‹ Fleur des neiges [microforme] (volume 3)Chapitre 3 sur 35 · IT MORTE ET VIVANTE · texte numérisé non relu

IT MORTE ET VIVANTE

Tout à coup Escaméla, qui était agenouillé devant l'âtre, remettant du bois sur les charbons qui par ce froid vif se Consumaient rapidement, Escaméla tressaillit, redressa la tête et écouta. Au dehors, très loin, il lui semblait entendre un appel, suivi d'un

aboiement confus.

—Serait-ce un voyageur en danger? se ditil, I] réfléchit...

— Un voyageur par ce temps, non, pensa-t:il, c’est impossible, Puis au bout d'un instant :

— Cependant, se dit.il encore, ceux de la Catalogne sont âpres au gain : c'était la foire à Luchon, ces Jours-ci, quelau’un d’entre eux peut être venu acheter des chevaux ou des ânes. Après la saison, les marchés sont avantageux ; et par cette après-midi, il s’est. peut-être perdu dans les pentes encombrées de neige, ou il aura erré tout le jour..,, Si j'allais voir ?,.., Il écouta plus attentivement, Aucun bruit ne se fit entendre.

—J’ai peut-être rêvé, se dit-il. Jean-Marie activa son feu. Le même appel éloigné encore, mais plus distinct cependant, traversa l'air.

— Cette fois-ci, ce n’ust Pas uneiïllusion. Il était déjà debout.

— Lise, dit-il à sa femme, un Voyageur en danger sans doute appelle dans Ja montagne, Je vais à son secours, Elie se leva aussitôt, décrocha à la paroi du mur un bâton ferré, une corde à crochets, une limousine épaisse ; elle allume une lanterne ronde, et donnant ces obiets à Jean-Marie :

— Va, lui dit-elle simplement, moi je vais apprêter le lit, faire ch et essayer de préparer quelques aliments,

En toute hâte, Escuméla sortit. Un quart d'heure ne s'était pas écoulé qu'il était de retour. Un homme de sa taille À peu près, mais bien plus âgé, au visage brun comme le sien, très sympathique et très droit, l'accompagnait ; il portait un immense paquet dans ses bras, un paquet fait de châles et de couvertures. Un petit chien noir suivait, tout trempé ; ses soies, ses oreilles, sa queue a, … nache élégant, tout cela à cette heure pendait mouillé, sali, lamentable, Du Paquet, avauc que Jean-Marie ou l'étranger eût eu le temps d'ouvrir la bouche, une plainte d’enfant, presque un vagissement, s’échappa,.

1 s’approchant vivement, qu'est-ce que c’est ?

auffer des couvertures

Mon Dieu ! balbutia Lise éperdue er Jean-Marie lui prit la main.

—Celui qui arrive, dit-il, et qui, perdu dans la neige, cherchait notre chaumière depuis ce matin, est Pierre Etchebarne, le frère de ma mère. Parti depuis vingt ans pour Paris, il n’est revenu que rarement dans notre pays, mais je sais que c’est un brave cœur et un honnête homme, Malgré le désespoir qui remplit ton âme, accueille-le, ma pauvre Lise, quoique je n’aie rien à te demander...

— Soyez le bienvenu, dit simplement la jeune femme.

Etchebarne s’approcha du feu, déroula sn Paquet, et pour toute réponse tendit à Lise un tout petit bébé, blanc et rose, beau comme le jour et qui dormait ses longs yeux clos et ses petits poings fermés.

— Je suis venu de bien loin Pour appoïter cette petite orpheline à ma sœur, ditil, Je savais combien elle était bonne et j'étais sûr qu’elle l’adopterait, qu’elle l'éléverait. Ma sœur est morte, paraît-il, mais les Personnes qui m'ont appris cette mort m'ont dit que son fils était marié, que la femme de ce fils avait le même cœur, les mêmes vertus que ma Pauvre sœur. Voulez-vous faire ce qu'elle eût fait certainement à votre place, madame, voulez-vous devenir la mère de cette pauvre petite abandonnée ?

Lise, toute en larme, écoutait Etchebarne, femme, mince et souple, les mains croisées sur sur l'épaule, et sur les joues pâles de laquelle r Pures que le cristal. Elle tendit les mains :

— Donnez, dit-elle de sa voix douce, et que les sanglots contenus à grand’peine faisaient trembler,

Rien n'était joli comme cette grande jeune sa poitrine, la tête gracieusement inclinée uisselaient des larmes plus claires et plus

Pierre obéit, L'enfant dans le mouvement s'éveilla, Alors s'ouvrirent des yeux bien foncés, frangés de noir, Incomparables, tandis qu'une toute petite bouche pas si grand

d’une longueur, d'une beauté e qu’une cerise mûre sourioit

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vaguement, L'enfant était toute petite, à peine née, et cependant dans ses beaux yeux tremblants il sembla à Lise voir une âme qui cherchait la sienne, et qui soudain réveilla les échos de toutes ses tendresses maternelles qu’elle croyait un instant auparavant anéanties à jamais. Elle pressa comme une folle la filleite sur son cœnr, et au contact de ce petit être chaud et palpitant, qu’elle tenait dans ses bras comme la veille encore elle tenait la petite morte, l'impression qu’elle la retrouvait, que c'était sa Simonne disparue, la même que Dieu lui rendait, cette impression fut si forte que son cœur en éprouva une douleur soudaine, suraiguë, extraordinaire, et elle s'évanouit,

Pendant que Jean-Marie lui prodiguait des soins, il expliqua à Pierre que Lise avait perdu le soir même une petite fille de trois mois, que l'enfant était encore là, froide dans le petit berceau, et que la pauvre mère pleurait à son chevet quand il était arrivé. La syncope de la jeune femme fut courte. En ouvrant ses beaux yeux meurtris, elle murmura ces seuls mots, en cherchant l'enfant du regard :

—Ma fille :

Etchebarne la lui remit sur les genoux.

— Oui, dit-il, votre fille! C’est Dieu qui vous rend celle qu'il vient de vous prendre pour vous consoler et calmer votre douleur

Lise couvrait de baisers éperdus la fillette qui, point effrayée, souriait toujours, au contraire.

—Oh l'oui, je l’adopte, s’écria lu jeune femme, et je l’élèverai comme si elle était à moi, et je la soignerai, et je l’adarerai, n'ayez pas peur...

Puis tout à coup avec une grande angoisse subitement éprouvée :

—Mais quand je m'y serai attachée, demanda-t-elle, quand je lui aurai donné toute mon âme, est-ce qu'on ne me la prendra pas? Etchebarne hocha douloureusement la tête,

— Non, ditil, il n'y a malheureusement rien à craindre de ce côté là. Non, on ne vous la prendra pas. Les purs sourcils de Lise s'étaient froncés. Tout un monde de réflexions maintenant semblait être né de son angoisse,

—Au fait, demanda:t elle, d’où vient cette enfant que vous apportez ici ? Quels sont ses parents ? Est-elle le fruit d’une faute ou le résultat de quelque crime que vous venez ainsi cacher à tous les regards dans les solitudes dangereuses de cette montagne ?....

À moi, dont vous voulez faire la mère de cette petite créature, il faut tout dire.

J'ai le droit et même le devoir de tout connaître quand ce ne serait que pour la mieux diriger plus tard, mieux combattre les instincts qu’elle peut tenir des siens.

La franche et loyale figure d'Etchebarne était emprunte d’une intraduisible émotion. De ses bons yeux droits et honnêtes de chien fidèle, de grosses larmes coulaient,

— Je ne peux pas parler, ditil. J'ai juré sur mon honneur de me taire, et si je nai jamais menti de ma vie, dans la simplicité de mon cœur, je n’ai jamais trahi personne, Il faut donc me croire, me croire sans preuve et quoique je ne puisse vous dire que des choses bien vagues. Ki sincère était l’accent, si droit, si honnête le visage: que Lise subitement convaincue, répondit aussitôt :

— Parlez, je ne douterai pas de ce que vous me direz.

— Cette pauvre petite créature est la victime innocente d’infernales complications. Pour sauver sa inisérable petite vie, j'ai dû décider qu’elle disparaîtrait à jamais, que nul] au monde ne saurait ni son nom, ni cel des siens, ni le lieu où désormais elle vivra. Et, cependant, malgré ce mystère, nulle existence ne semblait plus légitime, plus loyalement établie que la sienne, Blanche...

I se troubla profondément, parut regretter extrêmement d'avoir prononcé ce nom, et s’arrétant tout à coup il regarda un peu en dessous si Lise en avait été frappée, Oui, elle l'avait entendu, et jamais elle ne devait loublier !.... Mais penchée sur l'enfant qu'elle berçait, elle ne laissait point voir son visage, et Pierre ne put se rendre compte du jeu de sa physionomie, Un moment après, voyant qu’il ne continuait pas, Lise leva les yeux, et comme si rien ne l'avait impressionnée, elle dit :

— Vous prétendiez que l'enfant avait sa vie étublie, elle est donc née d'une union régulière ?,,.,

Etchebarne respira. Mme Escaméla n'avait pas répété le nom de la fillette, elle ne devait pas l'avoir entenuu. Peut-être avait-il parlé bas... Peut-être, en caressant l'enfant, avait elle été un peu distraite.... Ces idées rassurèrent le brave homme qui répon lit :

— Oui, ses parents étaient légitimement mariés. Le père, un homme considérable, est estimé de tous, .,, la mère..., oh! la mère, c’est une sainte,

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Les larmes d’Etchebarne, à ce souvenir, recommencérent à jaillir de ses yeux. En regardant l'enfant et comme se parlant à lui-même, il ajouta :

— Une sainte, uh ! oui!.... et une martyre !....

— Alors, cominent ces gens-là on séparer éternellement d'elle ?.

—Je ne puis vous le dire... Non, je ne le puis pas.... C’est là mon serment. . Mais ne savez-vous pas que la vie a des complications bien cr des milieux où l’on ne s’atte sdrait jamais à les trouver, semble établi à jamais ?

— Oui, dit Lise en pens:, : à ses épreuv le sais.

— Mais ce père, cette mère ne se raviseront-ils pas « pas à ce moment-là me reprendre cette enfant que j’ mon amour et ma tendresse ? C’est que j'en mourrais

Je vous le répète, dit Pierre, le père ne viendra Jamais, non, jamais... Il étendit la main et d’une voix un peu dure, avec un accent de rancune, il ajouta :

—Je vous le jure, cela, vous pouvez me croire !..., —Et la mère ?...,

—Pas davantage, hélas !....

—Ah ! ce n’est pas possible... Non, ce n’est pas possible ! Comment admettre, en eftet, qu'une femme qui n’est pas un monstre ne soulèvera pas terre et ciel, n’accomplira pas les tâches les plus difficiles, n’arrivera même Pas jusqu'au miracle pour retrouver l'enfant née de ses entrailles 7... Etchebarne, les sourcils froncés, l'avait écoutée sans l'interrompre. Il hésita l’espace d’une seconde lorsque Lise se fut arrêtée, puis, tout à coup, il dit :

— Non, la mère ne cherchera pas sa fille, ... parut respirer plus à l’aise, Sur son pâle visage joie se réfléta :

— Alors, dit-elle, c’est entendu, je l’adopte, Comment dois-

— Comme s'appelait votre fille. Lise tressaillit,

—Ma fille !..,, répéta-t-elle, ma Simonne.

— Oui, Simonne. Du reste, pour que vôus so

complètement les craintes que vous exprimiez to que celle-là...

—Laquelle ?....

— Mais donner à l'enfant que je vous apporte la place entiè Dieu vient de vous prendre, Je m'explique Et, s’auressant à Jean-Marie, qui n'avait Pas prononcé un mot, laissant sa femme diriger l'entretien comme elle lentendait et prendre telle décision qu'il lui plairait, il continua :

— Es-tu allé déclarer à Luchon le décès de ta fille ?

—Non. Je suis descendu à trois heures pour chercher un médecin, décider aucun à m'accompagner avec la neige qui couvre les c remonté ici j'ai trouvé l'enfant morte. Je pensais, formalité, ainsi que celle de l'enterrement.

- Tu n'iras pas, répondit Etchebarne * ons enterrerons l'enfant tous les deux dans quelques henres, Demain tu descendras avec ta femme, la nouvelle petite Simonne et moi, vous prendrez une maison dans un quartier retiré,

On dira que la filiette va mieux d’abord, qu’elle est guérie ensuite, et nul ne pourra Soupçonner le mystère de cette nuit, L'enfant que Lise à mis au monde il y a trois mois, Pour tous ce sera celle ci. Personne ne saura que la vôtre, la vraie, dort à côté de cette chaumière, et par conséquent personne ne pourra vous réclamer celle que nous lui suhsti. tuons, et qui prend sa place. Le voulez-vous ainsi, madame ?. ... La jeune femme inclina silencieusement la tête. Au fond d'elle-même, son esprit clairvoyant et lucide lui disait que cette combinaison lui donnait en eflet l'enfant sans retour, sans que jamais on la lui arracher. Alors elle entr'ouvrit son corsage et, se détour les lèvres de la fillette son beau sein tout gonflé de lait, de ce la

failli sauver la pauvre petite Simonne, L'enfant but avec av et sain ne ressemblait guère au pauvre biberon qu'Etcheban donné en ces derniers temps,

t-ils pu consentir à abandonner leur enfant, à se

uelles en vérité, et cela dans où le bonheur envié de tous

es à elle, l'existence est fertile en douleurs, je

quelque jour et he reviendront.ils aurai faite mienne Par mes soins, , Moi alors, de cette Séparation. ..,

ar elle est morte !,.., Mme Escaméla si désolé, un rayon d'espoir, presque de

je l'appeler ?

yez tout à fait rassurée et pour dissiper ut à l’heure, quelle précaution plus solide

re et complète de celle que

Je n'ai pu en hemins, et quand je suis demain aller remplir cette triste

puisse nant un peu. elle mit entre it riche et fécond qui avait idité, Ce lait tiède, parfunié 1e lui avait maladroitement

bete on: ci Du

Povse res

ET

— Hélas ! dit tout à coup Jean-Marie, il nous est arrivé de grands malheurs, mon oncle, et j'ai été bien coupable.

[l y a quelques années, j'ai fait un héritage assez considérable. ,

—Te sais tout cela, dit Pierre en l’interrompant. A Luchon, et dans la montagne, où Je t'ai cherché tout hier, on me l’a raconté.

— Vous at-on dit aussi dans quelle misère profonde nous étions tombés, ma femme et moi ?

— Oui, on ne m'a rien épargné !

— Alors, les gens qui me savent pauvre, absolument ruiné dans ce moment-ci, ne vont-ils pas s'étonner de me voir installer à Luchon avec quelques ressources, et ne diront-ils pas que je suis un voleur, que j'ai soustrait à mes créanciers des ressources qui me permettent de faire vivre les miens ?

— Non. On ne dira pas cela, parce que je vais passer deux ou trois jours avec vous, que je raconterai à tout le monde que c’est moi Jean-Marie, le frère de ta mère, qui suis allé vous chercher là-haut, où Lise, dans sa situation de nourrice, ne pouvait pas passer l'hiver, que c'est moi qui vous donne de quoi vivre, en attendant le retour de la saison.

Car vous pensez bien que si je vous porte cette petite orpheline, j'entends vous laisser de quoi subvenir à ses besoins.

I! sortit un portefeuille de sa poche et en tira quelques billets de banque.

— Voici mille francs, dit-il. Demain, à Luchon, je meublerai la maison que vous devez habiter. Au printemps, je reviendrai, je verrai comment on peut organiser votre vie, de quelle façon utile je devrai intervenir pour que toi, Jean Marie, tu ne retombes pas dans ta passion fatale ; pour que ta femme puisse vivre et faire vivre sa fille, même en dehors de toi. Le guide baissait la tête, Oui, il avait mérité ses cruelles paroles. Quelle humiliation pour lui!.... Mais quelle dure lecon aussi!.... Sans l'intervention presque miraculeuse d'Etc :ebarne, Lise l'eût quitté. Dans les yeux énergiques de la jeune femme, il avait bien lu l'implacable résolution. Or quitter Lise... la voir partir !...,. Jean- Marie se disait que c'était là un châtiment mérité, mais au-dessus de ce qu'il était capable de supporter, L'enfant repue dormait maintenant sur les genoux de Lise, La jeune femme assise sur une chaîse basse contre le feu, avait déroulé ses langes et faisait à l'enfant sa petite toilette devant la chaleur douce de l’âtre, dont les flammes vives faisaient ressembler sa délicate peau de satin à un marbre rose qui eût palpité et frémi. Tout à coup une petite forme noire se dressa contre le genou de Lise, Une jolie tête, maintenant bien séchée et toute ébouriffée, apparut ; des yeux brillants et doux, à l'expression presque humaine, s’attachèrent sur la fillette endormie, tandis que les lèvres de la petite bête se relevaient en une sorte de rictus de joie et montraient des petites quenettes toutes blanches, Et pendant que la queue aux longues soies, allait à droite, à gauche, marchant très vite, le chien en regardant le bébé laissait échapper des cris inarticulés.

—Îci. Marquis, cria Pierre, laisse dormir la petite !...,

Au fait, continua-t-il, la pauvre bête adore l'enfant, et elle est si bonne !.... Je l'avais oublié depuis que j'ai franchi le seuil de cette chaumière. .,. Mais le chien n’est pas bôte, il est, au contraire, d’une intelligence rare, et je vois qu'il a très bien su se sécher sans qu'on s'occupe de lui.

—Je vais le faire manger, dit Jean-Marie. Mais mon oncle vous devez avoir faim, égaleinent, et dans mon trouble, ma douleur, je ne pense à rien, Lise non plus.

Etchebarne fit un geste.

C'est vrai, dit-il, je meurs d’inanition et de fatigue,

Quoique né dans ces montagnes, je ne suis plus habitué à ces dures ascensions, et la course que j'ai faite aujourd’hui, à votre recherche, avec cette enfant dans les bras, m'a exténué, Je mangerai volontiers.

Il s’approcha de Lise.

—A condition que vous mangiez aussi, ma chère petite, lui dit:il,

Elle regarda du côté du berceau et répondit :

—Je ne peux pas,

— 1] le faut, Songez que vous êtes mère encore, et que cette nouvelle venue peut se ressentir de vos angoisses ou de vos douleurs.

—J’essayerai, dit tristement la jeune femme, subitement décidée.

Etchebarne avisa une porte basse qu'on voyait au fond de la chaumière,

— Ést-ce qu'il y a une deuxième pièce dans cette maison ? demanda:t-il,

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—Oui, dit Jean-Marie, une chambre semblable à celle-ci, mais inhabitée, car toute notre vie était concentrée autour de ce foyer où nous nous resserrions, tous les trois, Lise l'enfant et moi.

— Bien, dit:il, nous irons là tout à l'heure.

Lise comprit et devint horriblement pâle.

— Vous allez être courageuse, n'est-ce pas, lui dit Pierre. Ce que nous allons faire, Jean-Marie et moi, il le faut.... Vous le savez, À ce prix seulement, Simonne sera à vous, rien qu'à vous.... N’aurez-vous pas la force nécessaire, non pas pour assister à notre triste besogne, je veux la faire sans vous, mais pour ne pas vous laisser aller à votre douleur tant qu’elle dûrera ?

La jeune femme ne répondit que par ses larmes.

Mangez, continua Etchebarne, en lui présentant un peu de soupe au fond d’une assiette, Il faut que vous soyez maîtresse de vos nerfs.

Elle obéit. Le repas dans cette pauvre chambre mortuaire fut triste et silencieux. Mais Etchebarne voulait, malgré sa fatigue, terminer au plus vite toutes ces aflligrantes choses ; il sentait que dans l'intérêt de Lise, il fallait la séparer le plus rapidement possible de la pauvre petite morte. Malgré la délicatesse extrême qu'il apporta à la funèbre tâche qu'il s'était imposée, Lise pleura beaucoup. Lorsqu'elle vit emporter dans la pièce voisine le pauvre petit cadavre qu’on allait ensevelir au dehors, sous la neige, dans un coin du jardin, couvert de fleurs au printemps, mais maintenant si froid, si désolé, son désespoir éclata formidable, impossible à contenir.

—0O ma fille!.... sanglotait-elle éperdue, ma Simonne!....

Simonne, la voilà !.... répondit Etchebarne, en allant chercher sur le lit où elle dormait, la fillette qu’il avait apportée.

Mais ce n'était pas en ce moment de si douloureuse séparetion qu'une étrangère pouvait cicatriser la profonde blessure de ce cœur déchiré.

Lise, affolée, repoussa l’enfant, répétant :

—Non, non, pas celle-là.... l’autre. ... O mon Dieu!.,.. mon Dieu!.... que je suis malheureuse !....

Ce désespoir de femme le bouleversait,

Il s’'appuya au chambranle de la cheminée.

Tout est donc douleur en ce monde ! balbutia-t-il, suffoqué de larmes. Mon Dieu, i! me semble que j'entends l’autre là-bas, quand M. le comte va lui dire que sa fille est morte !....

Mais il eut une inspiration soudaine, il se raidit, et faisant deux pas vers Lise :

— Vous la repoussez, dit-il, la pauvre innocente qui n’a plus que vous au monde... Est-ce que vous n'avez pas peur que cela lui porte malheur ?....

— Oh ! non, non, s’écria Lise, en pressant la fillette dans ses bras, non je ne la repousse point.... Mais ma Simonne, ma Simonne.... Juste ciel, ne plus la voir !..

A ce moment l'enfant éveillée jeta un cri.

Ah ! Lise se calomniait, elle avait bien adopté la nouvelie venue!....

A ce cri, ses sourcils se froncèrent, ses fines narrines se gonflèrent, son être tout entier tressaillit. .. . Est-ce que celle-là aussi souffrait ?. ,.. Elle se pencha sur l'enfant, angoissée, inquiète, Etchebarne profita de son trouble pour emporter la petite morte dans la pièce voisine où Jean-Marie l’attendait ; là il s’enferma, les verrous poussés, afin que Lise ne vint pas encore augmenter son désespoir à la vue des tristes et inévitables apprèts aui devaient être faits.

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