plus, dit-elle. Je Técoutais à peine. Il me parlait de Paris, de ce Paris qui Tattire, et où il veut vivre riche et dans les grandeurs, car il est ambitieux et avare. Il me décrivait avec enthousiasme les richesses qui y sont entassées, les magnificences des fêtes, le luxe des hôtels, des palais...
— Il ne te parlait pas d'autre chose?
— Vaguement. Du bonheur qu'il espérait en vivant près d'une femme qu'il adorerait et de la peine qu'on éprouve à trouver une âme qui comprenne la nôtre.
— Ah!
— Que m'importait, d'ailleurs? Je ne l'aime pas. Je lui répondais que ma vie n'aurait rien
de commun avec la sienne, qu'elle s'écoulerait obscure dans ce pays si paisible et si solitaire que le bruit des villes n'y arrive même pas^ et que je n'ambitionne rien au delà de cette existence qui est celle des miens,
— Et c'est tout?
— Tout.
Elle ajouta en levant ses yeux sur ceux de son frère :
— Pourquoi te tairais-je quelque chose?
Le vieillard poursuivit, dans une exaltation
qui contrastait avec sa placidité ordinaire :
— Pourquoi, en effet, lui aurait-elle dérobé la moindre de ses pensées? Je connais ma fille. C'est l'âme la plus tendre, la plus sincère qui existe sous le ciel étoile. Je l'ai suivie jour par jour, pas à pas. C'est un ange sur la terre. Stella, c'est la sincérité, la tendresse, le dévouement, l'obéissance.
Elle est trop haute pour le mensonge.
Et cependant, s'il y avait là un mystère qui nous échappât !
Le soir, mon fils monta à cheval et galopa jusqu'à Corte, d'où il ramena dans la nuit le médecin qui avait été consulté sur cette maladie mystérieuse.
Nous étions tous les cinq, mes quatre fils et moi, réunis dans la salle basse de la maison.
Ma fille et la servante étaient dans leurs chambres.
Stella souffrait plus qu'à l'ordinaire.
Vous connaissez le médecin. C'est un ami de votre père, M. Pazza, l'ami aussi de notre famille, un homme droit et probe.
Lorsqu'il fut au milieu de nous, Tonio lui expliqua son entretien avec sa sœur, et en même temps il lui affirma qu'il la croyait incapable d'une faute.
Je l'adjurai de nous déclarer la vérité et de ne nous cacher rien de sa pensée.
Je lui rapportai les propos tenus le dimanche d'avant au cimetière par Francesca, la cousine de notre voisin.
La Checca avait dit en parlant de ma fille ;
— Elle est enceinte.
Elle avait ensuite compté sur ses doigts en parlant à Tonio et avait ajouté :
— Tu le verras bien dans trois mois.
Comment savait-elle cette époque?
,, Peut-être n'était-ce qu'une méchanceté de sa part.
Le médecin secoua la tête.
— Non, déclara-t-il, cette fille ne se trompe pas.
Et il répéta ses propres paroles.
— Stella est enceinte.
Ce fut un coup de foudre pour nous.
M. Pazza avait tout vu dès le premier jour.
Les symptômes qu'il avait reconnus et que la pauvre enfant avouait sans défiance lui avaient tout révélé.
Il n'avait gardé le silence que pour nous dissimuler ce malheur quelque temps de plus.
Ainsi notre maison allait devenir un sujet de risée pour les villages voisins. Cette fille dont nous étions si fiers, si orgueilleux, Fornement de la famille, notre perle, la fleur sans tache jusque-là de mon jardin était flétrie sans retour. Que dire à son fiancé? Il avait le droit de la rejeter publiquement comme indigne. C'était une honte ineffaçable sur le vieux nom des Fiorello, qui depuis quatre siècles n'avait pas souffert d'outrage.
Je tombai dans un abattement dont le départ de mes fils, qui gagnèrent chacun leur couche en silence, ne me tira point.
FLEUR DE CORSE i05
Nous n'osions nous parler les uns aux autres.
Je ne sentis pas la main du docteur, qui, comprenant que cette douleur ne pouvait être consolée, n'essaya point d'atténuer le coup dont j'étais blessé.
Luigi lui avait amené son cheval^ qui hennissait à la porte.
Tonio remonta sur le sien et l'accompagna jusqu'à la ville.
Lorsqu'il revint, l'aube blanchissait déjà les fenêtres de la salle, et les oiseaux chantaient dans les rosiers et les vignes de la treille.
J'étais resté immobile à la même place.
Tonio me secoua pour me faire sortir de l'engourdissement dans lequel j'étais plongé. ,
Il était plus sombre qu'à l'ordinaire.
Il m'emmena dans la chambre de sa sœur, dont nous ouvrîmes la porte avec précaution.
Nous nous approchâmes du lit.
Elle dormait d'un sommeil pénible.
Ses lèvres pâles s'agitaient comme si elles avaient voulu laisser échapper une plainte. Une souffrance profonde contractait sqs traits angéliques.
— Console-toi, père, me dit-il, tu n'as rien à lui reprocher et tu peux Taimer comme par le passé. Elle est victime d'un crime que je connaîtrai. Attends, et dans quelques jours je t'en nommerai l'auteur.
A ce moment, l'enfant ouvrit la bouche.
Tonio se pencha sur elle pour saisir un aveu ou un indice, mais elle ne prononça que ces mots, avec un accent de terreur indicible :
— Père, j'ai peur! ,
Je me mis à genoux et je baisai sa petite main qui pendait hors du lit.
Maggiotto fut interrompu par une jeune dame très svelte et très agile qui sauta d'une Victoria avec la légèreté d'une perruche, dont elle avait l'éclat, et se jeta dans ses bras avec mille démonstrations d'amitié.
A son teint adouci par une couche de poudre de riz ; à ses yeux allongés par deux traits artistiques, très brillants et fort expressifs ; aux parfums subtils qui s'échappaient de ses jupes^ il était impossible de se méprendre sur son caractère.
— C'est une nouvelle liaisoU;, pensai-je.
— Mon ami, dit-il^ je te présente miss Bettina,. qui n'est pas Anglaise du tout, une de nos actrices les plus distinguées. Elle a récemment débuté aux Folies-Dramatiques dans le genre gai.
Elle y joue les suivantes avec honneur et
profit, puisqu'elle y a gagné jusqu'à cet équipage, élégant, j'ose le dire. Elle m'a distingué dans la foule et s'est prise pour moi d'une folle et généreuse passion, dans l'espoir que je l'épouserai, le jour lointain encore où je parviendrai à la présidence du Sénat. Elle a foi en mon étoile.
Après les premières explosions de joie, la figurante des Folies accabla son cher Maggiotto de reproches.
— Comment, tu es à Paris et tu ne me le dis pas! Je te crois sur les rohers et je t'aperçois paisiblement assis au bord de l'avenue, causant avec un ami que tu me préfères.
— J'arrive, il y a deux heures à peine.
— Il fallait me prévenir. Je serais allée te chercher à la gare.
Maggiotto protesta qu'il ne voulait pas la soustraire à ses devoirs professionnels; mais, comme il tenait à conserver ses bonnes grâces, il l'invita à souper le soir même^ au sortir du théâtre, et, sur cette assurance, elle consentit à remonter dans sa voiture et fila du côté du Bois, où elle allait faire son persil, suivant l'expression bizarre adoptée par la
FLKLK m COKSE 109
mode, et passer en revue ses flatteurs et ses rivales.
Plusieurs fois elle se retourna en agitant indiscrètement son mouchoir,
Maggiotto soupira.
— Une glu, me dit-il, une jolie glu comme on n'en voit qu'ici. Est-ce frais, poudré, musqué? Et dire qu'elle gagne trente-cinq francs par mois à son théâtre ! 0 Babylone !
— Elle t'adore.
— Une toquade de six mois; bonne fille au fond et si drôle ! C'est triste le soir d'être seul dans sa chambre, à pâlir — employons ce terme démodé — sur un livre sérieux ou du papier blanc qu'on noircit d'hiéroglyphes. On est tout heureux quand on entend tourner la clef dans la serrure, un froufrou de jupes sur le tapis, que la portière se soulève et qu'une petite voix flûtée nous siffle: Psitt! C'est Ninie !
Ce sont les joies de la jeunesse et plus tard, quand on devient grave, quand on a fondé la famille nouvelle, celle dont on est la souche, lorsqu'on suit d'un œil attendri la femme, la vraie, l'épouse, la mère qui trône dans le foyer, on se souvient encore avec plaisir de
ces sourires du matin et de ces rayons de l'aurore descendus sous l'horizon comme des soleils qui se couchent^ mais ne reviennent pas.
Je respirai bruyamment.
— Quelle tirade ! dis-je. Peste, tu donnes dans l'ithos et le pathos du sentiment. Ta poésie s'enflamme et monte à des hauteurs inconnues. C'est ta figurante qui t'inspire ces belles choses?
— Elle et d'autres. Depuis la visite du vieux Fiorello, je suis mélancolique et je tourne au lugubre.
— Et comment a fini cette consultation ?
— Ou plutôt cette confidence. Ouvre les oreilles !
Le vieillard me supplia, au nom de l'ancienne liaison de nos deux familles, de nos bonnes relations de voisinage, de lui dire ce que je pouvais avoir entendu dans le canton. Le déshonneur de sa fille était public et il espérait que quelques indiscrétions l'aideraient à surprendre la trace du bandit qui avait abusé de cette enfant.
Je n'essayai pas de le consoler.
Je comprenais que son désespoir n'aVàit
pas de remède, et le mystère qui planait sur cette étrange affaire m'intriguait.
A mon tour, je le questionnai.
Sur mes instances, il fouilla dans sa mémoire. Je lui demandai s'il ne se souvenait pas de la visite de gens suspects, d'un semblant même de liaison entre des garçons du voisinage et sa fille ; si on Tavait laissée seule en quelque circonstance. •
J'avoue que tout ce qu'on a dit ou écrit sur la fragilité des femmes, leur astuce et leur esprit de ruse et de dissimulation, sur l'art suprême qu'elles poussent à son point culminant de tromper en gardant un front d'airain, me frappait en cette occasion avec une violence singulière. Cent arguments ressassés mille fois revenaient à la charge pour me convaincre, avec l'obstination d'un régiment de cavalerie toujours repoussé, que rien ne décourage et qui ne se rebute pas.
Cependant je voyais malgré tout s'élever au-dessus de ces doutes, dans Féther des régions supérieures, l'image de la gracieuse et douce jeune fille, trop haut placée pour que les arguments des sceptiques mondains et des incrédules blasés qui ne croient ni à la
vertu, ni à la pureté du cœur, ni à rien, parvinssent à ternir sa couronne de vierge immaculée.
Cette figure radieuse m'imposait le respect.
J'étais forcé de reconnaître en présence de ce visage divin que ses détracteurs ressemblaient à ces malheureux qui n'auraient vécu que dans les ténèbres d'un cachot et nieraient la lumière.
Le vieillard ne put rien me révéler.
J'étais aussi ignorant que lui.
Je défendis de mon mieux cette innocente victime de la plus obscure des intrigues, et nous nous quittâmes désolés l'un et l'autre.
— Ainsi, dis-je à Maggiotto, on ne soupçonne personne?
— Personne.
— Vous n'êtes sur aucune trace?
— Sur aucune.
— C'est au mois de septembre que le crime a dû être consommé ?
— A peu près.
— Je connais le coupable.
— Ou tu le supposes.
— Veux-tu son nom ?
FLEUR DE CORSE il3
— Certes.
— Sous le sceau du secret ?
— Sans doute.
— Fabrice Savelli.
— Pure calomnie !
— Dis : pure supposition^ chimère peutêtre ! Je ne sais pas comment les choses se sont passées, mais je jurerais sur ma vie que c'est lui qui a fait le coup.
— Ce que tu affirmes est grave.
— Je ne le crie pas sur les toits. Pour accuser un homme, il faut une entière certitude, mais tu es mon ami, tu Tas dit, et je ne révèle rien qu'à moi-même. Écoute donc.
Je lui expliquai la rencontre que j'avais faite, au mois d'août, du jeune diplomate dans le salon de M™* Roncone; je lui rappelai les paroles que j'avais saisies au passage sur le compte de M'^® Fiorello et le ton singulier avec lequel Fabrice, en me narguant, avait proféré cette bravade : « Oui, je chasserai, le gibier ne manque pas. »
— Si tu étais juré, objecta Maggiotto, tu ne le condamnerais pas sur d'aussi légers indices.
— Non, certes. Mais je parle en homme et
non en juge^, et je sens que je ne me trompe pas.
— Tu n'as jamais aimé ce Fabrice?
— J'en conviens.
— Tu le détestes ?
— Jadis il ne me revenait pas, mais, après ce que tu viens de m'apprendre, je le trouve exécrable.
— Les Fiorello ne l'accusent pas. Ils sont plus réservés. Le père n'a pas même prononcé son nom.
— Sois certain pourtant que les soupçons vont de ce côté. Ce silence est d'un galant homme. Peut-être aussi d'un homme très habile. Crois-tu que, s'il formait des projets, il les publierait à son de trompe ?
Maggiotto réfléchit.
— Tu m'y fais penser, dit-il. Les Fiorello sont de la plus vieille souche des Corses. Ils ne sont jamais sortis de l'île, si ce n'est sous Napoléon P^ Trois des leurs se sont fait tuer à Wagram, à Leipsick et à Waterloo. S'ils étaient sûrs du nom du criminel, je le plaindrais et ne donnerais pas deux écus de sa peau. Quant à ce qu'ils feraient, je l'ignore. Jadis ils seraient allés lui déclarer la vendetta,
et c'eût été la guerre, la guerre comme entre deux pays ennemis, jusqu'à la ruine et à l'extinction d'une des races. Aujourd'hui, c'est plus délicat. Il y aune garnison à Corte, logée dans une grande caserne. Le maquis est coupé de routes et les gendarmes ont des postes un peu partout. On n'use guère de fusils que pour tuer les lièvres, qui se font rares, et les sangliers, qui se tiennent prudemment au fourré. Je ne vois donc pas ce qui se passerait et...
— Tu n'es pas curieux. Tu quittes ton village au moment intéressant.
— C'est possible. J'avais la nostalgie de Paris...
— Et de ta figurante ?
— Je n'en sais rien. Mais la vue de cette pauvre Stella que j'ai aperçue deux ou trois fois me gâtait le paysage. Je n'aimais pas davantage à rencontrer ses frères et le père. C'est une consternation dans la commune où ils sont bienfaisants et estimés. Tu as raison. Plus j'y songe et plus je suis de ton avis. Quel que soit le misérable qui a conçu et exécuté ce projet, il aura un terrible compte à rendre à Dieu et peut-être aux hommes.
— Ainsi soit-il, dis-je en formant un souhait mentalement.
Nous levâmes le siège.
Les équipages commençaient à descendre l'avenue pour le dîner, dont l'heure approchait.
La Victoria de la figurante aux trentecinq francs d'appointements passa devant nous, et la belle fille, enfarinée comme une marquise Louis XV, salua de nouveau Maggiotto de son mouchoir.
— Décidément, lui dis-je, c'est une passion. ■ — Les siennes ne sont pas dangereuses,
surtout pour elle. Elle ne s'amuse pas à les comprimer. Pas d'explosion à craindre. Tout en dehors. Allons dîner.
Nous nous dirigeâmes du côté des boulevards,
— A propos, demandai -je, où est ce Fabrice ?
— Tu ne lis pas Y Officiel?
— Dieu m'en garde. Je n'ai aucune envie d'être député ni- fonctionnaire.
— Il n'est ni en Amérique, ni en Chine. Il est à Paris.
— Ah ! Je le croyais à Pétersbourg.
— Non, attaché au cabinet du ministre des affaires étrangères.
— Ah ! fis-je, Paris, c'est bien près de la Corse.
— Tu lui en veux donc à mort, dit Maggiotto.
Et nous parlâmes d'autre chose.
MERCA.V?7r>,
Le récit de l'entrevue de mon hôte de San Marcello avec mon ami André m'avait troublé.
La nuit qui suivit le souper en compagnie de la figurante des Folies, je fus obsédé par un cauchemar.
Toutes les angoisses de la pauvre Paoletta me pesaient sur la poitrine. Il me semblait qu'une foule de sylphes grimaçants, de larves et (le stryges voltigeaient sous le baldaquin de mon lit, et que les hommes d'armes de la vieille tapisserie, des figures rébarbatives de lansquenets et de tire-chapes, se détachaient de la muraille et m'enfonçaient dans les chairs les pointes de leurs hallebardes de laine.
L'anxiété de cette malheureuse qui ne devait souffrir que les douleurs de la maternité sans avoir connu les joies de l'amante, était
une des plus cruelles qu'il soit donné à un être en chair et en os de subir.
Je ne doutais pas de son innocence.
C'était ridicule et insensé, mais pour rien au monde je ne pouvais me la figurer coupable ou légère.
A mes yeux, elle restait pure et sans tache.
Elle était chaste et déshonorée.
Comme Marguerite de Faust^ je la voyais condamnée à entendre les cruelles railleries de ses jalouses compagnes^ à voir les autres la montrer au doigt et se détourner d'elle avec mépris; mais comme la Marguerite elle n'avait pas entendu les célestes mélodies du jardin.
Jamais femme ne m'avait inspiré une si profonde pitié.
Et par surcroît elle avait à peine le droit de se défendre.
Il fallait la foi robuste du père dans la vertu et la sincérité de sa fille, de l'enfant de son sang, pour permettre même une défense qu'elle n'essayait pas.
Maggiotto me l'avait dépeinte avec une navrante vérité.
Maintenant qu'elle comprenait l'affreuse
réalité, elle gardait le silence et courbait la tête.
Elle ne parlait plus. Elle n'osait regarder personne.
Elle errait seule dans les sentiers déserts ou restait assise, des heures entières, les mains jointes sur sa poitrine, repliée sur ellemême et écoutant les tressaillements de ce petit être qui, au lieu des joies de la mère, lui apportait toutes les hontes, toutes les douleurs, toutes les misères de la fille perdue.
Dix jours après l'arrivée de Maggiotto, il reçut une lettre de son père.
Une scène affreuse s'était passée à San Marcello.
Le fiancé de Stella était venu chez les Fiorello.
La maison était vide.
Le père et les frères étaient aux champs.
Pasqualina sarclait dans le jardin à quelque distance.
La pauvre fille était seule assise près de la fenêtre, dans la grande salle basse, et contemplait d'un œil morne l'horizon immense qui se perdait dans la mer.
Que s'était-il passé entre les fiancés ?
Personne ne le savait.
Stella n'accusait pas celui auquel elle avait donné sa foi et dont la colère était si excusable.
Luco est un rustre énergique et fier, qui passe son temps à la pêche ou à la chasse et juge indigne de lui de s'occuper de la culture de ses biens.
— Les bergers et les Lucquois sont faits pour nous servir, dit-il.
On peut croire qu'il reprocha avec brutalité à la malheureuse enfant son apparente trahison.
Pasqualina entendit un cri perçant et accourut.
Stella de sa chaise avait glissé à terre.
Elle était étendue sur le pavé, évanouie, et cependant son corps amaigri se tordait dans de terribles convulsions.
Elle était livide.
A l'autre bout de la salle, Luco Sampoli, sombre, effaré, les mains crispées, les yeux étincelants, était appuyé au mur, loin de sa victime, mais toujours menaçant.
Pasqualina s'était jetée à genoux auprès de sa maîtresse qui se mourait, lorsque Tonio,
qui ne savait rien de ce qui se passait, rentra, son fusil sur l'épaule.
D'un coup d'œil il comprit la scène.
Il n'essaya pas même une explication.
Il marcha droit à Sampoli.
— Tu as tout appris, lui dit-il, et tu es venu
insulter cette pauvre fille. Tu la crois coupable. C'est bien. Va-t'en. Je ne t'en veux pas. Tout nous condamne. Tout nous accable. Tu n'as plus rien à faire ici. Va-t'en. Laissenous.
Il posa son fusil dans un coin et, sans s'occuper de Luco, il releva sa sœur et l'emporta dans ses bras.
Ce fut avec des tendresses de mère que cette bête fauve essaya de la rappeler à la vie. Il lui donnait les noms les plus doux.
Luco, sans répondre, s'était éloigné à regret.
Au moment de sortir, il fit un pas vers Tonio; mais l'autre l'arrêta d'un geste en lui répétant :
— Va4'en. Je ne t'en veux pas.
Lorsque Stella reprit connaissance, Tonio
l'interrogea, mais elle refusa de répondre, et
ne laissa pas échapper une plainte contre son fiancé.
Tonio monta à cheval et courut ventre à terre à Corte d'où il ramena le docteur au commencement de la nuit.
Mais déjà Stella était accouchée d'un enfant qui ne vécut que quelques heures et dont elle entendit, dans sa défaillance, les vagissements étouffés.
Maintenant il était mort et tout était fini pour lui, mais la mère se débattait, expirante, soutenue par un fil, sur les abîmes où elle aurait voulu être ensevelie avec son enfant.
La lettre se terminait là.
A dater de ce jour, je ne reçus plus que des confidences insignifiantes sur ce sujet.
Il y eut de bonnes raisons au silence qui fut gardé.
Les Fiorello se confinèrent dans leur maison et cessèrent tout commerce avec leurs voisins.
Le père s'enfermait dans sa terre.
Les fils n'assistèrent à aucune réjouissance, à aucune assemblée du pays.
Ils devinrenttaciturnes et sauvages, sortant rarement et se dérobant comme des loups qui
fuient les lieux habités. Ils ne se mêlèrent aux gens du village qu'en se rendant à la paroisse les jours de fête.
On sut au bout de quelques semaines que Stella était relevée et hors de danger, mais en même temps le bruit se répandit qu'elle était atteinte d'une incurable mélancohe et qu'on craignait pour sa raison.
Les voisins l'apercevaient encore moins souvent que ses frères. Presque jamais elle ne sortait de la maison qui restait fermée comme si un deuil irréparable s'y était abattu.
Ce ne fut que longtemps après et lorsque la sûreté de ses amis n'exigea plus qu'il gardât leur secret, que Maggiotto, renonçant aux ambitions de ce monde et devenu tout simplement procureur à Corte, me révéla des détails connus de lui seul et m'apprit la suite de ce drame domestique et la ruse de Peau- Rouge employée par Filip'Antone pour découvrir la vérité, mettre la main sur les preuves du crime et atteindre le criminel.
La maison du comte d'Oro était située dans une région plus élevée que celle des Fiorello.
La Corse présente une conformation particulière et ressemble à une immense roche très allongée, dont le pied baigne dans Teau et dont le front se perd dans les nuages.
Elle est coupée en deux^ du nord au midi, par une chaîne de montagnes qui atteignent rapidement des altitudes considérables, neigeuses au sommet et arides comme des cratères de volcans éteints, couvertes plus bas et sur presque toutes leurs pentes de végétations magnifiques.
Le manoir d'Oro domine des plaines échelonnées en amphithéâtre d'une beauté saisissante, mais il est dominé lui-même par des coteaux granitiques couverts d'impénétrables
broussailles où se hasardent seuls les chasseurs vigoureux et opiniâtres, et au-dessus desquelles se dressent les cimes du mont Rotondo, bleuâtres, décharnées comme des têtes de vautours, et fréquentées seulement par les mouflons et les aigles.
C'est un spectacle imposant et unique.
Au pied, une fertilité luxuriante, une richesse inépuisable; au faîte, la désolation, Taridité du sol granitique, gardant au fond des roches immenses que la nature a creusées elle-même, comme en des vasques de marbre ou de jade, les eaux limpides et glacées de ses lacs qui s'échappent en cascades sur les coteaux, roulent en torrents et sillonnent le flanc des montagnes en se précipitant vers la mer, où elles vont s'engouffrer et se perdre après une course furieuse de quelques heures à peine.
Tonio, seul parmi ses frères, parut supporter résolument le malheur qui frappait sa famille.
Sans rechercher plus qu'eux la société de ses anciens amis, il se livra avec plus d'ardeur que jamais à sa passion pour la chasse.
Dès le point du jour, accompagné de son
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chi^i DaBoino, nn épagneol d'une întdligeDee hors Kgne, il s'égarait dans les bms, firanchLssait les pentes les fia- :^Fpées ei se plaisait sorte s les j . d'où soo
oeil p«€aiit déooiivrait les murailles du manoir de saa Tosin.
Souvent il passait dans les pacages qui s'âeodent autour de la maison du eomte^ stm fiisil sur le dos. Têtu de sa Tt- t ^r rloofs jauni par Fusar? et ^- ->lal, eLi-iiine une défiroque d'ermite ou c - mendiant, de sa
culotte de uicti*^ t Jiée aux genoux
et de ses guêtres de twle Eêe^ m-rr^nB odles des pifTerari dans leur tour œ f r^i-itje.
Sur ses cheveux citqms et rodes, frisés comme ceux d'un n^re, il posait, «m sans une certaine redierche, le bcmnet pcmitu à la mode du côté ^.^ ^""-ne ou ^^ p - -nanoi, hfodé de n<Mr, de rouge et de bleu - yod gris, par la main de sa sœur dans les s s d'hiviM'.
Hus d'une fois fl lui arriva î^.r se trouver faceà&ceaveelecœnteSaTeflidiL maquis.
Le comte était im vi^ ami des ? iJo.
Jamais U ne s'était ^vé enti^ eux auc: contestaticm.