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Mais la joie ne venait pas; c'était pourtant ce. soir, dans quelques heures... Il coupa quelques diamelas, en respira un moment l'odeur enivrante, qui tient à la fois du jasmin et de la fleur d'orange, et, simiplement, — lui, l’homme aux grandes idées, l’orateur vibrant et magnifique des réunions populaires, — mit Les fleurs dans la lettre, et sous le plastron de sa chemise plaça le tout sur son cœur. Sa main s’atlarda même à les presser, comme pour y faire pénétrer les douces choses écrites.
O petites fleurs, votre destinée n'était pas de
rester blanches, comme vous aviez été cueillies!...
* Le jeune directeur entr'ouvrit machinalement la portière de drap vert séparant son bureau de celui de ses employés. Eux à leur place, la tête penchée, écrivaient activement. Dans le grand silence on entendait le bruit des plumes, glissant sur le papier. Tout respirait l’ordre, le travail. La satisfaction se peignit un moment sur son visage ; il sentit la douceur du devoir accompli, et laissa retomber la portière.
À ce moment, le bruit lourd d’un pas connu se fit entendre.
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— Tu arrives bien, Lysandre. Je m'étonnais de ne pas l'avoir vu depuis hier. Le temps me semblait long.
— J'aicouchéà l’estancia et j'y retourne toutà l'heure. L'oncle de Tucuman est venu nous voir.
— Assois-toi là, près de moi, dit Louis avec douceur. Je veux te montrer quelque chose; tu seras le premier à lire un certain document... C'est bien naturel, n'est-ce pas? tu es mon meilleur ami. Voici, Lysandre, la liste complète des détenteurs de la fortune publique. En marge, tu verras la date de l'emprunt, les sommes minimes remboursées, etc., etc.
Fébrilement, Arteaga la saisit.
A mesure qu'il avançait dans sa lecture, l’étonnement se peignait sur ses. traits.
— Witson! Leonty! Berrachea!lisait-il. Comment! Berrachea, si riche, avait besoin de cinq cent mille nacronales! :
— Onles lui a prêtés sans garantie, étant ami d’un ministre d'alors! Ses biens sont aujourd'hui sauvegardés de telle manière qu'il nous est impossible d'y toucher.
— Oloasco! lui aussi, notre voisin? Ure dette de trois cent mille nactionales!
— Tu m'as encouragé souvent à suivre un che-. min de droiture et de conscience, Lysandre, je l'ai fait. Souvent tu m'as donné de l'énergie, car.
j'en manquais quelquefois, je l'avoue. On a de”
ces heures stupides de défaillance.
L'avocat acquiesca de la tête. Il n'aimait pas voir Louis s'étendre sur son rôle, car sa conversation avec le ministre lui revenait aux oreilles et à la mémoire, comme soufflée par un graphophone.
N'avait-il pas promis de modérer les impulsions et la fougue de Mendel?
Mais alors? Le résultat?... Le gouvernement le conservait et lui se ou frustré dans ses espérances!
Il avait été diplomate, tout aron De très haut on faisait ces choses-là, tous les jours, et la récompense venait. |
— Penses-tu comme moi, Lysandre?L' te les fera rembourser, n'est-ce pas? N’agissant point par haine, je serais bien décu s'il en était autrement et si nous étions obligés de sévir.
Et comme il ne répondait pas, ayant un air de doute : |
— Du reste, j'ai agi loyalement, tu le sais. Il Hons ï 15
y a deux mois, je fis paraître dans les journaux une note invitant les débiteurs de la Banque ré-
publicaine, soit à rembourser, soit à faire avec nous quelques arrangements, sous peine de voir leurs noms livrés au public et la justice exécuter les saisies. |
Le gouvernement me fit connaître son opinion extra-officiellement. N’étant pas de mon avis, il m'engageait à traiter en douceur et me fit même comprendre qu'une destitution pourrait m'atteindre. On chercherait un motif! Tu te sou-
viens, Dnae C'était quelques jours après
ton voyage à Buenos-Ayres?
— Parfaitement, répondit l sutre, gèné par le graphophone.
— Mon parti ne dou pas de ces demi-mesures. En conseil secret nous décidâmes.… |
— Comment! Tu n'as pas obéi à ta propreinspiration? Et avec qui le conseil secret?
— Nous étions quatre seulement, Lysandre les trois chefs et moi, dit Louis riant de l’étonnement de son ami.
— Les quatre chefs alors, car c’est à quoi tu vises! dit Arteaga, cherchant une occasion pour éclater.
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«FLEUR DE L'AIR ” An
— Lysandre!... À quoi je vise? À bien autre chose, crois-moi. La politique ne meservira point de marchepied pour arriver à satisfaire des intérèts personnels, mais seulement pour me dévouer aux bonnes causes. Quand elles triompheront, je me retirerai. J'ai de trop beaux exemples dans notre parti, du reste, pour ne pas tâcher de les imiter. |
Mais Lysandre était hors de lui. Mendel l'avait
. Joué, croyait-il, car il lui confiait tout ordinairement, sans aucune prudence. Ah! n'avoir pas deviné qu'il préparait en cachette cette fameuse liste! Destitué immédiatement, sans avoir eu le plaisir de la terminer, lui, Lysandre Arteaga, serait à sa place à l'heure actuelle!
IT était trop tard! Après cette preuve d'énergie, on n'oserait pas irriter le peuple et on le garderait encore. C'était la date reculée. Les ministres pouvaient tomber, de nouveaux protégés viendraient sur les rangs. Une rage sourde l’envahit.
Louis continua, sans remarquer la physionomie devenue mauvaise de Lysandre :
— J'avais juré de faire ce travail sans en rien
révéler, de ne livrer à aucun prix les documents
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mis en sûreté, afin que des embûches venues de plus haut ne sauvassent les coupables.
— Quelle prudence! fit ironiquement Arteaga, car si Je savais que tu voulais livrer ces”
noms depuis longtemps, J'étais loin de supposer que tu préparais cela à la sourdine, te cachant de ton meilleur ami, d’un second toimême — comme tu me l'as dit souvent. — Ce que je prenais pour des projets est devenu la réalité! |
— Quel intérêt primordial pouvais-tu avoir, Lysandre, à connaître ces détails?
Et sans le laisser répondre.
— D'ailleurs, tu es le premier à prendre connaissance de cette liste. Le docteur Linden ne la connaît pas encore, et je l’attends.
— Tu attends son visa, tu veux dire, pour l’expédition.
— Ta susceptibilité m'étonne, Lysandre. Si je t'ai blessé en faisant mon devoir, je souhaite que toutes les blessures venant de toi, ou qui peuvent en venir, soient de la même nature. Non seulement je te les pardonnerai, mais je t’estimerai davantage. Aujourd’hui je devais sentir les premières amertumescausées parcette affaire,
je le pressentais, et tes paroles ne font qu'alourdir le poids qui m'étouffe.
— Oh! mon cher, ne le prends pas ainsi! reprit Arteaga avec une certaine froideur, tu es trop sensible.
Et tu envoies cette missive ce soir? ajouta-t-il en jouant avec sa canne d’un air indifférent.
— Je l’enverrai cette nuit et la porterai moimême chez mon père où j'ai un envoyé sûr, déjà prévenu.
— Quelle luxe de précaution ! pensait Ly- ‘sandre.
Et comme Louis se méprenait sur l’expression dédaigneuse de son visage :
— Que veux-tu! je suis devenu un justicier, sans te faire part du jour et de l’heure où Je le deviendrai. C’est cela qui ne te plaît pas?
Autrefois, cependant, tu m'encourageais! Ah!
toujours la même chose parmi nous, dit amèrement le jeune homme! Idéal, projets, exaltation, tout en paroles, mais en action, Jamais! L'action n'est belle que rèvée!
Plus d’un milliard s’en est allé; le pays n’en peut plus. On ne prête pas aux colons, ou si peu! Quand leurs greniers sont pleins, il leur
manque le lien pour attacher les gerbes, les sacs pour les remplir de grains. Ils sont obligés de donner pour une somme infime, le fruit de leurs peines et de leur sueur; mais on prête aux riches, charmé de leur être agréable encore! Ce sont des injustices cela, et des injustices criantes! Les colons contribuent à notre richesse et restent pauvres. Ce ne sont pas des hommes, alors, ce | sont des machines : elles travaillent, s’usent, et c'est tout! |
Ensuite, pourquoi avons-nous fait la révolution de 1890? Nous étions lassés du favoritisme et d’autres choses encore. J'étais révolutionnaire, ceux qui m'ont placé ici le savaient! Je ne transige donc pas, je suis le même que le jour du feu.
Que voulons-nous, toi, moi, tous les amis?... une république respectée, dont le nom ne soit pas synonyme d'insolvable — lorsqu'elle regorge de richesses naturelles. — Peu à peu, vois-tu, si nous n'élions pas là pour Jeter le cri d'alarme, on la dépouillerait, la laissant toute nue!... Ne ris pas, Lysandre. Je n’exagère point. Un peuple créancier n’a-t-il pas voulu mettre la main sur les revenus de la douane, constituant une des
“ FLEUR DE L'AIR” 175 principales richesses d'une nation! Demain, il nous aurait enlevé le droit de gouverner par nous-mêmes, sous prétexte de contrôle! Chère nation, va, nous sommes [à pour que tu sois respectée}:
Et, rugissant, exalté par la fureur, à ce souvenir, le jeune Mendel s’écria :
— Qu'on ne touche pas à la reine!
— L'Amérique aux Américains ! répondit Arteaga gouailleur. |
— Ah! bravo, Louis! dit un nouveau venu, s’avançcant radieux. Vous êtes un fervent, au moins! On entend votre voix de partout! Vos employés n’en perdent pas un mot et ne veulent pas s’en aller, bien qu'il soit l'heure.
— La porte est restée ouverte et je me suis animé, docteur Linden. ;
— Tant mieux, alors; de semblables paroles réconfortent tous les bons Argentins. Cela console de beaucoup de choses d’avoir fait des disciples tels que vous!
Par discrétion et peut-être aussi parce que ces compliments le rendaient envieux, Arteaga prit congé.
— À demain, Lysandre, dit tendrement le
jeune homme à son ami, ennuyé de le voir partir fâché. Si tu passes la journée à l’estancia, viens donc chez mon père avec Jean. On sera bien heureux de vous voir par là-bas.
— J'irai peut-être, répondit-il sans conviction.
Le docteur Linden, avocat, universel dans la République Argentine, était un type populaire. Tout le monde savait qu'il n'avait jamais fait un discours, qu'il portait invariablement des chapeaux bas, même dans les circonstances les plus solennelles, et fumait fébrilement — comme qui les happe — un nombre considérable de cigarettes.
On connaissait ses originalités et très peu ses innombrables bienfaits. Jamais, pendant que la fortune lui avait souri, un malheureux ne l'avait imploré en vain. Trop généreux même, il ne regardait pas où il donnait et ce qu’il donnait.
« C’est un déséquilibré », disaient les nuls,
les gens tranquilles, ceux qui ne veulent pas
apprendre, en leur égoïsme, le bonheur de donner au prochain nécessiteux.
Effectivement, c’est bien être déséquilibré de
semer sa fortune au vent du bienfait où tout
s'envole: c'est être bien fou de sacrifier à un idéal la fortune, Le repos, la santé, la très douce quiétude de ses jours, le sommeil de ses nuits, de courir agité dans la vie, la raccourcissant à plaisir, ne récoltant qu'amertumes, insuccès, désillusions, ingratitudes, et souvent l’affreuse misère.
Or donc, c'était un fou de ce genre-là.
Il était de taille moyenne, plutôt petit, trapu, large d’épaules. Des yeux clairs, très brillants, jamais en repos, illuminaient son visage rosé, marqué de taches de rousseur. Ces yeux semblaient regarder tout et peut-être ne voyaient rien, occupés à poursuivre une idée insaisissable — volant comme un papillon — et, a ’infatigables, ils suivaient.
Des cheveux rares lui faisaient un front immense, el donnaient à ses quarante ans une austérité de soixante, démentie par un bon sourire et une bruyante gaieté.
Les employés de la Banque républicaine l'avaient salué avec respect et admiration lorsqu'il était passé dans leur salle. Partout il recevait le même salut sympathique.
Pendant la révolution de 1890, on l'avait vu à
l’œuvre. Avant le combat, il avait organisé, combiné les éléments révolutionnaires, sans avoir discuté à l'avance si le titre de gouverneur ou de ministre en serait le prix. Et cependant, après la victoire, ces offres lui furent faites; mais il n'aimait le premier rang qu’au péril et à la peine. Il laissa les plus entreprenants se décerner des honneurs, lui n’avait pas besoin de monter, ses aïeux étant d'assez noble origine. Volontairement, 1l Se rangea parmi les humbles.
De celui-là, Le parti radical ne redoutait pas la défection, parce qu’on savait combien le docteur Linden méprisaitles hommes, quel’opportunisme avilissant transformait en girouettes politiques. Jamais il n'avait changé de parti. Un gouvernement détesté avait transformé le citoyen paisible en revendicateur, en vengeur, et il était resté cela. De son père, Européen du nord, il gardait la ténacité; de sa mère, l'enthousiasme, l'indépendance, l'esprit de lutte. L'atavisme endormi se réveillait sous les coups de fouet donnés à sa chère patrie par un régime corrupteur.
CA
Fils unique d’un père mort jeune, colonel au
service de l'Argentine, et d'une mère, petite-fille
mile tes =
de héros, petite-nièce de vice-roi, son amour pour son pays tenait du délire. Du reste, il avait été à bonne école.
On ne se lassait pas d'entendre la vieille dame raconter les batailles où son mari se trouvait, Bien sûr, pour les dépeindre ainsi, son âme l'y avait accompagné, en notant les péripéties; elle semblait les revivre encore. Toute menue, petite, elle représentait la faiblesse en même temps que la distinction, mais lorsqu'elle évoquait une action d'éclat, elle se démenait, s'agitait, semblait grandir. « Les ennemis se trouvaient là... les Argentins ici... là-bas les canons, etc…., il y en avait tant et tant d'hommes. » Elle en savait le nombre, puis, si par malheur il fallait nommer la défaite ou la trahison, elle couvrait ses yeux de ses mains, comme si elle avait honte ou comme si elle allait pleurer.
Son cœur d'Argentine — livre d'histoires héroïiques — ne contenait que de ces choses, celles-là seules l'ayant passionnée. De cette femme, aristocrate Jusque dans la blancheur inouie de son visage de vieille, le fils avait appris des traits de bravourefolle, d’ardeur inconsciente,
qu’accomplissent, pour leur patrie, les prédes-
tinés. | | Quand il venait des coreligionnaires des provinces, la maison se transformait en hôtel; il y avait place pour tous. Les gens de service étaient sur les dents; on y mangeait du matin au soir et du soir au matin, à toute heure. Les commensaux, devant telle aubaine, ne se privaient pas. Fallait-1l de l'argent pour la propagande? On allait 1à. Aie . Un beau jour, cependant, il n’en resta plus. Le docteur Linden prit alors à part la vieille dame :
— Nous attendons les délégués des provinces, lui dit-il, afin de nous entendre pour les élections, et, au comité, il n'y à plus d'argent.
Ils causaient dans le salon où le papier de la tenture disparaissait, couvert par les portraits de famille, devenus historiques.
Côte à côte, dans leurs beaux habits chamarrés, se confondaient les vice-rois, les généraux, leurs nobles femmes — rigides sous leurs colliers de perles et leurs seins haut montés.
On y voyait aussi, vêtu du costume de général argentin, un Français de haut lignage, qui, ayant
“ FLEUR DE DOÉTRPES 18h
aimé cette terre, comme ie d autres, lui avait offert son épée.
Le nom de jeune fille de M°° Linden était le sien.
Et tout d’un coup, leur are , qui les valait, dit à sa mère : . | 4
— On pourrait faire de l'argent de tous ces portraits; sais-tu qu'ils sont très beaux!.….
S'ils étaient beaux, mon Dieu, surtout pour eux! Le fils n’admire-t-il pas la figure de la mère dont il a les traits. Et la vieille dame pensait : « Roland a le sourire de celui-là, le
regard de celle-ci... »
Et ils les vendraient ces peintures, représentant si bien une chair, étant un peu de la leur, bien que morte, disant des gloires disparues, ressuscitant des jours d’opulence, où ces aïeux avaient été comblés d’honneurs, de dignités!... Mais les larmes ne vinrent pas voiler les yeux de la patriote, et le docteur Linden dit gaiement, pour étouffer l'émotion leur montant à la gorge : — Descendez, mes aïeux, c'est encore pour la patrie! | Eux-mêmes décrochèrent les tableaux avec respect, comme s'ils touchaient des morts bien
182 FLEUR DE L'AIR” conservés, qu'un mouvement brusque eût réduits en miettes.
Dos à dos ils s’en furent, les portraits des aïieux, dont l'âme peut-être était tout près! Ils traversèrent la ville, cette ville transformée, si différente de celle qu'ils avaient connue et aimée ‘. |
On les déposa chez le commissaire-priseur, pour être vendus aux enchères.
Seul, le portrait du-père, aux yeux bleu de lavande, à la physionomie un peu froide de Suédois, resta au-dessus du piano, pour garder cette solitude et demeurer le témoin de cette pauvreté glorieuse qui venait. |
Le docteur Linden et Louis Mendel étaient donc dignes de s'entendre. Le mème culte faisait leur passion. Ils causèrent longtemps ensemble. .. — Par prudence, donnez-moi donc le double de la liste. Je La ferai parvenir moi-même aux journaux, dit-il au jeune homme.
. Is se séparèrent seulement à la Donnée de la as Depuis longtemps le cheval de Louis était prêt. | |
4. Nous prions le modeste patriote, qui fut capable d’un tel acte, d'en excuser la divulgation.
__ Maintenant, F lor, ma { fiancée,
re HOT pense plus qu atoi!
Et j jRReis il partit au galop qu-dévent de sa | destinée !. |
M. Mendel avait demandé que la salle à manger, ce soir-là, fût remplie de tubéreuses et de roses blanches, que le jardin fournirait abondamment, Sans demander la raison de cette blancheur voulue, dont Flor souriait délicieusement, Lucienne l'avait aidée d'assez bonne humeur.
Le repas terminé, tous les trois prenaient place autour de la table, après une courte promenade au jardin, pour laisser à Petrona Le temps de desservir. Ravie de voir son neveu, MT Lu- | cienne entretenait la conversation, car Flor semblait muette, et le docteur, joyeux, taquinait la | jeune fille sur son silence. |
Elle avait pris sa navette et faisait du filet.
pour les pêcheurs — n'ayant plus depuis longtemps, la tête à l'étude. — La vieille demoiselle confectionnait des brassières au crochet pour un nouveau-né de la colonie. Travail suggestif s’il en fut, d'où découlaient une quantité de réflexions. Pour les fils de Louis elle ne les ferait pas si simples, certes, bien que le modèle en fût bon. Elles seraient en soie:.. et, songeant à cette éventualité, elle coula un regard oblique sur sa voisine. | :
Décidément, elle la trouvait gentille Anita Kerven, — maintenant que le diable la laissait en repos, — avec sa fraicheur de blonde et cette carnalion laiteuse et rosée qu'elles ont presque toutes; sa robe simple de zéphyr bleu pâle décolletant légèrement son cou, plissé de deux raies en collier, comme les petits enfants, l'oreille bien plaquée et fine, et les cheveux blond cendré, ondulés, faisant une auréole dorée à son front.
Un remords lui vint d'avoir été si dure envers la jeune fille. Un lien l’unissait à elle — bien que fragile, ne venant que de l'habitude. — Ce n’était pas pour rien qu'elle avait grandi à ses côtés, supporté avec patience toutes ses colères. Si elle s’en allait un jour de cette maison, se
mariant.ailleurs, quelle vie triste passeraient-
ils ces deux vieux, sans cette jeunesse ! et enfin puisque son neveu l’aimait !
— Il est bien tard, hasarda Flor. Voici dix heures et Louis n’est pas [à !
— Il aurait bien fait de partir plus tôt, dit Mi: Lucienne, car la lune ne paraîtra qu'à minuit. J'ai regardé l’almanach précisément ce malin pour mettre à couver la Blanche.
— Il n'aura pas pu quitter la Banque avant huit heures, et ne tardera pas, ajouta le docteur.
— Peut-être un de ces messieurs l’a-t-il invité à diner pour causer plus librement, dit la jeune fille. à
Mais elle se sentait inquiète; un malaise physique l’envahissait aussi. À mesure que le temps passait, l'oppression devenait une souffrance ; elle se leva pour mieux réspirer.
— Qu'as-tu fillette ? lui demarda M. Mendel, la voyant soupirer avec effort.
— Des palpitations..….
Elle porta la main à son cou.
— Ah! nerveuse!
— Voyons, Anila, sois plus tranquille, je te
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prie; tu n'es même plus convenable, dit sévèrement M'° Lucienne.
— Je vous assure, mademoiselle... que je ne peux plus... J’étoufte !...
Effectivement, elle se rejetait en arrière, la bouche ouverte, cherchant de l’air. Soudain, elle devint livide.… et murmura vaguement, sans conscience, comme si elle répétait des paroles entendues :
— O ma patrie! mourir si {ôt... l’ayantservi.. si peu! Ô ma Flor!.….
.. — Ah !mon Dieu ! Avez-vous entendu ce cri! ! sexclama M°° Lucienne en se levant brusquement. s
ARS près de la croisée! balbutia la jeune fille à moitié morte. Bon ami, allez!... allez!
s-Je ne peux pas!
. Ses jambes tremblèrent; elle s’affaissa sur la chaise. |
— Pierre, au secours !.. au secours !... répéta la vieille fille, blème de terreur. On a poussé un cri affreux, navrant de plainte, tout près d'ici!
— Mais elles sont folles! fit le docteur. Je n'ai rien entendu ! etje ne suis pas sourd encore, que
je sache!
- Il regardait bien. La lampe de la pièce projetant sa lueur à quelques mètres, éclairait la véranda. | |
— Y a-t-il quelqu'un? demanda-t-il.
Pas de réponse. |
Les domestiques accoururent. Le messager qui attendait le jeune homme prit une lanterne. Ils explorèrent le jardin, la prairie, sans succès.
— Ces dames auront eu peur de quelque cri d'oiseau, de la wrraca, dirent-ils. |
— Non,ditM'"° Lucienne, ce cri-là, voyez-vous était un cri humain. Je l’entendrai toujours ! !.… Et toi, Flor ? |
Celle-ci ne répondit pas. Elle n'avait pas bougé. Dans sa figure, atrocement pâlie, les yeux seuls semblaient vivre. terrorisés.
M! Lucienne, pensant à ces sommeils extraordinaires d'autrefois, crut à une crise; mais Flor se levait et se dirigeait vers le jardin.
« Elle sort toute seule, pensa M!* Saenz tremblante, elle n’a pas peur... »
Don Pascal, sur la porte de la maison, regardait la route obscure, écoutant si le bruit des pas du cheval ne se faisait pas encore entendre, car il était plus de dix heures.
ds
EPRLBUR DEDAIR SE. 189
L'inquiétude était dans l’air et entrait dans | son Cœur.
… Pendant ce temps, de l’autre côté, M! Kerven, d'un pas automatique, traversait le jardin et arrivait à la prairie. |
Son cœur battait tantôt faiblement, tantôt à se rompre. Mue par une force supérieure à la sienne, elle venait, appelée... ayant promis d'attendre là son fiancé. Elle sentait une catastrophe épouvantable, un effondrement de bonheur, la fin brusque d’une chose... |
Instinctivement, elle leva les veux au ciel. Il n'y avait pas même d'étoiles! Pas même une de ces’ lueurs qui donnent une espérance aux . hommes, comme aux petits enfants la lumière donne de la joie! Au contraire,sous lecielsombre, chargé de nuages, un vent de pluie se levait.
Dix minutes tout au plus, s'étaient écoulées depuis qu'elle avait entendu le cri, ce cri pressenti, dont elle souffrait avant qu'il ne fùt poussé. Il marquait, à n’en pas douter, le départ douloureux d’une âme... D'autres fois, cela était arrivé ainsi, elle l’avait lu, mais sans y croire... Follement angoissée, elle attendait, les bras ballants,
le regard perdu!
Soudain, elle sentit sur sa main inerte une main froide pressant la sienne, l’étreignant par deux fois — la seconde fois plus faiblement!
Autour d'elle, rien; pas une ombre !.…
Flor avait compris. Louis venait de mourir!…
Elle porta sa main à sa bouche, la baisa longuement, y laissant bien adhérer ses lèvres, comme en le désespoir d'une suprème séparation. | |
— Mon Dieu, murmura-t-elle, recevez son ame!
Anita Kerven sella son cheval dans l’obscurité, détacha celui du messager et l’appela :
— Venez avec moi, sans que les maîtres nous
voient. Que Pierre nous suive : un malheur est arrivé. 4
— Ah! mademoiselle, ça doit être vrai, puisque vous le dites. On sait bien que vous lisez dans tout ce que vous voulez.
Ils montèrent en selle tous les trois. Le docteur Mendel entendit le galop des chevaux s’éloignant à bride abattue.
— Cette enfant! cette enfant! A quoi pense-t-elle?
Des larmes lui vinrent aux yeux et il eut peur.
RDBUR DE DATE D 0 191.
Au bout d’une demi-heure, les autres arri-
vèrent devant la maison des Arteaga, éloignée
de la route d’une-centaine de mètres.
— Allons-y! dit la jeune fille.
Ils s’engagèrent dans l'allée, puis Flor des-
cendit de cheval. Sans frapper, elle entra dans le salon, ‘brillamment éclairé. Quand elle parut, la figure tragique, les yeux agrandis, comme frappée dé folie, Lysandre, qui causait avec un voisin et ami, M. Oloasco et l’oncle de Tucuman, se leva et vint à elle. Avant qu’elle eût parlé, une pâleur
livide s’étendit sur son visage.
— Vous avez vu Louis, ce soir? demanda-
t-elle.
— Je l'ai quitté vers cinq heures et l'ai laissé avec le docteur Linden.
— Savez-vous s'1l devait venir chez son père?
— Certainement. Il aura été retardé, et vous le croiserez, bien sûr. |
— Non; accompagnez-nous. Il lui est arrivé quelque chose.
Jean, sa mère, tous l’entouraient, la suppliant de se calmer. | :
— Je suis calme, leur dit-elle d'une voix étrange, sans âme.
fon Peu PL EUR DB LATE EAN
— C’est impossible, dit Oloasco, qu'un accident soit arrivé sur cette route, car jamais.
— Mais enfin, mademoiselle, demanda le frère de M° Arteaga, le Tucumanais,comment le savez-vous ?... R
— Comment je le sais? fit-elle dans un amer désespoir. Je viens de recevoir, son dernier adieu !.…
Il haussa les épaules en regardant l’estanciero, comme pour dire : « Elle est folle! »
— Je vous quitterai plus tôt que Je ne pensais, madame, dit ce dernier en s’inclinant devant la maîtresse de maison.
La bonne dame, toute troublée, lui glissa à l'oreille : |
— Croyez-la, cette petite, elle devine de ces choses! :
Jean, de suite était allé prendre son cheval. Lysandre et M. Oloasco se joignirent à eux, etils parürent.
Au bout de l'allée, ils retrouvèrent Pierre, resté pour surveiller la route et guetter l’arrivée de son maître.
Lugubrement, les lanternes éclairaient le chemin. Flor ne parlait pas. .Lysandre essayait
de lui faire comprendre combien cette inquié-
tude nerveuse lui faisait mal; mais il ne paraissait pas lui-même très rassuré et sa voix n'était pas naturelle.
On galopait depuis plus d’une demi-heure, lorsqu'un hennissement se fit entendre. Le cheval de Flor y répondit.
— Doutez-vous maintenant, messieurs ?
s'écria-t-elle rugissante, en s’élançant.
Un peu en dehors de la route, la moitié du corps sur l’herbe, Louis Mendel était étendu, appuyé légèrement sur le côté. Le poids du corps avait laissé entrer jusqu'au manche un couteau plongé entre les deux omoplates. Le sang ayant coulé à flots de sa bouche tachait sa chemise... et restait coagulé sur une de ses mains, reposant sur sa poitrine... Son cheval, tranquille, le regard triste des bêtes qui comprennent, était à côté de lui.
Pendant que Flor et Jean, agenouillés, touchaient le corps du malheureux, déjà froid, les domestiques couraient à l’estancia des Arteaga pour en ramener une charrette.
Sans aucun souci de la police, trop loin de là
pour aller la prévenir, on retira le couteau de la Et: |
plaie, puis on étendit le cadavre sur un matelas, on le recouvrit d’un drap blanc et le funèbre cortège se mit en route. |
Tout à coup, les nuages crevèrent, et la pluie tomba sur le drap, modelant les traits du mort et l'imprimant de sang pâle. |
Lysandre, se soutenant à à peine, rentrait à l’estancia quand il croisa sa mère, allant à cheval vers les autres. Malgré la-pluie, la vieille dame en pleurs se placa à côté de Jean, tenant la place de celui qui fuyait.
Sur le corps de Louis Mendel, on ne trouva ni argent, ni montre, ni papiers. Seule, sur la poitrine, une lettre couverte de sang, que Flor reconnut, contenait des diamelas d'un rouge sombre. Are . C'était l'héritage d’Anita Kerven.
Le matin, de bonne heure, Lysandre écrivit à M. Laro la lettre suivante, qu'il avait bien méditée :
« Monsieur le ministre,
« Un épouvantable malheur m'a frappé en la ct de mon meilleur ami. Louis Mendel a été assassiné sur la route de Rosario à C***, Le
vol a été le mobile du crime. Le couteau, que nous avons enlevé de la plaie, marqué Postdam, de pacotille allemande, ressemble à ceux dont se servent nos paysans. |
« Si vous ètes toujours dans les mêmes dispositions exprimées dans vos dernières lettres, et dont les termes me touchent, croyez bien, monsieur le ministre, que je n'ai pas changé non plus et suis toujours
« Votre fidèle et dévoué, « L. ARTEAGA. »
En accompagnant son ami à sa dernière demeure, Arteaga ne pensait plus à ce malheur.
Son visage était empreint d’une douleur profonde, et cependant il exultait. Derrière le corps, il lui semblait recevoir déjà les salutations des employés, les poignées de main des ministres, les prières obséquieuses des gens pressés d’argent. Pendant le Dies iræ, il composait sa profession de foi, son programme, que chaque directeur d'administration se croit obligé de servir au public, comme si le devoir et la morale ne doivent pas être pour tous le seul but et la seule ambition, ce qu’il est oiseux d'exprimer.
NE 196 ie « FLEUR DE L'AIR »
Onne jeta point s sur cet être Tool et bon: qui sortait si tôt de la vie, quelques pelletées de terre en signe d'adieu. Cette touchante coutume 3 n'existe pas. ; On le laissa enseveli sous de roses blanches et les tubéreuses cueillies l’autre soir en signe de Joie par sa fiancée, et sous les louanges attendries, “enthousiastes, des radicaux qui l'avaient # aimé.
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Près du jardin de Palermo, dans ces nouvelles
rues ouvertes depuis peu de temps, au milieu
des fleurs et de la verdure des grandes propriétés, pas encore morcelées, deux femmes demeuraient depuis quelques mois. Elles avaient choisi ces parages solitaires, moins agilés et moins remuants que les autres parties de la ville de Buénos-Ayres, séduites aussi par la proximité du parc de Palermo —Ile bois de Boulogne argentin. — Les après-diner d'été, avant de partir pour
les cours, la plus jeune, M"° Kerven, installait.
M''° Lucienne à l'ombre des grands arbres, dis- | SUR
SARA ALGUT!
posait son ouvrage sur une chaise, lui donnait son livre de prières et revenait la prendre en descendant du tramway, qui s’arrêtait juste à. la porte du parc.
La maison devait lui sembler petite à côté de celle de C***, et la cour dallée de marbre noir et blanc à damier, en formant le centre, était chargée de résumer les trente hectares de leur propriété d'autrefois, et l’allée ombreuse d’ailanthus plantés par M. Saenz.
C'était petit, mais encore trop grand pour ces cœurs errant dans les pièces, cherchant sur les sièges inoccupés des figures évanouies.
Dans le patio, des plantes vertes égayaientl’entrée des chambres. M" Lucienne, tous les matins, baignait leurs feuilles de rosée. Des cages coquettes, suspendues au-dessus des portes, contenaient des oiseaux de prix. Dans cette maison, eux seuls chantaient. Le lendemain de leurinstallation, le docteurLinden venantoffrirsesservices, avait vu la cour triste et nue, et, trouvant que le tout s’harmonisait trop bien, il avait envoyé les oiseaux et les plantes. Délicate attention! Venant de sa main, Flor et M"° Lucienne s'y intéressaient. Donnés par lui, cet admirateur de