‹ Fleur des neiges [microforme] (volume 5)Chapitre 18 sur 20 · LES DEUX COMTESSES · texte numérisé non relu

LES DEUX COMTESSES

Huit jours après, lorsque Grégoire rentr vité, une vie, un mouvement qu'il n'était

Dès l’abord il en resta stupéfait, Que se passait-il donc chez Mme de Villamblard ?, ,

Et quel changement était survenu dans cette demeure jusque-là plus silencieuse et plus lugubre qu'une tombe ?,,,, 11 n'eut pas le temps d'interroger ou de s'informer.

La femme de chambre de Germaine se présenta devant lui,

Mme !a comtesse fait prier monsieur le comte de se

dit Joséphine,

Grégoire se redressa comme si une décharge élec

Ah ça !..., Est-ce qu'il rêvait ?

a à l'hôtel du Ranelagh, il y trouva une acti pas habitué à y voir depuis longtemps.

rendre immédiatement chez elle,

trique l’eñt touché,

Elle, elle, capable d'avoir une idée, et de la formuler,

Mais comme avec ses hésitations infinies, ses hésitations habituelles, il se demandait

s'il allait oui ou non interroger Joséphine, celle-ci avait déjà disparu, Alors il pensa que

le plus simple était encore de se rendre chez sa femme et de le lui demander à elle-même, Dès l'entrée du boudoir où l'attendait la comtesse

, il s'arrêta saisi, C'était elle, et ce n'était plus elle, Une femme nouvelle était là, dans une sornptueus toilette d’intérieure,

le regard assuré et énergique, comme il ne l'avait vue, même le soir de la fameuse explication. Elle lui montra un siège du bout de ses doigts gantés,

— Veuillez vous asseoir, monsieur, dit-elle en même temps,

Je désire avoir avec vous un entretien des pius graves,

— Ah ça ! me direz-vous d'abord ce qui vous est arrivé ? comtesse, lui demanda:t.il sans cacher son étonnement,

— 11 ÿ a qu'un miracle s’est produit.

En effet, malgré toutes les précautions dont vous avez entouré le plus odieux, le plus sacrilège de tous les crires, une partie de la vérité m'est connue. Je sais aujourd’hui que ma fille n’est pas morte, et c’est cette certitude qui m'a rendu la vie,

— C’est impossible, s’écria imprudemment Grégoire.

Mais tout aussitôt, comprenant sa faute, il ajouta :

— C’est impossible, parce que ce n’est pas vrai ! M

première impression était produite sur (:ermaine. A l’absolue et profonde cer. que lui avaient donnée les renseignements du marquis de Gesdres, venait mainte. nant s’ajruter ce premier et involontaire cri de son mari, ce cri qu’il n'avait pas été, de pr'.ae-abord, capable d'étoufer.

— Vous mentez encore, lui dit-elle, comme vous mentez toujours, Je vois que les années écoulées ne vous ont pas changé. Ma fille n’est pas morte, où est-elle !,... —Si je suis toujours menteur, vous, comtesse, vous êtes toujours folle ! Hélas, le malheur est arrivé, bien arrivé !

— Fournissez m'en la preuve ?

— Quelle preuve ?....

—Son extrait mortuaire, Je le montrerai quand cela sera nécessaire, Tout de suite.

— Et si cela ne me convient pas !,,., —Je saurai bien vous y forcer, —C’est ce que nous verrons.

—Quand je devrais vous le fai

qua ais US 10

re demander par k parquet, Un léger frisson effleura la peau de Grégoire, mais il se raidit :

—Croyez-moi, dit-il, ne vous obstinez pas dans une idée fausse, que vous ont certainement mise en tête, je ne sais dans quel but, les intrigants qui vous entourent,

Je vous l'ai déjà certifié, Dieu vous a cruellement punie de votre faute, en vous reprenant l'enfant... Elle se redressa violente et indignée.

tte espérance la même

quel bonheur, et que Dieu est done bon s'il

—Taisez-vous, lui dit-elle, vous m’insultez, et vous oubliez que vous êtes chez moi ! Des fautes, je n’en ai jamais commis, ... Non pas que votre inqualifiable conduite et le mépris que vous m'avez inspiré ne m’aient depuis longtemps rendu ma liberté, mais je n'aime personne, et du reste toute souillure me serait insupportable.

—J’en ai eu les preuves de votre crime......

— Vous mentez encore, ou bien cette soi-disant preuve a été inventée par les misérables avec lesquels vous passez votre vie...... D'ailleurs, si vous me croyez coupable ; si, épouse adultère, j'ai trahi la foi conjugale et souillé votre nom, pourquoi restez-vous ici ? Pourquoi continuez-vous à vivre de ma fortune, et surtout à en faire vivre les autres ?..

Qui voudra croire qu'ayant des choses graves à me reprocher, vous continuez à laisser votre existence enchaînée à la mienne ?

—J’ai horreur du scandale, répondit M. de Mussidan fort mal à l'aise en présence de cette violente sortie, et c'est pour cela que je me suis tu.

— Horreur du scandale ?,... Et vous passez tout votre temps chez une fille perdue dont tout Paris a connu les débordements.

— Ce n’est pas vrai !.... Ce n’est pas vrai! Vous avez une langue de vipere.. Je ne sais d’ailleurs pas à qui vous faites allusion. Tout cela est imagination pure de votre part, ou plutôt de la part de ceux qui vous montent la tête contre moi.

— Alors où étiez vous, depuis trois mois que vous étiez parti ?

— L'administration de votre fortune est une très lourde charge. Il ÿ a encore en province des affaires industrielles qui demandent une surveillance de tous les instants, et un travail continuel, C’est dans une de vos usines que j'ai dû me rendre, comme je me rendrai vraisemblablement dans d’autres d’ici à quelques jours.

—Et vous y allez seul ?,,..

—Neul ?.... Oui, répondit Grégoire avec un aplomb imperturbable,

— Bien. Cependant, je vous avertis que, désormais, j'entends reprendre la vie mondaine en rapport avec ma fortune et ma situation. Pour cela, vous devrez n’accompagner partout et vivre à mes côtés, et ménageänt les apparences. Sinon, s’il vous en coûte trop, dites-le, je saurai prendre une décision !

Ah? vous ne voulez pas de scandale ?,,., Moi non plus, je n’en veux pas ; et je vous avertis que si désormais, par malheur, vous en fesiez, il vous en coûterait gros !..

— Qu'est-ce que vous voulez dire ?

—Tâchez de ne pas me mettre à rême de vous l'expliquer plus clairement.

— Vous cherchez peut-être un prétexte ?....

—Possible, Si vous le croyez, à vous de ne pas me le fournir.

—Je vous assure que je ne comprends rien à ces allusions-là.

—Je vais mettre les points sur les à Il m'a été certifié que vous donniez votre nom, le mien, celui qui me coûte si cher, à cette coquine qui s'appelle : Alice Craponne. Que vous alliez partout avec elle, la faisant appeler ‘la comtesse de Villamblard-Mussidan,” et que vous la présentiez dans diverses maisons comme votre femme légitime.

—Mais c'est faux, interrompit M. de Mussidan. C’est une affreuse calomnie, Le croyez-vous, Germaine ?,..,

—Oh ! parfaitement,

—Je vous jure qu'on vous a trompée,

— Très bien, je ne veux pas disséminer mes forces à une enquête qui n’en vaut pas la eine, Ces forces à peine revenues, je les garde tout entières pour retrouver ina fille !.. Mais que jamais, Vous w’entendez bien, jamais une preuve certaine de cette nouvelle infamie ne in’arrive palpable entre les mains, parce que ce jour-là, je vous le jure, vous serez en présence d’une femme que vous ne connaissez pas.

Fort troublé, Grégoire regagna son appartement,

Ah ! comme il maudissait maintenant, le curé de Gellac, l'abbé de Villamblard-Mussidan, qui à l’époque de son mariage, avait empêché Lucien de lui donner une fortune qu'aujourd'hui les caprices de Germaine ou sa volonté eussent été impuissants à lui retirer. Tandis qu'il n'avait d'elle qu'une simple procuration.

Jusqu'ici, elle n'avait pas eu l’air même de savoir ce que cela voulait dire ; mais elle était intelligente, et il fallait si peu de chose pour l'instruire de ses droits !

Eh bien ! ce serait du beau s’il lui prenait envie de la révoquer, cette procuration.

Engagé ainsi que l'était Grégoire avec les Craponne, il entrevoyait de ce côté un horizon des moins rassurants. C’est que Mlle Craponette n’était pas une personne aimable,

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ni facile, lorsque certaines choses étaient en jeu. Mais ce serait l'enfer s’il ne pouvait plus réaliser tous ses caprices ; contribuer à les gorger, elle et les siens, de tout ce que ce monde-là s'était habitue à gaspiller si bêtement, si largement !

Ainsi, c'était fini, le bon temps ! Il fallait mettre une sourdine à la satisfaction de ses vices. Adieu les noces, les ripailles durant jusqu’au jour, et où vers l'aurore tout le monde se tutoyait. Il faudrait désormais se Cucher, veiller sur ses actions, peut.être même rendre des comptes d'argent, De son côté, Germaine était en proie à des méditations aussi absorbantes que celles de Grégoire, quoique d’un autre genre.

Sa conversation avec M. de Mussidan avait mis un baume dans sa blessure

L'éclat des regards de Grégoire, l’affolement de ses prunelles à la première déclaration de Germaine, touchant l'existence de sa fille, avaient fixé la comtesse, autant que les déductions si intelligentes de Pascal.

Oui, Blanche était vivante ! Et lorsque M. de Mussidan affirmait qu’il possédait son extrait mortuaire, et qu’il pouvait le montrer, il mentait.. il mentait avec le formidable aplomb qui en eût imposé qu'à ure autre qu'à Germaine ; mais il mentait !

Pour le moment, après avoir été si désespérée, la comtesse se trouvait heureuse de cette certitude, Et avec son caractère calme, persévérant et profond, avec cette patience qu’elle tenait de son père, malgré les battements désordonnés de son cœur, elle se disait :

— 11 faut savoir attendre une occasion qui me donnera barre sur lui et le mettra dans ma Wain.,.. Avec ses besoins et ceux des personnes qui l'entourent, ce jour-ià il parlera.... et sans pouvoir faire autrement !....

Germaine l’attendit longtemps cette occasion !.

Elle était redevenue la maîtresse chez elle, mais rien que chez elle !...,

Grégoire s’astreignit d’abord à une circonspection rigide, et la comtesse crut bien qu’il allait de point en point changer sa vie.

—Aurait-il plus de volonté que je ne l'avais pensé ? se demandait-elle avec une certaine terreur, Mais bientôt elle se rassura,

Ces scènes terribles de la Craponette le laissèrent, et peu à peu il se relâcha d’une prudence, après tout insupportable, pour qui avait connu la liberté illimitée, sans contrôle et sans entrave. Au bout de l’année, les voyages, les escapades, les noces avaient r'ecom mencé de plus belle,

Quant à Germaine, elle avait battu le monde à la recherche de sa fille d’abord, de Mathieu ensuite, et cela avec une intelligence et une ardeur qui dirigeait Pascal de Gesdres, et que partageait Rolland. Mais malgré cela rien, absolument rien n'avait été décou-

, Mais honnêtes, j'en réponds !

Alors, un autre tourment labourait le cœur de la pauvre Germaine :

Pendant qu’el'e vivait dans un luxe fou, ne manquant de rien, faisant Ja charité aux Pauvres, est-ce que sa fille. sa fille. , qui avait une fortune princière à elle, ne souffrait pas du froid, de la faim, des intempéries de toutes sortes ?. Est-ce qu’elle n'allait pas pieds nus dans les ruisseaux ?..., Son corps chétif ne frissonnait-il pas sous l’âpre morsure du froid, ou sous l'humidité pénétrante de la pluie et des averses ?

Est-ce qu’on l’aimait ? Est-ce qu’un cœur de femme, tendre et bon, s’apitoyait sur ses misères d'enfant, la consolait, la caressait, s’appliquait à la rendre bonne et honnôte ?

À ces moments-là Rolland, dont la merveilleuse intelligence devinait toujours la na. ture exacte des angoisses de Germaine, lui disait :

— Ah ! nous la retrouverons, va, j'en suis sûr, et comme nous l’aimerons tous les deux, ce jour là !.,., Une après-midi, Germaine était dans son petit salon avec Abeille, Pascal et les deux jeunes gens. Ils avaient tous dejeuné ensemble, et tandis que Rollana, déjà un jeune homme, préparant son Ecole polytechnique, taquinait un peu Marguerite qu'il coi inuait à traiter comme une petite sœur, très purement aimée, Mme de Villamblard car sait avec ses deux amis. L'éternel sujet de conversation entre eux, on le comprend, était ce qui tenait si profondément au cœur de Germaine.

—Je n’arriverai jamais à la retrouver !,,,, disait-elle avec découragement, ma fille à treize ans aujourd’hui ; le temps Passe et mes efforts restent infructueux. Ah! Pascal, mon cher ami Pascal !.. . n’auriez-vous Pas mieux fait de me laisser dans l’inconscience imaladive de laquelle vous m'avez jadis arrachée ?.

— Dieu protège les cœurs vaillants, répondit Abeille avec conviction. Il finira bien par avoir pitié de toi !:-:: è

—Tout porte à croire, dit Pascal à son tour, que Mathieu est en Amérique. Il a dû retourner daus le pays où il a vécu jadis. D'ailleurs Je ne le crois pas en France,

Rolland, qui a la même idée que moi, a appris l'anglais, puis l'américain, qui en diffère légèrement, afin de pouvoir aller faire des recherches là-bas. Ayez toujours confiance, Germaine. Je vous assure qu'il n’y à pas lieu de vous décourager encore !.. on

— C'est bien long !.... .

—Si vous réussissez, ne serez-vous Pas payée de vos douloureuses attentes ?

— Il n’est pas possible, appuya à son tour Abeille, que dans un moment de maladie ou de faiblesse, M. de Mussidan ne parle pas. Tu devrais surmonter le dégoût qu'il t’inspire, et le surveiller de plus près, N'est-ce Pas ton avis, Pascal ?

— Parfaitement si, au contraîre, Maïs moi j'irais plus loin,

—Ah ! que feriez-vous donc ? demanda la comtesse qui avait en son ami une illimitée confiance.

—Sa vie avec Jes Craponne a recommencé plus impudente que jamais, Ces gens-là le £rugent et doivent avoir aujourd’hui d’inassouvissables besoins, Tout simplement, à votre place, Germaine, je reprendrais ma Procuration à M, de Mussidan, je m’astreindrais à administrer ma fortune, moi-même, — si vous êtes embarrassée, Abeille vous donnera des leçons. Du reste, le but que vous voulez atteindre vaut bien quelques efforts, n’estce pas ?....

— Certes, que ne ferais-je pas pour cela ?

—Et puis je dirais au Comte : il vous faut de l’ar sent, beaucoup d'argent même, soit, Vous aurez tout celui que vous voudrez, mais contre les renseignements qu'il me faut, Donnant, donnant,

— Et s’il refuse ?,

—Avec les Craponne derrière lui, Pour avoir l'argent ?., Ce n’est guère probable,

—Je le ferai, dit Germaine, subitement très décidée,

—Prenez le premier-prétexte venu. Allez ce ne sera pas long !

—Qui me le donnera ?

—-Lui-même,

—Et Dieu !.. qui doit à Coup sûr protéger une sainte comme toi, dit Abeille plus croyante que son mari.

À cet instant précis, la porte s’ouvrit, et un valet de chambre dit :

—Mme la princesse de Kouba demande à voir Mine la comtesse. Elle est en bas, avec M. le prince, son mari.

—La princesse Kouba 1. *. répéta Germaine, je ne connais Pas ce nom-là ! Et toi, Abeille !....

—Moi non plus, répondit aussitôt la marquise,

Le domestique ajouta :

—La princesse affirme qu'elle à promis à Mme la comtesse de lui rendre en France la visite que M, le comte et Mme la comtesse lui ont faite chez elle, lors de leur récent voyage au Caucase,

Germaine était stupéfaite,

Elle, au Caucase ?

Elle allait répondre ;

—- Cette princesse se trompe !

Lorsque tout à Coup une idée lui vint :

—Ne serait-ce pas cette ignoble Craponette, que Grégoire aurait eu l'audace de présenter sous son nom chez ces étrangers, et cette Preuve, ce prétexte que Dieu, d’après Abeille devait Jui fournir, n’arriverait.il PAS ainsi, presque instantanément *....

Le Savoir était aisé,

— Bien, dit-elle au valet de chambre ; faites entrer le prince et la princesse en bas, dans le grand salon, j'y vais. Puis vous direz à l'office qu'on prépare un lunch des plus soignés, que vous servirez, avec le maître d'hôtel, en grande livrée d'intérieur, et avec ce

FÉRE

ment, ma fille à *. Ah! Pascal,

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annonçant la rentrée chez lui du comte de Mussidan.

qu'il y a de plus beau comme linge et argenterie. derai. Le domestique disparut.

— Pascal, dit aussitôt Germaine, y me servirez de témoins, car je crois est en bas.

— Volontiers, répondit le marquis, nous sommes tous les deux à votre dis — Merci, je vais changer de robe, ce sera vite fait,

En effet, moins d’un quart d'heure après, Germaine en somptueuse toilette de réception, des perles discrètes et magnifiques aux oreilles, entrait au salon, accompagnée du marquis et de la marquise de Gesdres. A l'aspect de cette femme si douce et si fière, d'une beauté accomplie, et que sa distinction seule égalait, la princesse ne sut pas dissimuler sa stupéfaction, A

— Pardon, dit-elle, sans comprendre ce qui lui arrivait, ixeure, veuillez m'excuser, Nous sommes étrangers, votre adresse dans le Tout: Paris, nous nous ser

Souriante, Germaine doucement répondit :

— N'est-ce pas la comtesse de Villamblard-Mussidan que vous ay cesse ?

— Oui, la femme de M. Grégoire de Villamblard-Mussidan . Mais......

—Ce n’est pas moi que vous avez vue chez vous dans le Caucase ?....,, C'est peutêtre cela que vous voulez dire ?

Les yeux doux de Slave firent signe que oui.

Très finemert, et avec une malice adorable, Germaine, qui v gers, continua: .

—Mettez que j'ai un peu changé depuis que je suis allée dans la Caucase, ou bien que mes traits se sont légèrement effacés de votre mémoire, et ne me privez pas, princesse, de la joie de vous garder quelques instants sous mon toit. A Paris, fit-elle de plus en plus aimable, on voit des changements rapides si bizarres chez les femmes...

. Telle qui est brune aujourd’hui sera blonde demain. Impossible de la reconnaître le plus fin s'y trompe, Ce que je peux bien vous certifier, cependant, c'est qu’il n’y a en France qu’une seule comtesse de Villamblard-Mussidan, et que vous l'avez devant les yeux. Mes amis, la marquise de Gesdres, et son mari, le savant fameux Pascal de Gesdres, que j'ai l'honneur de vous présenter, vous le répéteront avec moi.

— 0 comtesse, comtesse, dit le prince, conquis par l'esprit fin de Germaine autant que Par Sa souveraine beauté, n’insistez pas.

à princesse et moi sommes confus de notre manque de mémoire, Mais maintenant, nous vous reconnaissons bien tous les deux. N'est-ce pas, Xénie ?

— À coup sûr, mon anni.

C'était des gens d'éducation parfaite, Avec eux, Germaine ét à demi-mot. La conversation divint charmante. Faire la connaiss, universellement connu et admiré que Pascal de Gesdres était pour ces gens de race si raffinée une bonne fortune très prisée, Ses découvertes, ses travaux, ses études, ce qu’il

avait fait, ce qu’il espérait faire encore, firent passer des heures trop courtes.

On servit le lunch, ainsi que l'avait ordonné la comtesse.

La vaisselle d'or pur, admirablement ciselée, les serviettes en dentelles de vieux Venise, la richesse parisienne si adorablement jolie du moindre détail, et cette femme si belle dans le cadre magnifique de luxe et d'élégance qui paraissait son essence même, tout cela, on le voyait, faisait une impression profonde sur la princesse Kouba,

Après le lunch, Germaine qui voulait retenir ses hôtes jusqu’à l’arrivée de Grégoire, lequel devait venir à sept heures passer son habit pour dîner dehors, Germaine accomplit des miracles de diplomatie afin de donner de l'intérêt à la conversation. Abeille et Pascal l’eurent vite devinée. Alors le marquis parla de ses connaissances de Pétersbourg et de Moscou. L'un de ces savants russes avait été un des professeurs du prince de Kouba.

D'anecdotes en anecdotes, de détails on détails, le ternps s'écouia comme un rêve.

Enfin la voix forte du cocher cria du dehors :

—La porte !......

Presque aussitôt, sous la voute du rez-de-chaussée,

Vous le porterez quand je le deman-

oulez-vous m’accompagner au salon ? Abeille et vous bien que le prétexte dont nous parlions tout à l'heure

position.

je dois m'être trompée de demon mari et moi, et en cherchant ions certainement mépris.

ez demandée, prin-

oulait charmer ces étran-

îre d’être comprise ce d’un homme aussi

un roulement sourd se fit entendre,

— Curieux comme il l'est, se dit Germaine, il viendra bien tout droit qui je reçois,

En effet, au bout de quelques secondes, Grégoire paraissait au seuil « pièce. Il reconnut instantanément les étrangers, et devenant blême, ner sur lui-même. Mais le but de Germaine n’était pas de le voir

Elle tourna la tête de son côté, et avec une voix d’une douceu un peu sur ses beaux yeux frangés de noir ses longs cils du jour subitement l’eut fatiguée, elle dit :

—Ah! voilà mon mari, M. de Villamblard-Mussidan Fe chez donc plus vite que cela..,...

Ne reconnaissez-vous pas le prince et la princesse Koub amenée, lors de notre récent voyage au Caucase ?..,...

Ils nous avaient promis de nous rendre cette visite à Paris. :

Zls tiennent leur parole, vous le voyez ; on n’est pas plus aimable que cela... .Je vous demande de les en remercier vous-même, comme je viens de le faire ! . :

Voyant que son mari, abasourdi, ne répondait pas tinua :

s’esquiver ainsi,

, Germaine tout aussi souriante con-

— Figurez-vous qu’à son entrée ici, la princesse ne me reconnaissait pas. Oh! l'affaire de quelques secondes. Sa mémoire est tout de suite revenue. Il paraît que depuis notre voyage là-bas j'ai changé. Le prince # bien voulu me dire que c'était à mon avantage, I! n’y a pas qu’en France où l’on est galant, vous le voyez !...,

Malgré le bavardage de Germaine, le sang-froid de (

Îl jetait autour de lui les regards fous d’une bîte tr re.

irégoire ne r°venait pas.

aquée que le chiens vont attein-

ni les efforts que faisait ion de lui-même, il ne voyait rien..,, rien que les yeux dilatés de Germaine, lesquels lui disaient, malgré la

elle allait lui demander dans quelques instants...

Le prince et la princesse restèrent un quart d'heure environ, qui fut sans aucun doute un des moments les plus désagréables de l'existence de M. de Mussidan. Pendant ce quart d'heure, avec une habileté extrême, Germaine était arrivée à faire

raconter à la princesse, un peu légère et pas mal étourdie, les moindres détails du séjour des Mussidan chez elle.

Est-ce curieux, cette mémoire, mon cher ami !. naturelle à l'égard de son mari.

Si naturelle même que les deux Russes achevèrent de croir qui était venue au Caucase, et que ses traits, ainsi qu’elle l’ un peu effacés de leur esprit,

—Chantez vous toujours, madame ? Jui demanda le prince, — Toujours un peu.

—La voix de mon amie, déclara Abeille, est devenue derniers temps.

--Et elle chante avec tant d'esprit, afirma la princesse,

voulu au Caucase nous interpréter les dernières créations vraiment de désopilantes.

Grégoire ne savait pas où se mettre,

Enfin ce supplice fut terminé.

Les deux étrangers partirent, et comme M. de Mussidan d’un autre côté, sous prétexte d'aller à son dîner, Germaine loppa d’un regard foudroyant, et lui dit ces seulé 1a0tS :

— Restez ! je le veux !....

Si impérieux était l’ordre que le comte n’osa pas résister.

Et comme Abeille et son mari faisaient mine de les laisser

—Non, dit la comtesse, j'ai besoin de vous, car vous avez É été révélé par le prince et la princesse Kouba.

Demeurez, mon cher marquis, assistez à la fin de cette triste histoire, afin d’en Sner au besoin devant la justice,

-.. fit la comtesse avec une grâce très

e que c'était bien Germaine avait dit elle-même, s'étaient

absolument remarquable en ces

Mme de Villamblard à bien Parisiennes, et il y en avait

voulait également s'enfuir au seuil de la porte l’enve..

en tête à tôte :

té les témoins de ce qui m'a

té moi

ici pour savoir

le la somptueuse il fit mine de tour-

r infinie, en abaissant recourbés, comme si la lumière

+. Mon cher comte, appro-

a, chez lesquels vous m'avez

i pour savoir

4 somptueuse ne de tourainsi,

en abaïissant si la lumière

Dinte, appro-

vous m'avez

-...Je vous iriante con- )h ! l'affaire lepuis notre a avantage, s.

ont :Attein-

que faisait ême, il ne , malgré la nder dans icun doute

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Germaine , s'étaient

le en ces

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s'enfuir e l’enver.

qui m'a

\ témoi

il en s'adressant à la marquise :

mana SE ;

Quel juge pourra douter de la parole d’un homme tel que vous ?

Pascal, très grave, s’inclina tandis qu'Abeille un peu tremblante, mais très indignée, s’asseyait à côté de son inari,

Crermaine alla fermer elle-nême soigneusement les portes. et revint vers l'endroit du salon où l’atténdait Grégoire, plus confus qu'un renard qu’une poule aurait pris.

Elle croisa ses deux bras sur sa poitrine,

—Eh bien ! est-ce assez complet cette fois-ci? demandatelle. Et la preuve de votre inqualifiable et outrageante sonduite est.elle assez indéniable ?

— Ce n’est pas vrai, répondit M. de Villamblard essayant de nier encore et de payer d'audace plus fort que jamais. Ceux qui sortent d'ici sont de vulgaires aventuriers que Je n'ai jamais vus,

—Ce sont les descendants des anciens rois d'Arménie, dit gravement Pascal ; du reste ils sont connus à l'ambassade russe, et l’on pourra avoir des renseignements sur leur compte.

—Je ne doute pas de leur honorabilité, déclara Germaine. D'ailleurs, la question n’est pas là. C’est devant eux, tout à l'heure, au lieu de baisser la tête avec une confusion par trop humiliante, en vérité, qu'il fallait protester. En vous taisant, ainsi que vous venez de le faire, vous avez tout avoué.

Dans tous les cas, la justice à laquelle je vais m'adresser pour demander mon divorce, comme ayant reçu de vous une injure des plus graves, saura bion démêler la vérité sur les dires du prince et de la princesse Kouba. Elle nous atirmera, elle,si ce sont des gens honorables, comme je le crois, ou des aventuriers comme vous le dites.

— Votre divorce !.... s’écria Grégoire, aussi bouleversé que si la foudre fût tombée sur lui. Vous pensez à votre divorce, comtesse ? — Parfaitement. La patience et la dignité humaines ont des bornes !.... Pourquoi

aurais-je plus de souci de l’honorabilité de votre nom que vous-même ?

— Et le scandale que vous allez prov oquer ?......

—Je n'ai plus d'enfant, qu'est-ce que cela peut me faire ? Je hais le bruit autour de moi, c'est vrai, mais tout est préférable à subir les outrages dont vous m'abreuvez depuis que j'ai eu le malheur de devenir votre femme.

M. de Gesdres, continua-telle en s'adressant à Pascal, vous aurez la bonté de me ser. vir de témoin dans cette triste affaire, n'est-ce pas ?

Pascal s’inclina. |

—Ma femme et moi sommes vos meilleurs amis, madame, dit-il, vous pouvez toujours disposer de nous.

— Demain matin j'irai chez mon avoué commencer les démarches de laction que je veux entamer,

Mais comme je suis mariée sous le régime de la séparation de biens, la première chose que je ferai, avant même de me rendre chez l'avoué, sera d'aller révoquer chez mon notaire la procuration que je vous avais donnée, et dont vous avez fait un si révoltant usage,

Cette affirmation nette, implacable et claire, porta un coup terrible à Grégoire,

Plus de procuration. . .. Plus d'argent |... par conséquent... C'était le pire de tout ce qui pouvait lui arriver.

—Oli ! s'écria-t-il en versant des larmes dont l’amertume n’était pas feinte, que faut-il faire pour vous fléchir et pour que vous me pardonniez, (Germaine ?.,...,

— Rien ! La coupe est pleine, c’est fini.

Lorsque Germaine parlait en ayant dans les yeux une certaine expression, le comte savait bien qu’elle ne revenait pas sur sa décision.

—O mon Dieu ! essaya t-il de dire encore, car il était plus roué qu'une vieille potence, mon pauvre oncle, à son âge, en mourra sûrement de chagrin !......

Germaine tressaillit. En effet c'était bien là le défaut de sa cuirasse,

Si son expérience pour avoir des nouvelles de sa fille ne réussissait pas, si Grégoire par iguorance où par méchanceté ne lui donnait pas les renseignements qu'il lui fallait, Germaine était bien décidée à faire de ses menaces des réalités «: À divorcer avec lui.

Alors le pauvre vieux curé apprendrait l’indignité de son neveu en même temps que les tortures qu’il avait infligées à Germaine ?......

— Est-ce qu’il n’en mourrait pas ?....

Grégoire vit l'extraordinaire émotion que Germaine ne pouvait contenir, aussi s’écria-t-

— Votre voix, madame, sera certainement plus puissante que la mienne, Je ne demande rien pour moi, sachant que je suis indigne de toute pitié ; mais cet homme si bon qui vous à aimée, vous aussi, et qui là-bas, au pays, finit sa vie en nous croyant heureux, que va-t-il devenir, lorsqu'il apprendra ces choses ?... . Et ne voulez-vous pas intervenir pour qu'un semblable désespoir lui soit épargné ?....

Ah ! si M. Bargemon était de ce monde, croyez-vous que mon pauvre oncle recevrait un coup pareil ?....

— Pense à cela, Germaine, dit Abeille de sa douce voix ; c'est vrai, quelque légitime que soit ta colère, si bon papa curé sait ce qui se passe, il en mourra !,...

—C'est vous seul qui l'aurez tué, monsieur, dit sévèrement Pascal de Gesdres. Tant pis pour vous, ce sera une infamie de plus à votre actif.... Maisil y a beaux jours que vous ne les comptez plus !....

Cependant, Germaine ne jouait jamais la comédie, elle disait toujours ce qu’elle penseit ; partant de là, l'idée de désespérer le vieillard adorable qui avait été le bienfaiteur de son père, ne pouvant lui venir, elle le dit tout naturellement :

—Je ne veux pas que l'abbé de Villamblard-Mussidan souffre par ma faute, dit-elle, je ne demanderai pas mon divorce.

Grégoire joignit les mains et faillit tomber à ses pieds, Il se crut sauvé.

Elle fit un geste hautain.

— Attendez, dit-elle, je n’ai pas fini.

Je renonr : au divorce, c’est vrai ; MAIS MA procuration sera tout de même révoquée demain matin. Désormais, seule ie toucherai mes revenus, et j'aurai la libre disposition de ma fortune,

Mais Grégoire, se croyant très fort avec la pensée de son oncle, se rebiffa :

—Non, dit-il, je n'accepte ni n’accepterni jamais une semblable humiliation. Ma dignité s’y oppose. Un mari doit être le chef de la communauté et le maître chez lui.

La situation restera ici telle qu’elle a tcujours été, telle que l'avait voulu M. Bargemon, ou c’est moi qui le demanderai, ce divorce dont vous me menacez.

Instantanément, Germaine se redressa et, toute droite, la main en avant, sans un trouble, sans une hésitatien, elle répondit :

— Oh ! Si vous faites cela, par exemple, je ne m'y opposerai pas ; et même, je ne demande pas mieux !..,... Jene porterai pas à M. de Villamblard un coup qui peut le tuer, mais si c’est vous qui en prenez la responsabilité, c'est une autre affaire, et je m'en lave les mains. A la garde de Dieu !.

— Et vous ne l'empêcherez pas : demanda r ‘ivement Grégoire,

—Je ne l’'empêcherai pas, répondit tres nettement Germaine. J'y verrai au contraire la volonté de Dieu clairement exprimée, et je vous laisserai faire !....

Du reste, des paroles de mon père prononcées à son heure dernière, et incomprises pâr moi, alors, me reviennent à présent : “ Ma procuration, la tienne, révoque-les, m’a-til dit !.... je le veux !....

Je vais le faire, tardivement, c’est vrai, mais implacablement, quand même !....

—Bien dit !.... Germaine, s’écria Pascal de Gesdres. Si Bargemon était ici, c’est cela qu'il aurait lui-même décidé,

De ses yeux verdâtres, Grégoire lança au marquis de Gesdres un regard où il mit toute la haine de son âme vipérine.

Mais il était impuissant vis à-vis de lui, et devant la résolution très catégorique de la comtesse, il sentit que s’il ne voulait la pousser à bout, c’est à dire se trouver «dans la rue, misérable et sans pain, foroé de travailler comme jadis, il fallait courber la tête et accepter sa décision.

— Vous êtes cruelle, dit-il, cruelle et impitoyable !...,

Germaine ne broncha pas...

Le comte ajouta hypocritement :

—Je ne veux, pas plus que vous, voir mourir mon oncle pur la faute des scandales qu’un procès amènerait, Mais je suppose, toutefois, que vous allez au moins me laisser la jouissance des cent mille francs de rente auxquels me donne droit ma part dans la succession de notre fille ?

Jusqu’à la moelle des os, Germaine tressaillit. Pascal de Gesdres avait vu juste, et lui avait indiqué peut-être le seul moyen d'atteindre son but.

Elle eut la force d’éteindre l'éclair qui illumina son grand œil bleu, et elle repondit :

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Je ne demande ame si bon qui t heureux, que intervenir pour

ncle recevrait elque légitime

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s scandales ne laisser la dans la sucjuste, et lui

epondit :

—J’y consens ; mais lorsque cette succession sera ouverte, c’est-à-dire quand il me sera prouvé que ma fille est morte. Alors, je renoncerai en votre faveur à la jouissance de la totalité même, des quatre millions, que mon père m'avait donnés ma vie durant,

— Succession ouverte !.,.. répéta Grégoire, que voulez-vous dire ?.… . Mais cette succession n’a-t-elle pas été ouverte le jour de la mort de la chère petite créature ?....

— Oui, en effet, c'est cela, Mais je vous répète ce que je vous ai déjà dit : pour croire à cette mort, la loi, par la bouche de ses ofhciers ministériels, vous demandera ce que vous m'avez refusé, à moi, c’est-à-dire l'extrait mortuaire de ma fille,

M. de Mussidan, extrêmement troublé, répondit :

—Je vous ai déclaré que cet extrait mortuaire était en ma possession et que le jour où il faudrait le produire, je le produirais.

-—C'est bien, dit Germaine, c'est ce que vous aurez à faire,

— Et, déclara à son tour Pascal de Gesdres, ce n’est pas la copie d’une pièce qu'il nous faudra, c'est la pièce elle même, avec le timbre ordinaire de la mairie, et l'indication formelle de la ville où cette déclaration a été enregistrée,

L De nouveau le compte jeta à Pascal un regard en dessous et dit :

—Je trouve, monsieur le marquis, que vous prenez d’une façon bien singulière, pour un étranger, les intérêts de Mme de Villamblard,

Ce fut Abeille qui répondit :

—Je voudrais bien voir quil en fut autrement !....

Le marquis sait que Germaine est ma meilleure amie, et même ma sœur par l'affection qui nous a unies toutes les deux toute notre vie,

Au comble de la rage, Grégoire sortit du salon.

— Enfin, s’écria Germaine en tombant dans les bras d’Abeille, nous allons donc être fixées sur cet extrait mortuaire |...

—Jurez-moi de ne pas vous décourager par quelque nouvelle turpitude de la part de ce triste sire, répondit aussitôt M. de Gesdres.

— Que voulez-vous dire ? demanda la comtesse,

— Que n'ayant pas cet acte qui n'existe pas, il va sans doute faire fabriquer quelque pièce destinée à vous tromper. Or, comme il y a en ce genre de faux des individus extréniement habiles, si M. de Mussidan vous montre n'importe quel acte en mon absence, aurait-il tous les caractères possibles d'authenticité, ne vous laissez aller à aucun mou-

vement de désespoir, attendez-moi, envoyez-moi chercher, et à nous deux, nous verrons bien...

— Vous me faites peur.

— Telle n'est pas mon intention, Je veux au contraire vous prévenir et vous empêcher d'être malheureuse, ne serait-ce que quelques heures,

Songez de quoi ces Craponne vont être capables pour mettre la main sur cette somme, énorme pour eux, de deux cent mille francs de rente !....

Ainsi, dit le marquis pour se résumer, c'est bien convenu, n'importe quelle pièce vous apporte M. de Mussidan, contentez-vous de regarder de quel état civil elle émane...

Gardez-là si vous pouvez, et si cela ne Vous est pas possible, retenez le nom de la ville ou village d’où elle vient... Ensemble tous les trois, vous, Abeille et moi, nous irons compulser les registres de cet état civil, qui, ainsi que tous les états civils de France, est à la disposition de tous ceux qui ont intérêt à les consulter.

Or, s’il est possible de faire un faux sur une pièce libre, on ne peut pas en commettre sur un registre de mairie,

—Abh ! s'écria Germaine. j'ai bien vu son regard, allez, lorsque vous l'avez prévenu qu'il nous fallait une pièce certifiée conforme et non une copie... Aussi n'ayez pas peur, mon cher ami, je suivrai tous vos conseils sans découragement,

— (a peut être très long.

— N'importe, j'attendrai !

Ainsi qu’elle en avait prévenu M. de Mussidan, Germaine Je lendemain, dès la première heure, se rendit chez son notaire,

Maitre Thibaut avait été l'ami très intime de Lucien Bargemon ; il avait voué à cet hornme de caractère si noble et d'intelligence si élevée, une estime sans nom.

C'avait été bien malgré lui et à son corps défendant que Bargemon avait donné à son gendre sa procuration’et celle de sa fille,

—Eprouvez-le donc d'abord, lui avait-il dit. Savez-vous même si, avec une nature

honnète, il aura assez de force d'âme pour résister à toutes les tentations qu’apporte avec

lui près d’un million de rentes, surtout lorsqu'on a vêcu jusque-là dans un état proche de:

la misère ?.,,.

— Mon gendre ne serait pas le neveu de son oncle, avait répondu invariablement Bar. gemon, s'il n'avait pas en lui toutes les délicatesses et toutes les droitures.

Et rien n'avait pu le tirer de là.

Tout avait été inutile pour le faire changer d'idée,

Et Lucien était mort, alors que ln débauche de Grégoire et sa honteuse liaison nvec la Craponette étaient déjà connues de tout Paris,

Et cette inqualitiable conduite, on le sait, était allée sans cesse en augmentant, sue de tous, excepté de Germaine, à moitié folle de la mort de sa fille, et incapable de prendre la décision qui eût demandé pas mal d'énergie de sa part.

Que l’on juge après cela de la joie de maître Thibaut des Carrières, lorsque Germaine lui eut clairement expliqué le but de sa visite.

— Bravo, lui dit-il, vous êtes une vraie femme que la lutte n'effraie pas, Vous êtes la digne fille de votre père tant regretté, et je vous aiderai de toute mon âme, de tout mon pouvoir, de toutes mes forces !, ...

Une si belle fortune, sacrebleu !...... si péniblement acquise... La voir si stupidement dilapidée. ... si ce n’est pas une pitié ! Mais patience, voilà notre revanche qui va arriver !.,.,.,

Alors patiemment, avec un tact infini, sans passion ni récrimination inutiles, mais cependant avec une fermeté que l’on sentait inébranlable, la jeune femme raconta la visite de la princesse Kouba, faite en présence de M. et Mme de Gesdres, contirmée pur l’arrivée de Grégoire, sa confusion extraordinaire et les résolutions qu’elle, Germaine, avait alors prises,

—J'ai d'abord pensé au divorce, dit-elle, mais tant que ce pauvre vieux curé vivra Jàbas au pays, je ne veux pas lui infliger cette douleur, et l’humiliation publique que lui donnerait l'indignité de son neveu, Je continuerai à porter ma lourde chaîne, mais je venx redevenir la maîtresse absolue de ma f tune, cela est très décidé,

— Bravo ! encore... Bravo! toujours, s’écria le notaire, vous êtes aussi bonne que droite et intelligente ! Je vais faire préparer séance tenante la révocation de vos pouvoirs, n'est-ce pas ?

—Oui, s’il vous plaît.

Maître Thibaut des Carrières sortit ; il donna des ordres, puis au bout de quelques minutes il revint,

—Mon principal clere, dit-il, au courant de toutes les affaires de mon étude comme moi-même, me fait observer une chose.

—Laquelle ?

—Ïl y à la question de la succession de votre pauvre petite fille. Bargemon vous a Lien laissé la jouissance du tout, mais à quels trafics, à quelles affaires louches, à quels escomptes usuraires, ces deux millions ne vont-ils pas ouvrir la voie ? N'y aurait-il pas moyen, dès aujourd’hui, par une combinaison quelconque, de mettre à l’abri de toutes ces saletés le nom que vous partagez avec M, de Mussidan ?. Voulez vous que nous cherchions ensemble ?......

Germaine devint atrocement pâle.

—Mon cher maître, dit elle, vous me parlez en ce moment de la douleur la plus violente, de l'angoisse la plus folle qu’une femme puisse éprouver et qui est la mienne depuis longtemps déjà !....

M. Thibaut leva tout à coup sur elle son : isage honnîte et intelligent.

—Je ne comprends pas, dit-il ; vous me semblez faire allusion à quelque mystère en dehors de la mort de votre malheureuse enfant. Est ce vrai 7...

— Oui, et comme vous avez été le fidèle ami de mon père, je sais la confiance que vous méritez, et je vais tout vous dire, :

Alors Germaine raconta en effet tout ce qui était résulté des premières découvertes du marquis de Gesdres, de sa très longue enquête, enfin du trouble extraordinaire de de M. de Mussidan, lorsque la veille élle lui avait déclaré que, plus que jamais, elle exigeait. l'extrait mortuaire de leur fille pour lui laisser toucher quoi que ce soit de la succession de celle ci.

—Et vous faites joliment bien de me prévenir, parce que de mon côté j'agirai dans le même sens que vous, eb j'ouvrirai l'œil, soyez sans crainte à cet égard.

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FLEUR DES NEIGES o11

Et en dehors de cela, continua le notaire, quelles sont vos intentions vis-à-vis du comte?..., car à partir, non pas de demain, mais probablement d'aujourd'hui même, il va m'assassiner d’incessantes demandes d'argent, -

— Vous lui servirez 24,000 francs paran, payables par mois, et d'avance : mais vous le préviendrez que s’il escomptait cette somme, elle lui serait immédiatement retirée, Quant à ses dettes ou à ses engagements, — quels qu’ils soient, — je ne les paierai jamais ; et cela, sans qu'il y ait espoir pour lui de me séduire autrement qu'en me portant des renseignements sur le compte de ma fille, ,

Maintenant, n’estimez-vous pas comme moi que cette pension est suftisante pour un homme qui a chez moi tout ce qu’il peut désirer, et le confortable que vous savez ?....

—Assurément oui ; vous êtes parfaitement convenable, mais je ne sais pas, par exemple, de quelle façon va être pris autour de lui ce nouvel état de choses.

Maître Thibaut, en voyant cela, disait juste,

Raconter les scènes, les attaques de nerfs, les cris de la Craponette en présence de cette décision est certainement impossible,

— Comment, s’écria-t-elle, cette crasseuse.là te donne 24,000 francs par an et elle garde près d’un million de rentes !..,. C’est du propre !.... Et tu l’acceptes?

—Le moyen de faire autrement ? répondit-il,

—Ïl fallait t'en aller, et demander le divorce, en publiant les lettres du marquis de Gesdres,

—Je l'en ai menacée !..,, Si tu savais comme ça a pris!....

— Ah! et qu'a-t-elle répondu ?......

— Qu'elle ne demandait pas mieux, mais cela elle le pensait, et elle était sincère, je te le jure!...,

—Ce n’est pas possible !....

—C’est ainsi.... Ah!tu ne connais pas la comtesse... Je t'ai toujours dit d'y prendre garde !....

C'est une barre de fer peinte en roseau.

Toute l'énergie de son père et une patience que rien ne lasse !

Quand elle a décidé quelque chose, elle va jusqu’au bout de sa résolution, sans que rien puisse la faire revenir en arrière, rien que l'intervention de ceux qu’elle aime. Or, le marquis et la marquise de Gesdres, les seuls ayant de l'influence sur Germaine, sont mes ennemis mortels... Et encore avec cette histoire du Caucase, pour laquelle les de Gesdres lui serviraiont indubitablement de témoins et décideraient les Kouba à lui en servir également, les rieurs ne seraient pas de notre côté, crois-le bien, pauvre fille !

Alice écumait de rage.

— C'est pas tout ça, dit-elle enfin : ta pimbèche possède un million de rente, tu as

droit à la moitié, je ne vois que Ça. Exige-les et apporte-les ici!.... — Ne dis donc pas des imbécilités. Si tu crois que je ne suis pas au courant de mes droits !.... Elle peut ne me donner rien du tout si ça lui plaît!..., Elle m’accorde

vingt-quatre mille francs par an, je n'ai qu’à les accepter sans rien dire, et si je ne veux pas être dans la rue, sans feu ni lieu... ce qui arriverait si ce maudit divorce était obtenu !

—Eh bien ! il faut avouer que tu as fait un beau coup en te méfiant de moi, et en ne me donnant pas ta fille, ainsi que c'était convenu !....

Si je l'avais aujourd'hui, ce serait toute la fortune de Ba:gemon que je ferais casquer à ta princesse !..., Grégoire, à bout de patience, se redressa terrible.

— Tais-toi, malheureuse, lui dit-il en levant le poing sur elle et en le laissant brutale. ment retomber sur son visage, je t'ai défendu une fois pour toutes de me parler de “es choses. Tu m'as fuit commettre là une bien mauvaise action... Si tu en portes la peine, désormais, tant pis pour toi!....

— Ah ! elle n'est donc pas morte la gosse ?.... Je m'en étais toujours doutée !...,

—Tais toi, je te dis'.... Elle est morte! bien morte ! malheureusement pour

Hot :,.., -- Ah! où est alors l'extrait mortuaire ? demanda t-elle aussi. Il la gifla de nouveau, et plus fort que la première fois. — Vas:tu te taire et m'obéir ?, fitil, hors de lui. Brute ! va, bougonna:t-elle.

— Possible, mais je serai le maître, ou tu diras pourquoi !.... Sans toi, sans ton stu-

ue AM de A RE

pide orgueil, je ne serais pas aujourd’hui dans la situation où je me vois. Mais non, Mile Craponne voulait jouer à la ferme légitime, Comtesse de Villamblard-Mussidan, cet horrible carlin!.... Quelle pitié !

Et la dispute, commencée sur ce ton, alla plus loin encore, on le cowprend Et elie recommença chaque jour. Et la chaîne qui rivait Grégoire à cette ignoble famille devint plus lourde que celle d'un forçat. Les Craponné, Nénest, les enfants, Mariette Bachelier, habitués à l’opulence qui avait été la leur, ne pouvaient plus supporter la misère. Nénest, encouragé par l’ancienne ingénuité, devint un véritable chevalier d'industrie, faisant sous le couvert de sa sœur et de Grégoire, dont on ne connut pas d’abord la nouvelle situation, autant de dupes qu'il put tronver de gens ayant encore confiance en M. de Villamblard-Mussidan, Alors, on vit partout, chez tous les escompteurs louches,chez les marchands d'argent, dans les agences les plus véreuses, la signature de Grégoire. Au commencement, cela marcha encore assez bien, et les Craponne arrivèrent, grâce à ce manœuvrement, il parvint à obtenir plusieurs sommes. Mais les billets de M. de Mussidan n'ayant pas été payés à l'échéance, et Germaine ayant impitoyablement refusé de faire honneur à la signature du comte, la chose fut vite connue dans un certain monde, et tout crédit fut refusé à l’intéressante famille que l’on connaît.

Je suis déshonoré, comtesse, dit un jour Grégoirs à sa femme, si vous ne dégagez pas mes billets impayés, je n'ai plus qu'à me brûler la cervelle.

Ctte menace n’effraya pas beaucoup Mme de Villamblard.

Elle connaissait Grégoire à fond.

— Vous êtes trop lâche pour prendre véritablement cette détermination-là, lui dit-elle ; et ce serait cependant le seul moyen de vous tirer de la boue dans laquelle vous êtes enlisé jusqu'au cou, Pius bas, avec une flamme dans ses yeux bleus, elle ajouta :

— Donnez-moi sur ma fille les renseignements que je vous ai demandés, et je paierai tout ce que vors voudrez.

Ah! Grégoire eût bien voulu les lui donner ces renseignements. ...

Et sûr en effet que par l'enfant il redeviendrait plus que jamais le maître souverain de toute la fortune de la mère, il accomplissait des miracles pour retrouver la trace de Mathieu.

En Amérique, dans le village et la région où ils avaient demeuré ensemble jadis avec son père et lui, au Nord, au Midi, partout, Grégoire faisait chercher.

Tout était inutile, et son ancien valet de chambre restait tellement introuvable que M. de Mussidan se dit :

À coup sûr, il est mort.

Alors peu à peu, cette idée entra en lui, et au bout de quelque temps, ce fut de bonne foi qu'il crut la chose arrivée.

—Je vous jure que je suis sincère, dit-il un jour à Germaine qui insistait plus qu’à l'ordinaire. Si je savais n'importe quoi sur votre fille, est-ce que dans l’état misérable où je me trouve, mon intérêt ne serait pas de vous le dire immédiatement ?.... F'us bas, en s’entêtant dans son premier dire, où il croyait maintenant son honneur engagé, il ajoutait :

Hélas, elle est morte, et bien morte ! :

— Non, disait également plus fort que jamais Pascal de Gesdres, Blanche n’est pas morte ; mais M. de Mussidan a perdu sa trace.

A nous d’être plus habiles que lui, et de savoir ce que Mathieu est devenu.

Et tous ainsi allaient vers le même but : retrouver l'enfant, qui pour les uns représentait la fortune, pour les autres, le bonheur, et enfin, pour Grégoire, la paix, maintenant à tout jamais absente de son existence. Car il la payait cher son intimité avec les Craponne, Alice le bousculait, l’insultait, le bafouait, du matin au soir. Plus irritée contre lui que jamais, elle fut obligée de se contenter de ce qu'il lui donnait ; après tout, la maison de la rue Vital lui enlevait le souci du terme à payer, et les deux mille francs par mois, — dont elle ne lui laissait même pas un centime pour payer son tailleur, — représentaient les objets de première nécessité. Mais Ernest et Mariette Bachelier la tiraillaient en tous sens, incapables qu’ils étaient de gagner leur vie l'un et l’autre, avec* des besoins effrénés de luxe ancrés en eux, et qui avaient grandi au temps de la prospérité de la belle Alice...

Alors, en désespoir de cause, Nénest fut obligé de reprendre les rôles qu'il avait abandonnés, pour ses directions fantastiques. Mariette Bachelier qui avait grossi et était

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devenue horrible, avec son visage aux traits masculins, que les libations continuelles avaient couvert d’un eczéma ?,,,, des plus repoussants, n'était plus même capable de jouer les petits bouts de rôles de jadis, À grand'peine, avec un petit cautionnement que fournit Alice, on lui trouva une place d'ouvreuse, en attendant mieux, Ce mieux arriva pour Nénest et pour elle sous la forme d’une tournée de province, organisée par l'ancien propriétaire du Café-Concert des Champs-Elysées. Il ne put refuser a Grégoire d'engager Craponne et la Bachelier comme utilité... La plus grande de nos tragédiennes fit la grimace lorsqu'elle vit les tristes sires qu'on mettait autour d'elle, Elle les accepta cependant, Mais il n'y avait pas un mois que la tournée avait commencé ses représen- -ations que l’ivrognerie de Nénest, ln débauche de la Bachelier, les avaient fait chasser l’un et l’autre, honteusement.

Dans ces cas-là c’est chez Alice qu'ils retombaient, à la grande colère de celle ci.

Les années passaient et Grégoire, de plus en plus, payait par l'enfer qu'il avait rue Vital l'infamie de sa conduite vis-à-vis de Germaine. Vingt fois il fut sur le point de briser avec la Craponette, vingt fois il se sentit retenu par un lien d'habitude plus fort que toute volonté, que toute énergie, Alice, maintenant, le traitait comme un individu dès longtemps à charge, et dont on voudrait bien être débarrassé, Le pius souvent elle ne voulait même pas se laisser escorter par lui, et c'était Nénest, ainsi que nous l'avons vu dans les Pyrénées, qui lui servait de Sygisbée. Partout elle continuait à se faire appeler la comtesse de Mussidan, et racontait à qui voulait l'écouter que la première femme de Grégoire était morte, qu'elle, Mlle Craponne, une des plus grandes artistes du moment, avait été sa meilleure amie, qu’elle avait fermé les yeux à cette pauvre Mme de Villamblard-Mussidan et qu'elle lui avait promis à son lit de mort de la remplacer auprès de son mari et d'accepter son nom... Ce qu'elle avait fait en souvenir de la morte et par pur dévouement, afin de veiller sur le mari qu'elle laissait derrière elle, le soigner, et l'empêcher de vivre seul. Quelques-uns de ceux à qui la Craponnette racontait ces balivernes souriaient par complaisance, et ne répondaient Pas ; mais presque tout le monde en général haussait les épaules, ‘et assez haut pour être entendu d'elle, disait :

— Quelle farceuse ! Peut-on mentir bêtement et grossièrement à ce point ?

Et de loin en loin, Grégoire, effrayé, avait peur que ces stupides inventions fussent apprises par Germaine, et que celle-ci, irritée de voir encore cette vieille drôlesse trainer dans la boue le nom qu’elle portait, ne supprimât les vingt-quatre mille francs qu'il tenait uniquement de sa pitié. Il disait alors timidement à la Craponnette, car il la craignait affreusement :

— Voyons, Alice, pourquoi prends-tu toujours mon nom ? Est ce que le premier avatar ne t'a pas suffi ?.... Tu recommences?...: Veux-tu donc nous faire supprimer nos dernières ressources ?

Alors, quand elle était de bonne humeur, elle lui prenait le menton et lui répondait .

— Ne te fâche pas, gros chéri!.... T'as deux noms, n'est ce pas ?....

Eh bien ! ta pimbêche ne porte jamais que le premier, puisqu'elle signe constamment : “comtesse de Villamblard.” Dans ce cas, ne puis-je pas prendre l’autre, et n'y ai-je pas au moins autant de droits qu’elle ?

Il n'osait ni protester, ni s'opposer à la chose, et les jours coulaient ainsi pour lui, dans une monotonie désespérante que coupaient seules les craintes folles de voir encore intervenir Germaine pour lui supprimer ses vingt-quatre mille francs, til y avait en dehors de cela, un but toujours nouveau, toujours ardemment voulu, que la Craponnette également poursuivait de toutes ses forces, C'était la recherche, à défaut de Mathieu, du fameux extrait mortuaire que Grégoire affirmait exister. Deux millions en propriété, deux cent mille francs en rentes annuelles !. Que de rêves et de châteaux en Espagne toute la famille Craponne ne bâtissait-elle pas là-des:r<. Mais rien ni personne ne réussissait dans ces recherches-là,

Pas plus Alice que Grégoire, qui lui-même faisait par dessous maiis d’'incroyables efforts. ... Pas plus même que Germaine qui y mettait toute sa vie.. . Pas plus encore que Rolland, qui devenu un homme, et un homme supérieur, eût voulu, même au prix de son sang, donner un peu de bonheur à cette Germaine adorée, qui toute enfant jadis, quand elle l'avait adopté, s'était faite sa mère et à laquelle il devait, lui, Rolland, tout ce

qu'il était !..., Cette année-là, nous l'avons déjà dit, le printemps fut splendidement beau.

ét

Rolland, plusieurs fois dans ces derniers temps, était allé en Amérique à la recherche de Mathieu,

Mais l'Amérique est grande, et les fermes perdues sur les Lords du Mississipi ou dans les plaines immenses de pays à peine peuplés sont en nombre infini,

N'importe, disait sans cesse Rolland, rien ne me décourager

Je repartirai constamment, jusqu'à ce que j'aie découvert quelque chose... Dien bénit les volontés persévérantes, Et les hasards d’une rencontre ne peuvent.ils pas un jour me donner tout à coup ce que je cherche ?

Au moment du dernier départ, Germaine, poussée par une force irrésistible, déclara qu'elle acconpagnerait son fils adoptif. Rolland ne s'y opposa pas, au contraire, La santé de la comtesse était excellente, son énergie, son sens pratique des choses et des gens à la hauteur de toutes les circonstances. Et puis, Rolland l’aimait tellement que l'idée de l'avoir auprès de lui pour l'aider, le conseiller, et ne pas le laisser seul, dans ce pays inconnu, lui étuit extrêmement douce. Il parlait admirablement tous les idiomes courants de l'Amérique ; un espoir jamais ressenti les animait tous les deux, Ce pressentiment he fut pas tout à fait menteur : pour la première fois, en effet, un rayon de soleil éclaira dés l’abord la route jusque-là si obscure de la malheureuse mère. Un pauvre diable, rencontré dans un des grands hôtels de Philadelphie, où il était employé, dit à Germaine qu'il avait connu, il y avait quelques années de cela, un Français, serviteur comme lui à Baltimore ; il s'appelait Mathieu, Ce Mathieu disait qu’il avait été valet de chanbre à Paris, dans une grande maison et que le service y était extrêmement doux. L'individu achevait sa requête en suppliant la comtesse de le ramener en France avec eile,

Elle ne dit ni oui ni non, ne voulant pas décourager le valet de chambre, mais elle le questionna tant qu'elle le put sur ce Mathieu. L'autre, espérant réaliser son rêve, eut autant de patience que Germaine et Rolland le désirèrent, répondant à toutes leurs questions, Au portrait qu’il tit de son ancien camarade, il n'y avait pas un seul doute à conserver: Oui, c'était bien Mathieu qui avait servi avec lui, à Baltimore, Par exemple, ce qu'il était devenu ? L'individu n’en savait rien. N'importe, le flair de Rolland ne l'avait pas trompé, Mathieu était revenu à son départ de France dans cette Amérique qu'il avait déjà habitée,

L'espérance, à cette découverte qui était la première, s'empara plus que jamais du cœur du fil: et de la mère,

Le lendemain, ils partaient tous les deux pour Baltimore.

C'est exact: Un nommé Mathieu, français d'origine, semblable au portrait que traqait la comtesse et son fils adoptif, avait été valet de chambre dans l'hôtel désigné ; mais il en était parti depuis pas mal de temps et l'on ne savait pas ce qu’il était devenu.

Rolland et Germaine battirent la ville d’abord, les environs ensuite. Dans une riche famille faisant d'importantes cultures, ils retrouvèrent encore une trace identique : là, on leur dit que ce Mathieu adorait les montagnes, parce quil avait, au début de sa vie, été guide dans des montagnes françaises, aux Pyrénées, croyait-on, car il en parlait toujours. Il paraissait en proie à une très grande tristesse, qu'on attribuait à une sorte de nostalgie ; alors, quand il avait quitté ses maîtres, qui avaient été du reste extrêmement contents de lui, ceux-ci avaient pensé qu'il avait voulu revoir son pays natal, Depuis son départ de Baltimore, il n'avait jamais plus donné de ses nouvelles. Continuer les recherches dans cet immense pays presque inconnu du fils et de la mère, pour l'instant ils y renoncèrent tous les deux. D'ailleurs, ils étaient l'un et l’autre frappés de la remarque de l'Américain, qui leur avait donné ces renseignements sur le soi-disant Mathieu.

D'après lui, il était évident que le valet de chambre avait voulu revoir son pays natal. Lequel?.... On ne l'avait jamais bien su positivement, mais ce pouvait bien être en eflet les Pyrénées. Alors, ils revinrent en France un peu plus heureux qu’au départ toutefois, et se dirigèrent tout droit vers les plus belles de nos montagnes.... Mais leur territoire est vaste !..,. Et l’on sait d’ailleurs que, soit dans la partie où était né Etchebarne, soit à Luchon où il avait été guide, il était complètement inconnu sous le nom de Mathieu.

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sait pas l'adresse en Amérique ; tandis que sans nouvelles d'elle et de Rolland, la famille de Gesdres repartait pour Paris, où Lise devait ln rejoindre, la comtesse de Vi ublard arrivait à l'Hospice de Luchon, ÿ rencontrait Monette, Lise et Antouiet, suis savoir quels liens étroits unissaient maintenent ln famille Escaméla à celle du “quis de Gesdres,

Et lorsque Lise, avec l’ardeur qu'elle apportait à tout ce qui touchait Monette, eut

aflirmé à Germaine que cette enfant était à elle, bien légitimement à elle, née de son mariage avec Jean-Marie Escaméla, Mme de Villamblard, malgré le coup profond que lui avait donné la rencontre du vieux chien, ne Suspecta pas la bonne foi de Lise. Rolland, au contraire, avec son intelligence calme, qui essuyait de se rendre compte de la moindre petite complication, et qui des choses, les plus indifférentes en npparence, tirait des déductions souvent extraordinaires, Rolland se dit : Fi—Je ne sais pas si la piste que nous cherchons est ici, mais il ÿ à à coup sur dans cette imaison quelque chose qui n'est pas naturel. L'émotion extraordinaire de Mme Escaméla, et dont elle n'a pas pu être maîtresse au premier instant, dénote bien certainement un mystère,

[l réfléchit,

— Lequel ? se dit-il avec une ride profonde au milieu de son immense front, Il faut que je l’éclaircisse, continua:t il, et cela, à tout prix.

Ce fut après ces réflexions-là qu'il entra dans l'éeurie et s'aboucha avec le vieux guide, Le soir, lorsqu'il rentra à Luchon, avec Germaine, il eut la force, non-seulement de surmonter sa préoccupation, mais de détourner les idées de sa mère adoptive, qui, constamment et toujours, revonait à cette pensée :

— Certainement, Grillon, c’est Marquis...

Bien p'us fe mement qu'elle encore, Rolland le croyait, lui, qui tout enfant avait joué avec Marquis, : dont la merveilleuse mémoire se rappelait les détails les plus insignifiants, sans java: en oublier aucun.

Mais ai dessus ve tout, il avait apaise Germaine, il voulait lui épargner les angoisses qu'elle fi sûremc tt éprouvées, s’il l'avait laissée partir sur cette piste-là. C'est qu'il les connaissait, lui, ies horribles souffrances de la pauvre mère, lorsque après avoir ouvert son cœur 4 queque espérance nouvelle, il lui fallait constater que c'était une chimère de plus. Non, non, il l'avait depuis lo: gtemps décidé, surtout depuis certaines scènes qui avaient eu lieu après les déceptions de Baltimore, quelque conviction qui entrât dans l’âme de Rolland, il ne parlerait jamais de ses découvertes à Germaine, et il aurait l’énergie de tout garder pour lui, jusqu'au moment où il aurait en mains la preuve certaine et indéniable que la trace cherchée était enfin trouvée...

Ce fut pour être fidèle à cette ligne de conduite, qu'après avoir passé toute la soirée à calmer Germaine, et à vouloir lui prouver qu’elle s'était trompée en croyant reconnaitre Marquis dans le chien de l'Hospice, Rolland, le lendemain matin, partit de bonne heure

[1 laissait la comtesse merveilleusement installée à l’hôtel du Casino, avec sa vue déli. cieuse, tout baigné de lumière, tout entouré d'air frais et pur, ainsi qu’il l’est,

—Ne te tourmente pas, lui ditil, je voudrais faire une excursion qui demande un peu de fatigue. Veux-tu m’attendre ici ?....

Les émotions de la veille l'avaient un peu brisée ; elle ne soupçonna rien et laissa partir Rolland tout seul.

Celui-ci espérait faire parler le vieux guide à force d'adresse, et même d'argent, s’il le fallait. Puis lorsque au retour de l’excursion qu’il avait projetée de faire avec lui,comme prétexte à leur tête-à-tête, avec les indices qu'il aurait recueillis pendant leur longue conversation, Rolland irait trouver Lise Escaméla.

C'était une honnête femme, on le voyait à ses yeux sincères, à sa physionomie droite et loyale, 11 lui raconterait alors le martyre si douloureux de sa mère adoptive : et certaivement il arriverait à toucher le cœur de Lise, et à lui faire dire ce qu'elle savait sur Mathieu. L

Aussi on juge de la stupéfaction de Rolland quand il apprit en arrivant à l’'Hospice que \me Escaméla et toute sa famille venaient d'en partir.

Pourquoi ce départ subit lorsqu'elle devait rester plusieurs jours encore ?...

Un instant, itoiland extrêmement déçu et découragé eut l’idée de rentrer à Luchon auprès de Germaine.

Mais avant de prendre n'importe quelle résolution, il réfléchit ; car Rolland, ainsi que Bargemon auquel il ressemblait de si particulière façon, ne faisait jamais rien à la légère.

Enfin, il se décida :

Non, puisqu'il était là, il y resterait ; et il essayerait de tirer de la situation tout le parti possible. L’excursion projetée, il allait l’entreprendre tout de même, et il faudrait qu'Antignac,le vieux guide,eût les lèvres joliment closes pour ne pas causer avec Rolland. Lise n’était plus là pour être attendrie ou convaincue, c’est vrai ; et le résultat, par conséquent, ne pouvait être immédiat. ... Mais qu'importe s’il arrivait un jour ?....

Quant à retrouver Mme Escaméia, il semblait au jeune homme que c'était une besogne d'enfant, extrêment facile,

Il entra dans l'écurie, Baptiste Antignac s’y trouvait comme la veille.

—Je viens pour l’excursion dont je vous ai parlé hier, dit Rolland, pouvons-nous la faire?....

—Certainement, répondit le guide, le temps est superbe, et tout va à souhait.

Où monsieur veut-il aller ?....

—Je ne le sais pas. J’ai entendu parler du Port de Vénasque.

Est-ce praticable ?....

—A coup sûr. Voulez-vous que nous nous y rendions à pied ou à cheval ?....

—A cheval s’il n’y pas de danger.

—Avec moi n'ayez pas peur- Je vous ferai descendre à deux ou trois endroits un peu raides, et ça ira tout seul,

Les chevaux furent lestement sellés, et Baptiste se trouva bientôt à côté du jeune homme, grimpant par cette même route, où s'étaient engagés quelques mois auparavant Jean-Marie Escaméia et le marquis de Gesdres.

Baptiste demeura d’abord silencieux.

L’impression que son récit de la veille avait faite à Lise, et le départ subit de celle-ci, presque fâchée contre lui, n'avaient pas été sans impressionner son esprit subtil de paysan rusé et de montagnard avisé,

Il commença donc par se méfier de Rolland et répondit à peine aux questions du jeune homme, Maïs celui-ci qui possédait un tact souverain, et une intelligence de preinier ordre, comprit vite à quelles pensées obéissait Antignac, et il ne parut pas attacher d’importance à la conversation qu’il avait avec lui.

Mais peu à peu, la rondeur de Rolland Bargemon, sa bonté, la sympathie qu'il ne manquait jathais d'inspirer, éloigaèrent de l'esprit d’Antignac la prudence et la réserve qu'il avait résolu de garder avec son voyageur. L'expansion méridionale reprit le dessus, et avant d'arriver à l’auberge du Port de Vénasque, il bavardait comme une pie, ayant en Bargemon une confiance illimitée,

-Oui, un ancien guide de Luchon, parti jadis avec un étranger en qualité de valet de chambre, était resté des années et des années sans que l’on entendit parler de lui ; puis un beau jour, il était revenu au pays, et c'était lui qui avait installé les Escaméla dans l’hospice où ils avaiewt fait fortune.

—Combien y at-il de cela ? demanda Rolland,

—Seize ans à présent,

—Qu'était-il aux Escaméla ?

— Leur oncle,

—D'Escaméla, ou de sa femme ?

—De lui, il était le frère de sa propre mère.

—Comment s’appelait:-il ?

— Pierre.

—Son autre nom ?

—Je ne l'ai jamais su, cu je l'ai oublié.

—Où demeurait-il, à Paris ?

—Il ne l’a jamais dit à personne. Et tout le monde l'a toujours, je crois, ignoré.

— A son dernier voyage, qui l’a vu ?

— Personne ou à peu près, à part les Escaméla.

—Et vous ?

—Oh ! moi, forcément. L’'Hospice avait été abandonné par le précédent fermier, et le mai:+ de Luchon m’y avait laissé comme gardien ; car il y avait déjà un bout de te mps que je m'y trouvais comme guide, :

-- Alors vous avez vu Pierre à cette époque ?

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—Oui, lorsqu'il est venu visiter la maison avec Jean-Marie : puis un peu plus tard, installer toute la famille, le mari, la femme et leur petit enfant,

-—Antoniet, le garçon !

— Non, la fille, Monette, Ils n’ont pris Antoniet qu’au bout de quelques shnésrs

—Comment pris !.... 11 n’est donc pas leur fils !..., ,

—Non, Antoniet n'est pas à eux ; il est le fils d'un frère de Jean-Marie, un pauvre diable pas riche, et mort en laissant des orphelins sans ressources. Les Escaméla étaient de braves gens, ils ont recueilli le pauvre gamin qui avait huit ans.

Ah ! on w'avait dit que c'était la petite fille qui n'était pas à eux, dit Rolland avec une indifférence complète.

— Faites excuses, monsieur, la petite Simonne ou Monette, comme on l'appelle ici, est bien la fille de Lise et de soñ mari,

Mème qu'elle est née dans un petit refuge, une cabane, à côté de laquelle nous passe rons tout à l’heure.... en redescendant d'ici.

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—C’est simple, et tout le monde dans la contrée vous le dira comme moi : A l’époque dont je vous parle, Fscaméla qui était riche et avait à lui les plus belles voitures de louage de Luchon, s'était ruiné en jouant, et il ne lui resta un beau jour que ses yeux pour pleurer.

Alors sa femme, chassée de sa maison par la saisie, une courageuse et fière créature, la tille d’un capitaine des douunes, élevé: comme une fille dé prince, aima mieux faire ses couches dans une chaumière abandonnée, appartenant à un de ses oncles qui la lui avait prêtée, plutôt que d’être à Luchon un objet de pitié pour le monde,

— Et c'est dans cette chaumière que sa fille est venne au monde ?

—Oui, monsieur.

—C'est bizarre. Mais est-ce bien sûr? Vous autres, Ju Midi, vous finissez par croire les plus grandes inventions du monde,

— Oh ! ici, dans le pays, chacun, monsieur, vous racontera cette histoire-là comme je viens de le faire moi-même. Dans un petit trou comme le nôtre, tout se sait, voyez-vous ; même que la sage-femme qui est venue assister Mme Lise est encore de ce monde. Elle

s’en souvient bien, allez, la mère Saccaras, et aussi du chien de temps qu’il faisait en ce moment-là:

Rolland n’insista pas,

— Et cependant, dit-il, en frappant sur son grand front extraordinaire, Grillon, c’est Marquis, et Mathieu a jadis passé par ici....

Mais alors pourquoi faire, si ce n’est pour y laisser l’enfant ?....

Il se fit de nouveau minutieusement décrire celui qu'Antignac appelait Pierre, et il ac. quit la conviction plus inébranlable que Pierre et Mathieu ne faisaient qu'un.

—Si l'enfant n'a pas été laissée, se dit-il, elle n’a pas été déposée loin, et Mme Escaméla doit savoir où.

Peut-être qu'à la fin nous arriverons à la faire parler,

Pour cela, il faut savoir ce qu'elle est devenue,

Ue ne sera pas difficile. En attendant, c’est dans cette région-ci qu’il me faut concentrer mes recherches, ici, et pas ailleurs !....

Pendant huit jours, en eflet, il battit ln montagne, soit seul, soit escorté d'Antignac.. .

Il chercha dans les moindres chaumières, s’assayant au revers des routes quand il rencontrait un mendiant, causant avec les bergers qui gardent leurs troupeaux partout où il ÿ a un peu d’herbe,

Mais ces gens-là ne savaient pas.

Germaine, qui s’ennuyait seule et qui n'était pas au courant des espérances de Rolland, voulut un jour repartir pour Paris.

Le jeune homme lui résista d’abord et trouva des prétextes pour la faire patienter quelque temps encore,

Mais bientôt Rolland fut à bout d'inventions, et comme il ne voulait pas Veiller ses soupçons, il dut lui obéir, car pour rien au monde il ne voulait lui faire partager ses angoisses,

— Allons, dit-il avec un grand soupir, partons, puisque tu le veux ; mais ce pays me plaît infiniment, et à coup sûr j'y reviendrai !...,

Germaine éprouva subitement une intraduisible émotion. Elle connaissait si bien Rolland !....

| L'accent avec lequel le jeune homme avait prononcé ces quelques mots n'avait pas ses ordinaires inflexions de voix, Au contraire, son visage intelligent avait eu une expression mystérieuse et profonde qui, en frappant Germaine, l'avait bouleversée jusqu'aux entrailles, Elle lai mit ses deux mains sur les épaules.

Tu sais quelque chose ? Jui demand ] — Lu sais quelque chose ? Jui demanda-t-elle,

pas me soutenir qu'il n'y a rien, Ues qui sont en toi!....

Et connne il hésitait plus fort, cherchant quelque chose qui la satisfit sans la troubler,

—Je veux savoir ce que tu sais. Parle, ne me refuse pas ce que je te demande,

| Aussi bien maintenant, je sens bien qu’il ÿ a un mystère entre nous. Alors, vois-tu,

| c’est fini, et si tu ne veux pas texpliquer franchement, je suis capable d’en devenir folle !....

—Tu l'es déjà.

— Allons donc!.... Me prends-tu pour une autre?.... Est-ce que je ne devine pas, moi qui te connais si bien, que si tu es dans l'état moral où je te vois en ce moment-ci, c’est qu’il y à dans notre vie une complication anormale et exceptionnellement grave,

Rolland vit qu'il fallait à tout prix caliner sa mère adoptive, : | Il se décida.

| —Tu veux le savoir ? demanda-til la voix subitement altérée.

—Je te le demande à genoux.

—Ce n’est pas ce que tu crois. :

— Dis toujours, et surtout dis-moi bien tout.

—Eh bien! c’est très intime. Mais que puis-je te refuser ?

| — Va, va.... Tu me fais mourir !....

| —Tu te souviens de cette enfant que nous avons vue l’autre jour ? — Lorsque nous sommes allés à l’'Hospice ?

—Oui. Le —Eh bien ?

—Elle m'a produit une impression tellement profonde que j'ai voulu la revoir. | ——Profonde ? Comment cela ?

| Rolland rougit encore, un peu plus fort que la première fois, —Comme tu es crueile, maman Mémène, dit-il doucement. Ft toi, toujours si experte

à lire dans le cœur de ton fils, tu ne veux donc pas comprendre sans que je t’explique | pourquoi un Jeune homme de mon âge cherche À retrouver la plus exquise des apparitions, cette fillette aux admirables yeux de pervenches fleuries, et dont la voix, les traits, la petite personne tout entière n’ont mis dums un état d'âme singulier, jamais éprouvé, à la fois très doux et tris cruel, qui me ravit et me donne des ngoisses extraordinaires...

Cette explication où tout était vrai, et qui était faite avec! un trouble, une confusion et même une exquise pudeur, dans laquelle Germaine se retrouvait bien toute, la remua jusqu'aux entrailles.

Son unique objectif jusque-là s’éloigna un peu de son esprit, et prise d’une autre préoccupation, pensant à la Façon dont elle aussi avait aimt André, à tout ce que cette passion unique, avait laissé de regrets et de désespoir en son cœur, elle dit à Rolland :

Alors, c’est vrai, hélas !..., l'amour est entré en toi, mon pauvre petit ? | —Je le crois, maman, Jui répondit:il la voix mouillée de larmes.

— Al ! que Dieu te protège ! qu’il nous protège tous les deux !

Car si je devais te voir souffrir, comme j'ai souffert moi même, je préférerais encore, je crois, te voir mourir !,...

Elle s’affaissa un coude sur la table, et la tête cachée dans ses mains, elle pleura au souvenir de ce passé qui n'avait pas été effacé par une seule minute de bonheur ou de satisfaction intime,

n'avait pas ses

se et profonde o8sible,

il n'y a rien.

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mande, Alors, vois-tu, le d’en devenir

ne devine pas, ce moment:-ci, lent grave,

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Néanmoins ses pensées étaient loin de sa fille. Rolland le comprit et éprouva une grande satisfaction du résultat obtenu. Oui, mais à quel prix.

Il avait dû livrer le secret de son cœur, et pour Kolland cela étuit aussi grave qu'une profanation,

Cette gracieuse enfant qui lui était apparue sous les grands arbres du torrent, si douce st eb si hautaine à la fois, avec ses splendides yeux déjà vus certainement quelque part — peut-être dans ses rêves — les hasards de la vie la remettraient.ils jamais sur les pas de Bargemon ?

Alors qu'est-ce que cela pouvait faire que Rolland eût parlé de son amour à celle qui avait toujours connu toutes les pensées de son cœur ?

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