Viande rôtie
{REEUR-BE L'AIR ? 9
ou Américains. L'enfant veut de la douceur... La vieille demoiselle poussa un soupir de résignation et prit du poivre.
Flor, heureusement bien loin de la discussion, mangeait vite et correctement, rompant son pain, essuyant ses lèvres avant de boire. ne parlant jamais à table. Elle pensait à Louis. son grand compagnon, venant passer deux mois de vacances, et à cette course si longue, à travers les admirables plaines.
, Après le déjeuner, Petrona posa un châle noir sur la tête de la petite fille, elle y fit un pli, le serra autour du cou et le fixa sous le menton avec une épingle noire. Il retomba comme un . manteau, avec deux longues pointes sous chaque bras. Puis, autour de sa taille, sur le côté, elle noua un ruban noir dont les bouts pendaient jusqu'au bord de sa robe. On eût dit une religieuse en miniature; mais vêtue ainsi, à Îa mode du pays, elle gardait son rang de simple. de fille du peuple, que lui assignait ce costume. Le docteur songeait, en l'emmenant, qu'il mettrait un chapeau sur ces cheveux blonds, un de ces Jours, quand il aurait le courage de prendre
une grande résolution. .
Car il se sentait ému en pensant à la mère de la pauvre fillette. Pendant que son cheval trottait vivement, il la revoyait, vaillante, la première levée dans la maison, s’occupant de tout et de tous. Elle avait peiné jusqu'au dernier moment. Comme on la respectait dans le village! « Ah! M"° Kerven n'est pas la première venue », disaient les paysans. De son.
vivant, M Mendel assurait que sa gouvernante avait une démarche de grande dame. M”° Saenz, elle:mème, beaucoup moins simple que sa sœur, n'était pas trop fière devant elle, et savait em lui: demandant quelque chose, le dorer de s24 vous plait et d'ayez la bonté. Elle les intercalait, il est vrai, en français, au milieu de sa phrase dile en espagnol, comme si elle.croyait sa langue peu faile à {ant de circonloculions. 4
Me Kerven avait ensuite trouvé grâce à ses veux à cause de sa sollicitude pour la basse-cour. Ensemble, elles essayaient diverses recettes pour éviter les maladies contagieuses de la volaille, faisaient un choix raisonné pour les croisements. Aussi M'"° Saenz était-elle fière des œufs monstrueux de ses poules, de l'arrogance de ses coqs
et des poussins naissant en plein été, lorsque
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personne n’en pouvait obtenir à cause de la chaleur excessive.
L'étrangère avait peu raconté de sa vie. Malgré les attentions, les prévenances, elle gardait avec un {act exquis sa place d'humble. Quelquefois, en voyant des colons à la consultation du docteur, elle leur demandait : « Connaissez-vous un homme d’une trentaine d'années, un Breton se nommant Kerven? »
Elle revenait d’une colonie voisine, se rendant au Rosario, pour chercher encore celui qui l’avait abandonnée en France, avec son enfant, quand un soir, brisée de fatigue, elle s'était arrêtée chez M. Mendel.
Plus faible et plus pâle qu’elle, Anita, âgée de cinq ans, dormait sur son épaule. Elle semblait si frèle, elle était si menue, sa faiblesse la rendait si éthérée, que la femme du docteur, en la caressant, la surnomma Fleur de l'air, comme cette suave et blanche orchidée, si légère, si ténue, faite d’un souffle d’air, matérialisé en des reflets de nacre et de satin,
.— Tues venue de bien loin, petite mignonne, de la terre de France. Comme la graine de cette fleur que le vent emporte et laisse sur
un arbre qui l’adopte et la nourrit avec sa sève et un baiser du soleil, nous prendrons la petite Française, et ce sera une fleur argentine.
— Ce ne sera plus Anita, mais « Flor », dit en riant le docteur.
Et elle tout de suite répondit :
— Oui, Flor, Flor argentine.
M"° Mendel, paralysée depuis la naissance de son fils, savait que M"'° Lucienne accueillerait parfaitement un peu d’aide. On offrit à M”° Kerven de la garder, moitié par pitié, moitié par besoin. Elle remplaça auprès du petit garçon la mère impotente, lui servit même d’institutrice. Tous les rôles de dévouement la trouvèrent prête. Meurtrie dans l’âme et dans le cœur, elle tâcha d'épancher autour d'elle la douce quiétude dont elle n'avait jamais joui.
Peut-être comprenait-elle qu’un jour... quand elle serait lasse... et que ses nuits sans sommeil
ne pourraient compenser la fatigue de ses jour-. nées si bien remplies. peut-être seraient-ils bons
pour Anita, comme elle l'avait ét6 pour eux... Tous ces souvenirs assaillaient l'esprit de l'excellent homme, pendant que sa compagne
émerveillée humait l'air, joyeuse, le prenant pour la liberté.
Ils traversaient de belles étendues de verdure plates, faisant un détour pour éviter les troupeaux suivis d'hommes à cheval. Dans ces pays fertiles, où bien des fois le bon Dieu travaille tout seul, ils admiraient les prairies naturelles s'étendant à perte de vue. Les champs de maïs, encore verts, ondulaient sous la caresse du vent. Sur les bords, les femmes cueillaient les épis, dont la graine laiteuse devait servir, selon la coutume, à leur pot-au-feu du soir. Les moulins, haut perchés sur leur tour de fer, travaillaient rude, car le pampero soufflait toujours, sans ètre aussi méchant. À côté de leurs ailes, Flor voyait quelque chose d’écrit; mais çà tournait si vite, si vite! Enfin, ne pouvant arriver à lire, elle dit au docteur :
— Monsieur, qu'y a-t-il d’écrit sur le moulin?
— « Le vent est bon marché! »
— Pourquoi ont-ils mis çà, monsieur ?
— C'est une façon qu'ont les Anglais de présenter leur marchandise, ma chérie. Le vent est bon marché, c’est vrai, mais la machine qu'il fait mouvoir coûte cher!
La petite fille se prit à rire, extrêmement amusée de cette phrase simple et suggestive.
On voyait déjà quelques ranchos ; des colons et des gauchos passaient saluant les Voyageurs ; puis les maisons apparurent, se firent moins rares. On entrait en ville.
Mais les jolis patios dallés de marbre, remplis de fleurs, qu'on voyait par la porte ouverte, les terrasses bordées de gracieux balcons de pierre n'intéressaient point Flor : Louis allait venir!
Bientôt le train entra en gare, et deux Jeunes gens se précipitèrent vers eux.
— Louis et Lysandre! s’écria Flor en perdant sa tranquillité. Oh! quel bonheur! Louis et Lysandre!
Elle battit des mains, radieuse.
M. Mendel embrassa son fils avec tendresse; il ne l'avait pas vu depuis les vacances de Pâques; puis il serra la main de son ami, Lysandre Arteaga. :
À leur tour, ils donnèrent à l'enfant de gros baisers. - |
— Et mamita, Florette, comment va-t-elle ?
demanda avec intérêt le jeune homme.
— Chut! fit doucement le docteur. Elle est /ahaut!
Les yeux de Louis s’emplirent de larmes. Sachant combien il aimait M° Kerven, on lui “avait caché sa mort.
— Et auparavant, papa, n'avait-elle rien su... sur SON Mari ? |
— Non, rien.
La phrase douloureuse leur revint alors en mémoire à tous deux : « Connaissez-vous un homme d’une trentaine d'années, un Breton, se nommant Kerven? »
Ils partirent et, deux heures après, laissèrent Lysandre Arteagaà son estancia, située à quelques kilomètres de C***.
Le D'Pascal Mendel exerçait la médecine dans ce village où sa femme avait été propriétaire de plusieurs chacras (fermes), dont il s'était défait peu à peu, afin de s'occuper exclusivement de sa
= clientèle.
Il n'avait jamais désiré s'installer en ville, se trouvant bien dans la tranquillité heureuse de ces plaines riches. Il aimait les colons et leurs familles, les connaissait tous. A les soigner, ilne ferait pas une fortune ; mais, adorant l'étude,
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l'argent ne le tourmentait guère. Du reste, la reconnaissance de ces pauvres gens l'aurait dédommagé, en supposant qu'il se fût trouvé lésé. En ville, la profession n'était pas non plus très florissante. Souvent, le malade ne payait pas, puis il était ingrat par-dessus le marché. On gagnait donc davantage à C**.
La. maison qu'ils habitaient était confortable, mais assez simple extérieurement, En bas, deux salons, le cabinet du docteur, la salle à manger, une véranda donnant sur le jardin; en haut, les chambres à coucher et la terrasse, où l'on montait les soirs d'été.
De là, on dominait la vue‘splendide de la grande vallée, coupée de temps en temps par un ruisseau, par un bouquet d'arbres, qui la tachetaient d’un reflet lumineux ou sombre: au loin, le Paranä l'enserrait d'une ceinture d’arcent.
Le Paranä! la rivière aux contours capricieux, paraissant ici un lac, là-bas un fleuve, enveloppant ensuite d'énormes îlots, aux étroites bordures encadrées d’arbustes verts, de roses, de ceibos, aux fleurs en grappes longues, comme seraient des glycines rouges, puis, enfin, d'une
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avalanche de lianes et d'orchidées où s’ébattent les perroquets.
Le docteur était un passionné de la nature et de ses beautés. Ayant admiré les sites les plus renommés de l'Europe, il les comparait à ceux de son Amérique, et la palme restait à cette dernière. Peut-être élait-ce par chauvinisme: Il aimait, dans la campagne argentine, dans la selve, l’exubérance, la fertilité de ces terres vierges, ne connaissant que les semailles et la moisson. [l s’extasiait devant leur immensité, car elles se déroulent des neiges du pôle, à la région des bananiers, des cimes élevées des Cordillères aux plages de l'Océan. On pouvait, l'été, jouir de la fraicheur de la Patagonie, et l'hiver, du très doux climat de Misiones, sous les orangers, sans quitter son propre pays.
Le soir de ce même jour, pendant que Flor desservait la table, Lucienne, le docteur et Louis s'assirent sous la véranda. La nuit tardait à venir et une brise fraîche soufflait de la pampa; les chevaux allaient seuls à l'écurie, et l'on entendait les clochettes des vaches que les laitiers faisaient rentrer. |
— Le bruit des tramways et des charrettes ne | \
nous gêne guère par ici, dit M”° Lucienne à son neveu, en lui donnant une petite tape sur la Joue.
— La belle vie! répondit le jeune homme. On repose son tympan, son cerveau; on voudrait ne Jamais s’en aller!
— Sois donc médecin comme ton père et tu nous resleras. L
Il éluda cette entrée en matière.
— Flor doit avoir dix ans, dit-il en s'adressant à son père; nous avons, Je crois, six ans de différence. Que vas-tu faire maintenant de cette petite?
— Elle ira à l’école, je pense, à la rentrée des classes.
— Comment! s’exclama M'° Lucienne étonnée, n'est-ce pas assez qu'elle sache lire, écrire et compter?
— Oh! tante, fit doucement Louis en lui prenant la main, il faut la faire étudier. Pouvonsnous oublier comme sa mère était bien élevée et comme elle a été bonne pour moi? Nous avons une dette de gratitude à payer. |
— Lucienne, ton neveu a raison. Cette enfant ne doit pas être notre servante; J'en aurais tou-
jours un remords. Notre devoir serait de l’élever comme notre fille.
— Et pourquoi, je vous prie?
— Parce que nous n'abuserons pas de son malheur. Ce seraitindigne de nous. Sa mère, bien sûr, eùt rêvé autre chose pour elle. C'est le moment, ma chère Lucienne, d'appliquer les préceptes de notre religion et de faire acte de charité. Quant à moi, je le dirai avec franchise, je le considère seulement comme un acte de justice.
— La mère était gouvernante; la fille dérogerait-elle en le devenant?
— Le malheur l'avait faite gouvernante, croyez-le, ma tante, dit le jeune homme. Le malheur seulement.
— Qu'en savons-nous?
— Mr° Kerven, ajouta Louis, devait être de bonne famille ; elle avait été accoutumée à un certain luxe, on le connaissait à mille détails. Avec quel goût elle ornait le vestibule, le salon, les jours de réception! Lorsque nous donnions un dîner, nos convives étaient ébahis de la somptuosité du service, tout à l’européenne. Ils ne tarissaient pas en compliments et, malgré toute
leur envie, n’arrivaient pas à le copier, surtout notre menu, et cependant les Gimenez, les Arteaga sont plus fortunés que nous.
— Elle possédait un talent de cuisinière tout simplement, reprit avec aigreur la vieille fille. La cuisine française est la meilleure, tout le monde le sait! |
— Allons donc! grogna M. Mendel, impatienté par cet entètement. Nous avions roulé un soir le fauteuil de ma pauvre femme près du piano; elle cherchait un air de danse et ne se souvenait plus. Après que M°° Kerven l’eut couchée, nous entendimes jouer tout doucement le morceau que Laurence ne pouvait retrouver. Je me le rappelle comme si c'était hier.
— Moi aussi; vous l'avez assez souvent répété; mais je ny vois rien d'extraordinaire, à part une superbe insolence. L'instruction est si commune en France, à Paris surtout, que les filles de concierges vont au Conservatoire; ne l’avezvous pas dit?
M. Mendel haussa les épaules.
Si Louis n'était pas intervenu, la cause eût été loin d’être gagnée. Anita Kerven aurait longtemps servi le maté et nettoyé Les bom-
billas' d'argent, sans se douter qu'il y avait au monde des racines carrées, des fractions, des analyses logiques et beaucoup d’autres choses qui ne le sont pas. Mais, à ce moment, la petite fille arrivait, grimpait sans façon sur ses genoux, s'installait à son aise pour dormir, et, devant ce sommeil confiant d'orpheline cherchant protecüon, il se prit à batailler, comme il l'aurait fait pour sa sœur.
— On devrait la faire étudier à C** jusqu'à treize ans, et puis l’on verrait, n'est-ce pas, tante? À l’école normale du Rosario, elle serait bien, et près de vous. La république Argentine n’a pas assez d’institutrices — heureux pays! — Elle pourrait donc gagner sa vie sans dépendre de personne, et peut-être sans quitter sa famille adoptive.…..
— Tu parles comme un avocat...
— Cela tombe bien, car je veux l'être. Défiezvous du charme de la parole, ma chère tante, dit Louis avec malice en passant le bras autour de son cou, et donnez-moi gain de cause, pour la première fois que je plaide. Cela me portera bonheur.
b 1. Espèce de chalumeau servant à prendre le maté.