JLOGUE
bons -ntiments, comme des doigts sacrilèges pinçant un à un les cierges de l'autel”?
— Le comte écoutait dans ure immobilité de Statue. Depuis que le nom d’Alombrès avait été prononcé, un pli s'était creusé entre ses sourcils,
Le visiteur s'arrêta un instant, Épongeart son front.
—"" Pardonnez-moi, Monsieur le comte, ce long étalage de mi-ères, mais ne faïlait-il pas exposer devant vous l:s pièces du procès, puisque vous serez mon juge !
‘* Moi? fit involontairement le comte. Et sans qu'il comprit pourquoi, il sentit Ja vague anxiété qui peu à peu s'était profilée dans son âme, grandir soudain et se préciser,
Posant nerveusement sa main sur le poignet de son visiteur, il lui dit : — ‘ Parlez ! oh ! parlez vite ; dites-moi la fin de cette tragique aventure !’’
-— "Un peu de patience, Monseigneur, j'achève. Mon désenchantement était tel que je n'aurais même pas songé à les poursuivre, s'ils ne m'avaient volé mes parchemins
Le comte était devenu plus blanc que la den.
telle de son jabot.
—""Oh! oh! gémit-il, cela est impossible ! je fais un mauvais rêve ! ”
Il tremblait visiblemen aperçut :
t; son interlocuteur s'en
“e , PP , « 2 — ‘Qu'avez-vous? Monsieur le comte, qu'avez-
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38 PROLOGUR
vous donc ? répéta-t-il en se penchan s lui.
Est-ce mon récit qui vous fait mal à ce point ? ?’
Samuci de Savigny s'était ressaisi : ‘* Non, non, Monsieur, ce n’est qu’un peu d'émotion devant tant de scélératesse.”?
—"" Ah! je comprends, vous êtes bon; vous n'avez pas counu la souffrance encore, et ces infamies vous révoitent. Moi aussi, j'ai eu votre candeur coufiante ; j'ai douté du mal, parce que je ne connaissais que Île bien. Maïs tout cela est loin, ajouta-t-1}l en passant la main sur son front. Le vieil homme compatissant et bon est mort en moi ; à sa place je sens vivre une bête défante, toujours prête à mordre, parce qu'elle se croit sans cesse menacée... N'importe, il me faliait ines papiers et je décidai de ies ravoir coûte que coûte; mais j'ai dû y mettre le temps et apprendre, malgré moi, à être patient. Onm'avait pris tout mon or et mes bijoux. Sous un nom d'emprunt, j'ai travaillé dans les colonies comme un simple manant, et ma santé n'est plus bien solide de toutes mes randonnées sous la pluie et le soleil, Mais le ciel n'est pas contre moi. Je suis près du terme. Ha! ha! fit-il avec une grimace à la fois cruelle et douloureuse. Vous ne devinerez pas ce que ma chère fiancée voulait faire de mes parchemins ?... C'était pour anoblir son frère, Jean Duval! fi donc, cela était plèbe ct rapprochait trop brutalement cette fille de ses
origines. Elle voulait monter, et la sœur du duc
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d'Alombrès pouvait atteindre des hauteurs interdites à Jeanne Duval.”
Le comte se dressa subitement.
——‘" Cela est faux, hurla-t-il, c'est infâme! Et crispant les poings, il criait dans la figure de son interlocuteur : ‘‘ Dites-moi, oh! ditesmoi que ce récit est une fable horrible !”?
Le duc le regardait, étonné de tant d'emportement, Puis lui posant les mains sur les épaules, il lui dit, d’une voix calme et lente : ‘‘ Vous la contuaissez donc ?
Le comte, incapable de parler, fit signe que oui, et se laissa tomber sur son fauteuil, en cachant son visage dans ses mains.
Le duc, pris d'un soupçon subit, demanda, en se penchant vers lui avec compassion :— ‘‘ Où est-elle ? ””
—-"*" Dans mon château, fit le comte qui retenait avec peine un sanglot.
D'Alombrès se rejeta en arrière: — ‘‘ Alors, elle serait ?., .’’
—"" Coritesse de Savigny, soupira Samuel.
— "Oh ! Ia misérable, la misérable !, .. Et subi tement inquiet :—‘* Mais alors, mon faux duc, qu'est-1l devenu ? ’’
—" I vit en gentilhomme campagnard À trois lieues de ma demeure. ?’
—‘" Elle a atteint son but, en vous épousant, Monseigneur.’
Le comte était atterré :—"* Que faire ? murmurait-il, que faire ?
Soudain, il se redressa avec détermination : — "Ah! c'est trop abominable, je ne veux pas douter plus longtemps.”” {1 tira le cordon de Ja sonnette ; un garçon gratta aussitôt à la porte :
—"" Dites à mon domestique d'accourir ici."’
Japhet parut cinq minutes pius tard, la mine Un peu ahurie. Lorsqu'il reçut l'ordre de seller les chevaux, il ne put retenir une exclamation: — ‘Quoi ! nous repartons déjà, Monseigneur ? ”
—"" C'est indispensable,
+ 0 mn RE
répondit son maître, avec autant de bonté que de tristesse, Le fidèle serviteur se hâta d'obéir, comprenant qu'il se passait quelque chose d'exiraordinaire, Aussitôt que la porte fut refermée, Samuel de Savigny se retourna vers son hôte :
Après les révélations terrifiantes que vous m'avez faites, vous ne pouvez refuser de m'ac- Compasner sur le champ : veuillez donc prendre
vos dispositions à cet effet’?
‘Je ne suis pas moins impatient que vous, Monsieur ie comte, Dans dix minutes je serai
E prèt.”” * +
Quelques instants plus tard, quatre cavaliers sortaient de la cour de l'auberge, au grand ébahissement du patron, qui ne pouvait comprendre que l’on se mit en route, à la nuit, sous un ciel de plomb,
Les maitres allaient devant, suivis de près par leurs valets.
Et c'était un spectacle lugubre que de voir passer dans l'ombre ce groupe silencieux. La préoccupation des uns semblait avoir gagné les autres, et sersonne n’osait parler, par crainte de troubler la rêverie de son voisin.
Après avoir dépassé les dernières maisons du village, ils mirent leurs montures au galop, et à l’aurore, arrivèrent en face du château, à l'heure où les domestiques s’acquittaient des tâches matinales qui sont le prélude de la vie quotidienne, Tous furent étonnés et ravis de revoir le comte qu'ils croyaient parti pour plusieurs jours ; mais en constatant l’altération de ses traits, sa pâleur et son indifférence, ces braves gens se disaient : — ‘* Notre bon maître est malade ! ?’
Le serviteur de la comtesse, le même qui avait accueilli Samuel et son frère, à leurs premières visite chez le duc d’Alombrès, alla prévenir sa maitresse.
Chaussée d’élégantes mules, enveloppée d’un deshabillé en velours marron, elle descendit hâtivement l'escalier d'honneur, tandi., que les voyageurs entraient dans la grande salle.
Sans remarquer l'étranger, elle courut au-devant de son mari, ne comprenant rien à son brusque retour.
Doucement, mais avec énergie, il la repoussa : —‘" Regardez bien cet homme! dit il en lui
montrant d'Alombrès qui s'était contenu à grande peine en la voyant paraître.
Celui-ci s'avança en pleine iumière.
La jeune femme blêmit, mais ne répondit pas.
—‘‘Je vais aider votre mémoire, Madame !
dit alors le duc avec autant de haine que d ironie. Votre cœur oublieux n’a peut-être pas gardé le souvenir d’un brave homme qui eut la naïveté de vouloir faire de vous une duchesse sans fortune, quand votre ambition rêvait des richesses avec un titre.”’
La malheureuse, tremblante et affolée, voulut s'approcher de Samuel. Il se détourna en cachant son visage dans ses mains.
—"" Oh ! c'est indigne, dit-elle en sanglotant ; laisserez-vous insulter votre épouse par ce fou ? ”?
—“" Jeanne Duval, je suis ici pour vous demanderles parchemins que vous m'avez volés !”?
—‘" Mais cet homme est insensé!... qu’on le chasse, gémit-elle encore : au nom du ciel ! qu’on m'épargne cet horrible spectacle !”?
Elle disait cela d’un ton suppliant, en regardant le comte, mais il restait muet.
À ce moment, Olivier accourait saluer son frère. Samuel se jeta dans ses bras : —‘* Oh ! que je souffre, fit-il.’’
D'un regard, le cadet, comprit qu'il assistait à un’ drame.
t D’'Alombrès s'avança vers lui : —‘* Veuillez lire
ces certificats d'identité, dit-il en lui remettant une large enveloppe.
Olivier déplia les documents et y jeta un regard, Il pâlit, et rendit les pièces d'une main tremblante.
—‘*"A présent que vous ne pouvez plus douter de ma personnalité, je vais vous raconter l'histoire de cette femme, reprit le duc, en désignant la pauvre Jeanne.
Celle-ci avait subitement changé : elle porta la main à son cœur avec un geste de souffrance, en murmurant:—"*"Oh ! c'est trop, c’est trop d’amertume.”” Et chancelant, elle allait tomber.
Le comte, instinctivement, se porta à son se- CourS. Il la prit dans ses bras et la déposa sur un fauteuil. Elle ouvrit les yeux : —‘‘ Adieu,
soupira-t-elle ; je n'étais pas méchante, mais mon frère me faisait peur. … Je vous aimais…
Puis, regardant d’Alombrès, elle dit encore :== ‘ Les parchemins sont ]Jà-haut.’”
Sa tête appesantie se renversa sur le dossier du fauteuil. Le cœur de la pauvre femme s'était brisé.
Son valet, qui avait assisté à la scène, dissimulé derrière une porte, voyant sa maîtresse foudroyée par une syncope, s'élança au dehors, courut sans scrupule à l'écurie, sella le meilleur
coursier et s'enfuit à toute bride vers ia demeure du faux duc d’Alombrès.
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Trois quarts d'heure plus tard, il gaiopait avec lui vers la mer.
Au château de Savigny, tous étaient bouleversés de la catastrophe qui venait de frapper le
aaître. Les serviteurs, ignorant les détails de ce lugubre drame, s'apitoyaient sur la fin tragique de la jeune comtes-e, si belle, si bonne et si aimée.
Olivier observait avec inquiétude son frère qui pleurait silencieusement devant le calavre de celle qu'il avait adorée.
Celui dont les révélations avaient causé ce dénouement tragique, était seul à n'être pas ému. Il se taisait, regardant d’un œil farouche la blanche dépouille que les femmes de chambre emportaient dans une pièce voisine :
‘ Bon ! grommela-t-il, c’est l’antre qu'il faut châtier. Courons avant qu'il ne s'échappe. ”’ Et, joignant le geste À la parole, il sortit.
Son domestique l'atterdait avec les chevaux, et tous deux s'élancèrent au galop vers la maison de Jean Duval. Il y arrivèrent une demi-heure plus tard ; mais déjà, elle était déserte.
Le duc eut une exclamation de fureur en le conttatant : “Oh! gémit-il, j'ai tout compris devant le trépas de la pauvre Jeanne : elle fut victime de ce scélérat.
Courbé sur la terre, il tenta de retrouver son ennemi en suivant la piste, mais au bout de queiques arpents, je sol détrempé par la pluie
rendit sa peine inutile. Ilse redressa, le visage crispé, et d’un ton solennel, jura : ‘‘ Je le retrouverai !’?
Au chateau de Savigny, ce fut une journée affolante.
Olivier, avait pris la direction, ordonnant tout avec sagesse, afin que restât à jamais ignoré le drame qui avait souiilé le foyer de son frère. Il commanda pour la comtes<e, des funérailles dignes du rang qu'elle avait usurpé Seu'ement, sa dépouille n'alla pas reposer dans le caveau où s'alignaisnt Îes cercueils de l'illustre famille.
Mais p:rsonne ne songea à s'étonner d'un ostracisme ultime que l’on attribua à quelqu'antique intransigcance de cette vieille noblesse saiutongeoise,
Après avoir consciencieusement douné tous les ordres nécessaires à la funèbre besogne, le cadet de Savigny alla demander au sommeil un peu de répit. Brisé de fatigue, il s'endormit.
À l'aurore, il s'éveilla et se leva précipitamment. Voyant sur sa table une lettre posée bien
en vue, il l'ouvrit. L'écriture était de son frère, 11 lut en tremblant, les yeux voilés de larmes
‘* Mon cher Olivier,
Toute mon Énergie s'est brisé» sous l'écroulement d'un doux rêve : et je ne me sens pas le courage de subir l'enfer de la désillusion, dans
ces lieux où j'ai vécu les jours divins de mon amour heureux. Je pars. Pardonne-moi de déserter ton amitié à l'heure où ses consolations me seraient si précieuses : je veux épargner à ta jeunesse le spectacle de mon désespoir.
Je n'aurais pas la lâcheté de me soustraire au devoir sacré de porter digrement le nom de Savigny, si tu n'étais à, mon frère bien-aimé, pour recueillir la lourde succession de longues traditions d honneur, Mais à toi, le plus brave et le plus généreux, je puis sans crainte et sans regret léguer mon titre. Désormais. tu es comte de Savigny ; et quoiqu'il arrive, je ne veux plus être jamais que
ton frère dévoué,
Samuel.
Le gentilhomme se laissa tomber sur un sofa, la tête dans ses mains.
Mais bientôt son énergique nature reprit le dessus. Il se redressa, domptant son chagrin, et descendit au devant des nobles voisins qui, déjà, ac£ouraient apporter au seigneur de Savigny l’expression de leurs regrets.
DU
Sieur de Champlain