NOUVELLE EXISTENCE
Le train du Midi arrive à la gare d'Orléans, Il y à partout un indescriptible brouhahu.
On saute des wagons, on appelle des employés pour prendre des colis de main : les pa-
rents, les amis, prévenus de l’arrivée des voyageurs, resardent, cherchent, pressent dans L 1 v » » ,
leurs bras ceux qu'ils retrouvent.
Deux femmes, vêtues de deuil, d’une distinction souveraine, dans leur souplesse aristocratique, sont sur le quai de débarquement, attendant comme les autres.
Tout à coup, une jolie petite voix gasconne, nerveuse et rapide, mais au timbre adorable, dit :
Mais tandis que sans un mot, il lui a redonné son âme entière dans le seul regard, si exclusivement dévoué de son grand œil brun, il s’inclire sur la main d’Abeille, et la baise avec une trés grande émotion.
Elle, naturellement, maternellement, avec sa bonté adorable, prend à deux mains la tête inclinée devant elle, et embrasse le front découvert de Toniet, comme elle a embrassé les joues et les yeux de Monette, à pleine bouche,
—O mes petits, dit-elle très émue ! mes chers petits !.... comme il me tardait de vous revoir !....
Puis elle se précipite vers le wagan, et recevant Lise sur son cœur à sa descente même du marchepied :
—Ces enfants !.... sont-ils exigeants, dit-elle. 11 leur a fallu mes premiers baisers. . Mais la meilleure part de mon âme est malgré tout pour toi, Lise, ma chère sœur Lise, mon amie si aimée !....
Et elle l’embrasse, et elle la presse dans ses bras, avec une tendresse sincère et vraie, qui réchautle le cœur biessé et toujours un peu farouche de Mme Escaméla.
Mais Abeille possède toutes les délicatesses, elle comprend bien que la solitude de quelques jours dans laquelle Lise vient de vivre 2 rouvert sa blessure... que la séparation d'avec les lieux et les objets au milieu desquels sa vie s'était écoulée, si heureuse, l’a rendue plus aigrie, plus concentrée que jamais.
‘Æt puis, cette arrivée dans un pays inconnu !,. .. Ce changement d’habitudes, d'existence, d'occupations ! Oh ! comme Abeille sent ces choses !....
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Et aussi, quels soins elle prend de son humble amie !....
Avec quelle sollicitude elle lui enlève ses paquets des doigts !
Comme elle lui demande si elle n’est pas fatiguée, si la chaleur de la poussière ne l'ont pas incommodée outre mesure ? e
Touiet a déjà pris les bulletins de bagage des mains de sa mère,
—Ne vous occupez de rien, tante Lise, dit Marguerite, nous allons bâcler toute la be. sogne, nous trois. ... Même faire charger les bagages sur un omnibus. ... Causez avec maman, en attendant que ce soit fini !.,,..
Et légère, souple, adorablement jolie, sous son grand chapeau de deuil, et dans sn sim plette petite robe de voile noir, Marguerite disparaît rejoindre Monette et Toniet qui l’attendent.
—Qu'elle est gentille, dit Mme Escam à en la suivant des yeux. Bonne comme vous !...,
Abeille l'interrompit.
— Comme toi ! rectitie la marquise, avec une douce insistance.
Pour la première fois, Lise sourix.
Cette inlassable tendresse, si vraie, amollit son cœur ulcéré, l’attire, l’apaise, la charme de nouveau, comme là-bas dans la montagne.
—Oui, bonne comme toi, répète.t-elle, en serrant la main d'Abeille.
Mais cependant, c’est À son père qu’elle ressemble traits pour traits, avec la même énergie, la même décision que lui !..….
Rien ne peut être agréable à Mme de Gesdres autant que cette idée : Marguerite est le portrait de celui qu’elle adore au-dessus de tout, de celui qui représente pour elle, l'idéal de la bonté, de l'intelligence, de l'honnêteté, en un mot de la perfection humaine, de Pascai son mari, son bienfaiteur, son tout !......
Les deux femmes se tiennent par le bras, et lentement, bousculées de tous côtée, se ren dent dans l'immense salle des bagages, où les trois enfants, dans le désordre fou des malles jetées pêle-mêle, des cartons à chapeaux, des caisses, des valises, cherchent à recon naître ce qui leur appartient,
Lise et Abeille vont se placer à quelques pas de la longue table, sur laquelle les hommes d'équipe lancent les bagages sans précaution, comme s'ils avaient un véritable parti pris de tout anéantir,
—Mon Pascal, dit Abeille, eût voulu venir à ta rencontre avec nous. Mais avec sa délicatesse ordinaire, il m'a dit: — “ Va la recevoir toute seule, des femmes entre elles sont libres. Moi, je l'attendrai là-bas, dans sa nouvelle petite maison de la rue d’Assas.”
Et c’est là, en effet, que nous allons tous vous installer, ÿ compris le vieux chien, qui à une niche toute préparée,
À ce moment, au milieu du tumulte indescriptible de ces voyageurs, criant, appelant, réclamant tous quelqne chose, une voix énorme, une voix profonde, s’éleva tout proche d’Abeille et dit :
—Monsieur le comte, laisse donc Zézette s'occuper de tout ça. Reste avec moi, veuxtu, fils ?..... ,
Abeille, qui venait de voir Lise tressaillir, se retourna, et le plus singulier spectacle frappa alors ses regards,
Une grosse femme commune, laide et sale, toute maculée par le charbon de la route, avec un visage au nez camard et aux yeux ronds, très effrontés, tenait par le bras un petit homme affairé et sautillant, qu'elle s’efforçait vainement de faire rester auprès d’elle.
Et dans cet homme, à la redingote croisée, au pardessus sur le bras, au chapeau melon, perché comme en équilibre sur l'extrémité de sa tête allongée, et si en avant que la tonsure d’une large calvitie apparaissait par derrière, dans cet homme aux longs favoris gri- Sonnants, au nez pointu et aux yeux verdâtres, Abeille resta supéfaite, car elle venait de reconnaître Grégoire de Mussidan.
Celui-ci l’aperçut également, et chers à se dissimuler, tout au moins à se débarrasser de la Craponette, de plus en plus collante, expansive et bruyante.
Mais elle ne l’entendait pas ainsi et de sa voix formidable, eli: cria :
—Mais ne marche donc pas si vite, fils, je ne peux pas te suivre... ... Aürien fait charger les bagages... ... Pourquoi tant me presser que ça ? Tu sais bieu que mon cœur n'étouffe !,,,.
PS
Tout le monde regarda cette grosse commère parlant tout haut de son cœur délicat, et ceux qui en avaient le temps s’esclaffèrent de rire.
Grégoire, lui, avait fini par se glisser adroitement de groupe en groupe, hors des re- «ards d'Abeille.
Un grand garçon très maigre, encore plus efflanqué, ayant avec Nénest jeune, une ressemblance qui eût été frappante, si ce n'eût été un nez d’une longueur démesurée; s'apvrocha d'Alice.
LL était vêtu comme un écuyer de cirque en petite tenue, avec des bottes molles dans lesquelles s'enfonçait e bas d’un pantalon clair, un pardessus à carreaux orné de plusieurs petites pélerines m'nuscules, et une casquette seniblable à celles que les Anglais, portent en voyage, avec deux oreillettes retombantes pour la nuit, relevées le reste du temps, au sommet (le la tête, au moyen d’un bouton où d'u nœud de ruban.
Alice l'aperçut,
— Vois done, Zézeite, cria-telle, vois donc où est ton oncle, Il vient de m'échapper comme à l’ordinaire ; et certainement nous allons le perdre excore
C'est complet ! pensa Abeille, toute cette famille traite M. de Mussidia avec un sans façon bicu étonnant, en vérité !
Et elle regarda de plus en plus Alice, ne pouvant en croire ses yeux. ,
Comment, c'était cette mégère, grotesque et triviale, cette fille des rues... ça, enfin, que Grégoire avait préféré à la belle, à la pure Germaine! ..,
Mais Antoniet, Marguerite et Monette revenaient ayant terminé leur besogne
-Maman, dit Monette à Lise, toutes les malles sont parties avec un omnibus, auquel Marguerite à donné notre nouvelle adresse.
À cette voix, qu’elle ne pouvait oublier, la Or: ponette se retourna.
Instantanément, elle reconnut la jolie apparition de la ontagne, et elle resta immo- Lite, stupéfaite d'étonnement, cost bien la Flle de la maîtresse de cette auberge, se dit-elle aussitôt : et avec
qui, grand Lieu !.... Avec la marquise de Gesdres !.
En 4% +j Abeille ne connaissait pas In Craponette, il n’en était point de même de celle-ci
A à plusieurs reprises, avait vu dans les théâtres la marquise de (Gesdres, accompagnce le son mari. Lui, surtout, il était assez connu pour que tout le monde le remarquât et le désignât par son nom lorsqu'il se trouvait quelque part. ;
Comment ces deux enfants, rencontrés dans le n iuge, où Nénest attaqué par le chien avait fait une si piteuse mine ; comment cette femme installée près de Luchon, dans une auberge. ...comment Alice pouvait-elle trouver tout ce monde-là à Paris, où la marquise de Gesdres, sur le pied de la plus grande întimité avec eux, semblait être venue les attendre à la gare, accompagnée de sa fille ?,.....
Adrien revint :
—Ma tante, dit-il à Alice, si tu restes là, plantée comme un terme, c’est pour le coup que nous allens perdre tout à fait mon oncle !......
Mais elle ne l'entendit pas, Elle paraissait de nouveau, comme hypnotisée par la jolie petite personne de Monette Escaméla.
Enfin, Abeille se dirigea vers la sortie, avec Lise et les trois enfants.
Sa voiture était avancée contre la porte de dehors ; les deux femmes s’installèrent dans le fond, Monette se plaça entre elles deux ayant Grillon sur les genoux.
Antoniet et Marguerite se trouvèrent tout. naturellement alors à côté l’un de l’autre sur la banquette de devant, La Craponette, dès que la famille de Gesdres eut disparu, sembla secouer la torpeur qui l'avait envahie,
Je vais monter dans l’omnibus que tu as retenu, dit-elle à son neveu, et me faire conduire, rue Vital, avec ou sans ton oncle... Toi Zézette, prends un fiacre, et suis cette voiture, là bas. ...., Il me faut à tout prix l’adresse des gens qu’elle contient.
— Bst-ce que tu crois que je fais partie, par hasard, de la brigade des recherches ? lui demanda le grand garçon a ec une insolence rare.
—Ne discute pas, espèce de serin, lui répondit-elle aussitôt ; ot fais ce que je Lordonne ; il ya pour nous tous, là-dedans, un intérêt : in'tal que je t’expliquerai plus tard.
IL'obéit ; puis comme il était très prudent, il com: à par changer sa casquette de voyage contre un chapeau de feutre mou, qu'il place : zcrement sur l'oreille. Vu ainsi, il n'avait pas liir plus distingué, tant s’en f: lait, ais sa silhouette était assez changée
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pour qu'Abeille, qui n'avait fait que l’entrevoir à peine quelques minutes, ne pût pas le reconnaître, Adrien Craponne fit alors quelques pas dans la cour, et alla contre ln grille extérieure, prendre une des nombreuses victoriss qui y stationnent,
Lorsqu'il fut assis, il dit au cocher :
—Suivez ce grand landau qui est là devant nous, ne le dépassez pas, mais ne le perdez pus davantage de vue, il y aura cent sous de pourboire si vous exécutez bien mes instruc tions
L'ordre n'était pas difficile à accomplir, et bientôt les deux voitures, l’une suivant l'autre, s'arrêtèrent dans la rue d’Assas, vis-à-vis du Luxembourg.
Audessus d’un mur de moyenne hauteur, une petite maison carrée apparaissait, entourée d'arbres magnifiques. C'était la nouvelle demeure de Mme Escaméla et de ses en fants. Dès que la porte fut ouverte, Pascal de Gesdres se montra, et s'empara d'Anto niet et de Monette qu’il serra également dans ses bras avec une émotion infinie,
Puis ce fut le tour de Lise.
— Embrassez-moi, ma pauvre sœur Lise, dit-il pendant que de grosses larmes inondaient son visage, Embr:
Res in attendant que l'heure du diner fût
arrivée, ils lui firent visiter tous les deux sa nouvelle demeure, C'était parfait, et aménagé à souhait, pour que, entre ces quatres murs, et dans les quelques centaines de mètres qui composaient le jardin, une vie simple et modeste s'écou-
autour des minuscules massifs, et avec un art si approfondi de sa perspective et du paysage, qu’elle donnait au petit jardin l'illusion d’un parc véritable,
Quant à la maison c'était Abeille qui, avec son tact si délicat, en avait surveillé le moindre détail, Le rez-de-chaussée, élevé de quelques marches au-dessus du perron, était composé de quatre pièces ouvrant toutes sur un corridor central, allant d’un bout à l’autre de la constructien. D’un côté, une salle à manger et un salon d'assez belles proportions se voyaient ; de l’autre il y avait la cuisine, la cage de l’escalier, et une petite pièce dont Abeille avait fait la salle de travail de Monette.
Au premier étage, la même disposition existait, donnant quatre belles chambres à coucher, et un spacieux cabinet de toilette, au-dessus de ce qui était au rez-dechaussée la porte d'entrée. Les meubles envoyés de Luchon avaient été arrangés par la marquise, qui avait ajouté des tentures et des draperies en cretonne ; également quelques meubles modernes, manquant au mobilier de Lise, et au milieu desquels les bahuts noirs, les vieilles armoires et les commodes antiques de l’'Hospice, ressemblaient, réparés ainsi qu'ils l'étaient, à autant de fins joyaux, ressortant dans le cadre élegant qui les enchàssait.
C'était simple, en apparence, mais en apparence seulement, car rien du confortable actuel le plus raffiné ne manquait là-dedans. L'eau était partout, arrivant abondante et fraîche dans des toilettes,ou des vasques de marbre blanc,
En touchant un bouton, chaque pièce s’éclairait instantanément, par la lumière électrique. Dans la cuisine les appareils à gaz les plus perfectionnés devaient permettre à Mme Escaméla de tout faire par elle-même, ainsi qu'elle en avait manifesté la formelle intention, et cela sans fatigue.
Le sous-sol contenait une cave, une buanderie, une salle de bains ; tout cela organisé avec un soin raffiné du moindre détail, un soin qui ne paraissait pas être grand’chose, mais qui avait dû coûter gros comme argent et comme intelligence.
Monette tapait déjà ses petites mains l’une contre l’autre, extasiée, ébahie, heureuse de toutes les jolies choses que Marguerite avait entassées dans sa chambre et son petit salon.
Puis ce fut le tour d’Antoniet d’être ému jusqu'aux larmes. En effer, tout en haut de la maison, dans une pièce qui avait été le laboratoire du savant, Abeille avait voulu qu'il eut son atelier. Mais si Abeille l'avait choisie, cette belle salle, haute, élaire et lumineuse, il sentait bien que c'était Marguerite qui la lui avait meublée ; Oui, il le devinait à certaines esquisses pendues aux murs, et qu’elle seule pouvait avoir mises là, autant qu’à la rougeur charmante de la jeune fille, à chacune de ses exclamations attendries.
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NOR EP 6 PISE PRE RE RTE 27e
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Ah ! comme je vais travailler ici, dit-il tout haut, je n'avais jamais, même dans mes réves les plus ambitieux, osé désirer un semblable palais !....., Oui, j'y travaillerai nuit et jour, en pen |
[allait dire : En pensant à vous !.... 11 s'arrêta net, mais Mile de Gesdres avait compris la phrase inachevée et une grande émotion s'empara d'elle,
Quant à Lise, plus que junais elle était touchée jusqu'à l’âme par cette affection si délicate, que le temps et les mille obstacles que la vie apporte avec elle ne paraissaient pas capables de décourager.
— Oh ! que tu es bonne, que vous êtes bons tous !.... sanglotait-elle, la tête appuyée sur l'épaule de la marquise. Comment vous remercierai-je jamais de ce que vous faites pour moi, pour nous ?......
—Tout cela, ma pauvre Lise, ne vous rend pas celui que je vous ai pris, dit Pascal au comble de l'émotion. Ne me parlez donc pas tant de votre reconnaissance, je vous en conjure !...... Plus tard. peut-être, lorsque je vous aurai aidée à faire d’Antoniet l’artiste merveilleux qu’il peut devenir ; lorsque nous aurons cherché pour Monette un bon mari qui sera capable de l'aimer et d’être un fils dévoué pour vous, alors ma pauvre Lise, vous pourrez nous remercier ; mais jusque-là, si vous saviez quels remords vos paroles de reconnaissance éveillent en mon cœur, vous ne les prononceriez pas, sûrement !...,
Ces pensées, et surtout le souvenir d'Escaméla devaient éternellement demeurer dans l'esprit de tcus, c'était certain ; mais à quoi bon parler de toutes ces irréparables catastrophes et anihiler dans des larmes stériles la volonté et l'énergie, c’est-à-dire la fermeté nécessaire pour bien diriger l'avenir des enfants !
C'est ce que dit Abeille, en suppliant son mari et Mme Escaméla de ne plus éveiller entre eux le souvenir du pauvre Jean-Marie. D'un commun accord, M. de Gesdres et Lise promirent de lui obéir, et de ne plus se laisser aller à leur inconsolable tristesse.
Cette chaude soirée, d'été, lorsque cetve promesse fut faite, devint adorable et charmante au delà de toute expression. Parmi les fenêtres de la jolie salle à manger, les bruits de Paris entraient affaiblis par la distance, les fleurs embaumaient dans les massifs, les enfants, heureux de se retrouver ensemble, riaient, causaient, jacassaient comme des oiseaux qu'affole un rayon de soleil. Antoniet devait être présenté le lendemain même, au célèbre peintre Mathelin, un grand ami de Pascal,
Si tu travailles, lui dit le marquis, si tu apportes dans ta carrière artistique l'énergie et la volonté que tout homme de cœur doit mettre dans tous les actes essentiels de sa vie, tu réussiras, car tu as le feu sacré en toi ; ton nom pourra devenir célèbre, et s'inscrire à la tête de cette admirable pléiade d'artistes qui a toujours fait de notre pays la première des nations.
dm = nn nnmtéchattéen mms eo
La suite est sous presse elle paraitra le 3 octobre 1594.