‹ "Fleur de l'air"Chapitre 8 sur 27 · Hélas · texte numérisé non relu

Hélas

Elle ne poursuivit pas. Ce mot, si doux, était terriblement difficile à prononcer et rendait la conversation trop compromettante. |

Flor prit la main de Laure :

— T'amuses-tu, ma petite mouche? Oh! Tu aimes la danse, toi!

— Beaucoup! Quelle bonne idée j'ai eue de venir féliciter Louis! Je ne croyais pas, vrai, m'amuser tant!

— Tu dis de ces insolences!

— Ne les répète pas, chérie!

Louis, redevenu heureux après la phrase de Flor, rôdait derrière elles.

— Pauvre Louis, fit-1l avec une moue, on venait pour lui faire des compliments et l’on pensait sennuyer! On danse avec lui et l’on se trouve mal; cependant l’on a dansé avec tous les messieurs 11 présents...

— Y compris ton père, interrompit Lysandre se mêlant à la conversation.

—— .… sans ressentir le moindre malaise, acheva Louis.

— Tu n'auras jamais de chance, vieux! dit son compagnon en s'éloignant.

— Oiseau de malheur! murmura Flor, en le

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72 Ne ÉLEUR DE L'AIR”

regardant partir. Toujours ironique !.. Mais vous n'êtes pas contrarié, Louis ? demanda-t-elle vivement. Je vous assure.

— C'est une coïncidence, cependant.

M'° Lucienne se retourna soudain vers eux, et les regarda avec sévérité. Louis avait parlé trop fort. Elle abandonna le piano, cet objet complice et énervant, n'ayant rien de bon à son actif. Mais quoi? Son neveu tournait autour de Flor, Laure et Lysandre se faisaient des yeux !

— Elle en fond quand il la regarde, pensat-elle en observant l'aîné des Arteaga. Et cet imbécile de Louis se laisse voler la petite Gimenez! La musique, cette chose profane quand elle est employée hors de la maison du Seigneur, la danse, ce plaisir défendu, sont cause de tout cela! Obliquement elle jeta un coup d'œil du côté de son beau-frère et de Mr° Arteaga; mais elle fut tranquillisée. À leurs visages très réposés, elle vit que le démon n'était pas allé par là.

Pendant que sa mère et Mr‘ ins s'invitaient à se rendre visite plus fréquemment, Lysandre, de ses grosses mains maladroites, pla-

çait sur les épaules de Laure la pèlerine de mousse blanche.

— Jamais je n'oublierai cette soirée, lui disait-il, faisant appel à toute son éloquence et songeant que ses futures rentes pouvaient en dépendre. Maintenant je voudrais demeurer à C"* au lieu d'aller au Rosario. ti

— Oh! nous y allons bien souvent, nous y passons quelquefois des semaines entières, pour les affaires de papa. “

Avec son cœur, elle avait deviné ce qu'il voulait dire; avec son cœur, elle répondait.

— Vraiment? Alors J'aime aussi le Rosario, Partout où vous irez, vous me rendrez le pays adorable. | "

— Merci, fit la « jolie petite épicière, » convaincue et troublée ; au revoir, alors ?

Ses yeux de diamant noir le regardèrent avec tendresse.

Dans un coin du salon, Jean parlait tout bas à la doctora..

— Ma chère amie, songe que J'ai cent yeux, dont cinquante derrière la tête, et j'ai vu des choses !.…

— Ennuyeux! Allez-vous-en donc!

— Jamais avant de t'avoir bien porté sur les nerfs! Ah! tu en fais des rèves dorés. Tu en brodes des chimères sur le canevas de ton cerveau!

— Vous pourriez bien ne plus me tutoyer, Jean, il me semble, Louis Mendel lui-même me dit : vous. | |

— Ah! Flor, ne me fais pas rire, voyons! Depuis quand t'est venu ce scrupule? Hum !.….

hum! Je comprends! Je ne peux pas oublier, voyez-vous, que je vous ai vuetoute petite, haute comme mon chapeau de cérémonie, et votre mère vous mouchait, vous mouchaïit, car vous ne saviez pas! Sans compter d’autres petits détails. dont vous ne vous acquittiez pas très bien non plus! Oh! tous ces vous, mademoiselle Anita, sont-ils durs!

— Et comment éliez-vous donc, quand vous m'avez connue haute comme çà? Ne dirait-on pas

— J'avais quinze ans, mademoiselle, et cette moustache presque blonde, qui fait l'admiration de tous, chatouillait mon visage pour venir au monde. Je commençais à vous aimer, comme les garcons aiment les toupies se trémoussant et

tournant autour d'eux, Tu étais ma toupie, Flor !.…. ; \

— Grand merci! Je pouvais être pour vous un jouet à cette époque, mais aujourd’hui.

— Tu me dois le respect! Voilà que je m'embrouille; j'oublie les vous.

— C'est vrai. Votre rang est plus élevé que le mien !

— Méchante ! Anita Kerven, vous devez respecter mon âge, c'est ce que J'ai voulu dire, Quant au rang dont vous parlez, sachez que je mets seulement Esther Bravo au-dessus de vous.

. Le bon garçon avait trouvé l'endroit vulnérable.…

Très touchée et flattée, la Française lui répondit :

.— Dites-moi fu, Jean, tout de même. Je ne pourrais pas m habituer, je le vois; il me semblerait trop que vous êtes fâché.

— Capricieuse et fourmenteuse comme toutes les : femmes! Bonsoir, toupie. Tu vois bien comme tu as tourné !

— Bonsoir! répondit-elle en riant.

Elle voyait venir Louis vers eux, préoccupé

de cette longue conversation, elle le sentait jaloux. |

Cela ne lui déplut pas.-Elle en ressentit au contraire un peu d'orgueil et une douce satisfaction. ;

M'° Lucienne, veillant au grain, appela son neveu, et prétextant la fatigue, monta dans sa chambre appuyée sur son bras. Il ne put pas continuer la conversation interrompue dans le salon, car la jeune fille, selon son habitude, rentrait dans la bibliothèque pour étudier, et redescendre eût été scandaleux.

Flor, studieuse, parvint à éloigner de son esprit le souvenir de cette valse. Elle resta jusqu'à trois heures du matin la tète penchée sur ses livres. ee

En passant devant la chambre du jeune homme, elle ralentit inconsciemment le pas, mais faillit aussitôt lâcher la lampe qu'elle tenait à la main, en entendant une voix lui dire doucement :

— Si tard, petite sœur! Vous m'empêchez de dormir vous sachant encore éveillée à cette heure-ci.

Elle ne répondit pas, effrayée. Quelle impru-

: ue Parler en cachette si près ‘de Mu Lo à

cienne! AS RTE LPS DR

Malgré tout, elle s’ 'endormit heureuse. Une affection nouvelle — profondément plus douce que celles connues jusqu’ à ce jour — naissait ? à.

ses côtés, et dans son rève elle acheva le valse o

) 1 commencée.

Le facteur venait de passer. M. Mendel, en lisant ses lettres, retint un cri de surprise et appela son fils.

— Louis, voudrais-tu faire seller ton cheval et m'amener Jean Arteaga?

— Tout de suite, père, répondit respectueusement le jeune homme.

Mais il pensait :

— Ce monsieur ne vient pas assez souvent par ici. Il faut encore que j'aille le chercher, moi, précisément, quand Pierre est là, à humer le soleil.

Le docteur prit ses journaux et s'installa dans le pavillon de verdure, au fond du jardin.

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Il semblait satisfait et caressait sa barbe en souriant, tout comme si une main aimée lui eût rendu ce service.

— Je vais démêler la situation, murmurait-il, selon son habitude de causer avec sa conscience, Le jeune Arteaga pense-t-il toujours à Esther Bravo et ne courtise-t-il pas ma petite Flor? Jean, vous êtes un brave garçon, j'en conviens; vous seriez un Joli parti, pas du tout à dédaigner; mais la fillette ne pense pas à vous, J'en ai eu la preuve... Cest égal, il est bon de savoir de quel côté vient le vent, pour battre sa graine. C'est grave d’avoir une fille à marier, et quelle adorable fille !.….

Ah!.. la voici, ma duchesse! Elle est grande, mince et blonde! Lui aurais-je donné des leçons de maintien, pour qu’elle soit si élégante dans ses gestes, si gracieuse?.…

— Votre café, bon ami, vous l'avez oublié.

Quel miracle! |

Elle mettait la tasse sur la petite table de fer, et l'approchait avec sollicitude.

— Il y à quatre morceaux de sucre; vous aimez la douceur et en mettez partout!

— Surtout dans le café, flatteuse,

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