ISO FLEUR DES NEIGES
‘“ Cher bon papa,
Cette lettre ne vous sera remise que si je vais rejoindre mon père, Pardonnez-moi la douleur profonde qu’elle vous causera ; mais je dois dans la mesure de mes forces, préserver l'avenir de mon enfant...
“J'ai trouvé dans le mariage la plus affreuse des déceptions.
‘“ M. de Villamblard-Mussidan, votre neveu, à mené une conduite inqualifiable, et comme je ne veux pas voir mon enfant entre les mains de la fille perdue avec laquelle il Passe Sa vie, je vous conjure par tous les moyens possibles de lui faire enlever la tutelle de ce pauvre petit être. D 1, Afin de conserver à ce dernier au moins la moitié de ma fortune, je viens de léguer cette moitié à Rolland. Mais à vous, je confie celui qui va venir, et moi qui ne vous ai jamais rien reproché, malgré mes infinies déceptions et mes douleurs ambres, je reviendrais de ma tombe pour vous maudire si vous aviez la coupable faiblesse de laisser mon enfant entre les mains de votre neveu !...,
GERMAINE BARGEMON. ”
Elle plia la lettre et y mit l'adresse du curé.
Dans une autre enveloppe elle plaça son testament, y ajouta une lettre explicative, tres détaillée, cacheta le tout de cinq cachets de cire noire, mit en haut : “ Valeur déclarée : mille francs...” en dessous, le nom et l'adresse de son notaire, puis dit à Joséphine, revenue depuis quelques instants :
— Allez tout de suite et vous-même porter cette lettre au bureau ; c’est une lettre chargée, vous en retirerez le reçu et vous me le remettrez.
Et comme la fidèle servante allait s'éloigner pour remplir sa tâche, Germaine la rappela.
— Lorsque vous reviendrez, lui dit-elle, il vous sera difficile de me parler peut-être,
Je sais que vous m'aimez, Joséphine, et que je peux compter sur vous !....
Sans éclat et sans protestations, la femme de chambre répondit :
— Oui, madame, absolument.
— Eh bien ! écoutez moi, et n'oubliez aucune de mes recommandations :
Ni je meurs, aussitôt, mais sans attendre même cinq minutes, vous sortirez, et vous irez Jeter cette autre lettre à la poste. En attendant, mettez-la dans mon buvard, et placez ce buvard sur ma commode, de façon à pouvoir l'ouvrir et à prendre la lettre sans que nul remarque votre action, Est-ce compris ?......
— Oui, et ce sera fidèlement fait. Cependant, madame ne va pas se faire de semblables idées ?
— Rassurez-vous, ma fille, je ne suis pas frappée, encore moins effrayée ; mais il faut tout prévoir, Jurez de m'obéir strictement.
Je le jure, et madame la comtesse sait qu’elle peut avoir confiance. Est-ce que madame ne croit pas, si cette lettre est précieuse, que je ferais peut-être mieux de l'emporter chez moi, dans ma chambre ?,.,, Ici, on ne sait pas ce qui peut arriver,
Germaine réfléchit un instant,
— Votre idée est meilleure que la mienne, dit-elle entin. Emportez la lettre où vous voudrez, mais placez-là en lieu sûr.
— Dans mon armoire, sous clef.
— Bien, et merci. Mais avant de sortir, envoyez moi Rolland. Je veux l’embrasser et ie veux le prévenir qu’un domestique va le conduire ce matin même à son lycée, où il restera pensionnaire pendant quelques jours. Après cela, revenez, et arrangez-vous pour ne plus me quitter un seul instant.
— Madame la comtesse peut être tranquille.
Bientôt tout l’hôtel sut que Germaine commençait à souftrir, et qu’on était allé chercher le docteur Ballet, Grégoire qui trottinait partout le matin, surveillant les petites choses et laissant les grandes aller comme elles le voulaient, apprit la nouvelle en même teuips que son personnel. Il remonta dans sa chambre, en proie à une émotion folle.
Depuis que la Craponette, en effet, lui avait remis la fameuse lettre, chef-d'œuvre de Nénest, il y avait eu d'abord entre eux des explications extrêmement orageuses,
— Uette lettre est fausse et inventée, avait crié Grégoire après son entrevue avec Germaine,
Mais il avait affaire à plus forte partie que lui. Tout ce que le mensonge, la ruse, l'hypocrisie, la duplicité peuvent inventer, Alice l'avait employé afin de convaincre M. de
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Mussidan, Elle y était arrivée, après bien des efforts, c’est vrai, mais son but tout de même avait été atteint ; absolument, complètement atteint,
Grégoire, à sa résolution première, joignait maintenant une rage froide, une colère impuissante, capable de tous les crimes, Car peu à peu la culpabilité de Germaine n'avait plus fait un doute pour lui,
Et comme la jeune femme, avec sa dignité hautaine, n'avait jamais plus reparlé de ces choses, Grégoire avait fini, sous les insinuations continuelles de la Craponette, par considérer ce dédaigneux silence comme un aveu, Ilse présenta à la porte de sa chambre, de celle où la comtesse de Villamblard attendait son suprême bonheur. Elle Jui fut impi-
toyablement refusée. Mais déjà, il avait son plan. Et comme il ne voulait pas, grâce à Ja; pas, g
‘une insistance maladroite, attirer l'attention du docteur Bullet sur le refus de Germaine,
il se retira silencieusement chez lui, dévorant l’affront, Lorsque Grégoire fut seul, il appela Mathieu.
—Savais-tu, lui demanda til, que la comtesse de, Vilamblard-Mussidan me trahissait,
et avait un amant ?
Mathieu, vivement et sans réflexion, étendit la main.
—Ce n’est pas vrai, dit-il, Madame la comtesse est pure comme un ange q'elle est ?
Grégoire entra dans une colère folle,
—Ah ! tu doutes de ma parole ! s’écria.t-il,
— Non, dit Mathieu, pas de vous ; mais bien des personnes de votre entourage ayant intérêt à faire faire des folies à M.le comte.Ce qu'elles sont capables d’avoir inventé quelque monstrueuse histoire !,,..
Ainsi que les Craponne, M. de Mussidan mentait, comme les autres respirent, naturellement.
—Les personnes auxquelles tu fais allusion ne m'ont rien raconté, dit-il, je n’eusse du reste pas permis à n'importe qui de se mêler de ces histoires-là. J'ai vu la chose de mes yeux, et une lettre écrite par la comtesse, et surprise par moi, sur sa faiblesse.
Il parlait avec une si grande assurance que le valet de chambre en fut presque vaincu,
M. de Mussidan continua :
— Devant la preuve flagrante que je lui ai montrée la coupable, d’ailleu nier son crime, et ses aveux ont égalé sa confusion.
—Mais M. le comte lui a certainement pardonné, demanda Mathieu qui avait son franc parler avec son maître.
La malheureuse a assez souffert pour avoir droit a toutes les indulgences !, ,..
— Je n'ai pas pardonné, répondit Grégoire, au moins comme tu l’entends, Il y a des choses que rien ne peut faire accepter,
— Alors que voulez-vous faire? demanda le domestique en tremblant, car il commen çait à soupçonner quelque énorme infamie dont le comte allait lui demander d’être le complice,
M. de Mussidan répondit :
—Je veux d’abord, et à tout prix, me débarrasser de cette preuve vivante de mon déshonneur ; de cet intrus, dont la vue m'affolerait, et me pousserait tôt ou tard à quelque extrémité,
— Vous débarrasser ?.... Y pensez-vous, mon maître ?.... et avez-vous songé à la gravité de vos paroles ?,.,, s’écria le pauvre homme épouvanté
ne m'a laissé aucun doute
con-
rs, n'a pas pu
—Je pense que vous n'avez pas compté sur moi dans ces turpitudes-là ? — Parfaitement au contraire.
— C’est inutile, je ne ferai jamais rien de seinblable.
— Un jour, mon père t'a sauvé la vie,
Très pauvre, lui-même, il a partagé son pain avec toi, A ce moment-là, et plus tard, à son lit de mort,tu lui as juré d'avoir un dévouement à toute tpreuve, une reconnaissance aveugle,
—J'ai tenu mon serment, je suis prêt à le tenir encore, mais pas jusqu’au crime !
— [imbécile !..., est.ce que la justice est le crime ? Dans tous les cas tu ne changeras rien à ‘na résolution, et je te déclare que tu n’es qu'un ingrat et un traître. 5
[l'est beau ton dévouement, qui consiste à te goberger dans une maison où il y a 500,- 000 francs de rente et vingt-cinq domestiques !....,, Mais qu'un effort, une preuve te soit demandée, quelque chose d’un peu plus difticile que de servir à table... bonsoir, il n'y a plus personne !,
— Faire disparaître un enfant !..., l'enlever à sa mère, pour le faire mourir, peutétre, S'écria Mathieu, dont l’honneur protestait encore, mais plus faiblement, oh! non Jamais
— Le faire mourir?.... quite parle de cela ?... Le séparer de la mère indigne et adultère, oui, et c'est une juste punition de son crime. *
Du reste le service très léger, que je voulais te demander, consistait en ceci :
Dés que l'enfant sera né, tu devais Île prendre et le porter pas très loin d'ici, chez des gens plus dévoués que toi; qui eux, sans Suspecter mes intentions, se chargeront de le faire élever,mais loin de moi,de façon que sa présence ne vienne pas sans cesse me rappeler une faute que je serais dans ce cas-là incapable de pardonner.
Quant à la mère, j'y mettrai encore une indulgence qu’elle ne mérite pas, je lui dirai que son enfant est mort.
Je renoncerai de cette manière à la satisfacti, n de lui montrer comment je me venge : et je lui laisserai, avec l’idée irréparable de la mort, la possibilité de se consoler. me
Pendant que M. de Villamblard-Mussidan avait prononcé ces paroles avec une certaine complaisance, Mathieu s'était d’abord ressaisi, puis il avait réfléchi.
Par un bizarre phénomène, lorsque Grégoire avait parlé de la mort de son père en Aunériqne, ce n'était pas à cette mort-là que Mathieu avait subitement repensé,
Un autre mourant lui était revenu à la mémoire, r* honnête homme, qui à son heure suprême l'avait appelé auprès de lui, et lui avait fait faire une promesse,
—Jurez, lui avait dit Lucien Bargemon, Jjurez de protéger l'enfant de ma fille, jurez de prendre, si jamais il s’agit de son salut, telle détermination que vous dicteront votre conscience, votre raison et votre honneur !....
Et Mathieu avait juré !.... .
Et tandis que Grégoire continuait, le malheureux comprenait bien que le moment était venu de tenir son serment ; car ces gens dévoués dont parlait le comte, ceux qui devaient le débarrasser de l'enfant pour l’élever soi-disant, n'étaient certainement autres que les deux Craponne. Or ces deux misérables, pour peu qu'ils y vissent leur intérêt, le feraient à jamais disparaître s’ils ne le tuaient pas !....
Mathieu, seul, pouvait empêcher cet horrible forfait de s’accomplir !...,
Et s’il ne le faisait pas, son vrai crime ne serait-il pas dans son refus de s'occuper de cette affaire ?.... Confusément, il entrevit un rôle bienfaisant à jouer, un rôle par lequel serait tenu le serment fait jadis à M. Bargemon mourant, Comment ?.... Il ne le savait pas encore,
D'ici là, Mathieu aurait le temps de réfléchir, de combiner quelque chose et de voir comment il pourrait tenir la promesse faite à Bargemon. Comme pour avoir raison de ces derniers scrupules, Grégoire à ce moment même, disait :
— Après tout prendre cet enfant, ici dans cet hôtel, et le porter la nuit qui suivra sa naissance rue Vital, c’est-à-dire à deux pas d'ici, n’est pas une lourde tâche, et si tu la refuses, je l’accomplirai moi-même...
Je t'ai demandé ton concours, parce qu’il me répugne extrêmement de toucher à cette petite créature-là..., Oh! oui, extrêmement !.,.. Mais s’il le faut !.... Je le ferai !..
Avec une préoccupation que M. de Viliamblard, très angoissé lui-même, mit sur le compte de ses scrupules, Mathieu répondit :
—Je vous obéirai. Vous pouvez compter sur moi. Alors, ce sera pour quand ?
— Je ne le sais pas. Les circonstances seules nous fixeront là-dessus.
— Dans tous les cas, pas avant la nuit ?
—A coup sûr. Pourquoi me demandes-tu cela ?
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— Parce que j'ai besoin de prendre l'air, et que si je restais ici toute ln Journée avec mes réflexions, et peut.être mes remords, je serais capable de vous refuser encore.
- Bien, mon garcon, dit l’autre sans méfiance, et qui tenait énormément au concours de Mathieu, de t:la discrétion à toute épreuve lui était connue, tu peux aller te promener tant que tu voudras, Pourvu que tu sois rentré à la nuit tombée, c’est tout ce qu'il me faut!.,.,
Puis tirant son portefeuille de sa poche :
— Voilà mille francs pour t'amuser un peu, et boire à ma santé, lui dit:il,
Mathieu empocha le billet sans remercier.
Peu à peu, des idées lui venaient,
I alla prendre le chemin de fer de ceinture à la Station d'Auteuil, et moins d'une heure après il descendait à la gare Naint-Lazare. Lorsqu'il s'était vu, en effet, en possession des cinquante mille francs que lui avait donnés Lucien,il s'était demandé où 1l allait les mettre, pour les avoir facilement à sa disposition, le cas échéant, Souvent, Grégoire lui avait envoyé chercher des fonds, soit à la Société Générale, soit chez les banquiers où il avait des comptes. Mathieu, au courant de ces choses, se décida pour l’un de ces établissements, et y déposa son argent contre un carnet de chèques qu’on lui remit en retour.
— Avec cela, s'était-il dit, je suis maître de faire ce que je voudrai. Peut-être que les craintes de M. Bargemon ne se réaliseront pas, et qu'il n’arrivera rien à l’enfant, Mais si, au contraire, je devais prendre subitement une résolution, aucune chose ne me serait aussi commode que d’avoir cette somme placée ainsi. Une autre considération, également, avait impressionné Mathieu, et l'avait engagé à ne pas garder cette petite fortune chez lui. Grégoire à certains moments, pris d’uue rage tâtillonne insupportable, inspectait toute la maison, de la cave au grenier, ne respectant même pas les armoires de sa femme, Et comme il avait les doubles clefs de partout, cela devenait dangereux pour garder, avec ces billets de banque, un secret tel que celui de Mathieu, A la banque où
— Avec ce que le comte vient de me donner, se dit-il, et mes quelques petites économies particulières, j'en aurai toujours assez pour le moment, Je ne sais si ma sœur est
, pour l'enfant le reste de la somme. Cependant, un scrupule vint au valet de chambre : Faire voyager
—J'ai mon affaire, pensa-t-il au bout de quelques instants. En effet, une payse à peu près de son âge s'était établie jadis à Paris comme sage femme.
Avant son départ pour l'Amérique Mathieu l'avait vue quelquefois.
Il chercha dans sa mémoire :
—1l me semble qu’elle demeurait jadis, à Montmartre, rue des Abbesses, se dit:il. Allons-y.
I monta dans une voiture de place, et indiqua l'adresse.
— Mme Sécheran ? demanda:t-il à la concierge, dès que le cocher l’eût déposé devant la porte.
—1l y a beaux jours qu’elle n’est plus ici, répondit la concierge,
— Ah ! et où demeure t-elle actuellement ? le savez-vous ?
— Pour le quart d'heure je ne le sais pas au juste ; mais il y a cinq ou six ans, elle était encore rue Saint-Maur, 160, où elle s'était établie herboriste,
—Partons pour la rue Saint-Maur, se dit Mathieu.
La course était longue, mais un bon pourboire annoncé eut raison de la subite mauvaise humeur du cocher, et donna des ailes à la maigre haridelle qu'il conduisait,
Au 160 de la rue Saint-Maur, en effet, Mathieu vit une boutique sur le devant de laquelle, en des festons invraisemblables, attachés par des ficelles, pendaient des paquets d'herbes sèches, sauges, guimauves, menthes, lavandes et autres plantes médicinales qui, avec les vulnéaires, constituent le palladium universel de certaines gens,