ARR
— Cette mâtine Joue avec les choses les plus sacrées ! pensa le jeune homme.
Enfin, un jour de bonne heure, Flor très affairée, en costume de voyage — petit drap marron, genre tailleur — ouvrit la porte de communication, et entra dans la maison voisine pour dire adieu à Mm° Linden et embrasser les enfants avant son départ pour le Rosario. |
— Vous êtes bien élégante, Anita, lui dit affectueusement la vieille dame.
— Je ne peux pas être plus simple, pourtant...
— C'est pour cela... précisément. Je voudrais vous voir lundi, dans la robe de crêpe mauve, remplie de volants. Comme elle vous ira bien!
— Je la mettrai au retour pour vous faire ce plaisir. On me l’expédiera seulement demain.
Les enfants, encore au lit, arrivèrent en chemise et se suspendirent au cou de la jeune fille.
Elle s’en défit avec peine.
— Ne vous échappez pas encore, dit la vieille dame.
Et, la prenant par le poignet, elle l’emmena dans sa chambre, ferma la porte, et dit à voix basse :
A ie CUS AS ES LA dde
— On parle de révolution. Le peuple vainqueur est humilié de se voir traiter en vaincu. Le régime, un moment abattu, se relève... Pouvons-nous tolérer cela? Un meeting de plus de vingt mille hommes, composé de radicaux enthousiastes, défilera demain, devant la Maison-Rose. Alem doit faire un discours... On peut tout espérer de ce chef idolâtré par la foule !.. En lui est incarnée l’âme du peuple; il le comprend tellement bien qu’à un seul Sterlene
Peut-être n'y aura-t-il rien; mais pas d’imprudences!... Si Buénos-Ayres n'est pas tranquille, restez là-bas, c’est plus sûr! Je suis plus satisfaite de vous savoir loin. Le voisinage de ma demeure n’est guère une sauvegarde pour vous, au contraire. Le gouvernement ne ferait rien contre une vieille femme..., je le pense, au moins, mais il déteste Roland, il lui en veut !...
— Espérons, madame, dit Flor avec un soupir, que tout marchera selon les intérêts du peuple. |
— Vous n'êtes pas convaincue, Anita, dit tristement M Linden. Vous n'êtes pas née ici, et
ne sentez pas comme nous !
— Quelle erreur, madame ! J'adore cette terre, ne me souvenant pas de la mienne, et pour cela, précisément, ces luttes sanglantes entre frères. m'inspirent une telle...
Elle allait dire : répulsion; mais elle se relint.
Comme si elle la devinait, l’ardente patriote ajouta :
— Les chrétiens, Anita, ont arrosé de leur sang les premières manifestations de la foi... Les peuples en font autant pour engendrer la justice. Hélas! il n'y à pas d'autre moyen!
La conversation s'arrêta : M" Lucienne entrait. Son esprit simple et son instruction sommaire ne lui permettaient pas d’être juge dans la discussion. |
On s'embrassa de part et d'autre et nos voyageuses montèrent en voiture, Flor tout attristée de ces nouvelles.
Le dimanche matin, on apprit, en effet, que la révolution avait éclaté à San Luis. À Buénos- Ayres le meeting s’annonçait nombreux, tumultueux même, à la pensée que les frères des provinces revendiquaient leurs droits... mais,
hélas! les troupes venues de Lomas, dans la nuit, du campement de Santa-Catalina, station-:
naient dans les places; de petits canons placés sur les terrasses avoisinant la Maison-Rose, à droite et à gauche, transformaient en batterie la tranquille place Victoria. Les précautions étaient prises. Les manifestants,à la première alerte, se fussent trouvés entre deux feux. Les canons auraient moissonné le peuple. C’eût été une atroce boucherie.
Les chefs le comprirent ainsi. La voix aimée qui devait les entraîner se tut, devant cette fata-
lité : la trahison avait encore passé par à!
Jean Arteaga savait combien ce voyage — du Rosario à l’estancia — serait pénible à ses amies, aussi pria-t-il le docteur Larsan et sa sœur, au nom de Lysandre, de venir assister au mariage.
— Cela distraira M Blanche, toujours si seule, ajouta-t-il; puis je compte sur vous, Édouard, afin de prendre au Rosario la même voiture que ces dames.
— Bien, bien! dit le jeune docteur avec bonté. J'en suis; c’est entendu.
Quantà Blanche, elle sauta de joie; elle allait donc connaître l’idole de son frère, lui parler, la juger pendant deux Jours au moins ! |
Le docteur Larsan lui recommanda de faire
“ FLEUR DE L'AIR”. 254 son possible pour égayer les voyageuses et lui en expliqua le motif.
— Oui oui! Je ne ferai pas d'effort, étant née aimable.
Voilà pourquoi Lucienne et Anita virent descendre du break qui vint les chercher à l'hôtel du Rosario, Eduardo et Blanche.
— Vous, ici! dirent-elles.
— Invités au dernier moment, je n’ai pas pu
vous prévenir... Permettez-moi de vous pré- ‘enter ma sœur à laquelle j'ai souvent parlé de vous.
Gracieusement le petit diable s’inclina; M'° Saenz lui donna un baiser; la jeune fille en fit autant, reconnaissant fort bien les yeux curieux qui l'avaient dévisagée dernièrement.
Blanche aussi, la figure pétillante de malice, admirait les frisons, et pendant que Flor suivait de l'œil, par miracle, l’arrangement des cartons à chapeaux, elle s’approcha du cocher et lui dit à voix basse :
— Vous avez bien compris! A partir de l’estancia d'Oloasco, n'est-ce pas ?
— Oui, mademoiselle, et n'ayez pas peur.
Cet animal s’emballe tout le temps, qu'entre les
rênes, sa queue reste prise. Aussitôt délivré, c'est un mouton.
Ils partirent. Blanche s’assit près de M”° Lucienne, pour laisser son frère à côté de la jeune fille. Déjà elle abdiquait!
Une demi-heure après, ils se trouvaient em pleine campagne. La plaine s'étendait immense, verte, marbrée de noir, car c'était l’époque du labour. De ci, de là, un arbre apparaissait humilié et triste de ce qu'on n'ait jamais pensé à lui donner de frères; des tas énormes de foin attendaient que le froid tondit l'herbe ; mais il faisait doux et elle poussait en dépit du calendrier.
— Ah! les paysages de la Suisse à côté de:
ceux-là! murmura le docteur.
— Compare-les, en effet, répondit sa sœur.
Compare les rivières à la mer! Nous avons de: quoi fabriquer deux cents Suisse si nous le voulons, dans une seule. province! Moi, je n'aime pas Les choses microscopiques, mélangées, heurtées comme dans un cataclysme, où la petite:
plaine a peur de la montagne, qui l’enserre:
comme dans une boîte et de la rivière pouvant l'inonder.
— La Suisse est un pays enchanteur,
Blanche, admiré de tout le monde, et tu es la seule.
— Eh! bien, je serai la seule trouvant son pays plus beau que les autres. Ce n’est pas une excentricité trop déplacée.
M”° Saenz souriait, pensant comme elle.
— Â-t-on chaud? ajouta la jeune fille, on s’en va en Patagonie. A-t-on froid? À Corrientes. Et l’on est toujours chez soi.
— On devrait aller à Corrientes tu veux dire: mais on n y va pas, aimant mieux le Paraguay.
— C'est vrai! encore une aberration! Corrientes cependant et ses environs sont splendides! On bâtirait des villas entre les orangers et les cactus. Mais non! Comme les Français de bon ton qui se font blanchir à Londres et y ont leur tailleur, les Argentins fortunés s’en vontau Paraguay, à l'Uruguay porter leur argent. Ils ne voient pas les sites délicieux, à douce température, égayant la côte du Paranä.
— Il ya dés moustiques, affirma Edouard et rien que des fleurs.
— C’est quelque chose, dit Blanche.
— Pas assez, reprit-il, quand on a faim. J'ai connu un malade voulant résider là l'hiver —
par patriotisme aussi, comme toi; — eh bien, il s’en est retourné. Il aurait été obligé de manger des fleurs!
— (Ça l’aurait peut-être guéri... et ce doit être infiniment plus gracieux de voir son assiette remplie de roses qu'ornée d’un bifteck saignant..….
— Tu devrais essayer!
— Ces criollos ayant voyagé sont insupportables, dit la jeune fille en colère, pendant que M”: Kerven parvenait à sourire. [ls reviennent d'Europe dégoûtés de tout : de nos succulents asados, de notre simple puchero. Même nos femmes ne leur plaisent plus! Nos femmes, admirées par le monde entier, comme les Circassiennes! D’après eux, 1l leur manque cette saveur, Ce piquant, ce je ne sais quoi! Or, savezvous, M'° Kerven, ce qu'est le «Jenesais quoi» ? C’est la maigreur. Tu peux rire, Édouard, etnier; ca m'est égal, je le dirai quand même. Je n'aime pas les femmes genre Tanagra; je trouve que des coussinets de graisse à l’est, à l’ouest, etc.…, ne leur vont pas mal...
.— Blanche!
— Laissez-la dire, fit en souriant M! Lucienne.
- N'est-ce pas, mademoiselle! Édouard, tu ne connais pas les hanches en fil de fer, les poitrines en caoutchouc; eh bien, c’est l’armature de la femme... trop immatérielle — genre inconnu chez nous. — Elles ont des robes de coupe savante, de vrais chefs-d'œuvre, serrant par ici atrocement, lâchant par là, au point que seuls des artistes savent les habiller.
Et ils comparent tout cela — c'est triste à dire — avec nos figures fines, nos bustes irré- prochables…
— Continue, Blanchette; ne te gène pas!
— Je parle en général, fit-elle rougissante, et pas pour moi!
— Cependant tu serais encore la seule à nier qu'une Parisienne... :
— Ah! celles-là, je te l'accorde, je leur permets la compétence, bien qu'elles aient aussi leurs petites ruses, comme nous, du reste. Elles nous gagnent sur bien des points, Édouard; mais nous les dépassons en d’autres. C’est égal, cela fait enrager cette désargentinisation! Moi, gouvernement — et Blanche frappait sa poitrine, — je mettrais un impôt sur les voyageurs
argentins. Ah! vous voulez voyager, mes amis,
par patriotisme aussi, comme toi; — eh bien, il s’en est retourné. Il aurait été obligé de manger des fleurs! |
— Ça l'aurait peut-être guéri. et ce doit :
ôtre infiniment plus gracieux de voir son assiette remplie de roses qu'ornée d’un bifteck saignant...
— Tu devrais essayer!
— Ces criollos ayant voyagé sont insupportables, dit la jeune fille en colère, pendant que M’! Kerven parvenait à sourire. [s reviennent d'Europe dégoûtés de tout: de nos succulents asados, de notre simple puchero. Mème nos femmes ne leur plaisent plus! Nos femmes, admirées par le monde entier, comme les Circassiennes! D’après eux, 1l leur manque cette saveur, Ce piquant, ce Je ne sais quoi! Or, savezvous, M'° Kerven, ce qu'est le « je ne sais quoi» ? C’est la maigreur. Tu peux rire, Édouard, et nier; ca m'est égal, je le dirai quand même. Je n'aime pas les femmes genre Tanagra; je trouve que des coussinets de graisse à l’est, à l’ouest, etc.…., ne leur vont pas mal...
.— Blanche! |
— Laissez-[a dire, fit en souriant M'!° Lucienne.
‘FLEUR DE L’ATR 7 259
- N'est-ce pas, mademoiselle! Édouard, tu ne connais pas les hanches en fil de fer, les poitrines en caoutchouc; eh bien, c’est l’armature de la femme... trop immatérielle — genre inconnu chez nous. — Elles ont des robes de coupe savante, de vrais chefs-d’œuvre, serrant par ici atrocement, lâchant par là, au point que seuls des artistes savent les habiller.
Et ils comparent tout cela — c'est triste à dire — avec nos figures fines, nos bustes irré-
prochables…
— Continue, Blanchette; ne te gène pas!
— Je parle en général, fit-elle rougissante, et pas pour moi! :
— Cependant tu serais encore la seule à nier qu'une Parisienne... :
— Ah! celles-là, je te l'accorde, je leur permets la compétence, bien qu'elles aient aussi leurs petites ruses, comme nous, du reste. Elles nous gagnent sur bien des points, Édouard; mais nous les dépassons en d’autres. C’est égal, cela fait enrager cette désargentinisation! Moi, gouvernement — et Blanche frappait sa poitrine, — je mettrais un impôt sur les voyageurs
argentins. Ah! vous voulez voyager, mes amis,
pour dénigrer votre pays en revenant? Eh bien! compensez à la yankee : donnez de la monnaie, vous parlerez ensuite... pour votre argent!
Le plus longtemps possible le frère et la sœur soutinrent la conversation, mais M°° Saenz ré- | pondait maintenant sans sourire, comme si son âme était ailleurs; puis elle tira un chapelet de sa poche et les petites graines noires se prirent à courir, très pressées, entre ses doigts.
— Elle dit des oraisons jaculatoires... avec indulgences.. pour les morts, bien sûr.
Et cette idée serrant son bon cœur, Blanche ne put rien dire. |
Le docteur, plus fort, entama une discussion socialiste avec Flor, à propos des colons; mais un instant après la jeune fille parlait à peine et soupirait oppressée. Ah! seule, elle se fût jetée dans les bras de M°° Lucienne et elles auraient pleuré!
Blanche remarquait la pâleur de sa compagne.
Une tristesse invincible les prenait eux aussi. Elle eût voulu serrer la jeune fille sur son cœur "ÉRAULOITE
— Oubliez, Anita... Édouard vous aime. Je vous aime. Il y a des vivants qui valent les
morts! La vie peut être encore belle pour vous! Elle le sera, si vous le voulez !.….
Soudain, les yeux de Flor devinrent hagards, elle serra les dents.
Le docteur la prit alors par les poignets et la regarda d’une étrange façon.
— Eh! bien, pensa-t-elle, il ne se gène plus. même devant M'* Lucienne! Édouard, tu perds la tête!
Mais le docteur regardait Flor toujours aussi audacieusement. Alors, M”"° Kerven poussa un soupir, ploya le bras, y reposa sa tête et s’endormit.
M'° Saenz ne demanda rien. Son âme, son corps, elle tout entière étaient toujours iv et les grains noirs filaient toujours.
__ Tu J'as endormie, Édouard? demanda Blanche à son frère.
— Oui, pour éviter une affreuse crise…,
— Mon Dieu! je souffre bien, moi aussi! Faismoi dormir. J’ai envie de pleurer!
— Je ne pourrais pas, ma Blanche. Il faudrait trop de temps... tu es trop récalcitrante…
Tout à coup, Mi° Saenz, très peureuse, se
leva :
— Santa Rital!-ee cheval s’emporte! Santa
Bärbara! aie pitié de nous!
La voiture oscillait dans une course folle.
— Ne craignez rien, mademoiselle. Une voiture à quatre roues ne versera pas facilement. Appuyez-vous sur moi. Et toi, Blanche, soutiens M'° Kerven. | |
Elle l’attrappa par la taille, l’attirant vers elle; le docteur coucha la tête de la jeune fille sur l'épaule de sa sœur, comme un petit enfant, et Blanche, tendrement, la retint.
Par moments, le cheval se calmait, mais M'° Lucienne ne le perdait pas de vue et tremblait au moindre écart. |
Justement, à un point où la route semblait très
mauvaise, remplie d’ornières, la bête s’affola. Le
docteur tranquillisait M Lucienne, qui couvrait
sa figure des deux mains et invoquait tous les.
saints-du ciel.
Enfin, cette course effrénée leur fit gagner près
d’une heure. Devant le péril, M'° Saenz avait
oublié sa douleur. On arrivait à l’estancia, quand Flor se réveilla.
Comprit-elle? Peut-être, car elle chercha la main d'Édouard et lui dit : |
PP RER MS PER HAE RON "EVENT FeLRN à At 2 MSI AL SRE 6 f<
— Merci!... Que vous êtes bon!...
Pendant ce temps, Blanche riait avec le cocher, très familièrement.
— C'était très bien, lui disait-elle. La vieille demoiselle a eu peur et n’a pas pleuré. Donnez double ration à cette bête. Voilà pour les deux.
Elle lui glissa un billet dans la main, puis tout à coup revint sur ses pas :
— Je n'ai pas voulu vous appeler bête : « Voilà pour les deux, vous et Ia bête. »
— Oh! mademoiselle, j'ai bien compris!
Gracieux, empressé, Lysandre serrait les mains, faisait l’aimable. Il esquiva le regard de Flor, qui paraissait vouloir fouiller dans ses yeux, et la jeune fille sentit augmenter sa certitude.
— Ce sera pour aujourd’hui, pensa-t-elle.
Esther les conduisit dans leurs chambres. On entendait, en haut, en bas, dans les couloirs, des éclats de jeunes voix fraîches, puisles voix graves des mères exhortant au silence.
- Mn Arteaga, Esther et les deux amies s'embrassaient tendrement. Elles admiraient la petite Jeanne, dont la venue au monde avait ouvert dans le cœur de M'° Kerven une fèlure imperceptible, qui deviendrait brèche peut-être un jour.
PS NS Mer Mn er C US AE END né ROSE AR PA AS Ni EU CE AA en gg LA Go UE à 4 " À Le”: 7 A
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Quand la jeune femme vit la robe de Flor si légère, si délicieusement mauve :
__ Tuaschoisi cà, toi, ma Flor? Tute corriges, enfin! Elle est ravissante, ravissante!... Tu seras la plus belle!... Quel goût!
Gagnée par la joie générale, par les rires qu’on entendait partir en fusées joyeuses, la vieille fille elle-même souriait en regardant sa robe de soie noire, garnie de Jais. L'idée de voir M'° Saenz quitter son châle noir lui couvrant la tête, pour prendre un chapeau, égaÿait beaucoup Esther.
— Les modes changent vite, M1!° Lucienne; sans cela, vous eussiez pu garder ce chapeau pour le mariage de Flor, car il faut de grandes occasions pour vous faire laisser votre costume monacal.
— Tu as de l’audace, Esther! dit vivement la jeune fille.
A sa grande surprise, M!° Saenz répondit :
— Je voudrais alors une plus belle robe! en velours... oui, oui, j'irai jusque-là! Il faudrait bien, je remplacerais la mère! | .— Vous n'aurez pas la peine de faire cette dépense, Lucienne!
— Je le regrette, ma fille. J'aurais tant voulu
voir de petits enfants autour de moi! Je me contenterais d’un seul, comme Juanita, venant de ma Flor, que Louis et Pascal ont tant aimée et qui est aujourd’hui ma seule consolation.
La jeune fille semblait émue et regardait son amie sans rien dire.
— Viens, Flor, ;
Elle prit sa tête et l’appuya sur sa poitrine, lui parlant doucement en caressant ses cheveux :
— Je te remercie de garder tant de fidélité au souvenir de mon neveu; mais un Jour, quand je n’y serai plus, que tu seras seule!
— Oh! mon amie, ne parlez pas de ces choses!
— Etenattendant... pour embellir Les derniers jours de cette vieille.
Esther se leva, sentant la conversation décisive; mais la coiffeuse entrait :
— Alors, je reste là. Flor sera peignée à mon goût et non au sien.
— Oh! je connais tes de à à ce sujet, dit un peu plus gaiement la jeune fille. Laure ou toi m'avez envoyé un anonyme.
Esther se défendit, mais ne parvint pas à convaincre les deux femmes. Comment auraient-
elles pu, en effet, soupçonner Blanche? |
La coiffeuse les amusa en leur racontant qu'une jeune fille brune suppliait son frère de se laisser friser, Le trouvant trop récalcitrant, elle s'était approchée de lui avec un fer chaud et lui avait brûlé un côté de la moustache.
— Oh! c'est Blanche, j'en suis sûre, dit Flor.
— Quelle bonne idée a eu Jean de les inviter, répondit la jeune femme. J'ai entendu parler de cette jeune fille dans les meilleurs termes. PA
— Elle ressemble trop à son frère pour être banale, reprit Flor. | |
Lucienne et Esther se regardèrent en souriant, étonnées de cette réflexion.
Quand elle fut prête, Esther s’écria :
- — Quetu es bien!
— Flatteuse! répondit Flor avec une secrète satisfaction.
— Tu as le genre, la distinction de la Francaise.
— Pas le « je ne sais quoi » de Blanche Larsan, au moins?
— La fraîcheur de tes vingt ans, ta carnation de blonde, l'originalité émeraudée de tes yeux... Et à propos! |
= Elle posa sa fille sur le lit et s'en alla en . ICOUTAnD Re re NU SN Lo nn — J'allais oublier de vous donner un sou venir de la naissance de Juanita, dit-elle en reve- ee nant et en mettant au cou de M! Lucienne une broche d’améthyste. A toi, Flor, ce papillon de
brillants dans tes cheveux. Jean m'a donné le | pareil, je le prendrai tout à l'heure! |
EL PUMA 6 RSS. M AL Sal À A 2 AU ja TN
Vers cinq heures de l’après-dinéé, elles furent prêtes. M'° Saenz s’assit commodément pour réciter ses prières et Flor quitta la chambre, Elle entr'ouvrit celle d'Esther et aperçut Juanita qui dormait. Elle la regarda un moment. Chaque fois, à l’admirer, elle puisait un désir de vie, une soif de choses inconnues où elle distinguait seulement la paix qui dominait. Elle sortit, la physionomie un peu agitée, mais résolue.
— Eh! bien, finissons-en! murmura-t-elle.
Elle frappa à la porte de la chambre des :
Larsan.
— Blanche est là, don Eduardo?
.— Oh! non. Elle n’est même pas en toilette et court dans la campagne!
. — Tant mieux, alors! Voulez-vous descendre au jardin, docteur? J'aurais besoin d’un petit conseil. |
— Je vous suis, dit gentiment le jeune homme, un peu troublé.
… Côte à côte, ils marchèrent lentement dans l'allée. Flor, la première, prit la parole.
— Si j'ai bien compris, vous connaissez beauéoup de détails sur la triste histoire qui s’est passée, près d'ici, il y a deux ans.
….— Oui, mademoiselle Anita. Je sais que la vue d'une certaine personne est aujourd'hui un martyre pour vous.
— Je la soupçonne depuis longtemps. Elle a joué un rôle dans cette mort; celui de Judas, peut-être. Eh! bien, je veux savoir! Je ne quitterai pas cette maison sans lui avoir parlé.
Jamais je ne retrouverai une occasion pareille. L'état actuel de son esprit, au moment d’un acte solennel comme celui qu'il va accomplir, sera plus prompt à la confidence...
— Peut-être! mademoiselle. Je crois, au contraire, que cet homme sera plus fort que vous dans sa défense; il peut prendre vos questions en badinant, selon sa coutume, et vous n’en
viendrez pas à bout! Que n’ai-je le droit, mademoiselle Anita, de lui en demander compte en votre nom! Cela m'est très pénible de vous savoir exposée aux insolences de ce brutal qu'est Lysandre Arleaga! Je connais sa manière de parler aux femmes; elle est Tâche comme luimême. |
— Oh! ne craignez rien pour moi! Dans ce moment-ci, il n'est pas à redouter. Je saurai tout ce que je voudrai, j'en ai la conviction. Seulement, il me faudra être douce, insinuante.… Si je lui montre l'horreur que Je ressens pour lui, je n’en obtiendrai rien. Je connais un moyen cependant, un seul, docteur. Pour cela, j'ai besoin de vous! Vous avez de l'amitié pour moi, Je le sais. Je l'ai vu il y a longtemps. Aïdezmoi donc aujourd'hui, je vous le demande. Le doute m'empèche d’être tranquille, de rendre heureux ceux qui m'entourent... Quand je saurai... je prierai Dieu de pardonner... jusqu’à ce que je le puisse... et j'abandonnerai le coupable : à sa Justice. ou à sa bonté.
— Bien sûr, mademoiselle Anita?
— Oui; je ne veux plus me venger... J'aime trop les autres. et ma pauvre Laure!
de. VLC Pur À TAN ANA PONS LA PE ee Re TE SU Eu LA Ft TN RE PENSE
— Et comment puis-je vous aider?
— En m'endormant, don Eduardo, en me recommandant d'être forte el d’être calme. Je le serai, ayant votre appui, sans votre blâme. Oh! ces expériences ne vous plaisent guère, mais vous l’avez fait ce matin, et il en faudrait si peu, maintenant! La récidive est si facile! Oh! faitesle, ‘mon ami, c’est pour la paix de toute ma vie! L'oubli sera difficile! mais la paix peut venir, et je la désire! Ah! vous ne savez pas, tout ce que je vois dans une âme, lorsque je suis gravement malade ou qu'une surexeitation anormale se produit en moi! C’est comme si l’on touchait un clavier, dont les fils récepteurs seraient dans mon cerveau! Je lis, je lis... ce qu un autre écrit!
La nuit où je suivais le corps de mon fiancé, je devais être prise d’un de ces sommeils, sans doute, car jamais autrement je n'aurais eu tant de courage! Malgré moi, ma main guidait mon cheval à droite; inconsciemment je m'’éloignais d'Arteaga. Eh! bien, don Eduardo, je ne l'ai Jamais dit, ayant eu peur qu'on me traitât de folle. Si Lysandre était venu jusque chez nous, J'aurais su tout le drame! Il me semblait alors
être tout autre; mon âme s’accusait. Je pensais à peu près ceci: « Je n'aurais jamais cru/qu'il l’eût tué, jamais! Je comptais sur le vol, oui, sur un attentat quelconque indéterminé, mais nas sur cette chose affreuse! Voilà où m'ont poussé mon ambition, un moment de jalousie; voilà le résultat de ma déloyauté!... » :
Je repoussais ces idées se mêlant aux miennes, au pauvre chaos qu'était mon esprit à ce moment-lx. Elles me faisaient l'effet de certains airs de musique qui vous harcèlent sans qu'on puisse les chasser... Je luttais pour ressaisir ma personnalité, si intimement liée à une autre dans ce tragique instant! | Quand il nous quitta, je redevins moi; mon âme accompagnait enfin le mort! À | Bien plus tard, ces choses me sont revenues et J'ai pu mieux les apprécier. Pendant la maladie de mon bienfaiteur, j'allais, je venais, impassible, accomplissant ma tâche, dormant souvent d'un sommeil factice. Ensuite, J'ai lutté. Quand je sentais venir la crise... je ne la voulais pas. Je me suis guérie, par la volonté. Seulement, ce matin, dans mon état d'âme, il vous a été facile de m'endormir, et maintenant,
docteur, un rien, un simple désir de votre part, et je dormirai encore.
— Je le ferai pour vous, mademoiselle Anita; mais d’instinct J'aime peu ces choses. C’est égal, vous ne risquez rien, je veillerai sur vous, dussé-je ne pas quitter la porte et y demeurer comme une sentinelle. Et que ce malotru ne s'avise pas de vous insulter, sans cela!
— Je n’en ai point peur! Quand on est.cou- pable, l'aplomb est rabattu de moitié, et je me sens devenir si haineuse, Je suis si surexcitée, qu'à la moindre parole...
— Donnez-moi vos mains, ma chère Anita.
Là... c’est bien... Vous m'avez attendri par votre insistance; je cède pour vous obéir, ne croyant guère en ce pouvoir extraordinaire, pouvant peut-être vous induire en erreur... Mais enfin, vous voulez! Dormez-donc!... et soyez calme.
Que votre intelligence ne soit pas troublée.
Questionnez avec votre nouvelle Tucidité. Pas d'hésitations. Soyez ferme, ne tremblez pas!
Pensez que vous êtes juge, mais de la cause d'un autre. C’est ainsi que je le veux et qu'il le faut! Allez... chère amie; et en vous réveillant, souvenez-vous |...
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EU ne L,
Vous nrantissant son cou ie ses one nus,
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puis, le corps un peu raidi, la tète très haute, elle
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partit à à la recherche du maitre de la maison,
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M'° Kerven aperçut Lysandre Arteaga donnant des ordres. Elle alla à lui bravement, et, d'une voix creuse, un peu blanche :
— Lysandre, lui dit-elle avec douceur, je voudrais vous parler.
— Me parler, maintenant? fit-il inquiet.
— Le moment nest guère opportun... pour vous; mais tout à l’heure, il serait difficile de vous saisir. EN
Amicalement presque, elle le prit par le bras.
— Comme cela... vous ne m'échapperez pas.
Vous avez bien cinq minutes, dites, pour la fiancée de votre ami défunt? Une fiancée comme moi est presque une veuve, on lui doit des égards. Tenez, Jean n'est pas chez lui, ajouta-
t-elle avec une certaine satisfaction, asseyonsnous dans son cabinet, Je suis à vos ordres, Anita. Heureusement
que Laure n'est pas là!
Flor parut ne pas entendre cette sottise.
— Auparavant, comme Je vous rendrai la liberté quand il me conviendra et pour que personne ne nous interrompe, permettez..
Elle ferma la porte à clef, et, très simplement, par l’échancrure de son corsage, elle la plaça sur sa poitrine.
Edouard les avait vus rentrer et'se plaça dehors, près de la fenêtre, pour la défendre en cas de besoin. |
— Je suis donc prisonnier? dit Lysandre, essayant de rire.
— Prisonnier chez vous, Lysandre.. c’est bien commode! Si tous les coupables étaient ainsi punis, il y aurait des crimes tous les Jours. Voyons! je réclame de vous maintenant beaucoup de sincérité. Vous passez pour l’homme franc, par excellence... c'est le moment de le montrer... Dans quelques heures, vous allez commencer une nouvelle existence... à deux.
la plus douce.
— On peut s'asseoir, prédicateur, pour entendre le sermon?
— En face de moi et tout près...
Elle approcha un fauteuil; leurs genoux se touchaient presque.
— Vous allez épouser une adorable enfant dont le cœur est sans tache et l’âme toute blanche!
— Je l'espère bien! fit-il ironique.
— Vous, au contraire, avez un remords troublant votre vie... un remords que je connais... mais pas suffisamment... et c'est votre confession que je viens chercher... que je veux!
— Je ne vous comprends pas... et je me suis -confessé hier, M'° Kerven.
— Si vous l'avez bien fait, je vous en félicite; mais cela m'avance peu. J’exige de vous le récit détaillé de l'emploi de votre temps, le jour de la mort de l’avocat Louis Mendel. Et cela depuis le moment où vous l’avez laissé dans son cabinet... jusqu’à l'heure du crime.
— Mon Dieu, mademoiselle, je vous le dirais bien... mais vous erigez, vous parlez de re- mords.. J'ai bien l'honneur de vous saluer...
Etse levant, il se dirigeait vers la porte.
— Vous ne sortirez pas, et si je n'arrive pas à savoir maintenant même, devant les invités, en pleine table, tout à l'heure, je parlerai! D'ailleurs, je ne suis pas la seule à vous soupconner, monsieur Arteaga; d’autres personnes plus influentes, plus haut placées.
Il pâlit.
— Et que diriez-vous, mademoiselle? fit-1l avec un air de curiosité, en se rasseyant.
— Je dirai que la mort de votre ami fut le résultat de votre mauvaise langue, de votre jalousie, de votre déloyauté... Que vous ne l'avez pas tué de votre main, certes, mais que vous en fûütes cause, espérant qu'on lui volerait. les documents en son pouvoir, et que dans l’ardeur d’une lutte... mais vous n’avez pas songé à Ja mort, je ne le crois pas... Je dirai enfin que vous seul saviez le chemin et l'heure où Louis Mendel devait passer! |
— Assez! assez! mademoiselle. Toutes ces suppositions…
— I n’y a que des certitudes! fit durement la jeune fille en le regardant bien.
Et rejetant sa mante, dans sa toilette de bal, debout, animée, elle poursuivit :
— Avouez! et je me tairaï, Je le Jure!... Pour l'amour de Jean et de Laure, les seuls amis de ma vie d'orpheline..… les seuls compagnons de
mes jeux d'enfant... puisque l’autre est mort!
Dites tout et je me tairai!... Je vous serrerai la main devant tous, sans trembler, comme si je
vous estimais... comme si je vous... pardonnais!
Jamais personne ne saura!... Mais je veux con-
naître le coupable, celui qui fut votre instrument!... (
Arteaga baissa la tête. Elle était capable de Le dénoncer en pleine fête... Il lisait une dureté,
une résolution sur ce visage ordinairement si
doux.
— Tenez, Anita Kerven, il vaut mieux s’ex-
pliquer..… Cela me pèse depuis longtemps. Je
suis innocent de ce crime. Un hasard, une fata-
lité terrible men ont rendu la cause... Un
Indien... un domestique m'avait entendu causer. 1l avait des intérêts...
— Le domestique d'Oloasco, n'est-ce pas?
demanda-t-elle en se rasseyant.
Et se rapprochant encore de lui, au point qu'il sentait son souffle sur sa figure, elle lui prit ner-
veusement la main.
— Ne parlez plus, ajouta-t-elle… J'y suis... Il vous servait le thé... Il était six heures du soir. Vous aviez quitté Louis depuis une heure à peine... Vous aviez vu cette liste fatale, vous, son meilleur ami... Le nom d'Oloasco, votre voisin, fils de Basques comme vous, vous avait frappé… Le lendemain, le nom de Mendel serait dans toutes les.bouches; on applaudirait sa loyauté, son désintéressement... sa fermeté... Vous aviez peur de ces louanges qui allaient venir. ï
Elle s’arrèta pour soupirer... Le front dans sa main, Lysandre ne bronchait pas. L’écoutait-il? Non; son âme allait en avant, reconstituant le drame, et, docile, martelant les mots avec lenteur — car ils devaient être pénibles à penser aussi pour le coupable, — Flor les répétait.
— Vous arriviez devant l’estancia d'Oloasco, ayant besoin de parler, d’étaler votre rancune, de vous venger de cette part de gloire dont vous. n'aviez pas un rayon, pas une élincelle, qui ferait votre ami presque célèbre, à la façon du juge Tedin !.…. Ah! Louis Mendel l'aimait cette banque !.. Il l'avait réorganisée sur des bases honnètes… il désirait voir les débiteurs appor-
tant leur dette. Eh ! bien, ilne verrait pas celle d'Oloasco!.., ce serait une victoire de moins pour lui!... Vous entrâtes... l’estanciero était là! Il vous fit asseoir dans son bureau... un indien vint servir le mate.
— Ami, lui dites-vous; je viens vous rendre un grand service. Après-demain les noms des débiteurs de la Banque seront divulgués... Probablement, pour satisfaire l’opinion publique vous serez mis en demeure de rembourser intégralement, ayant été averti il y a quelques mois.
— Mais le gouvernement m'avait promis qu'il n’en serait rien, répondit Oloasco, étonné.
— Vous aviez compté sans ce radical entêté.….
— Bien, je vendrai l'hacienda; j'ai preneur.
Quant au terrain, je le leur abandonne: ils n’en retireront pas le quart...
L'Indien dressa l'oreille... ne perdant pas un mot!.….,
Ici, je ne comprends plus, murmura la jeune fille. Pourquoi cet Indien ?.…
Elle sembla concentrer davantage son attention sur Arteaga dont la poitrine se soulevait sous la force d’une souffrance intérieure.
— Vous | aviez remarqué la curiosité de cet
homme... son air sinistre. Vous comprites, qu un intérêt quelconque... C’est alors, Arteaga, que vous fütes le plus coupable; vous connaissiez cette race traîtresse.. et un plaisir secret... un espoir peut-être, vous fit dire cette phrase mal-
heureuse... qui vous hantera toute votre vie : « Ge soir Mendel emporte ce document chez son père. un messager spécial l'attend et le remet tra lui-même au ministre de l'intérieur... personne autre que lui ne voudrait encourir une telle responsabilité... il est le seul cherchant cette divulgation... »
Ah! j'y suis! Je comprends maintenant, dit la jeune fille animée, presque souriante, obéissant à Edouard et paraissant juge d’une autre cause que la sienne... Vous emmeniez Oloasco diner chez vous... vous désiriez l’aider à prendre ses mesures... pour mieux voler la nation. Pendant ce temps, l’autre. le domestique réfléchissait... -
Quand Oloasco avait acheté cet immense terrain, plus de huit lieues, il avait donné à ce serviteur, élevé dans sa famille, du même âge que lui, une certaine quantité de terre. Là vivaient sa femme et ses enfants, ses moutons surtout...