MO PLEDR DE NE1CE
— Si ! jfi sais tout ! dit-elle dooceroent. Ton père m'a tout raconté.
— Alors tu sais qui je peux rencontrer...
~ Oui. Et je sais aussi que de cette rencontre doit résulter une explication qui dissipera les malentendus qui vous séparent. Tu n'as paa cessé de l'aimer... n'est-ce pas, Speranza?
— Jamais ! répondit la jeune Glle.
— Tu as bien fait. Tu n'as jamais perdu ta confiance en lui... Il a peut-être eu peur de ne pouvoir l'offrir qu'une vie de privations... ou peut-être... qui sait, Speranza?... les artistes s'enthousiasment facilement.. . il ne faut pas les
comme les autres hommes... il a pu se r séduire... entraîner. S'il revenait à toi, svrais-tu ?
iranza ouvrit ses deux bras avec un geste t courir un frisson glacé dans les veines a.
S'il revenait coupable et repentant, sa place ici, sur mon cœur! dit-elle. Si tu savais- ce
FLEDR DE NEIGK Ï81
qu'a été notre amour, Erica I Nous n'avions qu'une âme, qu'une pensée! Pour lui, comme pour moi, c'était le premier amour, celui qu'aucun autre ne fait oublier. Oh I l'ivresse de ces heures bienheureuses, pendant lesquelles, assis l'un près de l'autre, dans le petit jardin de mon père, au milieu des ileurs qui embaumaient et des oiseaux qui chantaient, nous nous regardions silencieusement, la main dans la main, ne trouvant rien à nous dire, parce que nos cœurs battaient à l'unisson, et que la pensée de l'un était aussi la pensée de l'autre! Ces heures-là, il ne les retrouvera jamais. L'ivresse... la passion... il pourra les connaître auprès d'une autre femme; mais les douces émotions de son premier amour... Qu'as-tu, Erica? Tu es toute tremblante! Tes mains sont froides comme le . marbre! Tu es malade, mon amie?
Ërica la repoussa presque durement.
— Non, non ! Tu me fais mal ! Laisse-moi !
Mais laisse-moi donc !
Speranza s'éloigna inquiète, attristée, ;
S8: FLEDR DE NEIGE
mandaat si le chagrio n'avait pas frappé la raison d'Ërica, aussi bien que sa santé.
Quand Ërica vinl savoir du musicien aveugle s'il consentaitaudépartde sa fille, elle se heurta d'abord à une vive opposition. Il essaya de la dissuader elle-même d'entreprendre ce voyage» qui pouvait devenir mortel pour elle, dans son étal de santé. Elle le laissa parler sans l'interrompre, l'écoulant patiemment jusqu'au bout de ses objections. Quand il en eut épuisé la série: — Je suis absolument décidée àentreprendre ce voyage, dit-elle tranquillement, et aucune considération possible ne me fera cbanger de résolution. Il n'y a pas une seule personne au nde à laquelle je doive rendre compte de mes ions. Je suis libre d'agir comme bon me (ible. Merci pour votre sollicitude. Si elle est lUe, vous diminuerez pour moi les risques de voyî^e en autorisant Speranza à m'accompa- ;r. Elle me soignera.
Elle disait cela avec un sourire navrant.
— J'ai encore une autre demande à vous •
adresser, reprit-elle. Si, comme je le crois, c'est une question d'argent qui est venue s'interposer entre Speranza et son bonheur, je veux lever cet obstacle. J'aime Speranza comme une sœur. Je n'ai pas d'enfants. Ne mettez en avant aucune question de fausse fierté. C'est, d'ailleurs, un marché que je vous propose : confiez-moi votre stradivarius !
II y avait plus de quinze ans que la solitude s'était faite au château d'Elfenholm. Le passage furtif des souris sur les parquets vermoulus, le sourd grincement de l'imperceptible insecte, travailleur infatigable, qui ronge le bois, troublaient seuls les chambres désertes. Au dedans, de grandes salles vides aux murs desquelles pendaient des tapisseries en lambeaux, des portraits de famille décolorés, des armures que la rouille et la poussière achevaient de détruire. Au dehors, la blanche uniformité de la neige
dont répais manteau nivelait tous les accidents de terrain, effaçait toutes les différences de ton et de couleur.
Quand Erica arriva à la porte de cette maison dans laquelle elle était née, elle eut de la peine à se la faire ouvrir. Elle n'avait pas annoncé sa venue; le régisseur, qui était le seul habitant de ce grand château désert, ne la connaissait pas ; il la prit d'abord pour une aventurière. Tous les domestiques qui avaient servi ses parents étaient morts ou disparus ; tout lui était étranger, tout tombait en ruines dans cette demeure inhabitée. L'air y était glacial comme celui des caveaux.
Elle était à bout de forces. Elle se laissa installer parSperanza dans un antique fauteuil que l'on avait roulé auprès du poêle de faïence dans lequel on avait allumé du feu à la hâte. Speranza l'enveloppa de chaudes couvertures ; elle essaya de lui sourhre et ferma les yeux. Speranza crut qu'elle allait s'endormir; elle s'éloignait doucement ; Erica la rappela.
— Speranza, embrasse-moi ! dit-elle de sa voix devenue très faible.
Quand les lèvres de la jeune fille touchèrent son visage :
— Speranza ! n'est-ce pas que tu m'aimes un peu? dit-elle du ton navrant d'un enfant qui se sent abandonné et qui a peur.
— Ma chérie ! comment pourrais-je faire autrement? Est-ce que tu crois que je ne comprends pas le motif qui t'a fait m'amener ici ?
— Et tu me pardonneras, n'est-ce pas, si tu t'aperçois que je t'ai fait beaucoup de mal involontairement.
— Erica ! quel mal peux-tu m' avoir fait, pauvre ange? C'est, au contraire, moi qui ai eu tort de ne pas m'opposer plus énergiquement à ce voyage qui est une véritable folie. Vois comme tu as froid ! Cet air glacial doit te faire tant de mal!
— Rien ne me fait plus ni bien ni mal ! dit Erica. Encore un mot, Speranza ! Si je venais à mourir, — il faut tout prévoir, — tu serais
maîtresse absolue ici. J'ai fait mon testament avant de quitter Florence. Va .te reposer, Speranza, tu dois en avoir bien besoin! Adieu... Embrasse-moi encore I
Elle ferma ses pauvres yeux brûlés par l'insomnie.
Épuisée de fatigue, glacée jusqu'aux os, Speranza alla s'abriter sous les nombreux édredons du lit qui lui avait été préparé, et, bien que l'on fût en plein jour et que son cœur battît violemment, elle s'endormit d'un profond sommeil.
Elle avait traversé toute, l'Europe, voyageant jour et nuit sans relâche, harcelée par Erica, que poussait une impatience fébrile d'arriver.
Dès qu'elle fut assurée qu'un profond silence régnait dans la chambre de Speranza, Erica se dégagea doucement des chaudes couvertures dentelle l'avait enveloppée. Elle regarda autour d'elle, prit la boîte qui contenait le stradivarius, la roula dans un châle, soigneusement, comme s'il eût été un enfant, et, glissant comme une ombre, s'approcha sans bruit de la fenêtre.
La voilà, cette neige qu'elle aimait ! Elle tourbillonnait dans l!air, s'accrochant aux branches des arbres dépouillés, s'accumulant sur les larges bras des sapins, recouvrant les marches du perron.
Lentement, elle ouvrit la double fenêtre qui grinça sur ses gonds rouilles, et recula avec un frémissement involontaire au contact de Tair glacé qui la saisit.
Puis elle posa un pied sur la première marche de l'escalier qui, de la terrasse régnant autour du château, donnait accès au jardin. La neige dure cria sous ses pieds. Elle hésita un instant, puis s'élança vivement et disparut dans le tourbillonnement des flocons qui s'entre-croisaient et semblaient se pourchasser.
Elle avait la tète nue, les épaules mal protégées par la mince étofic de sa robe, les pieds chaussés de fines bottines. Elle marcha sans hésitation, comme si elle eût été familiarisée avec cette route qu'elle n'avait plus refaite depuis son enfance.
Elle alla droit à la maison de bois qu'abritaient les grands sapins formant la lisière de la forêt.
La porte était fermée. Elle l'ouvrit sans frapper. Elle jeta autour d'elle un regard curieux. Le poêle de faïence occupait toujours la même place, au fond de la chambre. Auprès, se trouvait une massive table de chêne. Accoudé à cette table, Thadeus lisait. Il se dressa comme mû par un ressort, en la voyant entrer, et, blême, 'pétrifié, il recula jusqu'au mur contre lequel il s'appuya des deux mains pour ne pas tomber.
Elle marchait vers lui, droite, rigide.
— Ne me reconnaissez-vous donc pas? dit-elle d'une voix creuse. Avez-vous donc oublié la fille de celui qu'a servi votre père? La comtesse Erica Nievenstiern ? J'ai voulu venir ici, comme autrefois... à travers la neige... Je vous ai ménagé une surprise... Je vous amène Speranza... votre fiancée; et voici mon cadeau d-ô noces.
Elle était effrayante à voir. Une tache brûlante colorait ses joues et se détachait, violente et brutale, sur lu pâleur livide du reste du visage ; ses yeux brillaient du feu de la fièvre, ses dents claquaient, les paroles sortaient de ses lèvres bleuies avec un sifflement sinistre. Elle posa le violon sur la table, auprès de lui.
— Vous voyez bien qu'il m'a raconté son histoire, dit-elle avec une sorte de sourire. Vous auriez mieux fait de me la dire franchement. La pauvreté n'est pas un déshonneur... Pourquoi ne m'avez-vous pas avoué qu'il ne vous manquait qu'un peu d'argent pour assurer votre bonheur et celui de Spefanza ?
Elle se sentait défaillir. Elle hésita, et de la voix dont on récite une leçon apprise par cœur:
— Vos ancêtres ont servi les miens depuis plusieurs générations... Voici les cinquante mille francs dont vous aviez besoin.
Elle ferma les yeux comme elle Feût fait pour ne pas voir l'agonie d'un oiseau qu'elle aurait
blessé morlellement. Tout son cœur s'élançait vers lui. Elle aurait voulu joindre les mains et lui demander pardon de la souffrance qu'elle lui infligeait. Elle n'aimait que lui au monde, et elle était venue avec l'intention de détruire tout l'amour qu'il pouvait avoir pour elle.
Flagellé par ces paroles dont chacune l'avait cinglé en plein visage, Thadeus avait relevé la tête. Il avait, dans un moment de délire, surpris l'amour de cette femme pour lui, et maintenant elle le traitait comme s'il eût été un subalterne. Toute sa fierté d'homme et d'artiste se révolta. Elle l'avait blessé dans sa susceptibilité de plébéien, qui avait espéré faire oublier son origine à force de génie, elle l'humiliait dans sa pauvreté... Il se redressa et, d'un geste hardi, rejetant en arrière ses longs cheveux fauves :
— Vous auriez pu vous épargner la peine de venir jusque chez moi, uniquement pour me rappeler que je suis d'autre race que vous, madame la duchesse, dit-il avec un ricanement
amer. A moins qu'en le faisant vous n'ayez trouvé un raffinement de plaisir â évoquer les souvenirs du temps où la comtesse Erica Nievenstiern — et même la duchesse de Varages, — daignait oublier mon humble extraction. Maintenant... n'ayez pas peurl Vous êtes veuve... Je ne suis pas du nombre des artistes qui consentent à se laisser épouser par une grande dame, pour être ensuite traités comme leur premier valet. Je vous ai adorée, c'est vrai. J'ai voulu être votre esclave, vous consacrer ma vie, tout mon être; mais vous n'aviez pas besoin de me flageller avec ce sujferbe dédain, pour me faire comprendre que vous ne consentiriez jamais à voir en moi autre chose que le fils d'un gardechasse. J'ai appris que vous étiez veuve. J'avais constamment de vos nouvelles. Vous voyez bien que, malgré cela, je n'avais pas fait un pas pour me rapprocher de vous. Pourquoi donc vous êtes-vous crue obligée de venir m'humilier, comme si j'eusse été un vulgaire intrigant?
J'étais tranquille... Je commençais à me guérir
PLEUR DE MBIGE S93
de ma blessure. Plus tard, quand je serais parvenu à vous oublier tout à fait, je comptais retourner auprès de la pauvre Speranza. Elle est bonne, elle ! Je connais son cœur. Je sais qu'elle me serait resiée fidèle. Elle m'aurait pardonné, et j'aurais pu, auprès d'elle, achever d'oublier ma folie. Pourquoi êtes-vous venue me la rappeler? Passez votre chemin, madame la duchesse. Oubliez ce pauvre ver de terre qui a osé lever les yeux jusqu'à vous, et privez-vous du plaisir de le torturer !
Elle tremblait de tous ses membres. Elle souffrait toutes les tortures morales et physiques de l'agonie.
—. Thadeus!... dit-elle d'une voix qu'elle na reconnut plus pour être ta sienne.
Elle était venue avec l'intention de le froisser Tolonlairement, de tuer, à force de mépris, cet amour qu'elle croyait être ardent et comme le sien, et, maintenant qu'elle si bien réussi, elle se sentait mourir di leur.
Il ne lui restait plus rien, — rien au monde.
Elle avait tout brisé. Elle s'était fermé tout espoir
d'avenir et de bonheur. Elle étendit les bras
autour d'elle dans un geste désespéré. Elle
chancelait. Elle était si malheureuse et si faible,
que tout sentiment de fierté s'éteignait en elle.
Si Thadeus lui avait tendu la main, elle l'aurait
prise comme autrefois dans cette même chambre
quand ils étaient enfants tous deux. Les affres
de l'agonie se faisaient plus lourdes et plus
épaisses autour de son cœur. Elle aurait voulu
appuyer sa tête et s'endormir pour toujours.
Elle se raidit contre cette faiblesse, et parvint,
à force d'énergie, à retrouver un peu de calme.
—Adieu, Thadeus, dit-elle, avec une tendresse
qui contrastait singulièrement avec son ton
blessant de tout à l'heure... Speranza est au
château. Vous ne tarderez pas à aller la voir.
Seulement... je ne lui ai pas dit que nous nous
étions connus... en Normandie. C'était inutile.
— Elle .répéta : — Adieu, Thadeus!... — et
passa devant lui, brisée, se traînant à peine.
Elle ouvrit la porte, et disparut à travers les sapins.
C'était fini maintenant, bien fini ! Il ne lui restait plus à perdre que ce souffle de vie qui lui donnait encore la force de marcher. Elle trébuchait à chaque pas, la toux lui coupait la respiration.
— Pourvu que j'arrive, murmura-t-elle; pourvu que je retrouve le chemin ! Je ne veux pas mourir ici !
Sa poitrine était déchirée par une soif ardente. Elle prenait des poignées de neige qu'elle avalait avec avidité, une torpeur mortelle engourdissait son cerveau. Elle n'avait plus d'autre désir que celui de s'endormir ; mais elle savait bien que le sommeil, ce serait la mort, et elle ne voulait pas mourir sur cette route, seule, comme une bête fauve.
— Pourvu que je retrouve le chemin ! répétait-elle sondant de ses regards éblouis la blanche immensité qui l'entourait.
Elle pressurait sa mémoire pour retrouver
296 FLEUR DE KEIGE
une indication qu'elle s'était fait donner en arrivant au château. Elle ne s'était pas trompée. Devant elle s'éleva bientôt, du milieu de la neige amoncelée, un joli clocher de style gothique anglais. Elle poussa un cri de délivrance, fit un effort désespéré, et vint tomber anéantie sur le seuil d'un presbytère qui attenait à la chapelle. Puis, se relevant avec l'énergie violenlc d'une dernière convulsion, elle frappa la porte close de ses poings crispés.
La porte s'ouvrit; un vieillard à la tête fine et distinguée, la regarda un instant, étonné > hésitant. Elle s'était affaissée dans la neige.
Il se pencha vers elle, écouta sa respir tion, la souleva dans ses bras comme si elle eu t été un enfant, et la porta dans l'intérieur de la chambre.
La chaleur la ranima un moment. Elle ouvrit les yeux. Le visage de ce vieillard lui était inconnu; mais elle savait que c'était le prêtre qui l'avait baptisée, et qui avait vu mourir sa mère. Elle trouva la force de murmurer son nom et
retomba inanimée ; un flot de sang s'échappait de ses lèvres.
Le prêtre lui prodigua ses soins. Il avait vieilli dans cette solitude, entre ses livres de théologie et les trois ou quatre coreligionnaires sur lesquels s'exerçait son ministère. C'était un savant. Il avait plus d'expérience des choses de l'esprit que de celles de la vie. Il ne savait pas si cette pauvre brebis, qui venait mourir à ses pieds, y était amenée par le repentir ou par le désespoir; mais il sentit toute son âme se fondre de compassion pour elle.
<}uand Erica ouvrit les yeux pour la dernière fois, ce fut un regard d'une tendresse infinie qu'elle rencontra. Les larmes du vieillard tombèrent sur son front glacé. Il ne lui demanda rien ; elle n'aurait pas eu la force de lui répondre . Il l'entoura de son bras paternel, et, sur sa tête, posa sa main dans une suprême bénédiction, tandis que sa voix, qui tremblait d'émotion, prononçait sur elle les dernières prières de
rÉglîse. Elle s'endormit entre ses bras comme un enfant fatigué.
La pauvre Fleur de Neige fut enterrée par lui entre son père et sa mère, sous cette neige qu'elle avait tant aimée !