‹ Fleur de neigeChapitre 1 sur 2 · RUE AUBER · texte numérisé non relu

RUE AUBER

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Pti

C'était l'heure de la récréation du matin, qui suivait la messe et précédait l'étude. Le jardin du couvent des dames de la Croix résonnait de frais éclats de rires et d'interpellations joyeuses : un bon vieux jardin français aux allées droites, plantées en quinconce, aux plates-bàndes rectangulaires encadrées de buis, décorées de boulingrins surannés, et qui aurait été bien

ennuyeux dans sa géométrique correction si la

s FLIiOR DE NEIGE

nature ne s'était chaînée de défaire peu à pe l'œuvre savante du jardinier trop épris de I ligne droite.

Dans ces plates-bandes si bien alignées, un profusion de fleurs bien comnuines et bien par fumées s'épanouissaient les unes à côté de autres dans un fraternel dédain de toute clas sifîcation. De temps en temps, une gigantesqu< rose trémiêre élevait bardiment sa longui hampe pourpre, tout près d'un délicat fuchsia les giroflées plébéiennes se mariaient aux frêle tiges des épacris; et les grands lis blancs, tan dédaignés par nos jardiniers à la mode et re légués par eus au potager, s'épanouissaien entre les jasmins et les lavandes.

Tout au bout du jardin, une terrasse ombragéi de beaux marronniers se terminait par une ba lustrade de pierres moussues et effritées. — Au delà, le regard embrassait un panoranui charmant. Tout au fond de la riante vallée qu l'encadre, la ville de Rouen, traversée par son large Oeuve, s'enveloppait encore, à celte heure

matinale, de moeUeuses vapeurs, à travers lesquelles le cours de la Seine se dessinait dans un scintillement de paillettes d'argent. Les tours élancées des églises perçaient le voile qui enveloppait encore les parties basses de la ville. Puis, au-dessus de ces molles vapeurs que dissipaient lentement les premiers rayons du soleil d'été, les vertes collines surgissaient, étalant aux clartés matinales leur manteau rapiécé de jaune et de vert, taché çà et là d'un groupe de fermes aux toits rouges émaillés de lichens d'or ou d'une cabane aux murs blancs, au toit de chaume, à demi enfouie sous les pommiers. — A perte de vue, les riches pâturages normands, vert émeraude, gras et plantureux, égayés par la note blanche ou rousse des grosses vach es laitières.

Accoudées à la balustrade, deux jeunes filles regardaient au loin, en silence, vaguement.

Elles étaient venues sur cette terrasse pour s'isoler, fuir le bruit des jeux et des conversations, causer à leur aise. L'année scolaire tou-

chalt à sa fin, les vacances approchaient : encore quelques semaines et tous ces oiseaux encagés allaient s'envoler. Les pupitres commençaient à se vider et tes malles à se remplir, et tout ce petit monde, à la veille de devenir le grand monde, riait et babillait au soleil, formant de beaux projets pour ce moment féerique des vacances, le cœur débordant de joie, la tète pleine de ces belles chimères dorées qui sont aux réalités de la vie ce que les papillons de flamme et d'azur sont aux vilaines chenilles velues desti- «An- X igm- succéder,

eux solitaires étaient plus graves et plus ises que leurs compagnes. — Elles toutes deux grandes et sveltes ; mais i& ail leur ressemblance, he et blonde comme un beau lis coue ses étamines d'or, l'une avait l'idéale [que beauté des walkjries Scandinaves; Stait brune, avec de grands yeux veloutés, înts et doux, dont le regard seul était esse, up de ces teinta mats qui se colo-

rent sous Tinfluence passagère de la moindre émotion.

Speranza Silveyre était fille d'un père normand et d'une mère toscane ; au physique, c'était, elle aussi, une Toscane, avec tout le charme gracieux de ce type plein de séduction, plus remarquable |)ar la moelleuse harmonie de l'ensemble que lar la correcte perfection des lignes; au moral, elle joignait à une vivacité d'impressiens toute méridionale, un fond de bon sens sérieux et pratique et une rectitude de jugement tout normands.

A dix-huit ans, Speranza Silveyre était déjà une femme au cœur large et généreux, aux idées saines et justes, à la piété solide et raisonnée, une belle fleur sans tache et sans défaut que les orages de la vie pourraient bien froisser, mais à laquelle devait inévitablement succéder un fruit savoureux.

Auprès d'elle, blonde comme les épis mûrs, blanche de cette blancheur rosée qui n'appartient qu'aux femmes de l'extrême Nord, s'ap-

PLEUR DE HEIGë

Nieveustiern. Ses graads yeux d'un i voiluieat d'un nuage de mélancolie i soyeuse de ses longs cils dorés, ei aux lèvres délicatement colorées, ne tristesse habituelle. On devinait rire large et franc des enfants avait nt dû épanouir ces lèvres aux con- *s, et l'expression de la souffrance e plus naturelle que celle de la joie sage déjeune fille, nt Ërica Niavenstiern n'avait jamais e morsure de la douleur. C'était l'absence du bonheur qui avait jeté sse ce voile de mélancolie. Elle était \iâ mort lui avait pris sa mère au elle entrait dans la vie. Son père, e de ces natures froidement passionrbe un seul amour, n'eut pas la force k cette femme adorée. — Il ne lutla une consomption qui le réunit leale dont l'amour lui avait paru plus le la vie. Pour s'assurer toutes les

chances possibles de retrouver sa bien-aimée au delà da tombeau, il changea de religion, se faisant catholique comme elle l'avait été, sans se demander s'il avait tort ou raison de le faire, uniquement parce quMl croyait que quelque chose de nous survit à la mort .

Absorbé dans cet amour tenace et maladif^ il accordait à peine une pensée à la pauvre petite fille qui grandissait sans tendresse. 11 lui en voulait d'avoir coûté la vie à sa mère. Suédois d'origine, mais possédant en Norvège de vastes forêts de sapins, il était venu abriter son bonheur dans une résidence isolée, à demi sauvage. Il l'avait quittée après la mort de sa femme, ne pouvant plus supporter cette solitude qu'une compagne adorée avait idéalisée pour lui; il était revenu à Stockholm, oubliant presque l'enfant qu'il avait confiée à des domestiques.

Elle avait grandi là-haut, sous les sapins, dans la neige, près d'une cascade dont les eaux se figeaient en longues aiguilles cristallines pendant six mois de l'année, et se précipitaient l'été

ut d'une falaise à pic, droit dans la mer.

vait erré librement, les cheveux au vent, ers les genévriers et les bruyères, quand des moiteurs du printemps faisaient chans mésanges dans la forêt et fleurir les !s sous les fougères. Elle avait suivi, penles journées entières, le^ gardes-chasse de ^re à la piste des blaireaux et des martres, int les écureuils dans les hêtres, entrant es huttes des bûcherons pour se chauffer ' feu en écoutant les chansons et les sagas aires, pleines de récits merveilleux, d'ex-

surhumains et d'amours tragiques. Puis entrait seule le soir, dans ce grand châde briques, à tourelles pointues, à frona escalier, planté comme une forteresse à ée du fiord, où jamais personne ne la recevec un élan de tendresse, un baiser sonore.

jour, un gros homme rude et brusque arrivé, muni d'une lettre de son père; il fait emballer son mince trousseau, et, le main, il s'embarquait avec elle. Depuis,

elle n'avait plus revu ni son père ni la maison paternelle. — On l'avait amenée dans ce couvent où elle s'était d'abord trouvée très malheureuse et toute dépaysée, parce qu'elle savait à peine quelques mots de français. Puis, peu à peu, elle avait cessé de pleurer, avait appris le français, à peu près oublié le norvégien. Elle avait sept ans alors et les souvenirs de son enfance se perdaient dans un nuage vague et confus. — Dès lors, sa jeunesse s'était écoulée dans cette paisible uniformité de la vie de couvent, que la nouvelle de la mort de son père était seule venue rompre.

Son intelligence n'avait pas mesuré toute la portée du coup qui la rendait doublement orpheline. Elle connaissait à peine son père. Elle n'avait 'pas pleuré. Le gros homme qui l'avait amenée au couvent élait venu la voir et avait cherché à lui expliquer qu'il était son tuteur, qu'il était chargé de l'administration de sa fortune jusqu'à sa majorité, et que la volonté paternelle était qu'elle restât dans cette demeure

ayant atteint sa vingt et émettrait ses comptes de serait libre de sortir du qae bon lui semblerait.

la moitié de sa vie pour ivé, pour pouvoir relourolm, libre de ces entraves

dans cet état de demlivait pas une de ces âmes impressions, qu'un rayon ]ui se désaltèrent d'une Elle demandait à la vie que ce que la vie lui avait cieuse et perdue dans un

fin, elle assistait sans y les parties de barres et de andant vaguement que) pouvaient bien trouver à

était irréprochable et ses e remportait invariablein d'année. Rubans, mé-

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dailles, récompenses^ tout lui était décerné à Tunanimité ; et cependant, les bonnes religieuses auraient préféré un peu d'expansioa à cette régularité exemplaire, et les élèves, surtout les petites, s'éloignaient d'elle, à la voir passer si froide et si triste.

Ce n'était pas sa faute : elle n'avait jamais pu s'acclimater au milieu dans lequel on l'avait transportée, et cette fleur sauvage, transplantée dans ce jardin tout enserré de barrières et de restrictions, était demeurée repliée sur elle même, au lieu de sMpanouir et de se dilater comme ses compagnes.

Avec le temps et les années, elle avait fini par perdre cette ardente aspiration qui, dans son enfance, l'emportait vers ses forêts natales. N'entendant jamais parler de sa patrie, elle y pensait peu. — Rien ne l'attirait plus au dehors des murs de ce couvent, et, au dedans, une seule affection sérieuse et profonde avait trouvé le moyen de pénétrer dans ce cœur si peu accessible aux émotions passagères : elle aimait Speranza.

Dans ce moment tandis que son regard distrait suivait Tondulation des vapeurs que dissipaient les rayons roses du soleil levant, un nuage de larmes obscurcit sa vue. Lentement, une de ces larmes glissa au bout de ses cils et vint tomber sur l'appui moussu de la balustrade.

Speranza la vit et se tourna vers Erica, la regardant droit dans les yeux.

— Ah! tu pleures! Oui, c'est vrai, nous allons nous quitter; mais crois-tu donc que notre amitié en sera diminuée? Toi aussi, d'ailleurs, tu vas, sans doute, bientôt quitter ce couvent, et, quoi qu'il arrive, nous nous aimerons toujours, et nous finirons par nous retrouver, n'est-ce pas, mon Erica?

Doucement, avec un gesle câlin, elle essuya de son mouchoir les larmes d'Erica, et posa un baiser sur chacune de ses paupières rougies.

— Tu es bonne, murmura Erica, tu m'aimes; mais je comprends trop bien ce qui va arriver. — C'est là ce qui me désole. — Encore quelques jours, et tu t'en iras : tu m'écriras fidèlement,

une fois, deux fois, — un mois, une année peutêtre; — puis d'autres intérêts, d'autres affectioDs t'absorberont, et ce sera tout naturel; moi, je ne te suis rien, absolument rien...

— Tais-toi ! s'écria vivement Speranza. Tu es mon amie, c'est bien quelque chose, cela!

Eric^ secoua la tête.

— Et puis, continua Speranza, je serais bien ingrate si je t'oubliais, car enfin je te dois de la reconnaissance. Te rappelles-tu — quand je suis arrivée ici, et que j'ai eu la naïveté d'avouer que je venais étudier pour me mettre en état de gagner ma vie un jour — quelle méprisante pitié a accueilli cette franchise? Et, quand j'ai eu le courage de convenir que j'étais bien mieux nourrie au couvent qu'à la maison, quels ricanements féroces?... Qui a pris ma défense alors et toujours, qui m'a comprise, encouragée ? qui a mis mon nom sur toutes les listes de souscriptions afin de m'épargner l'humiliation d'avouer que je ne possédais pas un centime au monde? Et qui surtout m'a toujours écoulée avec sympa-

FLKUR DE HEICE

land j'ai éprouvé le besoin de parler de ui m'attendent à Florence, du père aveu- I la petite famille qui compte les jours ï mon retour, et de l'avenir laborieux qui id au milieu de ces bien-aimés ?...

ih oui I parle-moi d'eux ! dit Erica avec rie d'avidité. Tu as une famille, toi, tu es e d'affections! Quand lu vasquitler cecouous ces bras aimants vont se tendre vers li, je n'ai rien, rien que ma fortune, xcusez du peu ! Si tu avais vu comme moi pauvre mère se priver d'un morceau de )ur augmenter la ration des six boucbes blés qu'il fallait nourrir ; rapiécer et reses maigres robes usées jusqu'à la trame, es prodiges d'adresse pour leur donner parence d'élégance, parce qu'il ne fallait présenter comme une mendiante dans les s riches où elle allait donner des leçons 10 ; rentrer le soir, harassée par une jourisacrée à cet énervant travail, et n'avoir :me le droit de jouir d'un repos indispeu-

sable, parce que nous n'avions pas les moyens de payer une servante ; si surtout tu avais dû chaque jour constater les progrès de la maladie de mon père, sans pouvoir recourir aux oculistes fameux qui auraient pu le sauver peut-être, tu ne ferais pas si peu de cas de la fortune. Croismoi, Erica, Targent a du bon, et je serai bien fière le jour où je pourrai venir mettre dans la main de mon père la première pièce d'or gagnée par moi.

Erica soupira :

— Tu es heureuse , Speranza ! tu as un but dans la vie, ta route est toute tracée, et tu vas la suivre. Tu ne te débattras pas comme moi dans le vague, le vide, l'inconnu. Tu as une famille, un foyer; voilà ce qui me manquera toujours, à moi !

— Toujours? — Non, chérie! car nous voilà toutes deux à la veille de quitter ce couvent; tu vas avoir vingt et un ans, et nous pouvons bien, je crois, nous permettre de regarder l'avenir en face. Osons nous avouer que nous ne sommes plus des petites filles, que la vie va s'ouvrir pour

FLEUIt bï. NElGIi

i avec toutes ses possibilités. Cette famille, jyer, lu ne vas plus tarder à les posséder, ussi. Tu ne m'as jamais fait part de les pro- Erica. Moi, je l'ai tout dit: mon passé, mon lir, la triste histoire de mon père; comment ait parti de celte ville de Rouen, où il est né, 1 d'espérances et d'illusions, avec un taleDi ioloniste hors ligne et une réputation naise, pour venir échouer à Florence où, maet à bout de ressources, il fut charilablel recueilli dans une famille plus riche d'en- ; que d'ai^ent; comment il aima l'une des I et l'épousa. Puis les enfants arrivèrent vite, la pauvreté frappait toujours à la e;tu sais comment mon père ût taire sa é et se décida à solliciter dans sa ville natale bourse au collège pour son fils aîné, -une i dans ce couvent pour moi. Tu sais tout , et je t'ai aussi raconté cent fois mes prod'avenir, cette vie active que je vais entreidre avec tant de joyeuse ardeur dès mon vée à Florence, ces leçons que je compte

donner, ces journées laborieuses et ce retour de chaque soir à la maison paternelle. Oh I la chère petite maison, si pauvre, si délabrée, juste en dehors des murs de la ville, au penchant d'une des jolies collines qui la dominent, avec sa terrasse plantée d'oliviers et ses roses qui s'accrochent aux cyprès. Gomme je vais la revoir avec bonheur!... — Un sourire illuminait son regard. Soudain elle s'arrêta. — Ah ! je ne suis qu'une égoïste ! je ne te parle que de moi ! Pardonne-moi, Erica, je te fais de la peine.

Mais Erica ne l'écoutait plus. Perdue dans une sorte de rêve, elle poursuivait une pensée :

— Sais-tu, Speranza? j'ai peur! murmurat-elle.

Elle frissonna comme si le souffle tiède qui soulevait ses cheveux blonds eut été une bise glacée.

— Peur de quoi, chérie?

— Peur de la vie.

Speranza sourit. — Ah! certes, voilà une peur

) n'aurais pas à ta place. C'est bon, la vie! Pour, loi qui es aimée ; pas pour moi, que nne n'aime. Ohl je ne t'oublie pas, Spe- ; mais conviens avec moi que tu es ma amie; les autres s'éloignent de moi. Je ne lOurquoi, on dirait que je leur fais peur, m'ont surnommée la Fleur de neige, et ont raison. Quand je m'approche, je vois re celles qui chuchotaient entre elles d'un nportant. Si elles savaient pourtant comje les envie de trouver tant de choses à se Et leurs interminables confidences à leur sseur ou à notre mère supérieure! Sontheureuses d'avoir tant de secrets dans leur 1 Hoi, je ne trouve rien, absolument rien le mien; je n'ai jamais .pu partager leurs usiasmes; et ces choses importantes qui issionnent me font la plupart du temps Tout cela me paraît si creux, si inutile, si ! tout cela me laisse si froide, si indilTé- ! Quelquefois, Speranza, je suis réellement ée de cette indifférence. Je me demande si

je n'ai pas de cœur. Dis-moi^ crois-tu vraiment que j'en aie un?

Les mains de Speranza, ces petites mains brunes, bien chaudes, bien ferm^ et si énergiques, malgré leur épiderme velouté, s'emparëreiil des mains blanches et transparentes d'Erica elles serrèrent fortement.

— Attends d*étre hors de ce couvent dont les murs t'étoufiTent, dil-elle d'une voix émue; attends d'avoir rencontré celui qui t'adorera comme tu le mérites, et tu me diras alors si tu as un cœur. — Elle regarda autour d'elle avec inquiétude. — Nous parlons là de sujets défendus; mais, bah! dans quelques jours, nous aurons quitté la cage, moi pour retourner à mes chères affections de famille, toi pour te marier sans doute, mon Erica. Belle et riche comme tu l'es, tu n'auras que l'embarras du choix; les prétendants vont accourir en masse autour de toi, conune les papillons autour de la flamme, et je vais attendre avec impatience le jour où tu m'annonceras qu'un amour intense et profond. • .

KLEUIl DE NEIGE

- Amour intense et profond?... Eh bien...

tinuez donc! Ah! je vous y prends, mesdeiselles les grandes ! Vous vous promenez à art pendant nos récréations. Nous ne somi pas assez raisonnables pour vous. Ces deiselles causent sans doute physique, cosmophie?... Pas du tout! Amour intense et fond!... Je demande à être de la conver^ on, moi ! Continuez!

îne tête fraîche et rieuse, vraie tête d'espiègle, cheveux en broussailles, le teint chaud, les res rouges, tes joues pleinesde fossettes, exuante de jeunesse et de gaieté, s'était gUssée re les deux jeunes filles. Elle s'avançait entre rs épaules, se hissant sur la pointe des pieds, îrrogeant tour à tour leurs deux visages de I regard curieux et hardi.

— Eh bien, vous ne voulez pas? cria-t-elle Datiemment. Ma foi, tant pis ! Vous aviez l'air entimental, toutes les deux, que j'en conclus > votre conversation ne devait guère être usante, et je ne suis pas disposée à la mèlan-

colie dans ce momenl ! oh ! mais pas du tout ! Si vous saviez la nouvelle que je viens de recevoir! J'ai là une lettre de maman, et devinez ce qu'il y a dessus? Il y a, pour l'hiver prochain, des bals, des théâtres, des soirées, de jolies robes. Car je pars, moi aussi, et, bien que je n'aie que dix-sept ans, et que vous me regardiez avec déilain du haut de vos vingt années accomplies, je vais faire mon entrée dans le monde, à Paris, s'il vous plaît. Je suis heureuse, heureuse !

La jolie petite fille, battant des mains, s'élança dans un galop fantastique, et, d'un bond, fut au bout de la terrasse.

— Oui, elle est bien heureuse, murmura trisleraent Erica. Si je pouvais, au moins une fois dans ma vie, éprouver le besoin de donner libre cours à un pareil débordement de joie !

Un coup de cloche vint annoncer la fin de la récréation. Toutes les élèves, correctement alignées, se dirigèrent vers la maison. La supérieure traversa lentement les rangs, passant en revue tout ce petit bataillon d'allure irréprochable.

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Quand elle fnt arrivée près d'Erïca, qui marchait la dernière, elle lui toudia légèrement l'épaule et lui dit :

— Restez.mon enfant, j'ai à tous parler.

Elles remontèrent vers la terrasse et marchèrent un moment en silence. La supérieure hésitait à parier.

— Mon enfant, se décida-t-elle enfin à dire, il : pénible de devoir aborder avec vous un douloureux, mais la nécessité m'y oblige.

eçu hier la visite de votre tuteur. Il m'a delé si je connaissais vos projets, et l'usage TOUS comptiez faire de cette liberté qui va être donnée dans quelques semfùnes. Vous 'avez jamais fait part de vos intentions, et li su que lui répondre. Avez-vous réfléchi que vous ferez le jour où il faudra nous er?

Hélas ! ma mère, vous voulez donc me ren- -, dit tristement l'orpheUne. J'étais bien aurais voulu ne jamais m'en aller. Je me i volontiers religieuse dans ce couvent, où

je connais chaque pierre, chaque arbre, chaque brin d'herbe... Autrefois... oui, je rêvais d'en sortir; maintenant, je me suis habituée à vivre au milieu de vous, je sens bien que partout ailleurs je serais étrangère. Gardez-moi !

— Mon enfant, dit gravement la supérieure, .

vous ne savez peut-être pas que notre vie, si calme en apparence, cache ses orages terribles et ses luttes cruelles. Pour les affronter sans péril, il faut être armée d'une énergique résolution et d'un ardent amour. Le cœur n'a le droit de se fermer aux tendresses de la terre que pour s'ouvrir aux ardeurs du ciel. Ces sentiments, je les cherche vainement chez vous ; vous ne nous apporteriez qu'un cœur vide et une sorte d'indifférence découragée ; votre place n'est pas auprès de nous. De plus, Erica, une considération purement matérielle s'opposera toujours à ce que nous vous admettions dans ce couvent : vous êtes trop riche, mon enfant. La malveillance, qui a sans cesse l'œil ouvert sur nous, ne manquerait pas de nous accuser d'avoir usé de toute notre

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influence pour nous assurer votre fortune. Nous devons éviter tout ce qui pourrait donner prise à la calomnie.

— Où voulez-vous donc que j'aille? demanda la jeune fille.

— Réfléchissez. Vous n'êtes plus une enfant.

— Chez moi ?... à Elfenholm ? dil-elle en hésitant; et soudain elle frissonna. Oh non ! autrefois, je le désirais si vivement! Maintenant, cette idée m'effraie. Qu'y trouverais-je ? Des tombeaux. Pas une main ne èe tendra vers moi pour me souhaiter la bienvenue; à peine y reconnaîtraije un ou deux visages de bûcherons ou de gardeschasse; la langue que l'on y parle est devenue pour moi une langue morte comme notre latin d'église... Oh non ! pas là !

— Pauvre enfant! dit doucement la supérieure, je comprends très bien ce sentiment. J'ai une famille, je l'ai quittée et je sais au prix de quels déchirements... Chacune de ces douleurs me donne la mesure du vide terrible qu'éprouve votre cœur d'orpheline. Ici même, à l'abri de

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notre maison maternelle, mille tortures vous ont été infligées, malgré tous nos soins. Les vacances, les visites des parents, le triomphe des prix, autant de petites et de grandes souffrances pour vous... Eh bien, Erica, en nous quittant, savezvous ce qu'il vous faut trouver? Ce qui a manqué à votre enfance : une famille.

La supérieure continua après un peu d'hésitation :

— Me voici amenée à vous parler tout naturellement de la conversation que j'ai eue hier avec votre tuteur. Vous le connaissez à peine, ce bon M. Haubecque. Un brave et excellent homme, mais chez qui les sentiments s'expriment par doit et avoir. Il a pris un soin scrupuleux d'administrer et d'accroître votre fortune, depuis qu'elle lui a été confiée; mais il m'a nettement déclaré qu'il entendait n'être chargé en aucune manière du soin de votre avenir. Il n'est pas marié et ne veut plus avoir aucune responsabilité, le jour où vous aurez atteint votre majorité. Toutefois, il m'a avoué qu'il éprouverait

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'aode inquiétude de vous savoir maîtresse le d'une fortune aussi cousidérable que u'il aura à remettre entre vos mains, et préférerait grandement la confier à un e sûr, habitué au maniement des afifaires,

vous mettrait à l'abri des imprudences lus pourriez commettre dans votre inesce. Je vous expose son point de vue qui las, vous le voyez, celui du sentiment. Je outer que je ne puis qu'approuver sa pru- , d'autant plus qu'elle s'accorde avec ma ! manière de voir. Ce n'est pas pour votre e que je serais effrayée, Erica, en vous

lancée dans la vie comme vous le seriez s quittant, seule, sans guide, sans appui, expérience, exposée à des dangers dont e soupçonnez même pas l'existence. C'est ous-même que je craindrais, pour votre t pour votre âme, et je craindrais d'autant le cette âme est toujours restée pour moi e clos. J'ignore quelle flamme couve peutus l'enveloppe glacée dont semble recou-

vert ce cœur qui ne s'est encore jamais livré, et je voudrais, avant de me séparer de vous pour toujours, le remettre entre des mains fermes et sûres qui sauront diriger cette flamme le jour où elle viendrait à éclater. Erica, m'autorisez-vous à suivre le conseil de votre tuteur et à m'occuper de vous chercher un mari ?

Les yeux d'Erica étaient pleins de larmes.

— Si vous voulez, dît-elle avec une sorte d'indifférence. Oui, je pense qu'il vaut mieux que cela soit ainsi .

Ses joues pâles se couvrirent d'une teinte rosée comme celle de la fleur du pêcher, qui envahit son front et ses tempes jusque sous la racine des cheveux. Elle se pencha pour dissimuler son Irouble, et arracha une rose grimpante dont elle aspira longuement le parfum.

— Vous n*y trouvez aucune objection ? demanda la supérieure qui la voyait rougir.

— Aucune... Seulement... j'avais pensé qu'avant de me marier, j'aurais voulu... voir... choisir... Et, s'armant d'une sorte de résolution

désespérée, elle jeta loin d'elle sa rose froissée jet dit d'une voix rauque : Aimer enfin !

— Oui certes, mon enfant, dit posément la religieuse, et nous ne vous demanderons de prendre une résolution que si le jeune homme qui vous sera présenté vous inspire de la •sympathie. Nous veillerons à ce qu'il soit digne de votre estime, et ainsi vous vous. trouverez à l'abri d'un danger immense auquel aurait pu vous exposer votre complète inexpérience de la vie.

Nous prendrons d'avance toutes les informations possibles, avant de vous présenter celui que nous aurons jugé digne de devenir le compagnon de votre vie. J'espère que vous comprendrez l'immense avantage que vous aurez ainsi sur la plupart des jeunes filles, exposées à se laisser séduire par des apparences trompeuses, et obligées ensuite de subir des luttes cruelles entre leur cœur et leur raison. Vous resterez toujours parfaitement libre de refuser ou d'accepter les propositions qui vous seront faites. Maîtresse absolue de vous-même, vous n'avez

besoin du consentement de personne pour engager votre avenir. Réfléchissez bien, Ërica, et, si vous m'y autorisez, je me conformerai au désir de votre tuteur. Je dois ajouter que ce ne sera pas la première fois que j'aurai à m'occuper d'une affaire de cette importance. Il m'arrive constamment de recevoir des lettres ou des visites de parents désireux d'assurer à leur fils une compagne sérieuse et pieuse. 11 y a trois jours, notre directeur me parlait de l'un de ses anciens élèves, qui, après avoir éprouvé quelque attrait pour le séminaire, a cru qu'il était de son devoir de rester dans le monde, où son grand nom et sa position le mettent en évidence. Il pense à se marier, et la jeune fille qu'il épousera verra certainement son bonheur assuré. Je ne songeais pas à vous quand l'abbé Jousselin me demandait si je ne consentirais pas à m'occuper de trouver une femme à ce jeune homme; mais, depuis la conversation que j'ai eue hier avec votre tuteur, je ne peux m'empècher de penser que ce jeune homme, d'après ce que je sais de lui, vous con-

viendrait sous lous les rapports. Il est sérieux, profondément religieux, instruit, savant même; il s'occupe d'archéologie et a publié des ouvrages qui ont été fort remarqués. Eofm sa conduite a toujours été irréprochable, et il réunirait à toutes les convenances sociales les plus solides garanties de bonheur. Je ne vous parle pas de sa fortune, que je sais être considérable. Nous rons i M. Haubecque le soin de s'occuper tte question-là. M'autorisez-vous à dire à è Jousselio que vous n'auriez aucune obm à recevoir son protégé un jour au par- Non... je n'en ai aucune; seulement cela 'engî^era à rien, n'est-ce pas ?

Absolument à rien, et cette visite ne sera enouvelée si vous n'en exprimez pas le déle n'ai pas besoin de vous prier de garder ence sur la conversation que nous venons ir. Toutes vos compagnes n'ont pas le eur d'avoir le cœur calme et l'im^ination réglée comme vous, et il faut éviter d'exciter

ces petites tètes pleines de chimères et prêtes à prendre feu pour un rien. D'ailleurs, le moment des vacances approche. Nous attendrons, pour fixer votre sort, que tous nos oiseaux soient envolés. Alors, dans le calme et le silence de notre maison à peu près déserte, vous pourrez mieux consulter votre cœur. J'ai seulement voulu vous parler d'avance, afin de vous laisser le temps de réfléchir avant de vous décider à prendre une résolution si importante.

Erica ne parla de cette conversation à personne, pas même à Speranza.

uivez le corridor : — au bout, la porle à , et puis lout droit et vou» vous trouverez . chapelle des étrangers!

bé Jousselin, très rouge et essoufflé, doniLte instruction au duc Philippe de Vaen l'introduisant dans le cloître du cou- D'habitude, ce cloître était interdit aux rs, mais la distribution des prix venait lieu. Avant de quitter le couvent, les vêtues de blanc, chaînées de leurs cou- :, venaient une dernière fois chanter un

Te Deum solennel à la chapelle; les malles encombraienl déjà la cour et les passages, et, à ce dernier moment, les règlements étaient un peu oubliés. L'abbé Jousselin était en retard. Il avait hâte de se rendre à la sacristie, où l'enfant de chœur balançait déjà l'encensoir.

— Je suis fâché de ne pas pouvoir vous accompagner, dit-il à son ancien élève; mais voilà la cloche qui m'appelle ; c'est moi qui officie et je n'ai pas une minute à perdre ; vous trouverez facilement la porte. — Et il ajouta tout bas : Vous n'oublierez pas, la sixième élève du premier banc à droite. D'ailleurs, c'est elle qui doit chanter le premier motet et elle a une voix spleadide. — Je me sauve.

Le duc de Varages suivit le cloître. Il était très grand, avec une belle tournure imposante, portant haut sa tête aux traits réguliers, un peu sévères, encadrés d'une chevelure et d'une barbe sombres, dans lesquels on commençait à distinguer quelques fils d'argent. Ses mouvements étaient lents, pleins de dignité, sa tenue correcte.

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Il avait tout l'air du graad se^neur de vieille roche qu'il était. Au bout du cloître était une ;, il l'ouvrit, et se trouva, non pas dans la elle des étrangers, mais dans l'un de ces s parloirs de couvent, si propres et si in- [nodes, qui sont tous invariablement meublés e table et d'une rainée de chaises adossées Tiuraille, chacune accompî^Tiée de son petit S pour les pieds.

lur le moment, le pluB grand désordre y ait. Une malle, grande ouverte, était posée ce et une personne, agenouillée auprès, s'ocit à la vider avec une précipitation fébrile, it au hasard les objets hétérogènes qu'elle itirait. Diclionnaires, broderies, cols et souvolaient dans tous les coins du parloir, et ppe reçut presque en plein visage un cahier Qusique lancé d'une main impatiente. Au vement qu'il fit pour l'éviter, la jeune fille jrçut de sa maladresse. — Elle se redressa Tient, rouge comme une cerise, et des deux is écarta de son front la couronne de lauriers

en papier vert qui se mêlait à sa chevelure ébouriffée.

Philippe se tint immobile près de la porte, Texaminant en silence, la trouvant charmante et s'amusant de son petit air moitié dépité, moitié embarrassé.

Elle restait à {. enoux, les lèvres boudeuses et entr'ouvertes, e* son adorable petite mine d'in-

nocente était r%ndue plus piquante par cette classique couronne de lauriers posée à la diable et tout de travers. Les coins de sa bouche tremblèrent un moment, comme si elle hésitait entre le rire et les larmes; elle leva sur le duc de Yarages un regard plein de naïf étonnement, puis, tout à coup, partit d'un grand éclat de rire, c[ui fit briller entre ses lèvres humides et fraîches les trente-deux perles de ses jolies dents :

— Oh pardon I cria-t-elle. J'ai failli vous éborgner avec mon cahier. J'allais pleurer, tant je suis impatientée... Mais, bahl cela n'en vaut pas la peine. Boni voilà le dernier coup de cloche! Je n'aurai jamais le temps de refaire

cette malle!... Si encore Je trouvais ce bienheureux TeDeujn!

Jes petites mains potelées continuaient à eter dans la malle, envoyant à droite et à iche le résidu de son mince bagage de pennnaire, et elle se parlait toujours à ellepne, sans plus se soucier de la présence de cet inger qui l'examinait.

—Je suis pourtant bien sûre qu'il y est, ce Te im... C'est moî-mênie qui l'ai enfermé ce tin... — Et tout à coup elle poussa un cri ;ux : — Ah ! le voilà ! — Elle jeta un cahier nnusique sur la table, puisse mit en devoir replacer dans la malle tous les objets qu'elle ivait retirés. Ikfaîs, en voulant soulever une : dé livres, elle fit un faux mouvement qui envoya rouler jusque sur les pieds de Phile. Il s'écarta pour éviter cette avalanche de tnmaires maculées et de paroissiens écornés, ;ravement se mit en devoir de les ramasser, ille le regarda faire, embarrassée, rougissant lu'aus oreilles comme unepetite pensionnaire

qu'elleétail. Soigneusement et méthodiquement, Philippe rassemblait les livres, et les rangeait suivant leurs dimensions. Mais elle trouvait qu'il n'allait pas assez vite et Irépignait sur place, tortillant impatiemment son morceau de masique.

—C'est que. . . c'est que, monsieur, dit-elle en- Gn, vous allez si lentement ! Je n'ai pas le temps d'attendre... J'espérais pouvoir refaire cette malle avant le salut... J'avais enfermé ma musique et j'oubliais que j'en avais besoin. Je dois chanter le premier motet... Oh! vous seriez si bon, si bon, si vous vouliez bien finir de remplir celte malle... Vous vous y prenez si bien! Je n'ai que le temps d'arriver à la chapelle... Tenez, vous entendez ! Voilà déjà l'orgue qui commence. Oh ! merci et pardon !

Elle s'esquiva, légère, en sautillant comme une fauvette et disparut.

Tant bien que mal, le coffre] étant aux trois quarts plein, Philippe trouva moyen d'y caser le reste des objets épars dans le parloir. Puis

38 FLEUR DK NEIGE

il s'occupa de trouver la porte de la chapelle, et n'eut qu'à se laisser guider par les sons de l'orgue qui préludait.

Précédées d'une religieuse, les élèves s'avançaient deux à deux, les yeux baissés, les mains croisées sur leur livre de prières; elles saluaient et prenaient place sur les bancs. Cédant à une sorte d'émotion superstitieuse qui n'était pourtant pas dans ses habitudes, Philippe ferma les yeux et s'absorba dans la prière, pour ne rien voir jusqu'au moment où toutes les places seraient occupées.

Un religieux silence avait succédé aux premiers accords de l'orgue ; puis au milieu du recueillement général, une jolie voix de contralto, un peu 'tremblante et pas très sûre d'elle-même', entonna le Te Deum,

Philippe tressaillit dans tout son être. Il releva lentement la tête, regarda du côté du premier banc, à droite, compta la sixième jeune fille, et crut voir, sous l'ombre transparente d'un voile de mousseline blanche que retenait

une couronne de papier vert, un regard qui, furtivement, cherchait le sien, par-dessus les pages d'un cahier de musique.

. Son cœur fit un bond. Il se sentit profondément troublé, par la pensée que cette jeune fille, dont il admirait tout à l'heure la grâce ingénue et la naïveté enfantine, était la fiancée qui lui était offerte: — Pour la première fois de sa vie, il lâcha la bride à son imagination, et se permit^ lui, rhomme sérieux, austère, invariablement maîtro de lui-même, les rêves les plus séduisants, auxquels il associa cette adorable enfant.

Son cœur battit plus violemment, son cerveau foi'gea plus de chimères en un instant qu'il ne l'avait jamais fuit pendant toute la période de celte jeunesse studieuse et rangée qu'il venait de traverser, sans se permettre de jeter un regard du côté des jouissances défendues. Il y avait pour lui quelque chose de délicieusement nouveau dans la pensée qu'il lui était permis de désirer cette enfant, et que, pour lui, celte femme n'était pas un piège, un danger, une len-

tatioD comme les autres. Il laissait son regard se reposer sur elle, comme une caresse qui Ten-* veloppait et la suivait dans ses plus légers mouvements, et ce magnétisme mystérieux et inexr plicable qui s'appelle la sympathie rivait silencieusement son cœur à celui de cette inconnue avec laquelle il n'avait pas échangé deux paroles.

Elle avait cessé de chanter, et cachait sa figure dans ses mains, dans un accès de ferveur que démentait le scintillement de son œil noir, hypocritement ouvert sous ses doigts séparés.

L'orgue murmura un versef en sourdine, puis il se fit un silence et, tout à coup, une voix extraordinaire s'éleva, vibrante comme le cristal, métallique comme le tintement d'une sonnette d'argent, limpide comme la modulation chromatique du rossignol sous les lilas. Elle semblait prête à faire éclater la voûte étroite de la chapelle, s' envolant tantôt en fusées brillantes et tantôt se traînant en notes plaintives et prolongées.

Etonné, Philippe écouta sans enthousiasme ce qui ne lui sembla être qu'un enchaînement

de notes perlées, auquel il préférait grandement le chant sobre et enfantin de tout à Theure. Il n'était pas artiste. La fièvre de l'idéal ne s'était jamais emparée de lui au contact d'un chefd'œuvre, et ses plus grands enthousiasmes avaient eu pour objet les vieux livres et les parchemins jaunis. La beauté n'avait jamais apporté, dans son organisation bien réglée, ce sublime désordre de la passion qui, s'il enfante les grands crimes, peut aussi engendrer les grands héroismes. De plus, il redoutait chez la femme tout ce qui dépasse le niveau d'une moyenne raisonnable, et n'ambitionnait pas pour la sienne un de ces talents hors ligne qui commandent l'admiration.

Quand, à l'issue du salut, le bon abbé Jousselin vint à la rencontre de Philippe, tout souriant et empressé, il ne se douta pas du mal irréparable qu'il avait causé, par une simple petite erreur de renseignement.

— Eh bien, mon cher ami, que dites-vous de cette voix?

43 FLEUR DE HEIGB

-^ Admirable! répondit distraitemenl Philippe.

— Et..., ajouta l'abbé avec discrétion, vous avez vu la jeune fille en question?. , . Comment la trouvez-vous?

— Charmante ! répondit Philippe avec une certaine vivacité qui n'échappa point à l'abbé.

— J'en suis bien aise. . . . Alors je puis dire h la mère supérieure que, demain à trois heures, vous vous trouverez au parloir?

A trois heures moins un quart, répondit pe en souriant.

Erica venait d'être appelée par la supérieure et frappait à la porte de son cabinet. Ce cabinet, grand comme une armoire, encombré de livres et d'images de dévotion, était comme le cœur du couvent, le centre où s'élaboraient toutes les affaires spirituelles et temporelles de la maison, où se dénouaient toutes les péripéties de ces existences concentrées, pour lesquelles un caillou est une montagne, un verre d'eau un océan plein d'écueils. La fenêtre ouvrait dans les grands arbres pleins de nids d^oiseaux babillards ; le

U FLEUR DE MEIGE

calme était si grand, que les rouges-gorges venaient percher sur l'appui de fer forgé et se hasardaient jusque sur la table, pour chercher parmi les papiers de la supérieure les miettes de pain oubliées pour eux. Il y avait même, dans un coin obscur, une famille de petites souris grises, auxquelles on se gardait bien de donner la chasse.

Erica était plus pâle que de coutume; elle avait les traits fatigués et les yeux encore rougis des larmes qu'elle avait versées en disant adieu à Speranza. Elle venait d'éprouver, en se séparant d'elle, le premier chagrin réel de sa vie* La blessure, encore toute saignante dans son cœur meurtri, le rendait insensible à de nouvelles émotions.

. Quand la supérieure lui demanda si elle était disposée à recevoir au parloir le jeune homme dont elle lui avait parlé, ce fut presque avec indifférence qu'elle répondit.

Elle n'avait aucune objection à le voir.

— Je tiens à vous répéter, mon enfant, que

FLKUR DE NEIGE .45

celte démarche ne vous engage à rien, lui dit la supérieure. Je ne veux pas même vous faire réloge du duc de Yarages, afin de ne pas vous influencer. Je dois seulement vous dire que tous les renseignements que nous avons pu nous procurer sont excellents, et que, même sous le rapport de la fortune, votre tuteur se montre pleinement satisfait.

— J'en suis bien aise, répondit Ériea au hasard.

Elle pensait beaucoup plus à Speranza, emportée à toute vapeur vers son chaud nid toscan, plein de fleurs et de tendresses, qu'à cet inconnu, ({ui allait froidement l'examiner comme un objet dont on veut faire l'acquisition.

A ce moment, une sœur tourière vint prévenir la supérieure, dans un de ces chuchoteinenls qui sont la spécialité des couvents, que niadame d'Ortillac attendait sa fille au parloir.

^ C'est bien. Allez prévenir Laure d'Ortillac. Elle est toute prête à partir.

Quand le duc de Yarages entra dans le parloir

M FLEDH DE NEIGE

il y trouva une femme, encore jeune, très élégante, vrai type de Parifiienne, depuis le bout de ses gants à dix-huit boutons jusqu'à là pointe de ses bottines mordorées.

Klle le dévisagea avec l'aplomb et la persistance qu'excusaient ses yeux de myope.

Pbilippe, trop ému pour se préoccuper de cette attention, s'efforçait de calmer les mouvements désordonnés de son imagination. Son cœur battait fortement une fois encore, tandis qu'il regardait cette porte qui allait livrer passage à celle que le hasard s'était chargé de lui faJra /^nnnaîtrc avant cette présentation officielle, ait sans doute arriver, grave et compasrirait probablement de son joli rire inet perlé, en reconnaissant celui qui l'avait faire sa malle.

orte s'ouvrit. C'était bien elle, la jolie en- 1 teint chaud, aux yeux rieurs. Elle re- Philippe, poussa un petit cri d'étonoejoyeux, le salua d'un signe de tête, élança, les bras tendus, et alla se jeter au

COU de l'élégante Parisienne qui était sa mère.

Madame d'Ortillac, tout en lui rendant ses baisers, se secouait avec une petite moue die mécontentement.

-— Allons ! en voilà assez ! Tu es trop grande, Laure, pour te livrer à ces manifestations bruyantes ! C'est bon pour les bébés ! Tu chiffonnes toutes mes ruches I Tu es si brusque !

Mais, sans l'écouter, l'enfant faisait pleuvoir les baisers sur ses mains, sur son cou, et sautait de joie avec des bonds de jeune chèvre.

— Je suis si heureuse ! si heureuse 1 répétaitelle. Pensez donc, maman ! six grands mois sans vous voir ! Et vous m'emmenez ! C'est bien vrai, que vous m'emmenez? Je suis si contente ! Je suis toute prêle, vous savez ! Il ne me reste plus qu'à dire adieu à notre bonne mère supérieure. Où est-elle donc? Elle est si bonne, je l'aime tant. — Elle se retourna vivement et aperçut la supérieure, qui venait d'entrer au parloir, suivied'Erica. Elle courut àelle, lui tendit son front : — Adieu, ma mère! cela méfait beaucoup de

peine de vous quitter; mais je suis si contente, si contente ! Elle pirouetta sur elle-même, en répétant ce mot et battantdes mains. Puis tout à coup elle s'arrêta, devint sérieuse, et,Vapprochant de Philippe, elle lui tendit gentiment la main.

— Monsieur, je ne vous ai pas remercié pour le service que vous m'avez rendu hier. Ma malle est très bien faite, bien mieux qu'auparavant. Merci et au revoir ! Allons, maman, je suis prête !

— Tu ne vas pas partir sans chapeau, je suppose ?

— Ah ! c'est vrai, j'oubliais ! — Elle s'élança dans le cloître, embrassant à droite et à gauche toutes les personnes qu'elle rencontrait, et faillit se jeter dans les bras de l'abbé Jousselin, qui avait accompagné Philippe jusqu'à la porte, et récitait discrètement son bréviaire en attendant le résultat de celte première entrevue.

Philippe était resté debout, immobile, le regard fixé sur cette porte qui venait de se refermer sur son premier rêve d'amour. — Il fut un moment avant de reprendre possession de lui-

même, et soudain, pris de honte pour sa faiblesse, il refoula, d'un brusque effort de volonté, toutes ces chimères qui, depuis vingt-quatre heures, hantaient son cerveau. Il y avait évidemment eu erreur; celte jeune fille n'était pas celle qui lui était destinée ; il avait commis une im«prudence en lâchant la bride à son imagination; il appela à son aide Taustérité dont il s'était fait une règle de conduite, pour réprimer cet élan spontané d'un cœur qui n'avait plus, pour s'égarer ainsi, les excuses de la première jeunesse, et, résolument, se tourna vers la supérieure, qui s'avançait vers lui, suivie d'Erica.

Celle-ci le regardait, calme et froide, imposante comme une reine sous sa lourde couronne de cheveux d'or, et si rigide dans sa correcte beauté de marbre que colorait à peine une teinte rosée, qu'elle l'intimida presque.

Sous la fixité de ce regard qiii l'examinait sans trouble et sans émotion, il se sentit gêné et très malheureux. Toute la réserve de sa nature froide, un moment galvanisée au contact d'une sympa-

thie inconsciente, reprit le dessus, et ce fut ayec

une glaciale politesse qu'il s'inclina devant cette

jeune fille qui le saluait à peine.

Il s'étudia à cacher son désarroi derrière les

phrases banales d'une conversati^^ j r .

^ ;d main.

et subit, jusqu'à la torture, le *) . ,

' ** ^ Clé pour

situation gauche et pénible. -"ti, ,.

La supérieurefit des efforts co ao?

^ : gravant.

seconder sa bonne volonté. '- ^^. .

n'était pasfacile^les sujets en étaient limités; et, d'ailleurs, Ërica ne sortait de son mutisme que pour répondre par monosyllabes aux questions qui lui étaient directement adressées. Ce fut certainement un moment de soulagement pour tous trois que celui où Philippe, à bout de ressources, se leva pour prendre congé. Il hésita un moment; puis, faisant un effort par trop visible, il se tourna vers Erica et lui demanda:

— Me sera-t-il permis de renouveler ma visite ?

— Si vous le désirez, répondit-elle avec indifférence.

— J'espère, mon enfant, quevous comprenez j bien toute Timportance de Tautorisation que I vous venez de donner à M. de Varages, — lui dit

i la supé.p»'*"*'^. dès que Philippe eut disparu. —

ment eueii '•• ^ j,

mmencement d encouragement.

qui lui était ' ^ i»« • j

^ mre que limpression de cette

prudence er- „« a été favorable?

PP ^' Ages ne m'inspire ni répulsion ni sympathie, ^ , <^i je dois absolument me marier, autant lui qu'un autre!

La supérieure éprouva un certain malaise.

— Cependant, mon enfant, dit-elle^ vous ne pouvez manquer d'apprécier la distinction de ce jeune homme, ses grandes qualités intellectuelles et morales...

— Je n'ai guère pu juger de tout cela, dit la jeune fille. Seulement M. de Yarages n'est plus un jeune homme.

— Comment, mon enfant? Mais il n'a que trente-six ans!

— Ah! je le croyais bien plus âgé. Oui, il s^ l'air distingué ; mais je doute d'en arriver jamais

à éprouver pour lui autre chose qu'une estime respectueuse.

— Mon enfant, les mariages les plus heureux sont ceux dont l'affection est basée sur des sentiments solides et sérieux. Croyez-moi, l'estime mutuelle, le respect, la confiance, sont les véritables caractères des unions chrétiennes.

Une vive rougeur monta au front d'Erica, une parole trembla sur ses lèvres entr'ouvertes ; mais elle se contint et les referma avant de l'avoir prononcée.

Elle s'éloigna, et, avec la demi-liberté qu'autorisait la rupture des classes, elle se dirigea vers le jardin désert. Le soleiU'inondaitdesachaude lumière, les abeilles bourdonnaient autour des xémières, et les héliotropes sentaient bon.

errots jaseurs se baignaient dans le sable t, et les premières feuilles, jaunies par nne qui approchait, tombaient mollement !S allées. Elle s'accouda à la balustrade de et posa son menton sur ses deux mains, ant l'horizon sans le voir.

L'estime, la confiance, le respect, avait dit la supérieure. Oui certes, elle avait raison. Mais Tamour? où donc était sa place dans pe monde où elle allait entrer? L'amour, qui formait le sujet de toutes les histoires merveilleuses dont les bûcherons d'Elfenholm amusaient son enfance ; Tamour, qu'avaient chanté les poètes, pour lequel allaient se faire tuer les paladins; l'amour, dont le nom même était interdit, ici, dans ce couvent, où donc le rencontrait-on ? Elle avait toujours naïvement cru qu'amour et mariage étaient synonymes, et que, le jour où elle se trouverait pour la première fois en présence de celui qui devrait devenir son mari, sou cœur serait subitement transformé. Ce devait être une sorte d'illumination instantanée, le coup de baguette magique qui lui révélerait l'existence d'un inonde nouveau et la transporterait en un clin d'oeil dans les sphères radieuses où tout est bonheur, enivrement. — Avec une curiosité instinctive, elle interrogea son cœur, et fut désolée de le trouver froid, morne, indifférent.

H FLEUR De HEICE

Elle se dit que, sans doute, elle n'était pas raisonnable. Cet amour à première vue, dont elle soupçonnait vaguement l'existence, ne devait se rencontrer que dans les romans. Elle aurait la patience d'attendre, et, bien sûr, une sympathie réelle et sincère ne tarderait pas à s'éveiller entre elle et M. de Varages.

Elle attendit, imposant bravement silence à son cœur, chaque fois qu'un murmure secret, et qui, peu à peu, prenait l'intensité d'une obsession, venait lui répéter que l'amour devait être tout autre chose que ce sentiment d'agitation anxieuse et presque craintive qu'elle éprouvait en attendant les visites du duc de Varages.

' Philippe se présentait tous les jours régulièrement au parloir. Il y restait trois qnarts d'heure, montre en main.

Erica l'écoutait parler, s'étudiant à le trouver distingué, instruit, éloquent. Parfois elle lui cherchait des défauts, afin de s'expliquer pourquoi son cœur ne se donnait pas à lui d'un élan plus tendre, et n'y parvenait pas. Il était beau de vi-

sage, élégant de tournure, correct et s'exprimant avecla recherche un peu précieuse d'un homme habitué à vivre dans la familiarité des esprits d'élite.

La contrainte et le malaise qu'éprouvait Erica pendant ces visites quotidiennes faisaient qu'elles lui devenaient presque insupportables.

Quand la supérieure était trop occupée pour assister à ces entrevues, elle déléguait une survdllanle pour la remplacer. Jamais Erica n'eut avec Philippe un moment d'abandon, jamais elle ne surprit dans son regard un éclair de tendresse , sur son front le passage d'une émotion. Chaque jour, il la quittait comme la veille, sans qu'un mot prononcé tout bas, un furlif serrement de mains eût rendu cette visite différente de celles qui l'avaient précédée.

— M. de Tarages m'a priée de vous demander s'il peut se considérer définitivement comme accepté de vous? lui dit un jour la supérieure.

Erica eut un geste d'insouciance découragée.

— Autant lui qu'un autre, dit-elle. Je n'ai pas le moindre motif de le refuser, et, d'ailleurs, ce serait toujours à recommencer. — Je pense que la gêne et le malaise de ces préliminaires de mariage doivent être inévitables. Je ne voudrais pas y être exposée de nouveau.

Avec une sorte de résignation passive, elle laissa fixer, pour son jour de mariage, une date très rapprochée. Du moment qu'elle était décidée à accepter le duc de Varages, il n'y avait aucune raison pour retarder leur union.

Son tuteur, qu'elle connaissait à peine, arriva un jour, escorté d'un notaire, et lui lut un projet de contrat auquel elle ne comprit rien. On lui expliqua que, M. de Varages n'ayant ni mère ni proches parents, elle n'aurait ni trousseau, ni corbeille. — Elle aurait bien le temps de s'occuper de tous ces détails féminins après son mariage. Son tuteur la prévint, en termes commerciaux, que les bijoux de sa mère avaient été vendus depuis longtemps. Ils représentaient un capital considérable, qu'il

avait cru ne pas devoir laisser improductif.

Ces journées qui précédèrent son mariage furent les plus tristes qu'Erica eût encore vécu. Aucune pensée riante, aucune émotion tendre n'abrégeait ses heures de solitude. Elle n'avait même pas cette distraction forcée qu'amènent les soucis des petits détails matériels d'un trousseau. Ses occupations de pensionnaire ne l'intéressaient plus; on l'avait séparée des quelques élèves restées au couvent pendant les vacances; Speranza était loin, el son pauvre cœur vide se débattait contre les défaillances d'un vague effroi.

Un matin, elle se réveilla d'un lourd sommeil qui ne lui avait apporté ni repos ni rêves, la tête endolorie, les yeux gonflés de larmes, et se souvint, avec un frémissement de terreur, que ce jour qui commençait à poindre était celui de son mariage.

Une angoisse folle s'empara d'elle. Dans ce désordre d'idées qui précède le réveil complet, ellepritla résolution de courir chez la supérieure,

et de la supplier de rompre ce mariage qui l'épouvantail. — Puis le calme revint avec la lucidité d'esprit. — Elle s'agenouilla au bord de son étroillitde coovent, regarda sa blanche toilette de mariée que l'on avait étalée la veille dans celte petite chambre de pensionnaire, et le portrait de Philippe placé sur la table entre un crucifix et son Uvre de messe. — Elle t'examina longuement. U n'avait pas cet air froid, hautain, presque sévère qui la glaçait pendant ses visites au parloir, et il lui semblait lire dans ses yeux une expression de bienveillance qu'elle n'y avait jamais vu briller. — Qui sait? Peut-être celle réseiTe exagérée était-elle l'effet de cette surveillance infatigable qu'il leurfallaitsubir; peutêtre que, dans l'intimité du tête-à-tête, quand •'" "3raient seuls, tous lés deux, cette barrière de e qui les séparait se romprait tout naturelmt. Philippe l'aimait sans oser le lui avouer ; était toute disposée à lui rendre cette affec- ; et, dans sa virginale et complète ignorance, ceur qui ne s'était pas encore ouvert à l'a-

FLEUIl DE NEIGK 51)

mour, se demandait timidement comment il s'y prendrait pour lui faire connaître ses sentiments. — 11 l'embrasserait, sans doute, elle qui n'avait jamais connu les baisers et les caresses de sa mère. — Oh! s'il savait le lai faire oublier!... S'il était très doux, très tendre avec elle! s'il allait la choyer, la gâter, la couver du regard, Tentourer de soins et d'amour, comme elle l'aimerait! quelle reconnaissance sans bornes, quelle tendresse passionnée elle lui vouerait! — Et soudain, hésitante et rougissante, comme si elle faisait une sottise, elle prit la photographie de Philippe et la porta timidement à ses lèvres. — Après quoi, honteuse de sa hardiesse, elle la fit disparaître, et s'absorba dans sa prière du matin.

Une vieille femme de chambre, respectable et maladroite, choisie pour elle par la tourière du couvent, vint pour la première fois lui

offrir ses services et, gauchement, plaça sur ses

beaux cheveux la couronne de fleurs d'oranger.

Qu2[nd elle franchit le seuil de sa chambre de

jeune fille, pâle et rayonnante dans sa blanche parure, la supérieure lui tendit les bras en pleurant.

— Mon enfant, ma pauvre enfant, courage !.. . répétait-elle, comme s'il se fût agi d'envoyer une martyre au supplice.

Erica ne pleurait pas. Un vague espoir lui disait au cœur que cet inconnu qu'elle allait trouver en dehors des murs de ce couvent, c'était peut-être l'amour. — Elle n'avait plus peur de la vie.

Toutes les religieuses qui avaient été ses maîtresses, les sœurs converses qui l'avaient vue grandir, l'attendaient dans le cloître pour la bénir ou la féliciter. Elle essaya de leur sourire ; mais sur tous ces visages bienveillants, elle lut une expression de pitié compatissante. — Au couvent, un mariage est presque une cérémonie lugubre. La mariée est un peu une brebis perdue,... elle n'a pas su choisir la meilleure part.

Quand tout fut fini, la courte formalité de la mairie et la cérémonie religieuse, durant

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laquelle une dame de charité qu'elle ne connaissait pas lui avait servi de mère, elle se trouva sous le péristyle de Téglise, entre M. Haubecque, qui la saluait en l'appelant madame la duchesse, et Philippe, qui lui offmit la main pour Taider à raoDter en voiture. Elle n'avait pas encore osé le regarder. Il lui parut très troublé, et plus pâle que de coutume. Il prit place auprès d'elle, la voiture s'ébranla, et bientôt elle vit disparaître une à une les maisons delà vieille ville normande. La matinée était humide et brumeuse; un brouillard cotonneux enveloppait les arbres et les passants, qui semblaient se fondre dans une uniformité grise et boueuse. Elle attendait vainement qu'un mot de Philippe vînt rompre ce lourd silence qui pesait sur elle. Le roulement (le la voiture, la monotonie de la route, la pesante moiteur de l'air l'engourdissaient. Elle se demanda si, de son côté, Philippe n'attendait pas d'elle un mot, un geste, pour oser lui adresser la parole; mais ce mot, il lui eût été impoî:!sible <le le prononcer, et il lui semblait que, si elle

6i FLEUR DE NEIGE

ouvrait la bouche pour parler, il s'en échapperait un sanglot.

Au bout d'une heure, qui lui parut longue comme un siècle, la voiture s'arrêta devant le perron d'une bâtisse ayant assez grand air, moitié château, moitié ferme, flanquée de tours coiffées de toits en éteignoir, triste d'aspect et assez mal entretenue.

— Soyez la bienvenue au château des Ecluses ! dit Philippe, l'aidant cérémonieusement à descendre de voilure, et la précédant au milieu des serviteurs respectueusement alignés sur le perron.

11 l'introduisit dans une chambre sur le seuil de laquelle elle s'arrêta hésitante, s'apercevant que, pour la première fois, elle était seule avec lui.

Elle lutta contre une tentation violente, celle de se jeter dans les bras de Philippe, de cacher sa figure sur sa poitrine, et d'y laisser éclater les sanglots qui lui étreignaient la gorge. Elle lui demanderait l'aumône d'un peu de tendresse,

qiielques-unes de ces bonnes paroles qu'elle était avide d'entendre, une caresse, un peu de sjinpathie. — Mais toute sa fierté se dressa entre elle et lui. — Qu'arriverait-il si Philippe accueillait froidement ce premier élan d'un cœur qui ne demandait qu'à se donner, s'il l'accusait de manquer de réserve et de modestie, s'il la repoussait? Elle en mourrait de honte.

Elle laissa retomber inertes, entre les plis de sa robe blanche, ses mains tremblantes, qu'elle avait déjà faiblement étendues vers lui, et resta là debout, immobile, rigide, les lèvres serrées, la poitrine haletante.

Peut-être, si elle eût cédé à ce premier mouvement qui la poussait à faire appel à sa sympathie, le cœur de Philippe en eût-il été attendri. II souffrait, lui aussi. Cette blanche fiancée qu'il trouvait très belle, trop belle peut-être, ne lui inspirait ni désirs violents ni tendresses passionnées. Il l'avait épousée parce qu'il croyait de son devoir de se marier. Avant de se décider à le faire, il avait mûrement réfléchi, pesé le

pour et le contre, et décidé que cette jeune fille réunissait toutes les qualités qu'il avait désiré rencontrer chez sa femme. Avec le caractère sérieux qu'elle paraissait avoir, son éducation religieuse et sédentaire, son âge qui n'était plus celui de l'étourderie, elle accepterait facilement l'existence studieuse et retirée qu'il menait. Si, parfois, il voyait passer dans son esprit l'image de l'enfant espiègle et rieuse qui lui avait donné un moment de douce émotion, il se félicitait de n'avoir pas pu céder à son entraînement. A son âge, avec son caractère posé, ses habitudes, il y aurait eu un danger réel à épouser cette charmante étourdie, dont l'éducation restait évidemment à faire, et qui aurait exigé de sa part une vigilance de chaque minute. Erica, au contraire," lui offrait les garanties solides d'un esprit sérieux et d'un cœur maître de lui-même.

Il se sentait plein de bienveillance pour elle, et très décidé à lui assurer une existence heureuse et paisible; mais, la voyant si froide et si posée, il se dit que, sans doute, cette nature de

fille da Nord, habituée à la calme réserve du couvent, demandait à être traitée avec plus de respect que de tendresse, et il n'eut pas même ridée de lui parler d'une affection qui ne le tourmentait pas.

Il se trouva même assez embarrassé pour entamer la conversation avec elle, et jeta un regard sur le mobilier de la chambre dans laquelle ils se trouvaient ; — une vieille chambre de château, aux tapisseries décolorées, aux boiseries vermoulues, aux meubles recouverts de cretonne déteinte, avec des rideaux de mousseline dans lesquels les reprises se voyaient distinctement.

— Je suis fâché de ne vous avoir pas fait préparer une installation plus élégante, — dit-il, comme pour s'excuser; car il croyait s'apercevoir que quelque chose jurait entre cette perle blanche, toute éblouissante de beauté, et le maussade écrin dans lequel il venait de l'introduire.

— Je serai très bien ici, balbutia-t-elle.

— D'ailleurs, reprit-il, si je ne craignais de

VOUS paraître bien indiscret, je vous demanderais s'il vous serait possible d'être prêle à partir très promptement.

— Je partirai dès que vous le désirerez, répondit-elle.

— Merci. Demain alors, si vous le voulez bien? Je vous ai fait part de mes projets. Vous savez que le travail important qui m'occupe en ce moment nécessite ma présence fréquente à Paris. Je voudrais vous proposer de venir vous installer, non pas à Paris même, où l'hôtel de Varagies n'est pas préparé pour vous recevoir, mais dans une petite maison de campagne que je possède à proximité. Vous vous y trouverez très tranquille, et j'espère pouvoir y terminer, avant la fin de l'hiver, la publication de mon livre.

— J'irai où vous voudrez, dit Erica.

— Je serai heureux de vous voir vous intéresser à mon travail et m'aider au besoin.

— Volontiers, dit-elle.

— Désirez-vous quelque chose ? Donnez vos ordres. — Vous êtes chez vous. Tout ici vous

FLEUR OË NEIG£ 67

appartient. — Dois-je appeler votre femme de chambre?

Elle tressaillit : — Oh non I merci ! — Il lui fallait la solitude, elle étouffait, elle sentait son pauvre cœur près d'éclater, comme un instrument dont les cordes ont été tendues à l'excès.

Quand il fut arrivé à la porte, Philippe se retourna vers elle, s'inclina et disparut.

Elle regarda autour d'elle avec une sorte d'effarement; un frisson convulsif secoua ses épaules et fit claquer ses dents : — J'ai froid ! — murmura-t-elle instinctivement.

Était-ce seulement l'air glacial de cette chambre inhabitée, sentant l'humide et le moisi, qui pénétrait jusqu'à sa peau, à travers sa robe blanche?

Tout à coup un rauque sanglot déchira sa poitrine, elle tordit ses deux bras, et, se précipitant à terre, sans pitié pour sa toilette de mariée dont elle froissait le satin et déchirait les dentelles, elle pleura amèrement.

C'était fini maintenant, fini à tout jamais. Elle

FLEtiVi

une foi nm 'es paroles s\ ^essureaii]

merveillemi lippe. EllJi 'ivrirait ciy

Ces p oe s't elle s( 9 la ,

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Uemei

. ^ la journée avait été accablante, if sèche et crevassée, l'herbe roussie.

gue avenue qui relie Meudon à Belune feuille des marronniers ne bous habitants des petites maisons de cami bordent celte avenue s'étaient installés air, sur les terrasses et les vérandas, en un souffle de brise qui n'arrivait pas.

^^ d'Ortillac avait fait comme tout le • Elle avait loué pour l'été une de ces ab- ^ constructions, prétentieuses, bizarres,

n'ayant pas le sens commun comme architecture extérieure et disposition intérieure, et ressemblant à s'y méprendre à l'un de ces crôque-enbouche que les pâtissiers de province confectionnent pour les dîners officiels pendant les conseils généraux. Rien n'y manquait : ni la rivière microscopique traversée par un pont rustique, ni les statues de carton-pierre dans leurs niches de rocaille, ni le jet d'eau surgissant d'une touffe d'arums de zinc, pour retomber dans une vasque de simili-marbre et qu'il fallait remonter chaque matin comme une horloge.

Madame d'Ortillac possédait un château en Provence, un beau château dont elle aimait à parler avec une modestie affectée, le qualifiant de grande baraque. Elle s'y ennuyait royale- ' ment ; car, en véritable Parisienne qu'elle était, elle aimait Paris jusque dans sa poussière et dans sa crotte. Fort heureusement le toit de ce château détesté demandait des réparations considérables, et, pour des raisons particulières encore connues d'elle seule, madame d'Ortillac

avait décidé qu'elle passerait l'été à Bellevue.

Elle avait plusieurs amies intimes dans les enlirons, et puis elle avait appris par hasard, — oh! mais tout à faitpar hasard — que cette bonne vieille marquise de Ressy, trop souffrante pour pouvoir voyager, avait loué aussi pour l'été quelque chose, pas bien loin de la forèl de Meudon. Or madame de Ressy avait un fils unique, charmant jeune homme plein d'avenir, en passe d'être un jour ambassadeur, beau garçon, intelligent, distingué, —bref, le gendre des rûves de madame d'Ortillac.

Il s'était ostensiblement occupé de Laure d'Ortillac, quand elle avait débuté dans le mojide l'hiver précédent, et il était important de ne pas permettre i ce commencement d'incendie de s'éteindre. A la vérité, Laure était bien jeune: mais M. de Ressy était un parti hors ligne, au'il ne fallait pas laisser échapper.

On fréquenterait beaucoup la vieille mart qui était âgée, seule et malade; on ferait acte de charité; la familiarité s'établirait

7â FLEUR DE NEIGE

vite à la campagne que dans une routine toujours la même de bals et de soirées; un moment de tête-à-tête au clair de la lune, une promenade à deux dans une allée solitaire, — et Laure élait casée.

Madame d'Ortillac avait fait apporter le café au jardin. On s'était installé sur la pelouse, assez semblable à un paillasson, dont l'herbe sèche et dure craquait sous les pieds. Le soleil baissait à l'horizon, les martinets tournoyaient en sifflant. Madame d'Ortillac roulait des cigarettes qu'elle distribuait à ses habitués, tout en surveillant du coin de l'œil sa fille, dont les francs éclats de rire dominaient le bruit des conversations.

Elle n'était pas très satisfaite de la tournure que prenaient les choses. M. deRessy, lui, semblait avoir perdu un peu de son empressement de l'hiver précédent. Il souriait aux boutades de la jeune fille, mais, par moments, il semblait préoccupé, — presque ennuyé. C'est qu'aussi Laure pouvait finir par exagérer cette gaieté bruyante. Elle était trop étourdie, trop franche.

Madame d'Ortillac se promit de la sermonner h ce sujet. Malgré tout cet hiver de vie parisienne, qu'elle venait de lui faire traverser consciencieusement, sans omettre un bal, une soirée, elle n'avait rien pu lui faire perdre de cette exubérante jeunesse, qui se traduisait en fraîcheur d'impressions, et en franchise hardie et presque dangereuse. Par ses boutades enfantines et son manque total de dissimulation, elle compromettait la gravité des situations et déjouait les plans de madame d'Ortillac.

Dans ce moment, elle venait de prendre l'une des cigarettes roulées par sa mère, et gravement l'ofTrait au curé, que l'on avait invité à dîner,

— Merci, mademoiselle, je ne fume pas, dit le curé en riant.

Elle examina la cigarette.

— C'est dommage, elle est si bien Monsieur le curé, si je la fumais moi-n est-ce que ce serait un péché?

— Je ne sais pas, mademoiselle. Vous riez le demander à madame votre mère.

— Oh! maman, elle dirait que oui ; ce qui ne l'empêche pas de fumer elle-même quand personne ne la regarde. Si j'essayais? Je n'ai pas de feu... Monsieur de Ressy, voulez-vous m'en donner? »

La cigarette aux lèvres, elle s'approcha du jeune homme, et gravement aspira quelques bouffées : — Pouah ! Je trouve cela très mauvais, et je ne comprends pas le charme que l'on peut y goûter. A voire place, je préférerais infiniment un sucre d'orge. Mais il faut que cela soit très agréable pour que vous fumiez tous.

— Laure !

La voix désespérée de madame d'Ortillac lui fit faire brusquement volte-face. Elle jeta sa cigarette dans la fontaine, au beau milieu des poissons rouges qui se précipitèrent sur cette ^roie perfide, avec de joyeux frétillements de leurs écailles dorées, et, prenant hypocritement son air le plus innocent, elle marcha vers sa mère.

— Vous m'avez appelée, maman?

— Ah! tu n'es qu'une petite sotte, murmura

madame d'Ortillac, qui avait surpris sur le visage de M. de Ressy une expression voisine de l'ennui.

— Ce n'est pas ma faute, maman, mais personne ne veut s'occuper de moi ce soir, et j'ai voulu essayer de me distraire un peu... M. de Lannoy trouve qu'il fait trop chaud pour entamer une partie de crocket ; le curé n'est pas disposé à causer avec moi, et M. de Ressy... Ne vous fâchez pas maman, je vais être bien sage, et causer avec lui bien raisonnablement toute la soirée. — De quoi faut-il que je lui parle?

— Ah ! tu m'impatientes à la fin, dit madame d'Ortillac, qui s'éloigna brusquement, les sourcils froncés.

Une ombre passa sur le joli visage de Laure.

Sa mère lui avait recommandé d'être très aimable avec M. de Ressy; elle avait pourtant fait son possible pour cela. Était-ce sa faute si elle ne trouvait rien à lui dire, et s'il lui répondait si distraitement? Elle avait eu tant de plaisir à danser avec lui l'hiver dernier, et elle gardait toute une collection de rosettes et de rubans, en

souvenir des délicieux cotillons pendant lesquels les sujets de conversation ne leur faisaient jamais défaut. Mais, ici, à la campagne, c'était si différent!... De quoi pouvait-on bien parler? Et puis sa mère était si exigeante! Elle ne parvenait jamais à la satisfaire. Elle se sentait très ennuyée, et pour un rien elle eût regretté le couvent. Après la vie fiévreuse et surexcitée de cet hiver, elle avait peine à s'habituer au calme relatif de Bellevue. Cette lourde soirée, étouffante et silencieuse, lui semblait particulièrement triste, et elle se sentait presque l'envie de pleurer.

Les conversations languissaient, les bruits lointains arrivaient confusément : sifflets de locomotives, aboiements de chiens, tintements d'horloges, et, plus près, au bout de l'avenue, les premiers accords d'un piano.

Bientôt il s'y joignit une voix, hésitante d'abord, puis claire, vibrante, étincelante. Instinctivement Laure s'était rapprochée de la grille. — Cette voix, elle croyait la reconnaître. 11 lui sembla qu'une seule personne au monde chantait

arec cette pureté de tijnbre, cette perfection idéale. Elle poussa doucement la grille entr'ouverle, regarda dans l'avenue, se retourna pour s'assurer que madame d'OrLillac nela voyait pas, et, glissant le long de la haie, elle se dirigea du œté d'où s'échappaient les sons. Elle était seule, sans chapeau, sans gants, les bras et les épaules nus sous sa légère robe de mousseline, mais bah! à la campagne I

L'avenue était longue, la voix semblait s'éloigner à chaque pas qu'elle faisait. Quand elle fut arrivée à la dernière maison, elle s'arrêta. Au delà, le bois commençait, et elle n'aurait pas osé s'y hasarder seule à cette heure de crépuscule. Elle se trouvait contre une grille, toute enguirlandée de glycines et de chèvrefeuilles qui embaumaient. Elle les écarta des deux mains et curieusement regarda dans l'enclos. Elle vit un jardin étroit, encombré de fleurs odorantes, au milieu desquelles s'élevait un chalet à i enfoui sous les roses et les Jasmins. C'était de là que s'échappait la voix qui chantait.

véranda précédait le salon. Sous cette véranda, un homme écrivait, la tête appuyée sur sa main. Au bruit qu'elle fit en écartant les plantes grimpantes, il releva les yeux et aperçut ce charmant visage animé, pétillant de malice, pittoresquement encadré par les rameaux fleuris qui la coiffaient, et caressaient ses joues fraîches. Leurs regards se rencontrèrent. Ils rougirent tous deux, elle de plaisir, lui d'émotion. Il n'osa bouger, se croyant presque le jouet d'un illusion ; elle se recula vivement, ne sachant si elle devait entrer ou rebrousser chemin.

Tandis qu'elle hésitait, elle entendit le sable de l'allée crier tout près d'elle, et, se retournant, elle se trouva en face de M. de Ressy. Il parut non moins surpris, et encore plus embarrassé qu'elle. Elle posa un doigt sur ses lèvres.

— Vous n'en direz rien à maman, murmurat-elle. Être sortie à cette heure-ci, seule, sans chapeau, jugez si je serais grondée!... Vous aussi vous êtes venu pour mieux entendre.,.

Seulement, VOUS ne savez pas 1... Je crois reconnaître cette voix. Elle ressemble à s'y méprendre à celle de l'une de mes anciennes compagnes de couvent. Qui est-ce qui habite cette maison?

— Le duc de Varages.

— Àh!... Est-il marié? Oui... Oh! mais alors je m'explique tout : sa présence au couvent le jour des prix, sa visite au parloir... Avez-vous jamais aperçu sa femme? Gomment est-elle?

— Très blonde, très grande... et très belle.

— Oui, je ne m'étais pas trompée... C'est Erica Nievenstiern. Monsieur de Ressy, tant pis si je suis grondée, mais j'entre... Suivez-moi si bon vous semble.

. Elle poussa la grille, et pénétra dans Tintérieur du jardin. Erica avait quitté le piano et s'avançait lentement sous la véranda. D'un bond Laure courut à elle, el lui jeta les deux bras au-' tour du cou.

— Ah ! j'avais bien reconnu ta voix ! cria-t-elle joyeusement... Et M. de Varages aussi, je l'avais ï'econnu; seulement je ne savais pas son nom.

— Je suis si heureuse de vous avoir retrouvés tous les deux! Car je ne l'ai pas dit : je le connais; il m'a aidée à faire ma malle un jour au couvent... Il doit être si bon, etje ne l'ai jamais bien remercié !

Dans ce moment, un pli de mécontentement s'était creusé entre les deux sourcils d'Erica.

M. de Ressy, après un moment d'hésitation, s'était décidé à s'avancer, lui aussi, vers elle, et, profondément incliné, il balbutiait une excuse assez embrouillée sur la manière dont il venait de s'introduire. — Froide et hautaine, elle le regardait sans répondre. — Philippe s'était lentement levé de sa place. En apercevant M. de Ressy, il lui tendit la main ; car ils se connaissaient de longue date, ayant été voisins de campagne.

La conversation s'engagea .immédiatement entre eux. — Laure et Erica restèrent seules.

— Est-ce que ce monsieur est de tes parents?

demanda la jeune femme.

— M. de Ressy? Oh! non... Pourquoi demandes-tu cela?... Oui, je comprends. Parce

que tu me vois arriver seule avec lui, sans cérémonie, comme une petite fille que je suis. Tu as raison, j'ai probablement commis une gaucherie. Bah! tant pis ! maman me grondera; mais, au fond, je crois qu'elle n'en sera pas fâchée... Non, M. de Ressy ne m'est rien du tout; mais il pourrait bien un jour me devenir quelque chose, — du moins c'est maman qui le dit, et surtout qui le désire.

— Ah!... Et toi?

— Oh! moi, cela m'est absolument égal. C'està-dire, je le trouve très aimable dans un salon, au bal, mais pas du tout amusant à la campagne, surtout depuis quelque temps.

— Ainsi tu n'aimes pas M. de Ressy? Tant mieux.

— Pourquoi?

Erica rougit et se mordit la lèvre.

— Parle-moi encore de toi, dit-elle. Qu'aslu fait depuis que tu es sortie du couvent?

— J'ai dansé, je me suis beaucoup amusée, et je voudrais bien continuer. Je ne suis pas du

tout pressée de me marier, comme le voudrait maman, et encore moins de suivre M. de Ressy, qui va être attaché un jour ou l'autre à quelque lointaine ambassade. Et toi, Erica, tu as dû te marier tout de suite après mon départ. Où as-tu donc passé l'hiver? Ici? Gela a dû être bien triste! Mais il ne faut pas que je m'attarde, je suis indiscrète. Il faut que je rentre vite. Maintenant que nous nous sommes retrouvées, et que nous voici proches voisines, nous nous verrons beaucoup, n'est-ce pas? Nous allons devenir des inséparables, comme vous Tétiez, Speranza et toi... Qu' est-elle devenue, Speranza?... Nous causerons de tout cela demain. Que de choses nous allons avoir à nous dire! Au revoir.

Quand elle eut disparu, suivie de M. de Ressy, qui s'était silencieusement incliné devant elle, Erica resta longtemps immobile. Les ombres s'étaient épaissies, le parfum des héliotropes alourdissait l'air, les étoiles tremblaient dans un ciel presque noir, la nuit n'apportait ni brise ni fraîcheur.

Cette visite avait profondément contrarié Erica. Depuis plus de quinze jours, elle s'était tenue obstinément renfermée à la maison, malgré la chaleur accablante, prétextant un rhume imaginaire, afin d'éviter de rencontrer un jeune homme dont le regard beaucoup trop éloquent la poursuivait. Malgré l'heure matinale qu'elle choisissait pour se rendre à l'église, elle le trouvait chaque jour sur son chemin ; il la regardait

passer, et se trouvait encore à la même place lo squ'elle rentrait chez elle. — Elle ignorait son nom. — Un jour, dans une promenade solitaire qu'elle s'était hasardée à faire dans la forêt, — car Philippe ne sortait presque jamais avec elle, — elle avait cueilli quelques branches d'aubépines fleuries. Elle s'était assise sur un tronc d'arbre renversé. On était au printemps; mille fleurettes naissaient entre les feuilles arrachées par l'automne précédent; elle aspirait la senteur amère des fleurs rosées, regardant distraitement devant elle, ne pensant à rien, le ccBur vide, l'esprit inoccupé. Elle s'était crue

H FLEER DE REIGE

seule. — Entre les rameaux couverts de feuilles naissantes qui l'eDtouraieat, elle vit une main fiaement gantée lui tendre un Trais bouquet de muguets et de jacinthes sauvages, auxquelles se mêlaient de ces mêmes branches d'aubépine. Le bouquet tomba â ses pieds; l'inconnu qu'elle rencontrait chaque matin la salua respectueusement, et s'éloigna sans avoir prononcé une parole.

Avec sa totale ignorance de la vie, elle se demanda s'il n'y avait pas dans cet acte une familiarité voisine de l'impertinence. Elle se sentit en méfiance, et se promit de veiller. Elle évita de sortir seule et finit par se renfermer entièrement chez elle.

Et voilà qu'elle y voyait pénétrer celui qu'elle s'efforçait de fuir. Elle sentit que sa vie allait se compliquer, qu'une ère de diftîcullés allait peutcette espèce de torpeur morale le vivait depuis son mariage, t accepté le sort que lui faisait indifférence de Philippe; etle

ne se trouvait pas malheureuse, n'ayant ni regrets ni aspirations; mais elle avait perdu quelques-unes de ses naïves illusions, et ne croyait plus, comme naguère, d'une foi confiante, que Tamour et le mariage fussent inséparables.

Pour elle, il était évident que ce jeune homme qui la poursuivait de celte muette admiration, ne pouvait pas aimer Laure d'Ortillac. Un moment même, elle se demanda si elle ne ferait pas bien de prévenir Philippe, afin qu'il se tînt sur ses gardes, et la défendît contre un danger qu'elle s'exagérait peut-être dans son inexpérience. Leurs rapports étaient si calmes, si exempts de tout ce qui aurait pu ressembler à de la passion, que cette pensée se présenta tout naturellement à son esprit.

Comme il n'y avait jamais eu entre eux au- * cune effusion de tendresse, il ne devait y avoir aucun nuage de jalousie.

Elle se dirigea vers la table, à laquelle Philippe s'était remis à son travail. Il paraissait si

absorbé dans ses livres, qu'elle hésita, et se promit de choisir un autre moment.

Elle s'approcha du piano, et, distraitement, frappa quelques accords.

— Je vous demande mille fois pardon ! dit la voix de Philippe. Je vous serais très reconnaissant de ne plus chanter ce soir. J'ai à faire en ce moment un travail difficile... Un calcul de rapprochement de dates... J'aurais besoin du silence le plus complet.

Elle ferma le piano et prit un livre.

— J'ai oublié de vous dire que cette lettre de mon éditeur m'oblige à me rendre à Paris très prochainement. — J'irai demain, si vous n'y voyez pas d'objection. •

Elle répondit par un geste.

— Oserais-je vous demander d'avoir Tobligeance de m'aider comme vous l'avez déjà fait tant de fois ?. . . Pourriez-vous corriger ces feuilles d'épreuves en mon absence ?

— Volontiers, répondit-elle avec une sorte de lassitude. — Elle en avait tant corrigé depuis

sii mois! Ce travail monotone et peu intéressant avait été sa seule distraction^ pendant ses longues soirées d'hivers !

Elle feuilleta le volume de poésies qu'elle avait pris au hasard. Entre deux pages, elle aperçut une lettre qu'elle avait oubliée. Cette lettre, déjà ancienne, était de Speranza. Erica se souvint du trouble étrange qu'elle avait éprouvé, le jour où elle lui était parvenue. Elle l'avait laissée sans réponse. Elle la relut.

« Ah ! mon amie ! Je suis heureuse ! écrivait Speranza. Si tu savais ! . . . Mais non, tu ne sauras rien; car je n'ai le droit de rien dire, pas même à toi, surtout à toi. C'est si étrange ! Nous avons juré de garderie silence. Allons! voilà un nous bien compromettant pour ce serment !

Mais tu vas savoir tout ce qu'il m'est permis de l'avouer, et, au fond, c'est l'essentiel. Erica, ma ^ie, déjà si riche d'affections, vient de s'enrichir d'un trésor. . . Tu devines, n'est-ce pas, chérie? L'amour, le véritable amour, celui auprès du- ^ueltoutes nos autres tendresses sont ce qu'est

88 FLRUR DE NEIGE

la lueur des étoiles comparée à la lumière du soleil, vient de m'ètre révélé. Tu sais si mon cœur était plein; il me semblait qu'il n'y restait pas le plus petit vide, dans lequel pût se loger une nouvelle affection, et voilà qu'un jour... Erica, ma plume court malgré moi; je voudrais te raconter tout, tout, et je n'en ai pas le droit.

— D'ailleurs, ne t'ai-je pas tout dit? J'aime et je suis aimée. Qu'importent les détails? Tout est là, le reste n'est rien, ou du moins si peu de chose !

— Voilà que tu en sais déjà plus sur mon compte que je n'en sais sur le tien ; car tu ne m'as jamais parlé de* ton mari et de cet amour profond, sincère et dévoué qu'il doit avoir pour toi. Et toi, mon Erica? Te souviens-tu de notre dernière conversation sur la terrasse, au fond du jardin? As-tu toujours aussi peur de la vie?

Avoue qu'elle est bonne, mon amie, et qu'elle nous tenait en réserve des joies et des tendresses dont tu ne soupçonnais pas même l'existence... j

D'un geste impatient, Erica froissa cette lettre,

et, se rapprochant de la table de travail de Philippe, elle prit un des feuillets d'imprimerie, dans la correction duquel elle s'eilorça d'absorber son attention.

Quand Philippe fut parti pour Paris, Erica se mit au travail avec patience. Sa lâche terminée, elle ne sut plus que faire. Elle avait presque renoncé à chanter, sa belle voix ne faisait plaisir à personne. Commander sa voiture?... elle longerait sans but et sans intérêt ces avenues poussiéreuses, ces roules brûlées par le soleil. Sortir à pied?. . . elle risquait de rencontrer M. de Ressy ; mais sa solitude lui était pénible; elje se dit qu'en se dirigeant vers la gare, elle y arriverait \ rheure où le train ramènerait Philippe. Elle

irait attendre son retour. Peut-être y verrait-il une marque d'empressement, et elle ne demandait pas mieux que de lui témoigner de la bienveillance.

En traversant l'avenue, elle passa devant la maison blanche et rose qu'habitait madame d'Ortillac. Sur la pelouse, on avait organisé une parlie de crocket; le choc des boules se mêlait au bruit de la conversation. ^ Erica! j cria la voix joyeuse de Laure. Le maillet en main, le chapeau de travers, la jeune fille courut à elle.

— Tu viens me voir, tu es bien aimable, et tu vas faire la connaissance de maman. Si tu savais comme j'ai été grondée hier soir. Tiens, veux-tu continuer la partie? Non, tu ne joues pas, je me souviens. Alors, attends un moment, j'ai fini,.,, plus que trois coups. Voilà M. de Ressy qui ne joue pas non plus, il va te tenir compagnie. Monsieur deLannoy, c'est à moi à jouer!

Erica se trouva seule en face de Gaston de pssy. Il se tenait devant elle, tête baissée, dans l'attitude du plus profond respect.

— Je ne sais pas, madame la duchesse, ce que vous aurez pensé de ma hardiesse, dit-il d*une voix tremblante. En m'introduisant chez vous comme je l'ai fait hier soir, j'ai commis un acte dont l'indiscrétion me répugnait profondément. Je n'ai pour excuse que le bon plaisir de mademoiselle d'Ortillac.

Elle répondit froidement :

— Monsieur, j'ai été très heureuse de revoir mademoiselle d'Ortillac,et je croisque vous connaissiez déjà M. de Varages. Vous n'avez donc pas besoin de vous excuser de vous être présenté chez lui .

— Madame, la bienveillance de l'accueil du duc de Varages aurait dû me rassurer. Mais c'est votre pardon que j'ai besoin d'obtenir.

— Je n'ai rien à vous pardonner, dit-elle, hautaine ; et brusquement elle se tourna vers madame d'Ortillac, qu'elle voyait s'avancer souriante et empressée.

Madame d'Ortillac était enchantée de ce voisinage, qui allait devenir pour elle une source d'observations intéressantes. L'extrême retraite

dans laquelle vivaient ces deux nouveaux mariés, cette belle jeune femme que personne ne connaissait^ ce mari si grave, si absorbé, cette existence dans laquelle nulle curiosité n'avait encore pu pénétrer, tout cela Fintéressait vivement. Elle commençait à s'ennuyer et à trouver Bellevue bieu bourgeois. Quantité de boutiquiers et de boursicotiers venaient y abriter leurs joies domestiques, et elle se demandait si elle aurait le courage d'avouer à ses bonnes amies, l'hiver prochain, qu'elle avait passé l'été dans un endroit aussi peu à la mode. Elle s'y prit si bien, que, le naïf sans gêne de Laure aidant, huit jours plus tard, on se voyait quotidiennement et presque toute la journée,

Laure avait découvert que, par ces chauds après-midi de juin, la véranda du chalet était le seul endroit supportable. Elle apportait son ouvrage, s'installait gentiment dans un coin auprès d'Erica, et ne travaillait pas. La porte-fenêtre du cabinet de travail de Philippe donnait sur la véranda. — Elle le saluait d'un geste, et posait

le doigt sur ses lèvres : « Je serai bien sage, je ne parlerai pas, pour ne pas vous déranger. » Il souriait et ne travaillait pas, lui non plus. Il lui suffisait de lever les yeux pour apercevoir ce frais visage d'enfant, qui l'examinait avec une sorte d'admiration joyeuse, et il lui devenait impossible de fixer sa pensée sur les fondations d'abbayes et les architectures de monastères. Laure avait beaucoup de plaisir à regarder M. de Yarages, et le laissait franchement voir. Elle trouvait qu'il ressemblait étonnamment à un saint Paul qui décorait la chapelle du couvent, et auquel elle adressait jadis volontiers ses prières, à cause de sa belle barbe noire et de son air imposant. Il lui semblait qu'elle avait toujours connu M. de Tarages; elle commençait à confondre le sentiment qu'il lui inspirait avec celui qu'elle éprouvait pour ce beau saint Paul ; et peu s'en fallait qu'elle ne fût tentée parfois, dans un accès d'enthousiasme fervent, de se mettre à genoux auprès de lui, pour réciter ses prières. Et puis elle le voyait toujours si grave.

si recueilli, plongé dans l'étude de ses bouquins poudreux, qu'il lui inspirait un profond respect. Elle trouvait Erica bien heureuse d'être sa femme, et s'étonnait de la voir toujours si calme, si froide auprès de lui. — Il lui semblait qu'à sa place, elle aurait été bien plus tendre, et qu'elle n'aurait pu se défendre de se jeter cent fois par heure au cou de M. de Varages, pour couvrir de baisers ce beau front si intelligent. Parfois cette glaciale réserve l'irritait. Elle aurait voulu surprendre entre eux un regard, un élan de tendresse. Est-ce qu'ils ne s'aimaient pas? ou étaitce seulement l'efTet de la froideur bien connue d'Erica, la « Fleur de neige î? Elle se demanda si Philippe ne souffrait pas de cette réserve. Au couvent, les petites avaient un peu peur d'Erica. — On la trouvait un peu froide ; elle parlait rarement et n'embrassait jamais. — Elle en vint à plaindre M, de Varages.

Lui traitait Laure d'Ortillac avec une sorte de condescendance presque paternelle. A ses yeux, elle était une enfant, rien de plus; une

enfant séduisante, charmante, faite pour être choyée, gâtée, et plus il la voyait de près dans cette intimité quotidienne, plus il sentait la disproportion d'âge et de caractère qui existait entre elle et lui. — Pleinement rassuré par cette impression, il s'abandonnait, tout entier et sans réserve, au charme qu'elle exerçait sur lui. Il ne se faisait plus aucun scrupule de quitter son cabinet de travail, pour venir s'asseoir entre elle et Erica, sous cette véranda qui lui semblait toute transformée depuis quelque temps. Elle avait un si joli babil, une sorte de monologue sans suite, où les ignorances naïves, les questions ingénues alternaient avec les réflexions de ce bon sens enfantin, souvent plus logique que les raisonnements profonds. — C'était comme un gazouillement d'oiseau.

Philippe l'écoutait, ravi, amusé, lui, habitué à la calme . réserve, aux longs silences d'Erica, qui ne parlait que lorsqu'elle ne pouvait se dispenser de le faire.

Erica restait toujours auprès d'eux. Elle faisait

peu à peu une découverte étrange. Elle s'apercevait que Philippe n'était pas, après tout, l'être indifférent, incapable' d'une émotion ou d'une passion, qu'elle avait connu depuis son mariage. Il pouvait aussi se laisser entraîner à déserter ses livres poudreux qu'il aimait tant, que, le lendemain même de son mariage, il retournait à eux avec empressement; et parfois, elle croyait voir son regard s'attendrir «n se posant sur le joli visage de Laure. Elle l'examinait, muette, étonnée, commençant vaguement à comprendre que ce n'était pas Philippe qui était incapable d'aimer, mais elle qui n'avait pas su se faire aimer de Philippe.

Cette découverte la plongea dans une profonde tristesse. Ce ne fut pas pour elle une souffrance aiguë, Fâpre morsure d'une de ces jalousies qui ont parfois le pouvoir d'éveiller un amour latent : ce fut seulement un amer sentiment de découragement. Au fond de cette résignation passive qui était devenue l'état habituel de son cœur, un espoir continuait toujours à végéter, pâle et

souffreteux comme les plantes écloses loin du soleil, celui de voir cette bienveillante indifférence de Philippe se transformer, non en une tendresse passionnée dont elle le croyait incapable, mais en une bonne et solide affection. Cet espoir s'en allait maintenant rejoindre ses autres illusions, au triste pays où s'envolaient, une à une, toutes les chimères souriantes de sa jeunesse.

Rassuré par l'innocence absolue de ses intentions, Philippe ne songeait même pas à dissimuler la sympathie que lui inspirait Laure d'Ortillac. Il lui eût été bien facile de tromper Erica, trop loyale pour épier, trop franche pour soupçonner; mais l'idée ne lui en vint même pas. Qu'aurait-il caché du reste? Aucun de ses actes n'était blâmable, et l'examen le plus scrupuleux ne lui eût pas fait découvrir une seule arrièrepensée coupable, dans le penchant inoffensif qu'il éprouvait pour cette jeune fdle.

Erica ne douta pas un instant de la pureté de cette affection; seulement la mesure de cette

sympathie que Philippe exprimait si ouvertement lui donna celle de son indifférence pour elle.

En même temps, Erica fît une autre découverte qui la désola. Dans son propre cœur, elle ne trouva pas un atome de jalousie. Rien que le vide, le silence, le désenchantement. Tout était mort, amour ou rancune, tout se taisait, et elle se sentait condamnée à végéter toute sa vie dans ce désert aride.

Absorbée par cette tristesse envahissante, elle ne s'apercevait pas qu'elle était l'objet de Texamen infatigable de M. de Ressy. Elle l'avait toujours trouvé si respectueux, si discret, si peu disposé à abuser des facilités que lui procuraient ses relations de voisinage, que, peu à peu, ses appréhensions s'étaient dissipées. Elle se dit que, sans doute, son inexpérience l'avait portée à s'exagérer quelques incidents inoffensifs. Elle pensa qu'il serait presque ridicule à elle de se poser en vertu farouche, et qu'il valait probablement mieux avoir l'air d'ignorer certaines marques évidentes d'admiration. A la méfiance

des premiers jours avait succédé une politesse banale. Elle s'habituait à la présence presque quotidienne de ce personnage qui avait cessé de lui paraître dangereux. 11 semblait, d'ailleurs, , chercher à se faire oublier et ne ressemblait plus au brillant cavalier, insouciant et causeur, qui flirtait si allègrement avec Laure d'Ortillac, l'hiver précédent.

11 parlait peu, et jamais de lui-même. Un jour, il parla de sa mère. Elle habitait une maison rustique, en plein bois, à quelques minutes du chalel. « Quand madame de Yarages chante, dit-il timidement, ma mère est heureuse. Cette voix qui arrive jusqu'à elle à travers les fenêtres ouvertes lui est une joie. »

Il dit cela d'un accent si ému, qu'Erica en fut touchée. Dans sa grande pénurie d'affections, c'était quelque chose que de savoir que sa voix faisait plaisir à quelqu'un .

— J'irai volontiers la voir si vous croyez que ma visite puisse lui être agréable, dit-elle, obéissant à un mouvement spontané.

— Et je t'accompagnerai! cria Laure... Allons-nous tout de suite ?

M. de Ressy s'approcha d'Erica.

— Vous êtes bonne ! murmura-t-ii très bas. Il Tenveloppa d'un regard tout chargé d'adoration.,

Erica surprit ce regard et sentit renaître toute sa méfiance. Elle se renferma dans une réserve presque hostile.

Laure frappait à la porte du cabinet de travail de Philippe : — J'accompagne Erica chez madame de Ressy; vous venez avec nous, n'est-ce pas? deraanda-t-elle à travers la porte vitrée.

Erica avait entendu dire à Philippe qu'il ne sortirait pas de la journée. Il travaillait peu depuis quelques temps, et son imprimeur réclamait les dernières feuilles de son manuscrit. Pourtant il se leva sans hésiter, et suivit la jeune fille.

Erica se souvint alors douloureusement qu'aux premières journées du printemps, quand les oiseaux chantaient au dehors, que les violettes parfumaient l'air, et que la brise déroulait les

bourgeons, elle avait parfois timidement essayé d'arracher Philippe à ses parchemins bienaimés. Il avait toujours été inflexible et elle avait dû s*en aller seule, l'esprit lassé, le cœur inoccupé, à travers les sentiers déserts elles avenues solitaires.

L'accueil de madame de Ressy toucha Erica.

Elle était âgée, malade, et se plaignait doucement de l'isolement qui se faisait autour d'elle. Les soirées étaient longues, malgré les tendres soins de son fils, et la bonté qu'avait madame d'Ortillac de venir quelquefois lui tenir compagnie. Ce fut avec l'expression d'une vraie reconnaissance qu'elle reçut la promesse que lui fit Erica de venir souvent chanter auprès d'elle.

— Pourquoi ne pas passer toutes nos soirées ici ? demanda Laure.

Madame de Ressy accepta cette proposition avec empressement.

Quand Erica chantait, Gaston de Ressy se plaçait dans l'ombre, cherchant les coins obscurs où personne ne pouvait étudier son visage. Il

écoutait, absorbé dans une ardente conlemplalion, dévorant du regard celle qui, peu à peu, devenait son idole.

Un soir, elle chanta, avec l'accent d'une déchirante tristesse, une mélancolique romance suédoise. Elle n'avait pas oublié la langue de son pays, bien qu'elle ne la connût plus que par les livres. Penchée derrière le fauteuil de la malade, madame d'Ortillac faisait ses observations, qui toutes avaient pour résultat de lui faire se demander s'il n'était pas temps d'aller voir où en étaient les réparations de son' château.

— Charmant! délicieux! adorable! répétaitelle distraitement, quand la voix d'Erica cessait de se faire entendre.

El, tout en l'examinant à travers son loi^non, elle toisait moralement Erica avec son fm cynisme de femme du monde. Assez scentiaue quand il s'agissait de la vertu de ses pa elle se demandait si cette beauté vapor bionde était capable d'une chute bruta!

aviii surpris les regards passionnés don

vorait Gaston de Ressy, et remarqué la froide indifférence de Philippe. Cette jeune femme au regard de vierge traverserait-elle le feu de celte brûlante épreuve sans y tacher sa robe d'hermine, ou était-elle destinée à succomber à cette passion, transformant ainsi en intrigue vulgaire ce qui n'était encore qu'un amour sentimental, tout trempé de respect et de vénération? Dans ce cas, ce serait une liaison qui durerait ce que durent les flammes d'un brasier, et madame d'Ortillac pouvait continuer à caresser son projet. Le brasier éteint, il resterait probablement au cœur de Gaston de Ressy une grande place vide, dans laquelle il serait facile de faire pénétrer des idées de mariage. Mais, si le regard d'Erica n'était pas trompeur, cette âme chaste et pure devait rester fermée à tout amour défendu, et madame d'Ortillac se disait que, dans ce cas, cette belle walkyrie, avec sa blanche et poétique beauté, sa voix de sirène, sa chevelure d'ange, était faite pour inspirer une de ces passions idéales et invraisemblables qui ravagent le

cœur d'un homme et le ferment à tout autre amour.

— Charmant! adorable! répétait-elle machinalement; et, voyant qu'il fallait dire quelque chose d'autre,elle ajouta: Ces romances suédoises sont délicieuses. — Monsieur de Ressy, vous souvenez-vous,nous avons entendu jouer celle-ci, l'hiver dernier, dans un concert, par ce fameux violoniste norvégien. Gomment donc s'appelaitil? Celui qui faisait courir tout Paris... vous savez bien. Matheus... quelque chose comme cela.

— Thadeus?

— Thadeus! Ah! oui, c'est bien cela... Laure a conservé de cette soirée un souvenir si agréable! Pauvre enfant!... Ce musicien faisait pleurer tout le monde, et vous deux vous riiez comme deux sans cœur! Qu'est-ce qu'il sera devenu, ce Thadeus? Ces artistes étrangers sont des étoiles filantes, des comètes qui brillent un instant à l'horizon parisien, et puis personne n'en entend plus parler. — C'était votre compatriote,

chère duchesse... Vous ne le connaissez pas?

— Je ne connais personne, dit Erica avec indifférence.

Madame d'Ortillac continua, pour amuser madame de Ressy, h rassembler tous les racontars parisiens qui avaient surgi lors de l'apparition du beau violoniste étranger. L'enthousiasme qu'il avait excité avait fait éclore toute une floraison de légendes invraisemblables. D'après quelques reporters, il aurait été le fils d'un souverain du Nord ; d'après d'autres, d'un simple berger.

Ces récits intéressaient peu Erica. Elle traversa lentement le salon, et s'avança vers la terrasse encombrée d'arbustes et de plantes fleuries qui régnait autour de l'habitation. Les lauriers-roses exhalaient leur forte odeur d'amande amère et, dans l'obscurité lourde du soir, les blanches fleurs des orangers faisaient encore des taches claires sur le feuillage sombre. Elle regarda au loin. — Le ciel était traversé de lourds nuages, l'air était étouffant, le parfum violent des fleurs prenait une intensité énervante.

Tout à l'heure elle avait vu Laure s'approcher de Philippe, qui fumailsous les arbres du jardin. Avec sa gentille liberté d'allure, elle avait pris son bras et s'était haussée sur la pointe des pieds, posant un doigt sur ses lèvres, pour lui parler tout bas. Il avait souri; après quoi, ils avaient disparu.

Non, elle n'était pas jalouse, et elle connaissait trop bien l'innocence absolue de Laure et l'austère droiture de PhiHppe, pour trouver un inconvénient quelconque à ce tête-à-tête prolongé dans l'ombre et le silence du crépuscule ; mais ces deux cœurs s'entendaient, se comprenaient, et, si inofTensive que fût leur affection, c'était la tendresse; — et elle était seule, toujours seule ! Elle pressa involonfâirement ses deux mains sur sa poitrine, qu'oppressait un sanglot tout près de s'échapper, et resta longtemps immobile, ne s'apercevant pas que la lune venait d'apparaître entre deux nuages noirs qu'elle éclairait en plein son blanc visage, sant briller comme des diamants les lar

108 FLEUR DE N£IGE

qui glissaient lenlement sur ses joues pâlies.

— Je donnerais ma vie et la dernière goutter de mon sang pour avoir le droit de sécher une de ces larmes, murmura à son oreille une voix passionnée.

Elle se retourna vivement. Gaston de Ressy se penchait vers elle. Ses traits étaient bouleversés; il tremblait visiblement. Elle l'écrasa d'un regar hautain, ses yeux prirent une lueur métalliquel ses lèvres blêmirent d'indignation. '^'

— Ah ! ne vous irritez pas ! dit-il presque huir^'' blement. Je ne demande rien. J'aurais dû coni tinuer à vous regarder de loin, à compter chacun de vos soupirs, à deviner chacune de vos dou- 1 leurs, à vous adorer en silence, comme on adore ' la blanche madone qui apparaît au fond d'une ca^ thédrale, inaccessible, mystique, perdue dans un nuage d'encens ; mais je vous ai vue pleurer et je n'ai pas eu le courage de me taire. Jour après jour, je vous ai étudiée, épiée; je vous ai vue ai l'église, demandant à la prière un secours contre vos tristesses intimes; j'ai entendu la

FLEUR DK NEIGE 109

plainte déchirante qui s'échappait involontairement de votre cœur quand vous chantiez tout à l'heure. Je vousle répète, je ne demande rien. Je veux seulement que vous sachiez que vous n'aurez pas traversé la vie sans être adorée, comme vous méritez de l'être.

Elle se redressa indignée :

— Et de quel droit, monsieur, osez-vous me parler comme vous le faites? Par quelle impru- ' dence ai-je pu vous autoriser à me faire Taveu Ld'un sentiment qui me fait horreur?

: Sous son regard méprisant, il s'inclinait.

î — Ah ! ne vous irritez pas, madame ! J'ose vous parler de cet amour, parce qu'il est aussi pur que celle qui l'a fait naître. Il n'attend rien, n'espère rien. Seulement, il se dit que peut-être, dans L une heure d'angoisse et de désolation, quand . vous vous sentirez accablée par le poids d'une . existence manquée, vous penserez à cette ardente sympathie qui ne s'imposera jamais, mais . que vous trouverez toujours.

j — Grand merci, monsieur ! dit-elle, hautaine

il 7

et railleuse. J'aurai bien soin de ne pas l'oublier, afin de ne pas m'exposer à subir une seconde fois l'insulte d'un aveu semblable. J'imagine que c'est à cause de vos anciennes relations d*amitié avec M. de Varages, que vous vous êtes cru autorisé à m' exprimer cette... sympathie!

Elle fit siffler ce mot comme une injure entre ses dents serrées.

Il se redressa.

— M. de Varages ne m'a jamais Honoré de son amitié, dit-il. Je le tenais jadis en grande estime. J'admirais son caractère, son talent, son savoir, je respectais son honorabilité sans tache. Aujourd'hui, tout cela a disparu à mes yeux. Je ne vois plus qu'une chose; il ne sait pas vous rendre heureuse : il ne vous aime pas !

— Qu'en savez-vous? dit-elle fièrement.

Du geste, il lui désigna l'allée silencieuse, sur le sable de laquelle la lumière bleuâtre de la lune dessinait deux ombres démesurément allongées.

— S'oublie-t-il jamais ainsi avec vous? murmura-t-il à l'oreille d'Erica.... Vous êtes seule,

FLEDR DE NEIGE 111

TOUS pleurez, pendant qu'il écoute les niaiseries que débite cette jeune fille.

Erica Iressaillit.

— Vous faites là une chose infâme 1 balbutiai-elle.

— Ah ! vous avez raison ! dit-il d'un accent déchirant. Je ne fais peut être qu'augmenter le nombre de vos douleurs, moi qui donnerais ma vie pour vous en épai^ner une.

Elle le regarda en face.

— Eh bien, monsieur, dit-elle froidement, il est dans votre pouvoir de m'en épargner au moins une. Puisque vous m'affirmez que je vous inspire une si profonde... sympathie, je vous prie de voulo ir bien m'en donner la preuve en cessant de faire de moi l'objet de vos observations. Permettez-moi aussi de vous donner UQ conseil, celui de vous occuper beaucoup iQoins de moi, et un peu plus de mademoiselle d'Ortillac.

Froissé, blessé par ce dédain offensai sentiment qui lui brûlait le cœur comme

rouge, il eut un mouvement de révolte qu*il ne sut pas maîtriser.

— Est-ce le conseil que vous avez donné à M. de Yarages? dit-il ironiquement. Dans ce cas il faut convenir qu'il en profite bien.

Elle devint encore plus pâle.

— Non, monsieur, dit-elle avec la dignité d'une reine offensée, mais je lui donnerai celui de se souvenir que vous avez le droit d'être jaloux de mademoiselle d'Ortillac, et la petitesse d'esprit de vous offenser de l'affection toute paternelle qu'elle inspire à M. de Yarages.

11 fit un geste d'impatience.

— Ah ! madame ! de grâce ne méconnaissez pas mes sentiments I Je n'ai jamais éprouvé pour mademoiselle d'Ortillac...

Elle l'interrompit :

— Eh! que m'importent vos pensées à son égard? dit-elle presque durement.... — Dans d'autres circonstances j'aurais pu m'intéressera les connaître, car j'aime Laure et je ne voudrais pas la savoir malheureuse.... Yous ne

FLEUR DE N£IGE 113

m'avez que trop entretenu de vos sentiments.

Son ton était ironique, presque blessant. — Il Pavait froissée jus que dans les profondeurs de son âme sans tache. Il lui avait brusquement révélé l'existence, tout près d'elle, d'un danger dans lequel la plus légère imprudence de sa part pouvait la faire tomber. Cet amour, dont il lui parlait pourtant avec tant de respect, lui faisait l'effet d'un horrible sacrilège. C'était le fantôme dont l'image commençait à épouvanter la chasteté de ses rêves : l'amour en dehors du mariage. Cet aveu qu'elle venait de subir lui faisait l'effet d'une flétrissure morale. Elle en avait horreur ; peu s'en fallait que, dans son inexpérience, elle ne s'en fît des reproches, et ne s'en accusât comme d'un crime. Gaston de Ressy, avec son regard brûlant, son front contracté par la violence de la passion, lui faisait peur, elle s'éloignait instinctivement de lui , et cependant ne voulait pas lui laisser voir cette terreur. — Elle s'efforça de raffermir sa voix pour lui dire avec un calme apparent : — Je crois, monsieur,

lU FLEUR DE NEIGE

que je ferais mieux de vous parler en toute franchise. Ces douleurs sur le compte desquelles vous voulez bien vous apitoyer, n'existent que dans votre imagination. J'estime profondément M. de Varages,jele crois incapable d'une action déloyale, et je ne suis heureusement pas du nombre des femmes qui se forgent des chagrins imaginaires. D'ailleurs, quand bien même ces malheurs existeraient, vous vous trompez fort en croyant que vous m'en arracheriez l'aveu.... Je crois que nous ferions mieux de rentrer.

Dans ce moment, Philippe et Laure franchissaient aussi les degrés de la terrasse.

Quand Laure l'avait entraîné sous les arbres du jardin, il s'était laissé guider par elle vers un banc rustiquç, tapissé de mousse, et perdu dans les rameaux traînants d'un chèvrefeuille qui embaumait.

Elle s'était assise, avait ramené vers elle les plis de sa robe de mousseline, et l'attirant d'un geste :

— Venez, lui avait-elle dit, nous allons causer

ici, nous serons bien tranquilles. J'ai tant de choses à vous dire, et je n'en trouve jamais le moment. Erica est toujours là.... Je l'airaebien, mais je ne sais pas pourquoi elle m'intimide ; au couvent, c'était la même chose.

— Et moi ? Je nevous intimide pas ? avait dit doucement Philippe.

Elle avait levé sur lui ses yeux dans lesquels le rayonnement de la lune mettait une étincelle.

— Vous? Oh non ! au contraire I J'ai toujours envie de toutvous dire. C'est à vous que je pense dès que maman me gronde, ou que quelque chose m'a fait de la peine.

Pourquoi le cœur de Philippe, ce cœur si bien ordonné, fermé à toutes les influences mauvaises, fagonné aux plus austères renoncements, avaitil fait un bond si capricieux dans sa poitrine ?

La voix d'Erica,qui chantait au salon, résonnait pure et limpide dans le silence du bois.

< Entendez-vous? » avait dît Laure le levé.

Oui. Il avait entendu. Mais il avait écou

tout ce que disait son cœur qui palpitait comme un oiseau captif prêt à s'émanciper.

Laure avait soupiré :

— Elle est heureuse, Erica, bien heureuse !.. . Elle n'épousera jamais M. de Ressy !...

Philippe avait eu un geste d'étonnement.

— ... Tandis que moi... continua-t-elle , il faudra bien que je finisse parla!

— Pourquoi donc? avait-il balbutié.

— Parce que maman le désire si fort, si fort 1 Tout à l'heure, en venant ici, elle m'a fait tant de recommandations que j'avais envie de pleurer. Il fallait être attentive avec madame de Ressy, plus sérieuse avec son fils, ne pas tant rire, ne pas plaisanter, ne pas tant causer avec vous , me tenir plus droite , rester auprès d'Erica,... tout cela en pure perte, car maman persiste à ne pas vouloir s'apercevoir que M. de Ressy ne se soucie pas plus de moi que des cotillons de l'hiver passé.

Philippe s'était accoudé au dossier du banc et avait appuyé sa tête sur sa main qui tremblait.

— Et VOUS? avait-il demandé, maîtrisant avec peine un trouble inexplicable.

— Moi? Oh IJe le trouve très aimable dans un salon, mais pas amusant à la campagne.

Il avait cherché à raffermir sa voix :

— Et, l'aimez-vous ?

Elle, haussant les épaules :

— Je n'en sais rien..... Non, je ne crois

pas...... Erica m'a fait un jour la même question,

et je lui ai répondu sans hésiter que je ne Faimais pas. Mais depuis, j'ai réfléchi. Il m'a semblé que ce devait être si bon d'aimer quelqu'un ! Et puis, je crois qu'à moins d'aimer passionnément une personne, il vaut mieux ne pas l'épouser ! Erica me l'a dit. Sans cela on peut être très malheureux et finir par se détester, n'est-ce pas?

Philippe s'était tu.

— Eh bien, j'ai voulu me persuader que j'aimais beaucoup, beaucoup M. de Ressyet...en conscience, je ne l'ai pas pu ! Tenez, par exemple, j'ai cherché à me représenter ce qu'a dû être la vie d'Erica, pendant ces six mois qu'elle vient de

passer dans cechalet, toute seule avec vous, sans aucune distraction du dehors, ces longues soirées de décembre passées au coin du feu, en tète-à-tète, dans ce joli salon capitonné comme une bonbonnière, avec rien que vous à aimer, aucune autre voix que la vôtre à entendre, et il m'a semblé que ce devait être le paradis de la terre... J'aurais donné tous mes bals de l'hiver pour être à sa place. Eh bien ! quand j'ai cherché à me figurer ce qu'aurait été cette même vie si j'avais été à la place d'Erica, M. de Ressy à la vôtre... Bonté du ciel! Il me semble que les premiers rossignols du printemps seraient venus chanter sur ma tombe ! Je serais morte d'ennui ! Je ne sais pas comment cela se fait. Est-ce lui. qui est changé ou est-ce moi? Autrefois je causais volontiers avec lui, maintenant je ne trouve plus rien, absolument rien à lui dire. Avec vous. . . oh 1 c'est si différent !

Une tentation violente s'était emparée de Philippe. — Il n'eut pas le courage d'y résister.

— Et s'il vous avait fallu passer cet hiver mo-

notone et solitaire non avec M. de Ressy, avec moi?

Elle s'était tourDée vers lui :

— Oh ! J'aurais été si heureuse.

Un murmure s'était échappé du cœur de lippe.

— Chère enfant bïen-aimée ! avait-il baU Une ombre de mélancolie avait passé s

visage de Laure, elle avait secoué la tâte.

— Oh non I Je n'épouserai pas M. de R Maman aura beau me répéter que je ne re verai jamais un semblable parti, qu'il est mant, qu'il m'adore... d'abord je nele croi du tout : maman se trompe, il ne m'aime plus que je ne l'aime, et puis, je suis persu que, plutôt que de faire un mariage de raiso mariage arrangé, ilvaut mieux ne pas se ma Ne le croyez-vous pas aussi ?

— J'en suispersuadé, avait répondu Phili imposant silence à ses scrupules qui se ré laient.

— Je suis si contente de voir que vous et

mon avis ! Je suis bien sûre que vous n'auriez pas épousé Erica sans l'aimer. M. de Ressy n'a pas encore demandé ma main, mais maman m'affirme que madame de Ressy lui a fait comprendre que, d'un jour à l'autre, il fera sa demande officielle. Je tenais beaucoup à vous consulter avant d'avoir une réponse à donner... • Ainsi vous me conseillez de dire non?

Donnant le coup de grâce à sa conscience qui protestait, il avait répondu faiblement :

— Je vous le conseille.

— Merci..,. Maintenant je suis décidée, je suis contente d'avoir votre avis.

Elle cueillit un long rameau de chèvrefeuille et distraitement en arracha une à une les fleurs rosées, pendant un long silence qui suivit. — La voix d'Erica avait cessé de se faire entendre. — Laure était devenue toute pensive; puis jetant loin d'elle la branche dépouillée et levant vers Philippe un regard dans lequel il avait plongé le sien avec une expression de tendresse qui n'était plus paternelle :

— Savez-vous, avait-elle dit tristement;... je crois que je finirai par ne jamais me marier.

Et comme il n'osait pas l'interroger^ craignant de laisser parler trop haut son cœur qui bondissait, elle avait continué en rougissant :

— ... A moins que je ne rencontre un second vous. . .

Lui, cédant à la tentation, s'était penché vers elle. — Sans un moment d'hésitation, elle lui avait tendu son front à baiser, et il avait effleuré de ses lèvres l'une des légères boucles brunes qui voltigeaient à la naissance des cheveux.

— Rentrons, avait-elle dit très bas.... Erica ne chante plus.... Maman pourrait me gronder de n'être pas restée avec M. de Ressy.

Ni Gaston de Ressy, ni Erica ne se doutaient que, de la place qu'elle n'avait pas quittée, auprès du fauteuil de madame de Ressy, madame d'Ortillac les avait surveillés. A la vérité, elle n'avait pu entendre leurs paroles, mais, à travers la porte vitrée, elle avait surpris le mouvement d'ardente supplication du jeune homme, et la

m FLEUR DE I9EIGË

lune éclairait suffisamment le blanc visage d'£rica pour qu'elle y put lire l'expression de la révolte et de l'indignation.

Elle avait continué à verser dans l'oreille de madame de Ressy un flot non interrompu de menus propos de société, qui s'échappait machinalement de ses lèvres, tandis que son esprit, comme celui d'un général qui voit ses plans déjoués, était occupé à analyser la situation. Il était évident qu'il fallait agir, et agir sans retard. Si elle voulait se ménager l'ombre d'un dernier espoir de voir ce mariage s'arranger un jour, il était indispensable de battre en retraite le plus vite possible. Quelle que fût l'issue de la crise que traversait Gaston de Ressy, il importait de la laisser passer. La présence de Laure auprès d'Erica, en ce moment, pouvait avoir pour résultat de le détourner à tout jamais d'elle. Il établirait une comparaison entre cette femme qu'il adorait et qui ne pouvait pas devenir la sienne, et celle qu'il pouvait avoir rien qu'en se donnant la peine de la demander; et madame

d'Ortillac croyait trop à Tattrait du fruit défeudu, pour ne pas comprendre que la comparaison ne serait certainement pas à Tavantage de Laure.

Pour elle, personnellement, la question ne se compliquait pas. Elle n'avait plus rien à faire à Bellevue. Gaston de Ressy était, sous tous les rapports, le gendre qu'elle aurait désiré, mais après tout, quand bien même il faudrait définitivement renoncer à lui, le malheur ne serait pas irréparable. Laure était encore bien jeune; il pouvait, l'hiver suivant, se présent'erun parti non moins avantageux. Laure ne l'aimait pas; la mère et la fille se consoleraient facileifient de cet échec.

Mais madame d'Ortillac pensait à Erica. Elle éprouvait pour elle un double sentiment. Elle lui en voulait d'avoir involontairement dérangé ses plans; et, en même temps, elle île pouvait s'empêcher de s'intéresser à cette belle jeune femme qui, s'étant trouvée lancée dans la vie sans les conseils d'une mère, sans l'appui d'une affection expérimentée, se voyait tout à coup

l'objet d'une passion violente, contre laquelle la défendait mal la froide insouciance de ce mari si peu démonstratif.

Car madame d'Ortillac était trop fme pour n'avoir pas surpris le secret de l'indifférence glaciale qui régnait dans ce ménage. Elle la mettait exclusivement sur le compte du caractère trop sérieux du duc de Yarages,^ui, se laissant entièrement absorber par ses études, avait eu le tort d'associer à sa vie sédentaire une femme aussi remarquablement belle et qu'il négligeait beaucoup trop.

Il n'fvait évidemment pas le moindre soupçon de cette ardente passion qu'avait allumée Erica, et madame d'Ortillac le croyait très capable de ne jamais s'en apercevoir; mais un bon mouvement lui suggéra la possibilité de faire quelque chose pour rendre la lutte moins difficile à Erica, et, ce sentiment se trouvant d'accord avec son propre intérêt, elle résolut de tenter un effort.

Quand Erica rentra au salon, blanche comme un fantôme, suivie de près par Philippe, non

FLEUR DE N£1G£ HS

moins troublé qu'elle, madame d'Ortillac n'hésila plus. Seulement, en voyant les Iraits décomposés du duc de Varages, elle se figura qu'il avait peut-être surpris comme elle le sujet de cette conversation sur ia terrasse.

Ce fut à lui qu'elle s'adressa.

— Si j'étais la mère de madame de Varages, je m'inquiéterais de la voir si pâle, dit-elle. Je la trouve très changée depuis quelque temps. Je suis persuadée que cet air ne lui convient pas. . . . Cette (ha!eur lourde, cette poussière continuelle !. .. Vous n'avez pas consulté un médecin? il me semble qu'un changement d'air lui serait nécessaire.

Philippe regarda Erica. Oui, c'était vrai, elle était 1 orribtement pâle, elle avait les traits fatigués; ses yeux creusés semblaient agrandis et démesurément enfoncés dans leurs orbites. Sa conscience lui reprocha de ne s'être jamais inquiété de savoir si Erica était maladt bien portante ; mais il ne voulut pas l'écoi — Erica n'a jamais été très colorée, ré]

126 FLEUB DE MEIGE

dit-il vaguement; elle ne se plaint pas... Sa santé me paraît satisfaisante...

Madame d'Ortillac s'impatienta. — Après tout, s'il préférait se noyer, elle n'avait pas besoin de lui tendre si charitablement la perche. — Elle n'était pas chargée de la vertu d'Erica.

— Quant à moi, reprit-elle, je me vois, à mon grand regret, forcée d'abréger mon séjour ici. Mon architecte réclame ma présence immédiate; les réparations sont terminées... J'en suis conttariée sous tous les rapports... il fera si chaud en Provence dans cette saison 1...

Philippe ne l'écoutait plus.

Il pensait qu'il allait falloir dire adieu à Laure, se replonger dans ces études gui ne l'intéressaient plus, et que, quand elle serait partie, le séjour de Bellevue lui serait insupportable.

Il regarda la jeune fille, qui venait d'entrer au salon. — Elle avait encore au corsage et dans les plis de sa robe des brins de chèvrefeuille qu'elle y avait placés en causant avec lui tout à l'heure.

Il regarda Erica. Son visage portait une exprès-

PLEUR DE NEICE lîT

sion de lassitude profonde, une sorte de douloureux accablement I — Philippe eut peur de luimême.

— Erica, dit-il, quand ils furent rentrés au chalet, madame d'Ortillac craint que tous ne soyez souffrante et que vous ne vouliez pas me l'avouer.

— Je me porte très bien, répondit-elle avec indifférence.

— Cependant je vous trouve bien pâle depuis quelque temps. Si je vous proposais de changer d'air, l'accepleriez-vous?

Elle laissa échapper un soupir de soulagement . On eût dit qu'un lourd fardeau venait d'être enlevé de sa poitrine qu'il oppressait.

— Oh ouil dit-elle, j'accepterais avec reconnaissance.

— Où désirez-vous aller?

Elle secoua la tète et, des deux mains, souleva les lourdes masses de ses cheveux dorés.

— N'importe où ! pourvu que j'y puisse r rer. J'étouffe ici !

— Au bord de la mer, alors?

Un éclair de joie brilla dans le regard d'Erica.

— Merci! dit-elle.

Partir, c'était la délivrance ; c'était s'éloigner de Gaston de Ressy, séparer Philippe de Laure d'Ortillac; c'était rentrer dans la calme et silencieuse monotonie de sa vie sans joies, mais aussi sans dangers; c'était oublier Bellevue et l'existence de cet amour coupable qu'elle avait fait naître sans s'en douter et qui l'épouvantait; c'était entrer dans une période nouvelle de son existence! Le souvenir des paroles brûlantes de Gaston de Ressy la poursuivait comme une flétrissure qui lui avait été infligée, et qu'elle aurait voulu pouvoir oublier. A l'avenir, elle se promettait d'être plus prudente et plus vigilante, de se méfier, plus encore qu'elle ne l'avait fait, de toute admiration dont elle pourrait devenir l'objet, et de s'entourer d'une infranchissable barrière de réserve et de froideur.

Simplement, presque pauvrement vêtue d'une robe de toile grise, — une de ses anciennes robes du couvent, — la tête couverte d'un modeste chapeau de paille, Erica se mêlait à la foule des femmes de pêcheurs qui assistaient au retour des barques. Le soleil commençait àpeine à empourprer l'horizon; les rares baigneurs qui avaient cherché l'oubli du monde élégant sur cette petite plage inconnue dormaient enci personne ne s'occupait d'elle, on avait bien l à faire pour la remarquer. Il s'agissait de h

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les barques, d'atterrir les nasses pleines de poisson encore palpitant, et, sur l'étroite jetée du port, on procédait déjà au triage et à la vente à la criée.

Erica s'était levée avant Taurore pour jouir du spectacle de cette activité qui lui plaisait. Elle aimait cette rude population de marins, s'intéressait à leurs travaux simples et primitifs, elle se sentait elle-même enfant de la mer. — Tout en elle lui plaisait : l'acre odeur de la marée, le mugissement continu des vagues, et jusqu'à cette forte senteur de goudron qu'exhalaient les bateaux amarrés dans le petit port. Elle retrouvait ici toutes les sensations, tous les souvenirs de son enfance. Ses yeux brillaient, ses lèvres souriaient, ses narines se dilataient pour aspirer cette brise salée qui la grisait.

C'était une impression purement physique; mais celte jouissance toute nouvelle avait amené chez elle une recrudescence de jeunesse, un épanouissement de vie et de santé qui s'était aussi communiqué à son être moral. De même que le

sang circulait plus rapide et plus coloré sous sa peau transparente, les impressions se produisaient plus vives et plus profondes dans son âme . Au lieu de se replier sur elle-même dans une morne résignation, comme elle l'avait fait jusque-là, elle se dilatait, aspirait la vie à pleins poumons, et n'avait plus peur de l'avenir.

Philippe, en choisissant cette petite plage normande entièrement oubliée, dédaignée par la mode, s'était promis de s'y isoler complètement, afin de pouvoir se plonger corps et âme dans un travail sans relâche. Il espérait noyer dans ce redoublement d'études ardues un souvenir qui l'obsédait, en même temps que des remords qui commençaient à le tourmenter.

A peine installé dans la maison de location qu'il s'était fait choisir le plus loin possible du Casino, il s'enfonça dans ses livres, et sa vie devint celle d'un bénédictin. Enfermé, dès l'aurore, dans l'étroite chambre qu'il avait transformée en cabinet de travail, il n'en sortait que dans la nuit. Il ne voyait Erica qu'aux heures des repas.

et encore, la préoccupation des sujets arides qui l'occupaient le poursuivait-elle jusque dans ses courts moments de réunion.

Du reste, sévère pour lui-même, austère comme un moine, il était invariablement bienveillant pour elle. Il avait cru remarquer que, depuis son départ de Bellevue, Erica souriait plus souvent., que son visage s'était coloré et n'avait plus cette expression harassée ; et cela lui suffisait. — Elle était bien portante, il lui laissait la liberté la plus absolue, ne Tinterrogeait jamais sur l'emploi de ses journées ni sur le but de tes longues promenades. Il était bon. Du moment qu'il la croyait heureuse, c'était tout ce qu'il lui fallait; il ne voyait pas la nécessité de lui parler d'une tendresse qu'il n'éprouvait pas, et dont elle semblait très bien se passer.

C'est qu'en effet Erica avait renoncé à lui inspirer un sentiment qu'elle le savait cependant capable d'éprouver. Avec une humilité navrante, elle s'était dit qu'elle manquait de ce qui lui plaisait chez Laure. Elle n'était pas expansive,

FLEUR DE NEIGE laS

démonstrative comme elle, ne savait pas, comme elle, mettre son cœur à nu, dévoiler ingénument ses plus secrètes pensées, exprimer ses sentiments les plus intimes. Ce n'était pas sa faute. L'absence d'une mère, la contrainte qui avait été imposée à son adolescence, au milieu d'étrangers, la soumission à la règle austère du couvent l'avaient habituée à se concentrer, à taire ses impressions. — Elle aurait eu besoin 'd'être devinée, déchiffrée. Son cœur, replié comme la corolle de certaines fleurs délicates, n'aurait pu s'épanouir, comme elles, que sous l'influence des chauds rayons qui en auraient déroulé les pétales, lentement, patiemment, et Philippe était bien trop absorbé pour se donner la peine de le comprendre.

Elle ne s'était jamais livrée à lui; elle l'estimait, elle ne doutait pas qu'il n'eût pour elle une sérieuse affection; elle était décidée à s'en contenter et refoulait énergiqueraent les timides protestations que son cœur se permettait parfois contre l'austère régime auquel elle le con-

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damnait. Elle chercha à oublier qu'elle était jeune, belle, faite pour être aimée, et y parvint si bien, que ce cœur, pur comme celui d'un ange, finit par s'endormir d'un paisible sommeil.

Mais, comme il faut bien qu'une forte et saine vitalité se manifeste d'une façon ou de l'autre, ce fut aux .choses de l'intelligence et de l'imagination qu'elle demanda les jouissances qu'elle interdisait à son cœur.

Un jour, elle avait vu le drapeau suédois flotter sur le mât d'une goélette qui entrait dans le port. Elle s'était approchée des rudes matelots qui manœuvraient sur le pont. Elle les avait longtemps regardés, tandis qu'ils déchargeaient avec une lenteur méthodique d'immenses troncs de sapins. Elle avait senti quelque chose s'émouvoir en elle à la vue de ces arbres dépouillés. Ils venaient de son pays, ils avaient peut-être abrité les jeux de son enfance...

Elle rassembla tous les livres suédois qu'elle put se procurer, et se plongea avec avidité dans

l'étude de Thistoire et de la littérature Scandinaves. Désormais remploi de ses longues heures solitaires ne fut plus livré au hasard. Elle rivalisa avec Philippe d'ardeur et d'assiduité au travail; l'intérieur de ce ménage, qui ne comptait pas encore une année d'existence, ressembla à celui d'un cloître de bénédictins.

Afin de pouvoir mieux s'absorber, de ne pas se laisser distraire, chacun de ces deux êtres qui auraient dû s'aimer et se le dire, s'enferma séparément pour se livrer à un travail aride et obstiné. Ils poursuivaient deux lignes parallèles, fatalement destinées à ne jamais se rencontrer. Il n'y avait entre eux ni secousse, ni discussion, ni l'ombre d'un dissentiment. Le choc de deux haines peut allumer une flamme : aucune étin-

celle ne jaillira jamais du contact de deux indifférences.

Quand elle avait assidûment travaillé à traduire quelque vieille page dont le sujet invariable était les amours et les exploits des dieux de l'Edda, Erica s'accordait quelques moments de

138 FLEDR US HEIGE

repos. Elle allait errer sur la plage aux heures de la marée basse, elle s'amusait comme un enfant des mille incidents de la vie des inliniment petits qu'elle guettait dans le balancement des algues fouettées par la vague, ou des manœuvres des crabes fuyant sous le sable, et s'enthousiasmaitcomme un poète au grand spectacle de cet horizon immense dont elle admirait la sublime beauté. Son âme, libre des préoccupations personnelles, sans rêves, sans désirs, sans passions, végétait comme celle des êtres primitifs, se faisait le fidèle écho de toutes les impressions fugitives de la nature, et ne s'occupait pas plus de l'amour que s'il n'eût eu sa place nulle part dans ce vaste univers dont les beautés la charmaient.

Quand elle eut longtemps joui du spectacle de celte activité qui l'amusait, Frica songea qu'il mps de rentrer. Elle avait entrepris la la traduction d'une saga racontant en is innombrables les amours de Sigurd le Il de la belle Gutrun. Elle s'était promis

de consacrer toute la journée à ce travail qui rintéressait.

Le ciel était radieux, le soleil venait de se lever dans une poussière d'or, le calme de la mer laissait entendre distinctement les cloches des églises qui sonnaient la messe au loin, et les coqs qui se répondaient dans la campagne. Les chauds rayons, glissant le long de la falaise, envahissaient peu à peu la plage.

Tout au bout s'élevait le Casino, modeste construction de bois, $ans aucune prétention à l'élégance, dans laquelle Erica n'avait encore jamais pénétré. En passant devant la porte qui était ouverte, elle entendit qu'il s'en échappait les sons d'un violon.

Elle ralentit le pas, écouta, et s'arrêta surprise, charmée. L'artiste jouait cette romance suédoise qu'elle avait chantée un soir chez madame de Ressy. Sous son archet, l'instrument, qui devait être d'une perfection admirable, semblait tour à tour pleurer, sangloter, éclater d'un ricanement amer comme celui du désespoir, se

plaindre comme une âme emprisonnée qui demande à s'échapper.

Erica, immobile, retenait sa respiration pour mieux écouter. Quand la mélodie s'éteignit dans un accord final qui ressemblait au dernier souffle d'un être à l'agonie, elle poussa un soupir aussi déchirant qu'un sanglot, et regarda autour d'elle, avec un étonnement pareil à celui qu'elle aurait éprouvé si elle s'était trouvé subitement transportée, d'un magique coup de baguette, dans un pays enchanté dont elle n'avait pas même jusque-là soupçonné l'existence. C'était bien, en efiet, un monde nouveau qui venait de s'ouvrir à ses regards éblouis : tout un pays inexploré, où elle entrevoyait à chaque pas des horizons sans fin qu'elle était libre de parcourir, des sources intarissables auxquelles il ne dépendait que d'elle d'aller demander l'enivrement des jouissances idéales.

C'était tout le domaine de l'art qu'elle venait de découvrir.

Elle fat prise de curiosité et voulnt voir celui

auquel elle devait cette révélation. Mais, quand elle pénétra dans l'intérieur du Casino, elle le trouva vide. L'artiste avait dû le quitter par une porte opposée.

Elle voulut au moins savoir son nom. Elle s'approcha du lourd Normand en bonnet de coton et en vareuse de matelot qui faisait l'office de

portier de l'établissement, et l'interrogea.

Il avait bien vu entrer l'artiste qui venait de jouer, mais il ne savait qui il était.

Une jeune femme pâle qui passait accompagnée d'un, enfant malingre, une de ces chétives Parisiennes qui viennent demander un peu de force et de vitalité à l'air de la mer, entendit la question d'Erica. Elle s'arrêta avec cette familiarité qu'autorisent les casinos, sorte de terrain neutre où l'ennui et le désœuvrement excusent toutes les curiosités.

— C'est Thadeus, dit-elle, le fameux violoniste qui a eu tant de vogue à Paris, l'hiver dernier. 11 est arrivé hier par la diligence de Dieppe.

Erica remercia et s'éloigna. Elle se souvint

très bien d'avoir entendu prononcer ce nom de Thadeus par madame d'OrlilIac ; mais il ne lai disait rien, sauf que c'était celui d*un compatriote de talent.

Elle ne se sentait plus le désir de rentrer maintenant. Il lui sembla qu'il serait impossible de s'intéresser, en ce moment, aux amours de Sigurd le Brave et de la belle Gutrun. Les mouettes décrivaient de grands cercles dans le ciel bleu, volaient haut et se dirigeaient vers la cime des falaises. Elle fit comme elles.

Pour la première fois, le bruit des vagues qui déferlaient sur le sable la gêna. Elle aurait voulu les arrêter, faire autour d'elle un silence profond, dans lequel elle n*entendrait plus que l'écho de cette mélodie idéale.

Elle tourna le dos à la mer, gravit l'étroit sentier qui conduisait au sommet de la falaise, et, quand elle fut arrivée tout en haut, elle aspira fortement la brise odorante et sourit sans savoir pourquoi.

Elle était heureuse... heureuse! Oui, elleve-

nait de découvrir dans sa vie un élément de bonheur sans fin. Elle était artiste, elle aussi, et Dieu avait placé à sa disposition un instrument bien plus docile et plus parfait que celui dont ce violoniste se servait tout à Theure.

' D'où venait donc l'indifférence avec laquelle elle avait traité jusque-là ce don précieux? Depuis plusieurs semaines, elle n'avait pas même ouvert son piano. — Philippe n'était pas musicien.

Elle n'avait donc aucun plaisir à chanter, personne n'en ayant eu à l'entendre. Mais qu'importait qu'elle chantât pour Philippe ou pour d'autres? L'auditoire n'était qu'un accessoire, un détail presque insignifiant. Ce qu'elle comprenait maintenant, c'était l'art aimé pour lui-même. Elle renoncerait désormais à ces sèches et stériles études qui n'occupaient son esprit que pour atrophier son imagination. — Elle se sentait voler.

Elle marchait à l'aventure, d'un pas léger, gravissant la falaise, s'avançant vers les terres grasses et plantureuses, sans se préoccuper de

la route qu'elle prenait, oubliant tout, traversant les champs cultivés, où le blé fauve, déjà tout prêt à être moissonné, se courbait à son passage, côtoyant les enclos des vergers dont les arbres ployaient sous le poids des pommes rougissantes.

En passant auprès d'une cour de ferme, elle entendit un mélange confus de rires, de gloussements de poules, de cris de canards, d' aboiements de chien. — Toute une nichée d'enfants, blonds comme les poussins qui picoraient auprès d'eux, se pressait autour d'une large écuelle de lait mousseux, et les lèvres gourmandes s'avançaient, rouges comme des cerises, pour atteindre le bord de la jatte, tandis que le chien de la maison jappait de convoitise et que le chat, la queue droite et les moustaches plissées, guettait le moment où son tour arriverait. La fermière, aux joues aussi colorées que son jupon de drap écarlate, souriait avec cette calme placidité des paysans qui rappelle celle des ruminants.

Erica s'était arrêtée, souriant, elle aussi.

La fermière leva les yeux et la vit.

— En voulez-vous? fit-elle avec un geste familier.

Ëi'ica se rapprocha.

— Pourquoi pas?

Elle était sortie à jeun, de bon matin, el s'aperçut dans ce moment qu'elle avait grand'; faim.

La fermière passa poliment son tablier sur le banc de bois adossé à la muraille de la ferme.

— Asseyez-vous là pendant que je vais traire la rousse.

Une idée bizarre traversa l'esprit d'Erica.

Elle se souvint des bardes de son pays, qui payaient avec des chansons l'hospitalité qui leur était offerte.

Toutes les convoitises étant satisfaites, le groupe babillard se taisait. Les poules s'éloignaient, entraînant leurs poussins vers les prairies ; le chien rentrait dans sa niche, où l'atten-

dait un os à ronger, le chat se léchait les pattes

au soleil. Erica chanta.

Elle chanta comme elle ne l'avait jamais fait, répétant cette romance suédoise dont l'écho vibrait encore en elle, s'efforçant de reproduire toutes les modulations du violon qui venait de la charmer, s'enivmnt de sa propre voix, lançant à pleine sonorité ses notes éclatantes et perlées, que l'écho répétait au loin. Les enfants l'écoutaient, bouche béante; la fermière, sur le seuil de rétable, tenait à deux mains sa jatte de lait, qui débordait sans qu'elle s'en aperçût.

La poétique beauté d'Erica rayonnait en ce moment. Une délicate teinte rosée colorait sa peau, une flamme brillait au fond de ses yeux d'azur, un rayon de soleil caressait le pur ovale de son visage, mettait de l'or dans l'épaisse torsade de ses cheveux blonds, et l'enveloppait tout entière d'un nimbe lumineux. Elle avait jeté son chapeau de paille sur l'herbe, auprès d'elle, sa robe, sans le moindre ornement, moulait les contours gracieux de son buste et de ses épaules;

FLEGR DE NEIGE 145

il f avait dans sa personne et dans son attitude tant de grâce modeste et de chaste réserve, qu'il était impossible de ne pas la prendre pour une jeune fille.

Tout à coup elle s'arrêta. Devant elle, entre deux pommiers dont les branches s'enlre-croisaient, il y avait un jeune homme qui l' écoutait, immobile, attentif. 11 ne k regardait même pas. Sesyeui étaient fixés dans le vide, comme il arrive à ceux qu'absorbe une attention intense, dont toutes les facultés se concentrent en une seule. Pour le moment, il était évidemment tout oreilles.

Quand elle s'arrêta, il fit une sorte de geste d'impatience, et se tourna vivement vers elle.

— Continuez donc ! dit-il avec une espèce de

Elle sourit, toute rouge du plaisir de se voir ainsi écoutée.

Elle le voyait pour la première fois ; mais t n'eût pas plus tôt aperçu celte tête fine, nerveu intelligente, éclairée de deux grands yeux bl

lie FLEUR DE N£l6li:

et profonds, ce large front encadré de longs cheveux couleur d'or pâle, qu'elle devina son compatriote, Thadeus, le violoniste.

Était-eire bien sûre de le voir pour la première fois? — Il lui parut que ses traits ne lui étaient pas inconnus, et ce jeune visage imberbe lui sembla presque familier. Où donc avait-elle pu le rencontrer?

— Pourquoi ne continuez vous pas? dit-il en se rapprochant d'elle. Je n'ai jamais entendu de voix qui puisse se comparer à la vôtre, et, le jour où vous chanterez dans un théâtre, devant un public capable de vous comprendre, vous soulèverez des enthousiasmes passionnés.

Elle riait. L'idée qu'il la prenait pour une artiste de profession l'amusait.

— Je ne chanterai jamais dans un théâtre, dit-elle.

— Alors que ferez-vous de cette voix splendide?

— Vous le voyez, répondit-elle en riant : je chanterai pour chanter.

FLKUR DE M£IG£ U7

Il secoua la tête.

— Erreur, dit-il ; il faut à l'artiste un auditoire d'où se dégagent des effluves de sympathie qui exaltent son talent, l'excitent à se surpasser, et lui fassent tenter l'impossible. Ce n'est qu'à cette condition-là qu'il monte toujours.

— Le croyez-vous ? dit Erica devenue songeuse.... Je crois, au contraire, que l'ardent désir d'arriver à la perfection doit suffire à l'artiste. Le désir de plaire peut le détourner de ce but. Son sentiment personnel doit lui suffire.

— Ah ouil le bel idéal de l'art pour l'art I Nous commençons tous par là ! Cela nous suffit tant que le cœur n*a pas parlé. Vous en êtes encore là, mademoiselle. Puis vient le jour où un pouvoir plus puissant subjugue nos facultés, maîtrise nos aspirations, enchaîne notre volonté elle-même; et la perfection ne nous apparaît plus que comme une chose froide et sans vie. Elle cesse d' être notre but et ne devient plus qu'un moyen. Nous la recherchons bien encore, mais ce n'est plus pour elle-même ; ce n'est plus que

pour la mettre au service du tyran qui s'est emparé dé nous : la passion. Vous chantez pour chanter, mademoiselle; vous n*en êtes encore qu'au premier chapitre de la vie de l'artiste. Quand votre cœur aura rencontré celui qui doit le faire battre, vous chanterez pour exprimer les ardentes aspirations, les jalouses tortures, les joies délirantes de l'amour.... Alors, vous verrez que la perfection ne vous suffira plus.... Elle disparaîtra pour vous, elle s'évanouira comme une ombre, vous ne la verrez plus nulle part, vous chercherez à l'atteindre et vous ne rencontrerez plus que l'impossible. Les autres vous diront peut-être : « La voilà! vous la touchez ! » et votre propre cœur criera : c Non, ce n'est pas encore cela! ce n'est que la fumée, ce n'est pas encore la tlamme ! La flamme, elle est en moi, elle me brûle, et je veux la communiquer!

Il parlait sans la regarder, s'adressant à luimême, ou plutôt à quelque être invisible que son regard bleu semblait poursuivre à l'horizon.

On eût dit qu'il évoquait un souvenir. Erica le regardait avec un étonnement croissant... Mais où donc l'avait-elle rencontré? — Sa mémoire rebelle refusait de lui répondre, La fermière s'était rapprochée.

— Gomme vous vous ressemblez, vous deux, dit-elle, les désignant d'un même geste.... Eh ! parbleu! vous êtes frère et sœur, vous n'avez pas moyen de le cacher. Je vais quérir une seconde jatte de lait pour monsieur, et, si vous repassez par ici demain, ce sera jour de fournée et il y aura pour vous une miche toute chaude et des boulots .

Erica se tourna vers l'artiste, leurs yeux se rencontrèrent, ils sourirent.

— Nous voilà frère et sœur, à ce qu'il paraît, dit-elle gaiement.

— Les enfants d'une commune patrie le sont toujours bien un peu, surtout lorsqu'ils se rencontrent sur une terre étrangère et qu'ils parlent la langue maternelle.

— Je la parle très mal.

— Non.... On s'aperçoit seulement qu'elle ne vous est pas familière. Il y a sans doute longtemps que vous avez quitté nçtre pays.

— Si longtemps !... Je m*en souviens à peine. Et vous? Vous avez passé l'hiver dernier à Paris, je sais cela. Je n'étais pas bien loin, et cependant c'est ce matin, — tout à l'heure, — en passant près du Casino, que je vous ai entendu pour la première fois. Chose étrange! il me semble pourtant que votre visage n'est pas pour moi celui d'un inconnu !

— Il a eu rhonneur d'être plus ou moins fidèlement reproduit par la majorité des journaux illustrés de Paris, l'hiver dernier.

Elle secoua la tête.

— Non, ce n'est pas cela; je crois l'avoir rencontré ailleurs, et cependant votre nom...

— Thadeus? c'est mon nom de baptême, celui qui est connu du public... L'autre ehi plus humble. Il a été porté par toute une lignée de forestiers qui se sont succédé, de père en fils, dans le même emploi. Je suis la première excep-

PLEUR DB NBIGE 151

lion à cette règle. Avec moi la tradition s'éteint, car je suis fils unique. Si modeste que soit notre position, je tiens à conserver la légende qui nous donne des ancêtres parmi les rois Scandinaves. Les Haraldsen descendent de...

Elle ne l'écoutail plus. Elle avait étouffé un cri de surprise, et maintenant un flot confus et tumultueux de souvenirs à demi effacés se pressait daus son cerveau. Puis, peu à peu, la lumière se faisaitsur ce chaos, et elle retrouvait, nettes et vivantes, certaines images gravées dans sa mémoire, de ces souvenirs d'enfance souvent insignifiants, qui restent burinés dans l'esprit, d'où rien ne peut les effacer, tandis que des choses importantes que nous voudrions retenir se dissipent comme les songes de la nuit. Elle revit la maison où elle était née, la rivière qui se brisait avec fracas contre les rochers, juste au bout du parc, et se jetait dans la mer du ^«"i de la falaise; elle revit la maison de boi garde-chasse perdue dans les sapins, et son g chien blanc, Thor, si grand qu'on s'asseyai

son dos poilu comme s'il eût été un poney, et Tenfant blond qui conduisait le chieni errant avec elle au bord du fiord, dont le bras s'arrondissait comme pour embrasser la mer. Il lui cherchait de délicats coquillages roses, des algues rouges ; il l'accompagnait dans la forêt, se couchait auprès d'elle sur la mousse, sous les genévriers, lui apportait des baies de myrtilles, de framboises sauvages, et lui racontait ensuite des mystérieuses histoires de gnomes et de fées qui la faisaient rêver, la nuit, des légendes de Thor et d'Odin qui lui faisaient peur.

C'était encore lui qu'elle écoutait, maintenant que cet enfant, devenu jeune homme, lui disait la fabuleuse généalogie de sa famille.

— Parlez encore, dit-elle quand elle vit qu'il s'arrêtait.... N'a-t-on pas abattu trop de sapins dans la forêt? Vous souvenez-vous du chagrin que cela nous faisait de les voir tomber, après que la hache les avait sapés autour de la racine? Et les écureuils que nous allions dénicher ensemble dans les noisetiers, vous en souvenez-

FLEUR DE NEICE 153

VOUS?... Et les hépatiqaes bleues, qui s'étendaieatau printemps comme un lapis de velours , y en a-t-il toujours autant autour de la maison de votre père? Et le chien Thor, vit-il encore?... Il récoutait, les yeux dilatéspar l'étonnemenl. Peu à peu ses traits s'illuminèrent. La vérité lui apparaissait lentement :

— Mais vous êtes... vous êtes... la comtesse Erica Nievensliern I

Et tout à coup il se frappa le front, et s'inclina devant elle.

— Ah 1 je suis impardonnable I Excusez-moi, madame la duchesse, j'aurais dû vous reconnaître plus tôt, mais je m'attendais si peu à vous rencontrer ici I

— Chantant en plein air, dans une cour de ferme, devant un auditoire depoules, de pigeons, de chiens et de chais, n'est-ce pas? Ma toi

à moi aussi, laisse à désirer. De quoi vous sez-vous? De m' avoir appelée mademoisell il n'y a là rien d' offensant.... De ne pas m reconnue? — Mais, aprèsquinze années de

15i FLEUR DE NEIGE

ration qui ont fait de la petite fille sauvage d'au* trefois une femme mariée d'âge respectable, cela vous était bien permis. Seulement je m'étonne que vous ayez su qu'Erica Nievenstiern était devenu la duchesse de Varages. Par qui l'avez-vous su?

— Par une personne qui m*a tant parlé de vous, que je suis inexcusable de ne vous avoir pas reconnue au premier coup d'œil, par... — Il s'arrêta, réfléchit et reprit :

— Non, je ferai mieux de ne pas vous dire cela; pas encore.

Il eut un étrange sourire qui éclaira tout son visage, et lui donna une douceur infinie.

— Par une personne qui m'est bien chère, reprit-il très bas.

Elle n'osa pas l'interroger. — Elle était insatiable de l'entendre parler de son pays.

— Parlez-moi d'Elfenholm, dit-elle; racontezmoi votre vie I

Il lui fit le récit de son enfance, de ses premiers rêves d'adolescent, du premier éveil de

ce talent qui avait été un tourment pour lui, jusqu'au jour où il avait pu lui consacrer sa vie, surmontant toutes les difficultés matérielles, brisant tous les obstacles. Il lui parla de ses études à Stockholm, de son travail opiniâtre, de son ambition toujours croissante, de sa réputa* lion naissante, qui lui avait permis d'entreprendre un premier voyage en Allemagne.

Puis le succès l'avait enhardi : il avait été en Italie, et son voyage s'était terminé par son triomphe de l'hiver précédent à Paris.

Il parlait de lui sans fausse modestie, et la conscience qu'il avait de son talent s'affirmait avec une certaine assurance qui aurait ressemblé à de la vanité, si le succès incontestable n'était venu confirmer son opinion personnelle. Il parlait de son talent comme il l'aurait fait de celui d'un autre.

Erica l'écoutait avec un plaisir sans mélange. Chacune de ses paroles éveillait en elle un écho endormi. Elle le regardait avec une sorte de curiosité attendrie, comme elle eût pu regarder

156 FLEUR DE MEIGE

un frère retrouvé par hasard après une longue séparation. Elle éprouvait, pour la première fois de sa vie, ce sentiment si doux qu'elle n'avait jamais connu; il lui semblait se retrouver en famille.

— J'ai toujours été protégé d'une manière spéciale, disait l'artiste.... Le succès a couronné tous mes efforts, la sympathie est toujours venue au-devant de moi, et, si Tamour-propre a été pleinement satisfait chez moi, le cœur aussi a eu... Mais je vous dirai cela un autre jour, madame la duchesse.

Elle eut un imperceptible mouvement de sourcils.

— Ne m'appelez pas aînsi,dit-elle ; appelez-moi comme autrefois, à Elfenholm. — Elle aurait voulu oublier» son mariage, Philippe, Bellevue, toutes ces tristes années de sa jeunesse, redevenir l'enfant d'autrefois, recommencer une autre vie.

— Comtesse Erica? dit-il; je ne demande pas mieux. Et tenez! c'est aussi comme autrefois.

Il lui tendit la jatte de lait chaud et mousseux

que la fermière avait déposée auprès d'eux.

— Vous rappelez-vous? Nous allions ainsi boire du lait tout au bout de la forêt. 11 y avait là, dans une ferme, ud vieux daim apprivoisé qui venait manger dans notre mainl

— Oui, nous lui tressions des couronnes de genêts et de roses sauvages. Ohl ces genêts 1 quand ils étaient en Ûeurs, quel parfum I vous en souvenez-vous?

I — Et les flûtes que je vous taillais dans des branches de sureau, au lieu d'aller à l'école... Le vieux maître m'a surpris un jour. J'allais et puni d'importance. 11 vous a suffi de voi montrer pour obtenir ma grâce. On ne refusa rien i la petite comtesse Erica .

j Elle riait.

1 — Et la neige! dit-elle; et cette route q menait à la maison de votre père!... — Que ( fois nous l'avons parcourue jadis, joyeuseme emportés par un traîneau dont les clochett mêlaient leur tintement à nos voii. Cette rout< je m'en souviens si bien ! Je suis sûre que je

retrouverais toute seule, et que, sans me tromper d'un tournant, j'irais frapper à la porte de votre maison.

Ell^ soupira.

— Il faut rentrer maintenant. Quel dommage ! Nous étions si bien ici ! Nous reviendrons demain, n'est-ce pas?

Elle reprit le chemin de la falaise. Elle fredonnait sans s'en apercevoir, uniquement parce que son cœur était joyeux. Peu à peu elle éleva la voix. Il fit comme elle, l'accompagnant à la tierce, en sourdine. Ils marchaient lentement, la tête levée, les cheveux au vent. Il lui tendit la main, pour l'aider à franchir un passage pierreux.

Elle continua à marcher ainsi, sans quitter cette main, battant la mesure, comme font les enfants quand ils chantent une ronde.

— Il faut nous taire, dit-elle en riant, quand ils furent arrivés à l'entrée du village ; on nous prendrait pour des écoliers en vacances. Voyezvous, là-bas, tout au bout de la plage, cette petite maison qu'entoure un jardin dans lequel rien

ne veut fleurir, mais que j'aime parce qu'il descend jusqu'à la mer. C'est là que je demeure. Venez m*y trouver ce soir, et, si vous le voulez bien, nous y ferons de la musique ensemble.

Il s'inclina.

Philippe, la montre à la main, attendait Erica dans la salle à manger, où le déjeuner, servi ponctuellement à l'heure, refroidissait sur la table. Il était visiblement contrarié, et ne sut pas le dissimuler quand elle entra, son chapeau de paille à la main, rouge de plaisir, le regard animé, les lèvres souriantes, le flot doré de ses cheveux en désordre s'échappant sur sa nuque et ses épaules.

— Ma chère amie, dit-il de son ton le plus

mesuré, je suis désolé de devoir vous faire une petite observation. L'heure du déjeuner a sonné depuis longtemps. Je devrais peut-être passer ce retard sous silence : voici la première fois que vous manquez d'exactitude. Mais, pressé de travail comme je le suis en ce moment, chaque minute a pour moi une importance très grande.

Je viens de perdre trois quarts d'heure à vous attendre.

Hier, elle aurait baissé la tête et aurait peutêtre senti des larmes lui remplir les yeux. Aujourd'hui, tout était changé.

Elle s'approcha de Philippe, passa timidement son bras autour de son cou, et, l'inclinant vers elle par un geste plein de pudique tendresse, posa un baiser sur son front. 11 reçut cette modeste caresse avec cette indifférence que donne à la longue l'habitude de la possession.

— Ne vous fâchez pas, — dit-elle doucement.

J'ai eu ton de me mettre en retard, mais si vous saviez comme je suis heureuse I Je viens de retrouver un ami d'enfance, le fils d'un gardechasse de mon père, devenu un grand artiste, et, si vous n'y voyez pas d'inconvénient, il viendra ce soir faire de la musique avec moi . . • .

Elle dit cela avec une déférence touchante.

Il répondit peu gracieusement :

— J'en suis bien aise !

Elle se hâta de dire :

— J'aurai bien soin fermer la porle du salon. Le bruit ne montera pas jusqu'à vous; nous ne vous dérangerons pas.

Quand Thadeus se présenta chez elle, le soir, à l'heure où le soleil venait de disparaître au fond de la mer, Philippe, qui avait l'habitude de se remettre au travail aussitôt que les lampes étaient allumées, salua le musicien dont il distinguait à peine les traits dans l'ombre du crépuscule, et, sans même lui adresser une parole, quitta le salon.

— Je ne suis pas venu seul,... dit Thadeus à Erica. — Voyez! Je vous amène mon meilleur ami. Je tiens à ce que vous fassiez connaissance avec lui.

11 retira son violon de la boîte qui le renfermait, et, le caressant de la main tendrement, comme s'il eût été un être doué de sensibilité, il le déposa sur les genoux de la jeune femme .

— Demandez-lui son histoire, dit-il. Regardez-le bien. Il vousla racontera lui-même. Voyez, sous la signature, ces deux dates : 17 H -1811,

m FL£UR De neige

Crémone et Lueques. La première fut tracée par Stradivarius, la seconde par Paganini, à qui il a appartenu. Il est unique au monde. Et je l'aime I je l'aime ! j'ai juré qu'il mourrait avec moi et que je le briserais avant de rendre mon dernier soupir. C'est affreux, n'est-ce pas? c'est du vandalisme, de lafolie.Maisnous sommes tous un peu fous, nous autres, les artistes, et nous le sommes doublement, nous qui descendons des héros de TEdda. Il n'est pas encore à moi, mon stradivarius, pas encore... Je n'étais pas assez riche pour le payer..., on me l'a prêté. Il y a là encore une autre histoire. Celle-là, c'est la mienne, l'histoire intime, celle dont les journaux illustrés n'ont pas pu pénétrer le mystère, malgré leurs ingénieuses inventions. Il vous la confiera un jour ; mais, moi, je n'ai pas le droit de vous la raconter... pas encore... pas encore...

Il souriait, avec cette même expression de tendresse émue qu'elle avait déjà surprise dans son regard.

Elle ne voulut pas l'interrompre. Elle s'assit au piano. Elle chanta avec cette pureté de timbre, cette perfection de tonalité qui faisait de sa voix l'instrument le plus admirable qu'une créature humaine jpuisse avoir à son service.

Quand elle eût fini, elle se retourna vers lui. 11 se taisaity hésitant, presque mécontent.

— Qu'y a-t-il? — demanda-t-elle. Parlez franchement. Vous savez que je n'ai reçu d'autre instruction musicale que celle qui se donne au couvent. Elle se borne à apprendre à chanter en mesure et sans fausses notes. Je sais bien qu'en dehors de cela, il me reste tout à apprendre.

— Ci'est vrai, dit-il comme se parlant à luimême; vous avez raison : il vous reste tout à apprendre; tout ce qui ne s'enseigne pas, ou du moins tout ce qu'un maître souverain...

Il s'arrêta brusquement, et, changeant de ton, il dit vivement :

— Comtesse Erica, vous ne savez pas ce que c'est que la passion : vous n'avez jamais aimé I

Elle rougit jusqu'à la racine des cheveux.

Quand Thadeus rentra chez lui, toutes les lumières du paisible petit village étaient éteintes depuis longtemps.

Le lendemain, de grand matin, il reprenait avec Erica le chemin de la ferme, où les attendait le pain chaud promis la veille. Puis il revint le soir chez elle, et ils projetèrent une promenade en mer pour le jour suivant.

Ils prirent ainsi l'habitude de se voir tous les jours. Chaque soir, ils se quittaient un peu plus tard que la veille; chaque matin, ils se retrouvaient à l'aube naissante, très peu d'heures après s'être quittés.

Ils s'avançaient heureux, insouciants, innocents, comme deux enfants, dans cette route toute semée des fleurs les plus suaves et les plus pures, qui s'était ouverte devant eux.

Auprès de Thadeus, Erica n'éprouvait ni ce sentiment de pénible contrainte qui la glaçait en présence de Philippe, ni la vague terreur que lui avait inspirée Gaston de Ressy. Il ne lui parlait jamais de ses sentiments envers elle, ne lui

FLEUR DE N£IGE 165

lém oignait que la plus cordiale amitié. Elle élai t toujours pour lui Erica Nievenstiern, la petite jQUe avec laquelle il avait joué jadis dans cette absolue liberté des champs, qui établit si vite une fraternelle intimité entre deux enfants du même âge. Ils se traitaient un peu comme frère et sœur; les distinctions sociales s'effaçaient. Erica s'abandonnait sans restriction à ce bonheur, tout nouveau pour elle, de sentir son cœur et son esprit en communauté parfaite d'idées, de souvenirs et d'affections. Elle était heureuse comme l'avait été Eve dans l'Éden, avant que son âme eût soupçonné l'existence du mal. Ses yeux innocents ne voyaient que le ciel bleu qui lui souriait, la lumière qui l'inondait de ses rayons, les fleurs sans tache qui naissaient sous ses pas. Aucune arrière-pensée d'un danger possible ne venait la troubler, dans ce paradis terrestre où tout lui semblait être pureté, poésie, art, fraternelle tendresse.

Le nom de Philippe n'était presque jamais

166 rLEUR DE NEIGE

prononcé entre eux, non pas volontairement et de parti pris, mais simplement parce qu'elle ne pensait jamais à lui et oubliait son existenoe quand elle se trouvait auprès de Thadeus. Dans cette vie nouvelle, qui avait commencé pour elle le jour de sa rencontre avec l'artiste, Philippe n'avait sa place marquée nulle part. Elle ne pensa pas un instant à lui faire un mystère de ses promenades quotidiennes. Elle était simplement trop absorbée pour songer à lui en parler ; lui, trop occupé pour penser à l'interroger.

Elle vivait au jour le jour, heureuse du bonheur sans nuage des êtres qui n'attendent rien de l'avenir. Voir Thadeus, l'écouler parler, errer avec lui sur le sable de la plage, dans les grandes herbes des pâturages, à l'ombre des pommiers, descendre avec lui en chantant, la main dans la main, les étroits sentiers des falaises, ou s'oublier dans l'extase d'une mélodie rendue sublime par l'effort surhumain de leur deux talents, rivalisant l'un avec l'autre, excités l'un par l'autre, se surpassant mutuellement dans leur

ardente aspiration vers l'idéal.... que lui fallaitil de plus?

L'avenir ne tenait en réserve pour elle qu'une chose, et elle n'y voulait pas penser : la séparation.

Jamais l'idée d'un danger n'effleura son esprit. Autant elle s'était méfiée de Gaston de Ressy qui s'était présenté à. elle avec cette admiration passionnée dont s'effrayait sa chaste imagination, autant elle se méfia peu de cette maternelle tendresse, toute trempée d'idéal, dépouillée de tout ce qui aurait pu lui faire soupçonner la pente terrible sur laquelle elle glissait fatale ment.

Son cœur se donna tout entier, sans réserve et sans restriction, à Thadeus. Pour installer cette pure tendresse à la place souveraine, elle n'eut ni lutte à soutenir, ni scrupule à vaincre. Son cœur était vide, elle n'en chassa personne.

Elle ne se demanda jamais quelle était la nature du sentiment qu'elle éprouvait pour lui, pas plus qu'elle ne s'inquiéta de savoir si elle

168 FLEUR DE NEIGB

occupait une première place dans le cœur de Tbadeus. Thadeus, pour elle, c'était la patrie absente, la famille qu'elle n'avait jamais connue, l'art qui la charmait, la jeunesse qui chantait avec elle, toutes les affections les plus pures et les plus fortes du cœur humain ; tout en un mot, sauf l'amour.

Mais Thadeus avait maintenant d'étranges distractions auprès d'elle. Parfois, il lui arrivait de commencer une phrase et de la laisser inachevée. Elle riait alors et lui demandait :

— Qu'alliez-vous dire?

Jl la regardait sans répondre.

— Vous ne m'avez jamais raconté l'histoire de votre stradivarius, dit-elle un jour.

Il fit le geste de l'homme qui veut chasser une pensée importune.

— Qu'importe ! . . . dit-il. — Ne parlons plus du passé... Vous ne la saurez jamais, cette histoire. Elle m'est devenue odieuse comme un remords !

Elle le regarda avec étonnement. Il paraissait

profondément malheureux. Le visage d'Érica s'attrista. Elle n'était plus que le reflet de Thadeus.

— Je devrais être loin d'ici, dit-il après un long silence.

Erica sentit son cœur défaillir. C'était le premier tintement lugubre de la cloche qui devait sonner le glas funèbre de son bonheur.

Ils étaient sortis un matin, malgré l'épais brouillard qui voilait le ciel, malgré la pluiequi, pendant la nuit, avait détrempé le sol. Jls s'étaient donné rendez-vous, la veille, à l'extrémité du port, dans un endroit solitaire où l'on ne rencontrait d'ordinaire, à cette heure matinale, que quelques vieilles femmes encapuchonnées de noir, se rendant à l'église, leur gros rosaire à la main.

— Pourquoi êtes-vous sortie par ce temps ?

dit Thadeus avec une sorte de colère contenue.

— Pourquoi m'attendiez - vous ? réponditelle.

De denses vapeurs les enveloppaient. Les vagues mouraient sur le sable à leurs pieds, mollement, presque sans bruit; les mouettes fendaient lourdement le brouillard épais pour aller se perdre dans l'immensité grise; la ligne qui séparait le ciel de la mer se confondait dans une teinte monotone et plombée sur laquelle leurs deux silhouettes se détachaient, uniformes et sombres.

— Voici l'automne, dit Erica inquiète sans savoir pourquoi. Il lui semblait que son bonheur allait lui échapper.

— Oui, dit-il tristement, les belles journées sont finies.

Puis il retomba dans son morne silence.

La plage était déserte; une seule barque, amarrée sur le sable, se détachait en noir sur la brume épaisse.

— Voulez-vous? demanda-t-il en la lui désignant du geste.

Elle baissa la tête sans répondre. Elle sentait son cœur triste et lourd comme le ciel. La déso-

[^ lation l'envahissait peu à peu. Elle s'assit dans

;^; la barque, en face de lui.

Il rama longtemps en silence, se dirigeant vers la pleine mer, à travers le brouillard qui les enveloppait d'un voile impénétrable.

— Savez-vous où nous allons? dit-il d'un ton étrange.

Elle fit uns igné négatif.

— Chez vous, àElfenholm. Voulez-vous?

Il eut un ricanement amer; une expression

farouche contracta ses traits. Elle eut peur. Elle s'efforça de sourire pour cacher ce vague effroi.

— Quelle folie ! dit-elle.

— Oui, n'est-ce pas? Je suis fou. Je le sais; je ferais mieux d'en finir tout de suite et de chercher la guérison dans ces flots. Tenez! voyez comme cette mer est tranquille. On doit bien y l'eposer. C'est l'oubli, le sommeil, la mort!

Elle sentit un frisson d'épouvante courir dans ses veines.

— Rentrons! balbutia-t-elle.

— ... Ou plutôt, non, continua- t-il sans

l'entendre. — Dois-je jeter ces avirons, laisser flotter cette barque au hasard, à travers ce brouillard? Ce serait la mort pour tous les deux...

— Rentrons! cria-t-elle pâle de terreur.

— Oui, rentrons, dit-il. Vous avez raison. La tentation est trop forte. J'ai eu tort de m'y exposer. — Et soudain, jetant un grand cri de désespoir : — Ah ! je suis un misérable ! rugit-il. Mais vous ne comprenez donc pas que je souffre le martyre, que la douleur me rend fou !

Il s'était jeté dans le fond de la barque, le visage caché sur ses bras croisés. Muette d'effroi, respirant à peine, elle s'éloignait instinctivement de lui, se blottissant tout contre la barre du gouvernail qu'elle serrait d'une étreinte convulsive, y meurtrissant ses mains délicates. Ils restèrent ainsi pendant un long espace de temps, immobiles, tandis que la barque flottait au gré des flots.

Il se releva enfin, écarta de son front les longues mèches de son épaisse chevelure, et, la regardant hardiment en face :

— Comtesse Erica, dit-il, répondez-moi, les yeux dans les yeux, la main sur la conscience, devant Dieu qui nous entend et nous jugera :

avez-vous un peu d'affection pour moi, et, si je disparaissais de votre vie, y laisserais-je un vide?

Elle n'était pas préparée à cette question ; elle ne savait pas mentir; elle hésita un moment et répondit :

— Si vous étiez mon frère, je ne pourrais pas vous aimer plus que je ne vous aime.

— C'est bien. Rentrons maintenant, dit-il avec une sorte de farouche résolution.

Il reprit les avirons et rama énergiquement.

Au moment où elle posa la main dans celle qu'il lui tendait pour l'aider à descendre de la barque, il la retint.

— Souvenez -vous, dit-il, que maintenant je vous appartiens. Désormais, vous pouvez faire de moi tout ce qu'il vous plaira. Tout est à vous : ma personne, mon talent, mon avenir, ma réputation, ma vie : je suis votre esclave.

iU FLEUR DE NEIGE

Un frémissement ébranla tout l'être d'Erica.

La lumière se faisait lentement dans son âme.

Ce soir-là, en arrivant chez elle, Thadeus enferma son stradivarius à clef dans la boîte qui le contenait.

— Je ne le toucherai plus jamais! dit-il avec une sorte de résignation désespérée. Je viens d'écrire à Paris pour m'en faire envoyer un autre.

— Pourquoi vous en séparer, si vous l'aimez tant?

Il était nerveux; il répondit presque brusquement :

— Je vous ai dit qu'il n'est pas encore à moi. Je ne l'ai pas payé. On me demande un prix trop exorbitant. Je ne suis pas assez riche... Je ne pourrai jamais le payer... J'y renonce.

Elle hésita.

— Si c'est de l'argent qu'il vous faut, dit-elle timidement.

Un flot de sang monta au pâle visage de l'artiste ; ses yeux flamboyèrent sous ses sourcils contractés; il baissa la tête, et dit d'une voix

OÙ l'on sentait gronder une sourde colère :

— J'avais besoin d'une leçon, n'est-ce pas?

Mon père était au service du vôtre, je ne l'oublie pas, n'ayez pas peur. Vous auriez pu m' épargner l'humiliation de me le rappeler en m'offrant de l'argent.

— Thadeus!...

Tout son cœur, s'exhala dans ce cri. Elle lui tendit ses deux mains tremblantes, mais il ne les prit pas, et sortit sans dire une parole.

Elle pleura amèrement.

L'aube suivante trouva le ciel chargé de grandes volées de nuages floconneux qui se poursuivaient, chassés par une aigre bise.

Machinalement, Ericav sortit à l'heure habituelle, sans se demander ce qu'elle faisait. Elle ne pensait plus. Elle se laissait emporter par ses impressions, son cœur flottait à la dérive. Ce fut presque sans le vouloir qu'elle prit la route du rendez-vous quotidien.

Thadeus l'attendait. Sans se saluer, sans se parler, ils marchèrent longtemps droit devant

eux. Ils foulaient sous leurs pieds les herbes humides, alourdies par la pluie, alanguies par Tautomne, et qui se courbaient à leur passage pour ne plus se relever. Autour d'eux, les champs nouvellement moissonnés étalaient leur aride nudité, hérissés çà et là de quelques chaumes desséchés ; dans les vergers qu'ils traversaient, les pommes se détachaient des arbres et venaient tomber à leurs pieds, dans la boue , avec un bruit sourd.

Us marchaient sans rien voir, dans ce lourd et pénible silence de deux êtres qui savent que le premier mot prononcé entre eux peut amener le déchaînement d'un orage. Ils ne savaient où ils allaient. lis rentrèrent à l'heure habituelle sans avoir échangé une parole.

Cette journée parut longue à Erica, comme celle que Ton passe au chevet d'un agonisant. Ses pensées se choquaient dans son cerveau, sans que sa volonté paralysée sût les maîtriser*. Une crainte indéfinissable faisait palpiter son cœur, comme celui du pauvre oiseau qui se sent

pris au filet de l'oiseleur. Elle fermait les yeux pour n'être pas saisie de vertige, et s'engourdissait volontairement. Elle avait peur de la vérité qu*elle commençait à entrevoir.

Le soir ramena Thadeus; sombre, farouche, chancelant comme un homme ivre, aussi peu semblable au Thadeus qu'elle avait rencontré un matin, sous les pommiers de la ferme, qu'elle ressemblait peu à l'Erica qui chantait devant lui, joyeuse et calme, la tête pleine de poésie, le cœur vide d'amour:

— Chantez! dit-il d'un ton bref et haletant.

Pâle comme une morte, elle s'assit au piano.

Il s'accouda, la figure cachée dans ses mains. Elle se taisait. Il releva vivement la tête.

— Mais chantez donc, puisque vous ne voulez pas parler 1 dit-il presque brutalement. Vous voyez bien que ce silence ne peut pas durer; je deviens fou !

D.'une voix d'abord tremblante, elle chanta.

Puis, peu à peu, la passion encore contenue qui fermentait en elle éclata. Sa poitrine se souleva.

178 FLEUR DE MEIGË

un frémissement secoua tout son corps. C'était son âme elle-même qui s'affranchissait. Toutes les digues se rompaient, tous les liens se brisaient; le torrent débordait. Ce fut l'explosion délirante d'une passion qui ne cherche plus à se cacher.

Tout à coup sa gorge rendit le son rauque d'un sanglot; elle se leva chancelante.

— Erica ! cria Thadeus d'une voix vibrante. Ce n'est plus seulement la perfection. . . le froid idéal que vous poursuiviez solitairement... C'est la passion, c'est l'amour!...

, Elle se sentit défaillir. Elle chercha un point d'appui pour se soutenir, et, les yeux rivés sur ceux de Thadeus, elle se pencha vers les bras qu'il lui tendait.

— Erica I murmura- t-il d'une voix dont la tendresse était plus éloquente qu'un aveu.

Il prit ses deux mains tremblantes, les porta passionnément à ses lèvres, l'attirant à lui :

— Erica, je vous aime, et vous le savez! ditil blême d'émotion.

Erica cédait au vertige. Ce fut la lueur d'un éclair; mais cette seconde suffit pour lui faire mesurer la profondeur de l'abîme sur lequel elle se penchait. Elle recula épouvantée. Elle poussa un grand cri, arracha violemment ses mains que Thadeus retenait entre les siennes, se redressa fièrement, et disparut.

Elle remonta dans sa chambre et s'y enferma.

Elle ouvrit toute grande la fenêtre, et baigna dans l'air froid et pur de la nuit son front brûlant et ses tempes palpitantes.

Lentement le délire s'apaisa, lentement la volonté reprit son empire, imposant silence au flot impétueux des sensations au milieu desquelles sa raison avait failli sombrer.

Un frisson parcourut tous ses membres, quand elle songea à ce qu'aurait été ce premier moment de solitude, si l'horreur instinctive du mal ne l'avait pas sauvée. Elle savait bien qu'elle n'aurait pas eu le courage de s'habituer à vivre en face de sa honte, et que l'idée de se défaire de la vie se serait présentée la première à son esprit.

Elle n'avait jamais compris comment font les femmes qui effacent le souvenir d'une faute avec un peu de repentir, encore moins celles que le temps et les distractions débarrassent d'un remords. Elle se sentait du nombre de celles qui ne peuvent marcher que le front haut, et qui, comme l'hermine, meurent de la honte d'une souillure.

Mais, pour la première fois de sa vie, elle se sentit humiliée. Coupable, elle ne l'était pas; mais elle avait été aveugle et faible. Méfiante à l'excès quand le danger s'était présenté à elle ouvertement, elle avait repoussé avec horreur l'amour de M. de Ressy, et voilà qu'elle livrait son cœur, sans défense et sans réserve, à celte passion qui l'avait envahie tout entière, sous des traits séduisants et trompeurs! Elle perdit en ce moment conscience de son innocence, qu'elle avait portée si fièrement jusque-là. Elle se sentit coupable et s'humilia profondément.

Il était très tard. Philippe écrivait encore. Il

aimait le silence de ces longues heures de la nuit, durant lesquelles aucun bruit ne venait le troubler. Il avait enduré, avec une angélique résignation, ces séances musicales qui lui étaient insupportables, et s'était fait un devoir de ne jamais prononcer devant Erica un mot qui pût lui faire comprendre combien elles lui étaient désagréables. Il était resté héroïquement fidèle à cette résolution.

Ce soir-là, la leçon avait peu duré, et Philippe, tout heureux de ce silence inaccoutumé, s'était absorbé dans l'étude d'un indéchiffrable parchemin, que l'un de ses doctes amis lui avait fait parvenir la veille. Tout à coup, il entendit s'ouvrir la porte de son cabinet. Il se retourna, étonné. C'était la première fois qu'Erica pénétrait chez lui à une heure aussi avancée. Il voulut se lever pour aller à elle. Elle l'arrêta du geste.

— Ne vous dérangez pas. Je vous demande

pardon de vous interrompre. Je n'ai qu'un met

à vous dire.

182 FLEUR DE ÎÎEIGE

Il ne remarqua ni sa pâleur ni son tremblement. Elle se tint debout, près de lui.

— Je viens vous demander une faveur, ditelle. Je me sens souffrante. Cet air, je crois, me fait plus de mal que de bien. Il est trop vif pour moi...

— Dois-je envoyer chercher le médecin? se hâta-t-il de demander avec un empressement poli.

Elle refusa du geste, et, pressant d'une main sa poitrine haletante :

— Allez-vous me trouver bien capricieuse?

dit-elle, en s' efforçant de sourire. Je voudrais partir d'ici le plus tôt possible... dès demain... Ce bruit de la mer m'est devenu odieux... il me fait mal.

— Ce sera comme vous le désirez, dit-il. Je crains que vous n'ayez un peu abusé de vos forces. Vos promenades du matin étaient peutêtre trop prolongées, et ces longues leçons de musique le soir devaient vous fatiguer. Qu'avezvous? Vous n'êtes pas malade, j'espère?

FLEUR DBT NEIGE 183

Malade! Elle sentait ses genoux fléchir, ses tempes battre avec le lourd retentissement d'un marteau de forge !

— Je suis seulement fatiguée, balbutia-t-elle.

Elle ne trouvait plus rien à lui dire, et cependant elle s'attardait auprès de lui, indécise, cherchant un prétexte pour ne pas s'éloigner encore. Elle était venue à lui, armée d'une résolution désespérée. Elle était décidée à lui tout dire, à lui avouer son imprudence, son erreur, à lui demander de la défendre contre son propre cœur. Elle s'était dit qu'il ne l'aimait pas d'amour, qu'en lui faisant cette pénible confession, elle n'exciterait aucune jalousie. Elle n'en avait éprouvé aucune en le voyant auprès de Laure.

11 était bon, il aurait pitié d'elle. N'était-il pas son seul ami ? n'était-il pas tout naturel qu'il devînt son confident, son guide, son conseiller? Allait elle se jeter à ses pieds comme la Madeleine repentante, laisser éclater librement les sanglots qui lui déchiraient la poitrine, verser avec ses larmes la confession de sa faiblesse?

Elle était venue dans cette intention. Pendant qu'elle hésitait, il continuait à feuilleter les papiers épars sur son bureau. S'il avait prononcé un mot de sympathie, une seule parole qu'elle pût interpréter comme un encouragement...

— Ainsi nous partirons très vite... demain... vous me le promettez? dit-elle pour dire quelque chose.

— Puisque vous le désirez...

" — Et... où irons-nous?

— Où vous voudrez.

Elle voulait se distraire, s'étourdir, tâcher d'oublier. Elle comprit que la solitude ne lui serait plus bonne maintenant.

— A Paris? dit-elle.

— Corpme vous voudrez.

Elle se rapprocha de lui. Son cœur battait violemment. Elle posa la main sur la sienne. Elle allait parler.

Les yeux toujours fixés sur le parchemin qui absorbait toute son attention, il prit cette main

fiévreuse et la porta distraitement à ses lèvres.

Elle eut un frisson d'horreur. Le froid baiser de Philippe s'était posé sur la place où l'empreinte des lèvres de Thadeus lui brûlait encore la peau. Tout ce qui lui restait de fierté s'anéantit. Elle eut le sentiment de sa chute morale. Elle n'était plus désormais la femme sans tache, dont le cœur n'a jamais failli.

Philippe ne remarqua même pas son trouble.

Son regard avait rencontré sur la table une lettre ouverte.

— J'ai d'autant moins de peine à satisfaire votre désir qu'il s'accorde avec le mien, dit-il. Voici précisément une lettre m'annonçant la découverte aux Archives d'un document que j'aurai le plus grand intérêt à consulter.

— Tant mieux, dit^elle, froissée, meurtrie comme la plante qui se sent mordre par une âpre bise au sortir d'une serre chaude , où de brûlants effluves avaient développé en elle une exubérance de floraison. Elle se replia sur elle-même et s'éloigna en silence.

Elle s'était trompée en se tournant vers Philippe dans sa terrible détresse. 11 était trop absorbé, trop indifférent pour pouvoir lui porter secours. Tous les appuis humains lui faisaient défaut.

Elle rentra dans sa chambre. Le temps s'était éclairci : la mer s'agitait sous les clairs rayons de la lune, qui traçait sur les vagues un long sillon d'argent, les étoiles scintillaient dans le ciel sombre. Eïle s'accouda à la fenêtre et regarda dans l'immensité..

Lentement, presque involontairement, elle s'agenouilla, ses mains se joignirent, sa tête se courba; des larmes, qu'elle n'essuya même pas, coulaient de ses yeux. Toutes les glaces de son cœur s'étaient fondues comme par enchantement, toutes les tendresses surgirent à la surface. Un seul mot s'échappa de son cœur, l'appel suprême de toute pauvre âme aux abois qui n'ose pas faire appel à la compassion de ses semblables, et n'a plus rien à attendre du bonheur ici-bas : « Mon Dieu ! »

L'apparition du duc et de la duchesse de Varages dans les salons du faubourg Saint- Germain fut un événement parisien. Très connu dans le monde des savants et dans les cercles littéraires, Philippe Tétait fort peu dans le monde élégant, qu'il n'avait jamais fréquenté. Sa réputation d'écrivain, la beauté d'Erica, sa qualité d'étrangère, et bientôt son magnifique talent firent d'eux le point de mire de toutes les réunions où ils se trouvèrent.

A peine installée à l'hôtel de Varages, Erica

s'était lancée dans le grand tourbillon de la haute société. Elle espérait ainsi s'étourdir, oublier.

Un soir, dans un bal, elle vit venir à elle Laure d'Ortillac. La jeune fille l'embrassa avec une effusion qui coûta la vie à tout un essaim de boulons de roses, au milieu desquels s'épanouissaient ses jolies épaules pleines de fossettes.

Puis elle alla droit à Philippe, se suspendit sans façon à son bras, et l'entraîna à l'écart.

— Je suis si heureuse de vous voir! dit-elle avec une expression attendrie qui ne lui était pas habituelle. Si vous saviez comme le temps m'a paru long en Provence, sans entendre jamais parler de vous. J'ai été cent fois au moment de vous écrire. Je n'ai pas osé.

— Pourquoi? demanda-t-il très ému.

— J'ai eu peur de vous ennuyer, de vous faire perdre votre temps. Vous êtes si occupé I Qu'avezvous fait là- bas, au bord de la mer?

— J'ai travaillé, dit-il.

— Et vous n'avez pas pensé à moi? Jamais?

Il se pencha vers elle.

— Le croyez-vous? demanda-t-il tendrement.

Elle répondit par un sourire qui voulait dire

qu'elle était bien sûre du contraire.

— Et M. de Ressy? Vous ne me demandez pas de ses nouvelles, dit-elle malicieusement.

— Auprès de voiis, j'oublie tous les sujets

— Il a complètement cessé d'en être un. Je n'ai plus entendu parler de lui... En dépit des prévisions de maman, il n'a jamais demandé ma main, et je ne l'ai plus revu.

Un jeune homme s'approcha d'elle :

— Mademoiselle, voici la valse que vous m'aviez promise.

— Je ne danserai plus ce soir, répondit-elle sans même le regarder. — Je crois que bientôt je serai aussi sérieuse que vous, dit-elle lippe. Je ne m'amuse plus du tout au b

fait ce que j'ai pu pour retrouver mon t de l'hiver dernier. Je ne peux pas. Cela i même un peu de peine.

— Est-ce l'absence de M. de Ressy qui vous attriste? demanda-t-il avec un peu de taquinerie.

Elle répondit :

— Non, mais c'est le souvenir de nos soirées de Bellevue. Mettez-vous ici, voulez-vous, dans ce petit coin où personne ne nous dérangera.

Parlez-moi de vous. Celivre'que vous écriviez l'été dernier est-il terminé? Up jour, il faudra que vous m'en lisiez quelque chose, — pas tout, parce que je ne comprendrais pas ; je suis si ignorante !

— J'aurai un immense plaisir à vous expliquer ce que vous ne savez pas, dit-il.

Depuis lors, toutes leurs soirées ressemblèrent à celle-là. Dès qu'il l'apercevait, Philippe s'approchait d'elle. Ils s'isolaient et causaient tout bas, à l'écart. Cet homme érudit et grave trouvait un charme délicieux à la conversation de cette petite fille ignorante, qui ne savait même pas les rudiments des sujets qui l'occupaient. Il répondait à ses questions avec une infatigable patience, et toujours l'entretien, commencé sur le terrain de l'archéologie, se

terminait sur celui du sentiment. Philippe, qui avait d'abord protesté contre le nombre des invitations qu'il se voyait forcé d'accepter, ne se plaignait plus jamais maintenant, et ne manquait pas d'accompagner Erica, même dans les occasions où il aurait pu se dispenser de le faire.

Erica l'examinait à la dérobée, — grave, silencieuse, étonnée. Elle avait espéré mieux de son austère rectitude de conscience. Elle assistait avec un profond chagrin à cette défaillance morale de celui qu'elle ne pouvait pas aimer, mais qu'elle voulait estimer. Son pauvre cœur, brisé par la lutte, aurait encore voulu se rattacher à ce dernier sentiment ; mais le faible lien qui existait entre elle et Philippe allait se relâchant chaque jour, et elle pouvait prévoir le moment où elle perdrait complètement cette estime, où l'habitude, ce triste sépulcre qui recouvre de sa froide uniformité toutes les affections mortes et celles qui n'ont jamais existé, les retiendrait seule l'un près de l'autre.

La première fois qu'elle chanta dans un salon,

elle souleva un enthousiasme sans bornes. Autour d'elle, elle entendait monter les murmures les plus flatteurs. Un vieillard octogénaire la comparait à sa compatriote Jenny Lind, dont elle avait la voix, et qui, disait-il, aurait donné cette voix pour avoir sa beaulé.

Elle ne se fit entendre d'abord que dans des réunions privées, puis dans quelques concerts de charité. C'était un but, un intérêt dans sa vie. Elle chantait, maintenant, avec toute la passion qu'avait éveillée le drame intime qui avait déchiré son cœur. Quand sa voix s'éteignait dans une sorte de soupir, elle sentait un frémissement d'émolion lui répondre autour d'elle.

Depuis quelque temps, elle semblait s'immatérialiser. Une flamme intérieure la dévorait, une sorte de fièvre la rongeait, une activité constante, qui était devenue un besoin pour elle, l'épuisaitetneparvenait pas à éteindre l'incendie qui lentement la consumait. D'une main ferme et sans pitié pour elle-même, elle maintenait au fond de son cœur cet amour qui ne voulait

PLEUn DE NEIGE 193

pas mourir, et qui, de temps en temps, criait et se révoltait contre la volonté de fer qui voulait Tanéantir. Dans la lulle à mort qui se livrait en elle, entre cetle volonté impitoyable et cet amour ardent, elle ne s'apercevait pas que c'était son propre cœur qui était la victime et ses forces qui s'usaient.

Mais il y avait auprès d'elle un amour passionné, vigilant, qui la guettait, l'épiait avec une infatigable persistance. La première fois qu'elle rencontra Gaston de Ressy, dans une soirée, elle passa auprès de lui sans le saluer, froide, hautaine.

Il s'écarta respectueusement.

Depuis lors, elle ne chanta plus une seule fois sans qu'il fût là, silencieux, se tenant à distance, sans jamais chercher à se rapprocher d'elle, àlui adresser la parole, s'inclinant comme un étranger quand elle passait auprès de h"' «>f la suivant longtemps du regard, sans perdi' seul de ses gestes, une seule expression d( visage.

Elle était tellement absorbée par sa lutte contre cet autre sentiment tout-puissant qui lui dévorait le cœur, qu'elle passait indifférente auprès de cet amour qui ne l'effrayait plus. Elle sentait bien que, si Gaston de Ressylui avait adressé maintenant les paroles brûlantes d'autrefois, ^Ue ne l'aurait pas repoussé durement comme elle l'avait fait. Elle aurait eu pitié de lui, parce qu'elle aurait compris qu'il souffrait, et, doucement,' elle aurait cherché à le faire renoncer à son erreur, à le convaincre de sa folie.

Non, elle n'avait plus peur de lui. Elle avait fini par s'habituer si bien à sa muette adoration, qu'elle oubliait parfois complètement sa présence .

Pas un nuage ne s'était élevé entre elle et Philippe; aucune tache sur l'uniformité de ce ciel gris de plomb. Ils ne se voyaient plus qu'en public; les heures mêmes des repas ne les réunissaient plus toujours. Ils vivaient à côté l'un de l'autre, mais non ensemble.

Quand Philippe lut pour la première fois le

nom delà duchesse de Varages, dans la chronique d'un journal qui faisait l'éloge de sa beauté et de son talent en des termes dont ce genre de littérature a la spécialité et qui avaient toujours eu le don de l'irriter, il ne put retenir un geste de mécontentement. Il se serait si bien passé de ce talent chez celle qui portait son nom! Cet étalage public lui inspirait une véritable répugnance. Il eut pourtant le courage de ne rien dire... du moinsàErica.

Elle avait promis de chanter au milieu d'un bal de bienfaisance organisé par souscription. C'était presque une représentation publique.

Philippe le savait, il en était profondément contrarié; mais il s'était imposé l'obligation de ne pas prononcer une parole qui pût faire deviner sa désapprobation à Erica. Il se contenta de se montrer plu^ grave et plus sévère. Il voulait sincèrement être bon pour elle, et ne la priver d'un plaisir que lorsqu'il en voyait l'absolue nécessité. Mais il ne pouvait résister au désir de lui laisser deviner son mécontentement.

Elle venait de terminer sa toilette, et, debout dans sa chambre, elle examinait attentivement rimage que lui renvoyait sa glace.

Elle ne se regardait pas souvent ainsi. Elle était indifférente à cette beauté qui n'avait été une joie pour personne, et n'avait été pour elle qu'une source de douleurs. Mais elle commençait à s'apercevoir que l'ovale délicat de son visage s'amincissait, et que ses blanches épaules semblaient se replier vers sa poitrine, comme les ailes d'un oiseau fatigué. Est-ce que sa vie s'en allait comme celle de son père?

D'un geste fatigué, elle tendit son beau bras à la femme de chambre qui s'apprêtait à attacher ses bracelets.

— Quand madame la duchesse sera prête, la voiture est avancée.

— C'est bien. Faites prévenir monsieur le duc.

— Monsieur le duc a fait dire qu'il ne sort pas ce soir.

— Ah ! ce n'est pas possible ! C'est sans doute

une erreur ! — Elle savait que Laure d'Ortillac devait aller à ce bal. Était-il souffrant?

Bras nus, et les épaules frissonnant au contact de Pair froid, elle traversa les salons déserts qui séparaient sa chambre de l'appartement de Philippe. Les lampes qui les éclairaient faiblement çà et là faisaient paraître démesurément profonds les angles où ne pénétrait pas leur lumière,

Philippe était accoudé à sa table. Il semblait attendre sa visite; car, avant que le frôlement de sa robe de satin se fût fait entendre, il se leva et, sans la regarder, dit froidement :

— Je vous prie de m'excuser si je me dispense de vous accompagner ce soir.

— Êtes-vous souffrant? demanda-t-elle.

En réalité, son visage lui parut changé et fatigué.

— Non... un peu de contrariété... rien ou presque rien.

Elle le regarda attentivement.

— Je voudrais rester auprès de vous. Je ne

peux guère me dispenser d'aller à ce bal où Ton compte sur moi, dit-elle, et cependant... peutêtre pourrai-je trouver une excuse... si vous le désirez.

Elle se souvenait de ce soir où, frémissante de passion, brisée de douleur, elle était venue se meurtrir à sa froide indifférence. Peut-être traversait-il une crise semblable. Elle fit un grand effort, et, s'approchant de lui, posa doucement sur son bras sa main diaphane.

— Vous souffrez, Philippe, dit-elle d'une voix compatissante. Qu'avez-vous, mon ami?

Est-ce quelque chagrin que je puisse adoucir ou partager?

D'un geste peu gracieux, il évita cette main caressante qui s'attachaitàlui, et s'éloignant d'elle.

— Nous avons eu, jusqu'à présent, le bonheur d'éviter toute discussion, — dit-il sèchement. — Je désire vivement qu'il en soit toujours de même. Comme je ne parviendrai certainement jamais à vous faire partager ma manière de voir, je préfère me taire.

Elle le regarda avec un douloureux étonnement. Navrée> blessée, elle s'éloigna lentement.

Quand elle arriva dans ce salon où sa présence était attendue comme l'événement de la soirée, elle vit Laure d'Ortillac venir à elle, rouge, empressée, s'attendant évidemment à rencontrer Philippe. Elle attendit un instant, s'assura qu'il n'accompagnait pas Erica, et finit par lui demander avec embarras :

— M. de Tarages n'est donc pas venu?

— Non, Laure, dit gravement Erica.

— Pourquoi donc ne t'a-t-il pas accompagnée ? dit-elle vivement.

Erica la regarda sans répondre. Elle l'examinait avec un sentiment de compassion presque maternelle. Elle avait pitié de cette enfant encore si innocente, qui suivait la loi universelle du monde, et perdait peu à peu sa fraîcheur, sa gaieté, son insouciance.

— Tu ne me réponds pas? Pourquoi? Je veux le savoir 1 dit impétueusement la jeune fille. Ne t'a-t-il rien dit ?

— Non, Laure ; mais je crois deviner qu'il est profondément malheureux.

— Ah?... Et tu as eu le courage de venir quand même... sachant que tu lui déplaisais en le faisant? lui, si indulgent, si adorablement bon que ses moindres désirs devraient être des ordres pour toi ! Si tu te laissais un peu moins absorber par le plaisir que lu trouves à être applaudie, tu aurais peut-être deviné ce que lui font souffrir ces ovations. Il a tellement peur de te faire de la peine, qu'il n'ose rien le dire. J'étais bien sûre qu'il n'aurait pas le courage de te défendre de chanter aujourd'hui. Il a préféré souffrir en silence. Seulement, il n'est pas venu! Je m'étais fait une telle fête de cette soirée!... Voilà que je le sais triste et malheureux ! tout mon plaisir est gâté !

Elle parlait avec la pétulante mauvaise humeur d'une enfant contrariée.

Ericalui posa gravement la main sur l'épaule.

— Laure,... je ne comprends qu'une chose à tout ce que tu me dis : c'est que tu es profon-

dément vexée de ne pas voir M. de Varages ce soir, ainsi que tu l'espérais.

Elle rougit et se mordit les lèvres.

Lentement, Erica approcha son visage de celui de la jeune fille, et, appuyant un baiser sur sa joue, murmura doucement à son oreille :

— Prends garde, enfant! N'oublie pas que Philippe est marié, et que tu peux le rendre très coupable et très malheureux.

Dans ce moment, on vint chercher Erica pour la conduire au piano. Elle avait promis de chanter : elle ne pouvait s'en dispenser ; mais elle se dit que ce serait la dernière fois. Certes, elle ferait un immense sacrifice en renonçant à ces succès d'artiste qui avaient été la seule jouissance réelle de sa vie ; mais elle n'hésiterait pas en face du mécontentement de Philippe. En recueillant pour la dernière fois ce murmure d'approbation qui la saluait, elle se sentitprise d'un immense découragement. Elle comprit que désormais dans sa vie tout allait devenir terne, silencieux, décoloré. L'art allait lui être interdit

un FLEDR DE HEIGE

comme l'amour, les enivrements da triomphe comme ceui de U tendresse. Elle pensa à la touchante légende du dernier dtant du cygne, et se surpassa daas un effort suprême qui la brisa.

Auprès d'elle — était-ce une erreur? — il lui sembla entendre prononcer le nom de Thadeus.

Quelqu'un avait comparé son talent à celui du jeune Norvégien qui avait entliousiasmé tout Paris l'hiver précédent. Un bourdonnement conlus résonna à ses oreilles, ses" yeux se voilèrent, le sang afflua à son cœur, elle se sentit défaillir. Un bras lui fut offert. Elle s'y appuya instinctivement, ne voyant plus rien ; étourdie par tes applaudisseraenls frénétiques qui se prolongeaient, elle se laissa entraîner hors du salon.

Quand elle reprit possession d'elle-même, elle ait dans une chambre isolée. Elle se crut abord seule ; puis ses yeux rencontrèrent le sage bouleversé de Gaston de Ressy. Il la igardait avec une indéfinissable compassion.

FLEUR DE MElGE !03

Elle lit un effort pour se relever.

— Je veux rentrer, dit-elle faiblement.

Il n'essaya pas de la retenir et lui offrit respectueusement le bras.

Elle fut bien obligée de s'y appuyer : ses forces la trahissaient. Elle essaya de se soulever et dut y renoncer. Elle sourit faiblement.

— Je crois que j'ai un peu abusé de mes forces, dit-elle. Je vois qu'il me faudra renoncer à chanter.

Il dit lentement et sans la regarder :

— C'était pourtant la seule manière que vous aviez d'endormir ce chagrin qui vous tue.

Autrefois, elle se fût redressée, méfiante, irritée. Elle se contenta de dire doucement :

— Pourquoi persistez- vous à vous attacher à moi? Je ne peux être dans votre vie qu'une cause de souffrance.

— Si je pouvais, au prix des souffrances les plus cruelles, apporter un rayon de consolati dans la vôtre, je les endurerais avec bonbei

Elle secoua tristement la tSte.

20i FLEUR DE NEIGE

— Vous ne pouvez être pour moi qu'une cause de déplaisir. Vous auriez pu être si heureux, si vous l'aviez voulu! Il y avait auprès de vous celle jeune fille qui voiïs aurait aimé, si je ne vous avais pas involontairement détourné d'elle. Vous avez passé auprès d'elle indifférent, vous vous attachez à moi, qui ne serai jamais pour vous qu'une source de chagrins. Pourquoi?

— Ah! dit-il vivement, parce que vous ne pouvez pas rester insensible au dévouement sans bornes que je vous ai voué. Vous ne seriez pas femme ! Je ne demande rien I J'ai eu le malheur de vous offenser une fois, et je ne me le suis jamais pardonné. J'.espérais vous le faire oublier à force de muette et respectueuse adoration. Je donnerais mon sang pour réparer Terreur que j'ai commise en vous parlant d'un amour qui vous a semblé une insulte. Je voudrais, au prix de ma vie et de mon bonheur, vous voir consentir à ne me considérer que comme un ami, dévoué jusqu'à la mort, qui, pour vous faire sourire, tenterait l'impossible, et, pour sécher

une seule de vos larmes, accepterait tous les sacrifices.

— Merci, dit-elle simplement.

Elle était profondément touchée.

Silencieusement, elle s'était levée. Il la reconduisit à sa voiture.

— Philippe, dit-elle, le lendemain matin, dès qu'elle l'aborda, est-il vrai qu'il vous déplaise de me voir chanter en public?

Il répondit d'assez mauvaise grâce :

— Ai-je prononcé une seule parole qui ait pu vous Je faire comprendre ?

— Non ; mais vous l'avez dit à Laure d'Ortil-

lac, et je m'étonne que vous n'ayez pas préféré me le dire franchement à moi.

Il répondit sèchement :

— Je comprends très bien l'attrait que peuvent avoir pour vous ces ovations. Il y a là une très grande satisfaction d'amour-propre.

Je ne veux pas vous en priver; seulement, comme il m'est insupportable d'assister à ces exhibitions publiques, j'ai pris la résolution de

ne plus VOUS accompagner dans les concerts où vous devez chanter.

— Vous avez eu tort, dit-elle avec calme.

J'ai accepté sans hésiter de chanter dans ces réunions dont la charité est le but. J'ai peut-être mal fait d'y consentir sans vous avoir consulté. Si vous y voyiez quelque inconvénient, il valait mieux me le signaler.

Il répondit aigrement :

— Quelque inconvénient à accoler votre nom à celui d'un ténor de profession, comme il l'est dans ce programme que j'ai là sous les yeux !... Un musicien, quel qu'il soit, est, somme toute, un- individu qui fait étalage d'un talent pour gagner de l'argent .Pour moi, il est à peu près l'égal d'un acrobate, ou peu s'en faut, et vous auriez dû comprendre qu'il m'était insupportable de voir la duchesse de Varages diminuer la distance qui doit la séparer de ces gens-là. Quant à la charité... vous avez tant d'autres manières de la faire ! Achetez une robe de moins et donnez-en le prix aux pauvres.

Elle récoutait avec un étonnement douloureux. — Allait-elle lui répondre, céder à la sourde rancune qu'éveillait en elle le méprisant dédain de Philippe pour ce titre d'artiste qui mettait, à ses yeux, une auréole de gloire au front de celui qui en était revêtu? Chacune de ses paroles l'avait blessée comme un fer rouge. Elle comprimait son cœur pour lui imposer silence. Mortellement froissée, elle s'éloigna sans proférer une parole.

Elle rentra dans sa chambre, et, machinalement, s'approcha de la fenêtre. Le froid était intense. Il neigeait. Elle appuya son front contre la vitre glacée et regarda longtemps, longtemps, tomber ces blancs flocons qui descendaient silencieusement. Elle aimait la neige. Pour elle, c'était les souvenirs d'enfance les plus lointains, le pays où pendant huit mois de l'année ce blanc manteau recouvrait le sol . Ce qu'elle voyait, en ce moment, ce n'était pas le jardin de l'hôtel de Varages, avec son perron de marbre, ses arbustes savamment taillés, où les moineaux parisiens aff'olés venaient

se réfugier avec de petits cris de détresse;

c'était la forêt de sapins, sombre etmajestueuse,

la maison de bois dans laquelle un cœur, déchiré

comme le sien, avait sans doute été abriter sa

douleur.

Ce qu'elle vit surtout, c'était son existence à elle, froide, uniforme, nue, se consumant en vains efforts pour éteindre celte flamme ardente, implacable, qui continuait à la dévorer. El, dans une sorte de mirage, elle vit ce que pourrait devenir celte existence si elle avait le triste courage d'étouff'er ces scrupules. Elle n'avait qu'un mot à prononcer, une ligne à écrire, el elle verrait à ses pieds celui qu'elle aimait. C'en était fait de sa solitude, et peut-être que, dans l'ivresse de cette ardente passion partagée, elle parviendrait à faire taire ses remords.

Tout à coup elle poussa un cri. Elle se faisait horreur à elle-même. Elle s'aperçut qu' elle n'était plus maîtresse de cette imagination que, d'habitude, elle maintenait si énergiquement. Elle s'éloigna de la fenêtre; la neige assourdissait

tous les bruits au dehors, le plus profond silence régnait autour d'elle. Elle voulait à tout prix se distraire,- forcer sa pensée à se fixer, la ramener du pays des dangereuses chimères. Elle chercha vainement dans sa vie un intérêt, un but, un devoir, et ne trouva rien. La famille n'existait pas pour elle; il lui fallait renoncer à l'art; et la charité ne s'était jamais présentée à elle que sous forme de sermons et de sœurs quêteuses auxquelles sa grande fortune lui permettait de donner largement.

. Elle avait peur de ce silence et de cette solitude, au milieu desquels son pauvre cœur se débattait, et, quand sa porte s'ouvrit, elle poussa un involontaire soupir de soulagement.

Puis elle se leva, surprise, étonnée. Laure d'Ortillac était entrée, les mains jointes, dans l'humble attitude d'une suppliante. Quand elle fut auprès d'Erica, elle s'agenouilla, et, cachant sa figure, fondit en larmes.

Doucement, tendrement, Erica se pencha vers elle. Elle l'attira sur un canapé, et, l'entourant

de ses bras, attendit que ses sanglots fussent calmés.

— Ah ! tu me pardonnes donc ! dit la jeune fille à travers ses larmes.

— Qu'ai-je à te pardonner, pauvre enfant ?

— Ah ! tu es bonne ! tu es généreuse, toi qui devrais m'accabler de reproches ! J'ai dû tant te faire souffrir 1 ma pauvre, pauvre Erica ! Je ne comprenais rien, j'étais aveugle ! Si tu ne m'avais pas murmuré ce mot à l'oreille, hier au soir, je ne me serais jamais doutée que tu souffrais... Et quand tu t'es trouvée mal, après... Ah! je me suis fait l'effet d'être un monstre! Quand je suis rentrée, j'ai pris mon paroissien, j'ai lu l'examen de conscience d'un bout à l'autre, et j'ai compris quelle grande pécheresse je suis. Ma faute m'est apparue dans toute son horreur. J'étais l'obstacle qui s'opposait à ton bonheur et à celui de ton mari. J'ai compris que je devais disparaître, si je ne voulais pas le rendre coupablede l'un deces odieux péchés dont onne nous expliquait pas même le nom au couvent.

Erica lui ferma la bouche d'un baiser.

— Tais-toi, pauvre innocente, dit-elle doucement. Les anges qui t'entendent doivent sourire de ta confession.

— Non, Erica. S'ils ont vu mes larmes de cette nuit, ils ont dû pleurer de compassion pour moi. Je l'ai passée tout entière à genoux, cette nuit, Erica, et je crois que, si tu savais à quel point j'ai été malheureuse, tu aurais pitié de moi. Es-tu bien sûre que tu me pardonnes tout le mal que je t'ai fait?

Erica lui répondit par un. baiser.

— Et maintenant, Erica, je suis venue te dire adieu.

— Tu pars ? Où vas-tu donc ?

— Au couvent.

— Laure? Ce n'est pas sérieux.

Elle eut un sourire mélancolique.

— N'est-ce pas, que c'est étrange ? Qui m'aurait dit, l'année dernière, quand j'étais presque folle de joie à la pensée de quitter le couvent, que, rien qu'un an et demi plus tard, j'y ren-

212 FLEOR DE NEIGE

trerais de mon plein gré, volontairem^at^ et décidée à n*en plus jamais sortir?

— Ah ! ce n'est pas possible ! dit vivement Erica. Tu n*as pas réfléchi, tu reviendras sur cette résolution. Ta mère ne te permettra certainement pas de l'exécuter.

La jeune fille secoua tristement la tête. Elle avait perdu toute sa gaieté; son joli visage n'exprimait plus qu'une fatigue résignée.

— J'ai réfléchi à tout, dit-elle en soupirant. J'ai même calculé la manière d'amener

maman à accepter, ma résolution. Je ne lui ai parlé ce matin que de mon désir de faire au couvent une retraite de quelques jours. Bien entendu, elle ne s'y est pas opposée. Une fois entrée, j'y resterai !

— Laure I ma pauvre chère enfant ! tu n'y penses pas ! Tu ne peux pas sacrifier ta vie à un sentiment romanesque, à un scrupule enfantin.

Elle regarda Erica avec un peu d'hésitation.

— Dois-je t'avouer toute la vérité? dit-elle

FLEUR DE N£IGE 213

enfin... Au risque de te faire de la peine, veuxtu ma confession tout entière.

— Dis-moi tout.

— Eh bien, toi qui es si froide, Erica, si maîtresse de toi-même, tu ne comprends peutêtre pas très bien que l'on puisse éprouver des sentiments très vifs et très profonds pour une personne que Ton n'a pas le droit d'aimer.

Moi, je ne suis malheureusement pas aussi calme que toi... Erica, j'aime... j'aime... ton mari, comme je sens très bien que je ne pourrai plus jamais aimer personne... Je ne devrais peut-être pas le dire cela... à toi!

Erica la couvrit de ses deux bras avec la compatissante pitié d'une mère.

— Oui, tu as raison d'aller au couvent, dit-elle doucement. — Tu t'y guériras mieux qu'ailleurs de cette meurtrissure. Plus tard, tu recommenceras peut-être une vie nouvelle. Il te restera, de cette première défaite, le sentiment de la fragilité de Ion cœur... un peu plus de prudence...

214 FLEUR DE NEICE

Laure soupira.

— Je ne recommencerai pas... tout est fini, bien lîni.

Etle sanglota dans les bras d'Ërica.

— Tu lui demanderas pardon, n'est-ce pas?

J'ai été bien coupable envers... Ta lui diras tout mon repentir... Je ne veux plus le revoir.

Quand Erica et Philippe se trouvèrent en face l'un de l'autre, dans la belle salle à manger de l'hôtel de Yarages, dont, les dressoirs et la haute cheminée avaient été dessinés par Lepautre, elle examina longtemps en silence la figure de Philippe.

Elle le trouva changé et vieilli. Les plis qui se creusaient entre ses deux sourcils s'accen- .,tuaient davantage, les cheveux gris s'étaient "faits plus nombreux sur ses tempes, son regard ivaitune expression de mécontentement qui lui itait devenue habituelle, sa parole était plus 'brève et plus sèche.

QuSnd ce repas silencieux fut terminé, il se isposa à reprendre le chemin de son apparie-

ment, ainsi qu'il en avait l'habitude. Elle le retint.

— J'ai à vous parler, dit-elle.

Il la suivit d'assez mauvaise grâce.

Elle s'assit sur le canapé où, tout à l'heure, Laure pleurait dans ses bras. Il se tint debout devant elle, dans l'attitude d'un homme qui se voit forcé de subir un entretien dont il a hâte de voir la fin.

— Philippe, dit-elle, le regardant bien en face, j'ai eu ce matin la visite de Laure d'Ortillac. Elle m'a chargée de vous faire ses adieux : elle entre au couvent.

Un spasme contracta le visage de Philippe; il pressa ses lèvres, et réprima son émotion. Il s'efforça de dire avec une indifférence affectée :

r— Voilà une résolution bien subite. Je m'étonne que vous ayez été la première à en recevoir la confidence... A moins que vous ne l'ayez provoquée,... ajouta-t-il avec ironie.

Elle le regarda avec une douloureuse expression.

îlti FLEDR DE NEIGE

— Et quand bien même je l'aurais provoquée, Philippe ? aurais-je mal agi ?

— S'il en était ainsi, j'en serais désolé pour vous, dit-il aigrement. Dans ce cas, je serais obligé de perdre la haute opinion que j'avais de votre esprit et de votre jugement. Je vous croyais incapable de mal interpréter les sentiments des autres, et au-dessus des mesquineries et des petitesses d'une jalousie absurde.

— Et vous avez raison, Philippe. Je suis absolument incapable de cette jalousie. J'ai beau interroger mon cœur, je n'en trouve pas un atome. Mais ce que j'éprouve, c'est une immense pillé pour cette jeune lille, du coeur de laquelle vous vous êtes si bien emparé, qu'il n'y reste plus place pour aucune autre afTection... et aussi pour vous, Philippe.

— Merci, dit-il froidement. Je n'ai nul besoin ie votre pitié ; car, en vérité, vous ne pourriez plus généreusement l'offrir à un coupable qui vous aurait mortellement offensée. Cette grandeur d'âme me parait tout à fait déplacée. Je ne

FLEUR D£ NËlGIi:

5ais quelle idée vous vous faites de mes relations avec mademoiselle d'Ortillac. Votre imagination romanesque vous entraîne certainement bien loin de la vérité. II n'a jamais été prononcé entre nous — je n'ai pas besoin de vous le dire, je pense ! — une seule parole dont vous ayez pu prendre ombrage, et, si j'ai eu tort, peut-être, de céder un peu trop au plaisir que j'éprouvais à causer avec elle, ce plaisir était parfaitement innocent.

Elle ne répondit pas immédiatement. Elle pensait au plaisir, parfaitement innocent aussi, qu'elle trouvait à écouler parler Thadeus.

— En êtes-vous bien sûr, Philippe? demandât-elle très bas après un moment de silence.

11 se troubla. Pauvre Philippe ! il avait vainement cherché à lutter contre la rectitude parfaite de son jugement, à étouffer les sages conseils de sa conscience, et cette lutte intérieure n'avait produit chez lui qu'aigreur et mécontentement. Il essaya encore de résister.

— Vous voyez bien que vous êtes jalouse, dit-

218 FLKUR DE NEIGE

il. Vous préférez vos suppositions malsaines à mes assertions.

— Non, Philippe. Je ne refuse pas de vous croire. J'ai trop de confiance en votre loyauté. Je n'ai pas douté un instant de Tinnocence de votre affection pour cette jeune fille, et cependant, je n'ai pas cherché à la détourner de la résolution qu'elle vient de prendre.

Il répondit amèrement :

— Je le conçois. Et, cependant, nous n'avons guère le droit, convenez-en, de nous témoigner beaucoup de jalousie réciproque. Notre mariage n'a jamais été que l'association de deux existences. De même que vous ne m'avez jamais témoigné la moindre sympathie, j'aurais cru vous froisser en vous prodiguant les marques d'une affection qui n'aurait pas trouvé d'écho en vous. Vous avez eu le bonheur d'être douée d'une de ces natures impassibles, qui sont destinées à ne souffrir ni des chagrins des autres ni de leurs propres passions. Je vous en félicite. Vous avez seulement eu peut-être le tort de

croire que j'étais aussi heureusement doué. J'ai pu soufifrir de cette froideur ; mais je ne me suis jamais plaint, et, encore maintenant, je vous prie de ne pas voir un reproche dans ces paroles que vous me contraignez à vous adresser. Je désire seulement m'excuser d'avoir cherché ailleurs une sympathie que je ne rencontrais pas chez vous.

Elle hésita, fit un effort pour assurer sa voix qui tremblait.

— Philippe, cette sympathie, croyez-vous que je vous l'aurais tefusée si vous me l'aviez demandée? dit-elle; et, maintenant encore..., Philippe, pourquoi n*avez-vous pas confiance en moi?

Elle leva sur lui ses beaux yeux limpides et profonds comme des yeux d'enfant.

— Croyez-vous donc que je n'aie pas d'affection pour vous, Philippe? croyez-vous que je ne comprenne pas tout ce qui se passe dans votre cœur?... cette lutte contre l'envahissement d'un sentiment qui ne vous a séduit que parce que

2i0 FLEUR DE NEIGE

VOUS le croyiez parfaitement innocent? croyezvous que je ne devine pas que vous avez dû commencer à vous sentir très malheureux, le jour où cet attachement vous a paru glisser sur une pente dangereuse, parce que vous êtes profondément loyal et vertueux, et que l'idée d'une faute vous aurait fait horreur ? A ce moment-là, vous auriez été heureux de rencontrer dans votre cœur une autre affection forte et puissante, à laquelle vous auriez pu vous rattacher pour lui demander secours.... La lutte vous aurait été rendue moins pénible.... N'est-ce pas que j'ai raison, Philippe ? Hélas 1 mon ami, cet amour-là, c'est moi qui aurais dû vous l'inspirer. Si je n'y suis jamais parvenue, ce n'est peut-être ni votre faute ni la mienne. C'est peut-être le triste résultat de la manière dont s'est arrangé notre mariage. Nous nous sommes épousés sans nous connaître. Nous ne sommes coupables ni l'un ni l'autre ; mais nous le serions si nous nous laissions envahir par un sentiment de sourde rancune contre la destinée, si nous nous refusions le

FLEUR DE NEIGE 22ï

secours de notre sympathie mutuelle. Philippe ! vous souffrez, vous êtes malheureux... Ne suisje pas votre meilleure amie? Pourquoi ne pas venir me confier vos chagrins?

Elle lui .tendit les mains avec un geste plein de tendresse. Il n'était pas préparé à tant de loyale franchise. 11 s'était attendu à des reproches, et peut-être à d'aigres récriminations. Il la regarda un moment avec étonnement, puis, vaincu, subjugué par l'adorable douceur de son regard, il se laissa lentement glisser à ses pieds, appuya son front sur ses genoux, et pleura.

Elle respecta son silence. Tendrement, elle prit entre ses deux mains cette tête où les fils d'argent se distinguaient si nettement dans la chevelure noire, et, la relevant avec un geste maternel :

— Vous l'aimiez donc bien? murmura-t-elle tout bas à son oreille.

— Ah! ne m'accablez pas, mon amiel Ne me parlez jamais de cet aveuglement dont j'ai honte !

J'ai été un insensé! J'ai pu vous méconnaître!

i» FLEUR DE !«£1GE

VOUS soupçonner capable d'une petite et mesquine jalousie ! Vivre tout ce temps auprès de vous sans reconnaître votre grandeur d'âme!

Ah ! je ne suis pas digne du don ineffable que m'a fait le ciel en vous donnant à moi ! J'ai eu la folie de me laisser, à mon âge, détourner de mon devoir qui était de m'occuper uniquement de votre bonheur, par un sentiment... Oui, j'ai honte... j'ai honte! El vous n'avez pas un reproche pour moi, vous ne me parlez que de tendresse... de sympathie... vous me parlez d'elle ! Vous êtes un ange, Erica ; vous qui n'avez pas eu dans votre vie, une heure de défaillance morale. Vous n'êtes si généreuse que parce que vous êtes sans tache.

Erica se sentit au cœur une douleur cruelle.

11 y avait dans ces paroles quelque chose qui répugnait à son extrême droiture. Par un mouvement presque involontaire, elle joignit les mains.

— Non, Philippe, dit-elle. Je ne peux vous comprendre que parce que j'ai souffert comme

FLEUR DE NEIGE nB

VOUS. J'ai lutté comme vous, et je sais ce que vaut l'étreiote d'une main amie, parce qu'aucune ne s'est tendue vers moi à l'heure où je me sentais défaillir. J'ai souffert comme vous de ce manque de sympathie et d'abandon qui creusait un abîme entre nos deux vies. Gomme vous, j*ai subi l'attrait d'une affection à laquelle je me livrais sans scrupule, parce que je la croyais parfaitement innocente. Gomme vous, j'ai reculé avec effroi quand j'ai reconnu mon erreur, et j*ai lutté comme vous allez le faire contre un souvenir que je veux à tout prix effacer. Je vous fais de la peine, pauvre ami! Je suis peut-être cruelle en vous faisant cette confession, mais je vous la devais. Peut-être, si vous ne m'aviez pas crue sans erreur, aurais-je pu me taire, mais je ne le pouvais pas, vous voyant pleurer et vous humilier à mes pieds d'une faute dont je suis aussi coupable que vous. J'aurais eu l'air de faire preuve de générosité en vous accordant un pardon dont j'ai bien plus besoin que vous.

îi FLEUR DE NEIGE

Et soudain elle lui tendit les bras dans urr beau geste plein de grandeur.

— Soyons généreux tous les deus, Philippe.

Nous souffrons : ayons le courage d'en convenir. Regardons notre destinée en face, et aidonsnous mutuellement à la supporter. Ayez pour moi un peu de t'aflection profonde que j'ai pour vous, et pardonnez-moi comme je vous pardonne I

Ils pleurèrent silencieusement dans les bras l'un de l'autre.

Erica n'eut pas besoin d'inventer de prétexte pour refuser de chanter dorénavant dans les concerts. Sa défaillance n'avait été que le prélude d'une longue maladie qui la tint enfermée tout le reste de l'hiver. Philippe s'installa à son chevet, et la soigna comme aurait pu le faire la garde-malade la plus attentive.

Abattue par la faiblesse physique, harassée par sa lutte opiniâtre contre des souvenirs sans cesse renaissants qu'elle repoussait énergiquement, elle se rattachait à l'affection de Philippe

comme à son dernier espoir. Elle s'était faite plus caressante avec lui, son pâle visage avait le charme touchant qui revêt tous les êtres faibles et sans défense, son triste sourire faisait un irrésistible appel à la compassion, comme celui des enfants mal aies. Philippe, rendu plus doux et plus tendre, ne se lassait pas de l'entourer de soins et de prévenances. Il avait perdu, avec le sentiment de son infaillibilité, beaucoup de sa raideur naturelle, et l'humilité lui ôtait de sa sévérité passée.

Jamais aucune allusion n'avait plus été faite entre eux à leur mutuelle confession. Philippe s'était promis que toute sa vie serait consacrée à réparer l'erreur de cette première année de mariage. Il se fit le serviteur d'Erica, renonça pour elle à toutes ses habitudes, lui sacrifia ses occupations favorites, et chercha à se persuader qu'à force de soins et de bonne volonté, il parviendrait à établir, entre elle et lui, cette tendre sympathie qu'il avait éprouvée spontanément pour Laure d'Orlillac, Mais il avait beau faire :

malgré tous ses efforts, malgré Tangélique douceur d'Erica, il restait toujours entre eux la comparaison terrible avec cette autre affection dont on ne voulait pas et qui s'imposait.

Il y avait parfois de longs silences que Tun des deux rompait brusquement par une phrase banale qui faisait tressaillir l'autre. Ils se regardaient alors en rougissant, devinant qu'ils s'étaient laissé surprendre par une même pensée, et tous Içs deux avaient honte de s'être devinés.

Erica guérissait lentement, si lentement qu'elle commençait à se persuader qu'elle avait hérité du mal qui avait tué son père.

Elle s'était enfermée dans la solitude la plus

complète. Elle n'avait pas d'amis, n'ayant pas eu le temps de se lier intimement avec des connaissances encore toutes nouvelles.

Chaque jour, tant que. dura sa maladie, quelques personnes' vinrent, par politesse, s'inscrire chez le concierge de l'hôtel. Erica n'avait jamais eu la curiosité de demander le nom de ces indifférents polis. En un jour de désœuvré-

ment, elle eut Tidée de se faire apporter le registre sur lequel ils avaient écrit leurs noms à la suite du bulletin du médecin.

Philippe était auprès d'elle. Il la vit rougir, sourire faiblement et secouer la tête avec une sorte de pitié compatissante. Quelque chose le mordit au cœur. Certes, il n'était pas jaloux, — il s'était dit souvent qu'il n'avait pas le droit de l'être ; — mais il s'était demandé le nom de celui qui avait trouvé l'accès du cœur d'Erica, ce cœur qu'il avait cru froid et impassible, et ses soupçons n'avaient pas hésité à se porter sur Gaston de Ressy. Jamais, au grand jamais, il ne lui fût venu à l'esprit l'idée de soupçonner Thadeus, le maître de musique.

Dans ce moment, il ne lui resta plus un doute. Il savait qu'à chaque page de ce registre se trouvait répété le nom de M. de Ressy. En voyant l'expression attendrie d'Erica, il éprouva cet amer sentiment de l'irréparable, contre lequel il n'y a pas de remède. Il aurait beau laire, il ne parviendrait jamais à établir entre elle et lui

cette harmonie parfaite qui fait que deux cœurs battent à l'unisson, naturellemenf , sans le vouloir.

L'hiver faisait lentement place au printemps ; sur la pelouse du jardin, les pâquerettes remplaçaient les blancs flocons de neige, les hirondelles étaient de retour, les forces d'Erica revenaient lentement aussi. Un silence profond s'était fait autour d'elle. Elle vivait au fond de son grand hôtel dans un isolement aussi complet que si elle eût habité à cent lieues de Paris. Le monde, qui oublie vite ceux qui ne l'amusent plus, ne s'occupait plus d'elle.

Un jour, on lui apporta un singulier cadeau.

C'était un bouquet, composé des fleurs les plus communes : jacinthes sauvages, jonquilles, anémones des bois, auxquelles se mêlaient quelques branches d'aubépine fleurie. La femme de chambre qui le lui remit ne put se défendre d'un regard de mépris. — Il n'est guère beau! — dit-elle dédaigneusement.

Autrefois, Erica aurait peut-être jeté ce bouquet loin d'elle avec la sévère indignation d'une

vertu qui n'a pas encore été mise à l'épreuve. Maintenant, elle en aspira longtemps le parfum sauvage.

Elle avait pitié de Gaston de Ressy; elle aurait voulu lui faciliter les moyens de l'oublier, de disparaître de sa vie.

Quand Philippe vint auprès d'elle, elle lui demanda si un changement d'air hâterait sa guérison.

Philippe n'avait plus d'autre but que de satisfaire ses moindres désirs. Il accepta avec empressement sa proposition d'aller passer l'été au château des Écluses.

La santé d'Erica parut se remettre presque subitement. Bientôt elle demanda elle-même à Philippe de reprendre ses habitudes de travail. Elle souffrait de l'inaction qu'il s'imposait afin de pouvoir constamment rester auprès d'elle, et lui prodiguer ces soins et ces attentions qui contrastaient si visiblement avec son indifférence passée. 11 consentit, d'abord à regret; puis, peu à peu, la force de l'habitude reprit le dessus, et

il retrouva à l'étude le même charme qu'autrefois.

En sentant renaître ses forces, Erica soupira d'abord, comme le voyageur qui se croit arrivé au but et s'aperçoit ensuite qu'il lui reste encore une route peut-être longue à parcourir.

Puis, avec cette énergie morale qui faisait le fond de son caractère, elle se remit courageusement à marcher, ayant presque honte de sa faiblesse.

Elle se dit qu'elle avait commis une erreur en demandant aux distractions du monde un remède contre son propre cœur. Ces plaisirs, qui n'en étaient guère pour elle, l'avaient lassée sans l'étourdir, et l'enivrement du succès n'avait été qu'un danger de plus sur ses pas : l'art, en effet, c'était encore Thadeus.

Elle avait à sa portée un moyen infaillible d'étouffer les révoltes de son cœur. Au lieu de le comprimer, de le replier dans l'égoïsme d'une lutte stérile, il fallait le dilater par la compassion pour les souffrances des autres ,

232 FLËUK DE NËIGË

Il y avait, à proximité du château des Écluses, toute une population laborieuse et pauvre d'ouvriers employés dans des filatures. Elle prit l'habitude de les visiter chaque jour, et bientôt s'occupa d'eux avec la tendresse et le dévouement d'une sœur de charité.

Elle fît la connaissance de la vraie misère, de celle qui maudit et blasphème, haineuse et vicieuse, de celle dont elle ne soupçonnait pas même l'existence jusque-là; et elle ne se laissa rebuter par aucune de ses hideuses laideurs. Son cœur, avide de se répandre, trouvait auprès de ces misérables un inépuisable débouché. Elle se donna corps et âme, dépensant ses forces sans compter, s'étonnant de les sentir renaître, elle qui s'était crue près de la mort.

Philippe s'intéressait à son œuvre de bienfaisance. U était heureux du bonheur qu'elle y trouvait si évidemment, et, tout en lui recommandant la prudence, il ne cherchait jamais à entraver son activité et la laissait absolument libre d'agir. L'estime qu'elle inspirait à Philippe

roissait de jour en jour : ils n'avaient jamais

té plus près du bonheur.

Elle s'était attardée un jour auprès du chevet ' l'un enfant moribond. Elle le quittait à regret, jrave, émue, songeant que, quand elle reviendrait le lendemain, cette vie serait probablement éteinte. A la porte de cette maison de souffrance et de misère dans laquelle elle avait passé une partie de la journée, elle fut arrêtée par le médecin.

— Madame la duchesse, dit-il, il est de mon devoir de vous prévenir que la fièvre dont meurt cet enfant est épidémique et probablement contagieuse. Voilà déjà le septième cas — tous mortels, — que je suis appelé à constater. Je sais que vous ne craignez pas plus le danger que ne le craignent nos sœurs de charité sur les champs de bataille et dans les hôpitaux ; mais permettez-moi de vous faire une question. Avez-vous prévenu le duc de Varagcs de la nature dangereuse de la maladie qui règne ici?

Erica secoua la tête.

— Je l'ignorais moi-même, dit-elle..

— Alors, dit résolument le médecin, bien que je n'aie pas l'honneur de connaître personnellement M. de Varages, ni celui d'être chargé du soin de votre santé, je proteste contre votre présence ici, et je m'oppose formellement à ce que vous reveniez dans celte localité sans son consentement. J'ai bien l'honneur de vous saluer.

Erica s'éloigna le cœur gros. Renoncer à ses visites quotidiennes, à ces pauvres qu'elle aimait tant, c'était retomber dans son désœuvrement, — peut-être dans son découragement d'autrefois.

Devait-elle se conformer au conseil du médecin ou, du moins, demander Tautorisalion de Philippe? Elle était à peu près sûre qu'elle lui serait refusée. Philippe ne voudrait pas prendre la responsabilité de la voir s'exposer sans nécessité à un danger certain.

Que lui importait, après tout, ce danger?

Sa vie?.... elle y tenait si peul Sa conscience

lui suggéra d'abord faiblement qu'il était peutêtre de son devoir de prévenir Philippe, quand ce ne serait que pour le mettre en garde luimême. Mais elle fit taire ce scrupule, et retourna auprès de ses malades.

L'épidémie était devenue un fait incontestable ; plusieurs nouveaux cas s'étaient déclarés depuis la veille. Elle passa la plus grande partie de la journée au chevet des malades.

Quand elle rentra au château, elle trouva Philippe désœuvré, contre son habitude. Accoudé à l'une des balustrades de pierre, le front dans la main, il semblait l'attendre. Son visage lui parut changé et fatigué.

L'air était lourd, la chaleur accablante, le soleil se couchait dans un ciel qui avait de sinistres lueurs d'incendie, tandis qu'au loin des éclairs sillonnaient un horizon chargé de vapeurs violacées.

— J'avais hâte de vous voir revenir, dit Philippe, dès qu'il l'aperçut. Je viens d'apprendre l'existence de l'épidémie qui sévit dans le village.

Je ne me pardonne pas de ne l'avoir pas su plus tôt. Je me serais hâté de vous emmener d'ici/ Je n'ai pas besoin de vous dire que nous partons demain. .

Elle s'assit auprès de lui, sur le perron.

— Pourquoi? dit-elle tranquillement. Croyezvous que je craigne le danger ?

Il la regarda avec une expression étrange et lui tendit la main.

— Pauvre Erica ! dit-il avec un triste sourire. Vous saviez donc que vous risquiez votre vie en allant auprès de ces malades?

Elle baissa la tête sans répondre. Il posa la main sur cette tète inclinée.

— Pauvre enfant ! murmura-t-il avec une douceur qu'elle ne lui avait jamais connue ; il faut que je me sois rendu bien coupable envers vous pour que, à votre âge, vous fassiez déjà si peu de cas de la vie I

Et, joignant les mains par un geste dont la douloureuse énergie contrastait singulièrement avec S9 froideur habituelle :

FLEUR D£ NËIGË m

— Ah ! je suis malheureux I... profondément malheureux 1 murmura-t-il, comme s'il laissait échapper cette plainte malgré lui. Par mon égoïsme, j'ai jeté cette jeune fille dans un couvent, et vous, Erica... mon amie! que puis-je faire pour réparer...?

Elle lui tendit les bras.

Plus tard, Erica se souvint de chacune des paroles que prononça Philippe pendant cette soirée. Il lui semblait que jamais leurs deux cœurs n'avaient été plus près de se rencontrer dans cette harmonie parfaite qui, si elle n'est pas l'amour, est du moins ce qui lui ressemble le plus : la sympathie.

Elle avait hâte de partir maintenant. Elle se reprochait ce qui lui semblait avoir été un grossier égoïsme de sa part ; car, en se taisant sur la nature de l'épidémie qui régnait aux Écluses, ce n'était pas elle seule qu'elle avait exposée au danger : c'était aussi Philippe. Elle aurait voulu partir dès le lendemain, la nuit même, si c'eût été possible.

Ce fut Philippe qui Ten empêcha. Non : il avait une faveur à lui demander. Bien humblement, avec une douceur infinie, il la pria de vouloir bien aller à Rouen, de voir Laure d'Ortillac; d'essayer d'ébranler sa résolution, et, si elle persistait à rester dans ce couvent, Philippe suppliait Erica de lui demander une dernière fois son pardon.

Erica se chargea de ce message, et s'en acquitta fidèlement le lendemain de grand matin.

Mais, quand elle revint au château, portant à Philippe l'assurance que Laure n'accusait qu'ellemême et, pour le moment, se trouvait très heureuse au couvent, Erica fut très surprise de voir le valet de chambre lui interdire l'accès de l'appartement de Philippe.

M. le duc était un peu souffrant et désirait un repos absolu. Le médecin avait été appelé et ne pouvait tarder à venir. Quand elle voulut forcer celle consigne, le domestique, qui était un vieux serviteur dévoué à son maître, lui déclara res-

pectueusement qu'elle ne passerait pas sa porte, le duc de Varages ayant expressément défendu qu'on la laissât pénétrer auprès de lui.

Ericasentit une angoisse poignante. Elle attendit le médecin avec une fiévreuse anxiété. Un tremblement nerveux l'agitait ; elle meurtrissait ses doigts délicats à force d'ôter et de remettre machinalement ses bagues, dont les lourds chatons lui déchiraient la peau.

Quand le médecin sortit de la chambre de Philippe, elle courut à lui :

— Qu'a-t-il? demanda- t-elle.

— Pour le moment une forte fièvre.

— Est-elle grave ?

— Je ne saurais vous le cacher. A mon grand regret, j'ai constaté quelques-uns des symptômes de l'épidémie qui règne dans le pays; mais, prise à temps la maladie...

Elle ne f écoutait plus. De ses deux mains elle frappa ses tempes qui brûlaient, et poussa un grand cri.

— Oh! si j'avais parlé plus tôt! C'est moi;

c'est moi qui l'aurai tué 1 — Elle tomba à genoux en sanglotant.

Le médecin lui donna quelques soins, et défendit qu'on la laissât pénétrer auprès du malade. Mais il n'avait pas plus tôt franchi la porte qu'elle entrait résolument dans la chambre de Philippe. Les lèvres brûlantes, les yeux égarés, il dixagjiait déjà.

Nuit et jour, elle le veilla avec une infatigable ardeur, étonnant, par sa présence d'esprit el son inépuisable patience, le médecin qui avait surpris la première explosion de son chagrin, et en avait conclu qu'elle devait être une femme sans énergie morale comme elle semblait être sans forces physiques.

Le douzième jour de la maladie, un changement se produisit ; la fièvre diminua. Philippe, les yeux fermés, les lèvres décolorées, semblait déjà mort. Épuisée de fatigue et d'insomnie, Erica, à genoux auprès de lui, avait posé sa tête pâle sur le lit, de manière qu'il ne pût faire aucun mouvement sans qu'elle s'en aperçût. Ses

FLEUR DE NEfGË Ui

beaux cheveux défaits se répandaient sur la couverture. Elle avait fermé les yeux, ne pouvant plus lutter contre l'engourdissement qui s'emparait d'elle.

Il lui sembla sentir une main se poser sur sa tête baissée. Elle n'osa pas changer de position et se contenta d'ouvrir les yeux. Philippe la regardait, Philippe essayait faiblement de lui sourire. C'était bien sa main dont elle avait senti la caresse.

— Pauvre Erica ! murmura-t-il d'une voix qui n'était qu'un souffle. Je suis bien égoïste de vous réveiller. Vous devez être si fatiguée! Mais je me sens si faible ! Je crains de n'avoir plus la force devons parler... Erica! encore une fois, pardonnez-moi !

— Ah ! c'est bien plutôt à moi !... réponditelle.

— Pardonnons-nous comme nous voulons être

pardonnes, Erica. J'ai si mal contribué à votre

bonheur !... Je veux que vous soyez heureuse,

ma pauvre amie ! Je ne veux pas que mon sou-

venir soit un obstacle, une contrainte pour vous. Dès que les convenances le permettront, n'écoutez que votre cœur. Vous me comprenez !

Elle ne l'avait jamais aimé autant qu'en ce moment. Elle se reprocha amèrement de n'avoir jamais su trouver l'accès de ce cœur qui renferfermait tant de grandes et nobles qualités.

Maintenant, il était trop tard..., trop tard, et elle se sentait presque coupable de sa mort. Sa charité pour les pauvres qui l'intéressaient n'avait été qu'un égoïsme. Son premier devoir aurait dû être de songer à lui, de l'éloigner du danger. Et il lui parlait d'être heureuse ! Il lui sembla qu'elle ne pourrait plus jamais l'être.

— Erica ! dit-il ensuite, j'exige de vous une promesse. Dès que vous le pourrez convenablement, partez d'ici. Ne restez pas une heure de plus que cela ne sera nécessaire, ne vous exposez pas inutilement au danger. Je vous l'aurais demandé plus tôt si la maladie n'avait pas paralysé ma raison et ma volonté. Vous me le pro-

metlea?... Maintenant, mon amie, faites appeler le prêtre. Je veux mourir en chrétien.

Aveuglée par ses larmes, elle sortit de cette chambre, qui, deux jours plus tard, devenait une chambre mortuaire.

Ce fut à Paris que la duchesse de Varages vint cacher son deuil. Elle pouvait y vivre aussi isolée que partout ailleurs. Elle s'y enferma dans la plus stricte retraite, et ne franchit la porte cochère de son hôtel que pour se rendre à l'église. Là, plongée dans la prière, absorbée dans sa douleur, qui, sans qu'elle s'en rendît bien compte, était plutôt un remords qu'un regret, elle ne s'apercevait pas qu'un regard l'épiait, la suivait jusqu'au moment de son départ, et que, le lendemain, Gaston de Ressy se retrouvait

encore dans le même angle obscur de l'église. Elle passait auprès de lui, les yeux baissés, les mains croisées sur son livre de prières, le frôlant de sa longue robe de veuve, sans le voir.

Son nom n'avait jamais paru parmi les cartes et les lettres de condoléances qui lui avaient été adressées. Il s'était tenu à l'écart, trop sincère pour parler de regrets qu'il n'éprouvait pas.

Quand les premières semaines de son deuil furent passées, Erica s'aperçut que, chaque jour, elle recevait un envoi mystérieux dont la provenance lui demeurait inconnue, mais dont la suscription, d'une écriture ferme et élégante, avait fini par lui devenir familière. Ces envois étaient toujours de la nature de ceux qui ne se peuvent refuser : une brochure intéressante, un livre nouveau, la photographie de quelque beau tableau, parfois un simple journal, une revue, contenant, marqué au crayon, quelque article remarquable; mais, pas un seul jour, la poste ne manqua de lui apporter ce souvenir anonyme.

Puis, peu à peu, ces envois quotidiens prirent

un caractère plus personnel, comme si la timidité de celui qui en était l'auteur s'enhardissait. Les livres devinrent plus précieux; il s'y joignit des fleurs, des plantes curieuses, des corbeilles de fruits rares.

Erica n'avait pas tardé à en deviner la provenance. Ces envois étaient évidement destinés à lui rappeler discrètement qu'une affection, qui ne voulait pas s'imposer, mais qui cependant voulait se faire connaître, veillait sur elle dans sa profonde solitude. C'était avec un mélange d'émotion et de mécontente'ment qu'elle voyait maintenant arriver ces aveux discrets d'une tendresse dont elle ne pouvait se défendre d'être touchée, et qu'il lui répugnait de paraître encourager par son silence.

Que pouvait-elle faire? Refuser ces envois anonymes, c'était avouer qu'elle en connaissait la provenance. Et, quand l'auteur mettait tant de soin à se cacher, il lui répugnait aussi de blesser un homme qu'elle aurait aimé avoir pour ami, s'il ne lui avait pas si malheureusement parlé

d'un^mour qui l'avait mise en méfiance avec lui. i

Elle attendit en silence.

L'automne était revenu avec son mélancolique cortège de feuilles mortes et de fleurs décolorées ; les premières bises froides avaient emporté les hirondelles et ramené les blancs flocons de neige, et voici que, comme l'année dernière, Erica, debout auprès de sa fenêtre, les regardait flotter mollement dans l'air où ils se fondaient avant de tomber.

Elle se souvenait si bien de ce jour où, vaincue par la faiblesse physique, elle avait cédé à cette fièvre morale qui lui faisait entrevoir dans une sorte d'hallucination les joies enivrantes, le bonheur ardent de cet amour auquel elle n'avait pas même le droit de penser alors. Aujourd'hui aussi, cette même faiblesse l'accablait. Était-ce Tefifet de la morsure de ce premier froid, ou celui de cette réclusion profonde dans laquelle elle s'obstinait à se renfermer, sans air, sans soleil, sans distraction ? Il lui semblait que sa

vie ressemblait à celle de ces clirysanthèmes flélries que la neige courbait devant elle dans les plates-bandes du jardin, et qui n'avaient plus la force de se relever. Pour la première fois, l'idée de la mort la fit frémir.

Elle recula instinctivement, s'éloignant de la fenêtre, comme si le froid que lui communiquait la vitre glacée eût été un danger pour elle. Non, noni elle ne voulait pas mourir! elle voulait vivre, être heureuse ! Philippe, en mourant, ne le lui avait-il pas recommandé? Elle élait jeune... sa vie, sa vraie vie, n'avait pas encore commencé, — elle dont le cœur n'avait jamais pu se livrer tout entier.

Timidement, et se sentant aussi coupable qu'une jeune fille qui entr' ouvre la première page d'un livre défendu, elle interrogea son cœur. Ce fut avec l'étonnement que cause un réveil en plein jour, alors qu'après un lourd et pénible sommeil nous sommes salués par les gais rayon d'un soleil rose et brillant, qu'elle s'aperçut que désormais cet amour, qui n'avait

FLEUR DE NEIGE 2i9

été qu'une souffrance pour elle, avait le droit d'illuminer et de réjouir sa vie. Elle pouvait lever ce joug de fer qu'elle avait imposé à son imagination, donner l'essor aux aspirations qu'elle étouffait dans son cœur, aimer et être heureuse.

Elle prononça, tout bas d'abord, le nom de Thadeus, étonnée de sa propre hardiesse, regardant autour d'elle, comme si elle s'attendait à voir surgir quelque ombre accusatrice. Mais non, tout se taisait. Et soudain, enhardie par le silence, elle osa dire tout haut ce nom qui résonna dans la chambre déserte. Ce fut un cri, un sanglot qui s'échappa de sa poitrine :

— Thadeus ! Thadeus !

Un torrent de larmes jaillit de ses yeux.

C'était l'affranchissement, c'était la vie, le bonheur, l'amour. Toutes les digues étaient rompues, toutes les restrictions enlevées; ce fut l'explosion d'une joie délirante, de cette joie si voisine de la souffrance, qu'elle ne peut, comme elle, s'exprimer que par des larmes.

Elle resta longtemps immobile, la lête cachée dans ses mains, plongée dans une rêverie qui n'était plus faite de chimères, mais de projets et d'idéales prévisions. Le rêve lui était permis désormais. Elle pouvait laisser flotter son cœur dans l'azur, jusqu'au jour où, les convenances étant satisfaites, elle irait, sans une minute d'hésitation, sans fausse modestie, sans inutiles réserves, mettre ses deux mains dans celles de Thadeus, lui dire : « Prenez-moi, je vous aime comme vous m'aimez; les préjugés de race n'existent pas pour moi ; le grand artiste s'est fait, d'ailleurs, l'égal de la grande dame... » Et alors aurait commencé pour eux une vie enchantée d'ardentes tendresses, d'ivresses permises, de joies sanctifiées... l'extase prolongée d'un paradis anticipé. Ils iraient cacher leur bonheur, chez elle, à Elfenholm. Elle serait fière d'avoir osé prouver au monde qu'à ses yeux le génie l'emportait sur toute distinction sociale de naissance et de fortune. Elle se ferait la muse de l'artiste. Sous l'influence de son amour, son

talent irait grandissant à Tinfîni, et leur bonheur, au lieu de s'enfermer dans le cercle étroit d'une jouissance égoïste, rayonnerait autour d'eux en œuvres sublimes qui iraient parler d'idéal et d'infini aux générations futures, et en œuvres charitables qui assureraient le bonheur et le bien-être de tous les misérables qui les entoureraient.

Elle nagea pendant quelques heures en plein éther, dans ces ondes bleues de l'idéal où l'âme se trouve peut-être plus heureuse de l'espérance d'un bonheur anticipé, que de la possession de ce même bonheur.

Ce fut un détail bien prosaïque qui la réveilla de ce rêve : une quinte de toux vint l'assaillir. Elle s'était peu préoccupée de sa santé jusquelà, mais elle voulait se bien porter maintenant, être forte, ne pas se laisser abattre par la maladie comme l'hiver précédent. Elle se sentait si faible ! elle s'irrita presque contre cette petite toux persistante qu'elle ne pouvait pas réprimer.

Elle fit venir le médecin qui l'avait soignée.

Elle lui demandade lui dire strictement la vérité.

— Vous êtes délicate, répondit-il prudemment. Je vous l'ai dit souvent, votre santé demande les plus grands ménagements.

Elle eut presque un geste d'impatience.

— Je ne vous demande pas des banalités, je vous demande quelque chose de précis. J'ai les poumons malades, n'est-ce pas?

— Il est certain que...

Elle se sentit au cœur une douleur terrible.

Était-ce à la mort qu'il allait falloir songer, et non au bonheur?

— Je comprends, dit-elle aussi tranquillement qu'elle le put. Maintenant, dites-moi combien de temps je peux vivre?

— Madame la duchesse, vous n'avez certainement pas réfléchi avant de me poser une semblable question !

— Je vous demande pardon, j'ai beaucoup réfléchi, et c'est précisément pour cela que je vous la pose. Mon père est mort poitrinaire à l'âge de trente ans, et j'ai entendu dire que si

ma mère n'était pas morle en me mettant au monde, elle aurait eu le même sort.

— Je suis désolé de vous voir occupée de ces idées, qui constituent pour vous le seul véritable danger de votre état. Je crois que je ferais beaucoup mieux de vous dire franchement toute la vérité, persuadé, du reste, que vous la trouverez plus rassurante que les inquiétudes que vous vous forgez. Oui, vous avez la poitrine délicate : un de vos poumons est sérieusement compromis ; mais j'ai soigné des malades qui, dans le même état, ont atteint un âge avancé. Il leur a suffi pour cela de prendre quelques précautions.

— Et ces précautions?..,

— Partir immédiatement d'ici, aller passer l'hiver dans un climat très doux, bannir soigneusement de votre esprit toute pensée faite pour vous attrister, tâcher d'être heureuse, et ne pas oublier que deux choses sont mortelles pour vous : les larmes, et ceci...

Du doigt il désignait les flocons de neige qui tombaient pressés et serrés.

<iBA FLEUR DE NEIGE

— Je ne l'oublierai pas! dit-elle.

Sans une minute d'hésitation, elle écrivit à Gaston de Ressy un court billet pour le prier de venir la voir.

Quand le jeune homme se présenta chez elle, il était pâle d'émotion et semblait à peine oser la regarder.

— Je n'ai pas voulu partir sans vous dire adieu, lui dit-elle avec un laisser aller dont la bienveillance contrastait singulièrement avec sa réserve hostile d'autrefois.

— Vous partez?... balbutia-t-il.

— Oui. Il le faut. Le médecin m'envoie au pays du soleil. Je veux me soigner... je tiens à la vie.

11 la regarda avec incertitude. Il eut un moment d'espoir.

— Vous y tenez... maintenant?...

Elle fit un signe affirmatif.

— Oui... maintenant... Cela vous surprend?

J'y tenais si peu autrefois!...

— Ah !, c'est qu'alors !.. .

Elle rinterrompit.

— Alors, j'avais tout ce qu'il faut pour être heureuse; mais nous nous faisons souvent les bourreaux de notre propre destinée, n'est-ce pas?

Il ne répondit pas. Il ne la comprenait pas.

Son cœur flottait entre l'espoir et une crainte atroce. Il souffrait horriblement. Elle-même ne savait comment lui porter le coup qui devait lui être si pénible. Elle le regardait avec une compassion qui ressemblait à de la tendresse.

Il l'avait entourée des preuves de l'affection la plus discrète, du dévouement le plus infatigable ; il la poursuivait des plus délicates affections; elle lui devait les seules fleurs écloses dans son deuil et sa solitude; elle sentait en lui une tendresse inépuisable, et, si elle l'avait voulu, un amour ardent et passionné qui n'aurait eu dans la vie d'autre but que de la rendre heureuse, d'obéir à ses moindres désirs, de l'entourer de soins délicats; et elle allait briser tout cela !

Elle hésitait : non pour elle, mais pour lui. Un moment, elle regretta presque de n'avoir pas un cœur libre à lui donner, de n'être pas parvenue à étouffer cet autre amour qui la brûlait comme un fer rouge.

— Pauvre ami ! dit-elle doucement après un long silence.

Il releva la tête, les lèvres entr'ouvertcs, respirant à peine. Elle vit qu'il se méprenait.

— Oui, je vous plains ! dit-elle ; car je sais que je vais vous faire souffrir. Mais il le faut... il le faut ! N'est-ce pas que vous m'aimez?

— Si je vous aime ! . . .

— Pourquoi avez-voUs refusé, il y a six mois, ce poste qui vous a été offert à Madrid ?

— Ah! vous l'avez su?... Pour ne pas m'éloigner de vous.

— Et, moi, je vais vous quitter. . . . vous quitter pour toujours !

— Je vous suivrai ! dit-il résolument.

Elle secoua tristement la tète, et soudain, joignant les mains :

— Ah ! je suis désolée ! Je vais vous faire cruellement souffrir, et il ne peut en être autrement. J'aurais peut-être dû vous faire depuis longtemps ma confession ; mais le pouvais-je?... Mon cœur se déchire à la pensée de ce que va éprouver le vôtre. Je comprends si bien...

Il commençait aussi à comprendre.

— Épargnez-moi votre compassion, dit-il presque durement, et dites-moi tout de suite, une seconde fois, que mon amour vous fait horreur. Je ne vous avais pourtant pas importunée de mes vœux. Je me contentais de vous adorer de loin, en silence. Je vous suis donc bien odieux pour que vous vous soyez crue obligée de me faire venir exprès pour me faire cette confession?

— Vous êtes mon seul ami, dit-elle tristement. Ne vous irritez pas !

Il se calma.

— Vous avez raison. Je n'ai pas le droit de m'irriter. Vous n'avez jamais dissimulé avec moi.

Elle lui tendit la main.

258 FLEUK DE NEIGE

— Écoutez-moi jusqu'au bout, dit-elle doucement. Vous avez deviné que je n'étais pas heureuse. Vous avez compris mes angoisses, mes luttes, mes défaillances. En avez-vous jamais soupçonné le motif?

— La jalousie ! dit-il.

Elle sourit tristement.

— Oh non ! dit-elle. J'avais une cause de douleur intime, cachée, terrible... un amour contre lequel je défendais mon cœur, et qui s'imposait à moi malgré mes efforts incessants, malgré la résistance acharnée de ma volonté.

Il devint blême.

• — Et cet autre? balbutia-t-il.

— Vous ne le connaissez pas.

11 chancela comme un homme ivre, et, d'une voix où grondaient toutes les colères et tous les désespoirs :

— Vous m'avez brisé ! dit-il. Puissiez-vous ne pas vous en repentir ! Cet autre, quel qu'il soit, ne vous aimera jamais comme je vous ai aimée. Vous auriez été mon idole, si vous l'aviez voulu!

FLEUK DE NEIGE

II sortit comme un fou.

N'est-ce pas qu'il nous arrive parfois dans la vie de passer â côté du bonheur et de n'en pas vouloir ? Nous sommes aveugles et nous préférons nous précipiter, tête baissée, dans notre propre ruine. Avons-nous bien le droit alors d'accuser la Providence ?

Plus tard, Gaston de Ressy se joignit à une expédition périlleuse d'explorateurs qui partaient pour TAfrique centrale.

Un clair soleil, brillant dans un ciel transparent comme un saphir, inondait de sa lumière éblouissante les courbes arrondies au pied desquelles s'épanouit, comme un bouquet au fond de sa corbeille, Florence, la ville des fleurs.

Tout brillait, tout étincelait, tout souriait, depuis les gouttes de rosée suspendues au bord des feuilles, jusqu'aux pierres grises des monuments, où les rayons joyeux mettaient des reflets roses. Sur les pentes des collines, les jolies villas se détachaient comme des paillettes d'or et d'ar-

gent sur la verdure grise des oliviers, et, par cette belle matinée d'hiver, les vieux cyprès euxmêmes perdaient leur air rigide et compassé.

Etait-ce bien l'hiver? A Paris, Erica avait laissé la neige; ici, les bouquetières, abritées sous leur large chapeau de paille, poursuivaient sa voiture en lui jetant des brassées de jacinthes et de narcisses; les roses fleurissaient le long des haies, et les merles sifflaient dans les oliviers.

Quand le médecin lui avait conseillé d'aller demander la santé à un climat plus doux que celui de Paris, sa première pensée avait été pour Florence. Il y avait deux ans qu'elle n'avait plus entendu parler de Speranza, dont la dernière lettre était restée sans réponse.

Elle hésitait à lui écrire : Speranza pouvait être mariée, avoir quitté Florence; elle préférait ne pas lui annoncer son arrivée, et, si, comme elle le croyait, Speranza n'était pas changée, si elle avait conservé sa chaude sympathie, son généreux enthousiasme et son solide

262 FLECK DE NEIGE

jugement, Erica se proposait de lui ouvrir toute son âme. Elle lui raconterait sans restrictions toute rhistoire de son cœur, lui dirait les tristes désillusions de son mariage et, sans faux scrupules, lui parlerait de son amour et de ses espérances. Pour la première fois de sa vie, elle sentit que ce serait un bonheur profond que de pouvoir ainsi se confier complètement, parler librement d'elle-même.

Elle se laissait bercer par la voiture qui l'emportait : alanguie par l'air tiède, enivrée par le doux parfum des violettes dont elle avait les mains, pleines, heureuse de se sentir revivre, souriant à ses espérances, elle éprouvait un bien-être délicieux. Elle osait maintenant regarder dans l'avenir, et il lui apparaissait couleur d*azur, comme l'horizon qui s'étendait devant elle.

La voiture s'arrêta sur le penchant d'une colline, à l'entrée d'une étroite allée de cyprès qui donnait accès à un petit jardin où les camélias s'épanouissaient et jonchaient le sol de leurs

fleurs éblouissantes. Au bout du jardin apparut une petite maison de pierres, aux murs délabrés, sauf dans les endroits où les jasmins et les passiflores les cachaient de leurs rameaux enchevêtrés.

La porte était ouverte; des pigeons picoraient sur le seuil. Erica le franchit et se trouva dans une pièce pauvrement meublée. Mais le soleil l'inondait de sa lumière, des livres et des fleurs disposées avec goût lui donnaient un air gracieux, et le soin avec lequel s'étalaient certains jolis ouvrages féminins sur les meubles, dénotait le désir de dissimuler leur mauvais état réel sous un semblant d'élégance. Un piano encombré de musique était resté ouvert, des jouets d'enfant traînaient dans un coin.

Tout au fond, un homme qui n'était pas un vieillard, bien que ses cheveux fussent blancs, se tenait la figure tournée vers le soleil. Erica comprit que ce devait être le père de Speranza; il était aveugle, il tenait entre ses mains un violon sur lequel il promenait l'archet en préludant.

Tout à coup, Erica, qui s'avançait vers lui, s'arrêta. Son cœur cessa de battre. C'est qu'il jouait les premières mesures de cette romance suédoise qu'elle avait si souvent entendu jouer par Thadeus, et il lui sembla — était-ce une illusion? — que l'artiste aveugle s'efforçait de reproduire certaines nuances qui étaient spéciales à l'interprétation de Thadeus.

Et puis ses regards étaient tombés sur le violon et ne pouvaient plus s'en détacher.

Elle était folle, après tout! Sauf pour un violoniste de profession, il est difficile de distinguer un stradivarius d'un autre. Et cependant!...

elle brûlait de tenir ce violon entre ses mains, de pouvoir l'examiner à son aise. Elle s'approcha si près de l'aveugle, que, sans s'en apercevoir, elle l'effleura de son souffle. Il s'arrêla l'oreille tendue.

— Est-ce toi, Speranza? demanda-t-il.

Erica répondit :

— Non; c'est moi, l'amie de Speranza : Erica Nievenstiern. Vous a-t-elle jamais parlé de moi?

Le visage de l'aveugle s'illumina.

— Gomment! Pouvez-vous en douter? Vous avez été sa meilleure amie au couvent et depuis... Ah ! votre silence a été un de ses grands chagrins, et Dieu sait qu'elle en a eu assez d'autres... Pauvre enfant! Soyez la bienvenue, madame la duchesse. Speranza n'est pas encore rentrée de ses leçons; mais je pense qu'elle ne va pas tarder. Vous ne lui avez pas annoncé votre arrivée.

— Oui, j'ai eu tort, dit Erica. J'ai laissé sa dernière lettre sans réponse. Elle me parlait alors d'une grande joie. ..

L'aveugle soupira et passa la main sur ses cheveux blancs.

— Nous avons bien souffert depuis lors. Speranza vous racontera elle-même ses chagrins. Le duc de Varages vous accompagne, sans doute ?

demanda-t-il, voulant évidemment changer de conversation.

— Je suis veuve ! dit très bas Erica.

— Oh! pardon! murmura l'aveugle.

Ils se turent tous les deux, cherchant une phrase banale à se dire.

— Vous avez là un violon hors ligne, dit Erica, revenant à sa préoccupation de tout à l'heure, et je viens de vous entendre jouer une des mélodies de mon pays.

L'aveugle secoua longtemps la tête; elle vit les larmes s'amasser dans ses yeux sans regard.

— Oui ! dit-il avec un soupir. Un magnifique instrument.. « unique au monde!

Une inquiétude indéfinissable serra le cœur d'Erica. Était-ce un pressentiment?

— Un stradivarius? demanda-t-elle, voulant à toute force le faire parler.

Il fit un signe affirmatif.

— Et il a sans doute une histoire? balbutiat-elle.

— Une histoire qui est la sienne, — vous pouvez la lire renfermée dans ces deux dates tracées sous la signature, — et une autre histoire qui est celle de ma pauvre Speranza. Elle vous la confiera... Aussi bien... peut-être vaut-

il mieux que ce soit moi qui vous la dise. Ce violon..., je l'ai acheté à Bologne, au temps où je me croyais riche, parce que je me sentais du talent et que je gagnais de l'argent. Les pièces d'or entraient vite chez moi et elles en sortaient plus vite encore. Payer vingt-cinq mille francs un stradivarius ayant appartenu à Paganini, quoi de plus naturel quand on n'a pas un centime de capital? Je rencontrai ici, à Florence, une jeune fille qui n'avait pour toute fortune que sa beauté. Je l'épousai. Nous étions si riches d'amour et d'illusions ! Les enfants vinrent, et avec eux la pauvreté. Puis la maladie. Je songeai à me séparer de mon stradivarius. C'était m'arracher un morceau de mon cœur, mais il le fallait bien. Je voyais errer autour de ma porte la misère hideuse, celle qui pouvait, un jour ou l'autre, franchir le seuil sous forme de créanciers avides et me forcer à céder mon violon au plus offrant, c'est-à-dire au premier racleur venu qui se croirait du talent et le profanerait. C'était mon enfant aussi, celui-là. Je ne vou-

laîs pas de cela. Je voulais chercher moi-même celui qui serait digne de le posséder et ne m'en défaire que le jour où j'aurais rencontré un artiste digne de le toucher. J'attendis bien longtemps, — des années. Dès qu'un musicien en renom arrivait à Florence, j'allais l'entendre, et je revenais mécontent, décidé à garder mon violon... Enfin, un soir, — il y a deux ans de cela, — Speranza me mena à un concert. Je me souviens qu'elle avait voulu m'accompagner en souvenir de vous, — l'artiste était votre compatriote, — un Norvégien, Thadeus Haraldson. Il avait un violon déplorable. Mais celui-là jouait avec son âme, non, comme les autres, avec ses doigts. Au premier coup d'archet, je nie dis : « C'est celui-là qui possédera mon stradivarius, celui-là et aucun autre. » Je courus le trouver. J'avais honte de lui parler d'argent. Je lui dis seulement quel trésor j'avais en ma possession. Je lui proposai de venir l'essayer. Il accepta. Il joua divinement. Il revint le lendemain, les jours suivants, puis tous les jours.

SperaDza était toujours là. Je suis aveugle; j'entendais bien ce qui se disait; je ne voyais pas les regards qui s'échangeaient. Un soir qu'il s'était surpassé et que j'étais remué jusqu'au fond de l'âm^, il me dit timidement : « Voulezvous me donner...?» Je criai : « Prenez-le!

prenez-le! il est à vous ! — Quoi ? — Qui? — » C'était elle qu'il voulait : Speranza!... Je n'avais pensé qu'à mon violon ! Speranza l'aimait , il n'y avait pas moyen de dire non; mais je ne voulais pas voir recommencer pour cette enfant ma propre vie de misère et de privations. 11 n'avait pas la moindre fortune, ce Norvégien. Je voulais qu'avant d'épouser ma fille, il eût au moins mis de côté, — à l'abri de toutes les éventualités, — un capital suffisant pour lui assurer un morceau de pain. Je lui dis qu'il aurait ma fille et mon stradivarius le jour où il m'apporterait cinquante mille francs. Ce serait la dot de Speranza. Mais j'exigeai de lui une promesse : jusque là, il ne verrait plus Speranza et ne lui écrirait pas. Ils conserveraient tous

.deux la liberté la plus absolue, et resteraient aussi étrangers l'un à l'autre que s'ils ne se connaissaient pas. Ils ne mettraient personne dans la confidence de leur amour. Je me souviens que je pensais surtout à vous en imposant à Speranza cette dernière condition. C'était une dure épreuve. J'eus à lutter contre mon propre cœur pour la leur imposer. J'aimais ce jeune homme. J'avais pour son talent une admiration sans bornes. Il réalisait l'idéal de ma propre jeunesse. Je n'aurais pas demandé mieux que de l'avoir pour fils. Mais l'âge a coupé les ailes à toutes mes illusions, et puis, quand on est aveugle, on y voit plus clair en dedans. Je suis artiste, moi aussi. Je sais que nous sommes enthousiastes, imprévoyants, que nous nous enflammons facilement, et je n'étais pas fâché de voir si son amour pour Speranza résisterait à cette longue épreuve. Seulement, je lui confiai mon stradivarius. C'était une sorte d'engagement de sa part. Il emportait aussi le cœur de mon enfant!...

Il s'arrêta.

— Et puis...? demanda Erica, haletante.

Hélas ! le reste de l'histoire, elle le savait trop

bien !

— Et puis!... l'avenir s'est chargé de justifier toutes mes prévisions. Nous n'entendîmes plus parler de Thadeus que par les journaux.

C'était une véritable ovation. J'étais fier de ses triomphes. Je les partageais bien un peu ; n'en devait-il pas une faible partie à mon stradivarius? Et Speranza?... pauvre enfant! Il passa l'hiver à Paris, allant de succès en succès. L'été arriva, — son nom disparut des journaux. Je commençais à m'irriter de son silence. C'était vrai, je lui avais fait promettre de ne pas écrire ; mais ce sont de ces engagements qu'il est si facile d'éluder ! Il aurait pu au moins me faire donner des nouvelles de mon violon. Rien ! pas un mot! Speranza languissait. Elle était auprès de nous comme un corps sans âme. — Un jour, on apporta du chemin de fer une caisse qui arrivait de Normandie. Ce n'était pas la pre-

mière fois. J'y ai encore des parents qui, de temps en temps, se souviennent de nous et envoient aux enfants quelques petits cadeaux, des joujoux, des friandises. Quand cette caisse arriva, ce fut une joie universelle. Speranza était sortie. On attendit, pour l'ouvrir, qu'elle fût rentrée. Elle ne devait pas manquer à cette fête de famille. Ma femme était là, les enfants trépignaient d'impatience. Je riais aussi, leur joie me faisait plaisir. Speranza rentra. Ce furent des exclamations de bonheur ! « Speranza, prends un marteau ! Attention ! Ouvre la caisse ! Tout le monde y est-il?... Je ne peux pas voir, mais je veux être le premier à toucher le contenu ! î Quelques coups de marteau... « As-tu soulevé le couvercle, Speranza?... » Elle ne répondait pas ; tout le monde se taisait. J!avançai ma m lin... c'était mon violon ! Je tremblai comme une feuille ! Je l'enlevai de la boîte sans trop savoir ce que je faisais; je passai l'archet sur les cordes, j'entendis un cri d'angoisse. Le violon était intact; mais le cœur de mon enfant

était brisé. Je n'avais pas pensé à elle, la pauvrette ! Elle courut s'enfermer dans sa chambre. Le lendemain, elle reprit sa vie habituelle, retourna à ses leçons, s'occupa de ses petites sœurs, me fit la lecture comme les autres jours; mais ce n'était plus ma Speranza. Je ne reconnaissais plus sa voix. Je n'avais plus jamais eu le courage de toucher ce violon, je l'avais pris en horreur. Un jour, elle vint elle-même me le mettre entre les mains : « Pourquoi n'en jouezvous plus jamais? » Je l'attirai sur mon cœur. Elle sanglota entre mes bras. Elle osa me parler de sa douleur. Oui, elle souffrait cruellement. Mais l'amour tenace et confiant avait survécu à sa blessure. Elle ne voulait pas accuser Thadeus. A l'entendre, sa conduite avait dû être dictée par un sentiment de délicatesse. Il avait sans doute vu que la fortune se faisait trop attendre, il n'avait pas voulu l'enchaîner par une promesse qui pouvait la forcer à passer toute sa jeunesse dans une décourageante attente. 11 voulait mettre son amour à l'épreuve, voir si

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elle lui resterait ûdèle quand même. Que sais^Je? Elle lui trouva de si excellentes excuses, que je finis par me dire qu'après tout elle pouvait avoir raison. Mais, cependant, je continuai à conserver mes doutes. Je voulus avoir un éclaircissement I Sans prévenir Speranza, je fis écrire à l'un des parents que j'ai encore en Normandie. Je savais le nom du petit port de mer d'où la caisse avait été expédiée. C'était déjà beaucoup. La réponse vint, hélas ! confirmer mes soupçons. On y connaissait Thadeus. 11 y avait passé quelques semaines dans l'intimité quotidienne d'une grande dame avec laquelle on le rencontrait partout, et que personne ne connaissait. Le nom m'importait peu, d'ailleurs. Je n'ai rien dit de cela à Speranza. A quoi bon?...

Mieux vaut lut laisser ses généreuses illusions. Je lui parie même quelquefois de Thadeus. Cela Tait du bien. Elle l'aime aussi ardemment lu premier jour; seulement j'évite déjouer mtelle cet air que vous venez d'entendre.

: jouait divinement. Ab ! s'il l'a joué devant

cette autre femme avec l'expression de passion déchirante qu'il savait y mettre quand Speranza était là, je ne m'étonnepas que son cœur s'en soit ému ! J'ai souvent pensé à elle. Ce doit être quelque femme du monde, blasée, qui aura voulu, pour se distraire, essayer de l'amour d'un artiste. Je la maudis sans la connaître, elle qui m'a volé le bonheur de mon enfant !

Renversée dans son fauteuil, la bouche contractée, les yeux hagards, les mains convulsivement serrées contre sa poitrine qui haletait, Erica écoutait cette malédiction comme si elle «ût été son arrêt de mort.

Qu'allait-elle devenir maiptenant? Qu'étaitelle venue faire dans cette maison ? Son premier mouvement fut de s'enfuir, d'aller cacher dans quelque coin obscur, inconnue, oubliée, la dernière heure de celte agonie qui venait de commencer pour elle.

— Speranza tarde bien à venir... Je pourrais l'envoyer chercher, dit le musicien gêné par son long silence.

— L'envoyer chercher?... répéta-t-elle ; non, non!

— Elle sera désolée de manquer votre visite.

Elle ira vous trouver dès qu'elle sera de retour.

— Non! non!... répéta-t-elle sans savoir ce qu'elle disait.

Il lui demanda à quel hôtel elle demeurait ; mais elle ne l'entendit pas; elle était sortie de cette maison, où elle venait de recevoir un coup mortel.

Elle marcha comme une insensée, au hasard, oubliant la voiture qui l'avait amenée, la poitrine déchirée par une souffrance aiguë, le cerveau en feu. Elle allait droit devant elle, ne cherchant qu'à s'éloigner de cette demeure, où cet aveugle venait de la maudire. Le soleil était ardent, la route d'une blancheur intense qui réblouissait ; elle se traînait avec peine, étendant les mains devant elle pour ne pas tomber. Elle vit une porte béante.

C'était celle d'une église : il s'en rencontre à chaque pas en Italie, Elle y entra, cherchant

l'angle le plus obscur, avec cet instinct douloureux qui porte tous les êtres blessés à fuir la lumière, et s'affaissa sur les dalles froides, pliée en deux, la tête sur les genoux, inerte et immobile, sauf que, de temps en temps, un sanglot convulsif la secouait tout entière.

Elle ne sut jamais combien de temps elle était restée là, dans l'ombre.

Quand elle se releva, son visage n'était plus celui d'une égarée; mais il avait pris cette pâleur de cire et cette placidité rigide et majestueuse qui caractérise presque toujours le masque des morts, et leur donne une beauté sereine et surhumaine.

Elle était bien morte, en effet. Son corps seul vivait encore.

Quand Speranza vint la voir, ce soir-là, après l'avoir cherchée dans tous les hôtels de Flo rence, ce fut les bras ouverts qu'elle la reçut. Elles s'embrassèrent dans une longue étreinte; elles avaient mutuellement anéanti leurs plus chères espérances. Speranza l'ignorait encore et

Erica s'était juré qu'elle l'ignorerait toujours. Elles parlèrent longtemps de leur passé, de celles de leurs douleurs qu'elles osaient s'avouer, se regardant avec cette gène involontaire d'une affection brisée qui comprend que les anneaux rompus ne pourront plus jamais se ressouder.

— J'ai eu des torts envers toi, dit Erica après une longue hésitation. Si notre correspondance a été interrompue, la faute en est à moi seule, et cependant, je compte si bien sur ton amitié, que je viens te demander un service qui sera peut-être pour toi un immense sacrifice. Veux- lu m'accompagner chez moi, à Elfenholm?

Speranza rougit.

— Pas maintenant... pas dans cette saison, dit-elle.

— Maintenant, immédiatement, et même demain, si c'est possible !

— Oh ! mais c'est impossible, Erica ! Et tu n'as certainement pas réfléchi ! Tu ne me Tas pas dit, mais je comprends bien que ce n'est

pas uniquement pour me voir que tu es venue ici. C'est le médecin qui t'a envoyée dans notre doux climat. Tu es changée, Erica ! J'ai eu peur tout à l'heure en te voyant ; tu m'as fait l'effet d*un spectre avec ta longue robe noire, ton visage d'albâtre et tes yeux immerises. Tu ne peux pas aller en Norvège, tu mourrais là-bas, ma pauvre Fleur de Neige !

Erica répondit tranquillement :

— J'y suis absolument décidée !

Elle avait le calme d'une âme qui a dit adieu à la vie, et que n'atteint plus aucune des considérations humaines.

— Ah ! mais ce n'est pas possible ! cria Speranza. Ce serait de la folie ! Je te vois porter ta main à ton côté... et cette toux !...

— Si le sacrifice que je te demande est trop grand, si lu refuses de m'accompagner.., je partirai seule !

— Erica! tu me fais peur! Et puis... tu ne sais pas...

Elle cacha sa tête sur Tépaule d 'Erica.

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