QUELQUES JEUNES SAUVAGES
Une bourqade sauvage. De l'une des cabanes on entend des bruats . de voix avinées et tout le tintamarre d'une orgre. Un peu à l'écart, La
Source est accroupre au pied d'un arbre Elie parait songense.
Painippe.—(sortant de la cabane et respirant longuement:) Que l'air me semble bon à respirer !
PauL.-(sortant œussi de la cabane:) Oui, à moi aussi, après avoir subi l'atmosphère empestée de cette hutte. Pninippe.—le-Soir, notre hôte, a fait les chôses avec laresse, l'eau de feu a vraiment trop coulé, Les traiteurs devraient rougir de compromettre ainsi, par leur honteux ‘ trafic d'alcool, l'œuvre sainte de la colonisation. Dans ces conditions, je me demande à quoi aboutiront nos sacrifices et
l'inlassable dévouement de M. de Champlain lui-même.
PauL.— Bah! ne cherchons pas au delà de l'heure présente des sujets de tristesse. M. de Champlain nous à envoyés chez les Algonquins pour apprendre leur langue et étudier leurs coutumes, il me semble que nous avons consciencieusement rempli notre mission. Pour ma part, les cinq mois que je viens de passer dans cette bourgade ne n'ont pas paru d’une gaieté folle, cependant ils m'ont réconcilié avec les indigènes. Leurs défauts diffèrent des nôtres mais ils n’en ont pas davantage. Vois, la civilisation les a à peine touchés que, déjà, elle leur a transmis l’un de nos vices les plus dégradant, voici les sauvages devenus ivrognes.
Puirippe.— Hélas ! Je crois qu'il serait plus facile d’anéantir ces races altières que de les humaniser, Pourtant, M. de Champlain vient à eux non en conquérant mais en apôtre. Quel courage il lui faut pour assumer une pareille tâche. Oh! cependant, c'est un rêve grandiose mais non insensé que de vouloir transformer ces vastes forêts en cités populeuses, Dans un sièele d'ici, âme de Champlain verra peut être Ja réalisation de ce qui nous parait aujourd'hui extravagant,
PauL. Je souhaite aussi à mes mânes cette satisfaction. En attendant, allons voir les pièges que nous avons tendus aux lièvres,
Puicippe.— Bonne idée de changer le tableau. Mais, heureusement, l'hiver est fini ; bientôt, nous rejoindrons nos compatriotes.
PauLz.— Oui, dans quelques jours, peut-être, car ces sauvages insouciants dérangent toutes nos prévisions et nous forcent à redouter toujours de nouveaux retards. Cette fois, il nous faudra compter avec l'eau de vie, et si la provision n'est pas épuisée, nous résigner à attendre. Je vais chercher la sibecière, (1! sort.)
PniniPre (s'approchant de La Source et lui posant Jam n lièrem: nt La main sur l'épaule). Ma sœur est distraite, elle ne voit plus ses amis. A quelle grave méditation occupe-t-elle sa pensée? Depuis quelques jours, La Source ne chante plus, on dirait qu'elle est triste ; le chagrin serait-il entré dans son âme ?
La SOURCE. — (avec émotion) Oh! j'ai fait un doux songe, mais le de x songe doit bientôt finir et je redoute la tristesse du réveil.
PHinippe. (étonné et compatissant.) Et ne peux-tu me dire quel est ce beau rêve qui met de la mélancolie dans tes yeux !
La SourcCe.— Le rêve d’une fille des bois saurait-il toucher mon frère au visage pâle ?
Puicippe.— Pourquoi pas, ne suis-je plus ton ami? Douterais-tu de mon cœur ?
PAUL.—(revenant avec la gibecière.) Eh ! Philippe, est-ce que, pour ne pas en perdre l'habitude, vous vous mettez en frais de conter fleurettes à La Source? N'allez pas, vous aussi, transplanter dans la forêt vos défauts parisiens. (Z{s sortent.)
La Source les réqarde s'éloigner, puis lentement elle se lère et les
auit en se cachant. Quelques jeunes Indiens arrivent et se mettent à
jouer aux osselets où à qgambader.
La SOURCE. revient en courant et parait sou file e, elle passe ANS s'arrêter auprès du groupe et sen va tout droit à la cabane où lon entend toujours Le bruit de la fét = A u moment où elle soulère la peau
d'ours qui sert de porte, un sauvage la répotutssé de l'intérieur.
LE NauvaGE.— (la repoussant rudement :) La Source sait bien que les femmes ne sont pas admises à la tabagie,
La NOURCE, (essayant de passer malyré le SAUCE :) Je veux parler à mon père.
LE SAUVAGE. — Le-Noir est avec ses amis.
La SOURCE. — (faisant un efjort pour repousser le san vage:) 1 faut que je parle à Le-Soir. Les Troquois sont venus tout près de la bourgade, ils ont enlevé nos amis les visages pâles.
Le NAUVAGE.— (d'un ton indifférent) Les visages pâles sont braves, ils se défendront. (Z/ veut l'éloigner)
La SourcE.-—(s'acrochant à lui) Mais ils sont deux contre dix.
LE NAUVAGE.— (avec un geste d'insouciance :) Les visages pâles sont forts.
La SourCE.—(avec plus de chaleur :) Mais contre vingt? (Le Sauvage « le même geste d'insouciance)
La Source.—Contre cent peut-être? (ÆTle met ses mains sur les épaules du sauvage et lui crie dans le visage, en scandant ses paroles :) L'Ours Blanc ne comprend donc pas que les visages pâles seront massacrés ?
LE SAUVAGE.—(indifférent :) Les visages pâles sont fiers, ils sauront mourir sans trembler. (La Source fait un effort désespéré pour passer. Le sauvage la rudoie. Elle tombe.)
La SOURCE.—(s'approchant des jeunes gens qui ont continué à jouer :) Les Troquois ont enlevé nos amis les visages pâles, je les ai vus, tout près de la bourgade.
UN DES JEUNES GENS.—(avece indifférence :) Nous ne sommes pas chargés de veiller sur les visages pâles.
La SOURCE.—( posant sa main sur l'épaule de lun d'eux et lui parlant d'une voix caressante :) L'Oiseau Bleu at-il encore de l’amitié pour moi {
L'Oiseau BLeu.— (avec ironie :) Ma sœur a eu grand soin de briser cette amitié dès qu'elle l'a vu fleurir. La Source a dédaigné ma tendresse mais elle est maitresse de son cœur, et je ne lui en veux pas. Pourtant, elle me croit trop SÉnéreux, si elle pense que je vais abandonner mes amis pour courir apres les ravisseurs. Le visage pâle sera bien heureux d'être pleuré par La Source.
LA NOURCE. (suppliante +) L'Oiseau Bleu est brave, il est bon, il ne restera pas sourd à ma prière.
L'Oiseau BLEU, —(/a repoussant d'un air enruyé :) L'Oiseau Bleu était brave, il était bon quand La Source a refusé de partager son wigwam ; (scandant ses paroles) mais Oiseau Bleu aimait La Source quand il ne la savait pas perfide.
La SOURCE (se redressant sons l'injure } Lâches, vous êtes tous des lâches. Vous êtes forts, vous avez des armes et vous laisserez massacrer ceux que le grand chef des blancs a confiés à la garde de la nation. Ne savez vous pas que vos frères enmenés en ôtage répondront de la perte des visages pâles ?
PLUSIEURS JEUNES GENS à la fois. —Le-Soir a pris des engagements, qu'il les tienne. Nous n'avons rien à y voir. (Lls se remettent à joué à À
La SOURCE. (en s’'éloignant, crie d'une voir indignée :) Lâches, lâches : vous êtes tous des lâches. Le seul homme de cette tribu assez généreux pour m'écouter n'est pas ici. Le Carcois, O! Le-Carcois. Mais il n'est jamais là, aux heures d'orgie, parce qu'au contraire de vous tous, il n'aime pas l’eau de feu ; vos débauches l’attristent
L'Oiseau BLEu.—(d'un ton rancunier :) Le visage pâle n'a donc pas toute l'admiration de La Source, puisqu'il en reste encore pour Le-Carcois, dans les occasions pressantes ? (Tous éclatent de rire. La Source hésite un instant, puis s'élance en courant vers la Jorét.)