‹ Fleur des neiges [microforme] (volume 3)Chapitre 26 sur 35 · L. 2 16 FLEUR DES NEIGE · texte numérisé non relu

L. 2 16 FLEUR DES NEIGE

Dans la montagne, en effet, la première fois qu’Abeille Jui avait parlé de la faire loger dans une maison appartenant à Pascal, l'émotion à laquelle la veuve était en proie l'avait empéchée de s'arrêter à certains détails, Maintenant, sa délicatesse s'effurouchait de ln générosité qu’elle devinait dans l'offre du netit hôtel. Abeille comprit vite sa pensre,

—Aceeptez, ditelle. Vous savez que Pascal y compte et que vous le rendriez tout à fait malheureux si vous lui donniez maintenant la déception d'un refus.

Nôus serons tout voisins puisque nous habitons rue Vaugirard. Rien que le Luxem bourg à traverser, et nous serons les uns chez les autres comme ici, A l’ardeur que rettait Abeille à parler de tout cela, on voyait à quel point le consentement de Lise lui tenait au cœur,

—Taccepte, dit celle ci, mais à une condition.

— Laquelle ?

Que vous ne vous mettrez pas en frais, et que vous ne ferez aucune espèce de répara tions à votre pavillon.

— Votre recommandation est inutile, Un ancien professeur de mon mari, un savant qui était également un ami de mon père, a habité cet hôtel pendant trente ans. Il est mort l'an passé, et comme la maison menaçait ruines, je l'ai remise entre les mains de notre architecte, qui en a profité pour la réparer de fond en comble, De telle facon qu'aujourd'hui, à part le nettoyage intérieur, il n’y a absolument rien à y faire.

[y a l'eau et le gaz prrtout, le service y est excessivement facile ; vous verrez comme vous y serez heureuse. Pour route réponse, Lise en pleurant serra de toutes ses forces la main d'Abeille. C'était au-delà de toute expression que la veuve était touchée par cette amitié dont la vigilance et la délicatesse s’exerçaient jusque dans les moindres détails. Ainsi que le désirait la marquise, Mme Escaméla commencn son déménageinent de Toulouse pour Paris, le jour même. Jamais on n'avait vu un tel printemps, C'était l'été, avec ses chaleurs torrides et son manque absolu d'eau. Au bout de la seinaine, les paquets et les cuisses de Mme Escaméla étaient terminés et les malles d'Abeille fivelées, Elle s'embrassérent à la gare, la famille de Gesdres prenant le train de Paris, et Lise, en sens inverse, celui de Luchon.

—Avant un mois ton nid sera prêt, lui dit Abeille, qui la tutoyait dans les grandes circonstances, et qui en ce moment était au comble de l'émotion de quitter Lise et Monette.

Ne perds pas de temps et pense combien nos fillettes, qui maintenant sont sœurs, vont être malheureuses «l'être séparées l'une de l’autre. II n'était plus besoin de faireà la veuve des recommandations de célérité, son cœur était conquis par la bonté adorable du mari et de la femme, conquis sans retour, Loin d’eux, elle le sentait, sa vie serait encore plus triste, et son deuil plus profond.

—Surtout, ma chère enfant, lui cria Pascal de la portière du wagon, ayez du courage, là-haut, beaucoup de courage. Ne regardez plus en arrière, mais en avant... Pancez à l'avenir de Toniet, à celui de Monette, et.... à nous!.... Le train partait, Lise et sa fille pleuraient toutes les deux.

— Maintenant, mama: dit naïvement Monette, il faut nous dépêcher d’allerles retrouver, n'est-ce pas ?

—Oui, mon trésor, oui, tout ce que tu voudras, répondit Lise un peu effarouchée de ce grand amour de sa fille pour Marguerite, Mais là-bas, dis, m'aimerastu autant au’à Luchon?....

Monette lui jeta les bras autour du cou, malgré tous les étrangers qui les entouraient.

—Que tu es bête, dit-elle, avec ses jolis yeux de myosotis rieurs et toujours un peu espiègles, est-ce qu'on peut avoir deux mamans au monde ?....

Hélas !....

Le cœur de Lise se tordit comme broyé dans un étau. C'était bien là l’inguérissable blessure qui toujours saignerait!.... Le nouveau fermier qui avait fait comme Etche. barne jadis, il avait donné un si bon prix de l'auberge qu’il avait traité directement sans adjudication. Antoniet lui avait célé tout le matériel de l'Hospice, ne réservant, ainsi que l'avaient désiré Lise et Monettse, €

> certains meubles particuliers, rappelant les squvenirs intimes de la vie passée. Et la mère et le fils avaient été si larges, si généreux, que les nouveaux propriétaires, enthousiasmés, avaient proposé d'eux-mêmes de soigner le refuge et de l'entretenir pendant que Lise et sa famille habiteraient Paris. De plus,

moyennant une faible location, bien des choses que Lise ne pouvait pas emporter’et:

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quelle ne vouluit pas vendre, furent enmagasinées dans une grange assez solidement bâtie pour que rien ne püût être détérioré par l'humidité ou les intempéries. Tout cein demanda assez de temps, malgré les impatiences des enfants qui l'un comme l’autre avaient hâte d’être à Paris et de commencer leur nouvelle existence, Lise, pendant qu'elle était obligée de régler ses dernières affaires avec le soin qu'elle apportait en tout, les envoyait au refuge atin qu'ils trouvassent le teinps moins long. Mais ce paradis de leur enfance, où ils avaient passé des jours si heureux, ne leur plaisait plus de la même façon, c'était évident. Dès qu'Antoniet prenait ses pinceaux, une grande lassitude s'emparait de lui, et son esprit, on le voyait, sur les ailes d'or du rêve, partait bien loin, Quant à Monette, son piano restait muet, sa bel.e voix vibrante ne s'élevait plus dans la solitude du joli jardin, toujours fleuri, Grillon seul, encore ingambe, et pas trop vieux pour son âge, avait repris son coussin avec une très visible satisfaction. Il était certain que Monette, qui n'avait peut-être pas les êmes raisons intimes qu'Antoniet de vouloir s'installer le plus tôt possible à Paris, subissait également les énervements de l'attente, et ne pouvait retrouver son calme passé, dans la période transitoire où se trouvait la famille tout entière, Aussi le frère et la sœur revenaient-ils le plus possible à l'auberge, où il leur semblait que leur présence seule hâtait les préparatifs, et forçait Lise à moins s’attarder sur certains détuils. Du reste, vu la chaleur extraordinaire et anormale, au <omimencement de mai, chose excessivement rare, les étrangers commencèrent à arriver cette année-là à Luchon,

C'était le matin.

Malgré la joie très évidente que leur causa cette nouvelle si impatiemment attendue, leur cœur à tous les deux se serra un peu. Ils avaient été si heureux, si aimés dans ce coin sauvage de montagne où s'était écoulée leur enfance ! Et d'un commun accord, ils décidèrent qu’ils consacreraient les dernières journées à visiter les divers sites qu'ils avaient le plus aimés. Alors leur main l’une dans l’autre, comme lorsque Antoniet soutenait Monette toute petite, ils refirent les chers pèlerinages du passé et du souvenir. L'aprés-midi du second jour, en revenant de la cascade du Parisien, Monette très émue et un peu lasse dit 4 Antoniet : -

— Laisse-moi ici, veux-tu ? Monte sur les hauteurs si tu en as envie, tu as dit que tu voulais y aller,

Moi, je vais rester à regarder couler l’eau et à rêver comme jadis. Reviens me chercher dans une heure, nous irons un moment au refuge. I] lui obéit. Et, après l'avoir assise commodément sur les racines d’un grand chêne, tellement larges qu’elles formaient comme un banc naturel, il grimpa par le joli sentier qui, au fond et à gauche, s’élance vers les sommets. Monette était à demi étendue ; sa chemisette de crêpe et son grand chapeau noir donnaient un éclat extraordinaire à son teint, d'une blancheur déjà si idéale, Elle rêvait, bercée par le bruit du ruisseau qui, à ses pieds, tombait de quelques métres dans une sorte de bassin naturel fait de plusieurs roches inégales, pas très hautes, mais remarquablement pittoresques et iolies avec leurs mousses humides, leurs ronces pendantes, et les lis qui, à l’entour,s’ouvraient à profusion. La fraîcheur de ce lieu était délicieuse. Les pépiements de quelques oiseaux qui méluient leurs petits cris au chant cristallin de l’eau bondissante, rendaient plus profond le silence de cet endroit sauvage et désert. Tout à coup on parla dans le sentier, qui un peu plus loin remontait de la cascade.

— Allez-nous attendre à l’auberge, et priez qu'on nous y prépare un déjeuner très simple avec du lait et des œufs, dit une voix de femme, d’un timbre d’une douceur et d’une pureté remarquables,

Nous, continua-telle, nous marcherons plus doucement et nous nous arréterons même un peu, n’est-ce pas, Rolland ?°

—-Oui, maman, répondit une voix plus forte ; cependant il est très tard, près de deux heures, et il me semble qu’il serait temps de déjeuner, je meurs de faim. ;

— Alors, dit la jeune femme aussitôt, prévenez que nous arrivons tout de suite, sur vos talons, et qu’on se hâte,

Un guide passa devant Monette en accélérant son pas, et tout aussitôt un groupe ap-

parut au bout du chemin. Ii était composé d’un jeune homme et d’une femme qu'à cette

distance on pouvait croire également très jeune, car elle était excessivement mince, et p d’une souplesse remarquable, dans la simplicité élégante d’un costume de lainage foncé, h qui la moulait comme un gant. Une voilette en guze entourait sa toque de voyage et la préservait également de la poussière et du soleil. Le jeune homme qui lui donn nait le bras n’était guère plus grand qu’elle, mince, mièvre et chétif avec un visage fatigué et se maladif dont la seule beauté, mais incomparable par exemple, résidait dans un front superbe et des yeux bruns, lumineux, droits, magnifiques. Ils ne voyaient Monette ni l’un ni l’autre, ainsi qu’elle était placée, dissimulée par son arbre. —Ouf ! qu'il fait chaud, dit la jeune femme en s’arrêtant tout à coup, Rolland, v: j'étoufte !.... di — Eh bien! souftle un peu, mais pas longtemps, al — Laisse-moi m'arrêter, veux-tu ? P — Non, parce que tu as trop chaud, et que la fraîcheur qui monte de ce petit torrent a! pourrait te faire attraper du mal. ? ve Allons ! un peu de courage, tiens, regarde, l'auberge est à deux cents pas. Nous m allons être arrivés, et là tu te reposeras tant que tu voudras, avec certaines précautions, bien entendu. Il parlait en maître, c'était certain, et comme quelqu'un qui a l'habitude du commandement ; mais malgré cela la voix était charmante, et avait des modulations d’une tendresse infinie en s'adressant à celle qu’il appelait ‘ maman ” ja —Alions ! dit la mère, je t’obéis, tyran.

Cependant, avant de se remettre en marche, elle enleva une longue épingle à tête de m diamants qui assuiettissait sa toque sur ses cheveux, et ayant soulevé sa voilette, elle Gta, A sa coiffure et la porta à la main. On put voir alors le visage d’une femme encore relati- at vement jeune, et qui certainement ne pouvait pas être la mère de celui qui l’accompagnait, car elle n'avait pas plus de trente à trente-cinq ans. Elle avait dû être,. elle était fi encore souveroinement belle. Son visage mobile, expressif et doux avait l'animation qui di Le paraisssait le retlet d'une intelligence d'élite et d’une faculté d'émotions sans limites. le re Sous des cheveux bruns naturellement ondulés, des yeux bleus étincelaient à travers la q frange épaisse des cils très noirs. (Ces yeux donnaient ordinairement par leur douceur, qi l'impression d'un regard d'enfant. Mais qu’une volonté ou un besoin d'énergie se manifes- pl tât, et ces yeux prenaient des reflets d'acier, tandis que les traits si fins du visage se et creusaient et devenaient d’une beauté sculpturale un peu sévère, bien en rapport avec ri l'autorité du geste, et la netteté impérieuse de la voix. Les deux voyageurs arriverent ta devant l'arbre contre lequel était étendue Monette, et l’aperçurent tout à coup. Depuis p: un instant, le soleil avait tourné, et comme elle était dans l’ombre, elle avait, elle aussi, enlevé son chapeau. Mais ce soleil à peine disparu semblait s'être arrêté dans sa chevelure d’or qui,relevée sur sa tête,un peu en désordre à cause de la course folle dans la mon- le. tagne, resplendissait comme si elle eût en effet contenu des rayons. Rolland s'arrêta en ! extase, —O maman, dit-il, regarde donc quelle jolie enfant!.... re Ils s'approchèrent tous les deux ; l’étrangère avec une profonde émotion, le jeune homme avec une admiration passionnée qu’il ne cherchait même pas à dissimuler. Monette avait entendu l’exclamation, et elle en avait rougi de plaisir, ce qui l'avait rendue d’une beauté éclatante, extraordinaire, Rolland s'approcha tout à fait et coinme so { poussé par une force inconnue :

| -— Est-ce que vous seriez par hasard, mademoiselle, la fée de ce lieu sauvage mais si | adorablement beau ? lui demanda-t:il, 6 Cette demande plut extraordinairement à Monette. ch Elle fixa sur Rolland ses jolis yeux espiègles et naïfs, et lui répondit avec un petit añ $ ! de hauteur qui n'était pas sans charmes dr — Vons l'avez deviné, Monsieur, | Les paupitres de Rolland battirent légèrement, et il s'éloigna sans avoir ajouté un lu mot de plus.

De grosses larmes, subitement, coulèrent des veux de la voyageuse, = -Rollaad, dit-elle tout bas, tu sais, Blanche aurait cet âge iris de Le jeune home tressaillit comme si on l’arrachait à que lque rève heureux, ét paras-

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Monette les suivit tant qu’elle put les voir,

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Elle n'avait remarqué qu’une chose : les admiräbles yeux de Rolland. Et flattée au plus profond d'elle-même, de la grâce délicieuse et un peu hautaine du compliment qui lui avait été adressé, elle murmura :

—Mais il est très bien, ce jeune homme.

Avec sa prévenance ordinaire, Rolland donna la main à sa mère pour lui faire traverser les pierres inégales jetées sur le petit torrent.

—Appuie toi sur moi, lui dit:il, quand ils furent sur l’autre rive, la montée est rude.

—Rude, répéta-t-elle, oui, c’est vrai, mais si courte !....

En eflet l'auberge était à quelques pas à peine et l’on voyait sur la terrace, placée devant la porte, la nappe blanche déjà mise sur une table, et les grands pots de porcelaine dans lesquels était le lait qu'avait demandé l’étrangère. Comme les deux voyageurs allaient atteindre le seuil de la maison, les chiens s’élancèrent en aboyant. Les nouveaux propriétaires de l'auberge apparurent en même temps que Lise. Mais subitement et avant qu’on eût eu le temps d’admonester les bêtes, Grillon s'aplatit devant la nouvelle venue, balayant le sol de sa queue rapidement agitée, tordant tout son corps en de longs mouvements souples, laissant échapper de petits cris de joie.

L’étrangère le regardait très surprise.

—On dirait qu’il te connait, maman, fit Rolland étonné.

—Ï1 me prend pour un autre, dit-elle en se baissant pour le caresser, car je ne suis jamais venue ici.

Mais comme elle allait le toucher de la main, le chien redressa la tôte intelligente, et montrant toutes ses dents eut cette espèce de rictus de joie qui le rendait ei singulier. Alors la voyageuse se redressa en proie à une foudroyante émotion, et, se cramponnant au bras de son fils, elle lui dit : ,

—Ah ! mon Dieu ! c’est marquis !....

Ce nom ainsi prononcé ne fit point tresaillir Grillon. Un si long temps s'était écoulé depuis qu’on ne le lui avait plus donné qu'il l'avait propablement oublié. Mais si la bête resta indifférente, ce nom produisit en revanche un effet terrible sur une autre personne qui avait assisté à cette rapide scène, C'était Lise. Plus blanche et plus décomposée qu'une morte, elle paraissait toucher aux limites de la vie. Cependant une intuition plus rapide que l’éciair lui dit, au milieu même de son trouble, qu’elle devait se contenir, et ne pas'attirer l’attentioa sur elle. Aussi après avoir fait à sa volonté le plus impérieux des appels, elle arriva à apaiser le tremblement de ses lèvres, à dominer l'épouvantable émotion qui serrait sa gorge, et à redevenir, au moins en apparence à peu près impassible. F

Et lorsque l’étrangère lui dit :

—Par grâce, madame, comment avez-vous eu ce chien ? Oh ! je vous en conjure, ditesle-moi, dites-le-moi !...,.

Ce fut d'une voix presque naturelle que Lise lui répondit :

—-C'est un voyageur sans doute qui l'aura perdu dans la montagne, car nôus l'avons recueilli, il y a bien longtemps de cela.

La jeune femme violemment répondit :

—Ïl y a seize ans, n'est-ce pas ?

— Peut-être bien, fit Lise dont la voix ne tremblait plus, tandis qu’en revanche un feu sombre, indiquant une énergie à toute épreuve, s’allumait dans ses yeux noirs.

L’étrangère continua :

— Vous n'avez pas vu la personne qui a laissé cette bête ici ?

—Non, dit Lise, Il hurlait au chien perdu dans la forêt! Mon mari est allé le cher. cher, et l’a amené ; depuis, il s’est attaché aux enfants, et il est toujours resté avec nous,

Rolland, est-ce que Mathieu n’était pas de ce pays-ci ? demanda la voyageuse en s'adressant tout à coup à son fils,

Les yeux du jeune homme, ces beaux yeux purs et droits, brillèrent tout à coup d'une lueur extraordinaire,

Mais il l’éteignit aussitôt, sous sa paupière rapidement abaissée, et répondit : le ne Pai î

jamais su. Je crois cependant qu'il devait ètre de Bordeaux, et que c'est de là, jadis, que le père de mon oncle l'avait ramené,

L'étrangère se retourna de nouveau vers Lise :

— Est-ce que je ne pourrais pas parler à votre mari? demanda-t-elle, Lise tristerment montra ses vêtements de deuil,

Mon mari est mort, madame, dit-elle, avec une violente émotion qui enfin pouvait éclater.

Oui, afirma le nouveau propriétaire qui ne s'était pas encore inêlé à la conversation, il est mort le printemps dernier en sauvant un voyageur, qui avait voulu faire une excursion dans le montagne. C'était un bien brave homme comme on ne verra pas de bien longtemps le pareil. Lise avait eu le temps de se ressaisir de nouveau.

Je vous demande pardon, madame, lui dit l'inconnue. J'ai réveillé en vous un cruel souvenir, je le vois ; mais si vous saviez à quel point ce renseignement-là me tient au cœur ; comme je donnerais la moitié de ma vie pour un détail qui vous semblerait à vous, certinement, sans la moindre importance.

— Vous pouvez parler, madame, tout ce que mon mari savait, je le connaissais également, car nous n'avions pas de secrets l’un pour l’autre.

— Eh bien ! cette bête qui a été recueillie par vous, ne l'aviez-vous pas déjà vue, escortant un individu de taille moyenne, plutôt grand, assez fort, des yeux très noirs, le teint mat, portant de tout petits favoris coupés ras, l'air doux et bon, avec la mine et la tournure d'un serviteur de grande maison ?

Lise tressaillit. Ah! comme c’était bien là le portrait d’Etchebarne !.... Elle reçut un coup presque anssi profond que celui qu’elle avait éprouvé lorsque la voyageuse avait appelé le chien Marquis. Mais elle sentit en même temps que le jeune homme, debout à côté de l'étrangère, la regardait de ses grands yeux scrutateurs et graves. Il lui semblait qu'il devinait son émotion, qu’elle le frappait profondément... .elle se raidit, et d'une voix naturelle elle répondit :

--Non, madame, uous n'avons jamais vu la personne dont vous parlez, et si nous l’eussiez rencontrée, plus tard, quand nous avons trouvé le chien, cela nous fût revenu.

La voyageuse appela de nouveau le griffon :

— Marquis ; dit-elle.

Grillon ne bougea pas.

Elle s’'approcha, le flatta de la main, il remua encore la queue, mais avec bien moins d'expansion que la prenière fois. Rolland en protita pour lui dire très doucement, de sa voix si chande de tendresse :

Allons, ma pauvre matuan, calme-toi. Tu le désires si vivement, ce que je veux dire que tu en crois voir la trace partout, Ce chien t'a fait quelques démonstrations d'amitié, mais ce n'est pas marquis, VA....

—J1 Jui ressemble tant. .../Puis ce rire......

- Beaucoup de chiens ont cette contraction nerveuse des lèvres ; mais Marquis, autant qu'il m'en souvient, était plus petit et plus noir.

, Marquis n'avait que huit mois lorsqu'il s’est perdu. Sa taille peut avoir beaucoup :

augmenté depuis, peut-être doublé, Et tout le monde sait que les poils des chiens en vieillissant deviennent gris, puis blancs. Rolland évidemment contrarié de cette insistance répondit de son accent un peu autoritaire :

Allons! Je t’en prie, Ne te mets pas encore en tête des choses quite feraient retomber malade. Tu vois bien que tout est au grand jour ici, et que rien de ce que tu crois ne peut y exister. :

La voyageuse baissa la tête et n'osa pas répliquer. Elle but deux tasses de lait, mais ne toucha pas au reste du déjeuner, fort bien préparé cependant, et auquel Rolland fit honneur avec un appétit aiguisé par l'heure tardive, et la course un peu longue dans la montagne, Il régla la dépense et pendant qu'on attelait le landau, qui était arrivé par un autre côté, il entra dans l'écurie, où il avisa un vieux domestique et lui dit :

— Y at-il longtemps que vous êtes ici, mon brave ?

0h ! oui, monsieur, vingt-deux ans bientôt,

Holland ne poussa pas plus loin ses questions.

11 lui mit une pièce de dix francs dans ln main, et il ajouta :

—Keriez-vous capable de me faire faire quelques courses aux environs de l'Hospice ?

—Je puis mener monsieur partout où il voudra, homme avait une physionomie bonne et honnête, point roublarde ni empreinte d’as-

tuce.

Tel qu'il était, il plut sans doute au jeune homme, car celui-ci lui dit: Demain ou après-demain, je reviendrai de tres bonne heure, et je vous damanderai

de me faire faire quelques belles excursions ; ça vous virt il?

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— Monsieur peut compter sur moi, répondit le vieux guide en touchant son béret,

—-C’est entendu, déclara Rolland en quittant l'écurie, à demain. Il rejoignit sa mère jeta un rapide mais perçant regard vers l'endroit où il avait apercu Monette, et ne voyant rien poindre de ce côté, il dit à la voyageuse.

— Allons ! maman, il faut revenir à Luchon, car autrement l’heure de ton humage serait passée ....., Lise de la fenêtre de sa chambre regarda le landau s'engager dans la route escarpée qui redescend vers la vallée. Quandil eut disparu, elle porta les deux mains à son cœur et poussa un sanglot déchirant,

—Ah! mon Dieu! balbutia-t-elle éperdue, Etchebarne avavait dit que la mère de Monette était morte, il m'a trompée, et je viens de la voir!

Mais soudain une pensée sembla jaillir du fond de sa cervelle.

—Et ce garçon aux yeux de sphinx, qui a eu l’air d'en comprendre et d’en supposer plus long que sa mère, se dit-elle, qu'est-ce qu'il est allé faire si iongtemps dans l'écurie où je l'ai vu parler à Antignac ?...... Ah! il faut que je sache ce qu'il lui a dit !

Elle se dirigea vers l'endroit où elle savait trouver le vieux guide.

— Hé! hé! patronne, dit celui-ci dès qu'il l’aperçut n'est avis que la saison sera fameuse cette année, Les excursions commencent de bonne heure.

—Ïl n’y en a pas eu encore que je sache, répondit Lise en le laissant parler avant d'aborder le sujet qui lui tenait au cœur.

—Je suis retenu pour guider demain matin.

Le cœur de Mme Escaméla battit un peu fort.

— Ah ! dit-elle, par qui donc ?

—Mais par ce jeune homme qui vient de partir en landau, avec cette jolie dame.

— Ah ! comment l’idée de s'adresser directement à toi a-telle pu lui venir, Antignac ?

—Mais il est entré comme qui dirait pour voir l'écurie probablement. ... Ces étrangers sont tous fort curieux. Ïls vous posent un tas de questions

—Tiens !.... Er que t’a-til demandé celui-là ?

—S'il y avait longtemps que j'étais ici.

— Que lui as-tu répondu ?

—La vérité. Je lui ai dit qu'il y avait vingt-deux ans.

—Et puis quelles autres questions t’a-t-il posées ?

—Aucune autre. C’est alors qu’il w’a dit tout bonnement qu’il voulait faire des excursions autour de l'Hospice et qu’il me prendrait.

L'esprit clair et lucide de Lise eut vite deviné pourquoi Rolland avait choisi Antignac pour le guider dans cette excursion. Avec une justesse de coup d'œil qui fit tressaillir la veuve jusqu'au fond des entrailles, Rolland avait bien choisi le seul des employés de la maison capable de lui dire quelque chose de précis sur l’époque lointaine que Lise eût voulu, même au prix de son sang, effacer de sa vie. Certainement, Antignac pas plus que personne au monde n'avait connu un mot de la mort de la véritable Simonne et de l’adoption de l’autre, mais il pouvait avoir vu Etchebarne jadis, il pouvait en parler aujourd’hui si on le questionnait habilement, mettre par conséquent sur sa trace ce garyon aux yeux scrutateurs et extraordinaires, et dont l’intelligente et éneizique physionomie causait à Lise une terr ur capable de la rendre folle. Toutefois elle n'eut pas l'air d’attacher une grande importance à ce que lui racontait Antignac, et ce fut même avec une certaine négligence qu’elle lui dit :

—Tant mieux que la saison promette d'être bonne. Ce n’est pas parce que je m'en vais que je puis me désintéresser d'ici, Je désire au contraire que ceux qui me succèdent y réussissent aussi pleinement que possible, ,

Elle revint sur la terrace et vit Antoniet desceadre seul de la montagne.

—Et Monette ?....

Monette n’était pas avec lui.

ïst-ce qu'elle était perdue, volée, enlevée ?,,.. Quoi ?....

Lise crut que son cœur s’arrêtait de battre. Elle courut vers son fils, l’atteignit avant qu'il fût arrivé au torrent, et lui dit, avec la voix saccadée d’une folle :

—Uu est (a sœur À

Antoniet, ne comprenant rien à l'extraordinaire bouleversement de sa mère, répondit avec beaucoup de calme :

— Elle était un peu fatiguée, elle s’est assise sous les grands arbres, là à côté, Si elle n'est pas rentrée à l'Hospice, c’est qu’elle doit y être encore. :

FLEUR DES NEIGES Lise, sans en attendre davantage, y courut avec une telle précipitation qu'Antoniet instinctivem nt la suivit, pensant que quelque grand danger, ignoré de lui, menagçait Monette. Celle-ci, en proie pour la première fois de sa vie à une rêverie que sa candeur ne parvenait pas à s'expliquer, mais à laquelle la fillette trouvait néanmoins un charme incomparable, était restée à la place même où l'avaient rencontrée Rolland et l'étrangère,

— Etes-vous la fée de ce lieu sauvage, mademoiselle? lui semblait-il entendre dans le bruissement des feuilles, dans le murmure de la source vagabonde, et jusque dans les battements d'ailes des oiseaux qu’elle n’effarouchait pas.

Et les beaux yeux bruns, profonds et droits, lui avaient laissé au cœur un trouble charmant, qui, dans son ignorance, la rendait très heureuse. La voix de Lise l’appelant de loin l’éveilla de son rève.

— Qu'est-ce que tu fais là ? lui demanda Mme Escanéla d’un accent que ni Monette ni Antonict ne lui connaissait.

Elle commença son explication. Lise ne l’écoutait pas.

—Sous ces grands arbres tu pouvais attraper du mal, dit-elle en interrompant violemment la fillette. D'ailleurs rester là toute seule, est-ce convenable ?

Rester là ou ailleurs, mais est-ce que Monette ne l'avait pas fait toute sa vie ?

Lise de plus en plus nerveuse les gronda tous les deux ; elle, de n'avoir pas accompagné son frère ; lui, de l'avoir laissée,

Puis d’une voix encore précipitée, elle demanda à Monette :

—Qui as-tu vu pendant que tu étais assise dans ce bois ?. ...

Et comme la fillette ne répondit pas, de plus en plus étonnée de l'irritation si peu ordinaire de Lise, celle-ci continua :

— Voyons, est-ce que tu ne me comprends pas ! je te demande si des étrangers ne sont pas passés pendant que tu étais là, s'ils ne t’ont pas parlé et ce qu'ils t’ont dit ?

Certainement si Lise eût parlé à sa fille avec la douceur profonde dont elle ne se départait jamais vis-à-vis d'elle, Monette lui eût tout raconté, Mais cette colère, si peu méritée d’après elle, la froissa. Elle se replia au fond d'elle-même, et avec son petit air hautain, qui si facilement revenait, Monette les yeux brillants et les lèvres serrées répondit :

—Je n'ai vu personne,

Lise respira. Elle n’eut pas besoin d’autre chose pour se calmer soudain et de redevenir la mère ardente, expansive et tendre qu’elle était toujours. Elle erabrassa Monette avec une violence encore plus grande qu’à l'ordinaire et lui dit :

—Ah ! mauvaise, va, qui me fais ces peurs-là !...

Et comme la fillette voulait répondre encore fâchée :

—Tais-toi, lui dit-elle, tu ne m'aimes pas, et tu ne comprendras même jamais combien je t'aime !

Puis subitement, très résolue :

— Allons, dit-elle, rentrez tous les deux. Nous n'avons pas de temps à perdre ni les uns ni les autres,

— Pourquoi donc? demanda Antoniet tout à coup en éveil.

—J’ai reçu une lettre de la marquise aujourd’hui, répondit Lise. Elle me presse de nou veau et tellement que je me suis décidée : toutes nos affaires sont réglées, nous partirons demain matin.

Ce qui fut fait. Le lendemain, lorsque Rolland arriva à cheval à l'auberge, Lise, les deux enfants et Grillon étaient partis depuis longtemps.

— Où est Mme Escanéla ? demanda-t-il négligermment à Antignac.

Celui-ci entra dans de longues explications dont le jeune homne ne retint qu’une chose :--elle était partie, s'étant subitement décidée, alors que son départ ne devait avoir lieu que trois jours après. Alors, Rolland s’adossa à une paroi de roche, et les yeux fixés au loin, son splendide front coupé par la ride des profondes réflexions, il murmura :

— Est-ce que les choses que je peux apprendre d'Antignac ou d’un autre lui feraient eur ?...,

Mais alors ?.... alors ?.... il y aurait du vrai dans les pressentiments de maman ?

Son visage revêtit l'expression d’une volonté, d’une énergie presque redoutable, et il ajouta :

ion qu'Antoniet de lui, menaçait que sa candeur oins un charme Iland et l’étran-

atendre dans le ; Jusque dans les

œur un trouble de Lise l'appe-

e ni Monette ni

rompant violem-

sa vie ?

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—Je ne dois pas, je ne veux pas en parler à nm mère?.... Car si elle avait une déception de ce côté-là, elle pourrait en devenir folle, et pour toujours cette fois-ci. Mais sur mon âme, je chercherai.... je soulèverai le monde pour la lui retrouver, sa fille, et J y arriverai à la condition qu’elle existe encore... car s'il y à au ciel un Dieu de justice

et de bonté, il me permettra de payer ainsi à cette sainte que j'adore tout le bien qu’elle m'a fait !....

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