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En bons voisins et en compagnons de fatigue et de courses, ils s'étaient souvent assis à la même table, tantôt chez Tun, tantôt chez les autres.
Le comte était un homme de haute taille, vigoureux encore malgré la soixantaine et de tournure grave et digne. Il ne s'était point éloigné de son pays natal, s'y plaisait et en aimait les habitants et les habitudes.
Il ne s'habillait pas autrement que les rustres de son entourage, se hvrait aux mêmes occupations et partageait son temps entre la culture de ses biens, la chasse, la grande passion des Corses, et l'éducation de sa petite fille Serena, qu'il adorait d'une de ces tendresses ardentes qu'un père déjà vieux voue au dernier enfant sans mère qui lui rappelle à la fois un reste de jeunesse, ses dernières joies et les féUcités perdues.
Chaque fois qu'il rencontrait Filip' Antone, il lui tendait la main.
Tonio ne la refusait pas.
Ils cheminaient de concert, causant familièrement des choses du pays.
Le comte n'ignorait aucun détail de l'histoire de Stella.
Sa cousine Francesca le tenait au courant.
Mais, par une réserve toute naturelle, il n'abordait point ce douloureux sujet.
Il redoublait seulement d'attentions délicates pour ses voisins.
Pourtant, un jour il dit à Tonio, en faisant allusion au mariage rompu de sa sœur :
— Est-ce que vous laisserez s'éteindre la race des Fiorello, une des familles les plus anciennes du pays? Ce serait impardonnable!
Tonio haussa les épaules.
— Quelle femme voudrait de nous? dit-il.
— Eh ! pourquoi non ?
Tonio laissa échapper un grognement sourd et ne répondit pas.
Mais bientôt il reprit de lui-même l'entretien que le comte avait laissé tomber.
— Je sais que rien n'est plus triste qu'une maison où il n'y a que des vieux et pas de jeunesse. 'Les' années sont pénibles, mais elles passent tout de même, et tous tant que nous sommes, nous aurons promptement les cheveux gris. Nous avions espéré que Pao — il fît un effort pour prononcer ce nom — nous donnerait des rejetons et ils nous auraient suffi; mais il n'y a plus d'espoir de ce côté.
Tenez^ je peux bien vous Tavouer, je me prends quelquefois à regretter la mort de ce petit être ramassé on ne sait où. Il y en a qui lui auraient écrasé la tête sur le pavé à ce bâtard. Moi, je l'aurais aimé bêtement, parcequ'il venait d'elle et que je ne connais rien de si beau, ni de meilleur. C'est fini. Il n'y faut plus penser. Il n'a même pas eu besoin de six pieds de terre !
Il s'arrêta.
Sa voix devenait rauque.
Mais il se secoua comme un chien mouillé qui vient de tomber dans un trou et se frappant le front brusquement de son poing :
— Tenez, dit-il, laissons ^es idées-là, et n'y pensons plus. C'est trop lugubre.
— Et votre pauvre sœur? demanda timidement le comte. Que devient-elle?
— Elle n'est pas bien. Son esprit s'en va. Autrement elle se remet. Elle est plus jolie que jamais.
Il se toucha le crâne.
— La tête se perd.
Et il ajouta avec la poésie des méridionaux^ dans ce patois italien si expressif :
— J'en ai peur, monsieur, c'est un buisson
FLEUR DE CORSE 13 i
de roses où les oiseaux du ciel ne chanteront plus.
Ils marchèrent quelque temps en silence.
Leurs chiens battaient les fourrés de genévriers et d'eucalyptus, d'où s'envolaient çà et là des faisans et des bartavelles que les chasseurs, la carabine sur l'épaule, regardaient filer en regrettant que ces volatiles fussent pour le moment sous la sauvegarde des lois.
— Un beau coup de fusil, Fihp' Anton', disait le comte. Vous ne l'auriez pas manqué.
L^aîné des Fiorello était un tireur redoutable.
Une grosse buse s'enleva lourdement d'un buisson devant les chiens et alla se poser à la pointe d'un rocher qui sortait du taillis à une centaine de mètres.
Tonio, sans même se donner la peine de viser, épaula rapidement sa carabine et fit feu.
La buse, trouée d'une balle, roula au pied de la roche et les deux promeneurs continuèrent leur chemin.
— Un braconnier dangereux qui ne nuira plus à personne, dit le comte.
Puis il poursuivit sa thèse :
— Vous ne pouvez laisser périr une bonne race du pays comme la vôtre, Tonio, repritil. Il faut vous dévouer, mon ami.
Sans le savoir^ le comte tombait dans un piège où le rusé paysan l'avait amené pas à pas.
Alors le Fiorello s'expliqua.
— Cette idée lui était venue, mais il la repoussait avec énergie. Ils étaient heureux ensemble, du moins avant l'accident qui était arrivé. Ils vivaient dans une grande aisance. Leurs terres n'étaient pas ingrates, et Dieu merci ! le père avait de bonnes économies dans sa bourse. La vie n'est pas chère dans l'île. Les vignes donnent du vin, les champs du blé, les jardins des légumes, le verger des fruits, et le maquis fournit le gibier pendant que les torrents et la mer regorgent de poisson. Mais où trouver une femme? Il les détestait toutes. Ce n'étaient pas des ménagères. La coquetterie les tient à la gorge et les perd. Elles ne songent qu'à l'amusement et à la toilette. Pourtant jadis il en avait connu une bonne. Elle n'était pas d'une beauté rare, mais elle lui aurait plu tout de même. Elle seule, pas d'autres. Pour tout
confesser, c'est à cause d'elle qu'il n'avait jamais regardé les filles. Elle lui plaisait autant que le mariage l'épouvantait. Elle était intelligente et courageuse. Elle lui avait fait des avances, mais lui, comme un mal appris, par peur de se laisser entraîner et de s'engager, il s'était montré rude et grossier avec elle. C'était un de ses grands remords. Il l'aurait adorée. Il y pensait" encore et sûrement elle le détestait, car il avait mérité son aversion. Après tout, il n'ignorait pas qu'il n'avait rien de ce qu'il faut pour plaire aux filles, galant comme un ours et taillé comme la statue de saint Bonifàce à l'église de la paroisse, à coups de hache dans un tronc de bouleau. Il en prenait donc son parti, mais non sans regret, car décidément il aurait aimé cette fille, si elle avait voulu de lui. Au surplus, c'étaient là des choses dont il valait mieux ne point parler.
Le comte n'osa provoquer d'autres confidences.
Fihp' Antone acheva la sienne d'un ton sec et péremptoire.
Mais le rustre avait produit son effet.
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Ils se quittèrent et le gentilhomme regagna son logis.
Le soir, comme Francesca vaquait aux soins de la maison, il lui raconta son entretien avec Tonio.
La Checca était une grande fille brune comme un bandit calabrais, sèche comme une fougère après les grandes gelées, âgée de vingt-huit ans environ, aux yeux pleins de feu, brillants comme des escarboucles, nerveuse et violente.
Malgré sa maigreur, elle n'était pas laide, parce que sa vive et malicieuse intelligence prêtait à son visage une expression passionnée et que sa bouche, fendue jusqu'aux oreilles, meublée de dents admirables, avait parfois des sourires qui donnaient des envies de baiser ses belles lèvres de pourpre, rouges comme un cœur de grenade.
Elle écouta le récit du comte avec attention et, lorsqu'il lui demanda si elle ne devinait pas quel pouvait être l'objet des préférences de Tonio, elle répondit effrontément qu'elle ne se souciait pas de connaître la nymphe qui avait le privilège [de faire battre le cœur de ce sanglier.
Mais la nuit, dans sa chambre, perchée au dernier étage d'une tour ronde où les clartés de la lune entraient par une lucarne, elle réfléchit.
Au fond, elle était éprise des vigoureux attraits de ce satyre. A cette virago inflammable et énergique, il fallait un maître qui sût la dompter et lui imposer ses volontés.
Tonio avait la main ferme. C'était le mâle qui convenait à cette femelle fière comme une lionne et ardente comme une lave.
Elle ne dormit pas.
Il avait dit qu'il détestait le mariage et qu'il aimait une femme.
Cette femme, c'était elle.
Tonio revenait. Lui qui l'avait repoussée jadis, dont le dédain lui avait fait au cœur une blessure dont elle s'était cruellement vengée, il s'humihait devant elle à son tour. Autrement, pourquoi aurait-il raconté son histoire au maître du manoir où elle vivait, qu'elle allait revoir et qui lui rapporterait sûrement ses paroles ? Que ne gardait-il son secret? Evidemment c'était pour que sa révélation lui arrivât par le chemin le plus court, ce qui n'avait pas manqué !
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Elle nageait dans la joie.
Tout son être frémissait de bonheur. Sa vanité, son amour, ses passions inassouvies, tout ce qui vibrait en elle était caressé par cet abaissement de Tonio.
Elle prendrait sa revanche du passé.
Dieu sait quelle rage elle avait ressentie , des insolences de ce buffle de montagnard et quelles colères de vieille fille rancie avaient fermenté en elle !
Mais tout était oublié puisqu'il se rendait à merci et donnait de ses résistances une explication flatteuse pour son amour-propre.
Et toujours la lune, brillante comme un soleil du Nord, éclairait .les murailles de la mansarde.
L'amoureuse se leva et dans le lointain^ au milieu des vapeurs claires qui flottaient comme une gaze sur les campagnes endormies, elle chercha les toitures qui abritaient son bien-aimé.
Elle les aperçut à quelque distance du clocher de San Marcello, et^ pensant à la chute de Stella :
— Bienheureuse faute^ dit-elle, puisqu'elle me rendra la reine de la famille.
Elle connaissait les usages des Fiorello.
Jamais il n'y avait qu'un des enfants qui sa mariât, afin de conserver les biens sans partage. Ils ne se quittaient pas, vivaient ensemble et laissaient tout en commun. Ils ne possédaient qu'une bourse et l'union la plus parfaite régnait entre eux.
De temps immémorial, les choses se passaient ainsi.
Elle fit mille projets pour l'avenir.
Certainement elle n'avait pas à se plaindre de son parent.
Le comte lui témoignait une confiance absolue. Il était de ceux qui pensent que les membres d'une même famille sont solidaires,, et se doivent soutien et affection.
C'était bien un gentilhomme de cœur et d'âme, plein de loyauté et vétilleux sur toutes les délicatesses.
Il était de grande mine avec sa haute taille, sa barbe grise et ses traits accentués, où une fermeté raide et digne se conciliait avec une bonté naturelle et cordiale.
Ses serviteurs faisaient mentir le proverbe.
Ils étaient ses amis et ils les traitait comme
tels. Mais ce n'était pas assez pour Tambitieuse Francesca.
Elle avait des visées plus hautes.
Son sang bouillonnait à la pensée qu'elle verrait à ses pieds Taîné des Fiorello et leur fortune, qui, pour ne pas valoir celle du comte, n'était pas méprisable.
Le mari et les biens lui souriaient, le mari cent fois plus que les biens, le mariage plus que le mari.
Aussi attendit-elle le jour avec impatience.
Et quand il fut venu, elle imagina mille prétextes pour sortir et promener ses regards sur tous les points où elle avait quelque chance d'apercevoir son amant, qui ne pouvait manquer de rôder aux environs.
Mais son attente fut déçue.
Ni ce jour-là, ni d'autres, le chasseur, sa carabine au dos et son chien sur les talons, ne se montra dans le voisinage.
S'il alla dans la montagne, ce fut par d'autres chemins.
Mais le dimanche suivant, au sortir de la messe, elle se trouva nez à nez avec Tonio, dans le cimetière, près du porche de l'égHse.
Il était seul et regardait la croix de grani
plantée sur la tombe de Tenfant de Stella.
Francesca s'arrêta à deux pas de lui.
Était-ce une illusion?
La cousine du comte crut remarquer dans ses yeux roux une douceur inaccoutumée.
Alors elle se dressa sur la pointe du pied, se haussa jusqu'à son oreille et lui glissa rapidement ces mots :
- — Tonio, il faut que je vous parle.
— Ah! et pourquoi?
— Vous le saurez, venez.
— Où donc?
— Aux ruines du couvent.
— Quand?
— Ce soir, à dix heures.
^ — C'est bien, dit-il simplement, j'y serai.
A deux kilomètres environ du château d'Oro, entre le village de San Marcello et le manoir, on aperçoit dans la plaine, au milieu des champs de maïs et des vignes, une sorte de futaie de chênes, mêlés de cédratiers et de figuiers, que dominent quelques pins parasols gigantesques.
C'est une oasis de verdure et de broussailles au milieu des moissons dorées et des cultures des villages.
Dans ce vaste buisson qui appartient à la commune ou plutôt n'est à personne, sont enfermées des ruines curieuses, quelques murailles à demi renversées, des colombiers ' éven'trés, un cloître dont il ne survit que deux ou trois fûts de colonnes et une tour crénelée dont un côté s'est écroulé sur le sol depuis si longtemps que l'herbe, les plantes
parasites, les lierres et les myrtes ont complètement recouvert les pierres entassées.
C'est tout ce qui reste d'un ancien couvent fortifié de Saint-François, détruit, dit-on, dans un combat livré par le célèbre Sampiero aux Génois, vers le milieu du seizième sjècle.
Il était dix heures du soir.
L'ombre en tombant ne faisait qu'adoucir les contours des objets et ne les cachait pas.
C'était une de ces belles nuits du Midi où tout parle d'amour, le rossignol qui chante avec des virtuosités de prima donna, les fleurs qui s'ouvrent, les parfums exquis que la brise apporte des champs d'orangers, la lune qui baigne les plantes dans sa lumière fraîche et diamantée.
Cependant ce n'était pas l'amour qui tourmentait l'homme appuyé sur un long bâton et planté à l'extrémité du cloître, sous une arcade de granit restée debout en dépit des efforts du temps.
Il regardait fixement le sentier qui descend aux ruines du côté de la maison italienne du comte et interrogeait de son oreille de braconnier les bruits de la campagne, le frémissement des feuilles qui frissonnent, le cra-
quement des grains de sable du chemin, bruits bizarres qui inquiètent, troublent et empruntent à la nuit je ne sais quelle signification mystérieuse.
Quelques minutes après l'heure qui sonnait au timbre clair du clocher de San Marcello, au fond de l'étroite vallée, un léger froissement de la bruyère et des brindilles sèches lui annonça l'approche de celle qu'il attendait.
Il se rasa le long des ruines et, confondu avec Tarcade du pilier dans un coin d'ombre d'autant plus intense que la lumière de la lune était plus vive, il aperçut une silhouette de femme qui se dessinait à l'entrée du couvent.
Cette femme était vêtue d'une robe courte et cachait ses cheveux sous une capuche de laine brune.
Elle jeta un regard de gazelle effarouchée dans les broussailles, allongea le cou et enfin appela d'une voix émue :
— Filip' Anton' !
Puis elle fit un pas en avant, et tout à coup deux bras vigoureux enlacèrent sa taille sèche et plate.
Elle poussa un léger cri.
— N'aie donc pas peur^ dit Tonio. C'est moi. Il Tentraîna à quelques pas sur une dalle
usée par la pluie et le soleil et s'assit auprès d'elle.
— Tu as voulu me parler, reprit-il, je t'obéis. Me voici. Que désires-tu?
Et comme elle se taisait, saisie de ce tremblement involontaire de toute femme à son premier rendez-vous, il lui prit les mains et 'les colla à ses lèvres, alors qu'il avait des envies furieuse de les écraser dans les siennes. Rassurée par cette caresse, la Checca leva les yeux sur Tonio qui sourit.
— Ecoute, dit-elle. Tu m'as aimée autrefois. Tu l'as avoué. Est-ce vrai ?
— Oui.
— Pourquoi donc m'as tu traitée si durement en me cachant tes sentiments % Tu aurais peut-être empêché de grands malheurs.
Il frissonna, mais garda le silence.
— J'entends, reprit-elle vivement, que tu m'aurais épargné de grandes peines, car j'ai beaucoup souffert de ton mépris. Moi aussi, je t'aimais, Tonio. J'ai cru que tu me dédaiî gnais parce que j'étais pauvre, mais que fait
lU ' FLEUR DE CORSE
la pauvreté? Tu serais plus heureux avec moi qu'avec une fille qui t'apporterait en dot un troupeau de chèvres ou quelques arpents de terre dont tu n'as que faire. Je sais gouverner une maison^ et sans moi mon cousin Louis — c'était le comte — serait bien embarrassé. Il m'a raconté votre entretien. Tu me veux donc ?
— Ne l'ai-je pas dit? Oui, je t'aime.
— Pourtant, je doute encore. Je me rappelle tes airs insolents. A la paroisse, le dimanche, j'avais beau me parer comme si j'avais été la comtesse et mettre mon mezzaro le plus neuf, tu passais, fier, à côté de moi, sans me regarder. Que de mauvaises nuits je t'ai dues ! Tu voulais m' éprouver ! Que ne t'expliquais-tu plus tôt ? La vie est courte et nous avons perdu de bonnes années de jeunesse. Mais le mal peut se réparer. Tu verras, si tu veux, comme je soignerai ton vieux père, tes frères et tout^ et aussi la pauvre Paolina.
— Je t'en croyais jalouse !
— Pourquoi?
— Te souviens-tu de ce dimanche où tu te moquais d'elle avec des amies dans le cime-
tière? Sois sincère. Tu la haïssais. Je Tai bien vu. Ne mens pas. '
— Peut-être. Que veux-tu, Tonio, c'est qu'alors, comme tu dis, j'avais de la jalousie. Elle était trop heureuse d'être entourée de ses frères qui Fadoraient, se mettaient à ses genoux, épiaient ses caprices. Elle était votre orgueil, tandis que moi, je restais seule, abandonnée, servante dans la maison d'un autre, n'ayant personne pour me comprendre, s'intéresser à mes chagrins, à mes désirs, ne rer cevant que des paroles amères, traitée comme un chien de berger qu'on nourrit pour la besogne qu'il fait et les services qu'il rend.
— Tu calomnies le comte. Il est bon pour toi.
— '. Eh! n'a-t-il pas sa petite Serena qu'il aime à l'excès, son fils Fabrice? Est-ce que les autres comptent pour lui? Sans doute il ne me maltraite pas; mais frappe-t-on pour rien le bœuf qui laboure ou le berger qui garde les moutons dans la plaine? Le comte? Que veuxtu que j'en espère? Mon pain quotidien ! Je le gagne. Est-ce vivre que de passer ses jours dans les soins vils et bas des affaires d'autrui? Ce qu'il me fallait, Fihp' Anton', pour
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me rendre bonne, c'était un cœur à moi, une famille à moi, une demeure qui fût la mienne, un amant qui m'appartînt et un bras sur lequel j'eusse le droit de m'appuyer devant le monde ! Donne-moi tout, Tonio, et je te jure d'être fidèle, dévouée, d'être ta servante et celle des tiens; mais tu ne peux pas comprendre le fiel que la solitude et le délaissement engendrent dans une âme de fille ! Tu ne peux pas !
— Ainsi tu te dévouerais même au bonheur de Stella?
— Je te le jure. Je la haïssais parce qu'elle était un obstacle entre nous !
— Eh bien! tu peux l'aimer maintenant, Checca, elle ne sera plus un objet d'envie pour personne. Elle doit faire pitié à tout le monde.
11 laissa tomber sa tête dans ses mains.
' — Ah ! murmura-t-il, si je savais quel est le misérable qui a brisé sa vie en abusant de sa jeunesse, de son inexpérience, de sa faiblesse !
— Que ferais-tu ?
— Que sais-je?
— Tu te vengei'ais peut-être?
— A quoi bon ? Si la vengeance ressuscitait les morts et rendait la raison à ceux qui Font perdue, oui, je me vengerais ; mais les tombes ne se rouvrent pas et la raison de Stella est comme une plante fanée et qui ne reverdit plus.
Il se redressa brusquement.
— Parlons de nous, dit-il. Je suis l'aîné de la famille. Bien qu'elle soit humiliée par cette aventure, il n'est pas bon qu'elle périsse. Ton cousin a raison. Il y a longtemps qu'elle dure. C'est un vieux chêne qui ne tombera pas pour un coup de cognée. J'ai, regardé autour de moi. J'ai cherché partout dans les villages de Vezzani à Corte. Il n'y a qu'une fille qui m'attire^ qui me plaise, parce qu'elle est vive, ardente, mauvaise à ses heures, mais capable de sacrifices et courageuse, s'il le faut, et si elle aime.
— Oui, dit la Checca frémissante.
— Veux-tu m'épouser?
Elle glissa à ses genoux dans un élan de passion sauvage.
— Enfin, lui cria-t-elle, il faut que ce soit moi, une femme, qui aille te chercher au milieu des tiens, dans la foule, au sortir de
Téglise. De quelle matière est-tu donc pétri ? Es-tu de glace pour étouffer si longtemps les sentiments qui s'agitent au fond de ton être? Moi, j'aurais commis un crime, Filip'Anton', pour me rapprocher de toi et te reconquérir. Voilà comme j'aime !
— Donne-moi donc un baiser, dit-il en la relevant.
Elle lui jeta ses deux bras autour du cou:
— Prends-le, fit-elle. Ne serai-je pas toute à toi?
Il se pencha sur elle et l'embrassa longuement sur le front.
Puis il tira de sa poche une bague qu'il était allé acheter à Bastia et la lui passa au doigt.
— Tiens! dit-il. C'est notre anneau de fiançailles. A dater de cette nuit, tu es ma femme.
Ils se promenèrent une heure dans les sentiers déserts, serrés l'un contre l'autre, sans parler.
Francesca écoutait son cœur qui battait à rompre sa poitrine.
Son bras tremblait sous celui de Tonio qui rêvait.
Parfois on entendait dans les hautes tiges de maïs un galop précipité.,
C'était un lièvre qui se levait devant eux ou un faisan au vol bruyant qui fendait Tair en caquetant pour aller se brancher à la cime d'un châtaignier.
Lorsque Tonio aperçut la façade illuminée, sous les rayons argentés, du manoir silencieux au milieu des bosquets qui Tentourent d'un parc rustique, il s'arrêta.
— Garde notre secret, dit-il.
— Ne sommes-nous pas libres de nous aimer à la face du ciel ?
— Certes.
— Je suis ta femme, tu Tas dit.
— Et je fais le serment de te donner mon nom.
— Eh bien !
— Je rougirais de penser à Tamour quand les autres sont en deuil sous notre toit. Laisse passer les tempêtes de l'hiver. Elles balaieront les nuages ; le printemps reviendra avec ses feuilles et ses fleurs.
Enferme ta promesse et la mienne au plus profond de ton cœur et veille sur elle comme sur un trésor. Tu as ma foi. N'avons-nous
pas assez fait pour un jour? Bonne nuit, Checca. Dors et rêve. Les songes valent souvent mieux que la réalité.
Ils se promirent de se revoir souvent et se tinrent parole.
Presque chaque nuit, ils se rejoignaient dans les ruines du couvent des Franciscains ou dans les clairières du maquis.
Assis sur les rochers ou les pierres du cloître, ils causaient de leur amour et de leurs projets d'avenir.
La Checca se fit une habitude de ces promenades nocturnes où Tonio exaltait sa passion par ses paroles enflammées et sa réserve.
L'hiver, dont l'apparition est courte dans ces contrées privilégiées, passa vite, et le printemps revint avec ses brises tièdes chargées de parfums et apportant des pays du soleil la sève et la vie.
Un soir, Tonio, dont la tristesse semblait plus profonde à mesure que le terme fixé par lui se rapprochait, se montra plus sombre et plus taciturne qu'à Fordinaire.
Malgré ses efforts, Francesca fut impuissante à lui arracher une réponse.
A la fln^ elle s'emporta.
— Qu'as tu donc? lui demanda-t-elle. Tu es funèbre comme si tu avais perdu ton père et ta mère en un seul jour. A quoi penses-tu !
— Je pense que dans mon village peut-être il y a un homme qui rit quand je passe et se moque de nous. Je pense que je le coudoie et lui fais place quand le chemin est trop étroit pour deux, et qu'il nous juge dégénérés et imbéciles. Je pense enfin que tu le connais et que tu n'as pas assez d'amitié pour me le nommer,
— Et si tu savais son nom, Fihp' Anton'?
— Je serais débarrassé d'un souci : celui de le rencontrer, de lui tendre la main,
— S'il était loin de la Corse?
— Je l'oublierais. Le temps efface tout. Il est comme l'herbe qui couvre même les sépulcres. Tant que tu m'auras caché ce nom, il y aura un mur entre nous. Tu as dit un jour: Stella est enceinte. Comme je le niais, tu as ajouté : Tu verras dans trois mois. — Tu as compté sur tes doigts. Donc tu savais tout.
— Et si je te confessais la vérité?
— Ce serait la plus grande preuve d'amour que tu puisses me donner.
— Je ne peux pas. Tu le tuerais. Jure-moi de ne pas le frapper !
Il se livrait un combat dans râmedeTonio. Il se mordit les doigts jusqu'au sang.
— Soit, dit-il. Les deux armes d'un Corse sont le couteau et la carabine. Je te jure de ne pas m'en servir contre lui. Que peuxtu exiger de plus? C'est à lui de ne pas se mettre sur mon chemin pour me braver.
Es-tu contente?
— Et si je parle, je serai ta femme? Tu tiendras ta promesse ?
— Sur les os de ma mère ! dit-il.
Tonio, s'oubliant dans un accès de joie farouche, lui étreignit le poignet à la faire crier.
— Lâche-moi donc ! murmura-t-elle, tu me fais mal !
Il baissa la tête, confus de s'être trahi.
— Que veux- tu ? dit-il, je ne sais pas aimer, mais je t'adore !
— Te souviens-tu, commença-t-elle , d'un jour où tes frères et toi vous êtes venus chasser le sanglier dans les bois du comte?
— Oui.
— Ta sœur vous avait accompagnés au château, à la prière de Fabrice.
— C'est vrai.
— Avant la chasse, le déjeuner fut long et animé. Vous étiez de joyeuse humeur, et le vin couleur d'ambre coulait à pleins verres. T'en souviens-tu, Tonio?
— Je m'en souviens. Ton jeune M. Fabrice vidait les bouteilles avec entrain...
— Dans les verres des autres. Après le déjeuner, lorsque vous fûtes partis pour la forêt, Pao se plaignit d'un malaise étrange. Ses yeux se fermaient. Elle ne pouvait se tenir debout. Je la menai dans une chambre, et bientôt elle fut prise d'un irrésistible besoin de sommeil. Je restai près d'elle quelques instants et ne la quittai qu'après m'être assurée qu'elle dormait profondément.
Les bergers et les serviteurs de la maison étaient aux champs. Les servantes s'occupaient des travaux de l'intérieur. Une demiheure environ après votre départ, je vis Fabrice qui se glissait dans le château et gagnait, en se dissimulant, la chambre où j'avais conduit ta sœur.
Qu'allait-il faire de ce côté?
Je l'espionnai et, lorsqu'il sortit, il me trouva debout devant lui, sur le seuil.
iU FLEUR DE CORSE
Il était pâle, troublé.
Je le repoussai dans l'intérieur et je fermai la porte.
Stella dormait toujours; mais des plaintes étouffées s'échappaient de ses lèvres.
Je n'eus pas besoin d'adresser de question à Fabrice.
Il m'avoua tout, en me suppliant de ne pas le perdre.
Il éprouvait depuis longtemps une irrésistible passion pour cette pauvre fille !
Elle Tavait repoussé; prières, instances, rien ne l'ébranlait.
Alors il avait juré qu'elle serait à lui- Il ne voulait pas l'épouser, car elle ne pouvait satisfaire ses ambitions démesurées; mais il s'était promis d'assouvir son amour, dût-il lui en coûter un crime. Comme elle était à table auprès de lui, il avait mêlé à son vin quelques gouttes d'un baume dont l'effet n'avait pas tardé à se produire. Tu devines le reste, Filip' Anton'.
— Et tu dis qu'elle dormait?
— Elle ne s'est éveillée que deux heures après.
FLËtlK DE CORSE 155
— Pauvi^e martyre! murmura ToniOj comme tu seras vengée !
— Tu m'avais pt^omis...
— Comédie! Je voulais savoir, je sais.
-^ Lâche! s'écria Francesca. Je me suis laissé prendre au piège que tu m'as tendu.
— Tu n'y es tombée qu'à demi, dit Fiorello en lui posant sa main sur l'épaule si rudement qu^elle fut jetée à genoux devant lui; car tu ne m'as pas tout avoué. Tu aurais dû ajouter, damnée! que tu es complice du crime de ton maître; que c'est toi qui as versé la liqueur perfide à cette infortunée, pour lui voler ainsi qu'à nous ce qu'elle avait de plus cher, son honneur ; que c'est toi qui as ouvert la porte à ce maudit; que tu faisais sentinelle sur le seuil pour qu'on ne vînt pas le surprendre pendant cet acte exécrable. Ah ! démon, si je n'avais besoin de toi , comme je t'écraserais! Ce que tu m'as caché, je le devine. Ce que tu veux taire, une voix mystérieuse me le souffle. Tu haïssais cette malheureuse, tu l'enviais! Qui sait si ce n'est pas toi qui as médité et conçu ce forfait que l'autre a accompH sous tes yeux ! Est-ce vrai?
— Tonio !
— Oui, n'est-ce pas, je suis sur la trace. Je l'avais bien compris, dans le cimetière, à tes moqueries, à la joie insolente qui éclatait en toi à la vue de cette victime innocente du mal dont on l'accusait et souffrant par la faute d'un criminel pour qui l'enfer n'aurait pas assez de flammes et les bourreaux assez de tortures. Je voulais en entendre l'aveu de ta bouche. Maintenant, je connais l'ennemi; mais ce n'est rien que de le connaître sans l'atteindre. Tu nous as été funeste, tu peux nous servir.
— A quelles conditions? dit-elle en courbant la tête, épouvantée sous le regard enflammé de Tonio.
— On ne dit pas qu'un Fiorello ait jamais manqué à sa parole. Je t'ai promis de t' épouser, je t'épouserai. J'ignore si c'est l'amour ou la haine qui t'a inspirée; je ne veux pas le savoir. Seulement, ce Fabrice, je souhaite le voir face à face, et j'aurai avec lui un de ces entretiens qui sont mortels pour l'un ou l'autre. Je ne me servirai ni du couteau ni de la carabine. Je l'ai juré. Mais notre honneur veut une revanche. Tu ne prendrais pas un mari dont tu dusses rougir. Je te pardonne
tout, si tu nous aides à punir ce bandit.
— Que faut-il faire?
— Maintenant, rien : te taire , garder le silence sur ce qui s'est passé entre nous.
— Le comte est puissant. Il a des amis à Paris. Nous ne sommes plus au temps où, avec quelques coups de fusil, on vidait une querelle impunément.
— Tais-toi, répéta brutalement Tonio. Le reste me regarde.
Ils s'éloignèrent. Ils marchaient côte à côte dans un chemin bordé, des deux côtés, par un mur en pierres sèches couvertes de broussailles rampantes.
Filip' Antone gardait une attitude farouche.
Francesca poussa un soupir.
— C'est fini entre nous, dit-elle. Tu ne m'as jamais aimée, Filip' Anton', et tu ne saurais me pardonner. Si tu avais voulu de moi, pourtant, rien de mal ne serait arrivé. Je t'aurais prévenu; mais tu me méprisais. Tu es Corse et , en ce monient même , tu n'es occupé que d'une pensée : frapper ton ennemi. Crois-tu donc que les femmes ne soient pas aussi irritables que vous? Oui, j'ai mal agi, et je le regrette, puisque tu souffres et qu'il en
158 FLEDR DE CORSE
est résulté de si grands malheurs; mais je n'ai fait qu'obéir aux ordres qui m'ont été donnés.
— Obéis aux miens, et j'oublierai tout, dit-il d'une voix plus douce* Est-ce que ce Fabrice ne doit pas venir bientôt dans le pays? Il y a longtemps qu'on ne l'a vu. II a donc peur que nos routes' ne lui brûlent les pieds ou qu'un volcan ne s'ouvre sous sa maison?
— Le comte l'a mandé à plusieurs reprises. Il a prétexté des affaires^ des ordres, l'impossibilité d'obtenir un congé.
— Il faut qu'il vienne, tu comprends.
— Quand?
Tonio réfléchit.
— Nous sommes en mai> dit-il; je te donne jusqu'en septembre.
— Il viendra, répondit la Checca, si bas que Fiorello l'entendit à peine. Dis-moi âeu^ lement que tu me pardonnes.
Filip' Antone fît un effort sur lui-même.
L'ombre d'un châtaignier séculaire cacha à sa maîtresse la contraction de ses traits.
Il la saisit par la taille , la plia en deux et^ la tenant renversée en arrière, appuya ses
lèvres sur celles de cette femme qu'il aurait voulu brûler avec un fer rouge.
— Oui, lui dit-il, c'est oublié.
— Ah! murmura-t-elle , à demi pâmée, commande, et je t'obéirai.
xu
Au mois d'août, je reçus une invitation des Roncone.
Il s'agissait de passer quelques jours à leur villa de Trouville.
Je devais m'y rencontrer avec un de leurs parents, capitaine au long cours, mon camarade d'enfance, que je n'avais pas vu depuis plusieurs années.
Du boulevard des Italiens à Trouville, le voyage est moins long que du Havre aux îles Sandwich^ et^ malgré mon attachement à l'asphalte des trottoirs, je me dirigeai avec empressement vers la gare Saint-Lazare et m'installai dans un train qui allait partir.
Au moment où le sifflet du conducteur annonçait le départ, un voyageur tardif se précipita dans le compartiment où j'étais en compagnie de deux dames inconnues, jeunes et
fort jolies en vérité, et se plaça juste en face de moi^ dans le coin resté libre.
Le train se mettait en marche, et, assez occupé^ je Tavoue, de mes voisines, dont je considérais en tapinois le visage entièrement dissemblable — car l'une était d'une pâleur Scandinave, et l'autre brune comme une madrilène — je ne remarquai pas d'abord mon compagnon de route, qui me tournait le dos et rangeait, dans le filet au-dessus de sa tête, divers menus colis dont il était chargé.
Mais, lorsqu'il se retourna, je fis un mouvement de surprise.
— M. SaveUi ! dis-je.
— Moi-même.
— Par i^uel heureux hasard ? . . .
Je mentais effrontément, car cette bonne fortune ne me semblait point de celles dont on rend grâces aux dieux.
Ce surnuméraire de la diplomatie m'était odieux.
Dès le premier abord, il n'avait point eu le don de me plaire, et ce que je connaissais de l'histoire des Fiorello n'était pas pour me faire changer d'avis, bien qu'à ce moment je n'en fusse encore qu'aux conjectures.
Rien ne me paraît plus haïssable qu'un séducteur cauteleux qui se fait un jeu de flétrir l'honneur des familles et emploie son astuce et son expérience à mettre à mal des filles ou des femmes crédules dont les défaillances ont parfois de si tragiques effets, quand ailleurs un champ large et sans péril leur est ouvert, où ils peuvent prendre leurs ébats sans nuire à personne. Au contraire.
Ces mécréants me produisent Tefîet de cà^ valiers qui auraient une campagne immense ouverte devant eux pour leurs exercices, et viendraient caracoler dans votre jardin, saccager vos légumes, piller vos corbeilles et vos gazons et effondrer vos allées pour se distraire.
Les premières civilités échangées, la conversation s'engagea.
Fabrice m'apprit qu'il allait être définitivement attaché à une grande ambassade. Vienne ou Londres, et ne tarderait pas à se rendre à son poste.
Le ministre lui accordait deux mois de congé.
Il en profitait d'abord pour se rendre chez ses bons amis les Roncone et leur apprendre
qu'il passerait trois semaines ou un mois en Corse.
— • Ah! dis-je, vous vous décidez à ce voyage. C'est toute une affaire.
— Une bagatelle. Figurez-vous que je l'ai échappé belle ; j'ai failli être expédié au Brésil. Vous pensez si j'étais furieux. Pourtant une traversée ne me coûte pas; mais j'aurais été désolé de m'éloigner autant de mes amis de Paris.
Il était dix heures du matin. *
Sous l'influence d'une température équatoriale, nos voisines venaient de s'endormir.
La tête renversée, les cheveux blonds et les cheveux noirs légèrement ébouriffés sous leurs chapeaux très coquets, elles respiraient doucement.
— Vous avez choisi un compartiment agréable, me dit Fabrice. C'est avouer votre goût pour les belles filles.
— Ce sont des objets d'art. Je les aime comme des tableaux de maître^ de belles tapisseries, des fleurs rares.
— La brune est joHe, mais la blonde est idéale.
— J'en ai vu une plus charmante encore.
— Où donc?
— En Corse.
Il devint pourpre.
— Stella, dit-il.
— Je crois me souvenir qu'elle s'appelait ainsi, en effet. C'est la fille de riches paysans qui demeurent au-dessous du château de votre père.
— Vous a-t-on conté qu'il lui est arrivé des malheurs? me dit-il en reprenant son sang-froid.
— Vous devez en entendre parler plus souvent que moi. Les Fiorello sont vos amis.
— Certainement. Là-bas, nos voisins sont toujours nos amis.
— - A moins qu'il n'y ait entre les familles des causes de haine, objectai-je. Alors, c'est la guerre.
— De l'histoire ancienne. C'était bon il y a un demi-siècle. Nous en avons rabattu. C'est comme pour les duels du temps de Louis XIIL Les édits du cardinal y ont mis bon ordre.
Chez nous, jadis, pour un sillon qu'on usurpait, on recevait une balle dans le ventre. Maintenant, on va chez l'huissier. Vous en-
tendez bien. Chez Thuissier. Vous envoyez à votre adversaire une bonne citation sur papier timbré au lieu de plomb à loup. C'est moins dangereux. Les Corses ne sont plus vindicatifs, mais plaideurs. Ils ne fréquentent plus les bois, si ce n'est pour chasser, mais le prétoire. Ils vont moins chez l'armurier, mais, en revanche, ils ne privent pas le juge de paix de leurs visites. Ce sont les Normands des pays chauds.
La demoiselle au teint bruni s'était éveillée et semblait prêter l'oreille avec intérêt aux explications de Fabrice, dont la voix claire ne lui laissait pas perdre un mot.
— Vous êtes Corse, monsieur, lui dit-elle d'une voix très harmonieuse, mais dans un patois italien que je comprenais mal.
— Oui.
— Moi aussi.
— De quel côté? ^
— Du village de Santa-Maria, au canton d'Olmeto.
— Charm^ant pays.
— Délicieux, mais je ne vous conseillerais point d'y prendre, je ne dis pas un sillon à votre voisin, mais sa femme ou seulement
son cheval. Vous recevriez plutôt une balle qu'une citation.
Ses yeux étincelaient.
•— Tudieu ! pensai-je, cette jolie fille est une femme forte^ une virago de qualité, et les gens de Santa-Maria ne sont point si doux que des moutons.
Son énergie me frappait et, j'ose Tavouer, elle m'enchantait en contredisant les théories de Fabrice qui avaient le tort de renverser mes idées sur la Corse et le pittoresque de ses mœurs.
— Vous trouvez bon qu'on se tue à coups de couteau ou à coups de carabine pour des misères? lui demandai-je.
Elle me répondit avec beaucoup de sens :
— Pour des misères, non. Pour des injures graves, sans doute. En France, on se bat en duel; en Angleterre^ on boxe; en Savoie, on s'éventre pour un point volé aux tarots. En Espagne, on se larde à coups d'eustache ; n'est-ce pas le même point d'honneur partout? La vérité c'est que, grâce à la crainte des représailles, on se respecte chez nous et les injustices y sont rares.
J'arrêtai là mes questions et me renfermai dans un silence prudent.
A certains indices, je croyais comprendre que ma voisine entendait le point d'honneur à sa manière et que sa profession n'était pas de celles pour lesquelles une vertu scrupuleuse est de rigueur.
En tout cas elle était des plus séduisantes, et son amie plus qu'elle et d'une autre manière.
Leur mise était d'une élégance raffinée et supérieure. La coupe de leurs robes annonçait un ciseau d'artiste et le choix des étoffes^ malgré une apparente simplicité, dénotait un luxe exigeant la grosse somme.
Toutefois on voit tant de marquises ou de bourgeoises qui s'appliquent à se donner des airs de femmes légères qu'il était bon d'attendre de plus amples informations pour être fixé sur la condition de ces demoiselles.
Fabrice me demanda si j'avais vu mon ami Maggiotto.
Je lui expliquai assez évasîvement qu'il n'avait fait que passer à Paris en m'accordant quelques minutes.
Je comprenais qu'une inquiétude lui ve-
nait au sujet de ce que je pouvais connaître de Stella.
Il se lança dans des théories générales sur les femmes.
Je dois dire que son opinion ne leur était point favorable, qu'il les envisageait comme des êtres charmants mais inférieurs ; il m'insinua avec une certaine licence de parole qu^il aspirait aux honneurs et, par surcroît, aux richesses de ce monde, plus pratiques que les honneurs; qu'il est une grande opération qu'un jeune homme sérieux et entendu ne saurait négliger et doit considérer comme sa plus importante affaire : celle du mariage ; qu'il faut avant tout jeter son dévolu sur une héritière dont la dot et les espérances — un mot très juste — ne laissent pas de place à de tardifs regrets ; que c'est là le point capital, et que si en outre la femme n'est ni difforme, ni cagneuse, ni idiote, c'est un surcroît d'avantages accessoires auxquels on peut être sensible, mais qu'il convient de reléguer au second plan.
Sa compatriote de Santa-Maria, qui, à quelques mots entendus, comprenait le sens
de rentretien, en bondissait d'indignation et lui lança des flèches qui n'entamèrent point Tépiderme coriace de sa philosophie.
Bref, avec sa raison pratique et ses égoïstes calculs, il me parut encore plus redoutable que je ne Favais supposé.
Mais ce qui mit le comble à la répulsion qu'il m'inspirait, malgré ses formes polies et ses fines moustaches aiguisées en crocs à suspendre les cœurs^ ce fut l'aplomb avec lequel il ajouta :
— C'est dommage que vous n'ayez pas questionné Maggiotto, il vous aurait appris des nouvelles étonnantes.
— Quoi donc?
— Cette petite Pao^ au teint si lumineux, au regard candide, à la tête de vierge, a éprouvé des avaries. Elle est accouchée d'un enfant qui par bonheur n'a pas vécu. On répand le bruit qu'elle est folle. Je vais à San Marcello dans quelques jours et suis navré d'avance de la voir dans cet état, navré, oui, cher monsieur.
J'avais envie de l'étrangler.
Mais la peur sacrée des sergents et du commissaire me retint.
Seulement je pensai qu'e la jolie fille du canton d'Olmeto nous avait dit qu'il restait dans le pays des gens de cœur disposés à châtier vertement les injures, quitte à vivre ensuite à la belle étoile, dans le maquis, et à narguer les alguazils et le corrégidor; qu'il ne fallait pas prévenir Fabrice par une sortie intempestive et Tempêcher de mettre à exécution son projet de voyage.
Je me bornai à lui demander s'il avait de récentes nouvelles de cette pauvre enfant, dont le souvenir m'était resté si vivace et dont la saisissante beauté m'avait tant impressionné.
Il s'emporta lui-même à ce souvenir, me vanta ses perfections avec feu et s'écria, dans un enthousiasme qui aurait éteint mes derniers doutes, s'il m'en était resté :
— ' N'est-ce pas que c'est un prodige?
Puis il ouvrit son portefeuille, en tira une lettre et me l'offrit.
rrr- Tenez, dit-il, puisque vous vous intéressez à cette fille, lisez cette lettre que je viens de recevoir. Elle vous apprendra quelques détails bons à connaître, quoique tristes.
Cette proposition me toucha.
J'étais avide de nouvelles et rien de ce qui me rappelait Stella ne m'était indifférent.
Je pris la lettre et courus d'abord à la signature.
L'écriture était assez belle. C'était, à n'en pas douter, une main de femme qui avait tracé ces quatre pages bien remplies, et le nom inscrit au bas : Francesca, en faisait foi.
Voici ce qu'elle disait :
« Mon beau cousin,
« Votre père a le plus vif désir de vous voir, et au fond, en confidence, je puis vous confier qu'il est froissé de l'abandon dans lequel vous le laissez.
« Vous savez qu'il est fier. Il ne vous
avouera point ce qu'il pense. Il se contente de garder pour lui ses idées sombres. On le tuerait plutôt que de lui arracher une plainte.
(c II dit qu'avec les chemins de fer on est bientôt venu et retourné, et que les bateaux ne sont pas faits pour les chiens.
(( La vérité, c'est que vous avez le tort de n'être pas là.
<( Les campagnes sont superbes. Jamais la récolte n'eut meilleure apparence et les vignes donneront une bonne provision d'excellent vin, à moins d'un changement imprévu.
« Votre père se frotte les mains en songeant au gibier qui foisonne.
« On ne voit que des couvées de perdreaux et des gîtes de lièvres dans les luzernes.
« Il est vrai que les Fiorello sont au repos depuis quelque temps et ne braconnent guère. Les bêtes à poil et à plume ont dû s'en réjouir.
« C'étaient leurs plus redoutables ennemis.
(( Du reste, point de nouvelles dans le canton.
« Tout est tranquille.
« On pêche, on laboure et on sème, sans s'inquiéter d'autres affaires.
« Nos voisins commencent à se remettre de leurs peines.
c( Le mariage de Stella est rompu, mais il n'y a pas de quoi se désespérer.
« C'est peut-être un bien pour la pauvre petite.
« Ce Sampoli est un sujet douteux sur lequel il court de vilaines histoires.
(c II boit comme un sonneur. De Corte à Bastia, il n'est bruit que de ses escapades, et il est devenu querelleur et libertin comme pas un.
(( Il a voulu jouer sur un coup de cartes le plus beau de ses champs contre un vaurien de Vezzani, il y a peu de jours, et l'a perdu sans sourciller.
« Il n'est point d'extravagances qu'il n'ima gine.
« C'eût été un fâcheux mari et il vaut autant pour elle être folle que de l'avoir épousé.
« Pasquahna m'a conté qu'elle a tout à fait perdu la raison, mais sa folie est douce et inoffensive.
c( Elle passe son temps à rêver dans les che-
mins, à composer des bouquets de bruyères et de branches sèches, ou elle dessine sur des coins de mousseUne des broderies grossières qu'elle déchire ensuite en morceaux.
« Certains jours elle s'en va dans les champs et creuse des trous avec une bêche comme font les enfants dans le sable^ en leur donnant la forme de petites fosses ou de tumuli.
(( Elle y enterre des fleurs ou des fruits et se met à genoux des heures en marmottant des prières.
« Ses frères ne songent plus guère à son aventure et, quoique leur maison ne soit pas gaie, ils reprennent peu à peu leur train de vie d'autrefois.
« Quelque peine qu'ils se soient donnée pour l'épier ou l'interroger, ils n'ont pu en tirer aucun éclaircissement.
c( Et maintenant, avec sa folie, on ne saura rien.
« C'est fini.
« On soupçonne un certain Orsino, dont, vous vous souvenez peut-être, un jeune bandit poursuivi cent fois pour braconnage et coups donnés^ de l'avoir surprise un soir
FLEUR DE CORSE ll5
qu'il l'aura trouvée seule dans son chetoin.
« Il vivait dans le maquis comme vous savez, mais on n'a pu l'interroger, car il a disparu tout à coup et personne ne l'a revu.
c( C'était d'ailleurs un beau garçon, sans principes et ne respectant rien, mais bien campé, avec une épaisse barbe noire et capable de plaire à une femme.
« Pour elle, on suppose que la honte lui aura fermé la bouche et l'a contrainte à se taire.
« On s'en est fort occupé.
« Mais, après avoir beaucoup jasé, on se tait.
« Il n'est si grand feu qui ne s'éteigne.
(( Voilà tout ce que je peux vous apprendre.
« Vous savez combien notre vie est monotone et comme les jours se ressemblent.
« J'ai vu Stella dimanche à la paroisse.
« Elle est redevenue belle comme autrefois, et je ne sais si, rendue à la raison, ce ne serait pas la femme la meilleure et la plus désirable qu'on puisse rencontrer.
« Si elle était vraiment aimée, l'amour est un grand médecin et qui guérit de maladies pires que la sienne.
V "lï
« Mais vous aimez trop la fortune pour y songer.
(( Lorsque vous serez ici, je vous dirai une nouvelle que je garde avec soin et dont vous aurez la primeur.
« Je suis certaine qu'elle vous étonnera.
« Adieu, mon cousin ; croyez-moi, quittez pour quelques jours votre Paris et venez revoir la vieille maison où vous n'aurez pas toujours votre père.
« Le pauvre homme baisse et, quoiqu'il soit vert et solide, il commence à compter plus d'années qu'un vieillard n'en peut porter en marchant droit.
« Votre chambre est prête et vous attend, et votre petite sœur Serena, qui est là dans mes jupes, me recommande de vous envoyer ses baisers.
c< Votre cousine et servante,
<( Francesca. »
Ce que Fabrice n'ajoutait pas, c'est qu'à cette lettre une petite feuille était jointe sur laquelle il n'y avait que ces mots :
« Pas l'ombre de danger. Venez. y> Je repHai le papier et le rendis à Fabrice.
Une profonde tristesse m'envahissait en songeant à cette infortunée, et je me croyais certain que son bourreau était devant moi.
Cependant, l'explication de la cousine du comte me troublait, en me jetant dans une perplexité facile à comprendre.
Après quelques banalités, la conversation tomba à plat.
Nos deux compagnes, le visage collé à la portière, regardaient les magnifiques pâturages de la vallée d'Orbec, qui commençaient à défiler devant nous avec leurs victimes destinées au sacrifice et s'engraissant dans une molle oisiveté.
Lisieux et les cheminées de briques de ses usines furent dépassées, et, après une course rapide à travers les opulents herbages de la Touque, nous entrâmes dans la gare de Trouville.
La voiture des Roncone nous y attendait et nous eûmes la douleur — l'envie est un vice inné chez l'homme — de voir nos vierges folles accueillies avec des transports de joie délirante par deux jeunes gens fort distingués de tournure, mis à la dernière mode, un gardénia au veston, et enlevées
dans deux paniers attelés de poneys en paire, ]
d'une forme à défier la critique. |
Elles disparurent sur la route de Villers, ]
dans un nuage de poussière aveuglante, pen- i
dant que la Victoria où Fabrice et moi nous [ étions réunis filait du côté opposé.
S'il y avait encore des bandits, — lisez des bannis — en Corse, et si Tun d'eux avait été aposté quinze jours plus tard dans le chemin qui va de l'église de San Marcello à la barrière de la maison des Fiorello, et bien caché dans ses habits couleur d'ombre, le long d'un tronc d'arbre, ou étendu au pied d'une de ces clôtures en pierres sèches dont les héritages sont bordés, il aurait assisté à un singulier spectacle.
Il aurait vu d'abord filtrer à travers les volets mal joints de la cuisine des rayons de lumière jaune annonçant que l'intérieur de cette salle était éclairé tant bien que mal à l'aide d'une lampe de forme primitive.
De mémoire d'homme, on n'avait fermé les volets ni tiré le verrou chez les Fiorello.
Depuis plus d'un siècle ils étaient sans querelle^ en paix avec tout le monde, et portes et fenêtres restaient ouvertes pour les passants.
Chacun pouvait entrer à toute heure et réclamer cette admirable et célèbre hospitalité qu'on devrait bien prendre ailleurs pour modèle.
Les Fiorello la pratiquent avec une simphcité cordiale et grandiose.
Ces usages d'un autre temps nous rapetissent et nous feraient monter le rouge de la honte au visage, si nous n'étions trop fiévreux et trop agités pour réfléchir.
Le bandit, outre ce détail qui n'aurait pas manqué de le frapper et d'éveiller ses soupçons, aurait vu dans la îiuit, assez ténébreuse pour une nuit de la Méditerranée, la barrière de la cour s'ouvrir d'elle-même, et des hommes se glisser un à un et sans bruit dans le verger d'abord et dans la maison ensuite.
Le chien Demonio n'aboyait pas, bien qu'il errât en liberté dans les jardins et le verger autour de la maison.
Au contraire il tournait autour de ces visiteurs nocturnes, en remuant la queue et les
accompagnait jusqu'à la porte, qui se refermait sur eux.
Mais les bandits se font clairsemés.
Le maquis est désert et les honnêtes gens qui tenaient la campagne et se trouvaient en délicatesse avec la justice ont disparu comme par enchantement.
Quant aux gendarmes, ils restent la nuit paisiblement installés dans leurs casernements et ne s'occupent guère de ce qui se passe dans les villages et les maisons isolées après l'heure habituelle du couvre-feu.
Les invités du vieux Fiorello purent donc entrer chez lui sans être surveillés.
A mesure qu'ils franchissaient le seuil, le chef de la maison redressait sa haute taille, allait à eux et leur tendait la main en disant :
— Salut, Sambuco.
— Salut, Pietro-Maria.
— Salut, Ors' Anton'.
Onze heures sonnaient à Fhorloge de l'éghse lorsque la porte s'ouvrit une dernière fois et un grand et magnifique gaillard de vingt-huit ans, vêtu d'une veste neuve, avec sa cartouchière à la ceinture et son fusil sous le bras, entra, le bonnet pointu sur la tête,
comme un bon montagnard et salua la compagnie.
— Bonsoir, Luco, dit encore le vieux Fiorello. Je te remercie d'être venu. Nous avons à causer.
Il jeta un regard circulaire sur l'assemblée et compta les assistants. ,
Il y avait d'abord ses fils rangés autour de lui ; plus un frère de sa femme défunte, Memmo Gravone, son neveu Pietro-Maria, trois parents des villages voisins, et enfin Luco Sampoli, le fiancé de Stella.
C'étaient de beaux hommes, bien taillés, à barbes épaisses, dans la force de l'âge, à l'exception du maître de la maison et de son beau-frère Memmo qui touchait à la soixantaine.
La petite servante Pasqualina déposa sur la table du vin et des verres, et, sur un signe impératif du vieillard, elle disparut.
Alors Sampoli se leva et, s'adressant à lui :
— Vous m'avez dépêché un de vos bergers, dit-il, pour me mander. L'homme m'a donné l'heure et je suis venu. Qu'avez-vous à m'apprendre ?
— Luco, répliqua le vieillard, je vous ai
appelé parce que vous avez dû être mon fils et faire partie de notre famille.
— Oui, mais les liens qui devaient nous réunir sont brisés.
Et, d'un ton farouche, Sampoli ajouta :
— Je ne vous connais plus.
Le vieillard resta calme.
— Je comprends ta colère, dit-il, parce que tu as éprouvé de grandes peines. Je n'en veux pour preuve que les folies auxquelles tu te livres pour t'étourdir. Tu étais tranquille et sobre, économe et laborieux. Tu as bien changé. Tu aimes le bruit et le tapage, le jeu et le vin. Peut-être tu nous hais quand tu étais fait pour nous aimer. Tu crois que ma fille t'a trompé, qu'elle était légère et indigne de devenir ta femme. Tu vas savoir la vérité.
Alors il raconta l'histoire que Tonio avait arrachée à sa maîtresse dans les ruines du couvent des franciscains.
Sampoli l'entendit, la tête baissée, les yeux à demi clos, dans une attitude bizarre.
Il se méfiait.
Il ressemblait au malfaiteur qui va la nuit dans un parc bien gardé, s'avance avec précaution, étudiant tous les bruits, dans la
18i FLEUR DE CORSE
crainte d'être surpris et de se livrer par une imprudence.
Pourtant, à mesure que le vieux Fiorello entrait dans les détails du crime de Fabrice, la raideur de cet homme blessé dans ses plus chères affections se détendait, et quand le père expliqua leur douleur ravivée par la vue de cette innocente flétrie dont la raison s'était envolée sans retour, de cette victime devenue un corps sans âme et à laquelle la colère de son fiancé avait porté le dernier coup, un sanglot souleva la poitrine de Sampoli qui se jeta aux pieds du vieillard.
— Pardon, dit-il.
Le vieux Fiorello lui tendit un papier.
C'était une déclaration de la Checca certifiant sur le salut de son âme la vérité de ce qu'elle avait raconté à son amant.
Sampoli poussa un rugissement.
— Vous savez ce qui vous reste à faire, dit-il.
Mais le vieux Fiorello l'apaisa d'un geste.
— J'ai voulu vous consulter tous. Vous êtes mes parents et mes amis.
Il y eut un silence.
Les assistants étaient agités par des mouvements divers.
Un cousin prudent demanda la parole.
— Se mettre en campagne, commença-t-il, est facile à dire, difficile à faire. Nous ne sommes plus au temps où Ton était obligé de se faire justice soi-même. Il ne manque pas à Corte de juges et la garnison est forte. S'il ne fallait que se battre et risquer de se faire trouer la peau par une balle, la chose ne serait pas délicate. Un homme en vaut un autre et une belle fusillade fait passer un moment. Mais les gendarmes arrivent; les ' robins montrent le nez et la prison est au bout de l'aventure. C'est un régal qui n'est pas de mon goût.
Cependant, en guise de péroraison à ce sage discours, il déclara qu'il n'était pas de ceux qui abandonnent leurs amis, que le cas était particulier, et qu'il était prêt à se ranger à l'opinion des anciens et de la majorité.
Cela dit, il se versa un grand verre de vin et salua son parent avec quelque cérémonie, à cause de la gravité des circonstances.
Un autre cousin, avocat de village, dit qu'à son sens les armes étaient passées de mode.
Si on l'en croyait^ on irait tout bonnement consulter un certain Canale, Tavoué le plus retors de Corte^ et l'on réclamerait une forte indemnité aux Savelli. L'argent est toujours bon à prendre, et Ton n'est point embarrassé d'une somme à toucher.
Il exposa sa thèse avec chaleur et prolixité^ mais, sur un murmure sourd de l'assistance, il comprit que ses idées ne rencontraient point d'écho et ferma à regret le robinet de son éloquence en affirmant que^ malgré ses idées modernes, si on entendait faire parler la poudre, il suivrait les autres sans difficulté.
Alors l'oncle, Memmo Gravone, se leva à son tour.
C'était un ancien, au poil rude, dont l'opinion avait du poids dans le canton et plus loin.
Il se montrait d'ailleurs conciKant d'ordinaire et avait apaisé, comme arbitre, plus d'une querelle qui menaçait de s'envenimer, mais dont les motifs étaient légers. On le savait chatouilleux sur le point d'honneur et on ne le consultait point pour des bagatelles.
Il rendit justice au bon sens de son parent
et affirma qu'à son avis on ne pouvait mieux dire. Mais, cette concession faite aux idées du jour, il s'étonna qu'on parlât des gens de robe et demanda naïvement en quoi ils ont à s'occuper d'honnêtes citoyens qui vident une querelle selon les règles de l'honneur et les usages du pays. Il rappela que le duel est partout admis^ surtout en France, une contrée chevaleresque, et qu'est-ce que la vendetta, sinon un duel d'une espèce très ordinaire entre deux familles sur leurs gardes, chacune de son côté? Serait-il possible qu'on traitât de délinquants des braves qui se battent loyalement quand une insulte aussi grave leur donnerait le droit de tuer son auteur comme un chien enragé?
Il conclut à ce qu'on allât au plus tôt trouver le comte Savelli, qui pourtant était un digne homme et un voisin obhgeant, et qu'on lui déclarât une vendetta qui ne prendrait fin qu'avec Tune ou l'autre des deux maisons.
Sampoli se dressa au milieu de l'assemblée.
— Si on recule, dit-il, je casse la tête du jeune M. Fabrice d'une balle et je massacre le père sur le seuil de sa porte.
L'oncle reprit la parole avec son inaltérable douceur.
— Luco, ce serait mal, dit-il^ et contraire à nos coutumes. Certainement tu serais excusable et ce n'est pas moi qui te condamnerais; mais si nos pères, qui étaient prudents, ont établi des règles, c'est qu'ils en ont reconnu la justice.
Il faut s'y conformer.
Les quatre fils de Fiorello gardaient le silence. Filip' Antone se tenait dans un angle, sous le manteau de la cheminée, debout, avec sa physionomie dure et son air de fauve impassible.
L'assemblée se laissait visiblement convaincre par les raisonnements placides de l'oncle qui finit par expliquer, avec la même modération, que la faute du misérable Fabrice méritait les tortures les plus effroyables et qu'il était nécessaire, pour l'honneur de la famille, d'exterminer dans ses derniers rejetons toute cette exécrable race des Savelli, de mettre à feu et à sang le manoir d'Oro et de le déraciner jusque dans ses fondements.
Les cousins à scrupules et à procureurs se rangèrent eux-mêmes à cet avis et quand
FLEUR DE COÇSE 189
tout le monde fut d'accord, le vieux Fiorello remercia ses parents et insista sur la nécessité qu'il y avait à exécuter au plus vite cette résolution, parce que le coupable, selon toute apparence, ne devait rester au pays que quelques jours.
Il ne dissimula pas qu'une fois prévenu le comte leur donnerait de la besogne, que c'était un homme brave et déterminé, vigoureux et rusé; qu'il saurait se mettre en défense; que ses domestiques et ses bergers étaient nombreux et bien armés, et qu'il y aurait plus d'un malheur dans cette campagne, mais qu'avec du courage et l'aide de Dieu, dans une si bonne cause, on en viendrait à bout; que Fihp'Antone lui avait expliqué un plan ingénieux et que, si on voulait l'écouter, le succès ne tarderait pas à se décider et qu'il espérait que ce serait en leur faveur; qu'en tout cas, lui et ses fils s'exposeraient avant les autres; que certes il se trouvait dans une nécessité fâcheuse, mais qu'on ne pouvait .rester sous le coup d'un affront aussi sanglant.
Sampoli s'approcha.
— Je serai avec vous, père, lui dit-il.
On chargea Toncle, qui était un ambassadeur ami des formes, d'annoncer dès le lendemain la nouvelle au comte et de lui déclarer la vendetta de la part de ses voisins, les Fiorello.
Enfin il fut arrêté que les quatre fils veilleraient autour du manoir des Savelli pour empêcher le coupable de s'évader, que les cousins et Sampoli se réuniraient sur un signal donné par les bergers de la maison, et qu'il ne fallait pas laisser échapper un mot sur ce qui venait d'être convenu dans ce conseil de famille.
La décision prise, Pasqualina revint et versa du vin à toute Tassistance, et, comme les verres se vidaient, une scène touchante émut l'assemblée.
On vit Paola, les cheveux épars, descendre l'escalier de pierre qui conduit de la salle aux chambres hautes.
Elle marchait d'un pas d'automate, les yeux à demi fermés et portait sur le bras un fagot de fougères qu'elle berçait comme si c'eût été un enfant.
Elle passa au milieu de ses parents sans
S'inquiéter de leur présence et gagna la porté de la cour.
Comme elle se disposait à l'ouvrir, Sampoli dans un élan irrésistible, emporté par son amour qui se réveillait, plus vivace que jamais, se jeta à ses genoux et lui prit la main. ■
— Ma Stellina, lui dit-il d^une voix tremblante, je te demande pardon.
— Pardon, répéta-t-elle étonnée, pourquoi? Je ne te comprends pas.
— Pardon d'avoir douté de toi, de ta loyauté, de ta pureté, pauvre martyre !
Elle secoua la tête en souriant.
— Je ne sais pas, dit-elle.
— Mais nous te vengerons! reprit Sampoli d'une voix éclatante.
On entendit un sanglot étouffé.
C'était le cousin pacifique et respectueux des juges qui faiblissait.
— Oui, nous te vengerons, répéta-t-il électrisé.
Les hommes s'étaient levés.
Dans toutes les veines, le vieux sang corse bouillonnait et maintenant qu'ils étaient engagés dans une entreprise si conforme aux
traditions des ancêtres, un bataillon sorti des casernes de Corte ne les aurait pas fait reculer d'une semelle.
Vers une heure du matin, les conjurés reprirent le chemin de leurs logis par des chemins différents, sous la lumière scintillante des étoiles, pendant que Pasqualina sans bruit rouvrait les volets des fenêtres et que Stella, emportée dans les bras de son frère Tonio qui la couvait de ses yeux noirs, regagnait sa chambre et bientôt s'endormait d'un sommeil d'enfant en tenant son bouquet de fougères serré contre sa poitrine.
Lorsqu'il était descendu à terre, sur la jetée d'Ajaccio, Fabrice n'était qu'à moitié rassuré.
C'est un méchant poids sur la conscience que le souvenir d'un méfait pareil au sien.
Dès Tabord il n'en avait pas calculé les conséquences et ne s'était empressé que d'assouvir l'ardente et funeste passion qu'il avait conçue pour sa belle voisine, sans réfléchir aux malheurs dont elle pouvait être la source.
Sa conscience ne possédait peut-être pas une voix des plus puissantes, mais elle savait se faire entendre et dans les nuits, quand le sommeil tardait à répondre à son appel, il revoyait plus souvent qu'il n'aurait voulu, le pâle et mélancolique visage de la folle penché sur son chevet et le navrant de ses
regards vagues et tristes d'où Fâme était absente.
En dépit de sa sécheresse de cœur, il regrettait d'avoir cédé aux inspirations malfaisantes de la Checca, haineuse et mauvaise par un instinct de nature et un vice originel, comme les serpents et les scorpions.
Malgré sa lettre si rassurante et ses encouragements à la confiance, il avait peine à croire que les Fiorello, frappés par cet inoubliable affront dans leur orgueil séculaire et si cruellement humiliés, ne suivissent point avec une finesse de renards la piste sur laquelle le hasard ne pouvait manquer de les mettre un jour ou l'autre.
Ce n'étaient pas ces paysans occupés d^une affaire unique, ces braconniers audacieux et infatigables, qu'il était aisé démettre en défaut comme une meute de chiens mal dressés et sans race.
Il ne se proposait donc point, en posant le pied sur le sol natal, de respirer longtemps l'air vivifiant des grenadiers et des bruyères de son canton.
Il préférait au parfum des orangers, des lauriers-roses ou des mimosas de l'île lei^
senteurs détestables des rues de Paris, à cause des agents qui se promènent sur les trottoirs ou stationnent sous les portes cochères quand il pleut, pour prêter main-forte au bourgeois paisible attaqué par des gens mal intentionnés.
Certainement, il ne manquait point de bravoure, mais en traversant, à cheval sur sa bête maigre et nerveuse, les chemins qui montent de la mer aux collines et passent, pour gagner San Marcello, par une série de températures qui font jouir à une demi-heure de distance des ardeurs de l'été et des fraîcheurs de rhiver, il scrutait d'un œil oblique les buissons et le creux des rochers comme s'il allait s'en élancer quelque panthère algérienne ou l'un des étonnants animaux de l'Apocalypse.
Il ne s'en montra point.
Pendant les dix lieues qui séparent San Marcello d'Ajaccio, il n'aperçut le long de sa route que quelques fillettes aux pieds nus, portant sur leur tête des corbeilles de grenades ou de citrons, ou encore des pêches qu'elles venaient lui offrir pour le désaltérer, avec la poétique emphase des gens de son pays.
Une vieille femme, ridée comme une momie, noire comme un moricaud et sèche comme une tête de canne^ s'approcha de lui à la montée de Sarrola et lui tendit son panier en disant :
— Prenez, Excellence, vous me ferez honneur.
Fabrice était accompagné 'd'une escorte de cavahers bien armés, le fusil au dos et le couteau à la ceinture, à la mode ancienne. On ne pouvait nier qu'il eût grande mine. Il allait prendre un fruit ou deux, quand l'un des pasteurs déguisés en écuyers dit à la vieille que ses pêches étaient trop petites.
— Par la mauvaise madone — per la madonaccia — je vous les offre telles que Dieu les a faites, répondit-elle d'un ton piqué.
Et, Fabrice s'éloignant après avoir laissé tomber une piécette de monnaie dans sa corbeille, elle la prit et la jeta sur la route.
Puis elle continua son chemin sans se retourner.
— Par le mauvais Christ — per lu Christacciù, — riposta le berger, la sorcière est sensible et méprisante. Un peu d'argent n'est
pas pour offenser personne, et, sauf votre respect, je vais ramasser la piécette.
Le berger était de la nouvelle génération, la vieille femme de l'ancienne.
Lorsqu'elle le vit de loin glisser de sa monture, courir à la pièce de monnaie qui brillait au soleil entre deux pierres, se courber et ramasser l'argent, elle leva les bras au ciel avec un geste de pitié qui signifiait clairement :
— Jésus ! que nos gens sont donc dégénérés !
Fabrice, à ce moment, laissait flotter les rênes sur le cou de sa monture qui gravissait une pente raide entre deux roches de granit rose verdi de mousses.
Lorsque la cavalcade arriva sur le plateau élevé d'où l'on domine les côtes de l'île à l'Occident et au Levant, dans un magnifique panorama, il ne fit pas à ces vues incomparables l'honneur de les admirer.
Dans une profonde échancrure qui allait en s'élargissant, on distinguait les blanches maisons d'Ajaccio étagées au bord de la mer et baignant leurs pieds dans l'eau miroitante.
Les forêts de laricios s'échelonnaient le
long des montagnes qui s'élancent vers le ciel à des hauteurs à donner le vertige et portent jusque dans Téther sur lequel elles se dessinent brutalement leurs arêtes orgueilleuses y tandis qu'au fond des vallées les orangers aux feuillages sombres et luisants, comme s'ils étaient vernis, les figuiers d'Inde et des milliers d'arbres fruitiers et de ceps de vigne couvrent les terres fertiles et opulentes.
Mais ce spectacle n'occupait guère le jeune diplomate.
Il songeait à Paris qu'il venait de quitter et où l'attendaient les plus brillantes destinées.
Il songeait à Louise Roncone qu'il avait laissée à Trouville et dont il voyait encore la chambre blanche et rose aux murs tendus de cretonne plissée, fraîche et printanière. Il songeait surtout aux idées qu'il prenait soin d'éveiller en elle, en lui ghssant à l'oreille, pendant que, debout près du piano, il tournait les pages de sa musique, ces paroles toujours comprises que les jeunes filles de seize ans se répètent la nuit dans le silence de leur chambrette, sous les rideaux clairs qui abri-
tent leurs rêves; il songeait enfin à Ténorme fortune qui se réunirait plus tard sur cette tête rieuse et permettrait à son possesseur de réaliser ses ambitions.
C'était là sa passion vraie, la seule qui eût désormais le privilège de le secouer et de mettre ses nerfs en mouvement.
Tout à coup il aperçut, dans le lointain, au revers d'une colline, se dressant au-dessus d'un massif de châtaigniers, le clocher de San Marcello, et en même temps il se figura qu'il distinguait, au milieu des feuillages, le fantôme pâle et vaporeux de Stella, sa victime, errant tristement au milieu des champs qu'il allait traverser.
Il fit un mouvement pour chasser cette importune vision.
Pendant des mois entiers elle l'avait obsédé, mais si loin de la maison des Fiorello qu'il finissait par ne s'en souvenir que comme d'un roman imaginaire et chimérique, tandis que maintenant le spectre évanoui revivait, évoqué par cette nature qui l'encadrait si merveilleusement.
Il était dix heures du matin.
Fabrice et son escorte étaient partis d'Ajac-
cio au point du jour, afin d'éviter les ardeurs de midi.
Ils devaient arriver à la maison du comte pour le déjeuner.
Le jeune homme fut un instant pris de la tentation de rebrousser chemin et de retourner en arrière.
L'idée de passer quelques heures seulement dans le voisinage de Stella lui devint insupportable à mesure qu'il se rapprochait d'elle.
Le berger qui avait ramassé la piécette chevauchait à côté de lui.
— Du nouveau, monsieur Fabrice, dans cette maison ! dit-il en lui montrant les murailles de la ferme des Fiorelio. Des désastres !
— Ah ! fit Fabrice importuné. Je le sais. Mais le berger était têtu.
— De grands malheurs ! reprit-il. Les filles, c'est fragile comme verre. On y touche et ça casse.
— Ce qui m'étonne, reprit un autre berger, c'est que les Fiorelio soient restés si tranquilles. Du feu qui couve, peut-être!
— Après tout, fit le premier, on n'a jamais
bien su qui a fait le coup. La petite n'a pas voulu le vendre et, à présent, elle ne peut plus parler. Le vieux aurait été content de vous voir autrefois, monsieur Fabrice. Maintenant il se renferme dans sa maison comme un loup. Pourtant, si vous voulez, on peut s'arrêter un moment chez lui pour laisser les bêtes souffler.
Fabrice repoussa cette proposition avec vivacité.
Son père l'attendait; il avait hâte d'être rendu. Depuis si longtemps qu'il n'était venu au pays, il voulait arriver. Il ne manquerait pas de voir les Fiorello, des voisins dont le malheur le touchait autant que s'il lui était arrivé à lui-même.
Il tira sa montre.
— Un temps de galop, dit-il.
La vérité c'est qu'il redoutait de se trouver en leur présence.
Les bergers obéirent.
Mais, au moment où les voyageurs traversaient la place de San Marcello, sur le communal devant l'égUse, une jeune femme vêtue d'une brassière bise à demi défaite et d'une jupe courte à mille raies, sortit du cimetière
et se planta au milieu du chemin par où les cavaliers devaient passer pour remonter vers le manoir d'Oro qui se dressait sur une -êminence, à mi-chemin de la montagne.
Ses cheveux blonds en désordre s'en allaient à la débandade sur ses épaules, liés seulement à leur extrémité par des nœuds de ruban noir.
Elle tenait les yeux clos et sa tête s'inclinait à gauche sur son épaule. Ses bras nus pendaient inertes le long de ses hanches.
Lorsque Fabrice passa auprès d'elle, il arrêta son cheval et ôta son chapeau.
Ils se touchaient presque; elle leva la tête et le contempla une seconde avec curiosité.
— Bonjour, Excellence, dit-elle.
— Bonjour, Stella.^
Elle parut chercher dans sa mémoire.
— Qui êtes-vous? demanda-t-elle. Je ne vous ai jamais vu.
Une femme qui tricotait sur le seuil de sa masure s'adressa au jeune homme.
— Eh! dit-elle, c'est M. Fabrice. Vous ne savez pas,- elle est folle, la pauvre. Elle déraisonne. Ecoutez-la maintenant. Elle chante.
En effet Stella, sans s'occuper davantage
de Fabrice et des passants, cueillait dans une haie des feuilles de lavande et de romarin, et fredonnait d'une voix dolente quelques versets d'une ballade du pays dont voici à peu près la traduction :
L'enfant dort sous Therbe qui pousse ; n a froid ; son lit est glacé, Et dans sa fosse un brin de mousse Couvre mon cœur que j'y laissai.
Malgré son insensibilité de viveur blasé, Fabrice eut froid à Tâme et éprouva une sensation pareille à celle d'un stylet qui lui serait entré dans la chair vive.
Il fouetta son cheval, qui prit le galop et l'emporta à travers bois dans un sentier rocailleux qui coupait au raccourci vers la maison de son père.
Lorsqu'il disparut dans le taillis au coin d'un champ de topinambours dont les tiges étaient hautes comme des cépées de chêne, un autre cheval, d'un noir d'ébène, déboucha derrière l'église sur le communal et fila vers la maison des Fiorello.
Il était monté par Luigi, le plus jeune des frères de Stella.
Filip'Antone, couché à Fombre d'un arbre, près de la barrière, l'attendait et, aussitôt qu'il entendit les fers du cheval sur les cailloux du chemin, il se leva et ouvrit la porte au cavalier.
— Eh bien? demanda-t-il simplement.
— Ils sont là, dit Luigi. Je les ai suivis.
— Depuis Ajaccio?
— Depuis Ajaccio.
— Ils ne t'ont pas vu?
— J'étais à une demi-lieue en arrière, mais je ne les ai pas quittés du regard.
— C'est bon, dit Tonio.
Et, pendant que son frère ôtait la selle du cheval noir et le lâchait dans le pacage, il marcha d'un pas rapide vers la maison et fit un signe à son père, assis près de la fenêtre, sur un escabeau de bois.
Le vieillard leva la tête et un éclair rouge passa dans ses yeux gris.
Certes, si jamais famille offrit un spectacle tranquille et fait pour inspirer l'envie^ si jamais un intérieur dut éveiller une idée de félicité terrestre^ ce furent la famille et la maison des Savelli, le jour de l'arrivée de Fabrice à la maison paternelle. •
On était à la fin de Tannée 1868.
Les premiers bruits menaçants, les premiers craquements de l'édifice impérial, les premières trépidations qui annoncent une éruption prochaine du volcan populaire ne s'étaient pas fait entendre ou ressentir.
Les Savelli s'appuyaient sur de puissantes relations à la cour. Les Corses ont toujours été favorisés par cette dynastie de compatriotes aux destinées étonnantes.
La fortune du comte était indépendante sans être considérable. Elle suffisait à ses besoins.
Il avait les goûts simples d'un gentleman farmer, d'un chasseur à qui ses biens et les espaces du maquis ouvraient un libre champ, d'un pêcheur auquel les torrents et les lacs des montagnes fournissaient d'amples distractions et qui en deux heures de course au trot des petits chevaux du pays, infatigables et rustiques, sauvages et mal peignés, arrivait aux rivages de la Méditerranée.
Fabrice était un héritier* superbe, fort comme un villageois, distingué comme un grand seigneur, avec des manières et une élégance de courtisan.
La petite Serena, cette joie des yeux de son père, promettait de rappeler la beauté tout italienne de sa mère, une brune aux yeux bleu noir, dont la perte avait été l'unique chagrin de la vie du comte.
Chagrin si profond, par exemple, que les soirs, le père assis sur les bancs de marbre placés devant sa maison, en face du sublime panorama qui se déroulait devant lui, sa fille entre les genoux, sa fille en qui revivait la morte adorée, se mettait à pleurer comme un enfant.
Le jour allait s'éteindre.
Le soleil avait disparu depuis longtemps derrièpe les cimes du mont Rotondo, le géant de l'île, pour s'engloutir dans les flots empourprés du couchant.
Le dîner s'était prolongé fort tard.
A la campagne, au fond des solitudes, on cause volontiers, les coudes sur la nappe, après le dessert.
Le curé de San Marcello et trois ou quatre parents plus ou moins pauvres entouraient la table du manoir.
C'étaient ses familiers; ils étaient là sans bruit et sans protestations emphatiques, attachés à la fortune de la maison, moitié maîtres, moitié serviteurs, comme la Checca.
Il y en avait du côté du comte et davantage du côté de la comtesse, une petite bourgeoise de Sartène, que le maître avait épousée par amour, à cause de sa beauté.
Dans l'île, les familles sont unies et ne s'abandonnent pas. Elles ont vécu de tout temps liées et se protégeant, à peu près comme les patriciens de Rome soutenaient leurs clients ou étaient soutenus par eux, selon les nécessités du moment.
Les guerres qui ont ensanglanté pendant
des siècles ce pays étrange et merveilleux, mais aussi inconnu des Parisiens que les îles de la Sonde, expliquent cette liaison d'intérêts et de cœurs qui s'est perpétuée jusqu'au milieu de notre siècle d'égoïsme et de rapacité.
Le curé, don Joachim Brando, un digne homme, expliquait à Fabrice la folie de la fille des Fiorello — car il était dit que là-bas le malheureux verrait à chaque minute et derrière chaque broussaille se dresser comme un remords le fantôme de son forfait — et Fabrice l'écoutait avec attention, lorsqu'un serviteur entra dans la salle, vaste pièce lambrissée de chêne verni, simple et de grand air, et, se penchant à l'oreille du maître, lui annonça qu'un paysan demandait à lui parler.
Francesca tressaillit. Fabrice remarqua le mouvement et s'en souvint plus tard.
— Un paysan? dit le comte. D'où vient-il?
— De San Marcello. Du village. C'est le beau-frère du vieux Fiorello.
— Memmo Gravone, dit le curé.
— Lui-même...
— Pourquoi tant de cérémonie ? Qu'il entre, ordonna le comte.
— Il désire vous parler, à vous seul.
— C'est bien.
Le comte se leva pour aller recevoir ce tardif visiteur.
La cousine était devenue verte.
Fabrice avait rougi d'abord et pâli ensuite.
Dans la salle, les conversations s'étaient arrêtées comme par enchantement.
On aurait entendu siffler un moustique.
Fabrice s'agitait à sa place, sous le coup d'une inquiétude mortelle.
— Memmo Gravone ! L'oncle de Stella !
Que pouvait-il avoir de si mystérieux à confier à son père?
Peu à peu cependant le curé rompit la glace et vida son verre en renouant l'entretien où le fil s'était cassé.
Toutefois Fabrice l'écQuta aussi distraitement que s'il eût été en chaire et posa, à l'aide des yeux, à sa complice, une série de questions auxquelles elle ne répondit qu'en haussant les épaules pour le rassurer.
Elle commençait à se remettre de son alerte.
Memmo avait été introduit dans un petit salon voisin lambrissé également de bois de chêne comme la salle à manger.
Seulement, un artiste de Corte avait recouvert le lambris d'une couche de peinture d'une couleur neutre, se rapprochant du gris clair et qui déshonorait cette boiserie.
Ce salon était meublé de quelques fauteuils de bois peint en blanc dont le siège et le dossier étaient garnis de tapisseries raides et grossières, dues à l'aiguille laborieuse et peu expérimentée des châtelaines d'Oro.
Memmo Gravone se tenait debout, habillé de sa veste de velours roussi, sa tête aux cheveux gris ornée du bonnet national.
A l'entrée du comte il se découvrit avec quelque embarras.
Le comte lui tendit la main, mais, à son grand étonnement, Memmo n'avança pas la sienne.
— Je vous demande pardon, Excellence, dit-il, de ne pas vous donner la main, mais vous comprendrez tout à l'heure mes raisons. Nous sommes ennemis.
— Ennemis? Nous? répéta le comte avec surprise. Et pour quelle cause, Memmo, je vous prie ?
Le Gravone tourna lentement son bonnet entre ses mains non sans une certaine gène
pendant un moment, ce qui permit au comte d'ajouter:
— Ennemis ! Je n'en reviens pas. En quoi ai-je pu vous offenser, vous ou les vôtres, Memmo? Si je vous ai causé un dommage, dites-le et je suis prêt à le, réparer. Vous a-t-on dérobé quelque chose? Mes gens vous ont-il^ fait injure? Expliquez-vous et je n'aurai aucune honte à m'excuser. Un galant homme se doit à lui-même d'effacer 3es torts. S'il s'agit d'argent, parlez et je payerai, s'il le faut. Croyez que le rnal est involontaire. Je vous ai toujours estimés et tenus pour de bons voisins.
-^ Et nous l'avons été, Excellence. Par malheur, on n'a pas agi de même et le tort causé est de ceux qui no se peuvent réparer avec de l'argent.
Le comte perdit patience.
— Par les mille diables, s'écria-t-il, je n'entends rien à votre affaire et vous me prenez pour un autre. Je suis incapable de nuire à mes amis et n'ai rien tant à cœur que de les obhger.
— Vous, sans doute. Excellence, dit le rustre sans se départir de son calme, mais votre fils?
— Mon fils est un galant homme et...
A ce mot, un sourire ironique erra sur les lèvres de Gravone.
Un doute vint à Tesprit du père. Il vivait trop près des Fiorello pour n'avoir pas réfléchi souvent à la singularité de Taventure de Paola, cette malheureuse enfant perdue dont on n'avait pas connu l'amant.
Le bandit Orsino^ auquel on avait attribué la paternité de l'enfant, n'était pas coupable aux yeux du comte.
Il avait des raisons péremptoires de le croire innocent.
Orsino, qu'il connaissait à merveille, et qui, en somme, n'était qu'un dangereux rôdeur vingt fois condamné par contumace, sur lequel les gendarmes ne pouvaient mettre la main et dont les ruses étaient célèbres, vivait de sa chasse et était bien accueilli dans les villages.
Le comte le rencontrait souvent en chassant dans la montagne et plus d'une fois, en causant avec lui, le bandit avait nié énergiquement les sottises que les commères lui prêtaient de ce côté.
Le comte le savait incapable d'une violence de cette nature.
La solennité de Gravone l'émut et un soupçon traversa son esprit.
Il s'était assis en face du paysan.
Une table les séparait.
Il se leva comme soulevé par Un ressort.
— Allons, dépêchons, ordonna-t-il. Parle nettement. Qu'as-tu à reprocher à mon fils !
— Au nom de Fiorello et de ses fils, je l'accuse d'avoir attiré l'enfant dans un guet-apens, ici même, dans cette maison ; de l'avoir endormie; d'avoir abusé d'elle pendant son sommeil et d'avoir ainsi causé les malheurs tombés sur notre famille.
Le comte allait s'écrier :
— C'est un mensonge! Quelle fable!
Mais il s'arrêta soudain et, ouvrant la porte
de la salle à manger, il appela d'une voix brève:
— Fabrice !
Le jeune homme obéit.
Depuis l'entrée de l'oncle, il avait eu le temps de se préparer à la scène qui l'attendait.
Ce fut donc le front haut qu'il se présenta devant son père.
Le comte referma la porte sur lui.
— Fabrice, dit-il sans préambule, voici les Fiorello qui t'accusent d'avoir, par une fraude indigne d'un honnête homme, trompé une jeune fille et d'être Fauteur de sa honte et de sa folie.
Réponds.
Fabrice sourit dédaigneusement.
— Je ne nierai que la moitié des faits, dit-il, et encore parce que mon aveu ne peut nuire à cette pauvre Pao. Je l'ai beaucoup aimée. Elle m'a rendu cet amour. Je l'aurais épousée peut-être. Je souffre autant qu'elle de la fohe qui nous sépare.
Memmo Gravone ne s'emporta pas.
Il dit froidement :
— Fabrice Savelli, tu en as menti. Ma nièce ne t'a jamais aimé.
Mais l'autre répondit avec effronterie :
— Est-ce elle qui m'accuse?
Memmo reprit:
— J'attendais cette question. Tu déshonores cette malheureuse, parce que tu sais qu'elle ne peut répondre.
Fabrice se tourna du côté de son père.
— Voilà des propos que je ne saurais entendre. Assez d'injures. Si les Fiorello ont
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des griefs contre moi, les tribunaux sont là, je répondrai.
— Sur r honneur, demanda le comte, tu n'as rien à te reprocher?
— Sur l'honneur.
' Les lèvres de Memmo se plissèrent dans une contraction méprisante :
— Je pourrais te confondre d'une preuve, dit-il, mais à cause de ton père qui est un digne homme et aussi pour un autre motif, je me tairai. Nous n'avons pas l'intention de recourir aux tribunaux. Nous t'avons jugé nous-mêmes et non à la légère. Nous avons attendu la lumière, elle est faite pour nous et nous suffît.
Alors il se dressa de toute sa taille.
— Comte SavelH d'Oro, dit-il, je suis l'envoyé des Fiorello, mes parents. Ni le père, ni les fils n'auraient pu voir le coupable en face. A toi et à ta famille, nous déclarons la vendetta, comme nos anciens l'eussent fait. C'est un duel honnête que nous te proposons.
Nous aurions pu assassiner ton fils hier sur la route. Les balles n'ont pas de nom. Personne ne nous aurait accusés. Nous n'avons pas voulu. Vous êtes bons Corses. Il est
neuf heures. Vous en avez trois devant vous. A minuit, gardez-vous.
Fabrice essaya de cacher son trouble sous son ironie.
— Une vendetta ! dit-il. Vous retardez, mes braves. Et les juges, les procureurs et le reste !
— Allez donc les prévenir. Excellence, fit Memmo en haussant les épaules. Ce sera du nouveau et l'histoire notera cette belle action. Je n'ai plus rien à faire ici. Adieu, monsieur le comte. Je suis fâché pour vous de cette affaire. Vous êtes considéré dans le pays et vous le méritez. Adieu.
Il sortit après avoir remis fièrement son bonnet pointu sur sa tête grise.
— Vieux radoteur^ murmura le jeune homme. Se croit-il encore sous le gouvernement des caporaux et des Génois ?
— L'honneur est de tous les temps, réphqua brièvement le comte.
— J'espère que vous n'allez pas ajouter foi à cette ridicule histoire, s'écria Fabrice étonné de la froideur soudaine de son père.
Le comte le fixa.
— Je croirai ce que vous m'avez affirmé
sur l'honneur. Vous entendez : sur l'honneur.
— Comment voudriez-vous qu'il en fut autrement ? Qui aurait pu endormir cette fille avec des drogues? Elle était belle. Je le lui ai dit. Elle a été faible comme tant d'autres. J'ai eu tort; je l'avoue. J'hésitais ensui-te. Fallait-il sacrifier mon avenir^ mes espérances, pour la réparation de la sottise d'un instant? La fohe de Stella a mis fin à mes in certitudes.
— Assez de paroles. Le sort en est jeté.
— Qu'allez-vous faire?
- Mon devoir.
— Quel est-il ?
— Vous avez entendu Memmo Gravone.
— Sans doute.
— Nous sommes en vendetta avec les Fiorello.
— Mais la loi, mon père?
— C'est un duel comme un autre. Memmo a raison. Faut-il qu'un rustre vous trace le chemin à suivre? Que diriez-vous d'un duelhste qui préviendrait la maréchaussée de l'heure et du lieu de la rencontre?
— Mais cette heure et ce lieu vous ne les
connaissez pas. Ces menaces stupides ne sont qu'un prétexte pour assassiner les gens au moment où ils s'y attendent le moins.
-- Les Américains qui se battent dans un bois savent-ils derrière quel tronc d'arbre leur adversaire s'est embusqué ?
— Vous avez réponse à tout et je respecte votre sentiment, mais pour moi ce n'est là qu'une bataille de sauvages, et à la suite, vainqueurs et vaincus peuvent être traînés €n cour d'assises. Cette perspective n'a rien d'attrayant. Une balle ne m'effraie pas, et pour un coup d'épée, je serai toujours prêt à le donner ou à le recevoir, mais...
— Ce sont là des matières sur lesquelles un homme comme vous ne délibère pas.
— Ainsi, votre résolution?...
— Est de m'armer et de veiller à ma sûreté et à la vôtre. Les Fiorello nous attaquent. Mettons-nous en défense. Cette guerre, au temps où nous sommes, fera du bruit comme une grande chasse en temps prohibé. Si la justice intervient sur ce bruit, l'honneur sera sauf. Nous ne serons allés ni la chercher ni la prévenir. Le vieux mot corse : Gardetoi, je me garde ! est d'aussi bon conseil
aujourd'hui qu'autrefois. Gardons - nous ! Est-ce si difficile et croyez-vous que nous ne puissions être des gens de guerre aussi adroits et aussi braves que nos adversaires ? Nous avons pour nous l'avantage de la situation. Il faut convertir la maison en forteresse et placer des sentinelles en embuscade. Nos serviteurs et nos parents sont nombreux. Profitons du temps que nous avons devant nous. Voilà mon avis^ Fabrice. Ai-je besoin d'ajouter : voilà mes ordres ?
Le jeune homme s'inclina :
— Non, mon père/ dit-il.
Le comte l'attira à lui.
■ — C'est bien. Je ne te demande plus ce que tu as fait, reprit-il d'une voix tremblante d'émotion. Les Fiorello nous menacent. Les Savelli ne reculent pas. Tu es mon fils. On en veut à tes jours. Je te défendrai de mon mieux. Je te pardonne tout, tu entends ? tout. Mais souviens-toi de ce mot : Je ne te pardonnerais pas d'être un lâche.
— Mon père !
Le comte le serra sur sa poitrine et 1'}^ tint un moment embrassé.
— Et maintenant, dit-il, nous n'avons plus
une minute à perdre. Le courage n'exclut pas la prudence. Viens, et silence. *
Ils rentrèrent dans la salle où les convives attendaient.
ém
La nuit était close.
Le curé et les autres allaient se retirer D'un signe^ le comte les arrêta, et s'adressant au révérend don Brando :
— Vous êtes mon ami ? lui dit-il.
— Vous n'en doutez pas.
— Aussi vais-je vous demander un service.
— Parlez. Sur mon âme, j'irai à pied cette nuit jusqu'à Bastia, s'il le faut, pour vous servir.
— Pas à pied, en voiture et moins loin, à Ajaccio.
— A cette heure"?
— Oui, sans retard.
— Pour quel motif?
— Pour conduire Serena chez un de nos amis, Joseph Roncone, dont le frère est
banquier à Paris, comme vous le savez.
Le curé flaira un mystère.
Il fixa de ses yeux gris la physionomie du comte, qui resta impassible.
— Qu'arrive-t-il donc? demanda-t-il.
— Rien. Plus tard je m'expliquerai. Vous porterez une lettre à Roncone qui sera instruit du motif de cet envoi.
Et s'adressant à un de ses cousins qui Técoutait avec attention :
— Giovann^, ordonna-t-il, fais préparer en toute hâte la meilleure voiture. Il faut que vous soyez loin dans une heure. Tu conduiras le curé et ma fille.
L'homme s'inchna.
— Fais vite. Et toi, Checca, prépare ce qu'il faut pour l'enfant et range ses effets dans un coffre.
— Elle sera longtemps absente?
— Qui sait? fit le comte soucieux.
Les deux parents s'éloignèrent sans répliquer.
Le comte alla aux portes et les ferma avec soin.
— Les Fiorello prétendent avoir à se plaindre de nous, dit-il. Je ne veux pas même
savoir ce dont ils nous accusent. Pour moi, je n'ai jamais encouru de reproche envers mes voisins. Ils nous déclarent la vendetta. C'est un défi. Nous ne reculerons pas.
Les assistants se levèrent comme un seul homme.
— Ce serait une honte, s'écrièrent-t-ils. Le curé n'essaya pas même une observation.
Il connaissait ses ouailles.
— Voilà ma paroisse bouleversée pour longtemps^ dit-il seulement.
Au fond, il devinait bien la cause des désastres qui allaient accabler les deux maisons. Stella allumait la guerre dans la contrée entre des familles si unies jusque-là.
Il étudiait, à la dérobée, le visage de Fabrice, mais il n'y put découvrir de traces d'inquiétude ou de remords.
Fabrice était intrépide et de bonne souche. Maintenant que le premier coup était porté, ce combat en perspective ne l'effrayait pas.
Il y trouvait même un certain plaisir, et cette façon de vider la querelle, depuis qu'il était sûr que son père ne le questionnerait
plus, avait un charme réel pour son esprit positif, prêt à tirer parti de tout.
Il se voyait déjà en passe de devenir un héros de roman.
Dans cette manière de jugement de Dieu, il calculait avec quelque raison que les chances étaient pour eux et. contre ses adversaires.
Il est plus facile et moins compromettant de se défendre que d'attaquer. On allait se mettre à l'abri derrière les remparts de la place. Il comptait sur l'habileté de son père, sur sa fermeté^ et ne pouvait s'empêcher d'admirer le sang-froid superbe avec lequel le vieillard avait accueilli la nouvelle et reçu ce coup de foudre éclatant au moment où il y pensait le moins, dans cette demeure en pleine prospérité.
Fabrice se disait qu'après une ou deux escarmouches sans importance l'affaire s'arrangerait, que le bruit de ce combat, si bien gardé que fût le secret par les intéressés, ne manquerait pas de s'entendre au loin ; qu'à la première suspension des hostilités , il pourrait regagner en toute sécurité son appartement de Paris et y rentrer avec le
prestige chevaleresque d'un preux des autres âges.
Pourtant une défiance 'se glissait dans son esprit.
Qui donc avait pu le trahir ?
Il songeait à Francesca et restait songeur ; mais elle devait le désabuser aisément.
Le comte était sorti un instant, laissant dans la salle à manger ses parents, pris d'une ardeur belliqueuse et massacrant déjà — en paroles — ces sauvages qui avaient l'audace de déclarer la guerre au châtelain d'Oro.
Après avoir écrit quelques lignes, il monta à la chambre où dormait sa fille Serena.
Serena était vive et robuste.
Elle avait alors une dizaine d'années.
Une intelligence précoce animait ses grands yeux.
Le comte se pencha sur elle avec mille précautions et l'embrassa à plusieurs reprises.
Enfin il se décida à Téveiller.
L'enfant^ surprise de le voir, lui passa ses deux bras autour du cou.
Elle était étendue sous ses rideaux blancs, les bras nus, les cheveux épars.
Le père la contempla deux minutes, en proie à une émotion extraordinaire.
Il ne se faisait pas d'illusion, lui; il sentait que la guerre qu'on lui déclarait serait dangereuse et sans quartier.
Certes, il ne croyait pas à des catastrophes imminentes, mais une tristesse profonde l'envahissait au moment de se séparer de l'ange de son fover.'
— Père, dit l'enfant, que se passe-t-il ?
— On va t'habiller, ma mignonne.
— Déjà ? Il est donc jour?
— Pas encore, mais on t'attend chez les Roncone, à Ajaccio, pour une fête.
Serena se frotta les yeux sans comprendre.
— Et toi, père, dit-elle, viens-tu avec moi?
— Demain, je te rejoindrai ; c'est le révérend don Brando cjui te conduira.
— Cette nuit ?
Elle semblait effrayée.
Le comte lui expliqua que le soleil était ardent pendant le jour et qu'il fallait profiter de la fraîcheur des nuits pour voyager.
— N'est-ce pas plus beau que le jour, cette nuit superbe? dit-il.
Il montrait à sa fille les rayons de la lune, sous lesquels la campagne semblait baignée d'une clarté irisée.
Serena se mit à pleurer sans bruit.
Ce brusque départ la rendait triste.
Mais elle obéit et fut bientôt prête.
Déjà^ au seuil du château, la voiture, attelée de deux bêtes maigres, à croupe de mulet^ au pied sûr, attendait l'enfant et le curé.
Le comte remit la lettre à don Brando et le cocher monta sur le siège, pendant qu'on enveloppait chaudement , au fond de la calèche délabrée, la petite qui sanglotait sans cause, sous les baisers de son père qui ne pouvait s'en séparer.
Deux cousins voulaient l'escorter à cheval, mais le comte refusa.
Les hostilités n'étaient pas commencées et deux heures plus tard, la voiture et le précieux colis seraient déjà loin et en sûreté.
La lettre que don Brando emportait contenait cet avis :
« Mon ami^
« Je vous envoie ce que j'ai de plus cher au monde et le confie à vos soins. Vous en connaîtrez les raisons plus tard. J'espère vous les expliquer moi-même. En tout cas, pour l'honneur de mon nom, je vous recommande le plus profond secret sur ce dépôt jusqu'au jour prochain où je pourrai tout vous apprendre.
(( Votre affectionné,
' a Comte Savelli. »
Le père parut soulagé d'un poids énorme lorsqu'il n'entendit plus le fer des chevaux sur les cailloux de la route, et, confiant dans la parole de ses adversaires, il se décida à rentrer chez lui.
Dans la salle, les cousins, très irrités, parlaient tous à la fois; mais à l'apparition du comte le silence se rétablit.
En deux mots le maître les mit au courant de ce qui se passait.
Les Fiorello prétendaient qu'un Savelli avait abusé de Stella.
Il ne leur demanda pas même s'ils voulaient épouser sa querelle.
C'eût été une injure.
Il ne s'agissait que de pourvoir à la sûreté de tous et de prendre les mesures nécessaires pour la défense.
Cependant il n'hésita pas à déclarer que si, au lieu de menaces et de défis, les Fiorello avaient exposé leurs griefs simplement, il aurait essavé d'accommoder les choses.
Stella, faible comme toutes les femmes, n'était pourtant pas méprisable.
On aurait pu s'entendre.
Mais la provocation tranchait le débat.
Un arrangement devenait une faiblesse déshonorante et un Savelli ne pouvait se placer sur un tel terrain.
Un certain Damiano, qui se piquait d'être de la famille sans qu'on sût au juste par quel lien il s'y rattachait, et qui remphssait au château les importantes fonctions de cuisinier, approuva le comte avec plus de bruit que les autres.
Il jura que c'était une bonne aventure et dont on parlerait, par tous les saints du calendrier, par le sang du Christ, par la sainte
hostie, — per l'ostia santissima — le paradis et les diables d'enfer.
— Les Fiorello sont nombreux et très braves, reprit le maître. Il est donc nécessaire de nous tenir sur nos gardes. Ce sont des chasseurs dangereux. Filip'Antone abattrait en se jouant une bécasse à cent pas. Nous allons fortifier la maison.
— Si on rappelait les bergers, observa Damiano.
— Nous sommes sept au logis , dit le comte. C'est assez pour veiller et ne pas nous laisser surprendre. Nous n'allons pas arrêter nos affaires parce qu'il plaît à ces gens-là de nous menacer. Ce serait leur faire trop d'honneur, bien qu'ils soient redoutables. D'ailleurs, je pense que les bergers et les laboureurs n'ont rien à craindre. Les Fiorello ne sont pas des brigands et ne tireront pas sur les chevaux, les porcs ou les chèvres, sous prétexte qu'ils sont de la maison.
Les cousins se mirent à rire, le cuisinier plus fort que les autres.
— Nous posterons une vedette sur le colombier, ajouta le comte. De ce point élevé on domine les environs et nous verrons bien
ce qui se présentera. Un coup de carabine nous signalera le danger. Les autres se tiendront dans la maison qu'on va barricader avec soin.
— Il faut se ménager des meurtrières, dit Damiano qui dans son enthousiasme n'oubliait pas les précautions utiles. Derrière des poutres on peut viser à l'aise et on ne court pas le risque d'attraper un mauvais coup.
Le manoir des Savelli, malgré son apparence de maison moderne et d'habitation de plaisance, conservait certains vestiges de la construction plus ancienne qu'il avait remplacée.
Ainsi des sortes d'embrasures taillées dans la pierre s'ouvraient auprès des fenêtres ; la domicile était formée d'une rangée de créneaux assez grossièrement coupés et en général obstrués par des nids d'hirondelles et de moineaux qui y avaient élu domicile; mais par ces trous, en les déblayant, on pouvait à la rigueur viser les assiégeants, sans trop s'exposer soi-même.
En un instant, les volets massifs qui se fermaient pour garantir les fenêtres furent doublés d'épais madriers fixés avec des clous
et percés d'archères, comme on dit en Corse, selon le désir prudent de Damiano.
Le comte ordonna les travaux^ auxquels ses cousins et ses domestiques s'employèrent avec un entrain de bon augure, sous la direction de Fabrice^ qui espérait une certaine célébrité de cette romanesque aventure ; puis il monta à cheval et courut aux champs où les bergers campaient avec leurs troupeaux, les avertit de se tenir en éveil , et les prévint de la petite guerre qui commençait et à laquelle il était bon de se préparer, sans croire qu'elle dût ensanglanter tous les torrents du canton.
Il leur recommanda le secret et leur enjoignit de se défendre si, ce qu'il ne pouvait croire, les Fiorello, qui après tout étaient d'honnêtes gens, les attaquaient, et de garder d'une main ferme l'honneur de la maison.
Le comte était aimé de ses serviteurs.
Ils étaient pour lui des familiers et non des domestiques.
Les pasteurs corses sont restés à demi guerriers.
Ils ne s'émurent point de cet état d'hosti-
lité et continuèrent à garder paisiblement leurs troupeaux à la belle étoile.
C'est à peine s'ils s'armèrent du mauvais fusil qu'un bon berger de l'ile ne quitte
guère.
Le comte rentra chez lui quelques minutes avant l'heure où la trêve consentie par les Fiorello expirait.
Alors il distribua les postes.
Le fougueux Damiano réclama avec instance la garde du colombier où, disait-il, on serait plus exposé que dans le château solidement barricadé, et promit de veiller avec un soin extrême.
Le comte ne lui refusa pas ce plaisir et lorsqu'on eut procédé à l'installation de la sentinelle sur son perchoir, haut d'une cinquantaine de pieds, et dressé un bon tas de paille pour qu'elle pût se reposer à l'aise, tout en épiant de sa guérite rustique les bruits du dehors, la garnison du manoir s'enferma dans l'intérieur, sous la protection des portes de chêne et des volets doublés de madriers, et une heure après, les cousins dans la maison et les bergers dans la campagne étaient plongés dans un sommeil réparateur et ne se
souciaient ni des vendettas ni des Fiorello non plus que s'ils n'avaient jamais existé.
Mais trois hommes ne dormaient pas.
C'était d'abord Fabrice, qui voulait une explication avec la Checca.
Elle s'empressa de la donner.
Elle ne comprenait elle-même^ à ce qu'elle affirma, rien à ce qui se passait. Il fallait que dans une lueur de raison Paola eût raconté à son père et à ses frères ce qu'elle savait de sa léthargie étrange, le jour de la chasse où elle était venue.
Elle se défendit de toute indiscrétion, avec l'ingénieuse fourberie des filles qui mentent effrontément, en gardant un visage impénétrable et serein, aussi rusée et bonne comédienne que la femme qui reçoit, le sourire aux lèvres, son mari qu'elle n'attend pas et met sous clef l'amant dans son cabinet de toilette.
Elle lui soutint que les Fiorello ne pouvaient avoir que des doutes et qu'il aurait dû tout nier sans hésitation*
Elle ajouta qu'elle regardait leurs menaces comme de la forfanterie vaine et se moqua de ces patauds héroïques et grotesques qui se
FLEUR DE CORSE i3:>
croyaient encore au temps de Sampiero et de Vannina.
Fabrice regagna sa chambre à peu près convaincu qu'il venait de commettre une sottise en confessant une partie de son méfait, malgré la tournure favorable qu'il avait donnée à son infamie.
Décidément sa diplomatie avait encore des leçons à prendre et cette fille toute simple et sans instruction lui en aurait donné pour rien.
Il apprêta ses armes, eut soin de charger deux excellentes carabines encore vierges detout meurtre et un fusil court et d'un calibre énorme dont il se servait pour la chasse au sanglier; il les plaça à portée de sa main, visita ses volets, se montra satisfait de leurblindage où deux étroites meurtrières étaient percées, et, cette inspection terminée, il procéda à sa toilette de nuit, passa une chemise à jabot et à manchettes, et finalement, éreintê par un voyage de trois jours en chemin de fer, en paquebot, en voiture et à cheval, il s'endormit d'un sommeil lourd et agité dont il s'éveilla plus d'une fois en sursaut, au bruit d'une mousqueterie imaginaire, après^
être tombé dans des embuscades bizarres et sorti non sans peine d'effroyables périls.
Le comte, enfermé dans sa chambre, veillait aussi, mais plus calme; la conscience nette, il mettait à tout hasard ses affaires en ordre et scella, dans une lettre au'un valet devait le lendemain porter à la poste, ses instructions avec cette adresse :
Monsieur Roncone^ banquier^ rue de Téhéran^ à Paris,
Ses dispositions prises, il plaça son fusil près de lui, jeta un regard au dehors où tout était tranquille, et ne tarda pas à s'endormir du sommeil des vaillants et des justes.
La campagne était silencieuse.
C'est à peine si de loin en loin on entendait Taboi d'un chien de garde ou le cri d'une chouette dans les arbres.
Vers deux heures du matin, l'intrépide Damiano risqua un œil aux ouvertures de son pigeonnier.
La lune brillait dans tout son éclat.
L'air était d'une transparence et d'une limpidité admirables ; pas un souffle d'air n'agitait les feuilles anguleuses des châtaigniers
OU les brindilles aiguës des grands pins parasols.
Aucune lumière ne passait par les fissures des volets de la maison.
Damiano jugea le moment favorable pour son expédition.
Il descendit, avec la prudence d'un chat qui guette une souris, réchelle de meunier à l'aide de laquelle il était monté au colombier, et se glissa comme une couleuvre sous les massifs d'orangers et d'arbustes qui projetaient une ombre noire autour d'eux.
Il évitait de faire crier le sable sous ses pieds.'
Lorsqu'il fut arrivé à quelque distance^ il enjamba un mur en pierres sèches couvertes de végétations rampantes, poussées dans les interstices des moellons, et se trouva dans un vaste enclos où une demi-douzaine de chevaux paissaient en liberté l'herbe courte et drue, brûlée par le soleil.
Comme ils étaient de connaissance, ils s'approchèrent de lui sans défiance et il ne lui fut pas difficile d'en saisir un par la crinière.
Il lui passa rapidement une corde dans la bouche et sauta dessus à califourchon.
La bête n'essaya pas de se défendre et se mit à trotter sur Therbe.
Puis, lorsqu'elle fut dans un champ voisin, Damiano, à grands coups de houssine et de talons, l'invita à prendre une allure plus rapide.
Une demi-heure après, l'animal ruisselait de sueur, à la suite d'une course échevelée, et s'arrêtait à trois lieues de là, à la porte d'une grande maison noire plantée au bord d'une mauvaise route taillée dans le roc.
Un drapeau en fer-blanc se penchait en grinçant sur le chemin au-dessus d'un perron de trois marches, comme pour couvrir les passants de sa protection.
C'était la gendarmerie du canton.
Là, Damiano heurta doucement à l'huis, et un moment après, aux lueurs qui se promenaient d'une croisée à l'autre, il vit qu'on l'avait entendu.
Une fenêtre s'ouvrit et un militaire en bonnet d'ordonnance et en chemise apparut sans majesté dans l'embrasure.
— C'est vous, marchef ? dit Damiano.
— Oui. Eh! c'est Martin Damiano, si je ne me trompe, cet excellent gâte-sauce !
Le maréchal des logis commandant ce poste connaissait à merveille le manoir du comte et ses habitants.
Dans ses courses, il y trouvait une bonne table et cette large et plantureuse hospitalité qu'on y offrait à tout venant.
— Qu'y a-t-il donc, mon ami, de si grave pour courir les chemins comme un loupgarou ?
— J'ai à vous parler.
— Sérieusement?
— Sérieusement.
— Attendez, dit le gendarme.
Les autres fenêtres de la maison s'ouvraient l'une après l'autre.
Le chef intima l'ordre à ses hommes de regagner leurs campements; il se mit en règle avec la décence des ajustements en passant son inexpressible et fît entrer Damiano dans une salle basse.
— Voyons, parle, dit-il.
Le cuisinier hésitait avec embarras; son idée ne lui semblait plus si claire ni si facile à mettre à exécution. Il réfléchissait que le
maréchal des logis était Corse et natif du canton de Sartène.
C'est le berceau de la vendetta et la province où elle a fleuri avec le plus de vigueur. On Ty pratique depuis les époques les plus reculées, du temps des arcs et des flèches, ainsi que le mot d'archères en fait foi. Les autres gendarmes étaient du midi de la France, et le vaillant Damiano aurait préféré leur conter son affaire.
Aux premiers mots qu'il laissa échapper, le maréchal fronça le sourcil.
— C'est le comte qui t'envoie? demandat-il.
Damiano balbutia quelques mots.
— Ne mens pas, gavache, reprit le gendarme. Ce n'est pas la peine, je ne te croirais pas. 11 ignore ta démarche et te chasserait à coups de botte^ s'il savait ce que tu viens faire ici. Je me tairai. Imite-moi. On défend sa peau comme on peut, mais un Corse ne va pas chercher des militaires pour se battre à sa place. Si tu as peur, déguerpis et va faire tes sauces ailleurs ; mais si tu veux un conseil, retourne à ton poste, veille au grain et fais de bonne besogne. Autrement, pas
un de tes voisins ne voudra seulement te regarder! Décampe, et vite.
Damiano resta interdit.
Le marchef lui parut un peu trop de son pays.
Il chercha quelques mots d'excuse, expUqua qu'il avait cru que ce serait mal de laisser de si honnêtes gens s'entr'égorger.
— Mais ils ne s'égorgent pas^ ventrebleu ! s'écria le gendarme. Ils en ont l'intention peut-être, mais je n'en sais rien. La loi ne punit pas les intentions. Va-t'en.
Au surplus, il ajouta, avec une certaine dignité un peu altérée par l'état de son costume de nuit, qu'il ferait son devoir et qu'il l'engageait à en faire autant, à regagner son perchoir et à monter sa garde avec vigilance.
Il avait bon gîte, bonne table chez le comte et bon visage; c'était à lui de les garder et de ne point se faire expulser honteusement.
Là-dessus le marchef, natif de Sartène, congédia le plaignant. Damiano, confus, enfourcha sa monture, et^ comme l'horloge de San Marcello, de son timbre clair, sonnait quatre heures au fond de la vallée, il gravit
son échelle et s'étendit sur les bottes de paille fraîche qu'il regrettait d'avoir quittées.
Dans la campagne tout était radieux et parfumé sous les premiers feux de l'aurore; une bande rose illuminait l'horizon^ et bientôt le soleil sortit dé la mer^ semée de paillettes d'or et d'argent, comme une jupe de danseuse, dans une splendeur de féerie.
Les jours suivants, on n'entendit point parler des Fiorello.
Ils ne donnèrent pas signe de vie.
Les provocateurs se tenaient dans leur tanière.
C'était à supposer que l'ambassadeur Memmo Gravone avait pris le cartel qu'il était venu apporter comme un trouble-fète sous son bonnet pointu.
Un bouvier envoyé en reconnaissance et qui parvint à se glisser jusqu'aux granges et aux celliers de l'ennemi, raconta à son retour que ces cultivateurs guerriers étaient aussi paisibles que ses bœufs, et qu'ils allaient et venaient à leurs affaires comme de coutume.
La maison était ouverte.
L'air entrait comme il voulait par les fenêtres, et dans le verger, sous un grenadier
<'.fCl
24i FLEUR DE CORSE
superbe^ il avait aperçu Stella assise et fredonnant des complaintes, pendant que Pasqualina , auprès d'elle , raccommodait quelques nippes bleues.
Le vieux Fiorello se chauffait au soleil et l'un des fils, Luigi, étendait des filets à pêcher les truites sur une treille pour les faire sécher.
A ce rapport surprenant, le comte qui avait une entière confiance dans son émissaire commença à s'impatienter et maugréa tout à son aise.
Les Fiorello lui agaçaient les nerfs.
Il était violent, impétueux et bouillant.
11 avait eu jadis les passions vives, la tête chaude, et les derniers feux n'en étaient pas éteints et couvaient sous la cendre.
Il lui semblait tout naturel que des voisins lésés dans leurs intérêts, dans leurs affections, ou croyant l'être, atteints dans leur honneur, prétendissent tirer une vengeance éclatante d'un ennemi, de l'être malfaisant qui leur avait nui, n'importe comment, en volant un sillon, une chèvre, un mouton ou une femme.
Mais, la guerre déclarée, il était malséant de rester les bras croisés pendant que l'ad-
versaire se morfondait au port d'armes, de se chauffer sur un banc au soleil, d'étendre des filets à truites sur une treille ou de coudre paisiblement des nippes bleues.
A proprement parler, c'était se moquer du monde.
Il ne cacha point qu'il était horriblement vexé et que les choses ne dureraient pas de la sorte.
Sans doute les Fiorello qu'il avait estimés comme des braves jusque-là et dont il ne blâmait point la colère, n'avaient pas la prétention de les contraindre à rester enfermés entre quatre murailles comme des lapins dans un clapier.
Ce serait original.
Il ordonna de servir le déieuner, et de sa propre main, avec un fracas de volets catapultueux battant les murs, il ouvrit les fenêtres qui étaient closes depuis la déclaration de guerre, c'est-à-dire depuis quatre jours entiers, et des flots de lumière inondèrent la salle à manger où l'on ne dînait qu'en restant sur le qui-vive depuis la visite de Gravone.
Il respira à pleins poumons.
— Nous allons bien voir, dit-il à ses fami-
liers qui par yjrudence posèrent leurs carabines le long des lambris, derrière leurs chaises.
La Checcà, très ardente, Texcitait^ ce qui était au moins inutile, pendant que Damiano déclarait que, dès le jour même, il irait à la chasse aux perdrix jusque dans un superbe champ de maïs qui joignait la porcherie de l'ennemi^ ce dont à la vérité il n'avait aucune envie.
Le déjeuner, en dépit des fenêtres ouvertes, se passa sans encombre.
Il ne se montra point de figure d'homme armé, et Fabrice imagina des plaisanteries j spirituelles sur ces soudards lents comme des bœufs de labour,* qui commenceraient sans doute les hostilités au printemps prochain.
^ Toutefois, il s'ennuyait.
L'image de Louise Roncone lui revenait à l'esprit. Il se disait qu'il serait mieux à Trouville, dans la villa de ses amis ou au casino à entendre de bonne musique classique, ennuyeuse au possible, mais point mortelle, ou à jouer aux petits chevaux, à prendre le | jockey bleu en carton ou le pur sang rouge, à
contempler les baigneuses en costumes collés à la peau, que dans ce pays truculent où les gens deviennent si facilement enragés et vous forcent à clouer des madriers derrière les portes et à boucher les ouvertures avec des moellons pour se garer des coups d'escopette et de la fusillade du voisin.
S'il avait osé, il aurait insinué que l'inaction à laquelle il était réduit lui pesait; qu'il ne reculait pas devant un bon combat où la moitié des combattants resterait sur le carreau, comme au temps des Beaumanoir et des Tinténiac de Bretagne; mais que, du moment où les Fiorello restaient tranquilles, il devenait inutile dans une garnison bien abritée derrière d'épais remparts; qu'en somme, il avait affaire ailleurs et demandait la permission de se remettre en route et d'aller s'embarquer sur un paquebot à Ajaccio ou à Bastia.
Mais il n'osait pas.
Au dîner, il fut étonné- d'entendre son père l'engager à faire ses préparatifs de départ.
Le comte expliqua qu'il venait de réfléchir longuement en se promenant dans le verger; que la situation serait intolérable^ si on devait
s'enfermer comme des assiégés; qu'on avait assez accordé à la surprise dans le premier moment ; qu'il fallait reprendre le train de vie ordinaire et agir comme si rien n'était arrivé; que d'autres familles avaient vécu des années et même des siècles en état de lutte ouverte ; qu'on se garderait la nuit et que, le jour, on ne s'aventurerait pas sans armes.
On verrait si les Fiorello, mieux inspirés, ne se persuaderaient pas qu'ils avaient tort d'accuser des innocents ; si , après tout , ils attaqueraient des gens décidés à se défendre, et, pour commencer, pas plus tard que le lendemain, on escorterait Fabrice à Ajaccio.
Il ajouta qu'il n'avait rien personnellement à se reprocher et qu'avec une bonne conscience et une bonne carabine on pouvait marcher le front haut et attendre de pied ferme les malintentionnés.
Un vieux jardinier, brave à trois poils, prit la parole et objecta qu'il serait peut-être bien de continuer le genre de vie qu'on menait quelques jours encore.
Il se méfiait comme le rat de la fable.
Le silence des Fiorello ne lui disait rien de bon.
II les connaissait de longue date.
Des braconniers rusés et sans pareils !
Il y avait Filip' Antone, notamment, qui était fin comme un chat sauvage.
Il n'aurait pas estimé cher la peau d'un homme auquel ce Tonio en voudrait et qui se risquerait, de jour ou de nuit, à aller d'un endroit à l'autre, s'il avait seulement une demi-lieue de broussailles ou de champs de maïs à traverser.
Le mieux était de prendre patience et de se tenir à l'abri pour les voir venir ou du moins leur donner le temps de la réflexion.
Ensuite, à la grâce de Dieu !
Mais le cuisinier Damiano jeta feu et flamme. '
Il demanda plaisamment au nestor s'il entendait le claquemurer toute sa vie dans son colombier où il perchait depuis un temps infini sans avoir vu seulement une fouine envahir le domaine.
Ce n'était pas qu'il se plaignît de son sort.
Il était fort à l'aise dans sa tour, et le métier de veilleur, l'arme au bras, ne lui déplaisait pas; mais ne devenait-on pas ridicule à force de précautions? Les Fiorello devaient
rire dans leur barbe des frayeurs qu'ils causaient à leurs voisins, pour un mot en Tair qu'ils avaient fait dire par une vieille bête têtue comme Memmo Gravone.
L'intrépide cuisinier en était là de sa haranguCj lorsqu'une servante, ayant laissé tomber une assiette qui se brisa sur le pavé de la cuisine, il se coula d'un mouvement plus rapide que la pensée sous la table, où il disparut subitement.
L'entrée d'un berger vêtu de sa peau de bique opéra une diversion favorable.
Le gardeur de troupeaux annonça qu'il venait de rencontrer trois des Fiorello qui descendaient , l'air tranquille et sans gêne aucune, le chemin du maquis, en portant sur les épaules un chevreuil , les pattes liées sur une gaule.
Ils avaient le fusil en bandoulière et ne paraissaient pas s'occuper des Savelli plus que des bénédictions du Saint Père.
— Ils ont eu de la chance aujourd'hui, dit le comte; maintenant c'est à notre tour. Ils nous donnent l'exemple.
La Checca ne perdait pas un mot de la conversation.
— En attendant^ fit-elle, il est à propos de se barricader la nuit.
Mais, une minute après^, elle trouva moyen de s'esquiver et de courir aux ruines du couvent des Franciscains.
Elle jeta les yeux autour d'elle avec inquiétude, et comme elle n'entendait aucun bruit, elle souleva la pierre descellée d'un pilier dont il ne restait que la base et glissa dessous un billet écrit à la hâte.
Il ne contenait que ce seul mot.
— Demain.
Le 20 septembre, de grand matin, je reçus une dépêche pressante dé Maggiotto.
Il était à Paris et me priait de me rendre à midi chez Voisin où nous déjeunerions ensemble.
11 avait à m'apprendre des nouvelles importantes dont je serais étonné.
11 s'était passé dans son canton des atrocités qui rappelaient les plus mauvais temps de l'île extraordinaire où il avait reçu le jour.
Au moment où me parvint ce billet mystérieux, je venais d'ouvrir un journal.
Mes yeux tombèrent sur quelques lignes qui durent sembler très obscures à la plupart des lecteurs, mais qui excitèrent au plus haut degré mon intérêt et mirent toutes mes puissances Imaginatives à la besogne.
(( Nous apprenons de source certaine
qu'une scène affreuse a jeté Tépouvante en Corse.
(( L'arrondissement de Corte vient d'être le théâtre d'une véritable bataille entre deux familles ennemies.
« La guerre s'est terminée d'un coup par l'extermination complète de l'une des deux armées.
« On ne sait pas au juste la cause de cette lutte féroce, et les détails de l'affaire sont entourés des ténèbres les plus profondes.
« Cependant la querelle s'est vidée avec bruit; mais les acteurs du drame sont ou morts ou silencieux à ce point qu'on les prendrait pour des muets de sérail.
« Nous attendons que la lumière se fasse sur cette sanglante affaire pour la raconter à nos lecteurs avec quelque assurance.
(( Elle prouve, en tout cas, avec la dernière évidence, que les mœurs anciennes ont survécu aux efforts qu'on fait pour les adoucir, tant il est difficile de déraciner les habitudes et les traditions d'un peuple quand elles sont fondées sur une possession dix fois séculaire. »
L'arrondissement de Corte, la lettre de
Maggiotto, cette guerre d'extermination, me mirent sur la voie avec autant d'aisance et aussi peu de mérite qu'un limier sur celle d'un cerf qui vient de bondir devant lui.
Il s'agissait des Fiorello.
A cette époque, j'ignorais les détails que j'ai esquissés à grands traits sur l'intrigue de Filip' Antone et de la Checca.
J'attendis avecimpatience l'heure du rendezvous et j'y devançai Maggiotto.
Il était aux Tuileries.
En sa qualité de Corse, il jouissait de certaines privautés au palais. L'empereur lui témoignait une grande bienveillance, justifiée par ses talents, sa belle humeur constante et sa droiture.
Les Maggiotto jouissaient, d'ailleurs, dans leur pays, d'une considération utile à ménager même en haut lieu.
Lorsqu'il entra au restaurant, il me fit quitter la table où je m'étais installé et m'entraîna dans un cabinet, où il s'enferma avec moi.
Ses premières paroles furent celles-ci :
— Ah! mon ami, quel massacre! quel pays !
Son émotion ne Tempêcha point de com-
mander un excellent déjeuner et d'y faire honneur.
J'en manifestai mon étonnement.
— Bah ! dit-il avec un geste d'indifférence,, j'aime encore mieux que ce soient eux les vainqueurs!
— De qui parles-tu?
— Des Fiorello, parbleu! Ce Fabrice n'a que ce qu'il mérite. C'était un bellâtre dangereux et fourbe; j'exècre ces espèces. Qu'on s'amuse , rien de plus naturel ^ mais pas de cette façon! Un scélérat de moins. Mais quelle boucherie ! .
Il me versa un verre de saint-estèphe et vida le sien d'un trait pour reprendre ses sens, fort troublés encore, à ce qu'il me parut.
— J'aimerais mieux une explication, lui dis-je. Je suis sur des épines. Qu'est-il donc arrivé?
— Impossible de le savoir; mais, si tu veux m'accompagner et visiter le champ de bataille, viens. Je pars tout de suite.
Il ajouta d'un air satisfait :
— Je vais en mission. Tu me vois honoré
de la confiance du plus grand personnage de rÉtat.
A la fin, il voulut bien m'apprendre qu'on avait reçu des dépêches du procureur de Corte, un Breton bretonnant, envoyé^ on ne sait pourquoi dans un pays qu'il ne connaissait pas et dont il entendait fort mal la langue; que ce digne magistrat semblait absolument débordé et devait avoir perdu la tête.
Dans son rapport, il exposait qu'il s'était livré sur son territoire une bataille comparable aux plus opiniâtres de l'histoire bretonne; qu'il n'avait pas le courage d'arrêter les coupables qu'à certains points de vue cet étonnant procureur considérait comme des héros.
Il ajoutait, pour comble de confusion, qu'il les connaissait mal et n'avait que des soupçons. .
La dépêche était un mélange curieux d'affollement, d'admiration et d'horreur.
Le garde des sceaux en référait à l'empereur directement.
L'empereur avait pensé à Maggiotto, le manda en toute hâte et le chargea d'étudier l'affaire, de concert avec le parquet de Corte,
pour lui adresser un rapport particulier sur les faits et leurs causes.
Maggiotto se montrait fier de cette confiance et termina son récit par cette interrogation :
— Viens-tu?
J'étais énergiquement tenté.
— C'est dommage, reprit mon ami, le comte était un brave homme et l'a prouvé.
— Mais enfin, qu'y a-t-il?
— Il y a que les Savelli n'existent plus.
— Le'^ fils ?
— Tué net.
— Le père?
— A survécu vingt-quatre heures' à ses blessures. Les cousins^ brûlés dans la maison.
— Diable ! Une Saint-Barthélémy. Comment est-ce venu ?
— C'est ce que nous verrons.
Le soir même nous partîmes par l'express de Marseille, et le surlendemain, au point du jour, nous abordions à Ajaccio, où une voiture et deux domestiques de Maggiotto nous attendaient.
Ce fut avec un ravissement nouveau, mais à vrai dire le cœur serré, que je parcourus,
■dans une Victoria traînée par nos deux poneys, toujours aussi vigoureux, ce pays merveilleux.
Je m'étonnais, chemin faisant, que le caprice des hommes ne l'eût pas couvert dans ses plus belles parties de palais et de villas de marbre.
On va chercher loin des sites enchanteurs qui là se trouvent réunis : montagnes violacées, couvertes de végétations sauvages ; vallées fraîches et ombreuses, arrosées par des torrents dont l'eau est si transparente qu'on y voit les truites passer comme des flèches ou dormir immobiles sur les galets du fond; pics neigeux et glacés; forêts immenses ; versants au plein soleil, où les plantes des pays chauds s'épanouissent avec une luxuriante abondance.
Et de tous les côtés la mer bleue, bornée par des rochers de marbre ou de granit et des grèves au sable d'or, et qu'on peut contempler à l'aise des terrasses féeriques qui la bordent ou du haut des montagnes d'où la vue plane sur des espaces sans fin et d'une prodigieuse variété d'aspects.
Je ne dois pas dissimuler que mon ami
Maggiotto, malgré la solennité des fonctions secrètes dont il était investi^ ne dédaignait pas de causer familièrement avec ses domestiques.
Je ne cacherai pas davantage que ces deux insulaires étaient plongés dans un véritable enthousiasme qui débordait comme un vase trop plein^ à chaque question de leur maître.
— Une belle fusillade, disait le cocher en oubliant de retenir, dans son admiration, ses poneys, qui prirent le galop.
— Mais qui a tiré? demandai -je. Connaît-on les héros de cette aventure tragique?
Le cocher dodelina de la tête.
— Non, Excellence. On ne peut pas savoir. Ce sont de braves gens, certes, et qui avaient un vieux compte à régler avec les Savelli. C'est fait. Les autres ne sont plus là pour se plaindre.
Nous apprîmes diverses circonstances, tant des deux domestiques que d'un certain hôtelier nommé Palero, chez lequel nous fîmes halte à mi-chemin pour déjeuner.
Ainsi nous sûmes qu'on avait entendu^ une nuit, une mousqueterie furieuse vers une heure du matin.
C'était effrayant et les échos des montagnes en retentissaient à deux lieues à la ronde, en multipliant le bruit de telle façon qu'on aurait cru qu'il s'agissait d'un choc entre deux régiments.
Puis on avait vu éclater un incendie qui éclairait tout le pays.
C'étaient les granges des Savelli qui brûlaient d'abord, à ce qu'on avait cru, et la maison ensuite s'était mise à flamber comme un fagot de bois sec.
Lorsqu'on arriva des bourgs environnants qui sont fort éloignés, pour porter secours, tout était fini.
On releva, dans le verger, le comte Savelli criblé de balles; mais il vécut assez longtemps encore pour déclarer qu'il avait été frappé dans un combat loyal et n'accusait pas ses adversaires, qu'il refusa de nommer.
Il fit cette déclaration au procureur de Corte, en lui recommandant de faire passer en France sa petite-flhe Serena, seule survivante de la famille et qui se trouvait alors en sûreté chez M. Roncone, à Ajaccio.
Le comte, après s'être confessé au curé de San Marcello, expira en recommandant ses
meurtriers à la clémence de l'empereur^ ce qui était d'un bon chrétien.
Du reste, le cocher, avec un coup d'œil fin, insinuait qu'il n'était pas malaisé de deviner d'où venaient les coups.
On avait retrouvé dans un fossé, à quelque distance, Memmo Gravone, le beau-frère du vieux Fiorello.
Il était étendu sur le dos, la poitrine traversée de deux balles et son fusil déchargé à côté de lui.
Au pied de la maison, à moitié brûlé, le cadet des fils de Fiorello était couché, le bras cassé par une décharge de chevrotines, dont quelques-unes lui étaient entrées dans le ventre.
Elles avaient dû être tirées de haut en bas, d'une fenêtre ouverte ou d'un créneau, au moment où les Fiorello entassaient de la paille et des fagots devant la porte du château pour y mettre le feu.
Un autre de ses frères gisait mort à quelques pas du comte.
Les bergers étaient accourus du maquis et des champs éloignés où ils gardaient leurs bêtes, pour soutenir leurs maîtres; mais ils
avaient dû prendre part à Taction et gardaient un silence obstiné, ne voulant ni accuser les autres ni s'accuser eux-mêmes.
Au point du jour^ les deux fils survivants de Fiorello étaient venus fièrement et en armes chercher leurs morts, et les enlevèrent au milieu des serviteurs des Savelli, prêts à se jeter sur eux, mais tenus en respect par l'aspect terrible et menaçant de Filip' Antone et des cousins qui l'accompagnaient.
Quant au fiancé de Stella, Luco Sampoli, il avait disparu.
On sut plus tard qu'on l'avait emporté à demi mort, l'épaule fracassée, chez un montagnard de ses amis, où on le guérit en secret.
Dans les décombres fumants du manoir on releva deux cadavres tombés côte à côte. L'un était celui de Fabrice; l'autre celui d'une femme qu'on supposa être la Checca, mais il était impossible de la reconnaître.
Ce n'était plus qu'un squelette presque calciné, et, détail bizarre, elle portait encore un stylet long d'un demi-pied engagé dans la poitrine.
Le coup avait du être porté avec une violence furieuse, car la lame était enfoncée dans
le sternum et le traversait de part en part.
D'où venait-il?
Était-ce Fabrice, pour se venger de la révélation de cette malheureuse^ qui Tavait frappée, lorsqu'il s'était senti perdu lui-même?
Était-ce une autre main ?
Tous ces faits avaient dû être consignés dans le procès-verbal dressé par le procureur et le juge d'instruction sur les lieux mêmes, le lendemain de ce duel retentissant.
Du côté des Savelli, un seul combattant aurait pu parler.
C'était le cuisinier.
Il reparut deux jours après l'affaire, mais la terreur lui avait enlevé l'usage de la parole.
Encore ne revint-il au logis que pressé par la faim, car il s'était enfui dans le maquis et y resta plus de trente-six heures sans oser faire un mouvement. Depuis son retour^ on n'en avait rien pu obtenir.
L'hôtelier et les domestiques apprirent un à un ces détails à Maggiotto qui questionna avec beaucoup de tact et de discrétion les personnes de sa connaissance qu'il rencontra sur la route.
Le pays était plongé dans la consternation.
C^était une catastrophe publique, mais au fond pas une parole de blâme ne sortait de la bouche des voisins.
Les vieux, hochant la tête, disaient :
— C'était écrit. Le sang lave l'injure.
Lorsque la voiture s'arrêta devant la maison du père Maggiotto, le bonhomme était près de sa barrière blanche et examinait la route pour voir de plus loin son fils qu'il adorait.
Ses premières paroles furent celles-ci :
— Tu vois qu'il est plus sage de charrier droit.
Il le serra sur sa poitrine avec une effusion dans laquelle l'émotion qu'il avait ressentie de cet événement tragique entrait pour une bonne part.
Les gens de San Marcello marchaient en silence dans les chemins avec autant de respect que dans une église.
Ils parlaient peu et bas.
C'était comme dans une maison en deuil.
La veille, on avait enterré tous les morts dans le cimetière de San Marcello.
On ne chanta qu'un office pour les deux
partis et pas un habitant du pays ne manqua d'y assister.
Le curé, très abattu, improvisa une allocution touchante, dans laquelle il invitait ses ouailles à la concorde, ce qui n'était pas inutile, car les partisans des Savelli grinçaient des dents en regardant les Fiorello et semblaient prêts à les perforer de leurs couteaux comme de simples baudruches.
Damiano, maintenant que la paix était provisoirement rétablie, roulait des yeux terrifiants, tout en se félicitant intérieurement d'être sorti sain et sauf de cette épouvantable bagarre.
La vérité c'est que, dès les premiers coups de feu, il s'était prudemment couché à plat ventre sur l'aire de son pigeonnier, sans oser mettre le nez dehors, et qu'il était resté là sans bouger, chauffé des deux côtés par les flammes des granges et celles de la maison, au risque d'être grillé tout vif, comme un compagnon de saint Antoine.
Ce ne fut que vers la fin de l'action, lorsque les bergers avaient poursuivi les Fiorello qui, la besogne terminée, battaient en retraite sans pouvoir compter leurs pertes dans
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Tobscurité, quïl se décida à montrer d'abord un œil, puis Tautre, puis la tête entière, et enfin à descendre à terre, avec mille précautions, dans le verger, d'où, pris d'une panique folle, il s'était précipité dans les chemins et de là dans le maquis, pour n'en revenir que lorsque la justice eut visité les | lieux et constaté que les combattants étaient J ou morts ou disparus.
Le lendemain, dès le point du jour, Maggiotto et moi nous allâmes visiter. ce qui restait delà demeure des Savelli.
Le procureur breton devait nous y rejoindre, content de l'assistance qu'il espérait d'un enfant du pays, familier avec les usages et la langue des habitants.
Mais comme il n'arriverait que dans la matinée, Maggiotto n'était pas fâché de se rendre compte par lui-même de Tétendue du désastre et des circonstances qui l'avaient accompagné.
Dès le premier coup d'œil, nous fûmes saisis d'horreur.
Tout était dévasté par le feu.
Sur les murailles, des traces de balles étaient visibles, assez rares cependant.
Le combat n'avait pas dû être long et les
tireurs ne perdaient pas leur plomb. Il résulta pour nous de Tinspection des lieux que les Fiorello, embusqués dans le chemin audessus du château et de divers côtés^ avaient tiré seulement pour refouler leurs adversaires dans la maison et les contraindre à périr dans l'incendie.
Ou encore ils avaient dû se précipiter au pas de course sur le château et s'effacer au pied de ses murailles pour éviter les balles de leurs adversaires.
Le feu avait été mis avec une audace inouïe à la maison d'abord, aux granges ensuite.
Pour la maison, on avait entassé devant la porte principale des bottes de paille et des fagots dont il restait encore quelques fragments.
C'est là que l'un des fils Fiorello avait été tué; son sang était répandu sur la dernière marche du perron.
Le comte avait été frappé d'une balle à quelques pas de là, alors qu'il cherchait à échapper aux flammes, qui avaient accompli leur œuvre de destruction avec d'autant plus de rapidité que, par la chaleur extrême de la saison, tout^ pierres, parquets et charpentes, était dans un
état de sécheresse excessive et à demi calciné par le soleil et la vétusté.
A l'intérieur de l'habitation^ rien ne restait debout.
Les plafonds s'étaient abattus sur le sol; les poutres noircies s'enchevêtraient dans un désordre pareil a celui des squelettes jetés pêle-mêle dans une crypte et retrouvés au bout de deux siècles. •
C'était un spectacle à la fois désolant et hideux.
L'histoire de Francesca brûlée et du stylet qui lui traversait la poitrine excitait les inquiétudes de Maggiotto.
Ce détail l'intriguait plus que le reste.
Elle aussi !
Pourquoi l'avait-on assassinée?
Il fut impossible d'obtenir aucun éclaircissement des bergers et des servantes du château.
Ni les uns ni les autres n'avaient rien vu, rien entendu, à ce qu'ils déclaraient.
Les bergers dormaient dans la montagne.
Les servantes s'étaient enfuies dès la première alerte et prétendaient n'avoir distingué les traits d'aucun des agresseurs.
Évidemment personne ne voulait s'attirer d'affaire, tant les Fiorello étaient justement redoutés.
Tout restait donc incertitude et ténèbres.
Le seul fait acquis, c'était la lutte et sa tragique et déplorable issue.
Maggiotto prit son parti de cette obscurité et se rendit chez les Fiorello.
Le procureur, après leur interrogatoire, les avait laissés en liberté.
D'ailleurs il n'avait pu en arracher aucun aveu. ,
On ne fait point parler un Corse aisément, quand il veut se taire.
Le vieux Fiorello, lorsque les magistrats s'étaient présentés chez lui, les avait accueillis avec toutes sortes de respects.
Il portait le bras en écharpe, traversé d'une chevrotine.
Le procureur le questionna; il répondit simplement :
— Nous avons des ennemis dans le pays. Je passais hier dans un chemin. J'ai été atteint par un coup de feu.
Le juge d'instruction insista :
— Qui donc a tiré, ou du moins qui soupçonnez-vous?
— ' Personne.
— Où était-ce?
— Dans les environs. Au-dessus de ma maison.
— N'aviez-vous pas de haine pour le comte Savelli?
— C'est un secret entre lui et moi, qui nous regarde seuls. Vous avez pu le voir et l'interroger avant sa mort. M'a-t-il accusé?
— On assure dans le pays que votre fille a été séduite et abandonnée par son fils.
— Je n'ai rien à dire.
— Cette fille est-elle ici ?
— Peut-être.
— Nous voudrions la voir.
— A quoi bon? Elle ne peut vous répondre. — ^ Pourquoi ?
— Elle a perdu la raison.
— Où sont vos fils?
— Deux d'entre eux ont été tués.
— Et les autres?
— Ils sont dans la campagne. Ils vont et viennent à leur gré. Faites-les chercher. Ils se présenteront devant vous.
Le juge crut devoir prendre un ton solennel.
— Fiorello, dit-il, un grand crime a été commis. Le comte d'Oro, qui était un honnête homme, estimé de ses voisins, a été tué cette nuit avec son fils, ses parents et peut-être ses serviteurs ou quelques-uns d'entre eux.
Car il en est qui ont disparu.
Sa maison a été incendiée et détruite. De lourdes charges pèsent sur vous et sur les vôtres. Vous nourrissiez une mortelle inimitié contre lui. Avouez quels sont les vrais coupables. Si leur crime est excusable, il sera pardonné.
— Je ne sais ce que vous entendez par ces coupables , dit Fiorello, ni ce dont au juste vous les accusez. Depuis quand est-ce un crime en France de vider une querelle loyalement et de laver une offense dans le sang d'un ennemi qui est prévenu et peut se défendre? Je pense, si vous voulez mon sentiment, que les choses ont dû se passer ainsi entre de bons Corses dont personne n'a jusque-là suspecté le courage ni la probité.
Le Breton ne détachait pas ses yeux de la tète du vieillard, qui lui semblait beau comme un grand homme de Plutarque.
Tout son sang armoricain bouillonnait dans ses veines.
— Je présume, dit-il à son collègue le juge d'instruction, que vous ne tirerez rien de ce paysan qui me paraît un bien brave homme. Il est blessé. Il ne faut pas le tourmenter. Sa position de père en deuil commande aussi le respect.
— Voilà une affaire épineuse, murmura le juge !
Lorsque nous arrivâmes, Fiorello était assis sur le banc de bois sous la véranda de sa maison.
Il se leva et tendit la main gauche à Maggiotto.
Sa figure prit une soudaine expression de triomphe.
On hsait sur ses traits la joie de la victoire.
Il avait perdu deux fils et des parents, mais noblement et pour une bonne cause.
On sentait qu'il trouvait la vengeance belle.
Il se rappela ma visite et me reçut en ami.
L'entretien fut cordial.
Le vieillard s'ouvrit sans difficulté à Maggiotto.
— Eh bien? dit-il en hochant la tête.
— C'est terrible, soupira André.
Le paysan savait qu'il pouvait se fier à mon ami.
Il connaissait son voisin.
Il était impossible qu'on blâmât cet acte sauvage et cruel si conforme aux vieilles traditions.
— Vous avez reçu la visite du procureur et du juge d'instruction? dit Maggiotto.
— Oui.
— Ils vous ont laissé en liberté ?
— Sur ma parole de ne pas songer à fuir. Pourquoi fuirais-je ? Je n'ai rien à me reprocher.
Mon ami expliqua nettement l'objet de sa visite.
Il était chargé par l'empereur d'instruire l'affaire sans bruit et de lui adresser un rapport direct.
— Ah ! fit le paysan, il s'occupe donc de nous?
— Comme des gens de sa famille, répondit Maggiotto.
Toute la politique des Corses, depuis le
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premier des Napoléon, se résumait dans la question et dans la réponse.
— Nous avons agi loyalement, dit Fiorello. Le comte était prévenu.
— Il n'a pas proféré une plainte, observa Maggiotto.
— Sang du Christ, c'était un brave cœur, conclut le paysan.
— Comment avez-vous fait ?
— C'était le soir, vers minuit. Nous étions neuf.
Filip' Antone avait fait un serment.
Il devait ne se servir ni de la carabine ni du couteau.
Il rassembla des fagots de bois sec à cent mètres de la maison.
Lui et ses frères se sont avancés jusqu'aux murailles en se couvrant des fagots qui leur ont servi à mettre le feu à la porte et à la treille qui longe la façade du château.
Mon frère, moi et les autres, nous étions embusqués aux environs. Nous nous étions glissés comme des couleuvres jusqu'à nos postes.
Le temps était d'une sérénité admirable. Les étoiles flamboyaient. Une heure après, au
clair de la lune, on aurait tué une perdrix comme en plein midi. Pas un nuage, pas une brise d'air, ce qui est rare en cette saison, où le vent de la mer fraîchit et souffle dans les terres. Le soir, nous avions décidé d'en finir d'un coup et quitté la maison chacun de notre côté en nous donnant rendez-vous dans le bois qui domine le château.
Le comte et son fils étaient sortis dans les champs, après le dîner, et Tonio les vit passer à portée de fusil; mais il voulait les endormir dans leur sécurité afin d'en avoir raison plus aisément et de terminer la guerre en une seule affaire.
D'ailleurs, il était lié par sa promesse. — - A qui? demanda Maggiotto.
— C'est son secret, dit le vieillard.
Puis il continua:
— Il fallait suivre le plan de Filip' Antone. Autrement nous aurions vécu en vendetta pendant un demi-siècle et plus.
C'est fini.
Par malheur la victoire nous coûte cher, plus cher que nous ne Tespérions.
Il se fit un silence.
Le vieux Fiorello, après avoir soupiré Ion guement, reprit:
— Le signal du ralliement était le cri des renards quand ils poursuivent le gibier.
A l'heure dite nous étions là.
Ce n'est pas de notre côté qu'est parti le premier coup.
Mon frère a été tué par quelqu'un du château au moment où, à quelque pas de moi^ il rampait entre deux arbres.
FiHp' Antone avait tenu s£t parole et ne portait pas une arme.
Un instant après le feu était mis partout.
La paille et les fagots en flammes éclairaient les murailles d'une lueur d'enfer. La maison flambait comme un feu de joie, et de tous côtés, les coups partaient avec une effrayante rapidité.
Mes fils se dressaient comme deux statues à droite et à gauche de la porte d'entrée.
Le comte n'avait pas songé à cette surprise. Les archères n'étaient ouvertes que pour tirer plus loin.
Pourtant mon pauvre Giudice a été tué raide par une balle comme son oncle.
En un quart d'heure tout était terminé.
~ Vous n'avez pas frappé de coups de couteau? demanda Maggiotto.
— Non, sur le crucifix ! Partout je pourrais le dire^ si c'était vrai^ car toutes les armes nous étaient permises; mais aucun des nôtres n'a frappé.
— Alors comment la Checca a-t-elle été tuée et brûlée ensuite?
Le vieillard réfléchit une minute.
— J'y ai songé, dit-il; je ne le comprends pas moi-même.
Maggiotto reprit :
— Quand est-on venu vous interroger ?
— Le lendemain de l'affaire. Le chirurgien sortait d'ici. Il m'avait bandé le bras et j'étais étendu sur mon lit, lorsque deux hommes vêtus de noir, accompagnés de scribes et d'une nombreuse escorte de gendarmes, sont arrivés.
Pasqualina les fit entrer,
— Vous êtes Fiorello? me dit l'un d'eux, petit homme à barbe blonde et d'aspect jovial qui se faisait violence pour paraître fâché.
— Oui, Excellence.
Le petit homme se rengorgea.
Un Français est toujours flatté qu'on rappelle Excellence.
Le vieux paysan se tut, au bruit d'une voiture qui se fit entendre sur le chemin et s'arrêtait à la barrière.
Elle amenait le procureur de Corte.
— Le voici, dit Fiorello.
Le magistrat salua courtoisement Maggiotto et le regarda une seconde sans prononcer un mot, en abaissant d'une certaine façon les deux coins de ses lèvres.
Cette grimace signifiait :
— Voyez dans quel embarras nous sommes !
Elle contenait en outre un point d'interrogation des plus clairs :
— Comment les tirer de là?
Derrière lui un troisième personnage qui s'était attardé une seconde sur le chemin se dirigeait vers Maggiotto qui fit quelques pas de son côté et le rejoignit au milieu du verger.
Le nouveau venu était un quidam haut et anguleux, déjà vieux, au crâne chauve comme une carapace de tortue.
Sa cravate blanche, sa longue redingote boutonnée jusqu'au menton, son chapeau à
bords larges et plats, lui donnaient des airs de pasteur presbytérien.
Son visage d'homme de cabinet et d'étude était entièrement rasé, et blanc comme s'il avait été poudré, avec des lueurs roses aux pommettes.
Aussitôt une escarmouche s'engagea entre lui et le procureur.
Évidemment ils ne pouvaient pas se souffrir,
— Nos criminels ne se sont pas évadés? demanda-t-il à son collègue d'une voix sèche et non sans une pointe d'ironie.
— Vous voulez dire ne se présentent pas ? observa le procureur.
— En effet, ces bandits se cachent on ne sait où, à l'exception du père qui garde la maison.
— Ils sont à la campagne, c'est-à-dire en sûreté, monsieur, dit Maggiotto. Mais vous avez le droit de les y chercher.
— Dites le devoir, monsieur, riposta le quaker; mais vous n'ignorez pas qu'un régiment de chasseurs ne suffirait point à cette tâche. Quelles tètes ! On se croirait chez des cannibales !
— Ne dites pas de mal, je vous prie, de
mon pays, fit Maggiotto en souriant. Croyezvous, d'ailleurs, que ces gens-là soient de si effroyables brigands ?
— Ce sont des lions^ s'écria M. Trégarec, le procureur. Je ne sais rien de plus beau dans nos annales bretonnes.
— Et la loi, qu'en faites-vous? dit le juge.
— Ces gens-là enfoncent les du Guesclin et les Beaumanoir.
Le procureur se reprit :
— Ou du moins ils auraient marché de pair avec eux.
— Des assassins ! fit l'homme à la cravate blanche, avec une moue austère. De vils assassins !
— Assassins, c'est possible ! Il faut voir. Vils, jamais.
— Votre indulgence est d'un fâcheux exemple et un encouragement à des scènes dignes des fauves du centre de l'Afrique ! Je les aurais incarcérés sans hésitation et avec la dernière rigueur,
Maggiotto intervint :
— Il aurait fallu qu'ils y consentissent, monsieur. Nous ne sommes pas dans les la-
bours de la Beauce et d'ailleurs êtes-vous
bien sûr que même là-bas on arrête si aisément tous les criminels ?
Mais le jiige quaker le toisa avec quelque sévérité.
— Monsieur, déclama-t-il sur le mode grave, je ne connais qu'un principe. C'est celui-ci : force doit rester à la loi.
— Et comment voulez-vous que la loi s'y prenne? Brûlerez-vous trois cent mille hectares de maquis et de ravins à broussailles pour y griller trois ou quatre braves gens qui croient, comme d'autres avant eux, que l'honneur outragé a besoin du sang de l'ennemi pour se .nettoyer et redevenir net et resplendissant ?
Quelle preuve, d'ailleurs, aurez-vous de ce prétendu crime? Vous ne trouverez pas un Corse qui dénonce ses voisins, ou refuse l'hospitalité à ceux que vous appelez des bandits, et qui ne sont que des bannis volontaires. Chez nous, bandit ne signifie pas autre chose. Une vendetta, c'est sacré. C'est comme une superstition, un acte rehgieux.
Vous avez découvert des cadavres; vous avez vu une maison saccagée et brûlée. Personne ne se trahira, soyez-en sûr. Le comte
a dit, avec ses balles dans le ventre : J'ai mon affaire ! — Il n'a pas jeté un cri, pas un mot de blâme contre ses ennemis. Il lésa défendus en attestant, sur le bord de sa fosse, qu'il avait été tué dans un combat loyal. Vous traduirez les Fiorello en justice. Vous auriez mille preuves contre eux que pas un juré ne les condamnerait, et au retour, après leur acquittement, les voisins, leurs partisans, les escorteront et feront retentir la plaine et la montagne de leurs mousqueteries en signe de joie. Ce sera comme le triomphe des vieilles coutumes^ vivaces et victorieuses. Laissez-les donc tomber d'elles-mêmes en désuétude au lieu de les retremper dans la persécution.
Etes-vous certain, au surplus, que le temps présent vaille mieux que le passé? Et n'étaient-ce pas des esprits supérieurs ceux qui estimaient que la famille est comme un territoire sacré qu'on a le droit de faire respecter et de défendre avec ces armes qu'on met au service de la patrie ?
Je parle en Corse et m'honore d'en être un. Vous compterez chez nous cent brigands comme les Fiorello, vous n'y trouverez pas un voleur. C'est à considérer, en ce temps où
ii^'-^T»
ils sont si nombreux à tous les étages de la société qui ailleurs se corrompt et tombe en pourriture !
— Est-ce un réquisitoire, monsieur, dit le juge, contre notre époque?
— Bravo, s'écria le procureur breton.
Cette sortie de Maggiotto me rendait rêveur.
— Tu es leCicéron de la vendetta, luidis-je. Il avait raison sur plus d'un point.
Ces rochers, ces réseaux de petites vallées étroites et d'escarpements abrupts, ces pics entourés de pins et de buissons épineux s'élevant comme des postes d'où on peut éventer le pays d'une lieue à la ronde, ces torrents qui descendent des montagnes avec des grondements de tonnerre et^ de loin en loin^ ces maisons grises^, isolées dans les terres, au bo^d de précipices ou de ravins bordés de taillis impénétrables, confirmaient les objections de mon ami.
Le juge vétilleux lui-même en fut frappé.
Tout à coup dans le chemin une voix se fit entendre, fredonnant une chanson dolente dont les paroles n'arrivaient pas jusqu'à nous.
C'était la folle.
Elle se rapprocha d'un pas traînant.
A la vue des hommes noirs, elle avait cessé sa chanson ou plutôt sa plainte.
Elle s'arrêta, un moment et nous regarda de ses yeux vagues, puis elle s'accroupit au pied de la treille, se mit à cueillir des fleurs champêtres et en composa un bouquet pour le mettre à son corsage.
Bientôt elle s'éloigna et reprit sans s'occuper de nous sa mélancolique complainte.
Le Breton était visiblement ému.
De loin il la suivait du regard.
Sa taille cambrée et souple, ses cheveux tordus en tresses rousses sur sa nuque blanche, son air douloureux, ses yeux éteints, plaidaient plus éloquemment la cause de ses frères et de son père que n'eût pu le faire le plus disert et le plus entraînant des orateurs.
— Croyez-vous, dit Maggiotto^ qu'un juré condamne ceux dont ce spectacle ajustement excité la colère ?
— Eh ! objecta le juge d'instruction, sait-on comment les faits se sont passés ? Et n'est-ce pas à cette fille qu'il faut imputer la première faute ?
J'étais tellement sûr — sans preuves cependant — de l'innocence de cette infortunée,
que ce magistrat puritain me parut un exécrable et vil calomniateur, digne de la roue et de la potence.
Comme si les frères de Stella avaient entendu l'accusation, la porte de la maison s'ouvrit et un homme vigoureux^ basané comme un mulâtre, le chapeau orné d'une plume de faisan, sortit, la carabine au bras.
Il déposa son arme près dji vieillard, toujours assis sous la véranda de feuillage, et s'avança de notre côté.
C'était Filip' Antone.
Le juge d'instruction fronça le sourcil.
— Vous voyez, dit-il au Breton, vous avez voulu venir sans escorte. Ces gens-là nous bravent.
Maggiotto intervint.
— Soyez sans crainte, dit-il. Seuls, vous êtes plus en sûreté qu'entourés d'un escadron de cavalerie.
Tonio retira son chapeau avec respect, salua les magistrats, et s'adressant à André :
— J'ai su, commença-t-il^ que vous êtes à San Marcello, chargé d'une mission. Je désire être interrogé. Me voici. Je suis prêt.
Maggiotto avait échangé avec lui un regard d'intelligence.
— Tonio, dit-il, il n'y a qu'un point obscur dans cette affaire.
— Lequel?
— Le sort de Francesca m'étonne. Pouvezvous l'expliquer?
Les yeux de Filip' Antone étincelêrent.
Une sorte de joie féroce l'illumina.
— Sans doute, répondit-il.
— Parlez.
— Pour des raisons à moi, dit-il, je lui avais promis de l'épouser.
— Ah ! vous auriez tenu votre promesse ?
— Certes. Sur ma part de paradis, n ajouta, après une pause:
— Si elle avait vécu.
Maggiotto fît un mouvement de surprise.
Il comprenait ce qui lui avait échappé. Le Fiorello reprit :
— Le soir de Tincendie, allumé par je ne sais quels ennemis des Savelli, Fabrice reçut un billet ainsi conçu :
a Vous êtes trahis. La Checca est allée vingt fois aux ruines du couvent des fran-
ciscains, où elle rencontrait Filip' Antone qu'elle doit épouser.
« Elle a signé un aveu par lequel elle déclare que c'est vous qui avez endormi Stella Fiorello pour la violer ; qu'elle a été témoin de la scène et votre complice.
« De là cette haine des Fiorello.
« Elle est d'accord avec eux.
« C'est pour vous attirer en Corse qu'elle vous a écrit à Paris, à l'instigation de son amant. « Un ami inconnu. »
— Comprenez-vous ? ajouta-t-il en jetant un coup d'œil narquois aux magistrats.
— Vous avez cet aveu? demanda le juge.
— Mais je le garde. J'en aurai besoin plus tard.
— Tonio^ dit André , confiez-le-moi un instant.
— A vous^ oui.
Il tira de sa poche un papier et le tendit à Maggiotto.
Le juge et le procureur se retirèrent avec mon ami sous un châtaignier et se consultèrent, après une lecture qui parut les impressionner vivement.
FLEUR DE CORSE i280
— Messieurs, dit Tonio, vous agirez selon votre équité. Je vous demande la permission de me retirer.
Et montrant sa sœur qui errait dans le lointain :
— Voilà ce qu'ils ont fait. Est-ce que rien peut expier un pareil crime? Qu'ils soient maudits, eux et leur race !
Le ton dont il prononça ces mots me fit frémir.
Sous une forme athlétique et sculpturale, il cachait la férocité des brigands italiens. Il salua de nouveau les magistrats, embrassa son père, jeta son fusil sur son épaule, siffla son chien qui accourut en jappant dans ses jambes et, tournant la maison, il disparut dans le sentier qui serpentait vers la montagne.
D'un geste, le Breton consulta le juge.
— Ce brigand corse est arrivé à point, grommela l'homme à la redingote boutonnée, en jetant un regard soupçonneux à Maggiotto qui, par bonheur, ne le vit pas.
Mais, au fond, le juge était lui-même fort irrésolu.
— Croyez-moi, dit le procureur, rien ne presse ; il faut en référer en haut lieu.
— Référons, murmura l'autre.
Nous prîmes congé du vieux Fiorello, mais auparavant le juge lui fît jurer de nouveau qu'il ne tenterait pas de prendre la fuite et se tiendrait à la disposition de la justice.
Le vieillard le promit sans difficulté.
— Je ne suis pas coupable, dit-il simplement. On peut m'accuser, on ne saurait me condamner.
Maggiotto lui serra la main à la dérobée.
Quelques jours plus tard, nous quittâmes la Corse.
André était décidé à recommander chaudement ses amis à la clémence de l'empereur et ne doutait pas que l'affaire ne fut éteinte.
Pour moi, j'oubliais aisément le sang versé, mais j'avais toujours présente à l'esprit la figure pâle et souffrante de la folle.
Elle hantait mes songes. C'était comme une possession diabolique ou plutôt angelique.
Un instant, je pensai à l'autre que je n'avais jamais vue, à l'orphehne des Savelli.
— Et cette petite Serena? demandai-je à mon ami, pendant que l'express filait vers Paris^ cette haine qui doit être assouvie la met-elle en danger?
— Je vais tâcher de la sauver. Elle est jeune et nous avons le temps. Mais cette brute de Filip' Antone m'effraye. C'est une bête féroce. Je crains pour cette enfant. On ne prévoit jamais jusqu'où les haines s'étendent. Seulement, quand elle aura vingt ans, Jes routes seront plus nombreuses ; nous aurons peutêtre des chemins de fer bien qu'ils soient d'un étabhssement difficile sur un sol aussi tourmenté, et à vrai dire je ne les souhaite pas. Ils me gâteront ma Corse. On se civilise. On admirera les anciens ; on n'aura plus la force de les imiter. Pour une fille trompée, on n'exterminera personne et il est probable qu'on exigera une somme d'argent comme indemnité de la dépréciation. Ce cas s'est vu. J'en rougis pour nous. Cette affaire sera la dernière vendetta sérieuse. Du moins je le suppose. Nous n'avons plus que de l'eau dans les veines ! Fi.
— Franchement là, au fond, tu approuves les Fiorello !
— Je ne plains pas Fabrice ; je plains son père ! Je plains encore plus mon pays. J'avoue que je Taime comme il est. Qu'est-ce qu'un homme de plus ou de moins chez un peuple? Je préfère le règne du courage et des armes au règne du veau d'or, à l'âge des écus ramassés n'importe où, dans le ruisseau ou dans la boue, sur le tapis vert ou dans la boutique d'un agioteur, et qu'on salue en quelques mains qu'ils se trouvent, comme les divinités du jour.
Tout s'en va. Dans quelques années, il ne restera pas une de nos vieilles coutumes debout.
— Mais Serena ?
Maggiotto fît un geste d'indifférence.
— Qu'elle ne tente pas le sort, dit-il ; qu'elle évite la Corse, si elle a peur.. Paris est un asile sûr pour elle ; on n'ira pas l'y chercher ; elle ne peut y redouter ni les carabines ni les embuscades des Fiorello. Le boulevard est éclairé et, si l'on y tue les gens, ce n'est que pour les détrousser et dans les quartiers excentriques.
D'ailleurs, ajouta-t-il, en forme de conclusion, c'est une femme, et il est rare qu'un
ennemi, si acharné qu'il soit, ne les gracie en faveur de leur sexe.
Il était clair que Maggiotto ne restait pas sourd à la voix du sang qui parlait en lui.
Moi-même, de mon côté, je n'étais pas éloigné d'admirer la conduite des Fiorello.
Ce stoïque vieillard qui oubliait sa blessure, qui n'accordait pas une larme à ses enfants tués, à son frère massacré dans ce combat à outrance pour l'honneur d'une maison qui ne voulait pas rester sous le coup d'un outrage; ces mœurs d'un autre âge, barbares mais grandioses et vraiment héroïques, m'avaient violemment remué.
D'une autre part, je comprenais la haine farouche, indomptée que le spectacle de cette fille, de cette sœur gracieuse et adorée, condamnée à une vie de désespoir et de folie par le crime d'un Savelli, devait entretenir dans une âme comme celle de Filip' Antone, dans celle du fiancé si durement dépossédé et dans le cœur de ce père qui avait concentré la douceur de ses affections sur cette tête d'ange.
Arrivé à Paris, Maggiotto rendit compte de sa mission à l'empereur.
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Son récit ne fut qu'un chaleureux plaidoyer en faveur des Fiorello.
Le prince, qui ne pouvait oublier que la Corse est le berceau de sa famille et l'aimait avec ses emportements comme une mère dont on ne voit pas les défauts, n'eut pas de peine à se laisser convaincre.
Le garde des sceaux expédia au parquet de Corte l'ordre d'étouffer l'affaire, mais Maggiotto dut retourner en Corse pour obtenir de ses amis les Fiorello un serment solennel de renoncer à tout projet de représailles pour l'avenir.
Le père se résigna à le prêter et le doux Luigi, le plus jeune des frères de Stella, y consentit comme lui; mais lorsqu'on voulut obtenir la parole de Filip' Antone, on le chercha vainement.
Il laissait une lettre à Maggiotto dans laquelle il lui apprenait en quelques mots qu'il s'expatriait et allait s'établir chez un parent éloigné, en Sardaigne; qu'il ne pouvait se résoudre à vivre dans un pays où on menait tant de bruit pour une affaire toute naturelle et de si mince importance.
Le procureur breton, M. Trégarec, ne se
gêna pas pour représenter, en taquinant son juge, ce Tonio comme un homme antique, supérieur à toute une collection de Marins et de Gâtons.
Cette lettre exalta son enthousiasme.
MaggiottOj à son retour, dut glisser sur ce détail.
Et l'affaire fut enterrée, au grand désappointement du magistrat vétilleux qui comptait s'illustrer en livrant les coupables à la vindicte des lois et perdit cette occasion peutêtre unique dans sa vie d'occuper la renommée de sa maigre et anguleuse personne.
Pour moi, je fus distrait de cette histoire, au bout de quelques semaines, par les mille soucis de Texistence, et peu à peu ce souvenir disparut dans un lointain obscur où je ne revis mes personnages qu'à travers un brouillard et éclairés des lueurs fantastiques que leur prêtait mon imagination surexcitée.
Enfin, ils passèrent du domaine des choses réelles dans celui de Thypothèse ou du surnaturel et j'en arrivai à me demander parfois si je n'avais pas rêvé.
Je ne songeai plus que de loin en loin aux Fiorello, à Stella et à la Corse, comme aux personnages des contes d'Hoffmann ou à quelque drame célèbre, la Dame de Monsoreau ou le Courrier de Lyon.
Une seule fois j'allai de Nice à Corte passer trois jours chez mon ami André.
Puis survinrent des bouleversements sinistres. Le canon parla si haut qu'on n'entendit plus que lui.
La guerre étrangère, Tinvasion, la chute de Fempire, la Commune absorbèrent l'attention générale.
Les préoccupations qui les suivirent enlevèrent tout intérêt aux aventures de la vie privée, du moins lorsqu'elles ne nous touchaient pas directement.
Plusieurs années s'écoulèrent et je ne pensais pas plus à mes excursions avec Maggiotto qu'au mikado ou à l'empereur de la Chine lorsque, en janvier 1880, je fus invité à une soirée chez les Roncone, dans leur hôtel de la rue de Téhéran qu'ils habitaient toujours et où j'allais rarement.
L'invitation portait ces mots : on dansera.
On dansait en effet quand j'arrivai.
Il était onze heures et demie.
Les salons brillamment illuminés resplendissaient; la fête était dans tout son éclat et son animation, et lorsque la maîtresse de la maison me dit à l'oreille :
— Vous allez voir une merveille.
— Quelle merveille?
— Une splendide créature. C'est pour elle que je vous ai prié de venir.
— Je ne la connais pas ?
— Non. Vous ne Tavez jamais vue. Elle a vécu dans l'ombre d'un couvent depuis dix ans. Mais elle est sur le point de se marier, et il faut bien la produire dans le monde.
— Elle n'a donc pas de parents ?
— Aucun.
— Elle est riche ?
— Quarante mille francs de rente, qu'elle doit en partie à mon mari. Il a géré sa petite fortune et triplé son capital depuis quelques années.
— Brune ou blonde ?
— Brune.
— Et jolie?
— N'ai-je pas dit une merveille?
—r C'est beaucoup.
— Vous allez en juger.
— De quel pays ?
— Du nôtre. La fille d'un ami de mon mari.
— Ah ! m'écriai-je, c'est M^^^ SavelU.
— ' J'ai cru que j'allais être forcée de vous la nommer. Etes-vous oublieux !
— Non. Distrait seulement.
Tout à coup, rhistoire que j'ai racontée me revint à l'esprit, d'un jet, dans une traînée lumineuse.
— Je vous remercie, dis-je à M""^ Roncone, de m'avoir rappelé ce souvenir. Je suis en effet ravi de rencontrer cette jeune fille. Estelle ici ?
— Pas encore.
M""^ Roncone me parla de Maggiotto.
Elle me demanda si je l'avais vu depuis longtemps.
Renonçant à ses ambitions politiques, il s'était confiné à Corte, où il vivait paisiblement.
Il y remplaçait M. Trégarec, le Breton enthousiaste.
Il était procureur à son tour et refusait d'échanger ce poste assez modeste pour de plus brillants qu'il méritait.
Il pouvait à Corte vivre au milieu de ses amis, de ses terres et de son pays, dont il restait le fervent adorateur.
Deux ou trois fois par an, il venait à Paris passer une dizaine de jours et se tenait polir satisfait de ce séjour assez court, pen-
dant lequel il se retrempait dans ses anciennes habitudes et prenait un bain rafraîchissant d'eau de Jouvence aux meilleures sources parisiennes.
Il était garçon.
Pendant que nous parlions de ce sage, un valet annonça :
— Mademoiselle SaveUi.
Ce fut comme une résurrection du passé, rillumination subite d'une toile placée dans Tobscurité, ou un décor d'opéra sur lequel vient frapper un rayon de lumière électrique.
Je revis les ruines de la maison de San Marcello, le clocher de Téghse, et au loin Tenclos des Fiorello et la pauvre Pao toujours belle sous sa blonde auréole, errant à travers les cactus, les lauriers rose, les mimosas et les cédratiers chargés de fleurs ou de fruits dans cette nature bizarre, qui doit tant au soleil et si peu au travail de l'homme.
Je fixai avec curiosité la nouvelle venue.
Je restai en admiration devant elle.
M^® Roncone me lança un sourire de triomphe, comme si elle avait été sa mère.
Je lui répondis par une grimace expressive et tout bas :
FLEUR DE CORSE 3ol
— Vous avez raison. Un miracle!
La jeune Corse était svelte et grande.
Ses cheveux noirs, frisotants, plantés bas, couvraient à demi un front large et pur, intelligent et fier.
Des yeux noirs comme du jais, très brillants, s'ouvraient sous des sourcils épais d'une régularité parfaite. Le nez un peu relevé prêtait une finesse espiègle et malicieuse à ce visage empreint d'une certaine hardiesse et deux lèvres rouges comme des cœurs de grenade, sensuelles, laissaient à découvert, dans un sourire voulu, des dents éblouissantes.
Elle avait le teint doré des grandes dames florentines et la démarche souple des femmes bien faites.
Elle vint à sa protectrice et lui prenant le cou, elle l'embrassa, sans se préoccuper autrement des regards qui pesaient sur elle, car son entrée avait produit une véritable sensation.
Je la vois encore.
Elle était vêtue d'une robe paille, à traîne, avec des ornements de satin plus foncé, coupée à la Vierge, et encadrant des épaules à donner le vertige à un amoureux.
Pas un bijou, pas une fleur.
Il y avait en elle comme une exubérance de vie et de jeunesse resplendissante.
Il se dégageait de cet être vigoureux et riche de santé un rayonnement de bonheur et un parfum de fleur éclose dans une terre ardente et forte.
En un instant, elle fut entourée de danseurs qui réclamaient ses faveurs.
— Mademoiselle, je vous en prie, la première valse!
— La prochaine polka !
Elle n'était pas de celles qui font tapisserie sur les banquettes.
Elle se rapprocha de M""* Roncone qui souriait :
— Jacques n'est pas là? dit-elle.
— Non, tranquillise-toi. Il est venu. Mon mari l'a prié de lui rendre un léger service.
Elle s'éloigna au bras d'un attaché d'ambassade qui l'entraîna dans un tourbillon de valseurs.
L'orchestre jouait la Vie d'artiste, de Strauss.
— Qu'est-ce que ce Jacques? demandai-je à M"* Roncone.
— Vous ne devinez pas?
— Si; c'est l'homme hem^eux^ le futur.
Mais que fait-il ?
— Capitaine de dragons. Trente ans.
Grande fortune et joli garçon; le vicomte de oaran.
— Un officier, c'est bien ce qui lui convient.
— Pourquoi un officier plutôt qu'un autre?
— Pour la défendre. Quand le mariage ?
— Dans quelques jours.
— Vous aimez cette charmante fille?
— Oui. Elle a beaucoup de qualités. Son père était, je vous l'ai dit, un grand ami de mon mari. Lorsqu'il est mort de la façon tragique que vous savez, on nous l'a confiée. Depuis, nous ne l'avons jamais perdue de vue. Elle a été élevée avec le plus grand soin. Excellente nature. Un peu d'orgueil et de hardiesse. Si j'étais homme, elle m'aurait enthousiasmé ! Elle est brave et franche. Et, entre nous, l'orgueil est chez une femme un défaut profitable au mari.
— Puisque vous l'aimez, dis-je, engagez-la donc à éviter l'air de la Corse.
— Pour quelle raison?
— Il peut lui être malsain.
304 FLEUR DE CORSE v
— Après tant d'années ?
— Je le crains.
— Il y a longtemps que vous n'êtes allé là-bas?
— Cinq ans. J'ai même revu à ce voyage la maison où M^^^ Savelli est née.
— On n'a pu s'en défaire, me dit M"'^ Roncone. Il ne s'est pas présenté d'acheteurs. Les autres biens du côté de Corte et de Bastia ont été vendus avec assez de facilité. San Marcello est regardé sans doute comme une terre maudite. Point d'amateurs et personne pour la cultiver.
— C'est vrai. Je l'ai vue de mes yeux avec Maggiotto. C'est un désert. Du seuil de la maison, on découvre une étendue de deux à trois cents hectares sans un sillon labouré. C'est un fourré de broussailles, de genêts, de buis et de taillis fraîchement poussés, une manière de pâturage sauvage et luxuriant. Tout ce qui veut y végéter s'y implante ; les trembles, les châtaigniers y pullulent; çà et là, on aperçoit des bandes de moutons et de chèvres gardées par une moricaude qui file sa quenouille.
C'est lugubre et désolé.
Nous causâmes quelque temps en nous promenant dans les salons très vastes et qui se suivent en enfilade.
Les danseurs passaient en tournoyant de Tun à Tautre.
Serena avait disparu dans la foule quand un monsieur en habit que je reconnus aisément pour un officier, s'approcha de M""^ Roncone.
— M. le vicomte de Saran, me dit-elle.
Je vis alors le prétendu de la reine du bal.
C'était un brillant cavalier à l'air haut et ferme, avec une imperceptible nuance de forfanterie dont un officier jeune a quelque peine à se défendre et qui d'ailleurs lui sied bien.
Il avait la figure de son emploi — les
officiers de la même arme prennent des airs
de parenté — des moustaches blondes très fines, des cheveux courts, la tournure élégante d'un gentilhomme de race dont la bourse est bien garnie.
Il venait de saluer M""® Roncone avec cette respectueuse galanterie de l'homme du monde, du vrai, et comme elle voyait ses yeux chercher quelqu'un :
— Ne la dérangez pas, dit-elle. Elle s'amuse.
C'est si bon à son âge ! Elle est toute au plaisir de la valse. Elle vous reviendra.
Il s'assit près de nous et, la glace rompue, la conversation s'engagea.
Bientôt, avec l'expansion de la jeunesse aventureuse, le vicomte nous confia ses projets.
Il aurait un joli hôtel, tout petit, grand comme la main, mais d'un confortable exquis, quelque part, dans le quartier.
Il cherchait, comme le moineau en quête d'un trou de mur^ pour y apporter les matériaux de son nid, mais il n'avait pas encore trouvé.
Il me parut épris au dernier point de sa future.
— Un cœur d'or, une âme droite, un esprit fin et juste, hautain peut-être, mais qu'il est infiniment doux pour un mari, fort de son titre, d'amener à certaines heures à une soumission complète!
Et gracieuse! Vous l'avez vue? Un bijou!
Il prononça ces mots avec la certitude d^un amateur qui sait qu'un objet à lui ne peut provoquer qu'une admiration absolue.
J'amenai l'amoureux sur le terrain où je
le voulais voir, et^ faisant un signe à M^'^ Roncone :
— Est-ce que M^^^ Savelli ne possède pas en Corse, vers le centre, une propriété assez considérable?
— En effet.
— Elle est fort négligée, je crois. Il s'y est passé un drame de famille qu'on m'a raconté à certain voyage que j'ai fait dans l'île, il y a plusieurs années.
— Oui, me dit l'officier. Ce fut une aventure comme il s'en passe dans les romans et du dernier tragique, mais je ne saurais la regretter puisque c'est à elle que je dois d'avoir connu ma fiancée.
— J'ai entendu parler d'un massacre?...
— On ne vous a pas trompé. Ce fut une bataille de paladins, de Rolands furieux, mais à cette époque, la Corse avait des mœurs qu'elle a perdues par bonheur. Ces sauvageries n'existent qu'à l'état de légendes, afin de fournir quelques thèmes aux conteurs à court d'imagination.
— Ah! vous croyez? fis-je en témoignant une certaine incrédulité.
Le capitaine clôtura la discussion.
— J'ai pris mes renseignements, dit-il d'un ton péremptoire. J'ai des camarades en garnison à Ajaccio et à Bastia. Le préfet est mon ami, lié avec ma famille depuis longtemps. Les vieilles haines sont mortes. En quinze ans, avec rélectricité, les routes, les chemins de fer, on va vite. Mon premier soin sera de visiter cette contrée et de restaurer le domaine qui en a grand besoin.
— Vous vous installerez là-bas?
— Certainement. Admirable pays de chasse !
— En compagnie de votre femme?
Il sourit de bon cœur.
— Pensez-vous que je Tabandonne tout de suite après la cérémonie? Me le conseilleriezvous ? Il faudrait une guerre européenne pour m'y contraindre et encore !
Je me grattai le nez avec embarras.
Il est difficile et ridicule de donner des conseils à des gens qui ne vous en demandent pas.
D'ailleurs, le dragon paraissait si sûr de son fait! Les fonctionnaires et les officiers, ses amis, l'avaient si bien informé ! Il parlait avec tant d'assurance que je me bornai à
regarder M""^ Roncone avec des yeux qui réclamaient son avis.
A une certaine moue qu'elle réussit et qui est tout à fait spirituelle, je compris qu'il était inutile de troubler la quiétude d'une si heureuse jeunesse.
D'autre part, le marié représentait l'armée française.
Devant un danger indiqué, il se ferait un point d'honneur de ne pas reculer. C'était hors de doute.
Il avait — il venait de me l'apprendre — des soutiens dans les garnisons de l'île. Les autorités étaient pour lui.
Avec tant de raisons de sécurité, les Fiorello et la pauvre Stella ne constituaient pas un péril redoutable ou imminent, et après tout ce péril était douteux et je n'avais pas à m'ériger en gardien de la vie des autres sans en être prié.
Enfin j'étais presque le confident des Fiorello chez lesquels j'avais reçu un de ces accueils qui forment un lien entre ceux qui le donnent et celui qui en est L'objet^ et la Corse pouvait avoir fait de nouveaux progrès dans la voie de l'adoucissement des mœurs.
Je me contentai d'insinuer que la bravoure n'excluait pas la prudence, ce que M""^ Roncone appuya de toutes ses forces, et je me tins coi.
Le capitaine nous apprit qu'il ferait relever et rétablir la maison de San Marcello, qu'il y passerait la belle saison aussi souvent qu'il pourrait obtenir quelques congés. Il se réjouissait d'avance à l'idée des chasses rares et magnifiques que l'île lui réservait.
Serena apparut bientôt, radieuse, et' coupa court à l'entretien. Animée par le plaisir de la danse, elle était plus jolie encore.
— Demandez-lui donc si elle a peur^ me dit le futur triomphant.
M^^* Savelli me démontra d'un mot que son éducation l'avait sacrée Parisienne et sceptique, mais qu'elle restait de la race des Vannina et des Saveria.
— Peur de quoi? dit-elle.
— Des vendettas, s'écria le dragon avec une emphase comique,
Elle haussa les épaules, ses belles épaules sous la peau desquelles la valse avait fait circuler des flots de sang rouge dans les veines bleues i
— Des contes de l'autre mondCj fit-elle dédaigneusement.
— Mais autrefois ! objectai-je, cependant.
— Jadis^ c'était jadis.
Et relevant la tête avec un dédain superbe :
— Après tout, un homme en vaut un autre. Elle prit le bras de son fiancé.
— Jacques, ordonna-t-elle, venez, c'est une mazurka.
L'orchestre en effet préludait et jouait les premières mesures des Traîneaux d'Ascher.
Le mardi suivant^ le mariage fut célébré en grande pompe à Saint-Philippe-du-Roule.
Ce ne fut qu'un murmure d'admiration et d'envie autour de la mariée et, en vérité, il est impossible d'être à la fois plus fière, plus gracieuse et plus royalement belle qu'elle ne l'était.
Trois semaines plus tard, je rencontrai M""^ Roncone.
— Eh bien ! me dit-elle, nos amoureux se sont envolés.
■ — Où sont-ils?
— Mais chez eux, comme ils le voulaient; -' En Corse?
'— Oui. Us ne nous ont pas écoutés.
— Ils ont tort.
— J'ai dit comme vous. Serena s'est moquée de moi. Elle. m'a répondu :
— Vous êtes des trembleurs, vous autres. Au bras de mon mari, j'irais chez des anthropophages. D'ailleurs^ nous prendrons nos précautions.
Et ils sont partis.
J'avais assisté au mariage.
Une des amies de pension de M^'^ Savelli qui aurait pu briller au théâtre comme une étoile, si sa grande naissance ne l'eût attachée à la maison paternelle, avait chanté de sa voix superbe l'O quam suavis de Cimarosa et VAve Maria de Marcello. Les dernières notes de cette salutation mystique à la beauté et à la pureté de la Vierge me vibraient encore aux oreilles lorsqu'un matin je fus éveillé brusquement.
XXII ^^Yoti^ '
La porte de ma chambre s'ouvrit avec fracas et Maggiotto entra avec la furie tapageuse des gens du Midi.
— Eh! bonjour^ cher ami, me cria-t-il de sa voix vibrante de baryton d'opérette, comment va?
Et, sans attendre ma réponse, il poursuivit avec impétuosité, en marchant à grands pas dans ma chambre :
— Tu vois Un magistrat dans Tembarras.
Je viens à mon tour demander des lumières à mes supérieurs. Que ne suis-je au diable plutôt que procureur à Corte ?
— Mais c'est une sinécure. Il n'y a que de braves gens de ce côté.
— Une sinécure ! Tu en parles à ton aise ! Une sinécure. Plût au ciel ! Tu ne sais donc
rien de ce qui se passe? Nous ne sommes pourtant pas aux antipodes.
— Je ne sais rien. Qu'y a-t-il?
— Ce qu'il y a, cria-t-il plus fort. Ce qu'il y a ! Tête et sang ! Des atrocités. Des choses affreuses! Des horreurs! Et sur mon territoire encore. Si c'était seulement chez le voisin !
— Bah !
Une idée subite m'était venue. J'allais entendre parler des Fiorello et du capitaine de dragons !
— Tu te rappelles ces enragés de San Marcello et cette toute jeune fille qui fut emmenée en France, il y a tantôt une dizaine d'années !
Je dressai l'oreille comme un lièvre qui entend un bruit inquiétant autour de son gîte.
— Certes, dis -je.
~— Figure-toi qu'elle a grandi — une superbe créature, mon cher ! — et qu'elle a épousé un officier de cavalerie; que ce malheureux a eu la fâcheuse inspiration de la conduire là-bas pour relever les ruines de la maison Savelli. Tu les connais ! Nous les avons vues plus d'une fois ensemble, quand tu m'as
fait le plaisir de visiter notre damné pays !
— Continue.
— Nos jeunes mariés sont arrivés à Ajaccio un soir, assez tard. Au moment où le capitaine débarquait, un inconnu dont il n'a pas examiné les traits Faborda et lui dit : Vous êtes le capitaine de Saran?
— Oui.
L'homme lui remit un billet et disparut.
Le billet était ainsi conçu :
(( Ceux qui ont déclaré la vendetta au comte Savelli n'ont pas tous renoncé à leur haine. Je ne suis pas votre ami, mais je vous donne un bon conseil.
(( Ne venez pas à §an Marcello. »
— Rien de plus ?
— Rien.
— Et pas de signature?
— Naturellement.
— Qu'a fait le capitaine?
— Il a déchiré le billet avec colère et n'en a pas tenu compte. 11 a jeté les morceaux au vent et s'est rendu à l'hôtel pour y passer la nuit. Seulement, le soir, il a conté le fait à des officiers de la garnison qui lui ont
offert de l'escorter en affirmant que ce serait une partie de plaisir pour eux.
— Il accepta?
— Pourquoi refuser ? Tout ce monde était armé d'une manière formidable. La voiture du capitaine ressemblait à un arsenal. Il emportait une collection de fusils de chasse, de carabines, de pistolets et de revolvers à former un musée ou plus simplement un magasin. Il se proposait de rester plusieurs jours à San Marcello, quitte à s'installer dans le village pour ordonner les réparations et dresser ses plans. En outre, on se divertirait à chasser dans la montagne et dans sa terre où le gibier devait pulluler comme dans un clapier ou une basse-cour. Tu m'écoutes?
— De toutes mes oreilles.
— Un matin, le 27 mars, il y a huit jours, le temps était admirable. Il flottait dans l'air un de ces brouillards transparents et lumineux qui semblent un tissu de fils d'argent imperceptibles jetés sur les vallées; le soleil traversait de ses chauds rayons les grandes futaies de pins laryx qui poussent dans les ravins des deux côtés de cette route accidentée que nous avons parcourue ensemble.
— Pas de descriptions. Va au fait.
— La jeune femme était assise auprès de son mari dans une voiture découverte qu'ils avaient commandée la veille à la poste. Une demi-douzaine d'officiers occupaient d'autres voitures et suivaient celle de Serena. Toute la troupe était fort bien équipée, insouciante et pleine d'une gaieté radieuse comme le temps.
La calèche de la mariée était conduite par un cocher du pays, bien connu dans l'île, le jovial Pietro Berrucci^un honnête maquignon qui demeure à Ajaccio depuis trente ans et jouit de la meilleure réputation.
11 est né dans la montagne à trois lieues au-dessus de San Marcello.
Les voyageurs étaient partis enchantés.
Leurs rosses maigres marchaient comme le vent.
Mais à quelques lieues de San Marcello, après avoir franchi sur un pont une crevasse très profonde qui forme le ht d'un torrent, on se trouve au pied d'une côte si raide qu'il fallut les laisser souffler.
La route est taillée dans un rocher écartelé en deux, à force de poudre, et dont les ai-
guilles se dressent de chaque côté comme des clochers grossiers et frustes.
Au moment où la voiture se ralentissait, un coup de feu retentit, répercuté par les mille échos du ravin, et l'officier, qui s'était levé pour admirer ce paysage d'une barbare beauté, retomba, en poussant un cri, sur les coussins, auprès de Serena.
La jeune mariée se jeta sur lui, affolée de douleur.
Tu vois d'ici l'effarement de l'escorte.
Les assistants s'efforçaient de rappeler à lui le blessé qui perdait connaissance. Efforts inutiles; la balle lui avait traversé la poitrine de part en part.
C'était un affreux spectacle.
Mais le premier moment de la surprise passé, les officiers s'élancent vers l'endroit d'où le coup était parti.
Ils fouillent les rochers, les bois, la bruyère, le ravin dans toutes les directions.
Il faut avoir vu cet endroit sinistre pour comprendre la vanité de leurs recherches.
Un bataillon n'aurait pas pris un homme et sans doute le meurtrier était déjà loin.
Pas le moindre vestige d'être humain !
Le cocher n'avait rien vu.
En pareil cas , un bon naturel du pays est toujours aveugle. '
Tu penses si, après une heure de battues inutiles, la caravane s'est empressée de fuir le coupe-gorge !
Vers midi, les voitures entrèrent à Corte; on accourut me raconter Tévénement et ses détails , la lettre remise la veille au soir et le reste.
La douleur de la jeune et belle veuve était sombre et déchirante, mais silencieuse.
Les lèvres serrées, les yeux secs, brûlés de fièvre, elle me regardait fixement, comme pour me demander justice, pendant qu'un capitaine de la ligne m'expliquait le lieu et les circonstances du meurtre.
Mon ami, je n'oublierai jamais ce regard.
Il m'est entré là.
Il frappa sa poitrine d'un geste violent et rapide, et reprit :
— Dieu ! l'adorable fille !
— Tu en es amoureux, dis-je.
— A perdre l'esprit. Le coup de foudre! Mais à quoi cela me servira-t-il?
— Je ne t'ai jamais vu ainsi.
— Dès la première minute, cette femme m'a conquis; je reste fasciné par le regard perçant dont elle m'enveloppait. Je ne songe plus à rien, si ce n'est à cette magnifique tête enflammée d'une indignation douloureuse.
Elle ne pouvait parler, tant elle était émue. A la fin, pourtant, elle s'est écriée :
— Que n'est-ce moi qu'ils ont tuée !
— Ce sont des Corses, dis-je, et vous êtes femme.
Enfin, il fallait agir.
Je lançai des gendarmes dans toutes les directions. On s'informa, on explora les villages , les bois , le maquis , autant du moins que c'est possible. On ne trouva rien.
On se rendit au village de San Marcello, chez le vieux Fiorello:
Tout y était dans Tordre.
Le bonhomme, extrêmement vieilli et cassé, était assis sur un banc sous sa tonnelle de vignes, de rosiers et de jasmins de Virginie.
Le juge d'instruction, un picard qui se croit fort^ comme l'autre, et se flatte de nous faire parler, le questionna.
— Pécaïre !
J'assistai aux interrogatoires sans entraver sa libertç.
J'étais décidé à ne point user des renseignements que j'avais et à ne pas trahir les confidences faites à un anni, à un familier, plusieurs années auparavant.
Pour condamner, des présomptions ne suffisent pas; il faut des preuves, et j'étais sûr qu'on n'en trouverait aucune. Je connaissais assez les Fiorello pour savoir qu'ils n'en avaient pas laissé derrière eux. '
Tout m'était connu dès la première minute.
Un grand effort d'esprit était superflu pour rétablir ce qui s'était passé.
Le billet venait du doux Luigi.
C'était lui qui avait essayé d'éviter un meurtre de plus dans sa famille, où il y en avait déjà trop de commis.
L'assassin, c'était le rude, le féroce Filip' Antone, qui n'avait rien voulu jurer et qui, ferme dans sa haine, avait exterminé l'homme qui recommençait la famille ennemie , avec ou sans l'assentiment du vieux Fiorello.
Mais Tonio était à l'abri.
On ne le voyait que rarement dans le pays.
Il s'était établi en Sardaigne, dans un petit
village, sur la côte, où il avait acheté une maison isolée.
Ce village s'appelle Santa-Maria. De là il venait quelquefois à San Marcello, y passait huit jours et s'en retournait chez lui.
Il avait exécuté son plan avec une patience de sauvage.
Mon Picard fut étonné en voyant le visage tranquille et pacifique — en apparence — du chef des Fiorello.
Lé paysan s'était levé à notre approche.
Il me salua avec tristesse et me tendit la main.
— Je suis content de vous voir, me dit-il. Quel hasard vous amène?
— Est-ce la figure d'un assassin? dis-je à mon juge d'instruction qui restait embarrassé.
— Où sont vos fils? demanda-t-il au vieillard.
— Luigi est à l'étable où on dresse la litière des bœufs.
— Et l'autre?
— " Il ne demeure plus avec nous.
Le juge crut trouver une piste, mais sa joie fut de courte durée.
— Où est-il ?
— Chez lui, sans doute.
— En quel lieu?
— A Santa-Maria, en Sardaigne.
— Il y a longtemps que vous ne l'avez vu?
— Six semaines environ.
Nous causâmes quelques instants avec Fiorello et son fils.
Ils répondirent avec mesure aux questions du juge et parurent apprendre de nous le meurtre de la route de Corte.
— Il n'y a pourtant plus de bandits en Corse, dit Luigi; on y est d'ordinaire en sûreté. Sans doute, cet officier avait un ennemi. Cet ennemi se sera enfui dans la montagne.
Ce fut tout ce que le Picard obtint.
Au moment où nous allions nous retirer, le vieux Fiorello me fit un signe d'intelligence. Il hocha la tête avec douleur. Peut-être étaitil navré lui-même de ce meurtre tardif qu'il réprouvait. Il ne pouvait l'avoir ignoré ; il me sembla qu'il y était opposé et avait tenté de l'empêcher, mais en vain.
Le vieillard m'apprit tout en un clin d'œil ; mais ce fut un éclair fugitif, une lumière que seul je pouvais surprendre dans ce regard
qui passa de Stella, toujours gracieuse et toujours folle, assise auprès de nous^ à la maison d'en haut qui n'allait pas encore se relever de ses ruines et venait de recevoir le dernier coup.
Je montrai de la main la pauvre insensée au Picard.
— Voilà la cause du mal^ pensais-je, et qui sait où il s'arrêtera !
Le soir même, le juge expédia le récit de l'affaire à Cagliari.
On fit une enquête sur Tonio.
De cette enquête il résulta qu'il n'avait pas quitté son village; au moins les voisins l'affirmaient et personne ne pouvait prouver le contraire.
— Je saurai plus tard toute la vérité, ajouta Maggiotto.
Il la sut, en effet, deux ans après.
Le l'"" mai 1882, il se passa une touchante cérémonie à San Marcello.
Devant le notaire du canton, qui s'était transporté au village, les Fiorello réunis, auxquels s'était adjoint Luco Sampoli, le malheureux fiance de Stella, demeuré fidèle à son amour et qui attendait toujours la guérison
de sa promise, d'une part, et, de l'autre, mon ami André Maggiotto et Serena Savelli qu'il allait épouser, signaient sur la place publique, sous une tente ornée de fleurs et de branchages , un acte de réconciliation solennelle mettant fin à cette haine qui, autrement, fût restée éternelle. " '
Quand Filip' Antone prit la plume des doigts osseux du vieux notaire, il tendit la main à Maggiotto.
— André Maggiotto, dit-il d'une voix sourde, c'est pour vous ce que j'en fais; mais il faut que je vous considère comme un bon et loyal ami.
Et, des yeux de cette brute indomptée, des larmes de dépit roulèrent sur le parchemin.
Après avoir rapidement tracé son nom , il embrassa sa sœur Paola avec passion et s'enfuit dans la maison paternelle, pour cacher une émotion dont il ne voulait donner le spectacle à personne.
M. et M""^ Roncone servaient de père et de mère à Serena Savelli plus en beauté que jamais.
Lorsque tout le village eut signé ou tracé une croix sur cet acte de paix , les portes de
Sm FLEUR DE CORSE
Féglise s'ouvrirent et le curé, don Brando, célébra le mariage de Maggiotto et de la dernière des Savelli.
Les cloches sonnaient à toute volée.
Sampoli s'était agenouill :j sous le portail, auprès de Stella qui écoutait , les yeux fermés, le Te Deum d'action de grâces que les gens du hameau et les chantres criaient à tue-tête.
Tout à coup elle se pencha vers son fiancé.
— Luco, dit-elle d'une voix douce, n'est-ce pas le jour de notre mariage?
Elle s'avança dans l'église en passant ses mains sur son front blanc comme de la neige.
— Luco, reprit-elle, non, ce n'est pas moi qui suis la mariée. J'aurais une robe blanche et des fleursd'oranger! Viens, allons-nous-en.
Sampoli s'éloigna avec elle.
Pour la première fois elle sembla s'occuper de ce qui se passait autour d'elle.
Au coin d'une haie couverte de fleurs d'églantier elle s'arrêta et , voyant Sampoli qui versait des torrents de larmes, elle lui passa ses bras autour du cou.
— Pourquoi pleures- tu? dit-elle.
Alors il éclata en sanglots.
Stella le regardait.
Et soudain, violemment émue, sa mémoire sembla s'éveiller, et des larmes coulèrent de ses yeux. ,
C'étaient les ^emières qu'elle versait depuis sa folie.
Ce fut le commencement de la guérison.
Bientôt , grâce aux soins de Maggiotto et de sa jeune femme, à Tamour de ses parents et de son jfiancé , elle revint à la raison et à la vie.
A la fin de Tannée, elle épousa Sampoli, qui demeure près du vieux Fiorello et de ses fils à San Marcello.
Le château des Savelli est relevé, et les enfants de ces ennemis acharnés sont aussi unis que leurs pères furent divisés.
Pendant longtemps je vis, dans mes rêves, la maison en ruines des Savelh, avec ses broussailles de lentisques, de buis et de cactus , ses lauriers sauvages et ses aubépines fleuries parmi les ronces, dans les campagnes en friche.
Au loin, danb la vallée, j'entendais les chants monotones de la pauvre folle si cruellement vengée, et, au fond du ravin, le dernier râle du brillant officia • o^m était allé audevant de la mort , sa ^>'e épousée à la
main.
Maintenant je pe. et à Stella,
comme à des héroïnes de ba. i , et cependant leur histoire est celle d'hier et peut-être celle de demain.
Car la Corse n'a pas, quoi qu'on en dise, abjuré ses traditions, et la vendetta y fleurira longtemps encore, comme ses orangers odorants, ses bruyères à fleurs roses et ses grenadiers aux fruits sanglants.