FLEUR
— Ok ! j'espère bien que vous ne résisterez pas à ce goût:-là, que vous viendrez voir le chien à la maisor;, s’écria Antoniet. Mme de Gesdres m'a organisé un atelier qui est uu baradis. Il faut que vous examiniez également mes essais, et que vous me disiez si vous croyez vraiment, vous aussi, que j'ai le feu sacré !....
Rolland sourit.
—Oh! le feu sacré ltil, je n'ai qu'à voir vos yeux pour être sûr que vous en éts plein. Mais je vicx “« , n'ayez garde, je viendrai avec Marguerite ou tout seul !.
Il parut hésiter et: ;outa :
— À condition, cependant, que Mlle Monette m'invite aussi,
Une nouvelle tombée de pourpre envahit les traits purs de la jeune fille, et avec un grande naiveté elle répondit :
— Est-ce que vous n'êtes pas toujours invité chez nous, monsieur Rolland ?
Le dîner très fauilial fut simple et gai. Pour la première fois de sa vie, depuis que ce maudit mariage avait été accompli, Germaine se trouvait heureuse, avec une immense paix qui lui descendait dans l’âme.
Le babillage de Marguerite, auquel répondais maintenant celui de Monette, la conversation plus sérieuse de Rolland et d'Antoniet, tout cela mettait dans l'air une note de gai bonheur ; tout cela donnait au grand hôtel de Gesdres, un peu austère, avec ses plafonds élevés et son mobilier d'un autre âge, un véritable aspect de volière, dans laquelle le plus beau des oiseaux des îles chanteurs et babillards eussent pris leurs ébats,
La tristesse de Lise, et celle tout aussi profonde de Germaine s’en allaient, devant ces éclats de rire, ces jolies histoires faites de rien, ces projets d'avenir, *ces joies et ces repar: ties, comnie en laissent échapper seulement les lèvres de ceux qui ont vingt ans.
Le soir dans la voiture qui les reconduisait à l’hôtel du Ranelagh, Germaine entoura de ses bras la tête de Rolland.
—N'as-tu rien à me dire ? lui demanda telle de son accent le plus tendre et le plus maternel].
-— Puisque j'ai commencé mes confidences, petite maman chérie, il faut bien que je les continue, n'est-ce pas ?...,...
Puis tout à coup :
—Avoue, lui dit-il, que le hasard à de singulières surprises...
— Pourquoi ?....
—-Parce que certainement la dernière des choses à laquelle je w’attendais, c'était de rencontrer dans la famille de Gesdres cette enfant qui m'avait fait dans la montagne une si singulière, si profonde impression !....
— Est-ce qu’elle a continué, cette impression-là ?. ...
Avec un grand battement de cœur, Rolland répondit :
—Oh ! oui, et plus que continué, elle s'est encore approfondie je crois !....
— Ah ! fit Germaine pensive.
Et comme l’exclamation ne paraissait pas naturelle au jeune homme, il dit à sa mère adoptive :
—-Je t'ai ouvert mon cœur,
Jusqu'ici,fje n'avais pas encore aimé; mais maintenant au contraire il me semble que l'affection qne j'éprouve est bien de l'amour ; l'amour impérieux et jaloux qui ne fera que grandir et décupler avec les années écoulées. ... Non seulement cette enfant est jolie comme un ange, non seulement en elle physiquement tout me charme et me plait ; mais la moindre de ses paroles me ravit et me montre une petite âme simple et Joyale, avec une élévation de principes et de sentiments qui me va droit au cœur,
Et puis, je ne sais par quel bizarre phénomène, sa voix a des inflexions qui me remuent jusqu'aux entrailles, pendant que le regard de ses yeux bleus, et le moindre jeu de sx physionomie me font battre le cœur, comme si j'allais étouffer.
Oui, je, l’aime. Je crois que passer ma vie auprès d'elle est la seule chose qui puisse me donner le bonheur complet. Cependant, si cette idéé de me voir marié avec cette enfant ne t’allait pas, te froiseait, où te contrarinit en quoi que ce soit, dis-le, maman, et avant que j'aie laissé comprendre à Monette Escaméla ce qu’elle est, ce qu'elle peut devenir pour moi, je serai arrivé à renfermer pour toujours en moi-même ce sentiment qui t’aurait déplu !....
Vivement, Germaine mit sa main sur la bouche de Rolland,
—Tais-toi, lui dit elle je ne veux et ne voudrai que ton bonheur, Loin de me déplairecette enfant me charme, moi aussi, d’une extraordinaire façon.
tt
Le premier mot que je t'ai dit en la voyant dans la montagne a été celui-ci : Ma Blanche aurait cet age !.... Et tout aujourd'hui, en l'entendant parler, en la voyant si gracieuse, si gaie, si gentille autour de sa mère et de nous tous, je me suis figuré notre grande maison déserte animée par une fillette semblable à elle, qui lui ressemblerait exactement, #t dont les mênies inflexions de veix retentiraient autour de moi, pour moi !
est un rêve, je le sais bien : mais un rêve auquel cette enfant si jolie vient de donner Mi corps toute cette après-midi, Tout cela, pour te dire à quel point elle me plaît et attire, Je trouve comme toi, que tout en elle est droit, loyal et bon... :
La différence du niveau social ?., Ah ! je t'assure, Rolland, que je n’y pense guère !..
Du reste, Mme Escaméla, fille d'un capitaine de douanes et appartenant de naissance äiune des meilleures familles de Luchon, Pa élevée avec une très grande intelligence, et ‘as n'importe quelle situation de la vie, Monette ne détonnera pus, j'en suis sûre,
Quant à la fortune, tu es assez riche pour prendre une femme quine t'apportera que si grâce et sa beauté, à condition qu’elie soit honnête, et qu'elle te plaise.
Rolland, à son tour, ferma la bouche de Germaine.
—Je t'ai souvent dit, lui répondit i!, quelle était mon intention à l'endroit de ta fortune, mais une intention formelle, tu m'entends. Ta fortune appartient tout entière à ta fie, et le jour où tu la retrouveras, je veux qu'il ne lui en manque pas un atome.
Tu m'as élevé, tu mas aimé comme un fils, depuis le jour où tu” m'as recueilli après l'enterrement de ma mère ; tu m'as adopté avec une grandeur d'âme que j'ai sentie peu À peu, et surtout aujourd'hui, car j'ai mesuré ta noblesse et ta valeur à cette idée que ma iuère était ta rivale !..., Aprés cela, tu t'es consacré à moi, tu as fait de moi ce que je snis aujourd'hu: c'est-à-dire un homme en état d. gagner sa vie,
Uela me suffit, crois le, ma bien aimée maman : et de tes trésors et de tes richesses je ne veux rien, rien, que ce que tu m'as déjà donné, c'est-à-dire ton cœur !.
Le jour où Monette m'aimera tont à fait, et cù tu m'auras permis de la traiter en fiancée, elle pensera comme moi, j'en suis certain®
Du reste, elle me paraît avoir des goûts très modestes, et le petit avoir qu’elle aura de chez elle, avec celui que j'ai, moi, que mon grand père Paulin Bargemon m'a si singuhèreinent augmenté, tout cela et au delà, me permettra de monter quelque affaire industrielle et de gagner, comme l'avait fait papa Lucien, ce qu'il faudra à la famille que je veux me Créer...
-De tout temps, dit Germaine, je t'ai destiné la moitié de ce que je possédais.
F faut me traiter tout à fait en mère, Rolland, puisque tu dis avoir les sentiments d’un fils, e6 ne pas me refuser,
--Et je te refuse cependant, parce que les droits de ta fille, et surtout de ta fille ab- “este sont sacrés !.,,, Parce que je ne veux pas que dans mon ardent amour pour toi, où il n'y a que de l'or pur, il puisse se glisser un atome de métal étranger.
Mais nous reparlerons de ces choses-là plus tard ; pour le moment je veux que tu finisses de m'expliquer la réticence qu'il y a en toi contre Monette, car il y en a une.
Avec une grande spontanéité et une ardeur qu'elle n'avait jamais en apparence, Ger- Haine SeCrIAa ! ÿ
— Une réticence contre Monette, moi ? Ah ! Dieu, non!.... Il n'y en a pas, mais à Un £arçon tel que toi je peux bien ouvrir mon cœur, et dire tout ce que je pense.
Je t'en prie,
--Oui, oui, n'aie pas peur, tu sauras tout.
Abeille et moi, nous avons formé le projet toute notre vie d’unir nos enfurs si nous en avions. Depuis que je t'ai adopté, tu as été considéré par elle et par noi comme mon fils. c'est à-dire comme le fatur mari de Marguerite.
M. de Gesdres en s'occupant de toi, essayait également à former son futur gendre sui- “ant ses aspirations et ses désirs. L'intimité dans laquelle nous vous avons fait vivre, Marguerite et toi, n'a été destinée qu'à amener plus vite ce résultat que nous voulions de toutes nos torces, :
— Vous n’y avez pas réussi, dit Rolland avec un sourire. Vous avez fait de Marguerite et de moi un frère et une sœur s’adorant autant qu’un frère et une sœur peuvent s’adover : mais n'ayant l’un pour l’autre rien de ln tendresse ardente de deux fiancés, et encore moins de deux ainoureux.
Est ce bien vrai ?..., Car je te l'avoue, ma réticence est celle-ci : Je te veux heureux et donnerais ma vie pour que tu le sois.... Mais je + “eux pas que Marguerite, la fille
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de cette Abeille qui a été tout pour moi, —tu le sais mieux que personne, —souffre jamais par notre faute !....
—Me comprends tu ?......
—Si je te comprends ! Est-ce que mes idées ne sont pas les tiennes, venues à ton çcontact, par tes exemples et tes conseils ?.... Tu dis que je suis ton fils !.... Oh ! oui, pour
tout cela, je le suis vraiment et je le sens !....
Mais rassure-toi, non seulement Marguerite ne m'aime pas comme tu le penses, mais ie crois même que la place est prise !....
-—Que veux-tu dire ?....
—Je ne voudrais trahir le secret de personne, et je ne voudrais surtout pas que M. et Mme de Gesdres apprissent par d’autres, fut-ce par toi, le mystère que leur fiile seule doit leur dévoiler.
—Tu peux parler, ja saurai me taire.
— Même “vec Abeille ?....
—Même avec Abeille !...
—Eh bien ! voici ce que je crois : Marguerite aime Antoniet,
— Antoniet Escaméla !....
—Lui-même !....
— Ce n’est pas possible. ... un pauvre petit guide de montagne !....
en essayant de sauver M. de Gesdres.... et il l’a sauvé !.... Tante Abeille, avec la passion qu'elle apporte à tout ce qui touche à ceux qu’elle aime, répétait sur tous les tons à Mme Escaméla qu'elle était sa sœur, et que désormais ils ne feraient tous qu'une seule famille. .…
Est-il étonnant que Marguerite au contact de cet enthousiasme, de cette ardeur, se soit électrisée elle-même, et qu’elle se soit monté la tête pour ce garçon qui est suberbe, sur mon âme ; l’as-tu bien regardé, maman ?....
— Oui, dit Germaine , il est extrêmement sympathique.
— Et beau garçon ?.... Et ce visage intelligent avec son grand front magnifique, &udessus de ses yeux d'enfant, si naifs et si doux ! Et ce fin profil basque, aussi pur que le profil d’un Arabe du désert ? ... Et bon, avec cela !....
Et artiste !.... et intelligent !.... Et si tu le voyais en extase devant Margot, sans songer même à la cacher, cette adoratron !...,
Germaine sourit de l’ardeur de Rolland.
—Oh ! tout cela, dit-elle, je le crois, d’abord parce que tu le dis, ensuite parce que cela est bien dans l'ordre des choses possibles. Mais la question n'est pas tout à fait là-dedans. Elle, Marguerite, partage-t-elle ce rêve et cet enthousiasme ?.
—Abh ! je t'en réponds.
—Te l’aurait-elle dit ?....
— Non, je l'ai vu.
— Racontes-le-moi, çe que tu as vu.
—Volontier.
— Oui, mot à mot ; et Escaméla a rayonné.... oh ! il fallait voir !...,
—Saiste, Rolland, que tu es un bien fin diplomate ; tu devrais essayer d'entrer au quai d'Orsay !....
—O maman !.... si les incidents diplimatiques n'étaient pas plus difficiles à deviner que l'impression de ces deux chers visages, si naïfs et si honnêtes, nos diplomates ne feraient pas tant de gaffes.... Mais rassuretoi, je n'ai pas de dispositions pour la diplo-