‹ "Fleur de l'air"Chapitre 19 sur 27 · OU RL EURADESL A ER · texte numérisé non relu

OU RL EURADESL A ER

— À propos : le directeur de la Banque républicaine est ton ami? |

— Qui, Excellence: nous demeurons même ensemble.

— En voilà une situation qui t’aurait convenu! Le premier pas pour ètre gouverneur!

Tu es aussi capable que M. Mendel, placé dans de meilleures conditions, ayant de la fortune. On n'aurait pas pu t'accuser de vouloir L’enrichir. Ah! c’est bien, bien dommage! Que n'as-tu fait des démarches à ce moment-là !.… Ce jeune homme nous préoccupe beaucoup, Je te l’avoue.

Et il ajouta, en baissant la voix :

— Il compromet la paix de la province.

Puisque les radicaux étaient tranquilles, le sachant à la tête de la Banque, puisqu'ils avaient confiance, pourquoi, en arrivant, vouloir remuer le passé, agiter les haines encore une autre fois? Ce sont des postes où il faut une tête reposée, calme et prudente.

Lysandre approuvait de la tête.

— Il n'avait qu'à faire œuvre nouvelle, voilà tout. Rayer le passé, nous aider à la régénération morale désirée. Je ne vois pas d'un bon

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œil tous ses projets. Il forme, réforme, organise, ré-gle-men-te fout seul! !.…. |

— J'ai fait ces observations à mon ami, et je suis heureux, Excellence, de me trouver parfaitement d'accord avec vous. |

— Quelles sont enfin les idées de ce monsieur?

— Le directeur de la Banque relève de sa seule ‘conscience. Les détenteurs de la fortune publique doivent être connus et les représentants du peuple exiger la marche à suivre pour rentrer dans ses deniers. C’est un programme idéal, n'est-ce pas, Excellence? On le rêve, mais on ne l’exécute pas.

— Nous serions bien avec un citoyen comme celui-là pour gouverneur! Mais c'est bon à savoir. Je conseille à M. Mendel de reprendre son bureau d'avocat; il n’est pas fait pour les grandeurs. Il devrait savoir qu'en politique — et tous les employés de l'État sont obligés de faire de la politique — on doit être.

Étant loin du rayon rouge, le terme ne venait pas à Son Excellence.

— Reconnaissant! murmura Lysandre très grave. |

La fureur excitait le ministre à parler, contre

. son habitude. Cette indépendance d’outre-temps, confirmée par l’ami intime, le confident du jeune directeur, devait être brisée et vite. L’heureux sujet prétendant ne relever que de sa conscience, devait savoir qu’en politique on ne relève que de celle des autres.

— Viens déjeuner avec moi, Lysandre, nous bâtirons des plans.

— Excellence.

—: Tu me feras plaisir... Comme exemple de ce dont nous causions, je te citerai mon cas, et je fais bien de l'honneur au petit Mendel par la comparaison, Je Crois.

Lysandre s’inclina.

— Le président de la République m'avait connu au collège. Ne trouvant pas dans l'armée un ministre de la guerre qui lui convint et ne dédaignant pas un civil pour ces fonctions, il me fit appeler et me dit:

« Laro, tu n'as jamais tenu un sabre, c’est vrai; mais tu avais autrefois un talent d'’ameuter, d’exciter, de faire de deux amis deux combattants. Tu les contemplais en artiste, je me le rappelle. Tu as le goût du combat; le combat, c'est la guerre. Veux-tu le portefeuille? »

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J'acceptai, mon cher; mais entre nous, ce n'est pas ma partie. Les soldats me disent « civil » comme une soitise; les civils, « soldat manqué », je fais triste figure!... Bref, nous sommes tous là pour obéir et partager la bile vomie par le peuple. Le président en est ainsi moins éclaboussé; sa part est plus petite. Tu vois donc bien que le meilleur homme de la terre, Arteaga, peut être obligé de relever de la conscience des autres! J'aimerais bien mieux vivre au milieu de mes bouquins, dans mes rayons, surtout dans le violet. C’est délicieux! Entre et regarde, ditil plus lentement, avec un sourire de béatitude. Là-haut, c'est Ophélie, en robe de gaze mauve, les cheveux épars; ici, le cardinal de Richelieu en rouge. Il me fallait un rayon de cette couleur, — c'est celui qui nous agite. — Je n'avais pas de personnage, ét au fond, celui-là ne me déplait pas avec sa ruse, sa finesse, consacrées au bien de sa patrie. Ensuite, il n’est pas désagréable pour un ministre d'en voir chez lui un autre, quand ce ne serait qu'en peinture. Le soleil donne en plein sur sa robe rouge et projette cette lueur sur la table. Voici Le violet... Ah! celui-là,

mon cher, c'est l’apaisant, le doux, le rayon:

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158 | & FLEUR DE L'AIR" rèveur par excellence. J’y revois les novias de mon jeune temps!... En réalité, mon cher Arteaga, c'est ici que je vis. Au ministère, je m'étiole, me dévoue, ne fais jamais ma volonté... Le président est bon dactylographe ; nous sommes les machines à écrire, mais pas à penser... Enfin, tant qu'il nous tapotera avec la main, passe encore, la dignité sera sauvée... Ah! tout n'est pas rose, Arteaga, dans le métier de ministre !.. Tu connais mon intelligence, mon ami, et je suis cependant en tutelle! C’est un exemple pour Mendel l'indépendant!...

Et dans l'intimité d'une mastication exécutée en commun, le ministre trouva que ce Lysandre avait un très bon jugement. Il dépeignait bien son ami, trop jeune, trop épris de choses impossibles, et s’offrait pour atténuer les impulsions du bouillant directeur. Tous les deux employaient ce terme, n'en connaissant probablement pas la portée. |

Avant de se séparer, Son Excellence retenant entre ses mains les mains de Lysandre, lui dit à MI-VOIX :

— Si les radicaux prennent bien une petite | insinuation, que nous avons lancée dans les.

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Journaux, FOUR commencer à démolir Mendel, Je penserai à toi. J'en parlerai demain et Je suis St |

— Je vous remercie, répondit Lysandre, pendant que sa joie s’échappait par tous les pores de sa peau. Je tâcherai de vous satisfaire.

— Tu as bien compris ce que nous voulons?

De la dépendance, avec beaucoup d'honnèêteté, cela va sans dire si

— Oui, à partir de maintenant, fit Lysandre sans malice. | | . — Si les radicaux n’admettent pas le changement du directeur, prends patience : cela viendra. On peut trouver le plus zélé en défaut quand on le veut. Toi-même, dénonce-le; nous te garderons le secret.

Il ajouta tout bas, la figure A par la colère et par son diner :

— Pour avoir la paix, nous avons donné des situations à ces radicaux; mais ils tomberont peu à peu... un par un... à notre gré! Au fond, nous sommes tous de l’ancien régime. L'ancien régime, vois-tu, c’est l'aristocratie. Les radicaux, fit-il avec un geste méprisant et une grimace, c'est... |

— La plèbe! dit Lysandre, essayant son rôle et niant déjà ses convictions récentes. |

Le lendemain, les journaux, mis en éveil, critiquèrent la note de M. Laro. Le ministère avait-1l à se préoccuper de la Banque, administrée comme elle l'était, lorsqu'il y avait tant à penser et à agir sur d’autres points? Obéirait-on déjà à ce peu de stabilité observée autrefois dans les sphères gouvernementales? La leçon n'avait donc pas encore été assez rude, assez forte?

— Patience! murmura le ministre de la guerre. C'est trop tôt; mais plus tard, quand le peuple sera moins enthousiasmé, cette idole tombera par nos soins, comme bien d’autres.

La vie d'Arteaga devint très active. Les restaurants de nuit, les cafés-concert, le virent seulement aux fêtes carillonnées. Laure y gagna; il lui donnait un peu plus de temps, car elle faisait partie de son bagage d'avenir.

Lorsque le directeur de la Banque quittait son bureau, il s’y installait, feuilletant les registres, hsant les rapports, annotant même au crayon l'observation qu'il pensait juste, commençant enfin son apprentissage en vue de sa future

situation.

À son grand regret, le coffre-fort contenant le nom des débiteurs de la Banque — noms ron.

flants de familles huppées — ne s’ouvrait Jamais.

Louis prenait pour de l’amité le zèle d'Arteaga et lui en savait gré; mais les employés, eux, ne se trompaient pas. À l'entendre quelquefois commander en maître, habitués, eux, à la gymnastique corporelle dont leur pain dépendait, ils saluaient très bas.

— Encore quelques jours, pensait le jeune docteur Mendel, et je présenterai cette dénonciation, qui m'attirera, je le sais, bien des ennemis, Puisse-t-elle donner à tous nos adeptes l'exemple de la droiture et de la fermeté pour encourager les hésitants !... J'aurais expié aussi, sans la voir pendant longtemps l’injure faite à ma chère Flor; je pourrais alors, plus libre et plus tranquille, penser à mon bonheur, et demander sa main. Que de fois il en avait causé avec Lysandre, et combien son affection, qu'il croyait franche, l'avait consolé, l’aidant à supporter cette longue absence, par sa bonté patiente à l'écouter rèvasser d'elle, par sa gaîté communicative en le voyant harassé ou triste! Lysandre savait toute

l'histoire, celle de cette soirée d'inoubliable mémoire, où il avait appelé menteuse la pure Flor.

Seule, la confession de la jeune veuve, son nom même n'était pas sorti deson cœur pour monter à ses lèvres, et Lysandre ne connaissait pas l'amour de son frère Jean.

Le vieux docteur venait diner deux fois par semaine avec son fils. C'est ainsi que Louis connut tous les détails de la maladie de Ja jeune fille et suivit les progrès de cette guérison lente, ayant laissé après elle un certain état pathologique.

Flor dormait quelquefois d’un sommeil paraissant naturel, mais en approchant d'elle, aussitôt elle répondait à ce que l’on pensait. L'ébranlement nerveux avait probablement donné l'essor à cette prédisposition latente, où elle devait fata-

lement aboutir, Peu semblait lui rester de tout

ce qu'elle savait en médecine, et cependant ses.

diagnostics laissaient le docteur stupéfait.

M'° Lucienne — si elle avait pu — l'aurait

constituée prisonnière. L'orgueil étant plus fort que ses autres défauts, elle disait que — pour

cacher cette honte d’une fille voyant la nuit et

jusque dans les entrailles du monde — il fallait l'empêcher de sortir et faire bonne garde autour d'elle.

— C'est une maladie, ma chère, un peu

longue peut-être, disait le docteur. Fortifions-la,

et ça passera; voyez, elle est déjà bien mieux.

— Une maladie? Oh! je n’en crois rien. Il y a Le diable dans tout cela. Ce sang d'Européenne est maudit, bien sûr, depuis des générations !

Une amélioration se produisait cependant et se maintenait. Seules, une lucidité extraordinaire et une sensibilité exagérée semblaient faire partie de son état normal. Elle répondait souvent à une pensée que l’on n’exprimait pas et riait de la surprise éprouvée,

— Ne vous en élonnez pas, disait la Jeune fille simplement. Je sens en mème temps que vous et de la même manière.

Elle n'étudiait plus: le docteur la grondait. Alors elle venait à lui, cajoleuse.

— À quoi bon? Dieu m'a trop bien douée.

Puisque j'ai tant d’'yeux, pourquoi vais-je lire des livres faits par des gens n’en ayant que deux?

Elle parlait peu de Louis; mais ce souvenir

vivait en elle, permanent, aussi fort qu'autrefois. Elle lui avait pardonné, certes, mais tremblait à l'idée de le revoir, croyant sa raison chancelante, pas encore assez forte pour supporter un tel bonheur. Et même, c'était à cette place où elle avait tant souffert, derrière le jardin touchant au pré, qu'il lui donnerait son baiser de fiançailles, baiser troublant, qui la remuerait toute... Ce serait là; elle l'aurait juré. Chaque fois qu'elle en rêvait, le mème paysage la hantait, effacant ainsi sous la douceur de l’espérance l'impression maudite d'autrefois, lui prouvant après tout qu'elle était aimée.

Une large fenêtre ouverte laissait entrer dans Je cabinet du directeur de la Banque républicaine, le parfum capiteux des gardénias remplis- | sant le parterre, des diamelas, ces fils des contrées chaudes, si diffreiles à conserver hors de leur terre. Le jardinier les soignait avec amour, et leurs petites fleurs blanches, rondes et dodues,

comme des roses pompons, entouraient la fenêtre

d'une coquette et fringante couronne.

Louis fumait, assis en face, sur un fauteuil bas, le regard vague, perdu au loin. [Il semblait

las et soupirait nerveusement.

Pour arriver au but, il avait épuisé toute sa

volonté, son énergie; aussi restait-il affalé, phy- siquement et moralement.

Pour chasser cette rêverie importune, Mendel prit une lettre dans sa poche et la relut à mi- VOIX ?

« Louis,

Vous voulez revenir chez votre père quand je vous appellerai : eh! bien, venez! Le supplice a duré bien assez pour nous deux.

« Puisque votre travail est terminé, partez dans la soirée, au lieu d'attendre à demain. Je vous garderai ainsi plus longtemps, et vous passerez le dimanche avec nous.

« Voudriez-vous arriver par le Jardin ?..

Oh!je vous en prie, n’y voyezpas la Fin allusion; n'en prenez pas la moindre tris-

1éSsot Là, je répondrai à 11e demande que vous devez

me faire.

« Là, vous me presserez sur votre cœur... un

peu.

« Votre FLor. »

Louis baisa cette dernière ligne :

— Je la serrerai sur mon cœur... un peu!

Oh ! oui, Flor, je te dois bien cette caresse! !....

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