STE CUITE
— Flor, n'oublie pas. Nous partons à quatre heures pour opérer le petit Rasso.
— C'est entendu, bon ami.
Elle partit, en courant, légère et joyeuse.
Un moment après, les deux jeunes gens arrivaient et Louis se retirait, laissant Jean près de son père.
— C'est très gentil d'être venu tout de suite Asseyez-vous là... Jean le sérieux.
— Ah! docteur, jamais on ne m'a qualifié, ainsi! Moi, sérieux? demandez à Flor.
— Oh! vous me comprenez très bien, très bien! Vous êtes gai en paroles, mais votre gaieté ne va pas plus loin. A votre âge, on doitse distraire. J'excuse, moi, les folies des jeunes gens.
— Vous le dites, don Pascal, et qui sait si vous les toléreriez à votre fils!
— Je veillerais un peu, s'il le fallait, pensant au proverbe : « Il faut que Jeunesse se lasse! »
— Autant que cela? Vous désirez me convaincre, c'est bien sûr et n'en pensez pas un mot! Que voulez-vous, docteur? Je prétère passer pour une sagesse de Jeune fille; j y mettrais même un cértain orgueil.….
— Ta! ta! ta!... fit le vieillard en souriant, pour en venir là il faut des motifs!
— C'est bien certain. On peut rire en ayant les larmes aux yeux; on peut passer pour gai et avoir l’âme bien malade!
— Ah! voilà le secret, Jean Arteaga! Vous avez un secret!! dit le vieillard avec malice.
— Et vous avez envie, docteur, que je vous en fasse part, n est-ce pas?
M. Mendel, pris au dépourvu, esquissait un geste de protestation.
— Ne le niez pas, docteur; vous cherchez à me confesser, je le vois bien. Soit! Parler de mon amour ne vous scandalisera pas. Les circonstances exceptionnelles où nous sommes placés, elle et moi, non seulement l’excusent, mais le rendent très légitime.
J'aime Esther Bravo. Je commencais à l’adorer, sans bien m'en rendre compte, et sans le [ui avoir Jamais dit autrement que par les yeux, lorsque son oncle la demanda en mariage. Depuis, je vis comme un fou... avec son souvenir. De l’adoration j'ai passé à l'idolâtrie, J'ai dessiné son portrait de mémoire.. et quelquefois. c'est bien vrai, allez,
docteur, je me mets à genoux devant lui.
Le grand garçon ajouta :
— … C'est mal de compter sur un malheur et de se dire : « Ce vieillard mourra bientôt et je la reprendrai! » C'est mal de lui en vouloir, quand il a si noblement agi! Car je lui en veux d’être encore de ce monde. Il ‘avait promis de mourir tout de suite! Ma mère me l’a bien raconté... Ce général a fait de la littérature, rien que de la littérature « Je suis la nuit qui s'en va; tu es l'aurore qui l’ensevelit ; à ton sourire je partirai! » Et il s’en est bien gardé. Ce n’est pas chevaleresque.
— J'avais prévu cela, mon pauvre fou. Le général vivait seul, aux soins d’un domestique. Esther est venue dans sa demeure apportant le soleil de sa Jeunesse, de son affection. Elle a fait durer ce vieillard, capitonnant sa vie de soins, de sollicitude, de tendresse. Il n’en faut pas davantage aux vieux...
— Et les jeunes aussi, docteur, ne trouveraient pas mauvais ce système. Pour ma part... mais, vrai, c’est une noble fille !.…
— N'aura-t-elle pas oublié ce petit coin de
terre, dans ce Paris où l’on va de fête en fête, où sa beauté doit être admirée ?
— Non! non !... Je crois en elle! Je ne peux pas enlever de mon cœur cette foi, qu'aussitôt libre, elle reviendra... Le vieux monde peut-il avoir toujours des charmes, pour celui qui a vécu de notre vie, en plein air, devant cette nature grandiose?... Et puis!... nous sommes-
— Mais alors, Jean... Elle vous aime ?..
— Je Jui ai avoué mon amour brusquement, le jour de son départ, pendant un arrêt du train.
« C’est trop tard! » m'a-t-elle répondu navrée. Oui, don Pascal, elle était navrée... Ces choseslà se reconnaissent très bien, et si J'étais venu avant l'oncle, si j'avais osé, — mais il n’y a rien au monde qui vous rende si timide que l'amour, — eh bien, elle serait à moi, aujourd'hui, mon Esther!
— Ne regrettez rien; le pauvre général, mal soigné, serait peut-être mort!
— Ga m'aurait été bien égal, docteur ! Si l’on devait sacrifier sa fiancée pour donner des années aux vieillards, il faudrait revenir alors à tous les usages antiques et immoler aussi des
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enfants sur l'autel des divinités. Vieillards et idoles, voyez-vous, ce sont des ogres. Il leur faut des choses tendres !.… ue
— Arteaga!... Vous n'avez pas de cœur, Je diagnostique une atrophie.
— Vous vous trompez, don Pascal, e cela arrive quelquefois dans votre profession. J'ai
trop de cœur; donc, hypertrophie.
— En fait d'esprit, Je ne vous gagnerai pas; vous avez réponse à tout. Enfin !... Je suis bien au courant maintenant, et ce serait cruauté de vouloir retarder davantage...
Le docteur tendit au jeune estanciero une enveloppe bordée de noir.
Elle contenait une lettre de faire-part laconique, annonçant, au nom de M°° Esther Bravo, le décès de son mari. | :
— Oh! vous avez bien fait de me la montrer sans témoins! s’écria le jeune homme rayonnant, en se jetant dans ses bras. Comment aurais-je pu me contenir devant tous ?..
— Bien! bien! Vous m'étouffez, Jean !
Echappez-vous, allez cacher votre joie. Il n’est pas séant à l'annonce d’une mort...
… À propos, fit-il, en le rappelant, si votre
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vieil ami peut vous être utile à quelque chose, il est à votre service. Fe
— Merci, docteur... Ecrivez donc à Esther.
ce que votre sagesse vous dictera.
M. Mendel monta dans sa chambre, fit une lettre à l'adresse de M° veuve Bravo, et alla tout de suite la mettre à la poste.
Ilannonca la nouvelle seulementle lendemain, à l'heure du déjeuner.
Sa pupille. ne montra aucune surprise; elle était gaie, plus peut-être qu’à l'ordinaire. Elle resta gaie.
— Cette mort fait bien des heureux, dit-il en la regardant.
Elle baissa la tête, honteuse.
— Celle-là était dans la confidence, pensa-t-il, Jean lui aura parlé.
Louis, en effet, l'avait bien aperçue, la veille, partir à cheval, un peu avant l'heure du souper. Du haut de la terrasse, il l'avait vue causer avec quelqu'un — Arteaga probablement — et il en élait tout désorienté, |
Mais Flor, beaucoup plus calme, ne s'aperçut point de la froideur de Louis. Préoccupée, du reste, par cette mort arrangeant les affaires de
cœur de son compagnon d'enfance, elle pensait à la lettre de condoléance qu'il fallait envoyer à la veuve.
Elle s'arrêta enfin à la forme suivante :
« Chère madame et amie,
€ Jai pris une part bien sincère à votre douleur...
— Comme je mens! murmura-t-elle.
« Si la solitude se fait autour de vous dans ce pays où tout vous est étranger, je prie Dieu qu'il vous ramène vers ce village, où tant de
cœurs pensent encore à vous et souffrent de votre absence. »
— J'aime mieux percer un panaris qu'écrire une lettre, je suis plus sûre de le faire correctement, se dit-elle.
Elle la fit voir au docteur.
— Que les femmes sont fines! pensa-t-il.
Chaque mot tracé sur ce papier contient un sous-entendu. Jean n’a pas un ami sachant aussi bien le servir. Ma lettre ne vaut rien à côté de celle-là.
— Qu'en dites-vous, bon ami?
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— Quand Esther t'appelait « son bon chien fidèle », elle ne se trompait pas.
Elle sourit, se voyant devinée.
— Je voudrais pouvoir faire davantage pour lui! Ilest si malheureux! Il en devient fou!
Quelquefois, il est tout à fait désespéré, croyant qu'Esther ne reviendra jamais. [1 voulait partir pour l'Europe dernièrement, aller la chercher, soutenant que M. Bravo comprendrait et ne le désavouerait pas!! Quand je le vois ainsi, ajouta Flor tristement, je vais le rejoindre et tâcher de le consoler.
— Et comment le vois-tu, cachottière ?
— Oh! c'est facile ! Tous les jours, à l'heure de /a oracion', il passe devant l’école fermée. Il prétend voir Esther dans le jardin — en esprit, bien entendu. — Depuis trois ans, il n’a pas manqué une seule fois ce pèlerinage.
Egoïste, comme tous les amoureux, Je crois qu'il exagère un peu sa désolation pour m'apitoyer et parler davantage d'elle. Je suis sa seule confidente, et ce n’est pas une sinécure !
— Jen suis convaincu, dit le docteur en riant.