‹ Fleur des ondes [microforme] (volume 2)Chapitre 17 sur 27 · MICROCOPY RESOLUTION TEST CHART · texte numérisé non relu

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gratitude touchante, car les sauvages ne sont jamais ingrats””.

—"" Ah ! dit à son tour Paul, vous n'êtes donc pas tombée du ciel tout armée pour arracher deux malheureux des mains de leurs bourreaux ?”

—“" Non. dit Fleur des Ondes, je ne viens pas du ciel ! Si vous demandiez à ceux de la nation, quelle est mon origine, ils vous répondraient que je suis la fille du Démon des Mers.et que mon père fut, il y a plus de vingt ans, apporté sur ces rivages par une vague monstre venue des profondeurs infernales. Tenez, si vous aimez les histoires merveilleuses, je vous conterai celle-là ”.

—‘" Oui! oui ! dirent les Français, ‘‘contez, contez ‘out de suite !’?

—‘" Soyez indulgents, Messieurs, ce sera la première fois que je dirai cette aventure, et, depuis plusieurs lunes, je n'ai pas eu l'avantage de m'exprimer en français. Vous ne sauriez croire comme votre langage est doux à mon oreilie ; souvent je chante, dans la forêt, les refrains que m'a appris mon pèra : l'écho redit ma chanson ; alors, il me semble que la voix du cher défunt répond à la mienne. Je sens son âme planer autour de moi, et j'éprouve moins désespérément le sentiment 4e mon abandon”’”,

L’émotion avait mis des larmes à la frange de ses cils, tandis qu'elle évoquait ces souvenirs : ‘‘Pardonnez-moi, reprit-elle, je vous ai promis une histoire..., la voici :

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‘Comme aujourd'hui, les sauvages étaient réunis pour faire le procès d’un prisonnier; déjà, la victime entonnait son chant de mort, et les femmes commençaient la danse funèbre, lorsque, tout à coup, le ciel se noircit ; de gros nuages s’y déroulèrent, comme des paquets d'ombre ; le vent s'éleva, poussant des rouleaux d’'écume sur le fleuve et soulevant les vagues avec furie. L'une d’elle, venue de fort loin, déferla sur le rivage, et les sauvages virent avec épouvante qu'elle y avait apporté un homme aux cheveux de soleil et aux yeux de firmament. Celui qui arrivait de si tragique façon, c'était mon père. Un malheur immérité lui ayant rendu pénible le séjour dans son pays, il s’embarqua sur un vaisseau pêcheur, espéraut trouver, dans la rude vie des coureurs de mer, l’oubli de son chagrin. Hélas ! ni le tumulte des éléments, ni le calme serein de la nature, ne purent jamais guérir le mal qu’il portait en lui. Un jour, s'étant aventuré seul dans une petite barque, il fut emporté par les flots déchaînés, balloté pendant des heures, et enfin jeté épuisé au bas de cette falaise, Les sauvages de ces régions n'avaient encore jamais vu de blancs : comme ils sont très superstitieux, cette fantastique entrée en scène les remplit de terreur et de vénération. Toute sa vie, ils ont redouté mon père comme un génie qu'il fallait se rendre favorable par des offrandes et des sacrifices. Voyant l'émoi que son arrivée causait aux

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Indiens, le naufragé résolut de ne point négliger un moyen qui lui assurait la vie sauve. Pendant qu'eux donnaient les signes de l’'épouvante, il S'approcha du condamné et coupa ses liens. Mais tel était l’affolement général, que cet homme s'enfuit sans un geste de reconnaissance et que ses ennemis ne songèrent pas à le poursuivre. D'un regard anxieux, le malheureux exilé explora les alentours. Apercevant tout auprès une roche surplombante, il s’en approcha, afin de s’y adosser et d'attendre les assaillants en face, si quelqun s’avisait de l’attaquer. Mais eux ne songeaint point à cela : ils s'élancèrent vers le bois, et l'abandonné put à loisir mesurer l'horreur de la situation. Imaginez sa souffrance, dans cette solitude inconnue ; ne devant rien espérer, mais pouvant tout redouter de ses voisins. Mon père courbait la tête sous l'écrasement du désespoir, lorsqu'un filet d’air lui effleura le ! visage, semblant sortir du rocher même, Il :

examina la place plus attentivement, et constata Ê que c'était l'entrée d'une grotte, mal fermée par un quartier de roc. Rassemblant toutes ses forces pour le déplacer, il pénétra à l'intérieur, et s’aperçut qu’il avait trouvé un abri sûr contre les rigueurs du climat et les bêtes dangereuses. Mais d'autres ennemis aussi terribles lui restaient à craindre : la faim, dont il commençait à ressentir les atteintes, et les indigènes qui pouvaient fort bien, le premier moment de frayeur passé,

revenir et le massacrer. Les naturels ne lui voulaient point de mal, cependant ; il n’en douta plus le lendemain, en trouvant, auprès de son gite, une pièce de chevreuil, du gibier, une petite provision de maïs et quelques échantillons des industries locales. On le traitait donc en ami ? Ainsi pensa mon père, qui se nourrit quelque temps des mystérieuses offrandes. Il se serait même accommodé fort bien de cette vie frugale, u’eût été la torturante pensée de ne plus revoir sa patrie et d'être à jamais séparé d'un frère qu'il adorait, Ah ! longtemps après ces heures cruelles, quand je fus assez grande pour l'écouter et le comprendre, mon père bien-aimé me racontait la longue agonie de ses jours solitaires, et de ses nuits sans repos, peuplées de songes décevants qui avivaient le souvenir et alimentaient la désespérance. Cela durait depuis plusieurs jours, lorsqu'un tatin, les sauvages, en grand nombre, s'approchèrent de sa retraite. Croyant à une démarche hostile, et se demandant si toutes les attentions dont il avait été l'objet ne visaient qu'à endormir sa méfiance, le délaissé eut cette horrible pensée qu'on l'avait gardé comme un morceau de choix pour un festin solennel. Il était possible qu'on ne l’eût pas surveillé plus étroitement, vu son impuissance à s'échapper. Lorsque la troupe fut parvenue à une centaine de pas, elle se rangea en ordre, et les plus vieux s'avancèrent vers mon père qui se tenait à l'entrèe de la crotte, dissimu-

lant dans la manche de son habit la seule arme qu’il possédât : un poignard. Le chef —toujours reconnaissable à son costume et aux plumes qui Ornent sa tête —conduisant une jeune fille par la main, fit un long discours, dont mon père devina plutôt le sens à la mimique de l'orateur : plus tard, il apprit que cette enfant était une orpheline de qualité, fille d'un chef illustre par sa bravoure et sa sagesse. La nation venait, solennellement l'offrir au Démon des Mers, puisqu'il s'était montré favorable en acceptant leurs présents. Mon père était libre ; cette enfant de la forêt paraissait douce et bonne : il l'épousa.... Et c'est dans cette caverne que je suis née, du mariage de Lueur d’Aurore avec celui que les Iroquois ont toujours appelé le Démon des Mers, et qui fut en France le comte Samuel de Savigny ’’.

"Le comte Samuel de Savigny ? ’? s'exclama, Philippe, ‘‘ce frère de mon père, mystérieusement disparu et si tendrement regretté ? ”

La jeune fille devint pâle comme un marbre :

‘* Alors, vous êtes mon cousin ’’?

—"" Oui, votre cousin !” et lui prenant ia main, il ajouta avec attendrissement : ‘ mais je serai un frère dévoué. je vous le jure ”’!

Le jeune homme raconta alors que, devenu chef de la famille, par la disparition ce son frère, Olivier de Savigny attendit plus de trois ans, dans l'isolement le retour de Samuel.

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11 songea ensuite à fonder une famille. Une autre comtesse de Savigny vint s'asseoir au foyer ancestral : ‘‘ Celle-là est française et digne de toute vénération, ajouta-t-ill Ma mère vous aimera, je m'en porte garant.”

—*"O mon père :” fit-elle avec exaltation, ‘‘vous avez veillé sur moi ; votre cœur a vu clair dans l'avenir, lorsque vous me disiez : ‘‘ Espère, mon enfant, il viendra des hommes de mon pays sur cette terre lointaine ; car la France est toujours en avant pour montrer la voie ax nations civilisées.’’ Oh ! voir le pays de mon père, la France si chère à son Âme de patricte ; ne plus être seule, sans ami !.... Cela me semble un rève trop beau, j'ai peur de le voir s'évanouir. ”’

Elle était si émue que son cousin s’en inquiéta:

—‘"" Non! vous ne serez plus jamais seule, puisque je serai toujours là, moi, pour vous protéger ”’.

—‘" Ah ! reprit la jeune fille, comment vous payerai-je jamais le bonheur que vos généreuses paroles ont mis dans mon âme ’’?

—"" Oubliez-vous donc si vite que vous m'avez sauvé de la plus horrible mort? répondit Philippe en essayant d’être gai’’.

—"" Bah ! dit à son tour Paul, en voilant de bonne humeur son émotion, à vingt ans on peut compter sur l’avenir ; laissez-lui le soin de vos mutuelles créances ”’.

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sation : la jeune fille se mit à questionner ses hôtes sur la splendeur des pays civilisés. Elle apprit que depuis quelques années, un capitaine fameux travaillait à établir des postes français dans ces régions sauvages : elle sut aussi que c'était en se dévouant à cette œuvre sainte, que Philippe et Paul avaient ét£ pris par leurs redoutables ennemis. — ‘‘ Et c'est dans quelques jours, conclut Paul, que nous devions rejoindre M. de Champlain avec nos alliés. Nous serons surement en retard; ne nous voyant pas revenir, le gouverneur conclura peut-être à une trahison des Algonquins. (Ceux-ci, bien certainement, n’oseront pas paraître au rendez-vous, sans nous... Et qui saurait dire les conséquences que peut avoir cette malheureuse affaire ? Les Algonquins ont été sérieusement avertis que les leurs.

emmenés à Québec, répondraient pour nous...

—""Ne vous ‘rmez pas reprit Fleur des Ondes; vous rejoindrez, sans beaucoup de retard, votre capitaine. Je vous conduirai par un chemin de raccourci qui a encore l'avantage d'être le plus sûr. C’est une suite de rochers que l’on dirait dégringolés les uns sur les autres : les sauvages ne S'Y aventurent jamais, parce qu'ils croient que là se trouve la demeure du diable, En partant à l'aurore et faisant diligence, nous pouvons atteindre le village des Algonquins à la nuit tombante ?’,

Ils causèrent encore longtemps, comme de

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vieux amis ; Paul et Philippe avaient retrouvé leur naturel et étaient redeveuus, le premier, railleur sceptique, lesecond délicatement spirituel.

——"" Puisqu'il faudra nous mettre en route au point du jour, dit enfin Fleur des Ondes, il serait sage de vous reposer. Vous devez en avoir grand besoin, après une si horrible journée !”’

Elle désigna aux jeunes gens les lits de sapin, éteignit les torches, puis, à l’autre extremité de la chambre, déroula un souple hamac et s'y étendit enveloppée dans une peau d'ours.

Bientôt, on n’entendit plus que la respiration des deux hommes. Quant à la jeune fille, elle était trop préoccupée pour dormir. Courant en esprit au devant des évènements, elle tachait de se représenter ce que serait sa vie maintenant. Philippe avait parlé de Sa mère : c'était une grande dame : comment accueïllerait-elle cette nièce si inopinément retrouvée ?.... Mais, sans doute, elle était bonne Comme son fils, ce brave 8arçon qui semblait avoir à la fois tant d'énergie et de douceur. V ainement essayait-elle de chasser ces obsédantes pensées ; le sommeil ne venait pas. À tenir ses yeux obstinément fermés, les paupières lui brûlaient. Elle aurait bien voulu se lever, sortir dans la nuit froide; mais craignant que le moindre mouvement n’éveillât ses protégés, la vaillante fille se Contraignait à l’immobilité dans sa couche mobile.

Le jour lui semblait bien long à reven

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le désirait et le redoutait aussi : le soleil qui se lèverait devait éclairer pour son âme des horizons nouveaux. Elle appelait ce changement, mais son cœur tenait par tant de chers souvenirs aux simples objets qui l’entouraient, que déjà il sentait une douloureuse blessure à s’en détacher. Pour se donner du courage, Fleurs des Ondes raisonnait ses sentiments, les émondait en quelque sorte, de tout ce qui pouvait paraître une faiblesse. Elle avait l'intuition que sa vie ne serait plus aussi calme, maintenant, et, elle s'exhortait à ne jamais regretter les liens mystérieux que, volontairement et à jamais, elle allait rompre.

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ITII LA VENGEANCE

Du haut de son observatoire, La Source avait été temoin de l'intervention de Fleur des Ondes. Sa première pensée en avait été une de gratitude pour la femme mystérieuse et bienfaisante : mais à ce bon mouvement succéda aussitôt un sentiment de jalousie. Cruellement illogique, elle en voulut à cette inconnue de rendre impossible le sacrifice que rêvait son fol amour.

Après avoir tremblé comme une feuille au vent,

à l’idée de son impuissance, il lui semblait à cette heure, quelle aurait sûrement sauvé son ami :

‘I m'aurait dû‘la vie, pensait-elle, et m'aurait aimée. Ne m'aimait-il pas déjà puisqu'il a répondu : ‘‘Pourquoi pas?'’ lorsque mon cœur a trahi son secret ? ?’

L'âme ainsi agitée, elle descendit de sa cachette avec mille précautions, fit un détour pour éviter le campement des Iroquois, et rejoignit la piste des Français.

Toujours se dissimulant, elle les suivit À distance ; de loinelle les vit pénérrer dans la caverne, et attendit que la nuit fut tout à fait venu pour aller rôder autour.

Poussée de plus en plus par la curiosité et la

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