PAUVRE LISE
7% Partout de la neige, Sur la montagne immense, si belle, si fraîche l'été, maintenant froide, lusubre, ensevelie sous son blanc linceul qui, perfide, cache les abîmes ; sur les buissons épars, aux bords des routes ; jusqu’à la cime des sapins gigantesques dont les larges branches étalées plient sous la charge immaculée qui les recouvre de ses fines dentelures. Et peu à peu, pendant que la nuit lentement descendait sur toutes choses, rendant l\ solitude encore plus farouche, du fond de la vallée la tempête arrivait, commençant par de lointains hurlements, qui, insensiblement, se rapprochaient, grondaient de plus en plus, devenaient de continuelles et lugubres rafales. Dans une maison basse et misérable, presque une cabane, située au bas du Port de Vénasque, par conséquent au-dessus de Luchon, dans cette partie des Pyrénées où les grandes cîmes commencent à être vraiment belles dans leur sauvage grandeur, presque inaccessible, une jeune femme sanglotait, la tête appuyée contre un berceau. Par moments, elle relevait son visage convulsé de douleur et, en tordant ses bras, elle répétait :
— Je n'ai plus rien !.,., rien sur terre, puisque ma fille est morte !.,,. Ah! je veux mourir aussi !....
En etfet, dans le berceau, on voyait un petit corps raidi sous la couverture de laine bleue tricotée avec amour par la mère, et sur l’oreiller apparaissait le pauvre visage livide et immobile aux longs yeux clos d'un tout petit enfant à peine né. La femme était grande, mince, avec une élégance de taille et de tournure que l’on ne se fût pas attendu à rencontrer dans cette misérable cabane de guide ou de berger perdue dans la montagne. Sous la boursouflure des traits causée par les larmes, on retrouvait les traces d’une beauté à laquelle il manquait peut-être l'éclat du teint, mais qui gardait le même cachet de distinction et de douceur de la personne tout entière. Dans l’âtre, le feu s'était éteint, et un grand froid, le froid des lieux si élevés, avait peu à peu pénétré dans la cabane par toutes les fentes de la toiture ou des murs disjoints. Sous l'âpre morsure de cette température si rigoureuse, la jeune femme frissonna, elle se leva, regarda l'heure à une grosse montre d'argent placée sur la cheminée et dit :
— Bientôt sept heures et Jean-Marie parti depuis trois heures n’est pas encore de retour ! O mon Dieu! m'avoir laissée avec mon enfant à l’agonie, :: . »'r que je suis seule dans cette angoisse terrible et ne pas rentrer.... Ne pas faire des wiracles pour entrer alus vite, 6 mon Dieu! mon Dieu !.... Est-ce qu'il jouerait encore ?..., Est-ce qu’il se :Trait de nouveau laissé entraîner dans un de ces tripots où il x déjà englouti tout ce que nous avions ?,... Oh ! ce n’est pas possible, ce serait trop horrible, oui, trop horrible, en vérité !
Eile alla ouvrir la porte. Une rafale entra dans la cabine et éteignit la lampe placée sur une petite table. Mais en même temps, il sembla à la pauvre mère distinguer un pas rapide monter le sentier. Elle ne s'était pas trompée. Presque au même instant, une voix forte, bien timbrée et jeune appela :
— Lise, ma pauvre Lise! ah! mon Dieu! iln’y a pas de lumière dans la cabane! Qu'est-ce qui est donc arrivé ?....
Fun superbe garçon dont on voyait la silhouette vigoureuse se dessiner spectrale, sous ysage lunaire tout éclairci de neige, entra comme un fou dans la cabine. Dans l’inté-
il faisait un noir d'encre. Le silence parut à Jean-Marie celui d'une tombe.
— Lise, mu Lise, répéta-t-il, où es-tu 1
Un sanglot lui répondit. C'était un sanglot, mais un sanglot qui prouvait que Lise était là, que la cabane n'était pas vide et que le malheureux n'allait pas s'y retrouvei tout seul. Il frotta vivement une allumette sur sa culotte de velours noir et grâce à sa lueur falote, il se dirigea aussitôt vers la table où il ralluma la lampe éteinte.
— Je n'ai pas pu trouver un médecin, ditil. Par ce chien de temps, et pour des malheureux comme nous aucun n'a voulu se déranger.
Lise très pâle lui répondit :
Simonne n'a plus besoin de médecin, elle est morte,
— Morte, répéta Jean Marie, ah! ma pauvre femme !
—Oui, tu peux me plaindre, répondit Lise, car après tout ce que tu m'as fait endurer depuis trois ans que nous Sommes mariés, cette mort est en eflet ce qui pouvait m'arriver de plus affreux. J'ai tout quitté pour te suivre, Jean-Marie, A mon père, apitaine de douanes en retraite et si honorable, tu avais juré de te bien conduire, de ne plus jouer, de redevenir un homme de travail et de conduite comme avaient été tous les tiens. Mon père s’est laissé séduire par tes promesses et par mes prières, car je t'aimais! Il a consenti à notre mariage et de fait, si tu l'avais voulu, nous aurions pu être si heureux. .... Tu avais à Luchon un établissement pas bien considérable, mais honorablement connu, avec des chevaux, des voitures, une équipe de guides, qui pendant la saison rapportait assez pour vivre toute l’année, mettre de l’argent de côté et amasser une petite fortune, muis au lieu de travailler toi-même, de surveiller tes gens, de te placer à leur tête, tu as tout laissé à l'abandon pour ces parties de baccara qui t'ont tout pris, jusqu'à notre dernier morceau de pain. La ruine, la saisie, la misère noire, tout est arrivé l’un après l’autre ; mon père est morb de chagrin et moi réfugiée dans cette cabane, si misérable que personne n'en à voulu, je viens de voir mourir ma fille tuée par le désespoir et les angoisses que j'ai éprouvées,
Le malheureux, un coude appuyé sur la table, pleurait à fendre l'âme.
—Oh! pardonne, pardonne, balbutiat-il Je suis indigne de vivre, c’est vrai, mais aie pitié de moi et je te promets que je ne recommencerai plus.
—Les jvrognes et les joueurs ne se corrigent jamais, dit-elle lentement. Quel avenir ra être le tien, quelle existence sera la nôtre ?.... L'été dernier, tu avais gagné de l’argent avec tes excursions, puisque tu es le meilleur guide des hauts sommets que l'on connaisse. Nous aurions pu passer l'hiver sans privations, ailleurs que dans cette masure où tout manque, et où la mort nous guette par le froid, la faim, les avalanches. * Muais non, tu as joué encore, joué toujours et nous sommes Sans pain. Nous n'avons même pas de quoi acheter un cercueil à l'enfant qui vient de mourir. Quant à moi, je renonce à te corriger. Dès que le temps me le permettra, je partirai pour Toulouse, à pied, si je n'ai pas de quoi prendre le chemin de fer, et là, j'irai me placer servante dans quelque maison où je pourrai gagner ma vie,
=Ft tu m'abandonneras ? demanda Jean-Marie avec la même expression de terreur que si la foudre l’écrasait.
u l'auras bien voulu. D'abord rester avec toi, maintenant que ce pauvre petit cadavre se dressera toujours entre nous, non, je ne le puis pas. La solitude de cette cabane, que rien désormais ne peuplera pendant cette saison cruelle, me rendrait folle. Nous sommes encore jeunes tous les deux, travaillons. Le travail est encore la chose la plus saine, celle qui fait le mieux remonter les pentes descendus.
— Oui, tu as raison, Mais travaillons ensemble et ne nous séparons pas.
Une seule chose au monde est capable de me donner du courage, d'empêcher de éteindre en moi l'étincelle d'honneur et de droiture qui y est malgré tout, crois-le, ma pauvre Lise, et cette chose c’est toi. Tes doux yeux seuls, les paroles qui tombent de tes lèvres, toujours si miséricordieuses, même lorsque, comme à présent j'ai mérité toutes tes colères ; ces choses-là sont souveraines sur mon cœur et auront toujours raison de moi. Mais si tu n'es pas là.... mais si tu n'es pas là, que vais-je faire? Est-ce que fatalement je ve reviendrai pas à cette passion maudite, je n’y revier drai pas, conduit par mon isolenent, ma solitude, mon abandon ?.... Il pleurait doucement, continuellement, et les larmes en ruisselant sur ce mâle visage étaient bien le spectacle le plus navrant que lon puisse imaginer, Lise, qui l'avait trop aimé pour ne pas l'aimer encore, se sentit trouhlée jusqu’au fond de l’âme par cette douleur poignante. Cependant elle se raidit. Est-ce que sa faiblesse n’eût pas perdu Jean-Marie sans retour 1... Et sil y avait moyen de le
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remettre dans le droit chemin, n'était-ce pas maintenant qu'il fallait lui donner une ieçon, maintenant et non plus tard ?..
— Non, dit-elle, ce que tu demandes n’est pas possible ; il faut nous séparer. D'ailleurs, comment pourrions-nous faire autrement ? (iagner notre vie en restant ensemble en cette suison, ici, ce n’est pas possible, Tu ne sais pas ce dont je suis capable pour toi, pour te donner confiance, pour racheter en partie le passé. Il y a toujours dans les Pyrénées quelque Anglais épris des choses impraticubles. Je vais partir à la recherche d’un de ces fous, j'en trouverai, sois-en certaine, et je gagnerai une grosse somme à lui faire faire quelque ascension dangereuse que nul autre que moi ne voudrait tenter.
—(Jette idée elle-même, dit la jeune femme, est une folie, D'abord trouveras-tu l'Anglais, et ensuite n'est-ce pas hasarder ta vie et la sienne que d’aller sur les sommets dans cette saison ?
— Oh ! ma vie.... fit le guide avec un profond dedain, pour ce qu’elle vaut et pour ce qu'elle est utile !,..,. Lise ne protesta pas. Elle se contenta de répondre :
— (Ce n'est pas de cette façon que tu peux racheter le passé et assurer l'avenir. Une excursion peut te rapporter de l'argent, c'est vrai, mais quand elle sera finie et en attendant que tu en retrouves une autre, ce sera de nouveau le désæuvrement, l'oisiveté, la tentation de revenir à ces réunions mulsaines et dangereuses, où si facilement le jeu te reprendra, Non, non, encore une fois, ce que je veux pour toi, c'est une occupation continuelle, régulière, qui te prenne tout ton temps et qui ne te laisse pas de loisirs. Moi-même, j'en chercherai une semblable,.,. Et lorsque, dans quelques années, nous aurons de nouveau réuni quelques ressources, si tu as tenu tes promesses, si tu as résisté à la tentation et si tu me le prouves en m'apportant tes économies, nous reprendrons la vie commune, et nous essaierons de nous sortir d'affaire en entreprenant quelque chose.
Et comme il ouvrait la bouche :
—Ne me réponds pas, dit-elle, n’insiste pas. Dans ce moment-ci toute discussion m'est horriblement pénible. Je n’ai pas, je n'ai plus confiance en toi !.... Elle montra le berceau d’un geste navré et ajouta :
— Cette dernière blessure est trop profonde, il faut que le temps la cicatrise un peu.
Elle revint vers le pauvre petit cadavre, reprit la place qu’elle occupait avant l’arrivée de Jean-Marie, la tête pareillement appuyée à l’oreiller de la petite morte, et elle recommença à pleurer silencieusement. Cette douleur, sous laquelle nn sentait à la fois un désespoir et une volonté aussi implacables l’un que l’autre, avait troublé profondément Jean Marie. Longtemps il avait aimé Lise Ferras sans oser le lui dire, avec une timidité qui l’eût certainement empêché jamais de se déclarer si certains événements ne se fussent produits. Mlle F'erras, en effet fille d’un capitaine de douanes en retraite et apparentée à tout ce que Luchon possédait de mieux, était par son éducation, son milieu et ses habitudes, bien au-dessus de lui, pauvre guide sans le sou et fils de paysans extrémement misérables, Mais un jour le maître chez lequel il était employé attrapa une fluxion de poitrine. Jean-Marie le soigna avec un dévouement de fils. Ses soins n’empêcha pas le brave homme de mourir, mais comme il avait pas de famille, il récompensa Jean-Marie de son affection en lui laissant tout ce qu'il avait. Du jour au lendemain, Jean-Marie devint M. Escaméla, gros comme le bras. Il eut dans ses remises les plus beaux landaus de Luchon, dans ses écuries les chevaux les meilleurs et il se trouva à la tête d’une bonne et solide petite maison, sans compter l'argent gagné dont il hérita également. Lise Ferras était pauvre. Il n'y avait pour vivre chez le vieux capitaine que la retraite qui devait s'éteindre avec lui. Dans ces conditions, Jean-Marie osa prier un des hommes les plus considérables de la petite ville de se présenter à la maison des Ferras et de dems:\ler la main de la jeune fille. Celle-ci n'avait pas été depuis longtemps sans remarqut: ce beau garçon, au teint mat, à l'œil brillant, et qui, le fouet des guides, flanqué en sautoir, caracolait sur le fin cheval de Tarbes quand il passait devant elle. Il n'avait jamais osé lui parler, c’est vrai, mais ses yeux, sous son large béret avancé, n’avaient-ils pas eu une éloquence à laquelle elle ne s'était jamais trompée ? Lise ne se fit pas prier longtemps pour dire oui à l'ambassadeur que Jean-Marie envoyait. Il n’en fut pas de même du capitaine Ferras. (C’est que Escaméla avait, dit-on, une passion terrible : 1l était joueur.
—Quand je n'avais pas le sou, répondit le jeune homme à celui qui lui rapportait l’observation de son futur beau-père, c'est possible. Je cherchais à augmenter le peu que je possédais ; mais à présent que j'ai une fortune à moi, on verra si jamais je touche une carte.
Le parti était superbe ; Mile Ferras n'avait guère le choix ; et d'ailleurs elle aimait le jeune homme : le capitaine consentit, 11 mit néanmoins une condition : les fiancés attendraient pour se marier que l'été fût passé, car pendant que les étrangers abondent à Luchon, un jeune propriétaire de landaus et de guides et de tout un matériel d'excursions a autre chose à faire qu'à s'occuper de sa jeune femme, La saison, cette année-là, fut superbe, Jean-Marie encuissa tout l'argent qu'il voulut, Malheureusement, un soir, d’autres jeunes gens de la ville l’'amenèrent au Casino, où se donnait une fête in uyante, Ce public nouveau, ces fleurs, ces femmes en grande toilette qu'il coudoyait, tout cela le grisa à moitié, Hors de lui, dans un état d'énervement qui ne lui laissait guère la faculté de raisonner, ni même de résister à certaines tentations, il sa Jaissa entraîner dans la salle de jeu. Là il s'assit, ponta d'abord, gagna, puis encouragé par le succès, il prit la banque à son tour, il joua, perdit, voulut se rattraper et s'engrena si bien qu’à la fin de lu soirée il avait laissé 6,000 francs sur le tapis du baccara, Lise, par malheur, ne le sut pus. Alors, Escaméla revint au Casino, de loin en loin d'abord, tous les soirs un peu plus tard, 11 eut des alternatives de pertes et de gains, les premières toujours plus considérables que les deuxièmes, Bientôt, il ne fut bruit dans l’élégante petite ville que de sa mauvaise chance, qu'on exagéra naturellement, Quand M. Ferras apprit la triste nouvelle, Jean- Marie perdait 42,000 francs, c'est-à dire tout l'argent liquide qu'il avait trouvé chez son bienfaiteur, Cependant, il lui restait encore plusieurs immeubles lui appartenant, la clientèle, le matériel, le tout valant environ deux cent mille francs,
— C'est égal ! déclara le capitaine, je retire ma parole, jamais ma fille ne sera ln femme d'un joueur,
Mais il n'était pas seul à vouloir, Lise, soumise en apparence à la volonté paternelle, tomba gravement malade, D'après les médecins consultés, un seul remède existait : lui rendre celui qu’elle aimait. Comment faire autrement ?....
— D'ailleurs, est-ce l'ouvrage d’un vieux reître, à qui ensore on a fendu l'oreille, de surveiller seul une jeunesse de vingt ans?,,., se disait en sacrant le malheureux capitaine que la pâleur de sa fille rendait fou, Ah! si Mme Ferras eût encore été de ce moude?.,.. Malheureusement elle n'y était plus. Du reste, Jean-Marie avait tant de repentir, il faisait de si belles promesses !..,. N'était.ce pas un peu le désespoir de ne pas avoir à ses côtés celle qu’il aimait qui lui avait fait perdre la tête? N'était-ce pas pour faire passer plus vite le temps qui le séparait d'elle qu’il était allé dans ces salles maudites ?.... Mais quand il l'aurait chez lui, toute à lui, est-ce qu’il la quitterait un seul instant ?..., Est.ce qu’elle ne serait pas la maîtresse de sa vie, comme de sa fortune, comme de son cœur, comme de la moindre de ses actions ?
Il avait la parole dorée, ainsi que tous ceux du Midi.
Il embobina Lise, et par la fille il eut aisément raison des dernières résistances du vieux capitaine,
La noce se fit au printemps, alors que la montagne se dépouille de son blanc linceul pour revêtir l'éternelle et merveilleuse parure du renouveau.
Il y eut un monde fou.
Toute la population des douaniers voulut faire fête à celui qui avait été son chef ; tandis que les guides en voyant le triomphe de l’un d'eux perdaient la tête et témoignaient leur joie par des cris, des champs d’allégresse, des courses a cheval, des coups de fusils tirés en l'air d’un bout des allées d'Eligny à l’autre, la bravate enfin, et brillante et gaie comme Luchon n'avait jamait vu la pareille !
Et lursque la journée s’acheva dans une véritable apothéose de soleil incandescent et de lumière rouge; tandis que les cimes les plus élevées des montagnes disparaissaient embrumées dans les premières obscurités de la nuit qui arrivait, Jean-Marie amena sa femme dans sa nouvelle demeure et lui dit :
— Maintenant adieu à tout ce qui n’est pas toi, tu vas voir ce que va devenir ma vie, et comme je vais travailler pour la famille que notre amour créera !...,
Il en avait l'intention très ferme, car il l'aimait à la folie. Maïs il comptait sans sa faiblesse de caractère, En effet, avec la saison d'été, les parties formidables recommencérent. Luchon est un lieu terrible, Il existe au milieu de cette population du Sud- Ouest, tout en dehors, vibrante et nerveuse, une sorte d'électricité qui se communique aux plus calines, et les force presque à suivre le courant, Qu'est ce donc, quand cette passion fatale est déjà dans le sang ? Jean-Marie avait beaucoup dépensé pour meubler sa maison, y introduire le confortable moderne dont il voulait que Lise fut entourée, I]
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FLEUR DES NEIGEN
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comptait sur les étrangers pour payer les dettes contractées au moment de son marie
Muis il plut tout le temps, et il vint très peu de monde cette année-là.
Et toujours une pensée obsédante revenait, le harcelait, remontant malgré ses eflurts
du plus profond de son cerveau.
— Enfin, pensuit.il, on n'est pas toujours malheureux, j'ai perdu l'an pass ;, cette annéeci je gagnerai et je pourrai payer ce que je dois.
Dix fois il alla jusqu'aux portes du Casino, dix fois il pensa à son serment et n'entra pas. La onzièr .», il rencontra un de ses amis de jadis qui, voyant son hésitation, le regarda en pitié, haussa les épuules et dit :
— Voilà ce qu'une femme fait d'un homme qui avait autre
Jenn-Marie se sentit froissé dans son orgueil considérable et entra.
— Mn femme ne s'occupe jamais de ces choses, ditil. Je suis le maître chez moi et je vais t'en donner ln preuve.
[1 s'assit au premier rang et joun en effet avait depuis longtemps résisté à la tentation, jadis, et ses pertes furent encore plus considérables que l'année précédente, Cependant, si grande fut l'adresse de Jean-Marie que sa femme ne 8e douta de rien. Mais aussi quels miracles de diplomatie ne dut il pas accomplir pour arriver à ce résultat. Il ja quittait à peine dans l'intervalle de ses purties, flairant avec une adresse de sauvage toutes les personnes capables d’avertir Lise de ce qui se passait, Par des moyens à lui, et dont elle ne se doutait pas, i! arrivait à éloigner les bavards, à empêcher sa femme de les voir et
même de les rencontrer.
fois cependant de ln volonté
avec un entrain d'autant plus grand qu'il La mauvaise chance le poursuivit comme
Trois ans s'écoulèrent, Lise qui ignorait absolument la situation et vivait au sein de d'affection et un mari qu'elle
la plus grande abondance, entre son père qu'elle entournit adorait, était sur le point de voir son vœu le plus cher se réaliser : elle étais grosse de six mois, (avait été sa plus grande préoccupation : ne pas avoir d'enfants. C'est si triste le foyer où ces chers petits ne sont pas... Elle est si grande la maison où leur rire ne retentit pas, que ne peuple pas leur perpétuel mouvement !....
Maintenant Jean-Marie l'annait. Elle était heureuse dans son existence de femme jeune
et adorée ; mais plus tard, quand les années accumulées éteignent les enthousiasmes,
emportent avec elles l’activité ; la santé, la joie de vivre, qui dont la soignerait comme
elle soignait le vieux capitaine !.... qui done s’occupernit d'elle, devinant ses pensées, prévoyant ce qu’elle désirerait, peuplant l'oisiveté lourde de ces journées de vieillard sans
but et sans joie ?
Et puis, quand elle ne serait plus, qui donc g souvenir attendri ; qui donc conserverait comme €
ce qu’elle avait aimé?....
Enfin un jour, la chose si ardemiment désirée se produisit : Lise était mère.
Déjà toute la maison était pleine d’objets destinés à ce cher petit tant désiré, De Toulouse, un berceau tout blanc était arrivé ; de Paris, il venait chaque jour une robe, une pelisse, un bonnet. Tout cela était reçu avec des cris d’'allégresse, vuis admiré, copié, refait. C'était une doublure qui n'était pas assez soyeuse, un nœud de ruban pas assez envolé, une dentelle trop aplatie.
Déjà le nom du bébé était choisi, et, on commengait à parler du dîner qu’on donnerait le jour du baptême et de la fête que Lise voulait aussi brillante que celle de son mariage, lorsque, comme un coup de foudre arrivant dans la plus paisible et la plus calme journée d'été, éclata la nouvelle de la ruine de Jean-Marie, Ms une ruine complète, sans que tout ce qu'il y avait, même les vêtements, de la jeune femme, arrivât à payer les dettes contractées par le malheureux Joueur. Ce fut l'huissier qui, en venant faire la saisie, apprit à Lise cette nouvelle dins toute son horreur. Le capitaine Ferras en eut une attaque d’apoplexie et mourut le lendemain. Lise fut sur le point de succomber également, Sa jeunesse et sa forte constitution la sauvèrent ; mais elle passa les trois mois qui la séparaient de ses couches dans un état de désespoir absolu. Son père était mort, mort par le chagrin que ce mariage maudit lui avait causé !....
Mort, cet homme si bon, qui l’avait tant aimée !.... Et maintenant qu’elle était mère à son tour, elle sentait ct comprenait, comme elle ne
l'avait jamais fait, la tendresse sans bornes dont le vieux capitaine l'avait toujours
entourée. Elle ne le veyrait plus, plus jamais ! Et un découragement sans nom, un désespoir infini la prenait, tandis qu’autour d'elle
arderait éternellement dans le cœur son les reliques ce qui lui avait appartenu,
Pa
rien ne la portait à réagir contre l'immense douleur qui la terrassait. En effot, droite et loyale comme elle l'était, l’idée que Jean-Marie avait su si bien la tromper et mentir avec elle avait porté un Coup profond à l’amour qu’elle éprouvait pour lui, Ka foi, sa confiance, tout était parti, disparu comme celui qui maintenant dormait sur les premiers escarpements de la montagne, Enfin l'enfant naquit. Ce fut une fille. Elle était tellement
petite, tellemens débile qu'on put supposer qu’elle ne vivrait Pas, Surtout étant donnée la triste situation où se trouvait la mère,
En effet, une pauvre chaumière de berger, appartenant à un oncle de Lise, avait été choisie par la jeune femme pour son lieu de refuge. Très fière, elle avait déclaré qu'elle vivrait là désormais.
—Si tu as du cœur avait-elle dit à Jean-Marie, tu tra ‘ailleras pour nous nourrir toutes les deux. Dans ce coin perdu de la Montagne, notre dépense sera nulle : je n'aurai pas à supporter la pitié menteuse des étrangers, et seule, entre le ciel et la terre, je soutfrirai moins de ma misère et de mon abaissement, Il avait dû lui obéir et très courageusement pour lui montrer sa bonne volonté, car il l’adorait toujours, il avait repris son ancien métier de guide, Pendant qu'il rapportait des sommes assez rondelettes pour prix de ses excursions dans les hauts sommets, Simonne vint au monde, Tout ce qui avait été gagné pendant quelques mois passa à payer la sage-femme, qui dut s'installer auprès de Lise, et les remèdes que réclama la jeune femme.
Une chance heureuse lui arriva :
elle était une excellente nourrice et l'enfant qui avait tnt souffert avant de naître
» Pauvre petite victime des angoisses et des douleurs maternelles, parut se rétablir et grossir à vue d'œil, Elle devint même si belle que Lise respira : elle avait craint un moment de ne pouvoir faire Supporter à l’enfant la température rigoureuse de la Montagne, mais ses äppréhensions étaient vaines, car Simonne était
superbe, elle avait de beaux yeux brillants, et des joues rondelettes, luisantes et rouges comme des pommes d'api.
Jean-Marie vaillamment travailla. Après la saison il se mit conducteur d'une voitur entre un village éloigné et Luchon, et ce qu'il rapportait fidèlement toutes les semaines permettait à Lise de vivre sans trop de privations. Elle se reprenait à espérer, Elle aimait tant sa fille et de sa fille une grande indulgence naissait en elle, allant ve
Lise était bonne, les rancunes éternelles n’était pas son fait ; lui serait-il possible d'en vouloir longuement, éternellement, au père de cette petite Simonne, qu’elle adorait si profondément, et qui déjà ressemblait à Jean-Marie ? Non, non, elle sentait bien que si
Escaméla se corrigeait où tout au moins tenait son serment, même dans sa Pauvreté, elle Pourrait encore être heureuse avec lui, Hélas ! la pauvre Lise n'en était encore qu’au début de douleur qui puisse atteindre une femme lui était réservée Une nuit, une tempête abominable se déchaîna, Lise, qui s'était couchée tard, attendant la rentrée de Jean-Marie, dormait du profond sommeil des êtres jeunes et sains : une fente se produisit dans Ja toiture usée de la cabane. Par cette fente, la neige toml dans le berceau. Au Matin, la pauvre petite Simonne était toute glacée. Lise essaya de la réchauffer, ... La chaleur revint, mais avec une fièvre terrible, puis une petite toux déchira la poitrine du bébé, et une pneumonie se déclara. Avec un dévouement et une intelligence sans nom, Jean-Marie aida sa ferme à soigner l'enfant, Tout abandonner pour cela, descendre dix fois par jour à Luchon, par les traverses les plus périlleuses, en dépit des abîmes que recouvrait la neige, aller chercher les médecins, les remèdes, se prodiguer de nuit, de Jour... Jean-Marie accomplit des miracles. Il ne sauva pas Simonne, Et tandis qu'une dernière fois, il était parti pour supplier un docteur de remonter encore, la mignonne créature était allée rejoindre les anges,ses frères du paradis, Et Lise désespérée avait d'abord voulu mourir comme sa fille. Que feire désormais sur terre, alors que le dernier lien qui l’attachait à Ja vie, le suprême espoir de bonheur, la dernière force qui lui eût permis de remonter le courant, de le faire remonter à Jean- -. Ils pensaient tous les deux à ces choses. Lui,
Marie, venait de disparaître à jamais ?, désespéré, se reprochait sa conduite passée, se traitait de mist “ble, tout en préparant le modeste souper, qu'il voulait forcer Lise à ava'er ; elle, affalée au pied de ce berceau, Suppliait Dieu de lui donner l'énergie nécessaire pour s'en aller au loin gagner sa vie, mais surtout oublier, dans l'activité forcée du travail qui serait un devoir, les douleurs terribles qui lui venaient de Jean-Marie,
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ourrir toutes e n'aurai pas ; Je soutfrirai rageusement Son ancien r prix de ses tit Été gagné s de Lise, et
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FLEUR DES NRIGES