FLEUR DES NEGES
[l poussa la porte et tout aussitôt une exclamation fut poussée,
= Jésus Dieu !...... Etchebarne!..,... Est-ce possible, je «ous croyais mort !....
Et une petite femme très grosse, roulant sur ses hanches, sans corset, avec des cheveux rares et grisonnants, fortement tirés en arrière, mais cependant de physionomie droite et sympathique, s'avança vers lui.
Ii serra ses mains avec effusion, subitement repris par un souvenir très doux du passé.
C'est qu'elle avait été très jolie......
Mais ce que vingt ans écoulés en avaient fait !
Il ne l’eût certainement jamais reconnue !......
Néanmoins, il se garda bien de montrer cette déception, et avec un gros sourire il lui dit :
— C'est que j'en ai fait du chemin, Méninette, depuis que je vous ai vue pour la derniére fois, et parcouru des pays !..., Presque tout le Nouveau-Monde !....
__Y avez vous trouvé la fortune au moins ?
__Ah! bien oui!.... C’est une particulière que je ne connais pas plus avant qu'après,
—Tant pis, ami Pierre, tant pis !......
—Et vous !
Oh ! moi, il a fallu quitter mon ancien métier qui ne me permettait plus mênie de payer mon terme, Avec mon matériel que j'ai vendu, car vous savez que je prenais des pensionnaires, j'ai monté cette petite herboristerie. t'a LL
Ft ici, vous réussissez ?
__Bien mieux qu'à Montmartre. Ce n’est pas le Pérou, maïs ça boulotte, et l'on peut vivre. Vous passerez bien la soirée avec moi, n'est-ce pas ?
— C'est impossible, et je ne me suis mis à votre recherche, je l’avoue, que pour vous demander un conseil des plus importants, Excusez moi,
— Allez y, entre pays, il faut pouvoir compter les uns sur lex autres,
__ Attendez, je vais d’abord payer la voiture qui m'a amené, nous serons plus libres pour causer.
Au bout de quelques minutes, il revint.
Tout de mème, dit il avec une profonde mélancolie, comme la vie est drôle ! Et pas toujours gaie, surtout lorsque l'on est seul, ainsi qu’un chien perdu !....
— A qui le dites-vous ?
— Oui, la solitude en vieillissant est très dure,
— Alors, vous n'avez pas de fumille, vous non plus ?
— Au pays, là-bfs, je dois en avoir une ; ma sœur avait des enfants.
__ Des neveux !...... Ce n’est pas une famille, ça! Ils ne s'occupent de vous: que pour savoir si vous allez bientôt claquer, er le chiffre de ce que vous leur laisserez. Je veux dire des enfants ?....
— Est-ce qu’on a le temps de se marier, lorsqu'il faut trimer pour le pain quotidien? Non, non, je suis seul, et pour le quart d'heure avec une singulière besogne sur les bras.
— Laquelle ?
Je dois porter un nouveau-né en province.
—-Quelque histoire mystérieuse, sans doute ?
Ne me le demandez pas, je ne pourrais pas vous répondre.
Et c'est à cause de cet enfant que vous avez besoin d’un conseil ?
Oui! voici la chose : un bébé naissant peut-il voyager tout de suite sans imprudence ?
__II vaudrait mieux évidemment attendre quelque jours ; mais en le tenant bien au chaud, on ne risque rien.
Les enfants qui viennent €
le naître sont emportés par les nourrices des bureaux de placement, quelquefois le premier jour de leur naissance,
—Et quelles précautions faut-il prendre ?
— D'abord, le bien envelopper, ne pas lui laisser voir l'air du tout, si vous ke pouvez; et si vous allez loin vous munir d’un biberon avec du lait coupé d’un peu d’eau tiede,
lus une petite lampe à esprit-de-vin, qui vous permettra de toujours le faire boire à la Ï P F Ï
méme température.
Voulez-vous me procurer ces choses tout de suite? demanda Etchebarne. __Volontiers, le biberon, le voilà, dit Mme Sécheran, en ouvrant sa vitrine, ct c'est ce
qui se fait de mieux.
FLEUR i} 182
AA | Quant au lait, il faudra l'apprêter se aleme in ment partir, autrement il « PU ,,,,,: H RSS
Le grirait,
A mais Mathieu réfléchit,
sion ;
—Avez-vous du lait ici? demanda:t:il, —Oui, pourquoi ?
—Afin de me montrer comment je devrai le préparer.
—Oh ! pas besoin de lait pour que vous compreniez. Vous mettez tout simplement moitié eau, moitié lait et vous faites tiédir, Pas autre chose, Maintenant, voulez. vous que j'aille vous acheter une lampe commode à esprit-de.vin ?
—Merci, il y en a à la maison de très perfectionnées,
Mais ce qu'il me faut, ce sont des langes et des couvertures de rechange pour le pauvre bébé, Plus un ou plusieurs châles légers et chauds pour l’envelopper.
Voilà deux cents francs, ne ménagez rien. Que tout soit pour le mieux, Songez qu'il faut changer souvent un enfant, et qu’en voyage, on ne peut pus faire laver.
—Je pars, dit Mme Sécheran, il ne vous manquera rien.
Comme elle allait atteindre la porte, Mathieu la rappela :
—Ïl fera peut-être froid la nuit prochaine, dit-il, rapportez-moi aussi une pelisse très chaude pour l'enfant ; avec du cygne, si c'est possible, Voilà cent francs de plus ; mettez le tout dans une valise facile à porter d’une seule main.
—Je ne serai pas longtemps, dit l’herboriste ; les magasins du foubourg du Temple, lequel est là, tout près, sont trés bien montés,
En attendant mon retour, tenez la boutique, n'est-ce-pas, et faites patienter les clients, s’il en vient,
Pendant l’absence de Mme Sécheran, Etchebarne consulta un Indicateur dont il s'était muni,
Il vit qu’à 10 heures 22 du soir, il y a un express partant de Paris pour Toulouse et Luchon, où il arrive le lendemain, vers quatre heures de l'après-midi.
—Je descendrai quelques stations avant Luchon, pour ne pas attirer l'attention sur moi, se dit Mathieu, à Marignac, par exemple. De là, je gagnerai la montagne. Je demanderai des nouvelles de ma sœur ; et avec un peu d'adresse et des précautions, nul ne saura que j'ai un enfant avec moi, |
Lorsque Mme Sécheran revint, Mathieu, à part le moment exact de son départ, avait { à peu près arrêté sa ligne de conti
Les divers objets qu’ilavait demandés étaient renfermés dans une valise assez grande, | |
du passé.
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et fort commode pour être portée à la main. |
Tout du reste, avait été choisi par l’herboriste avec un esprit pratique extraordinaire. |
— Vous savez, lui dit-elle après lui avoir rendu ses comptes, un enfant né par exemple {| aujourd’hui, peut très bien se contenter jusqu’à demain d’eau sucrée, qu’on lui fait pren- | dre en trempant un chiffon de toile fine qu'il suce naturelleinent. Après, si vous êtes à 1 toujours en voyage, vous trouverez dans les gares ou dans les villages du lait aussi bon que celui de Paris.
—Merci, dit Mathieu, vous m'avez rendu un très grand service, et vous m'aurez certainement aidé à accomplir une bonne action.
—ÆEh bien ! si vous avez un peu de reconnaissance pour moi, revenez me voir de temps en temps, car j'ai toujours eu une très grande affection pour vous.
—J'e: vous le promets, A revoir, Méninette. k
Ils s’embrassèrent comme de très vieux amis qu’ils étaient, |
Dans le faubourg du Temple, une voiture passait à vide. Mathieu la héla. \
A la gare d'Orléans ! dit-il.
Il déposa sa valise à la consigne, cequi était une bien grande complication de moine pour le départ de lhôtel. Puis il s’imforma si les express du soir avaient des coupés, sans être obligé de les commander d'avance.
On le rassura à cet égard : il y en avait toujours. Î
vous que rez. Je
uotidien?
les bras,
is imprut bien au reaux de | pouvez ;
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et c'est ce A l'hôtel du Ranelagh, Germaine touchait aux dernièresMmites de la vie, Mais la petite Blanche, bien revenue à la vie, dormait enmaillotée dans son berceau.
Grégoire eût une idée de génie. î
Mon cher ami, dit-il au docteur Baliet dans un moment d'acealinie, ma pauvre femme
va probablement être très longtemps à se relever de ces terribles sosoucces , et nourrir cette enfant, ainsi qu'elle l'avait décidé, me parait impossible dans l'état de faiblesse où elle va se trouver, Qu'en pensez vous ?,..,
Le médecin l'approuva, c'était absolument sx manière de voir.
— Mine la comtesse, malheureusement, dit il, renoncera ditlicilement à cette idée qui lui tient fortement au cœur,
— Oui, et la connaissant, je m'étais en tout état de cause pourvu en dessous main d'une nourrice,
— Bonne précaution !,,,, Où estelle cette femme ?
— Du côté de Livry,
— 11 faut l'envoyer chercher dès demain matin.
— J'aime mieux lui faire porter la petite dès l'aube, si vous u'y voyez pas d'inconvénient ?
—Aucun. Cependant, pas dès l'aube, comme vous le dites. Nous irons faire ensemble la déclaration de naissance, à votre mairie aussitôt ma visite faite à la comtesse, puis après, vous pourrez faire partir l’enfant si bon vous semble,
Grégoire fit une assez laide grimace, Avec ce prétexte trouvé, c'était tout de suite qu'il entendait faire remettre sa fille à la Craponette,
Mais il ne pouvait, sans éveiller les soupçons du célèbre praticien, refuser de se soumettre à ce que celui-ci avait décidé, et qui est du reste une formalité rigidement ordon-: née par la loi.
— Bien, dit-il, j'irai à la mairie avec vous ?,
—C'est entendu, dit le docteur,
— 1 revint auprès de Germaine. M. de Mussidan se mit en même temps à la recherche de Mathieu,
— Ce n'est pas cette nuit que tu porterss l’enfant rue Vital, lui dit il, mais demain au soir, tiens-toi prêt.
Le valet de chambre ne répondit pas, il aimait autant avoir la Journée du lendemain pour mieux combiner son affaire. Et puis l'enfant serait tout de même un peu plus fort.
Toute la nuit, tout le jour suivant se.passèrent en trances folles ; Germaine fut vérita. blement à deux doigts de la mort. Nul ne songea à la pauvre petite innocente qu’une religieuse soignait dans un coin reculé de la maison.
Le matin Grégoire, sous la conduite du médecin, dut, sans pouvoir s'en empêcher, aller faire, à la mairie, sa déclaration de paternité. Depuis, dans l’affolement de savoir la comtesse aux extrémités de la vie, personne n'avait songé à l'enfant, Aussi le soir, lorsque Mathieu prit la petite pour la porter soi-disant chez la nourrice qui lui était choisie, pas un serviteur ne pensa à commenter ce départ. 11 faisait aussi noir que dans un four,
Dans un de ses bras, Etchebarne avait l’enfant soigneusement enveloppée, dans l’autre, il portait un sac contenant la lampe à esprit-de-vin, de l'alcool et les provisions nécessaires afin de ne pas descendre du train, avant d’être arrivé,
Pour n'être remarqué par personne, il avait résolu de ne pas prendre le chemin de fer de Ceinture, où les employés le connaissaient trop, et pouvaient parler de son départ aux Craponne. De son pas solide et allongé, il arpenta alors les rues désertes de Passy à la recherche d’une voiture, Rue Boulainvillers, il vit un cocher de la Compagnie générale marchant au pas, en regardant à droite et à gauche si quelque couple voulant se rendre au théâtre ou en soirée ne le prendrait pas. Mathieu le héla.
—Allez-vous loin ! demanda l’automédon.
— A la gare d'Orléans. Mais je paie la course dix francs, si vous y êtes dans une heure.
—(a va ! Nous y arriverons dans trois quarts d'heure, peut-être plus tôt.
En effet, le cheval était bien bon, la voiture bien suspendue, et elle tila aussi vite qu'un coupé de maître, sans cahots. Mathieu entr’ouvrit le plaid dans lequel il avait enveloppé la petite créature ; celle-ci dans la chaleur douce de la laine, dormait à poings fermés, respirant longuement, profondément.
Le cœur du valet de chambre sauta dans sa poitrine.
Quelque chose de chaud et de bon palpitait en lui,
Cependant, en la voyant ainsi, il fut pris d’une très grande angoisse.
— Ai-je bien fait d'enlever cette petite à sa mère ? se demanda-til. Ou bien ai-je commis une mauvaise action ?
I réfléchit, fort anxieux, encore plus perplexe, fouillant jusqu’au fond de la conscience.
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PLRUR DES NElcua 187
Non, il avait obéi à un sentiment honnôûte, loyal et droit ; il avait exécuté les ordres donnés par Bargemon avant de mourir, et ce qu'il avait fait, c'était pour sauver l'enfant.
Nans lui, elle était donnée aux Uruponne, et Dieu sait ce qu'elle fût devenue !...,
La mère qui allait sans doute mourir, n'eût pu veiller sur elle, ... Et se suverait-elle que de longtemps, certainement, elle ne serait pas en état de protéger son enfant...
Et puis Mr''ieu, ;5omm: tout le monde dans la Waisen, croyait &ermaine sans volonté, sans énergie, uupable de lutter contre son mari, et surtout contre les terribles gredins qui avaient pris un si néfaste empire sur lui, ..,
— A la garde de Dieu, se dit il, si je me suis trompé, je pourrai toujours par la suite revenir sur ce que je fais aujourd'hui !
En attendant, la petite échappe à ces misérables, et pour le moment c’est l'essentiel !..
Le cocher avait dit vrai: comme neuf heures et demie sonnaient, il s'arrêtait devant la gare d'Orléans.
Mathieu paya, avant même d'être descendu de voiture, puis il prit son sac de nuit et la petite tille, qui était si habilement enveloppée dans ses châles qu’à moins d'être prévenu on n'eût jamais pu se douter qne le valet de chambre portait un enfant,
Au moment où il montait les quelques marches qui forment le perron de la gare du départ, il sentit quelque chose frôler ses jambes, puis aussitôt un chien bondit après lui.
Il regarda, c'était Marquis, haletant, la langue pendante
Evidemment, la bête était sortie sur ses pas de l'hôtel de Ranelagh, sans que Mathieu, dans sa préoccupation, s’en fût aperçu ; puis elle s'était blottie sous la voiture, n'avait fait aucune démonstration dans la crainte d’être renvoyée, et maintenant seulement elle faisait acte de présence.
Comment faire !...,
Ramiener Marquis à la maison ? Il n’y fallait pas songer.
Le renvoyer ?.,..Par qui, et comment ?....
Tout aussi impossible,
L'abandonner? Non, Maihieu l’aimait trop pour cela,
— Allons, dit-il, je vais l'emmener avec moi, il n'y a pas d'autre solution raisonnable.
Il se dirigea vers un des employés qui étaient-là.
— Puis je avoir un coupé pour moi tout seul jusqu'à Montréjeau ? lui demanda-t-il,
— À la condition de payer trois places entières, oui, lui fut-il répondu.
— Bien, conduisez-moi à l'endroit où je puis régler la chose, de façon que je puisse me reposer le plus tôt possible, car je suis très fatigué,
Une demi-heure après, tout était fait,
Etchebarne était installé seul dans son compartiment avec son chien et la pauvre pe-
tite créature dont Lise Ferras, dans son chalet de la montagne, allait désormais devenir la mère...