ROUBLARD ET JOBARD
LE PREMIER MÂITRR
Bien longtemps avant les événements que nous veno ties les plus montueuses et les plus belles de l’Armagnac, à côté de la jolie petite bourgade de Vic-Fézensac, existait un simple curé. de campagne, adoré de tous ceux qui le connaissaient. Poussé par une irrésistible votation, Germain Rolland, comte de Villamblard-Mussidan, fils aîné de la vieille famille de ce nom, avait tout abandonné à son
frère cadet, titre, fortune, demeure et patrimoine, pour se consacrer à évangéliser ou secourir ses semblables. :
C'était un brave homme dans toute l’avce d'apôtre, n'ayant à lui que sa bibliothèqu
ns de raconter, dans une des par-
ption du mot, un brave homme au cœur e— une merveille, — et sa science, un autre
* trésor, deux bijoux, dont un bénédictin, au moyen âge, eût été jaloux.
En disant qu'il n'avait que cela, je me trompe: il avait encore autre chose. ... des manies ; et à quarante ans qu'il comptait alors, il en possédait certainement plus qu'ur autre à quatre-vingts, Ainsi devant son presbytère, il y avait un jardin étagé, forman. trois terrasses, la dernière garnie d’un lierre retombant dans lequel tout une population de moineaux nichait, piaillait, se battait. :
murs de soutènement de ces trois terrasses, jadis une horrible pente abrupte, ravinée par les eaux, avaient été construits, par lui seul, avec les pierres qu’il ramassait dans les champs ou sur les chemins, au hasard de ses promenades, toujours distraites, lorsque
la charité n’en était pas le but. Et il ne fallait pas qu’une de ses ouailles reconnaissante
des incessantes bontés du curé vint lui proposer de l’équilibrer ou de le cimenter, ce mur !....
C'était de la belle façon que M. de Villamblard l
envoyait promener, lui disant :
—Imbécile ! mettre du mortier dans mes pierres, pour me les étouffer ? il n’y a pas de danger...
Personne ne comprenait le libre échange comme lui.
Sa paroisse, ainsi que dans toute cette contrée où les lieues séparent la moindre habi-
mière, avait une étendue considérable, Alors pour visiter ses malades, l'abbé de Villamblard avait un Vieux cabriolet, une sorte de tape-cul, haut de plus de deux mètres, et.que traînait cahin-caha, un cheval rouan, couler-- abricot, aux poils jamais tondus, etque le feu du ciel lui-même n’eût fait ni avancer ni reculer quand il ne l'avait pas dans la tête.
L'an portaat l’autre, ils faisaient ainsi des courses insensées, du vieux Saladin,-le plus souvent,
— Allons, tu ne veux pas aller plus loin pour l'instant ?. ai, bien. Nous ne nous fâcherons pas pour si peu !....
Et il descendait partout où il s8 trouvait.
Partout, il y avait bien un vieillard à consoler, un malade à visiter, nesse à sermonner.
s’arrétant à la fantaisie
.. disait l'abbé. Bién, mon
ou quelque jeu-
Et il s’acquittait de toutes cer choses avec un tact si parfait, un cœur si chaud, que sa venue était fête chez tous.
—Mamma ! criaient les gamins du plus loin qu’ils apercevaient l’invraisemblable cabriolet, Moussu curé /..., es
Et la ménagère, alerte, arrivait rieuse et cohtente, l'aidant à mettre pied à terre.
—Monsieur le curé, lui disait-elle alors, dans cette jolie langue chantante et douce de la Gascogne, l’autre jour vous m'avez donné des poulets, voulez-vous aujourd’hui des canards, en échange, ils sont croisés 7...
—Je crois bien, ma fille, “épondait invariablement l'abbé. Quel régal Flôre va me faire avec tes bôtes et quelques olives. Il y a six mois que j'en rêve ! Merci, ma petite, mets-les dans le cabriolet.
L'équipage repartait, Saladin se trouvant suffisamment reposé,
Une lieue plus loin, nouvelle pause.
—Monsieur le curé, disait une autre paroissienne, nous avons tué le cochon, voilà un beau filet, Je vais le porter dank'{x’voiture. .
-—Oui, ma fille, mais tu y .rouvetss des canards ; tu les prendras et tu les mangeras avec les navets que j'ai vus dans ton jardin.
Plus loin enccre, c'était un foie d'oje gui allait s’échanger contre le filet. . ., puis autre chose et autre chose. ... mais il étaié rùre qu’à la fin le dernier visité eût laissé quoi que ce soit dans le cabriolet. BATT
—Surtout ne le dites pas à Flore, avait-il coutume de recommander dans toutes les maisons où il faisait de ces échanges-là. . e
Flore était une servante qui l’adorait, toût,en le grondant d’un bout de l’année à l'autre, CLS
—Que me rapportez-vous aujourd’hui ? lui demanda-t-elle le soir en dételant Saladin.
—Beaucoup d’appétit, répondait l'abbé.
—Et avec cela ! *
—kRien. nie
—Cependant les Ducrue de Sauboires engraissaient une oie pour vous, et devaient vous la donner aujourd’hui, Qu'avez-vous fait 7...
L'abbé prenait son grand air, il essayait d’être terrible, et d’une voix tonnante, criait :
—Sachez, Flore, que j'entends être le maître chez, moi ; je vous ordonne de vous taire !
Et si elle continuait malgré sa défense :
—Vous m'obligerez à me séparer de vous, Flore, 8i cette inquisition ne cesse pas, vous vous en irez à la Saint-Jean, ajoutait-il furieux. ;
Elle se taisait alors, cette menace étant la seule chose capable de l'impressionnér un peu ; mais elle rentrait dans sa cuisine hors d’elle-même, et au bout de quelques instants, on eût pu l'entendre bougonner encore.
—$i sa soutane valait deux sous, on la lui ferait donnerenroute Et je ne désespère pas, quelque matin, de le voir arriver en manches de chemise, un de ces sacrés gredins, plus roublard que les autres, la lui prendra pour la mettre en guise de fumure au pied d’un cep de vigne.
Un gros chagrin troublait soul cette existence modeste et tranquille : les sacrifices que l'abbé de Villamblard avait faits pour son frère ne lui avaient pas profités, au contraire.
Un sot mariage, la mauvaise administration, et le phylloxera, eurent raison d’une situation cependant magnifique.
Les métairies de Mussidan avaient été vendues une à une ; maintenant on disait que l'expropriation guettait le frère de l'abbé, 4e comte Henri, dont la femme était morte après avoir été sor mauvais génie, et en lui donnant un enfant sur le tard, Grégoire, le grand espoir du pauvre curé.
Ce dernier avait fait tout ce qu’il avait pu, pour que le garçonnet lui fût confié dès qu’il puv parler et marcher.
e lui apprendrai ce que je sais, disait-il à son frère, et je le condyirai bien tout seul jusqu’en troisième. Ce sera autant de pris sur son éducation ; Car aujourd’hui ça coûte . cher, de tenir un enfant dans les lycées, pe
Le comte, lorsque l'abbé parlait ainsi, ne manquait jamais de l'envoyer promener, car il ne le ménageait plus, n'ayant rien à attendre de lui, =
Son fils, l'unique héritier de Villamblard-Mussidan, élevé par un humble curé de cam-
pagne !.... Ce serait du propre, en vérité!.... CE
chaud, que sa emblable qaà terre.
et douce de ourd’hui des
Flôre va me ci, ma petite,
on, voilà un es mangeras
. puis autre ssé quoi que
s toutes les nnée à l’au-
int Saladin.
et devaient
ante, criait :
vous taire !
) cesse pas,
sionnér un 1es instants,
1e désespère rés gredins, re au pied crifices que 1 contraire, n d’une sidisait que était morte trégoire, le confié. dès
An tout seul ai ça coûte .
mener, car
ré de cam-
“affinés que dans set humble fils de la plèbe. .
—Ce ant, appuyait l’abbé, avec son bon sens d'honnête homme, il vaudrait peutêtre mieux cela, que de ne pas payer les années de lycée, ce qui t'atrivera, puisque tu n'as pas le sou, et que l’on m'a même certifié quo tu avais des dettes partout,
Avec une complaisance infinie, un orgueil intime à peine déguisé, le brave homme un jour ajouta :
—Bst-ce que tu ne me crois pas capable d'instruire Grégoire? Vois donc ce que j'ai fait du petit Bargemon!...,
Le comte haussa les épaules.
—Parlons-en, dit.il, hautain et furieux, un lourdaud tellement timide qu'il n'ose pas prononcer une parole,
Dans tous les cas, c'est encore trop pour devenir curé d'un village perdu au fond d’un désert, comme tu l'es toi-même.
Le curé, blessé dans sa plus grande affection, se redressa : :
—Lucien Bargemon pourra plus tard être évêque, s'il le veut, dit-il Rien ne sera trop haut pour sa valeur,
—Evêque ! répéta l’autre dédaigneusement, Est-ce que l'on devient évêque aujourd'hui ? Alors, pourquoi ne l’as-tu pas été, toi.
—Parce que je ne l'ai pas voulu. Crois-tu qu'avec mon nom, le titre et la fortune que je t'ai laissés, ce soit pour conquérir une crosse, et assouvir une ambition que je suis entré dans les Ordres ?.... Ah !-fi donc! mes visées sont plus hautes !...,
:—Plus hautes ?.... Lesquelles alors...
—Mais faire du bien aux plus pauvres et aux plus humbles dans les campagnes .... Ce but-la suffit à la vie d’un prêtre croyant comme moi. Quant à Bargemon, c’est diffépes sa vaste intelligence limposera.... Et moi j'aurai eu la gloire de le donner à
"Eglise.
— Et tu. voudrais en faire autant pour Grégoire ?...,
— Non, je voudrais simplement qu'il devienne un honnête homme, un homme de cœur et de scrupuleuse droiture, comme ont été tous les nôtres, au lieu de lui laisser prendre les habitudes d’apathie et de flânerie qui sont les tiennes, et qui me désespèrent,
Le comte, furieux, resta deux mois sans remettre les pieds au presbytère, n'ayant ni assez d'énergie, ni assez de dignité pour suivre les conseils de son frère.
Depuis vingt ans, en effet, que l'abbé de Villamblard était curé de Gellac, il avait fait à pou près autant de bunnes œuvres qu'il y avait de jours dans l’année ; mais jamais aucune ne lui avait tenu au cœur, ne lui avait donné autant de satisfaction que le bien fait au petit Bargemon, ainsi qu’il venait de le dire à M. de Mussidan.
Sylvestre Bargemon, le père de Lucien, était un :«:'t propriétaire de Gellac, travaillan lui-même avec Paulin, son fils ainé, une terre as 2: considérable pour lui donnèr bon an mal an deux cents hectolites de blé et cent barriques d’eau-de-vie.
Mais il dut un jour, comme les autres, subir la terrible crise qui, de la province la plus riche de France, la Gascogne, en a fait la plus misérable.
Le blé ne se vend plus depuis longtemps !
La vigne est morte !
Lucien avait dix ans de moins que Paulin, son frère.
Le gamin, lors de sa première communion, frappa l'abbé de Villamblard par une intelligence qui paraissait absolument sortir de l'ordinaire.
—Le clergé se recrute difficilement aujourd’hui, se dit le curé de Gellac, si j'en faisais un prêtre ?
Il alla trouver Sylvestre Bargemon. À
— Voulez-vous que Lucien soit curé comme moi ? lui demanda:t-il.
— Volontiers, dit l’autre. Il ne fera pas son sort. Mais à condition toutefois que ça ne ne me coûtera rien. Le phylloxéra m'a ruiné, je n’ai plus le sou.
—C'est entendu, répondit l'abbé, je lui apprendrai tout ce que je sais moi-même { puis après, j'en parlerai à Mgr l’archèvêque d’Auch, et je m'arrangerai avec Sa Grandeur pour
lui avoir une bourse au grand séminaire. Et avec une patience d'ange, en effet, l'abbé ‘
de Villamblard instruisit son élève, jetant en cette terre fésonde la semence de tout ce qui était bon, honnête et généreux comme lui, :
Mais aussi comme il avait eu la main heureuse !...,
Impor-ible de trouver plus vaste cerveau, aptitudes plus exaordinaires, instincts plus