LA FAMILLE DE GESDRES
Au printemps suivant, Lise arriva de bonne heure de sa propriété de Saint-Gaudens et s'installa à l'Hospice, Le bail allait être renouvelé au commencement du mois de juin, et les Escaméla avaient bien l'intention de le reprendre,
Monette et Antoniet—si les enfants se Wariaient plus tard ; l’un ou l’autre séparément, sils restaient frère et sœur, —pouvaient avoir envie de continuer l'affaire qui était bonne, et qui par la suite, avec certaines améliorations, le deviendrait de plus en plus. Cette année-là fut exceptionnellement chaude et belle. Dès le mois de mars, la neige se mit à fondre aux environs de l'Hospice et l'on se fût dit au mois de mai, Aussi Lise put-elle s'installer plus tôt que de coutume à l'auberge, avec son personnel et ses troupeaux, pour y commencer sa vente de petit-lait, Par une après midi superbe, une cavalcade déboucha du sentier venant de Luchon, En avant il y avait deux guides à cheval, avec la veste courte, la culotte de velours noir, la large ceinture rouge, le béret avancé sur les yeux, le fouet au manche court claquant haut et clair, Derrière eux, en file indienne, car le chemin est extrémément etroit, venaient un monsieur d'un certain âge en complet gris, la boutonuière ornée de la rosette de ]n Légion d'honneur, et une adorable jeune fille de dixsept ans, la sienne suns doute, car elle Jui ressemblait étonnamment.
Elle montait avec une grâce extrême un cheval de Tarbes noir comme l'encre, au poil lustré et soyeux, de formes irréprochables. Elle était vêtue d’une amazone de drap bleu foncé qui moulait comme un gant sa taille souple, son buste accompli, ses épaules tombantes, Un chapeau de feutre gris réposait sur ses cheveux bruns nattés bas dans le cou, et faisait ressortir son teint mat de brune, coloré par l'air vif des montagnes Quand elle souriait, ce qui était fréquent, ses lèvres rouges, un peu épaisses, semblables à une cerise mûre, laissaient voir des dents petites, d'une blancheur incomparable, Une simple marguerite blanche ornuit son corsage de drap, tout près d'un cou un peu long, ferme et blanc.
En arrivant devant l'auberge, l'étranger descendit lestement de cheval et courut vers la jeune fille. Elle avait déjà enlevé sa jambe droite de la fourche, sorti son pied gaude l'étrier, et assise sur sa selle, elle tendait les deux mains à son père. Celui-ci les avait à peine prises, ces jolies menottes finement gantées, que l’amazone était à terre légère et souple, et lui jetant les bras autour du cou, elle l’embrassa à pleine bouche en disant :
—- Voilà pour ta peine, le plus adorable, le plus adoré des pères !...
Sur la porte de l'auberge toute la famille était “ccourue, car en peu ‘%e temps si proche encore de l'hiver, peu de caravanes montaient à l’Hospice, et celles qui y venaient n'étaient point escortées de ces beaux guides à la fière allure, au fouet conquérant.
— Ah ! s’écria Jean-Marie, monsieur de Gesdres !,
Mouette regardait toute souriante et curieuse cette jolie demoiselle grande et élégante qu'on lui avait dit être à peu près de son âge, et qui la dépassait de toute la tête. Quant à Antoniet, quoiqu'il eût déjà servi de guide à bien des familles où il y avait des jeunes personnes quelquefois très belles, il était franchement en extase, n'ayant jamaïs rien entrevu d'aussi souverainement beau que celle qui était là.
— Est-ce qu’il vient pour son excursion ? . demanda Lise.
Je ne sais pas, dit Jean Marie, mais c’est probable.
M. de Gesdres avait fait quelques pas et arrivait maintenant devant le seuil de l’aubei fn,
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Eh bien, mon brave Escaméla, dit il, est ce que vous ne reconnaissez pas les amis que vous leur faites un accueil si froid ?,..,
En même temps il tendait ses deux mains ouvertes au mari de Lise. \ — Pardon, monsieur, répondit celui-ci, je ne pouvais croire que ce fût vous,,,, [l me semble que vous vous êtes tellement pressé,.,. Vous deviez venir seulement en tai,
l'aviez-vous dit,,,,
— C'est vrai, mais le temps est si splendidement beau que j'ai un peu devancé l'appel,
Entin, je suis ici..., Et je vous amène ma fille, ma Marguerite... la plus belle des Murguerites présentes, passées et futures, qui a voulu à tout prix connaître votre petite Fleur des Neiges... Où est-elle cette Monette jolie ?,,., !.ise rougit de plaisir devant cette bienveillance où l'on sentait une affection simple et vraie,
— La voilà, monsieur, répondit-elle en se dérangeant un peu, et en découvrant derritre elle la charmante tillette qui, timide, se dissimulait.
—Ah ! mon Dieu, quelle est done devenue belle ! s'écria M. de Gesdres, Oh ! regarde, Margot !... Quels yeux... Quelle petite bouche, et ces cheveux d'or...
— Papa ! grâce pour elle, tu la fais rougir.
Voulez-vous m'embrasser, mademoiselle Monette, continua-t-elle en s'adressant à la lille de Lise, et en fixant sur elle ses longs yeux d’une douceur irrésistible.
— Certainement, mademoiselle, répondit Fleur des Neiges, bien volontiers. Vous êtes aussi aimable que belle : que peut-on vous refuser ? Elle avança son joli visage, à la finesse noyée de pastel, et ce fut bien le plus adorable tableau du monde que cette grande et adinirable personne,resplendissante d’une beauté sculpturale,tenant dans ses bras cette enfant blonde et délicate, à la grâce divine des mièvres statues de Tanagra. Jean-Marie, pendant que les jeunes filles faisaient connaissance, oausait avec M, de Gesdres. Lise se mélait à leur conversation.
—C’est demain matin que je voudrais aller faire mes expériences au pic de Sauvegarde où à l'Antécade, disait M. de Fesdres. J'avais bien pensé au Néthou, mais j'ai peur de ne pouvoir y arriver, en cette saison, quoiqu'il fasse une température extraordinaire de sécheresse et de chaleur,
— L'ascension du Néthou serait imprudente, dit Escaméla.
Le froid au sommet ne saurait être supportable.
—-Ce sont des expériences de ferments que je vais tenter demain matin, Je pense quu 2,778 mètres d'altitude que possède la Sauvegarde, le froid qu'il me faut sera suftsant,
Si je ne réussis pas sur ce pic, eh bien, mon brave Escaméla, vous m'escorterez au Néthou, lorsque l’excursion sera possible, Est-ce dit? :
— A vos ordres, monsieur le marquis.
— Vous savez lu somme que je vous ai promise, mille francs. Les voulez-vous d'a. vance?,,,
—Jamais de la vie, Et je trouve même que vous me payez beaucoup trop cher.
— Et moi, pas assez. Je suis tri he. J'ai une passion qui me tient profondément au cœur: la science, Quand idée nouvelle me tourmente, je donnerais n'importe quelle somme pour arriver à sa réalisation parfaite. Grâce à vous, Jean-Marie, qui êtes ! intelligent, et m'avez avcomongné dans les ascensions les plus difficiles, je suis arrivé à ‘es découvertes importantes.
L'expérience que je veux frire demain est capitale.
Ni je la mène àbien, le résultat obtenu sera immense, non seulement pour moi, pour mon nom, mais pour la science également, Mais pour cela, il faut tenter une asceusion dangereuse, à cause de la saison dans laquelle nous sommes. Aussi je veux que votre rémunération soit en rapport avec la peine que vous prendrez à
—Ï n’y aura pas de danger, au moins? demanda Lise déjà inquiète.
— Pas le moindre, déclara Jean-Marie. Tu sais que je suis allé plusieurs fois en Espagne pendant les plus mauvais hivers, et je connais admirablement le moindre accident de chemin. Le sentier nouveau qui monte à la Sauvegarde m'est en particulier admirablement connu, puisque c'est moi qui y suis allé le premier, et qui ai tracé la route, Ce voleur d'Espagnol qui en a obtenu la concession de son pays a menti quand il a prétendu qu'il avait établi le chemin du pic de la Sauvegarde, c'est moi tout seul et non pas lui,
— Enfin, insista Lise, tu ne risques rien d'aller si haut demain !
—D abord il n’y à pas eu de neige cet hiver, aftirma M. de Gesdres qui, ayant- une de
Seniles de savaut d'arriver à ses fins, ne voyait d'obstacles nulle part, 4
tés A : RORON PE
On prétend même que les glaciers ne vont donner cet été qu’un volume d'eau presque insuflisant aux fleuves et aux rivières qu'ils alimentent d'ordinaire, Ainsi, madame Escaméla, ne vous tourmentez pas. Ce n'est rien d'ici d'aller à la Sauvegarde, et il est probable que nous serons de retour demain de très bonne heure. Lise sourit.
—J’ai à coup sûr une bien grande confiance en vous, monsieur le marquis, réponditelle. Mais je crois que Jean-Marie connait encore mieux ces choses de montagne, de neige et de glaciers. Donc c’est à lui que je demande si à tenter demain le pic de la Sauvegarde il ne peut rien arriver de fâcheux..….
— Absolument rien, dit Jean-Marie. 11 faudrait pour cela que le temps changeât subitement, et ce n’est pas à craindre. Il estau beau fixe et y sera encore pour longtemps.
—Quand partez-vous ? demanda Mme Escaméla.
—J'ai besoin d'être au sommet du pic demain matin aussitôt que possible.
— Alors, dit Jean-Marie, le plus simple serait de nous mettre en course un peu avant le lever du jour. Le soleil paraît tard dans cette saison-ci, et dès le matin il ferait trop froid là-haut, surtout s’il faut rester immobile pour vos expériences.
—Je m'en rapporte à vous, Escaméla. Ce que vous déciderez sera bien fait.
Il fut convenu qu’on laisserait Marguerite à la garde de Lise : Monette conduirait sa nouvelle amie dans le refuge de la montagne, et là on passerait une charmante matinée, on montrerait à Mlle de Gesdres les chefs-d'œuvre d'Antoniet en sculpture et en peinture, et lorsque Jean-Marie reviendrait avec le marquis, vers une ou deux heures au plus tard, la connaiïssance serait chose accomplie. La soirée fut très familiale. On avait renvoyé les guides à Luchon, et tous ensemble s’en allèrent visiter la jolie cascade du Parisien, et celle des Demoïiselles, tout proche.
Mais on rentra tôt, car M. de Gesdres qui avait l'habitude de se lever avant le jour était toujours endormi entre huit et neuf heures. Monette donna à sa nouvelle amie la jolie petite chambre bleue et blanche que Lise lui avait organisée dans un coin retiré de l’auberge, et dont la large fenêtre avait une vue délicieuse, quoique restreinte sur ja montagne. Mais sur les instances de Marguerite qui voulait dormir à côté de Monette, on dressa à celle-ci un petit lit dans la même pièce. Après toutes sortes de confidences, de déclarations, de gentilles minuties comme les fillettes en sont prodigues à cette aurore si jolie de leur adolescence, elles s’endormirent presque à côté l’une de l’autre comme deux sœurs. Il faisait encore nuit profonde lorsqu'un grand remue-ménage dans la maison les éveilla. Mile de Gesdres se souleva sur les coudes. La fenêtre était toute ruuge d'une grande lueur qui venait du dehors.
—Ah! mon Dieu ! murmura la jeune fille, est-ce qu'il y aurait le feu ?
—Non, non, répondit Monette, c’est papa qui va partir avec M. de Gesdres.
— Allons les embrasser encore, voulez-vous ?
— Certainement, affirma Fleur des Neiges, je n'osais pas vous le proposer.
Lestes comme deux jeunes écureuils, elles furent vite enveloppées de leur robe et de leur châle et elles descendirent quatre à quatre vers le rez-de-chaussée. La petite caravane s’en allait déjà vers le Pesson. En tête il y avait deux guides qui portaient des torches et devaient accompagner M. de Gesdres et Jean-Marie, pour les éclairer jusqu’au lever du jour. Puis venait Escaméla avec un paquet de cordes posé en biais de son épaule droite à sa hanche gauche, une pioche au-dessus et un bullot de couvertures à la main. A côté était M. de Gesdres enveloppé d’un plaid, portant lui-même ses boîtes d'expériences, un thermomètre et une boussole, Lise et Antoniet marchaient à côté d'eux, les escortant jusqu'aux nremiers contreforts de la montagne,
— Papa! cria Marguerite, attends-moi, une minute seulement.
Et semblable à deux ombres légères drapées de laine blanche, l’une bien plus grande que l’autre, les deux jeunes filles dévalèrent de l'auberge, courant sur les pierres inégales vers les ascensionnistes.
— Est ce que vous voudriez, par hasard, venir avec nous, mesdemoiselles ? demanda M. de Gesdres en riant.
—Mais ce ne serait pas la première fois, monsieur, répondit Monette, Et je n'etais pas plus grande que ça, continua-telle en mettant sa main pas très loin du sol, que papa me portait déjà dans les Aauts avec lui.
Et il ferait presque assez beau pour permettre à tous les trois de nous accompagner, s’écrin Escaméla, en désignant les deux jeunes filles et Antoniet. …
in effet la nuit était claire et sereine, et dans le ciel pur et foncé les dernières étoiles brillaient d’un incomparable éclat,
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—0 papa, M. Escaméla a raison, s’exclama Marguerite, nous serons vite habillées, Monette et moi...
—Je porterai les couvertures et les cordes, déclara Antoniet. C'est lourd ça, papa, et avant d’être arrivé à la Piquade, tu en auras trouvé le poids.
—Attends-nous une minute, père, que nous allious nous chausser,dit Mile de Gesdres, qui avait vu l’hésitation du marquis.
Mais celui-ci, subitement, avait pensé à son expérience, cette expérience importante et décisive que toute cette jeunesse turbulente et gaie pouvait lui faire manquer.
—Non, non, Margot, dit-il aussitôt, Il faut être raisonnable. Tu sais ce que tu m'as promis, et à quel prix seulement je t'ai amenée avec moi.
—Oui,répondit la jeune fille en avançant les lèvres,je suis venue à condition que je ne v'empêcherais pas de travailler ; mais quand nous serons là haut, je resterai bien tranquille avec Monette et Antoniet dans quelque coin, et nous ne nous occuperons pas du tout de ce que tu feras. (a, vois-tu, petit père, je te le jure et tu peux croire ma parole.
—Tu es la plus adorable des fillettes, lui ditil, mais cette fois-ci je ne puis t’accorder ce que tu me demandes. Vous nous embarasseriez, car il taut que nous soyons très vite descendus. Ta mère, tu le sais, nous attend à Toulouse, et je lui ai promis que nous serions ce soir auprès d’elle.
Mais nous reviendrons cet été, ca, je te le jure, et je te ferai faire de plus belles ascensions que celle de ce matin, tu peux me croire, [ls avaient tous marché en disant ,ces mots, Lise et Monette s’entretenant avec Jean-Marie, Tout à coup, celui-ci s'arrêta.
—C'est le monent de renvoyer tout le monde, excepté nos porteurs de torche, monsieur le marquis, dit-il. Car le sentier devient très pierreux, et pour le redéscendre avec la nuit, une de ces dames pourrait attraper quelque entorse,
M. de Gesdres embrassa Marguerite à plusieurs reprises.
— Adieu, ma belle, lui dit-il, amuse-toi bien avec tes nouveaux amis Jusqu'à mon retour.
Puis, s’inclinant devant Lise avec son aisance de grand seigneur :
—Madame Escaméla, lui dit-il, faites-nous préparer un bon déjeuner, car je vous assure que nous vous apporterons un fameux appétit au retour. Et surtout vous le savez, hein ! des truites, de ces bonnes petites truites si fraîches et que vous apprêtez si bien.
Puis se dégageant des bras de sa fille, toujours pendue à son cou :
— Allons, cria-t-il, au revoir ! au revoir, tous !
Il fit un signe aux guides et s’éloigna lestement, sa boîte d’une main, son bâton ferré de l’autre, Muis tout à coup Lise qui était restée debout à la même place, regardant les ascensionnistes s'éloigner, parut céder à un mouvement plus fort que sa volonté et elle courut vers Escaméla :
— Jean-Marie, Jean-Marie, appela-t-elle !
Celui ci vivement se retourna et fit deux pas vers sa femme.
—-Qu'y at-il, ma Lise? lui demanda::t:il.
— Ta ne m'as pas embrassée, et c’est la première fois que tu partirais ainsi.
—Je n'ai pas osé devant ce marquis et cette belle demoiselle, lui dit-il en la pressant aussi amoureusement contre lui que jadis, alors que le père Ferras venait de la lui donner,
—Oh ! je t'en supplie, lui dit-elle en lui rendant ses baisers, ménage-toi, ménage toi bien, ne fais ni imprudences, ni folies, n’est-ce pas ?
Mais je n’en ai pas l'habitude, et depuis vingt cinq ans bientôt que je cours les montagnes, tu sais bien qu'il ne m'est jamais rien arrivé.
—Ï] suffit d’une fois.
Jean-Marie se mit à rire,
— Cette fois-là ne sera pas aujourd’hui, dit-il, car il fait un vrai temps d'été, sans la grande chaleur.
Elle se pressa plus fort contre lui :
—Okh ! je t'aime tant, lui dit-elle. Tu me rends si heureuse et tu es si bon, …
— Alors tu m'as bien pardonné le passé ?
—Oh ! oui, va. Tu l’as si bien racheté...
— Allons, Jean-Marie... cria M. de Gesdres que ce retard impatientait,
Une pluie de baisers tomba sv: les cheveux, sur le front, sur les lèvres de Lise, puis elle sentit l’étreinte de Jean-Ma 1e se desserrer, elle regarda devant elle, il avait disparu.
A ia lueur des torches, elle le vit rattraper le marquis à longues enjamhées et son cœur se brisa, Elle eut une angoisse jamais éprouvée, Il lui sembla qu’elle ne reverrait jamais plus Jean-Marie et que son bonheur, — ce bonheur conquis si âprement, grâce à tant de volonté, à tant de travail, à tant de bonté, — était parti pour ne plus revenir ! Elle tendit les bras, et poussa un cri. Mais les enfants l’entouraient déjà.
—Qu'as-tu, maman ? lui demanda Monette bouleversée par le cri qu’elle avait entendu.
— Est-ce qu'il peut arriver quelque chose à papa et à votre mari, madame ? demanda à son tour Marguerite tout émotionnée,
Lise comprit qu'elle n'avait pas le droit, sur une chose aussi futile qu'un pressentiment, d'apporter l'angoisse dans le cœur de ceux qui l’entouraient. Avec sa vaillance ordinaire, elle se ressaisit et leur dit :
—Non, mes enfants, non, M. de (Gesdres et votre père ne courent aucun danger. Tout simplement, je suis une maladroite, et je me suis tourné le pied sur un caillou. 1Iltaut aller vous recoucher, mes petites.
—Maman, répondit Monette, le jaur ne” va pas tarder à se lever, et si tu étais bien gentille, tu nous permettrais d'aller au refuge. Tu nous y enverrais du lait et du pain frais par Luisa, ce serait charmant.
Elle ne savait rien lui refuser.
—Je veux bien, dit-elle, mais allez faire votre toilette et ne quittez l’Hospice que quand le jour naîtra, n'est-ce pas ?
—Oui, oui, maman. C’est entendu, dit Monette.
Et après l'avoir couverte de baisers pour la remercier, Fleyr des Neiges prit la main de Marguerite, et toutes les deux, blanches et légères comme une vision de fées, s'envolant de quelque creux de montagne à l’aurore, elles prirent leur course vers la maison. Quand elles furent parties, Antoniet avec une autorité douce appuya le bras de Lise sur le sien. I] était grand, fort et superbe et il la dépassait maintenant de la tête.
Seul, il n'avait pas parlé.
—Si tu es trop inquiète, maman, dit-il doucement, je puis courir derrière la caravane et la ratrapper. Je connais bien le chemin, va....et si je suis avec papa, ça te rassurera peut-être.
Elle tressaillit.
— Est ce que tu ne crois pas le temps sûr? demanda-t-elle en s'arrêtant.
I] n’y avait pas un atome «le vent. Cependant le jeune homne fiaira un instant du côté de la montagne avec ses fines nariries dilatées et dit :
—TJ1 n'a semblé sentir l'odeur des lis qui sont, dans ce moment ci, en abondance autant dans le val de Litayrolles que dane celui d’Esquerry. Si ee parfum me vient de Litayrolle, le vent d’autan pourrait bien se lever.
Mais comme il lui sembla que le visage de Lise s’altérait, il ajouta :
—Bast ! dans cette saison, le vent d’autan n’est pas à craindre, et il ne peut pas amener d'orage.
Ces mots rassurèrent Mme Escaméla.
—Non, merci, dit-elle, reste, mon Antoniet. Tu iras dans le refuge montrer à cette belle demoiselle les jolis tableaux que tu as faits l'hiver dernier à Toulouse et comment un joli petit guide de nos montagnes peut être en même temps un grand artiste en herbe.
Il rougit de plaisir, oubliant du coup toutes ses inquiétudes, pendant que Lise ajoutait :
— Va-t-en te faire beau, toi aussi, pour les accompagner, quand viendra le jour ; moi je vais voir si mon petit-lait se filtre bien et si tout est en ordre dans la laiterie,