Fleurette la bouquetière
Par une belle matinée du mois d’octobre 1850, les habitants de Paris qui aimaient l’air et le soleil étaient venus les chercher aux Tuileries et aux Champs-Elysées. C’étaient alors, pour eux, les seules promenades possibles. Ilsn’avaient pas, comme aujourd’hui, des forets, des prairies, des pièces d’eau aux portes, que dis-je ? au sein meme de la capitale. Le bois de Boulogne ne s’était pas encore transformé, comme par magie, en un parc parisien ; domaine populaire qui devait Régaler en splendeur et en élégance les domaines des rois.
La grande chaussée des Champs-Elysées était occupée par
È ”les équipages et les cavaliers ; les contre-allées étaient envahies . par les promeneurs, hommes et femmes ; et tout le long de Pavenue deux ou trois rangs de chaises de paille exposées au - soleil et à la poussière, recevaient les personnes qui voulaient ^ se reposer. De distance en distance, des groupes nombreux s’étaient formés ; mille conversations se croisaient à la fois. Les w Champs-Elysées étaient devenus un salon, ombragé d’arbres, W où le babil parisien remplaçait le ramage des oiseaux absents.
Deux jeunes gens venaient de descendre de leurs chevaux ; ils les avaientremis aux mains de leurs grooms et cherchaient des yeux une place et des chaises pour s’asseoir. Ils s’avancaient la tête haute, le cigare à la bouche, satisfaits du beau temps, du soleil, surtout d’eux-mêmes, et de l’effet qu’ils produisaient; il n’était pas dû à leur conversation, car ils ne prononçaient pas un mot, ils ne parlaient pas, ils ne pensaient pas!... ils fumaient;... mais il y avait dans leur tournure, dans leur tenue, dans leur moindre geste, une si bonne opinion de leurs personnes, que les nuages de fumée, au milieu desquels ils s’avancaient, semblaient moins des bouffées de tabac, que d’encens, qu’ils s’envoyaient à eux-mêmes.
Ils s’arrêtèrent enfin près du rond-point, à un endroit où un groupe de dames, tournant le dos aux nouveaux arrivants, occupait déjà une douzaine de chaises, mais en laissaient encore beaucoup d’autres vacantes.
— - Ludovic ! s’écria l’un d’eux, j’établis ici mon camp.
— Prends garde, vicomte, lui répondit à demi-voix son camarade, en jetant un coup-d’œil rapide sur les dames au milieu desquelles s'élevaient plusieurs douairières, tu te fourvoies, c’est honnête, ne nous y arrêtons pas.
— Et pourquoi donc, une fois par hasard, mon fils ? dit, en se retournant, une dame d’une cinquantaine d’années, d’une tenue riche, élégante et d’un goût irréprochable.
-- Ma mère ! s’écria Ludovic peu charmé de cette rencontre à laquelle il ne s’attendait pas.
— Madame Durussel, dit respectueusement le vicomte, en retirant son cigare, de sa bouche, et en saluant la mère de ^son ami et les dames qui l’entouraient.
Ludovic jugea d’un coup-d’œil la position; elle était désespérée et la retraite impossible; il se décida alors à faire
bonne contenance et s’avança résol amen t vers le bataillon fém inin, dont les chaises rangées en demi-lune formaient une ligne circulaire difficile à franchir. Il marcha droit au centre. Deux chaises restaient vacantes. Il s’y établit, comme on dit, sous lefeumême de l’ennemi. Le vicomte, comprenant le danger de son ami, vint généreusement le soutenir et l’appuyer.
Madame Durussel, qui occupait l’extrême droite du cercle de bataille, était une femme qui avait été très-belle et trèsriche; elle était toujours très-riche. Son mari, ancien bijoutier, avait gagné dans son état une superbe fortune, qu’il avait laissée à sa veuve et au jeune Ludovic, son fils unique.
Ludovic avaitété élevé très-sévèrement par sa mère et avait pris l’habitude de lui obéir et de la craindre, habitude qu’in stinctivement il avait conservée. Son premier mouvement était de se soumettre, son second de se révolter. Nous venons de le laisser sous l’influence du premier mouvement.
Madame Durussel, après la mort de son mari, avait continué son commerce en l’ennoblissant. Elle ne vendait plus qu’à la cour, dont elle s’était fait nommer bijoutière; elle passait ainsi sa vie dans un monde de grands seigneurs et de grandes dames; elle avait vu des voitures de souverains stationner à sa porte et des princesses s’asseoir dans ses salons. Depuis qu’elle avait été appelée, pour des parures de noces, à la cour d’Angleterre et à celle de Russie, elle traitait d’égale à égale avec les autres têtes couronnées et faisait bon marché des petits princes de la Confédération germanique ou des simples grands-ducs italiens.
On ne fréquente pas impunément tant de splendeurs, on ne se mêle pas pendant trente ans, même indirectement, aux gloires et aux vanités d’ici-bas, sans qu’il vous en reste quelque chose. Madame Durussel avait tant vu d’altesses et de
grandes daines en petit comité, elle avait causé avec elles si familièrement, qu’elle avait peine à se persuader qu’elle ne futpas de la même société, du même monde, presquedu même sang. Elle ne se croyait pas bijoutière, elle spéculait sur le cours du diamant; elle n’avait pas de magasins, elle avait des salons.
Devenue trop riche, elle s’était retirée des affaires, vendant son fonds à son premier commis, qui, moins vaniteux, vendait indistinctement à la ville et à la cour et marchait, par un double chemin, à la fortune; madame Durussel, n’ayant plus rien à faire qu’à rêver, avait formé des rêves ambitieux pour elle, d’abord. Veuve, elle avait voulu se remarier et devenir grande dame.
Mais le nom de madame Durussel, bijoutière de la cour, avait jeté trop d’éclat pour qu'un mariage avec elle passât inaperçu, et pour qu’un marquis ou un duc l’épousa incognito ; sa renommée elle-même nuisait à son ambition. L’amour seul eut pu faire comprendre et excuser une pareille folie ; mais à l’âge que madame Durussel venait d’atteindre, l’amour ne s’allume plus, même aux feux des diamants.
Revenue de ces idées de noblesse, l’ambitieuse veuve les avait toutes reportées sur son fils. Elle ne pouvait en faire un grand seigneur, mais elle pouvait, avec sa fortune, le faire entrer dans une grande famille.
Ludovic, devenu majeur, ne se doutait guère du mal que sa mère prenait pour lui. D’abord, il ne songeait nullement au mariage. Il trouvait pour cela trop de charmes à la vie de garçon. Ludovic n’était ni bon, ni sot, ni spirituel, ni généreux, ni avare ; c’était le type de beaucoup de jeunes gens de nos jours : le club lui tenait lieu de société, le cigare de conversation et le journal qu’il avait parcouru le matin, fût-
ce celui des modes ou des haras, le fournissait d’idées pour toute sa journée.
Il avait étudié dix ans et ne savait rien, sinon qu’il était riche, et cela lui suffisait; convaincu déjà, par l’expérience, que sa richesse lui assurerait toujours de la considération et des amis, il ne se donnait pas de peine pour en acquérir ; ils lui venaient d’eux-mêmes. Quant à des sentiments élevés, et à des idées généreuses, de ces idées qu’ autrefois on rencontrait dans la jeunesse; quant à de l’enthousiasme ou à de l’exaltation, il ne fallait pas lui en demander; ni lui ni ses amis n’en usaient; cela n’était pas compris dans l’abonnement du club.
Madame Durussel avait rencontré aux eaux de Vichy, où elle avait passé la dernière saison, madame la marquise de Kéroualle, nom célèbre en Bretagne. Les Kéroualle étaient de la plus ancienne et de la plus illustre noblesse de ce pays. Us comptaient parmi leurs ancêtres la fameuse duchesse de Portsmouth, mademoiselle de Kéroualle, maîtresse de Charles II, roi d’Angleterre, et ce n’était pas celle de leurs aïeules, dont les Kéroualle étaient les moins fiers. Us ne voyaient là qu’un fait historique, incontestable, une alliance avec les Stuarts, rameau royal, à ajouter à leur arbre généalogique !
Outre sa noblesse, madame la marquise douairière de Kéroualle avait une fort belle fortune, un million de bien à peu près. Avec cela on était riche en Bretagne, on ne l’était
pas à Paris. D’abord, ce million était placé en terres, ce qui produisait tout au plus trente-six mille francs de rentes, et puis la marquise avait trois filles, trois filles à doter et à marier !
Madame Durussel s’étaifdit :
— 11 y aura bien du malheur si je ne trouve pas là une femme pour mon fils Ludovic.
Après avoir échoué dans les entreprises matrimoniales tentées par elles sur des territoires princiers et sur des maisons ducales, elle se résignait aux marquises et espérait réussir. Il y avait en effet des chances pour elle. Elle s’était liée sans peine avec la noble famille.
Aux eaux de Vichy, comme à tous ies établissements de ce genre, la connaissance se fait vite. L’habitude de se rencontrer chaque jour au bain, aux promenades; l’oisiveté, l'inaction, l’ennui, forment promptement des liaisons qui s’oublient de même, mais qui, au premier coup d’œil, semblent parfois si vives, qu’on les prendrait pour de l’amitié. C’est tout simple : pendant les vingt jours que dure d’ordinaire la saison des bains, chacun ne s’est montré que sous son beau côté ; on n’a eu le temps de dérouler que ses bonnes qualités ; il n’y a pas eu de place pour les défauts.
La marquise de Kéroualle et madame Durussel étaient donc revenues enchantées l’une de l’autre, promettant bien de se revoir à Paris, et, par exception, elles avaient tenu parole.
La marquise, quoique noble autant que possible, c’est-àdire méprisant souverainement la bourgeoisie, et surtout le commerce, la marquise, depuis la mort de son mari, et devant la perspective de trois filles à marier, s’était légèrement départie de la sévérité de ses principes. Son siècle était tombé si bas, à ses yeux, que, désespérant désormais de le relever à sa hauteur, elle s’était enfin décidée à descendre un peu jusqu’à lui.
Elle voyait autour d’elle tant de mésalliances, qu’un pas fait par elle vers le commerce ou la finance ne l’effrayait
plus comme autrefois. Sa conscience héraldique capitulait déjà avec les millions de madame Durussel. Il y avait dans les veines des Kéroualle une telle masse de sang noble, que quelques flots du Pactole ne pouvaient le dénaturer.
Il, faut dire aussi que les trois filles dont Uavenir éveillait sa sollicitude maternelle, n’étaient point d’une défaite facile, et que, chez elles, les charmes de la figure ou du caractère ne formaient point un appoint suffisant aux huit ou dix mille livres de rentes qu’elles pouvaient seulement apporter en dot.
Elodie, Tainée, avait dix-neuf ans, des yeux d’un bleu clair, le teint pâle, les lèvres pâles et les cheveux du blond r Je plus pâle qu’on puisse rêver. Sa vue seule promettait la fadeur et l’ennui, et sa conversation tenait parole.
Géraldine, la seconde, était franchement rousse; elle rachetait ce léger défaut par le caractère le plus facile et le plus conciliant : elle était toujours de l’avis de la dernière personne qui parlait. On n’entendait jamais sortir de sa bouche que ces mots : c'est vrai , c'est juste , c est évident. Et, quand elle ne parlait pas, elle remplaçait le dialogue par une pantomime approbative. Au demeurant, une excellente fille et la meilleure de la famille.
Corentine, la troisième, beaucoup plus jeune que ses sœurs, annonçait déjà un caractère méchant et orgueilleux ; du reste l’enfant le plus gai que l’on pût voir. Elle riait toujours sans savoir pourquoi.
Enfin, un autre inconvénient, qui chaque jour menaçait de s’accroître, s’élevait à côté de mesdemoiselles de Kéroualle, et contrariait déjà un peu les plans delà marquise.
Une cousine à elle, d’une autre branche des Kéroualle, s’était trouvée à quatre ans orpheline, et, de plus, par suite de nos révolutions, sans aucun patrimoine.
Le marquis de Kéroualle s’était empressé, aux grands applaudissements de tous les siens, qui s’en trouvaient débarrassés, de recueillir chez lui sa jeune cousine et de l’élever comme son enfant. Mais Clotilde, qui n’avait été pendant longtemps qu’une petite fdle assez insignifiante, avait alors quinze ans, et déjà ses beaux cheveux noirs, ses grands yeux noirs, si doux et si expressifs, l’élégance de sa taille, le charme de toute sa personne, formaient un contraste frappant et dangereux avec la physionomie de ses cousines. Clotilde offrait déjà un type de beauté si régulier et si parfait, que, partout ou elle paraissait, on 11e regardait qu’elle.
La marquise ne pouvait cependant laisser toujours sa petite cousine seule à l’hôtel avec des domestiques. Il fallait remmener. Ce quelle faisait de temps en temps, mais le moins possible.
Clotilde, par exemple, était exclue, de droit, de toutes les soirées et cérémonies d’apparat, sous prétexte que la grande calèche de famille, quelque énormes que fussent ses dimensions, ne pouvait contenir cinq dames en toilette de bal. Pour les promenades du matin, c’était différent. Au risque de chiffonner ses robes on se serrait un peu, la marquise s’installait dans le fond avec ses deux filles aînées, tandis que sur le siège de devant s’asseyaient gaiement Corentine et Clotilde.
Voilà comment, ce jour-là, et par un beau soleil d’automne, la famille Kéroualle se trouvait aux Champs-Elysées ; son antique calèche, aux panneaux armoriés, avait rencontré l’élégant coupé de madame Durussel. Les dames, après une demi-heure de promenade, s’étaient arretées, étaient descendues de voiture et étaient venues s’asseoir au rondpoint, le long de l’avenue, embuscade où Ludovic et son ami
le comte de Grancey étaient tombés, et dont ils ne pouvaient plus maintenant décemment se retirer.
— Parbleu, s’écria le vicomte en acceptant bravement la situation et en commençant l’attaque, voici, mesdames une belle journée.
— Très-belle, dit madame Durussel.
— Très-belle, dit la marquise.
— Très-belle, répéta Eloclie d’un air mélancolique.
— C’est vrai, répéta Géraldine, qui jamais de sa vie n’avait fait d’opposition.
Quant à Corentine, elle répondit par un éclat de rire. Pourquoi? nous avons dit qu'elle ne rendait jamais compte à personne, pas meme à elle meme, de ses accès de gaieté.
J’ignore si la conversation, qui commençait à peine, se serait soutenue d’une manière aussi piquante et aussi intéressante, lorsqu’elle fût tout à coup interrompue par l’arrivée d’un nouveau personnage : une jeune fille, vêtue d’une robe de toile déchirée, se tenait debout près de la chaise du vicomte. Un madras, dont les couleurs étaient depuis longtemps passées, enveloppait d’une façon pittoresque une masse de cheveux blonds, dont une partie retombait en boucles sur les épaules à moitié nues de l’enfant. Sa figure maigre et pâle portait les traces de la misère et de la souffrance ; mai* la chaussure était la partie la plus originale de sa toilette : l’un de ses pieds était chaussé d’une bottine et l’autre d’un soulier, attaché par une double ficelle. La jeune fille avait l’air triste, mais résigné, et, dans ses yeux, dont il eût été difficile de déterminer la couleur, on voyait briller la résignation et l’intelligence.
— Ya-t-en, lui dit le vicomte impatienté de la voir immobile près de sa chaise.
— Oui, s’écria Ludovic, on ne devrait pas laisser les mendiants pénétrer ainsi dans les contre-allées.
La jeune fille releva fièrement la tête et dit :
— Je ne suis pas une mendiante !
— Et qui donc es-tu? demanda le vicomte.
— Je suis une marchande.
Et ramenant en avant sa main droite qu’elle tenait cachée derrière sa jupe, elle montra trois ou quatre petits bouquets de violettes plus ou moins fraîches, qu’elle présenta au vicomte.
Celui-ci fit un geste de dédain.
La jeune marchande s’avança alors vers Ludovic, présentant toujours son bouquet.
— Laisse-moi, lui dit le jeune homme en la repoussant de l'extrémité de son gant; va d’abord laver tes mains qui ne sont pas propres.
L'enfant ne répondit pas et n’eut pas même l’air d’avoir entendu ; mais la légère teinte rouge qui couvrit tout à coup ses joues pâles prouva que l’affront avait été jusqu’à son cœur ; elle fit un pas vers les dames et leur tendit en silence ses bouquets.
— Merci, dit la marquise d’un air sec.
— Laisse-moi tranquille, dit madame Durussel.
La jeune fille fit un pas vers les quatre demoiselles, qu’elle passa en revue d’un coup d’œil rapide, et s’arrêtant devant Clotilde, elle lui fit une petite révérence de confiance qui semblait dire : Vous seule me comprenez.
Elle ne se trompait pas.
Clotilde prit un bouquet.
— Ah ! Clotilde, s’écria Elodie avec dégoût, y penses-tu ? Ces violettes sont horribles.
— C’est vrai, dit Géraldine.
Corentine se mit à rire.
— Et puis, dit la marquise, regardez donc cette fille; à peine si elle est habillée.
— Raison de plus, répondit Clotilde ; je suis riche, vous m’avez payé mon mois ce matin. Combien ? dit-elle en se tournant d’un air gracieux vers la marchande.
— Ce que vous voudrez, mademoiselle.
— Ce n’est pas cher, dit Corentine en riant.
— C’est juste, dit Géraldine.
— Non pas, s’écria le vicomte, c’est spéculer sur votre générosité.
— Deux sous, dit vivement la jeune fille.
Clotilde tira de son porte-monnaie une petite pièce d’argent qu’elle lui donna.
— Je n’ai pas de quoi rendre, dit la marchande d’un air embarrassé.
— Garde tout, répondit Clotilde ; puis la regardant avec intérêt :
— Quel âge as-tu?
— Treize ou quatorze ans, je crois, mademoiselle, je ne sais pas au juste.
— Que fait ton père?
— Je l’ai perdu... ainsi que ma mère.
— Que faisaient-ils?
— Je n’en sais rien; ils venaient de la Suisse.
— Alors on t’appelle Lisbeth, dit Ludovic en riant, cela va sans dire.
— Non, monsieur, on me nomme Marie.
— Ah ! que c’est commun ! dit le vicomte, tout le monde porte ce nom-là. Si j’étais de toi, et pour faire fortune, continua-t-il, je changerais de nom.
— Je ne demande pas mieux, si on m’en donne un autre.
En parlant ainsi, les grands yeux de la jeune fille se tournaient vers Clotilde.
— Puisque tu vends des fleurs, dit celle-ci en souriant, appelle-toi Fleurette.
— Merci, ma marraine, dit l’enfant avec un regard plein d’expression.
— Elle n’est pas sotte, dit la marquise.
— Il y a quelquefois de l’esprit chez ces filles du peuple, remarqua madame Durussel d’un air protecteur. Est-ce que tu n’as pas d’autre état que celui-là ?
— Non, .madame.
— Et comment suffit-il pour te faire vivre?
— Il ne suffît pas, répondit tranquillement l’enfant; aussi les jours où je ne gagne pas, je ne mange pas. .
En ce moment, le soleil commençait à se retirer, l’air devenait très-vif, et les dames croisèrent vivement leurs cliâles et leurs mantes.
— Et toi, dit Corentine en riant à la bouquetière, avec ta petite robe de toile déchirée... comment fais-tu?
— J’ai froid, mademoiselle, répondit la jeune fille d’un air indifférent.
— Où demeures- tu? lui demanda à demi-voix Clotilde.
- — Je n'en sais rien, où je peux ! Quand la journée a été
bonne, comme aujourd’hui, par exemple, ma marraine, et elle roulait entre ses doigts la pièce de cinquante centimes que Clotilde lui avait donnée, je vais loger chez madame Beaurin.
— Qu’est-ce que madame Beaurin ? s’écria Ludovic.
— Une portière qui me donne la soupe le soir et un lit la nuit, à condition que je lui rapporterai dix sous par jour; mais quand je ne peux pas... la porte est fermée.
Clotilde poussa un cri.
— Et tu restes en plein air... sans souper?
— L’été, cela va encore ; mais voici l’automne et l’hiver qui arrivent... Si j’avais seulement quelque avance... de quoi m’établir.
— De quoi t’acheter un fonds? dit Ludovic en riant.
— Oui, Monsieur, de quoi acheter et payer comptant de plus belles fleurs que celles-là ; mais vivant à peine au jour le jour, je ne peux rien mettre de côté.
— Et combien te faudrait-il pour t’établir, demanda Clotilde.
— Des sommes considérables : dix ou douze francs, pour le moins.
— En voici vingt, s’écria Clotilde ; qui avait gardé à la main son porte-monnaie, mon mois de demoiselle.
— Que faites-vous là, mademoiselle? s’écria la marquise d’un air sévère.
— Je veux qu’il soit dit, ma cousine, que moi, qui n’ai pas de chances de m’établir, j’ai contribué, en ma vie, à l’établissement de quelqu’un.
— Ne voyez-vous pas qu’on vous débite, pour vous attendrir, une histoire que l’on raconte à tout le monde?
— Et dont vous êtes dupe, s’écria le vicomte.
— Aussi, ne vous en vantez pas, mademoiselle, dit Ludovic, on se moquerait de vous.
Pendant cette discussion, la petite marchande s’était rapprochée de Clotilde, et sans prononcer une parole, lui rendit en rougissant la pièce d’or que Clotilde repoussa vivement.
Elodie leva les yeux au ciel, Corentine éclata de rire, et la marquise, regardant ses fdles d’un air sévère :
— Partons, mesdemoiselles, le temps n’est pas sur et il commence à faire froid.
Ludovic, poussant l’héroïsme jusqu’au bout, offrit son bras à la marquise; le vicomte offrit le sien à madame Durussel ; les quatre jeunes personnes marchèrent derrière en se tenant le bras, et l’escadron se dirigea vers la voiture. Clotilde, qui montait la dernière dans la calèche de famille, se retourna un instant, et aperçut derrière elle Fleurette qui l’avait suivie. Elle portait à ses lèvres la pièce d’or qu’elle devait à la générosité de sa marraine.
— Us ont beau dire, murmura Clotilde en elle-même, en s’asseyant sur le devant de la voiture, ils ont beau dire, la pièce d’or que j’ai donnée à la bouquetière est de l’argent bien placé.
— Levez donc la glace, dit la marquise à Clotilde, nous allons nous enrhumer.
En s’empressant d’obéir à sa cousine, Clotilde aperçut encore Fleurette qui s’était approchée de la voiture et cherchait à en voir les armoiries.
Le cocher donna un coup de fouet, les chevaux partirent. Clotilde poussa un cri.
Fleurette avait manqué d’être écrasée.
Notre héroïne s’était retirée à temps ; il ne s’en était fallu
que de quelques lignes qu’elle ne fût renversée et broyée par la roue.
Sans penser au danger qu’elle venait de courir, Fleurette, qui ne s’effrayait pas de si peu, s’élança sur les traces de la calèche, qu’elle suivit pendant plus de dix minutes. Elle espérait l’atteindre et connaître, par les armes de la voiture, la * famille et le nom de sa marraine.
En vain ses forces trahissaient son courage ; haletante, essoufflée, avec la volonté énergique qui déjà formait la base de son caractère, elle continuait sa course échevelée, lorsque le sort se déclara décidément contre elle et la contraignit à s’arrêter. Les cordons, nous avons dit les ficelles, qui retenaient sa chaussure, vinrent tout à coup à se briser, et il lui fut impossible de continuer pieds nus et sur les caillous de la chaussée une course qui déjà l’avait épuisée. Force lui fut donc de renoncer à connaître sajeune bienfaitrice, mais elle ne renonça pas à penser à elle et à la bénir.
Depuis ce jour, ce fut le seul ange gardien qu’elle invoquât et à qui elle adressait, non ses prières, car Fleurette ne priait pas, mais ses souvenirs, ses rêves et ses projets. Véritable bohémienne, nul parent, nul ami sur la terre ne lui avait encore tendu la main, et, sans direction dans sa vie vagabonde, elle s’avançait au hasard, aussi disposée à prendre la bonne route que la mauvaise.
Elle marchait en chantant, d’un pas leste et joyeux, contemplant sa pièce d’or qu’elle 11e pouvait se lasser d’admirer. Jamais elle n’avait eu un tel trésor en sa possession ; il devait être inépuisable; et, semblable àPerette, dans la fable du Pot au lait, elle bâtissait, sur une pièce d’or, l’édifice de sa fortune, c’est-à-dire une suite de châteaux en Espagne plus brillants et plus impossibles les uns que les autres.
JG
D’abord, elle achetait à bon compte une robe, un bonnet convenables, et, avant tout, une chaussure, qui lui permettraient de se présenter dans la haute société, c’est-à-dire devant la porte du vestibule de l’Opéra ou du Théâtre -Italien, d’où les sergents de ville la renvoyaient toujours. Elle achetait le matin dans un faubourg éloigné, chez un jardinierfleuriste, de beaux bouquets de la saison, qu’elle paierait comptant, qu’on lui vendrait bon marché et qu’elle revendrait, le soir, le plus cher qu’elle pourrait.
Elle spéculerait sur une petite quantité d’abord ; puis peu à peu, elle étendrait son commerce, elle se ferait une clientèle ; puis au bout de quelques années, elle louerait, avec ses économies, une petite boutique sur le boulevard. Un instinct secret lui disait qu’elle serait jolie un jour ; qu’elle aurait l’esprit du commerce et qu’elle ferait une gentille et habile marchande dont la boutique serait très fréquentée par les grandes dames, et surtout par les jeunes gens.
Tout en rêvant ainsi, elle avait descendu l’avenue des Champs-Elysées, tourné à gauche, traversé la rue du Faubourg-Saint-Honoré, et elle était entrée dans la rue Pépinière, qu’elle suivit dans toute sa longueur. Arrivée à son embranchement avec la rue du Rocher, la rue Saint-Lazare et la rue de l’Arcade, elle aperçut quelques gens du peuple rassemblés.
Un garçon de seize à dix-septans, à qui on en aurait donné douze à peine, tant il était maigre et chétif, marchant le nez en l’air ou regardant les passants, avait mis le pied dans un trou, formé par un pavé absent, et venait de tomber. Sa chute avait été plus éclatante que dangereuse ; au crochet qu’il portait, et sur lequel était posé une demi- douzaine de carreaux, il était facile de deviner que c’était un garçon vitrier. Le bruit des vitres qui se brisaient avait attiré l’atten-
tion des passants, les éclats de verre qui jonchaient le pavé, et qui entouraient le pauvre enfant, avaient d’abord fait craindre qu’il ne fut blessé. Aussi l’on s’était empressé de courir à lui et de le relever ; il n’y a pas de peuple plus naturellement obligeant que le peuple parisien.
Mais quand on eut vu qu’il n’avait pas la moindre égratignure et que tout se réduisait à quelque verres cassés, chacun continua sa course, ne songeant plus qu’à ses propres affaires, et quelques-uns de ces enfants de Paris, qui semblent toujours, à chaque accident, sortir de dessous les pavés, et qui ne voient en toute catastrophe qu’un sujet de lazzis, s’éloignèrent en riant et en saluant le jeune vitrier du titre de membre de la cour de cassation.
Fleurette arriva au moment où le pauvre enfant venait de se relever. Seul, debout, au milieu des débris, il contemplait son désastre, non pas d’un œil sec, car il s’était mis à pleurer. Fleurette courut à lui.
— Qu’as-tu? serais-tu blessé?
— Je n’en sais rien; je crois que oui.
— Qu’importe ! on ne pleure pas pour ça.
— Mais je portais là de la marchandise, ef1? en revenant à la boutique, je suis sûr d’ètre battu.
— Qu’importe ! reprit Fleurette avec un accent héroïque ; on est battu et on ne pleure pas.
Le jeune garçon essuya ses yeux, la regarda d’un air intimidé, comme si, en présence d’un si mâle courage, il avait honte de sa faiblesse, et cherchant à se justifier, il balbutia :
— Mon maître, qui est fort, qui est grand, qui est brutal, voudra que je le paie, et comme je ne le pourrai pas, il m’assommera d’abord, puis me mettra à la porte, et je ne saurai que devenir.
— Ta n’as donc jamais couché sous une porte cochère?
— Non.
— Ou en pleine rue ?
— Jamais.
— Je conçois alors que ça t’effraie f
— Je crois bien, sans compter que je suis parti sans dîner et qu’il me renverra sans souper... je peux compter là-dessus.
Et le jeune garçon recommença à pleurer.
— Tais-toi, lui dit Fleurette d un ton d’autorité, ça me fait mal de voir un homme pleurer. Combien gagnes-tu par jour?
— Puen encore ! J’achevais mon apprentissage. C’est à la fin du mois seulement que j’allais commencer à gagner.
— Et pour combien avais-tu la de marchandises?
— C’étaient de grands carreaux de croisées, sans qu’il y paraisse, dit-il en jetant un regard désespéré sur les fragments épars qui l’entouraient, il y en avait bien là pour six ou sept francs.
— Tant que cela ! s’écria Fleurette, en roulant dans sa main sa pièce d’or.
Son premier mouvement, le mouvement généreux et charitable, qui lui avait fait hasarder cette question, était réprimé soudain par l’énormité de la somme qui dérangeait tous ses projets et toutes ses combinaisons. Cependant, se rappelant combien, récemment encore, la générosité imprévue de sa marraine l’avait rendue heureuse, elle tira de sa poche la pièce d’or, avertie par je ne sais quel pressentiment secret que le bonheur qu’elle venait d’éprouver en recevant, pouvait être surpassé, peut-être, par un autre plus doux encore, celui de donner.
— Entendons-nous, lui dit-elle, car Fleurette était une fdle bien organisée, qui avait à la fois un bon cœur et uou
LA BOUQUETIÈRE î9
bonne tête, et qui, à l’esprit naturel, joignait celui des affaires ; si on te prêtait six francs, les rendrais-tu?
— A moi, six francs! qui oserait me les prêter?
— Si enfin, il y avait des gens hardis qui n’ont peur de rien, les rendrais-tu?
— Il y a bien peu de chances, répondit naïvement l’ouvrier ; mais enfin. . .
— Mais enfin il y en a : ta probité d’abord.
— Oh! oui... et puis, s’écria-t-il vivement, ma reconnaissance.
— C’est déjà quelque cliôse. Eh bien ! dit Fleurette d’une voix ferme et comme venant de prendre son parti, je te prêterai six francs.
— Toi ! dit le jeune garçon, la regardant d’un air d’incrédulité, tu n’es pas même si bien habillée que moi.
— Il ne faut pas juger sur l’apparence, répondit Fleurette d’un air sentencieux. Ramasse d’abord tes morceaux, il y en a peut-être encore qui pourront servir et attends-moi.
A deux pas de là, rue de l’Arcade, était ouverte une boutique de pâtissier, où siégeait une jeune et jolie marchande. Fleurette entra, fit une révérence, et posant le napoléon sur le comptoir :
— Madame, lui dit-elle, pourriez-vous me donner de la monnaie?
La pâtissière la regarda d’un air singulier.
— Est-ce que vous croyez que je l’ai volée, dit la jeune fille en relevant la tête avec fierté.
— Non, mais je m’étonne...
— Que je vous apporte cette pièce d’or à changer?
— C’est vrai.
— Ali! si je le pouvais, je la garderais toujours, car elle
doit porter bonheur. En la recevant delà belle demoiselle qui me Fa donnée, j’ai juré en moi-même de la bien employer. . . et je commence. Tiens, dit elle au vitrier qui se tenait à la porte de la boutique, et qui n’osait entrer, quel est ton nom?
— Etienne.
— Voilà qui t’empêchera d’être battu et renvoyé, et elle lui mit les six francs dans la main.
Pendant que celui-ci, stupéfait, regardait l’argent sans oser y croire, Fleurette ramassait soigneusement sur le comptoir le reste de sa monnaie sans oublier de remercier la pâtissière qui allait serrer la pièce d’or dans son tiroir ; et, au moment de la voir disparaître : Madame, je vous en supplie, s’écria- t-elle, mettez-la à part dans un coin.
— Pourquoi?
— Si jamais je suis riche, je viendrai vous la racheter.
La jeune femme regarda la pauvre enfant et lui dit en
souriant :
— Je te le promets.
Et Fleurette, heureuse d’avoir mis en pension sa pièce d’or, et certaine de la retrouver un jour, sortit de la boutique, le cœur rempli d’une joie jusque-là inconnue, celle d’avoir rendu un service.
Elle marchait dans la rue près de son jeune protégé qui la contemplait avec reconnaissance et presque avec respect; aussi ce fut Fleurette qui, la première, entama la conversation.
— Chez qui es- tu en apprentissage?
— ChezM. Dufour, vitrier, près la barrière Blanche.
— Tiens, c’est mon quartier, quand j’en ai un! madame Beaurin, ma portière, demeure rue de Navarin.
Et ton père et ta mère, que font-ils ?
— Ils ne font rien. Ils sont morts. Nous sommes restés or-
LA BOUQUETIÈRE phelins, moi et ma sœur Michelette. Par bonheur, des dames de l’œuvre des secours à domicile, du deuxième arrondissement, sont venues nous chercher dans la mansarde, où nous mourions de faim et de froid; on nous a placés en apprentissage pour deux ans, moi, chez M. Dufour, maître vitrier, et Michelette dans un atelier de fleuriste. #
— Et tu travailles?
— Toute la semaine, Michelette aussi. Dieu! que c’est ennuyeux de travailler ! De sorte que lorsqu’on m’envoie, comme aujourd’hui, en course pour une heure j’en reste deux.
— Tu vois que ça porte malheur.
— C’est possible ; mais flâner et prendre l’air, c’est faire comme les gens riches, c’est si amusant.
— Pas toujours, surtout quand il pleut, et j’ai souvent regretté de n’avoir pas, comme toi, l’abri d’un atelier.
— Qu’est-ce que tu es donc?
— Fleuriste en plein air.
— Et comment t’appelle-t-on?
— Un drôle de nom.
— Un nom tout neuf. Je l’ai d’aujourd’hui et j’y tiens, et je n’en aurai jamais d’autre, par rapport à ma marraine.
— Tu as donc été baptisée, toi !
— Tout à l’heure, en plein air, toujours en plein air!
— C’est drôle! Tu es donc comme ma sœuretmoi, tu n’as jamais connu tes parents?
— Si vraiment ! des paysans, je me les rappelle. Nous habitions une cabane en planches de sapin, où il faisait froid, dans un pays qu’on appelait la Suisse. Il y avait une grande montagne toute couverte de neige sur laquelle je courais, et puis des touffes de fleurs rouges magnifiques que je cueillais,
et, tous les jours, je m’en faisais des bouquets et des couronnes. C’est depuis ce temps-là que j’aime tant les fleurs.
— Et c’est pour cela que tu t’es mise dans cette partie-là ?
— Oui, plus tard, parce que mon père et ma mère sont venus, je ne sais pourquoi, se placer à Paris comme concierges, ou plutôt comme suisses à ce qu’ils disaient.
— Et ils t’ont emmenée avec eux?
— Comme de raison : je pouvais avoir alors sept à huit ans, et puis tout à coup je ne les ai plus vus et je me suis trouvée dans une loge de portier avec madame Beaurin qui me battait , mais je ne pleurais pas, moi, dit-elle en jetant un regard sur Etienne ; elle me battait, quand je ne lui rapportais pas dix sols, et elle me mettait à la porte. J’ai eu des mauvais jours et des mauvaises nuits; mais maintenant que me voilà riche, madame Beaurin ne fera plus de' difficultés pour me recevoir.
En causant ainsi, Fleurette et son nouvel ami étaient parvenus au dernier tiers de la rue Saint-Lazare; prenant alors à leur gauche, ils commencèrent à gravir la rue Blanche. Arrivés à la hauteur de la rue Boursault, Fleurette s’arrêta :
— N’allons pas plus loin; voici mon chemin, dit-elle en montrant la droite; continue le tien. Aussi bien, la nuit vient, et je ne suis pas attendue chez madame Beaurin.
— Madame Beaurin, une portière, rue de Navarin, dit Etienne en cherchant à se rappeler ; j’irai te voir, Fleurette.
— Je ne suis pas souvent chez moi, mais c’est égal, viens toujours. Tu me donneras l’adresse de ta sœur Michelette. En attendant, du courage et travaille !
— Je ne réponds de rien... enfin, on tâchera.
— Ne fût-ce que pour t’acquitter. N’oublie pas que tu me dois.
— C’est juste, Fleurette; cela seul m’empêchera de flâner et de perdre mon temps, car tu es tout de même une brave fille... et si jamais tu avais besoin de quelqu’un pour te défendre, tu me trouveras toujours.
— Merci! je tâcherai de me défendre moi-même et de ne pas t’appeler.
— Pourquoi ?
— Parce que je suis plus forte que toi.
— Ne crois pas cela. Je suis fort comme un lion quand je suis en colère.
— Dans ton état, il ne faut jamais t’y mettre.
— A cause?
— A cause que c’est un état trop casuel, et qui casse les verres les paie; tu lé vois par aujourd’hui. Bonne chance! puissions-nous être bien reçus, toi par M. Dufour, et moi par madame Beaurin.
Tous deux s’éloignèrent, non sans retourner plusieurs fois la tête en s’envoyant encore de loin un dernier adieu.
La maison dont madame Beaurin était la portière ou plutôt la propriétaire (car elle avait l’air de percevoir des droits sur chacun de ses habitants, et directement ou indirectement elle
savait les rendre ses tributaires), cette maison nouvellement bâtie, avait sur la rue une façade de cinq étages. Le fond, que la spéculation réservait à de prochaines constructions, se composait d’un jardin petit et humide, servant provisoirement de cour et offrant alors, pour seul bâtiment, une petite remise ou baraque en planches qui servait à madame Beaurin de débarras et de garde-meuble.
Là étaient appendues à un clou des peaux de lapin retournées ; au-dessous, une chaise de paille défoncée, un escabeau boiteux ; plus loin, de vieux chiffons et de vieux papiers de toute espèce ; un manche à balai, des pincettes cassées, des débris d’assiettes, des tessons de bouteilles, et au fond, à la place d’honneur, s’élevaient les bûches du portier.
C’est là que demeurait autrefois le chien de madame Beaurin, son chien Azor, quelle venait de perdre; c’est là que tous les chats de la maison et de la rue se donnaient rendezvous la nuit.
Madame Beaurin, qui n’avait jamais été aimable dans sa jeunesse, avait alors une soixantaine d’années, et on aurait dit que chaque année ajoutait un désagrément ou un inconvénient à son caractère, comme une ride à son visage. Le temps' qui détruit tout, n’avait fait qu’augmenter ses principales qualités, l’avarice, la cupidité et surtout la mauvaise humeur.
— Ah! s’écria- t-elle en apercevant, à la lueur de sa lampe, Fleurette qui venait de se présenter à la porte de sa loge, c'est donc toi, fainéante et vagabonde. Y a-t-il assez longtemps qu’on ne t’a vue !
— Quinze jours, mère Beaurin... Je n’avais pas de quoi payer la soupe et le logement ; aussi je vous connais, je ne suis pas venue.
— Tu as bien fait.
— Je ne voulais pas vous donner la peine de tirer le cordon pour me mettre à la porte.
— Ce qui veut dire qu’aujourd’hui tu as de quoi.
— Oui, mère Beaurin, dit Fleurette d’un air fier.
— Et tu crois que je te recevrai ?
— Je l’espère.
— Détrompe-toi ; depuis quinze jours, depuis le terme d’octobre, les anciens locataires sont partis, de nouveaux sont arrivés, tous gens riches et comme il faut. Je m’en suis aperçu aux derniers adieux, ça requinque un immeuble etle met sur un pied distingué, qu’il s’agit de soutenir. Aussi M. Ducresson, le propriétaire, m’a ordonné d’ètre sévère sur la tenue de la maison. Nous ne voulons plus admettre de population incertaine et flottante.
— Que voulez-vous dire par là.
— Que je ne peux plus louer au jour le jour, comme je le faisais autrefois ; il faut que ça soit au mois, ou pour le moins à la semaine.
— Si ce n’est que cela, répondit Fleurette d’un air de dignité offensée, ne vous inquiétez de rien.
— Si, vraiment, je m’inquiète ; car, dans les petites locations, je dois faire payer d’avance, et huit jours à cinquante centimes, font quatre francs.
Fleurette ne répondit pas ; elle jeta sur la table deux pièces de quarante sous.
Madame Beaurin fut suffoquée ; mais revenue de sa première surprise, elle s’écria :
— Il paraît que, depuis huit jours, nous sommes devenus millionnaire.
— Comme vous dites, répondit froidement Fleurette.
Faites donc servir la soupe, mais tâchez qu’elle soit meilleure et plus forte en bouillon qu’autrefois, sinon je serai obligée à la fin de mon bail d’aller m’établir ailleurs.
La surprise de la portière fut au comble; mais comme l’insolence avait bien plus d’influence sur elle que les bons procédés, elle regarda Fleurette avec une espèce de déférence, et puis, ce qui ne lui était jamais arrivé, elle dit en lui avançant un tabouret de paille :
— Asseois-toi donc.
Fleurette ne se fit pas prier ; elle prit sans façon le siège qu’on lui offrait et dont ses jambes avaient grand besoin.
— Et peut-on savoir comment cette fortune subite est arrivée ?
— Non, répliqua sèchement la jeune fille.
— C’est donc un secret, un mystère ?
— Oui.
— - Et, continua la portière d’un air câlin, on ne veut pas confier ce secret à maman Beaurin, qui a été ta bienfaitrice, qui fa servi de mère depuis la mort de tes parents, concierges comme elle, dans le quartier ?
Fleurette garda le silence. Montrant du doigt la marmite placée devant la cheminée et d’où s’exhalait un murmure joyeux et un parfum réconfortant, elle dit d’un air de grande dame que sa marraine elle-même n’aurait pas désavoué :
— Servez, j’ai faim !
Madame Beaurin, déplus en plus subjuguée, s’empressa d’obéir, et pendant tout le souper qui, il est vrai, ne fut pas long, il n’est sorte de moyens plus ou moins adroits, d’instances et meme de prières qu’elle n’employât pour engager Fleurette à lui raconter son histoire et les causes de sa fortune ; mais celle-ci, comprenant que sa discrétion était encore
une vengeance, se garda bien de donner satisfaction à la curiosité de madame Beaurin. Elle resta muette.
Quelques instants après, Fleurette était retirée dans son appartement, c’est-à-dire dans l’ignoble taudis dont nous avons donné la description et qui était situé dans l’endroit le plus humide du jardin ; il était adossé à l’aile droite de la maison, une gouttière tombait sur son toit où plusieurs tuiles se faisaient remarquer par leur disparition ; les parois, dont les planches étaient disjointes, laissaient apercevoir la lune qui brillait en ce moment ; mais établissait en meme temps un courant d’air peu agréable, aux environs du 15 octobre.
Cela n’empêcha pas Fleurette de dormir d’un lourd et profond sommeil, sur une couche épaisse de paille, de deux pieds de largeur et de quatre de longueur, qui occupait l’un des cotés de la remise. Elle s’y étendit avec délices. Son sommeil ne fut troublé ni par le bruit du vent, ni par les réclamations des précédents locataires qui, indignés de voir leur logis occupé, exhalaient leur colère en des miaulements prolongés et furibonds dont tout le quartier retentit.
Fleurette ne s’éveilla quravec le jour. Aucun bruit encore ne se faisait entendre dans la maison, et ce silence général invitait au recueillement et à la réflexion. Sa première pensée fut pour sa marraine, la seconde fut pour elle. Elle jeta un regard attentif sur sa position, qui était loin d’être aussi belle qu’elle se l’était figuré d’abord.
Elle était, il est vrai, nourrie et logée pour huit jours. Mais, examen fait de sa caisse et de ses finances, il lui restait pour établir sa maison de commerce, dix francs. C’étaient là ses seuls capitaux réels et disponibles, car il ne fallait pas compter sur des rentrées aussi incertaines que celle de la maison Etienne et compagnie.
Dix francs ! c’était sans doute plus qu’elle n’avait jamais possédé ; mais, en mettant le capital en regard de la dépense, il lui était impossible d’équilibrer son budget. Il lui fallait d’abord penser à son habillement, puis à ses frais d’installation : acheter un éventaire ou un panier, boutique mobile et portative qui lui était indispensable ; puis acheter des marchandises suffisantes et convenables pour garnir cette boutique et attirer les regards des chalands.
Penser à obtenir du crédit, était une folie. Quelles garanties donner? Quelle confiance inspirer?
— O ma marraine, disait-elle en joignant les mains, ma marraine, viens à mon aide ; si tu m’entends, si tu m’exauces, je serai une brave fille, je me conduirai bien et tu ne te repentiras jamais de m’avoir protégée.
Après avoir achevé en elle-même cette prière et quoiqu’il fût à peine six heures, elle se leva; personne, excepté elle, n’était encore éveillé dans la maison, pas même la portière. Toutes les fenêtres et les persiennes étaient fermées. Elle fit quelques pas dans le jardin, pensant toujours à sa marraine. Tout à coup et malgré un brouillard d’automne assez épais qui l’environnait, elle vit quelque chose de blanc à ses pieds, elle se baissa et ramassa un superbe bouquet.
Trois camélias blancs se détachaient du milieu d’une masse compacte de violettes de Parme, et un cercle de bruyères entourait le tout d’une manière élégante et coquette.
Nous avons déjà dit que Fleurette n’avait aucune espèce de croyance, ni de sentiments religieux. Qui les lui aurait donnés? où les aurait-elle puisés? Tout ce qui, autour d’elle, frappait ses yeux ou ses oreilles, tendait à abaisser ses idées plutôt qu’à les élever, et à corrompre son âme plutôt qu’à l’éclairer. Mais, dans la situation où elle se trouvait, uneren-
LA BOUQUETIÈRE contre aussi imprévue et qui semblait soudain répondre au vœu formé par elle, une telle rencontre offrait quelque chose de surnaturel et de miraculeux, bien capable de frapper son cœur et surtout son imagination. D’où venait ce bouquet? qui le lui avait envoyé? qui pouvait dans le monde s’intéresser à elle, si ce n’était sa marraine ?
Par un mouvement rapide et presque involontaire, elle porta le bouquet à ses lèvres. Il était imprégné de l’humidité de la nuit et de celle du brouillard qui lui avaient conservé sa fraîcheur; en le regardant attentivement il eût été facile de voir que les fleurs dont il se composait ne venaient pas d’être cueillies. N’irnporte, Fleurette les trouvait magnifiques et d’un prix bien plus élevé que toutes celles qu’elle auraitpu acheter pour former son fonds de boutique et commencer son commerce.
Elle rentra dans son taudis en planches, dont elle laissa la porte ouverte, afin de voir clair et déroula lentement le fil qui nouait l’immense bouquet, elle subdivisa celui-ci et en forma une douzaine de petits bouquets de violettes, et un treizième, composé seulement des trois beaux camélias blancs. Elle les attacha avec le fil qu’elle avait roulé en peloton et qu’elle coupait avec ses dents, à défaut de ciseaux. Elle n’avait pas d’éventaire, il est vrai, pour étaler et porter sa marchandise; elle la mit dans son madras, et la tête nue, ses beaux cheveux tombant sur ses épaules, sans dire ni bonjour ni adieu à madame Beaurin, qui faisait son café dans sa loge, elle s’élança vers la porte cochère qui venait de s’ouvrir.
Joyeuse, pleine d’espoir et semblable à ce sage de la Grèce qui portait tout avec lui, Fleurette marchait avec confiance, protégée par sa marraine et certaine de rencontrer au bout du chemin la fortune. Nous avons vu de nos jours, plus d un millionnaire commencer ainsi la sienne.
Fleurette, en sortant de la rue de Navarin, hésita, si elle prendrait à gauche ou à droite. Tout un avenir dépend souvent du premier pas.
Elle prit à droite, descendit la place Bréda, entra dans la rue Labruyère, ne rencontrant sur son passage que des gens affairés et qui se souciaient peu de bouquets. Elle arriva à la rue Larochefoucault, et, du haut de sa pente, très-rapide à cet endroit, la rue lui sembla déserte.
Elle se trompait : il y avait une personne, un jeune homme qui marchait tantôt lentement, tantôt rapidement, puis revenait sur ses pas. Il était clair qu’il se promenait.
Fleurette passa près de lui, il ne la vit pas, il regardait sa montre, sa figure respirait à la fois l’impatience et l'émotion. Il regarda de nouveau sa montre ; puis, de l’endroit élevé de la rue, dont il ne s’éloignait pas, son œil plongeait du côté de la rue Saint-Lazare, et, comme Anne, ma sœur Anne; il ne voyait rien venir. Il n’y avait toujours dans la rue que lui et Fleurette.
Celle-ci s’était approchée, et, voyant l’agitation et l’inquiétude empreintes sur tous ses traits, elle lui dit, de sa voix la plus douce :
— Monsieur, voulez-vous de la belle violette?
Le jeune homme la repoussa avec impatience ; puis, se ravisant :
— Non, non, dit-il, reviens, petite; viens ici.
Il pensait probablement, comme Figaro ouïe comte Alrnaviva, que deux personnes qui causent excitent moins l’attention qu’une seule qui se promène.
Fleurette ouvrit son madras, d’où s’exhala une suave odeur.
— Voyez, monsieur, comme ça embaume ! comme elles sont belles, comme elles sont fraîches! Etrennez -moi ; tenez, voilà un bouquet charmant.
Le jeune homme le prit, l’attacha à la boutonnière de son habit, sans trop savoir ce qu’il faisait. Puis, d’un air distrait, il ouvrit son porte-monnaie et en tira quelques pièces d’argent.
Tout à coup, de la hauteur où il était placé, il aperçut une jeune dame venant de la rue Saint-Lazare, et gravissant la rue de Larochefoueault. Sa démarche était lente et incertaine ; un voile noir couvrait ses traits, et de temps en temps elle regardait, autour d’elle, d’un air inquiet.
— Tiens, tiens, ditle jeune homme en jetantdans le mouchoir de Fleurette l’argent qu’il tenait à la main, tiens, va-ten, laisse-moi ; et il descendit rapidement la rue; courant audevant de la jeune dame.
Fleurette, restée seule, regarda dans son mouchoir. Il y avait deux pièces d’un franc et trois de dix sols.
— 3 fr. 50 c. pour un bouquet de violette, s’écria-t-elle, quelle chance! voilà une journée qui commence bien.
Elle descendit la rue, rencontrant, un instant après, son
acheteur à qui elle fit une belle révérence. Il avait à sa boutonnière le bouquet de violettes et donnait le bras à une jeune et gentille petite blonde, qu’il avait Pair de rassurer, et qui, toute tremblante, s’appuyait sur son bras.
Quant au jeune homme, à son air inquiet et soucieux avait succédé un air de joie et de triomphe, que Fleurette ne comprit pas trop, et dont elle ne chercha pas à deviner la cause, elle était, elle-même, trop heureuse.
Elle entra chez un boulanger et acheta un pain d’un sou, pensant que, vu sa nouvelle fortune, elle pouvait se donner le luxe d’un déjeuner, ce qui ne lui était pas arrivé depuis bien longtemps. Elle continua sa course, et au moment où elle entrait rue Saint-Georges, elle entendit deux hommes qu’elle suivit et qui causaient vivement, en marchant.
— C’est trop hasardé, disait l’un.
— Mais c’est magnifique, disait l’autre, si nous avons seuement dix centimes de hausse aujourd’hui.
— De beaux bouquets de violettes, mes beaux Messieurs, dit Fleurette, en se permettant de les interrompre.
— Et nous revendrons demain, et nous réalisons un bénéfice immense, continua l’homme de Bourse, sans l’écouter.
— Achetez-moi mes violettes.
— Et qui te dit que nous hausserons? s’écria le joueur timide.
— J’en suis sûr, réponditle joueur téméraire.
— Achetez-moi mes violettes, répéta la jeune fille, en se plaçant devant les deux spéculateurs, ça vous portera bonheur !
— Tu crois, dit l’un des deux boursiers en s’arrêtant et en regardant Fleurette.
— Je vous en réponds, dit-elle d’un air assuré.
Les joueurs sont superstitieux : il prit le bouquet, jeta vingt sols à la jeune fille et se dirigea rapidement vers la Bourse.
Fleurette, enchantée de sa nouvelle opération, le suivit de loin de l’œil et continua sa course tout le long de la rue Laffitte. Elle s’arrêta près du boulevard, devant une superbe boutique de fleurs rares et précieuses, des fleurs de serre.
- — Ah! ah! dit-elle en regardant, à travers les vitraux, M. Rymbaud le marchand qui trônait dans son comptoir, si jamais je gagnais de quoi louer une boutique comme celle-là ! si jamais j’arrivais à vendre des fleurs en grand ! Bah! ditçelle avec un sourire où brillait toute une fortune en espérance, qui sait? avec l’aide de ma marraine. . . tout est possible!
En parlant ainsi, elle voyait s’étaler, dans des caisses élégantes, des camélias qui 11’étaient guère plus beaux que les trois qu’elle possédait, et, comme elle avait l’instinct du commerce, une spéculation, la première qu’elle eût encore conçue, s’offrit à elle.
Elle entra dans la boutique et dit au marchand en lui présentant ses trois camélias blancs :
— Combien me donneriez-vous de ces trois belles fleurs ?
Le marchand la regarda et répondit : Trente sous, les trois.
— Ce n’est pas assez, répondit fièrement Fleurette.
— Eh bien ! pour toi et parce que tu me parais gentille et intelligente, quarante sols.
Fleurette tendait la main pour les recevoir, lorsqu’entra un élégant jeune homme qui, à la considération avec laquelle il fut accueilli, avait l’air d’un client.
— Il me faut un bouquet pour ce soir.
— Choisissez, monsieur le comte.
— Combien celui-ci? dit-il, en montrant du bout de sa canne un camélia blanc entouré de violettes.
. — Le prix ordinaire, vous le savez.
— Vingt francs ? dit le jeune homme.
Le marchand fit un geste affirmatif.
— C’est bien. Vous le mettrez sur mon mémoire, et vous l’enverrez aujourd’hui avant sept heures, chez mademoiselle Rosine... vous savez.
— Oui, monsieur le comte.
Le jeune homme remonta en voiture, le marchand salua respectueusement ; puis se retournant vers Fleurette :
— Finissons notre affaire, les trois fleurs pour quarante sous.
- — Chacune, dit Fleurette, ça fait six francs.
- — Qu’est-ce à dire ?
— Vous venez de vendre vingt francs un bouquet où il n’v a qu’un seul camélia qui n’est pas plus beau ni guère plus frais que celui-ci.
— Il faut bien que le marchand gagne.
— Je suis marchande aussi, et, si vous voulez que nous fassions des affaires, il faut avoir plus de conscience que cela.
Le marchand la contempla d’un air étonné et s’écria :
— Elle s’y entend et elle est parbleu drôlette! Si tu étais un peu mieux habillée, continua-t-il, en regardant sa robe trouée et ses pieds nus, on pourrait te prendre pour servir à la boutique.
Sans se laisser éblouir par une offre aussi brillante, Fleurette répondit froidement :
— On y songera. Payez-moi d’abord.
— Diabje, dit le marchand, en lui remettant son argent, tu tiens donc bien à tes guenilles.
— Non, mais à ma liberté, répondit-elle en songeant à Etienne ; je ne veux obéir à personne, ni servir personne.
Et, enchanté de l’excellente affaire qu elle venait de conclure, elle s’élança dans la rue Laffite.
La rue était encombrée de voitures. Fleurette en demanda la cause à un habitant de la rue, à un commissionnaire, qui lui répondit qu’on célébrait à Notre-Dame de Lorette un mariage du grand monde. Fleurette ne négligeait rien ; elle comprit qu’il y aurait là quelques chances pour elle et quelque bon placement pour ses bouquets : à l’instant meme elle prit sa course et arriva juste au moment où la cérémonie venait de finir.
Le marié et la mariée, entourés de leurs familles, sortaient de l’église et apparaissaient sous le portique, attendant leur voiture que les domestiques en livrée venaient de faire avancer.
Les sergents de ville éloignaient la foule et l’empêchaient d’approcher; mais, trompant leur surveillance, et au risque de se faire écraser, Fleurette s’élança au milieu des chevaux et des voitures, et s’en tira avec tant d’audace et de bonheur, qu’elle se trouva auprès du carrosse des mariés, au moment où ceux-ci venaient d’y monter.
Un sergent de ville la repoussa en lui disant :
— Que fais-tu là ?
— Mon compliment à la mariée, répondit-elle en lui faisant une petite révérence, et mon cadeau de noce, ajouta-telle en lançant un bouquet de violette dans la voiture.
Tout cela fut fait avec tant de gracieuseté et de gentillesse que la jeune femme s’écria : Ah ! moi aussi, je veux lui faire mon cadeau. Mais, dans son grand costume de mariée, elle n’avait sur elle ni argent, ni bourse. Son mari lui ouvrit la sienne, elle y prit une pièce de 5 fr. qu’elle jeta à la bouquetière.
— Merci, madame, s’écria celle-ci; cela vous portera bonheur.
Joyeuse, elle ajouta ce trésor inattendu à celui qu’elle possédait déjà, et comme la prospérité même ne l’étourdissait pas et ne lui faisait rien oublier, elle ne quitta pas les marches de l’église que toute la noce ne fût remontée en voiture et ne se fût éloignée.
Elle avait encore trouvé le moyen de placer trois ou quatre bouquets, mais au taux ordinaire ; la grande vogue était passée, et les violettes, un instant en hausse, avaient repris leur cours normal.
Elle redescendit vers le boulevard qu’elle traversa, et s’aventura dans la rue de Richelieu.
Arrivée au coin de la rue de la Bourse, elle aperçut au milieu d’un groupe qui discutait, un homme àla figure animée, à la voix éclatante; il avait cet air important et fier que donne la fortune. Fleurette le reconnut : c’était l’un des deux spéculateurs qu’elle avait rencontré le matin rue Saint- Georges; elle devina sans peine qu’il avait réussi dans le coup hasardeux qu’il méditait.
— Eh bien ! s’écria-t-elle en le tirant par la basque de son habit et en se plaçant hardiment devant lui, eh bien ! que vous avais-je dit ?
— C’est vrai ! s’écria le nouvel enrichi en riant d’un gros rire de millionnaire; la bohémienne avait raison, elle a été sorcière. Quinze centimes de hausse, c’est une fortune.
— Alors, parta nous deux, s’écria gaîment Fleurette.
— Non, reprit le joueur, c’est une fortune qui n’est pas encore réalisée, et que demain je peux perdre ! N’importe, je veux que, pour toi, la journée soit bonne.
Il mit dans la main de la jeune fille une pièce d’or de dix francs.
— Ohîlajournée est bonne, s’écria Fleurette, dontlecœur
LA BOUQUETIÈRE bondissait de joie, et, avec une effusion de reconnaissance, elle se dit en elle-même : merci, ma marraine?
Il lui restait encore en magasin quelques bouquets, et elle ne voulait pas rentrer au logis qu’elle ne les eut vendus. La nuit était venue, et, à la porte du Vaudeville et des Variétés, elle plaça les derniers.
Sa recette étant faite, sa journée achevée, elle remonta vers la rue de Navarin, en prenant par la rue du Faubourg- Montmartre.
Sa fortune avait tellement dépassé ses espérances, qu'il lui semblait qu’elle pouvait se départir un instant de ses idées d’économie et songer un peu à son bien-être. Ses pieds nus surtout réclamaient impérieusement une chaussure. Dans sa vie active et errante ce n’était point du superflu, mais un objet de première nécessité.
Elle s’ache.ta une paire de forts souliers, une robe toute faite d’uneétoffe solide et simple. Le seul luxequ’elle se permit, fut un petit bonnet de tulle noir, avec des rubans bleus, qui lui donnaient une physionomie coquette et originale.
Madame Beàurin pensa tomber de son haut, en voyant la nouvelle tenue de sa locataire. Mais, fidèle à son système de discrétion, Fleurette ne dit mot de sa nouvelle fortune ; elle se hâta de finir son souper, qui fut exactement pareil à celui de la veille, et se hâta de se retirer chez elle, sous prétexte de dormir.
Elle ne dormit pas. Elle repassa dans son souvenir tous les événements de la journée et dressa le compte exact de sa caisse.
Fleurette ne savait ni lire, ni écrire, mais elle comptait d’instinct et de tête, et bien lui en prit, car, dans le local qui lui servait à la fois de chambre à coucher et de bureau, elle n’avait ni plume, ni encre, ni papier, pas même de lumière.
N’importe, elle n’en établit pas moins son compte de re-
cettes et de dépenses ainsi qu’il suit :
Restant en caissedes libéralités de sa marraine. 10 »
Reçu de l’amoureux delà rue de Larochefoucault. 3 50
Du spéculateur avant la Bourse 1 >>
De M. Rymbaud, marchand fleuriste. ... 6 »
De la jeune mariée 5 »
Du spéculateur après la Bourse 10 »
Plus, pour huit bouquets à 10 cent. ... » 80
Total. . . 36 30
desquels il fallait, par malheur, défalquer une somme énorme de vingt-deux francs pour chaussure, habillement et coiffure. Il restait donc en caisse, à Fleurette, une somme bien claire et bien nette de quatorze francs trente centimes qui ne devaient rien à personne. C’était pour elle un capital magnifique. et jamais, à sa connaissance, maison de commerce ne s’était ouverte sous des auspices aussi avantageux.
Elle comptait dès le lendemain employer cette somme ou partie de cette somme à l’achat de nouvelles marchandises. Aussi éveillée dès le point du jour, elle ouvrit sa porte. Quel fut son étonnement, en mettant le pied dans lejardin, d’apercevoir à terre un bouquet aussi beau que celui de la veille, et, pendant trois jours de suite, c’est-à-dire jusqu’au jeudi, même surprise lui fut réservée chaque matin.
Fleurette, nous l’avons dit, était d’une complète ignorance, et, la reconnaissance aidant chez elle à la superstition, elle resta fermement persuadée que ce cadeau lui tombait chaque matin du ciel, ainsi que la rosée, par l’intercession de sa marraine.
La seconde journée, et celles qui suivirent ne furent pas aussi fructueuses, il est vrai, que l’avait été la première. Il ne
LA BOUQUETIERE survint aucun événement extraordinaire qui élevât le cours de ses violettes; mais les trois camélias au rabais que lui rachetait chaque matin M. Rymbaud, et la vente de ses autresbouquets faisaient monter la recette à sept ou huit francs par jour.
Et quand on pense que ce gain, à peu près assuré, s’obtenait sans aucuns déboursés, on comprendra que la maison Fleurette et Compagnie était une maison de commerce modèle, comme on n’en trouverait guère à Paris.
Le matin suivant, elle venait de faire sa récolte et de ramasser son mystérieux bouquet, elle s’apprêtait à sortir, elle aperçut Etienne à l’entrée de la porte cochère.
— Ah! c’est toi, s’écria-t-elle avec joie.
— Je venais te voir, dit le jeune ouvrier.
— Je sors pour mon état.
Et elle lui montra à son bras un joli panier en osier qu’elle s’était acheté, et dans lequel elle serrait ses marchandises.
— De quel côté vas-tu ? lui demanda Etienne.
— Partout où il y aura du inonde.
— Je peux te suivre jusque-là ?
— Certainement.
Lesdeux jeunes gens descendirent côte à côtejusqu’à Notre- Dame de Lorette.
— Je venais pour m’acquitter, dit Etienne.
— Déjà !
— C’est-à-dire pour te payer un à-compte. Une pratique, chez qui j’ai posé hier des carreaux toute la journée, m’a donné un pourboire : douze sols, et je te les apporte.
— C’est bien, dit Fleurette, dont la première idée fut de lui dire : Gardes-les, mais elle comprit sur-le-champ qu’il ne fallait pas décourager son économie naissante par trop de facilité et de complaisance.
— Partageons, lai dit-elle, six sols pour moi, autant pour toi. Il ne faut pas qu’un homme sois sans argent.
— Merci, Fleurette.
— Mais tâche de m’en rapporter bientôt autant.
— Diable! tu es dur avec tes débiteurs.
— Il faut cela dans le commerce. Où vas-tu ainsi?
— J’ai une course à faire, et j’en profiterai pour voir ma sœur Michelette à son atelier.
— Où est-il situé ?
— Rue Neuve- Coquenard, ce n’est pas loin.
— J’irai avec toi. Tu m’as promis de me faire connaître ta sœur.
— Pendant ce temps-là, dit Etienne en regardant son panier, que deviendra ton commerce?
— Je l’exerce partout, dit-elle en voyant venir un jeune homme assez bien mis, à qui elle offrit un bouquet.
— Combien ce bouquet, dit le passant frappé de la tournure originale de Fleurette.
— Cinq sous, pour vous.
— Pourquoi cela ?
— Vous avez l’air trop comme il faut pour marchander.
L’acheteur, jeune-premier d’un théâtre lyrique, avait trop
d’amour-propre pour ne pas être sensible au compliment.
— J’achèterais bien, dit-il, en tirant une pièce de cinquante centimes ; mais je n’ai pas de monnaie.
— J’en ai, monsieur, dit Fleurette, à moins, dit-elle en prenant la pièce de monnaie, que monsieur ne préfère deux bouquets.
— Pour moi ! y penses-tu ?
— Non, mais pour celle à qui vous l’offrirez, et qui, j’en suis sure, continua-t-elle avec un petit sourire flatteur, presque imperceptible, sera bien contente.
Le jeune premier pensa à la jeune première avec laquelle il devait chanter un duo à la répétition du midi.
— Garde tout, dit-il à Fleurette d’un air de grand seigneur, et il s’éloigna en respirant le parfum des deux bouquets.
— Tu vois ! dit la bouquetière en servant la pièce de dix sols dans sa caisse.
— Je vois... je vois, dit Etienne d’un air où perçait un certain mécontentement, je vois que, pour ton âge, tu es une hère enjôleuse.
— G’est tout simple, dit naïvement Fleurette ; c'est .l’état.
— Ah bien ! je suis tranquille, tu feras fortune.
— Je l’espère bien, dit froidement la bouquetière.
En parlant ainsi, ils arrivèrent au milieu de la rue Neuve- Coquenard, et montèrent un escalier situé au fond d’une cour.
Sous les ordres d’un chef d’atelier, travaillaient dans une grande chambre et devant une longue table, une douzaine de jeunes filles, qui fabriquaient, à trente sous par jour, pourle compte d’un riche industriel, des fleurs artificielles, admiration de l’étranger, chefs-d’œuvres d’art et d'adresse, ornements des coiffures et des toilettes de bal!
Michelette, qu’E tienne venait voir et à qui il présenta sa
nouvelle amie, était plus âgée que son frère. Elle n’avait guère que dix-huit ans et en paraissait bien plus de vingt. Kl le était, ou plutôt on pouvait dire qu’elle avait été jolie, sa fraîcheur était déjà passée, ses joues n’offraient plus rien de la rose, qu’elle tenait en ce moment à la main, et qu’elle ve« nait d’achever.
Le travail assidu, la mauvaise nourriture, l’absence d’exercice et de bon air, avait étiolé cette frêle nature ; mais de jolis yeux, de belles dents et une taille charmante, faisaient encore de Michelette une jeune fille agréable.
Elle accueillit la petite bouquetière d’une manière si engageante, que Fleurette se sentit prise tout à coup d’affection pour elle 3 et puis elle aimait tant les fleurs que toutes ces variétés inconnues qui l’entouraient et qui semblaient éclore sous les doigts des habiles ouvrières, tout excitait sa curiosité et son admiration.
Elle aurait voulu interroger Michelette sur tout ce qui frappait ses yeux; mais le chef d’atelier s’avança vers celleci, et d’un ton impérieux :
— Assez causé, mademoiselle; on ne vous paie pas pour faire la conversation. Et vous, monsieur Etienne, on vous admet à cause de la parenté; mais vous savez que les étrangers n’entrent pas dans nos ateliers, aux heures de travail.
— C’est vrai, dit Michelette à sa nouvelle amie, qu’elle tutoyait déjà : mais viens quand tu voudras, de midi à une heure, au moment de notre goûter. Le pourras-tu?
— Je le peux toujours, dit Fleurette en regardant le chef d’atelier, je suis libre, moi I je ne dépends de personne.
Cette réponse, qui obtint l’approbation générale, n’eut pas celle de mademoiselle Charlotte.
Mademoiselle Charlotte était une jolie blonde, aux yeux
biens, au nez en l'air, à la mine éveillée; la meilleure ouvrière et la plus mauvaise langue de l’atelier.
Quiconque pouvait attirer l’attention ou fixer les regards des autres, était sûr d’avance de déplaire à mademoiselle Charlotte. La bouquetière des rues lui semblait déplacée chez des fleuristes en chambre, et elle avait déjà lancé sur la jeune fille, sur ses manières et surtout sur son costume, deux-ou trois plaisanteries, à voix basse, il est vrai, mais dont celle-ci n’avait pas perdu un mot
Aussi elle se hâta d'embrasser Michelet te et de quitter l’atelier; heureuse alors de se retrouver en plein air, elle respira, autant qu’on peut respirer rue Neuve-Coquenard.
Sa journée fut bonne ; elle rentra le soir chez madame Beaurin, en pensant à Michelette. Michelette et Etienne lui formeraient une société, presque une famille.
Quand à sa marraine, il ne lui venait pas à l’idée de la confondre avec eux ! elle était d’une nature trop supérieure pour quelle établit le moindre rapport entre l’aflection qu’elle ressentait pour les uns et l’adoration qu’elle éprouvait pour l’autre.
Elle devait d’autant plus croire à sa protection divine, que, le matin même, en s’éveillant, elle en avait encore reçu une nouvelle preuve. Elle sortait, emportant sa moisson ordinaire, moisson de fleurs qu’elle n’avait eu qu’à se baisser pour récolter.
Au coin de la rue de Navarin et de la rue des Martyrs, elle fut saluée par un beau et brave garçon, M. Guillaume, commissionnaire, vivant comme elle dans la rue, et entre habitants du même pays la connaissance est bientôt faite.
Chaque matin, Guillaume voyait sortir la jeune bouquetière, son léger panier sous le bras : il lui faisait un petit sa-
lut, qu’elle lui rendait toujours de la manière la plus gracieuse. Nous avons dit que Fleurette avait de grandes dispositions à la coquetterie.
Guillaume ne ressemblait en rien à Etienne : c’était presque un homme établi ; il avait une clientèle dans le quartier. Il n’y avait pas une commission à faire, un fardeau à porter; il n’y avait pas une voie de bois à scier, qu’on n’appelàt Guillaume qui, avec ses vingt- cinq ans, ses larges épaules et ses bras vigoureux, expédiait en peu d’instants, ce qui eût demandé à tout autre une matinée entière.
Ce jour-là, et quoiqu’il fût encore grand matin, sa barbe était faite et il avait une chemise blanche.
— Oh ! oh! dit Fleurette, comme vous voilà beau, monsieur Guillaume.
■ — C’est vrai... grande tenue.
— Vous êtes de noce ?
— Pas tout à fait. La charbonnière en face, pauvre femme qui a perdu, le mois dernier, son mari, vient d’accoucher d’un sixième garçon et m’a demandé d’en être le parrain. J’ai accepté, comme de raison, parce qu’un jour je prendrai mon filleul avec moi et ça en fera, pour la mère, un de moins à nourrir.
Guillaume prononça ces mots avec tant de bonhomie et comme une chose si simple et si naturelle, que Fleurette se sentit tout émue. Si elle n’avait écouté que son premier mouvement, elle l’aurait embrassé; elle n’osa pas. Elle voulut lui adresser une approbation ou un éloge, les mots ne lui vinrentpas, elle s’arrêta devant lui et fouillant dans son panier :
— Il faut, je crois, lui dit-elle, un bouquet au parrain. Je vous prie d’accepter celui-ci, monsieur Guillaume, et d’offrir cet autre à l’accouchée.
En parlant ainsi, elle lui présentait ses deux plus beaux bouquets de violettes.
— Merci, ma brave petite fille, s’écria Guillaume en lui sautant au col et en appliquant un bon gros baiser sur chacune de ses joues. Je porterai votre cadeau à madame Jacques, la charbonnière. Quant à celui-ci, il ne me quittera plus, je vous en réponds, et, pour commencer, je le mets à ma boutonnière, ce qui me donnera l’air d’un marié. Allez, mon enfant, allez à votre ouvrage. Le temps, c’est la richesse de l’ouvrier, il ne faut pas le perdre.
Fleurette lui fit un petit adieu de la main et descendit la rue des Martyrs, en répétant les noms de Guillaume et de madame Jacques. Elle venait d’agrandir encore le cercle de sa société et de se faire deux bons et solides amis.
Elle entra d’abord chez M. Rymbaud le marchand de fleurs. M. Rymbaud avait pris Fleurette en amitié; il était charmé de son activité, de son intelligence, et persuadé qu’un minois tel que le sien contribuerait, avant un an ou deux, à la vogue de sa boutique, il avait toujours conservé l’idée de se l’attacher; mais elle avait résisté jusqu’alors à toutes ses séductions. Elle était riche, grâce à sa marraine, et grâce au tribut que lui payait chaque matin M. Rymbaud pour ses camélias.
Ce jour-là, comme à l’ordinaire, il lui en donna un bon prix, et Fleurette, après avoir parcouru la ligne des boulevards, après s’ètre présentée à la porte des cafés les plus en vogue et avoir placé avantageusement la moitié de ses violettes, réserva la vente du reste pour le soir, et remonta vers la rue Neuve-Coquenard ; c’était le moment du goûter de ces demoiselles, le moment delà récréation.
La scène avait bien changé. A la tenue sévère du travail,
avaient succédé le bruit, le bavardage, l'intimité de batelier en goguette. Les jeunes ouvrières se livraient à la gaieté la plus vive, et mademoiselle Charlotte, sous prétexte que les honnêtes filles ne sont jamais bégueules, ne s’effarouchait ni d’un mot un peu gaillard, ni d’une expression un peu décolletée ; on était entre femmes! et c’était à tout moment des joies, des éclats de rire, à étourdir la sagesse elle-même.
Quelques-unes de ces demoiselles, anticipant sur les plaisirs du dimanche, se permettaient d’esquisser, entre elles, quelques polkas et tournoyaient autour de la table de travail avec un entrain quimenaçait de devenir contagieux, si Charlotte ne s’était écriée : Silence! le chef d’atelier va descendré.
Fleurette, qui s’était retirée dans un coin pour causer à dëmi-voix a*ec Michelette, fut bientôt obligée de cesser une conversation où il était impossible de s’entendre.
Ces mœurs et ces scènes toutes nouvelles l’étonnaient, mais ne lui déplaisaient pas. C’était une gaieté qui n’aurait peutêtre rien perdu à être plus décente; mais enfin cette gaieté la séduisait, et l'entraînait. Un instinct de pudeur lui disait que si la joie était naturelle à des jeunes filles, la manière de l’exprimer pouvait être plus convenable, et, malgré cela, subjuguée, fascinée parla nouveauté du spectacle, et surtout par le désir d’apprendre, elle regardait, elle écoutait; aucun détail n’était perdu pour elle.
Elle se sentait gênée, il est vrai, mais, pour cacher son embarras, et ne pas paraître gauche, elle affectait une hardiesse et un aplomb qu’elle n’avait pas.
— Prends garde, s’écria Michelette à Charlotte qui valsait en ce moment d’une manière un peu excentrique, prends garde, on voit ta jambe.
— Tant mieux, si elle est jolie, répondit gaiement Charlotte! et elle l’est, je m’en vante !
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En ce moment elle tourna ses regards vers Fleurette et s’écria :
— La petite est bégueule, elle baisse les yeux.
— Ce n’est pas vrai, s’écria Fleurette, en entendant autour d’elle les éclats de rire, ce n’est pas vrai !
Et elle s’efforça de lever vers Charlotte un regard triste.
— Elle rougit, mesdemoiselles, s’écria celle-ci, elle rougit î
— Ce n’est pas vrai, répéta avec force la pauvre fdle, les joues encore empourprées.
— Allons, niaise que tu es, remets-toi; on te pardonne, dit Charlotte. C’est vrai, mesdemoiselles, continua-t-elle avec une indulgente bonhomie, qui blessa Fleurette au vif; cette petite fille ne connaît encore ni le inonde, ni la société.
— C’est pour cela, dit Michelette, que je l’invite, si vous le permettez, mesdemoiselles, à venir demain dimanche avec nous, à notre partie d’ânes à Montmorency.
— Approuvé ! approuvé! crièrent toutes les jeunes filles ; on la formera, on fera son éducation.
— Permettez, mesdemoiselles, interrompit Charlotte, vous ne lui dites pas que c’est un pique-nique, chacune paie pour soi : deux francs par tête, et il est possible, continua-t-elle d’un air de grande dame, et même probable, il n’y a pas d’affront à cela, que ses moyens financiers ne lui permettent pas...
— Je paierai, je paierai, s'écria Fleurette avec orgueil, j’ai de quoi !
— Je vous en fais compliment, ma petite, continua Charlotte; mais il n’y paraît pas. En tout cas, je dois vous prévenir que, le dimanche, la tenue décente est de rigueur, et que nous avons l’habitude ce jour-la, continua-t-elle, en la toisant de la tête aux pieds, d’être plus ou moins requinquées.
— On le sera, mademoiselle, répondit Fleurette dont l’amour-propre venait d’être froissé de toutes les manières ; on tâchera de vous faire honneur.
— Ne l’écoute pas, lui dit Michèle! te, tu nous feras plaisir, ça suffit. Demain, avant huit heures, viens comme tu voudras, tu seras la bien reçue. Je vais aussi prévenir Etienne.
— Ii y aura donc des messieurs ? ditingénûment Fleurette.
— Tiens, cette demande! s’écria Charlotte en éclatant de rire.
Et elle fit à Fleurette une grande révérence en répétant : — Il y aura des messieurs.
En ce momentle chef d’atelier descendait; l'heure du repas était écoulée, chacune reprenant sa place, se remit au travail et Fleurette quitta ses nouvelles amies, préoccupée d’idées jusqu’alors inconnues et en proie au dépit, à l’orgueil, à la colère, sentiments que son cœur n’avait pas encore éprouvés.
Dès le jour même, avant la fin de la journée, elle avait acheté une belle robe de mérinos bleu-clair, qui lui allait à merveille, une jolie paire de bottines de la même couleur, qui enfermait son pied d’enfant et le rendait encore plus
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petit; enfin, un chapeau rose qui, lui couvrant à peine la tête, laissait voir son front blanc et ses beaux cheveux noirs.
Tout cela avait été, le soir, apporté par elle dans une serviette bien blanche et serré avec soin dans sa chambre à coucher. Elle ne dormit pas de la nuit; elle ne pensait qu’au plaisir qu’elle aurait le lendemain à être belle et à humilier mademoiselle Charlotte.
Aussi dès le point du jour, elle était à sa toilette.
Le boudoir où elle s’habillait était peu éclairé et elle fut, selon son habitude, obligée, pour y voir, d’ouvrir la porte, ce qui n’ offrait d’autre inconvénient que le froid, car le jardin était complètement désert, personne n’v descendait à cette heure-là.
Elle fut merveilleusement secondée pour sa coiffure, par un fragment de glace cassée qu’elle avait trouvé au milieu des débris de toute espèce entassés dans le garde-meuble de madame Beaurin.
La demie de sept heures venait de sonner à l’église de Notre-Dame-de-Lorette. Il était temps de partir, Michelette lui avait dit : avant huit heures du matin. En entrant dans le jardin, elle aperçut à ses pieds le bouquet de sa marraine, dont la bonté ne se reposait pas, même le dimanche.
Que faire de ce bouquet? aujourd’hui qu’elle était en partie de plaisir ; impossible de faire son commerce comme à l’ordinaire, et cependant le dimanche était pour elle le meilleur jour de la semaine, celui où il y avait le plus de monde dehors ; elle n’y avait pas pensé.
Elle aurait bien pu encore courir chez M. Rymbaud, le marchand de fleurs, et placer au moins ses camélias ; mais l'heure avançait, elle avait à peine le temps de se rendre rue Neuve-Coquenard. D’un autre côté, ces fleurs, si elle les lais-
sait à la maison, seraient fanées le soir quand elle reviendrait.
Un moyen de les employer merveilleusement lui passa tout à coup par la tête, une idée d’amour-propre et de coquetterie réunis, comment y résister? Elle ôta du bouquet les trois camélias blancs qu’elle mit à sa ceinture et qui, avec la nuance de sa robe bleu-clair, se mariaient d’une manière charmante.
Le premier effet de cette élégante et splendide toilette fut produit sur madame Beaurin, qui était en ce moment sous la porte cochère. Elle resta stupéfaite et serait tombée foudroyée si elle n’eût trouvé un point d’appui dans le balai qu’elle tenait alors à la main.
Le respect se peignit dans tous ses traits et elle s’empressa de répondre, par une révérence, au bonjour protecteur que lui adressa la jeune fille.
Quelques pas plus loin, elle rencontra, au coin de la rue, Guillaume, le commissionnaire, qui lui dit :
— Madame Jacques vous remercie bien, pu’s il s’arrêta au milieu de saphrase, la regardant, lui aussi, d’un air étonné.
— Me trouvez-vous belle? lui demanda Fleurette.
Guillaume lui répondit par un sourire singulier, un sourire
triste, qui semblait dire : Trop belle! Et comme elle le quittait, il ne put s’empêcher de lui demander : Où al lez- vous donc ainsi?.
— A Montmorency, avec des jeunes filles de mes amies.
— Ah ! fit-il en secouant la tête, des jeunes filles, à votre âge, c’est souvent aussi dangereux que des garçons, dans ce quartier surtout.
— Que voulez-vous dire ?
— Rien! rien! reprit le commissionnaire ; bon voyage, mam’zelle, et bien du plaisir.
Fleurette s’éloigna rapidement, et, quelques minutes après, elle était au milieu de ses nouvelles compagnes.
Quelque grand que fût l’eflet qu’elle s’était promis, il dépassa toutes ses espérances. Michelette, en l’apercevant, poussa un cri d’admiration; son frère Etienne, qui était près d’elle, rougit de joie, et Charlotte pâlit de déplaisir. Toutes les jeunes filles l’entourèrent en examinant et détaillant sa toilette, les unes avec un sentiment de curiosité et les autres avec un sentiment d’envie.
Deux ou trois jeunes ouvriers endimanchés, qu’on lui présenta comme cousins de ces demoiselles, se récrièrent sur sa mise, sur sa jeunesse, sur sa beauté, avec un air de franchise qui contraria visiblement plusieurs de ces demoiselles. Les trois camélias blancs excitèrent surtout de nombreux commentaires.
— Premier numéro ! dit l’une des jeunes ouvrières, dame à calèche !
— Laisse donc; les grandes dames, que nous fournissons, n’en portent pas d’aussi beaux, dit l’autre.
— Et tu les as achetés? dit Michelette.
— Non, vraiment, c’est trop cher.
— Eh bien ! alors, comment es-tu ainsi fleurie d’aussi bon matin ?
— Cela se devine, dit Charlotte, un galant qui s’y prend de bonne heure et qui soigne d’avance notre jeune camarade.
— Pourquoi pas? dit Fleurette, qui, par amour-propre, aimait mieux se laisser soupçonner, que de se défendre, en disant la vérité.
— Et à qui donc, s’écria Etienne avec un mouvement de dépit, à qui donc mam’zelle a-t-elle déjà donné des espérances ?
— Eh mais! dit Fleurette en le regardant avec fierté, et comprenant son air plutôt que ses paroles, est-ce que j’ai des comptes à te rendre !
On gagna à pied le chemin de fer du Nord et la caravane de la rue Goquenard se plaça dans un compartiment de troisième classe, convoi omnibus, qui, en peu d’instants, l’eut conduite au débarcadère de Montmorency.
Dieu sait si, pendant la route, on épargna les plaisanteries et les jeux de mots plus ou moins lestes.
Les jeunes filles riaient. Fleurette riait comme elles. Non pas qu’elle comprit le moins du monde; mais elle voulait avoir l’air de comprendre. La seule chose qui F amusât réellement, c’était la figure d’Etienne, quand elle répondait par un sourire intelligent, à des coqs-à-l’âne qqi étaient pour elle de véritables énigmes.
L’indignation d’Etienne la faisait alors rire aux éclats, et, par contre-coup, les autres jeunes filles qui, tout en partageant sa gaieté, affectaient entre elles de s’en formaliser, à commencer par Charlotte, qui trouvait la jeune bouquetière bien avancée pour son âge.
Fendant le déjeuner et pendant les péripéties aventureuses et les catastrophes produites par la partie d’ânes, la gaieté redoubla. Les cavaliers, et surtout M. Pierre, ouvrier ébéniste du faubourg Saint-Antoine, s’occupèrent beaucoup plus des autres jeunes filles que de Fleurette, dont ils s’étaient amusés d’abord et qu’ils laissèrent bientôt de côté, comme un enfant quelle était. Le seul Etienne ne l’abandonna pas ; il resta constamment près d’elle et de son âne, dont il tenait toujours la bride.
Loin de lui savoir gré de ce dévouement exclusif, l’ingrate s’en trouvait presque humiliée et poussait en avant son cour-
sier qui volontiers serait resté en arrière, mais Fleurette tendait toujours à se rapprocher des autres, des fleuristes et de leurs compagnons.
La conversation prenait une expression si singulière et parfois si vive, que la jeune fille, malgré son inexpérience, avait grand peine maintenant à ne pas ^comprendre. Il advint ainsi qu’elle se trouvait avoir réellement acquis, le soir, la science que le matin elle se vantait de posséder. Mais le galop des coursiers à longues oreilles, les cris, les éclats de rire, Uempêchaient de se recueillir et de réfléchir.
Charlotte, qui ne lui pardonnait pas de ne se laisser ni intimider, ni déconcerter par elle, redoublait à chaque instant ses attaques ; Charlotte avait pour principal mérite un esprit moqueur et comme elle s’en van tait elle- meme, une jolie jambe.
Mais Fleurette, par ses réponses piquantes et dans le laisser-aller de ses évolutions à âne, avait plus d’une fois prouvé dans la journée, quelle avait plus d’esprit que Charlotte et la jambe aussi bien faite, de sorte qu’aux yeux de toutes la victoire lui était restée; mais, en revanche, elle s'était fait une ennemie intime de sa nouvelle camarade.
On revint à Paris par le convoi de nuit : les éclats de rire continuèrent pendant toute la route. C’était, du côté des jeunes filles une gaieté turbulente; du côté de Fleurette une gaieté triste. Elle s’était beaucoup moins amusée et beaucoup plus instruite qu’elle ne le croyait. Y avait-il compensation? c’est ce qu’elle ne pouvait décider encore.
Arrivées au débarcadère, il était tard. Ces demoiselles n’auraient osé se hasarder seules dans les rues, elles furent reconduites jusque chez elles par leurs cavaliers. Etienne offrit son bras à Fleurette, qui s’en serait volontiers passée et qui l’accepta, pour faire comme les autres.
Etienne était charmé de sa journée ; c’était sa sœur, il est vrai, qui avait payé pour lui. Mais il était surtout ravi de Fleurette, dont chacun lui faisait d’avance compliment, Fleurette, qui promettait (fêtre, dans un ou deux ans, la plus jolie et la plus délicieuse grisette du quartier Navarin.
Tous les deux marchaient sans se parler. Etienne se crut obligé de rompre le silence.
— Sais-tu, Fleurette, que tu étais aujourd’hui bien jolie?
— Je le sais, répondit froidement la jeune fille.
— Et bien mise ?
— C'est vrai.
Il y eut un nouveau silence, et il reprit avec embarras :
— Sais-tu que j’ai pour toi bien de l’affection?
— Tu fais bien.
— Et toi, en as-tu pour moi?
— Il n’y a pas encore de raison pour cela. Cela viendra si tu es bon sujet, si tu travailles et situ t’acquittes envers moi.
— Oh ! certainement, répondit Etienne un peu déconcerté ; puis cherchant à se remettre: Dis-moi seulement Fleurette, quand tu m’aimeras.
La jeune fille ne l’entendait pas. Elle était arrivée chez elle, elle frappa à sa porte et la referma sur Etienne qui, debout et immobile dans la rue, ^attendait encore la réponse.
Madame Beaurin avait tiré le cordon sans le moindre murmure quoiqu’il fut tard ; madame Beaurin ne se permettait plus d'observations, depuis qu’elle croyait sa locataire sur le chemin par lequel, dans son quartier, les petites fdles parviennent à devenir des grandes dames.
Retirée dans son appartement, Fleurette, qui n’avait pas dormi la nuit dernière, dormit encore moins cette nuit. Elle était mécontente d’elle-mème et de tout le jnonde : d'elle,
qui avait eu tort; de Guillaume qui avait eu raison et qui avait dit vrai.
Ce qu’elle avait vu et entendu, ce qu’elle avait appris dans la société des jeunes ouvrières lui avait presque fait regretter son ignorance. Celle-ci la rendait heureuse ; sa science nouvelle riiumiliait et lui faisait honte. Déplus, elle avait dépensé son gain de plusieurs jours et les bienfaits de sa marraine dans une partie de plaisir ruineuse, et dans une toilette vaniteuse et inutile ; de plus, elle avait perdu une journée de travail! Que de fautes à se reprocher!
Il fallait se hâter du moins de les réparer. Elle se leva de bonne heure et s’élança dans le jardin.
Mais, à sa grande surprise, aucun bouquet ne s’offrit à sa vue. Elle eut beau chercher dans le jardin, rien, rien! Sa marraine l’avait abandonnée.
Persuadée que sa marraine était fâchée contre elle, Fleurette baissa la tête et se mit à pleurer comme un enfant. La science qu elle avait acquise, la veille, ne lui avait pas ôté la foi. Elle avait toujours confiance en son bon ange, en sa marraine.
— Elle a raison, se dit-elle en essuyant ses larmes, je n’é-
tais pas digne de sa protection. A elle de me punir ; à moi, de me soumettre et de mériter mon pardon.
Fleurette avait une grande qualité : celle desavoir prendre sur-le-champ son parti ; et sa résolution, une fois prise, de l'exécuter avec promptitude et persévérance. Elle fit l'inventaire de sa caisse; il lui restait à. peine une quinzaine de francs.
Elle n’avait pas tant ou guère plus, quand elle avait commencé. Elle ne devait plus compter sur les résultats énormes qu’elle avait obtenus jusque-là, dans son commerce, ni sur les trésors qui lui tombaient chaque jour du ciel. Elle ne devait plus espérer que des gains ordinaires et modestes ; c’était à elle à suppléer, par son économie, à la modicité de ses bénéfices.
Elle sortit. Elle alla loin, hors barrière, acheter chez un jardinier de la banlieue un panier de violettes dont elle fit des bouquets. Sa tâche était plus pénible et moins fructueuse qu’autrefois. N’importe ! elle redoubla de zèle, d’activité, d intelligence et de gentillesses.
Depuis six heures du matin jusqu’à onze heures du soir elle fut toujours sur pied, et vers minuit, après la sortie des spectacles, quand elle remonta la rue Navarin, elle avait fait trois francs douze sols de recette.
Elle se dirigea vers son logis, accablée de fatigue, mais bien plus heureuse que la veille. Elle passa devant la maison de madame Jacques, la charbonnière. La maison n’avait pas de volets, et à travers les carreaux dont un était cassé, on voyait la pauvre veuve allaitant son enfant devant une cheminée sans feu ; car la charbonnière n’usait pas son charbon pour se chauffer; c’était pour ses pratiques; c’était sa seule ressource pour donner du pain à ses cinq autres enfants.
Fleurette la contemplait en silence, et, pensant à la bonnes journée qu’elle avait faite : Ab ! s’écria-t-elle, les douze sous me suffiront, les trois francs seront pour elle.
A travers le carreau cassé, elle lui jeta l’argent; puis, toujours courant s’enfuit jusqu’à sa porte qu’elle referma sur elle. Et quand elle entra dans la loge de lar portière pour y prendre son repas du soir :
— Vertuchoux, que tu es jolie! s’écria madame Beaurin.
— C’est que je suis heureuse, mère Beaurin. A table et soupons.
Selon son habitude, la portière voulut fai%re causer Fleurette, qui fut plus silencieuse que jamais, et madame Beaurin en futpourrses frais de curiosité.
Jamais la jeune fille n’avait passé de meilleure nuit. Elle se leva tard et, quoiqu’un peu lasse encore, décidée à recommencer la journée fatigante de la veille. Mais en entrant dans le jardin, une nouvelle surprise, une récompense l’attendait : elle aperçut à ses pieds un superbe bouquet, plus frais, plus élégant et plus beau qu’aucun de ceux qu’on lui eût encore envoyés.
— Ah! s’écria-t-elle, en tombant à genoux, ma marraine me pardonne !
Raccommodée avec elle-même, Fleurette se hâta de faire ses bouquets et de courir chez M. Rymbaud qu’ojle n’avait pas vu la veille et qui s’était inquiété de son absence.
Mais, quand elle lui présenta les trois beaux camélias qu’elle venait de recevoir, U un blanc, l’autre pourpré et l’autre orangé, elle remarqua dans les traits de l’honnète marchand un mouvement de surprise dont il ne fut pas le maître.
— Qu’est-ce donc? s’écria- t-elle, est-ce que mes fleurs ne vous conviennent pas.
— Si vraiment î •
— Est-ce qu’elles ne sont pas belles?
— Superbes ! je les ai vendues hier ; elles sortent de ma boutique.
— Ah bah! dit la jeune fille étonnée.
— Ce camélia que je reconnais, celui qui a une frange jaune, est d’un grand prix, et la preuve, dit-il en ouvrant son tiroir, tiens, voilà 10 francs. Raconte-moi seulement d’où viennent ces fleurs.
Fleurette lui raconta tout, franchement, naïvement, et ne lui cacha pas l’yitime persuasion où elle était que ces fleurs lui venaient de sa marraine.
Le vieux marchand fleuriste l’écouta en silence et sans l’interrompre, et quand elle eut fini, sans combattre ses idées, sans les contrarier, il lui dit :
— Mon enfant, c’est très-bien, il t’en viendra probablement encore d’autres comme celui-ci, apporte-les moi, et tous les matins je te donnerai dix francs.
Fleurette partit enchantée.
Le lendemain, ainsi que l’avait prédit maître Rymbaud, elle trouva sous ses pieds un bouquet semblable en tout à celui de la veille.
On aurait dit le meme, s’il n’eût pas été un peu moins frais; on était cependant obligé de convenir que les violettes qui l’entouraient venaient presque d’ètre cueillies.
Elle le dénoua, le fractionna comme à son ordinaire, pour en former d’abord la part de M. Rymbaud, et ensuite les bouquets de violettes qu’elle revendrait en détail ; mais, du milieu des fleurs, il en tomba, tout à coup à ses yeux, une qu’elle n’avait pas l’habitude d’y voir : c’était un petit billet gentiment ployé, et répandant à lui seul autant de parfum que le reste du bouquet.
Ce billet n’était pas cacheté ; elle l’ouvrit. Tl contenait des lignes, des caractères qui étaient de l’hébreu pour elle, car Fleurette ne savait pas lire ; elle n’avait jamais été à l'école, et. l’on eut difficilement deviné à quelle époque de sa vie, elle aurait pu y aller.
Comment savoir ce que contenait ce papier? il fallait, pour cela, le faire lire à quelqu’un. Madame Beaurin épelait à peine le nom de ses locataires, sur les journaux ou lettres à leur adresse. Et puis se confier à elle, c’était se confier à tout le quartier. Il ne fallait pas y songer, pas plus qu’à Etienne, qui n'éfàit pas assez mûr pour un pareil secret.
Il y avait bien Guillaume, le commissionnaire; mais je ne sais pourquoi Fleurette redoutait sa sévérité. Tout à coup l’idée deM. Rymbaud se présenta à elle. Elle s’y arrêta.
Rymbaud était un homme posé, observant beaucoup et parlant peu. Il s’en était bien trouvé. Il avait promptement compris que son état était, comme celui de notaire, un état de confiance et de discrétion ; que si les amours jouent un grand rôle dans la société, les bouquets jouent un grand rôle dans les amours.
Dans mainte circonstance délicate, où le moindre bavardage aurait tout perdu, son silence avait tout sauvegardé : le repos du mari, l’honneur de la femme, la sécurité de l’amant ou des amants, car, les jours de bal, plusieurs bouquets lui étaient souvent commandés par plusieurs beaux jeunes gens, pour la même personne.
Et si la multiplicité des offrandes amenait dans les amours ou dans les ménages quelques scènes, quelque discussion, quelque explication demandée et impossible à donner, Rymbaud le fournisseur des bouquets prenait tout sur son compte.
Les dames pouvaient l’appeler sans crainte en témoignage.
CO
Il ne les démentait jamais. Il était toujours prêt à s’accuser, et tout s'expliquait toujours, par un quiproquo, par une erreur provenant de sa faute.
Aussi il fallait entendre toutes les dames répétera qui mieux mieux : « ce pauvre Rymbaud est si bête î » mais le lendemain on retournait chez lui, et il avait, en fait de dames à la modes, la clientèle la plus difficile et la plus riche de Paris.
C’est à lui que Fleurette allait confier son secret. Il en savait déjà une partie et, pour la discrétion, elle ne pouvait mieux s’adresser.
Il prit le billet qu’elle lui présenta, l’ouvrit, et lut ce qui suit ;
(( Belle Délia, je sais que vous êtes au pouvoir d’un jaloux, » mais il est vieux, il est laid. Moi je suis sûr d’être jeune, et » l’on dit que je suis beau. On le dit riche, je le suis aussi ;
» enfin j’ai parié mille napoléons que je vousenlèverais à lui. » Aidez-moi à les gagner et je vous les donne ; ce sera le pre- » mier gage de l’amour de votre ardent admirateur.
« Ludovic Durussel. »
Fleurette dont les idées avaient pris une grande extension, depuis la partie de campagne de Montmorency et les conversations de ces demoiselles, Fleurette avait compris, en grande partie, ce dont il s’agissait; mais elle ne voyait pas en quoi cela pouvait concerner le moins du monde sa marraine.
Elle interrogea donc d’abord M. Rymbaud sur ce chapitre.
— Ma chère enfant, dit celui-ci, ce qui me coûte le plus, c’estde détruire tes illusions. Ta marraine estune belle, noble et vertueuse demoiselle, qui n’a que faire ici. Son nom?
— Je ne le connais pas.
— Tant mieux. Il ne doit pas même être prononcé à côté de celui de mademoiselle Délia. Mademoiselle Délia est une de
LA BOUQUETIÈRE Gi
nos lionnes les plus #n vogue. Sais-tu ce que c’est qu’une lionne ?
— Mademoiselle Charlotte me l’a appris.
— C’est une de celles qui consomment le plus de fleurs de ce genre, dit-il, en montrant les fleurs que Fleurette tenait encore à la main ; sais-tu ce que c’est qu’une dame aux camélias ?
- — Mademoiselle Charlotte me l’a dit.
— Eh bien! mademoiselle Délia demeure depuis quinze jours, rue de Navarin, 29, au premier.
— C’est ma maison.
— Je l’ignorais, mademoiselle Délia reçoit un vieux seigneur mexicain immensément riche qui la protège. . . tu sais. . .
Fleurette l’interrompit vivement.
— Mademoiselle Charlotte me l’a dit.
— Un jeune fashionable, monsieur Ludovic Durussel, fils unique d’une riche bijoutière, voudrait l’enlever au mexicain. Tous les soirs, il vient m’acheter un bouquet et l’envoie par la femme de chambre qu’il paie très-bien.
Mais la femme de chambre, dévouée au mexicain qui paie encore mieux, empêche les bouquets d’arriver à sa maîtresse, et pour les faire disparaître, les jette de grand matin par la fenêtre.
— Ah! mon Dieu, dit Fleurette, interdite, qu’est-ce que tout cela deviendra?
— Ce que cela voudra, répondit Rymbaud ; dans notre état il faut servir tout le monde et ne mécontenter personne ; les fleurs n’ont pas de parti; elles n’ont pas de couleurs, ou plutôt elles sont de toutes les couleurs.
Tous les matins, ainsi que me l’a recommandé monsieur Ludovic, et tant que son amour durera, j’enverrai un bouquet
de 20 francs que je te rachèterai à moilié prix, deux on trois heures après, si tu me le rapportes.
Mais prends garde, Fleurette, ne fais pas fond sur un pareil hasard, ne bâtis pas ta fortune sur une ressource qui ne durera pas longtemps, songe au réel et au solide, mon enfant, et, pour commencer, ne compte plus sur ta marraine, ni sur personne au monde. Ne compte que sur toi, ton activité et ton intelligence; ce sont les seuls moyens aujourd’hui de faire fortune.
Fleurette s’éloigna la mort dans Fâme. Elle ne pouvait s’expliquer la révolution intérieure qui venait de s’opérer en elle. Elle se voyait forcée de renoncer aux convictions qui la rendaient honnête et heureuse.
Elle perdait, dans sa marraine, sa foi, sa croyance, ses seules illusions. Ne sachant plus vers qui élever son cœur et' ses pensées, n’ayant plus de ciel, elle retombait sur terre ; et dans ce qu’elle y voyait, rien ne l’encourageait au bien ; tout la poussait au mal, ou, du moins, à l’égoïsme ou à l’indiflerénce.
M. Rymbaud venait de lui donner des conseils très-sages, très-positifs; mais c’était à son cœur qu’il eût fallu parler et non à sa raison, qui n’était déjà que trop précoce.
A défaut de principes, elle n’avait pour guide qu’un premier mouvement, une espèce d’instinct qui la conduisait souvent dans le droit chemin.
Ce premier mouvement, exagéré peut-être, venait de s’éveiller en elle, et lui avait dit d’abord que ces bouquets qui lui tombaient du ciel, cette aumône enfin, elle pouvait bien l’accepter de celle qu’elle croyait sa marraine, mais non pas d’une étrangère.
Et puis, ces fleurs, mêmes abandonnées, avaient une valeur, si minime quelle fût, dont ne se doutait pas ceux qui y re-
LA BOUQUETIÈRE nonçaient ainsi, et dont il n’était peut-être pas permis de profiter à leur insu. Ces réflexions avaient motivé la résolution qu’elle allait prendre.
Madame Beaurin fut étonnée de la voir rentrer au milieu de la journée ; mais, habituée désormais à ne rien savoir de Fleurette, elle ne lui demanda rien. Ce fut celle-ci qui l’interrogea :
— N’avez-vous pas dans votre maison (elle savait que cette expression flatte toujours une portière propriétaire), madame Délia qui habite le premier?
— Je m’en vante, dit madame Beaurin, ma meilleure locataire, une dame très-bien, une grande dame avec qui je te conseille de te lier, ma chère petite; je te présenterai à elle, si tu le veux ; quoique riche elle n’est pas fière et nous sommes ensemble comme les deux doigts de la main.
Fleurette ne lui répondit pas, et continua :
— N’a-t-elle pas une femme de chambre ?
— Mademoiselle Justine, s’écria madame Beaurin, avec dédain : oh! celle-là! une impertinente, une insolente, une fille de rien qui se croit trop princesse pour parler aux portières ou pour tant seulement les saluer. Hier encore, imagine-toi, mon enfant...
Fleurette, sans attendre la fin de l’histoire, lui fit un petit geste de remerciement, la salua et rentra chez elle. Elle se fit belle, mit ses plus riches atours, ceux qui lui avaient servi, dans la partie de Montmorency, à éclipser mademoiselle Charlotte, et dans cette brillante tenue, elle monta le bel escalier de la maison, quelle ne connaissait pas encore, et sonna à la porte à deux battants du premier étage.
Un grand domestique en livrée vint ouvrir.
— Madame ne reçoit pas; elle n’est pas levée.
— Ce n’est pas à elle que je veux parler.
- — Est-ce à moi, ma petite, dit le laquais d’un air radouci.
— Non, monsieur, à mademoiselle Justine, pour affaire importante.
— C’est différent, reprit avec respect l’homme en livrée, elle est à déjeuner avec une de ses amies. N’importe, je vais la prévenir.
Fleurette resta quelques minutes seule dans une antichambre dont elle admira le mobilier. C’était le plus beau salon qu’elle eût encore vu. Le laquais entra.
— Mademoiselle Justine consent à vous recevoir, dit-il.
Fleurette entra dans un boudoir dont le luxe et l’élégance
la surprirent bien autrement encore, et la firent trembler pour le succès de sa négociation.
Mademoiselle Justine, assise devant un guéridon, à côté de Palmyre, jeune femme de chambre de ses amies, achevait une tartine de beurre et une tasse de thé :
— Entrez, entrez, mademoiselle, dit-elle d’un air protecteur, Larose prétend que vous avezàmeparler d’affaires importantes.
— Oui mademoiselle.
— Elle est drôlelte, cette petite, dit Palmyre en se versant une seconde tasse de thé.
— Parlez, continua Justine ; et, voyant qu’elle hésitait : Vous le pouvez sans crainte, devant Palmyre qui est ma meilleure amie.
Fleurette se rassura, et comme on ne lui disait pas de s’asseoir et qu’il y avait là des sièges, elle en prit un. Cette hardiesse, faite sans intention aucune, produisit le meilleur effet sur les deux péronnelles, qui pensèrent en elles-mêmes qu’une personne qui agissait avec si peu de façons, devait en mériter quelques-unes.
Elles écoutèrent donc attentivement.
— Mademoiselle, dit Fleurette, en s’adressant à Justine, depuis huit jours vous jetez tous les matins un bouquet par la fenêtre... un beau bouquet.
— Que vous importe ? s’écria Justine avec hauteur, de quel droit venez-vous?...
— Je viens pour vous remercier.
Justine la regarda avec étonnement.
— Je suis bouquetière, mademoiselle, continua Fleurette, et ces bouquets ont une valeur que vous ignorez, ou que vous dédaignez sans doute, mais dont je ne dois pas bénéficier sans vous prévenir, vous ou votre maîtresse.
— Ma maîtresse n’a rien à faire là-dedans, répondit Justine avec un trouble que Fleurette remarqua aisément ; ce sont mes profits, à moi, et je fais ce que je veux des bouquets que ma maîtresse a portés ou de ceux dont elle ne veut pas.
— Eh bien ! mademoiselle, reprit froidement Fleurette, voici ce que je vous propose : Je viendrai ici chaque matin, de bon matin, prendre les bouquets que votre maîtresse aura portés la veille, ou ceux, dit-elle, en appuyapt sur le mot, dont elle ne voudra pas. Je vous les paierai chacun un franc.
Justine fit un geste de surprise.
— C’est bien peu, dit Fleurette d’un air flatteur, pour une belle demoiselle telle que vous ; c’est beaucoup pour une pauvre fille telle que moi, qui commence son état; et puis, ajouta-t-elle en souriant, c’est au moins trente francs par mois sur lesquels vous ne comptiez pas.
— C’est vrai ! s’écria Palmyre.
La preuve, c’est que voilà pour la semaine dernière dix bouquets arriérés que je vous dois, et dont je vous apporte le prix. Les bons compte font les bonnes amies.
Et elle déposa dix francs sur le guéridon.
— Mais elle est charmante cette petite ! s’écria Justine.
— Le fait est que c’est de l’argent trouvé, dit Palmyre, et moi qui ne sais que faire des bouquets que ma maîtresse reçoit chaque jour, tous ceux par exemple du Jockey-Club, je ne demande pas mieux que de signer avec mademoiselle...
— Le meme traité ? s’écria vivement Fleurette, c’est conclu.
— Affaire faite, dit mademoiselle Palmyre en lui tendant la main, je vous attendrai tous les matins, rue Chaptal, 42, et je vous promets, de plus, la clientèle de toutes les femmes de chambre un peu distinguées du quartier Breda.
— La vôtre me suffirait, mesdemoiselles, dit Fleurette d’un air gracieux, mais venant de vous, j’accepte.
Fleurette se leva. Ses deux clientes, ses amies, la reconduisirent jusqu’à la porte, et mademoiselle Justine dit à voix haute à Larose, en lui montrant Fleurette :
— Rappelez-vous que j’y suis toujours pour mademoiselle, quelle que soit l’heure à laquelle elle se présente.
Fleurette, qui, une demi-heure auparavant, était entrée dans ce bel appartement avec la position la plus douteuse et la plus précaire, en sortait avec un traité de commerce,
qui établissait les relations les plus avantageuses entre elle et le monde fleurs de Breda-Slreet ; relations qui, avec son intelligence et son activité, devaient lui amener des affaires immenses et lui créer une position.
Il y a dans Paris une foule d’industries de ce genre, industries bien simples auxquelles personne ne songeait et qui enrichissent celui qui a eu l’art d’y penser le premier et de les exploiter en grand.
La première chose que fit Fleurette fut de courir rue Saint- Lazare, au coin de la rue du Rocher, chez la pâtissière où elle avait mis en pension la pièce d’or de sa marraine. Elle la retrouva bien soigneusement enveloppée dans du papier. Dès qu’elle fut seule dans la rue regardant la pièce d’or avec respect et la portant à ses lèvres :
— Seul souvenir de ma marraine, dit- elle, tu ne me quitteras plus.
Dès le lendemain, et les jours suivants, Fleurette faisait sa moisson, de grand matin, dans son quartier et descendait chargée de gerbes de fleurs, à la boutique de monsieur Rymbaud, qu’elle avait, en partie, associé à sa spéculation.
C’était, pour la plupart, dés bouquets de la veille. Us avaient parfois figuré dans un bal, où sur le devant d’une loge d’avant-scène, et semblables à celle qui les portaient, ils n’étaient pas toujours de la première beauté ni de la première fraîcheur. On les payait en conséquence et ils allaient le lendemain briller aux barrières dans des noces ou dans des fêtes de second étage ; ou, confondus au milieu de vastes corbeilles, décorer l’escalier du ministère ou de l’hôtel où se donnait une soirée.
D’autres fois aussi, grâce à l’adresse de la femme de chambre, sur deux ou trois bouquets envoyés à la même personne,
un seul était accepté, et les autres, conservés précieusement et remis à Fleurette, retournaient, à moitié prix, à la serre natale, qu’ils venaient à peine de quitter.
Au bout de quelques jours, la spéculation de Fleurette avait des résultats qui devaient s’accroître avec le temps, mais qui lui offraient déjà de tels bénéfices qu’elle renonça pour le moment à la vente en détail. Elle n’offrit plus ses bouquets, le matin, dans les promenades, ni le soir à la porte des spectacles.
Autre changement. Fleurette avait compris qu’avec l’extension que prenaient ses affaires, elle ne pouvait décemment rester dans le taudis où elle passait les nuits. Une commerçante en fleurs telle qu’elle était, devait être logée plus convenablement.
Il y avait, dans la maison même, un petit cinquième, pour lequel on avait mis écriteau. Il se composait d une seule chambre, d’une mansarde, il est vrai, mais claire et aérée, avec une croisée en plein midi, d’où l’on découvrait tout Paris. Il y avait même une cheminée que Fleurette n’exigea pas, mais qu’elle accepta.
La chambre était régulière, grâce à une armoire profonde, prise dans l’angle formé parla pente du toit. C’est là que Fleurette devait serrer son bois et sa batterie de cuisine, quand elle en aurait.
En outre, il y avait dans l’enfoncement, à droite de la cheminée, une seconde armoire pour serrer son linge.
Tant d’avantages se payaient cher; le prix était comme la chambre, très-élevé, cent soixante francs par an ; mais nous avons dit que Fleurette savait calculer, et elle avait trouvé que les dix sous qu’elle payait par jour à madame Beaurin, lui revenaient par an, à cent quatre-vingt-deux francs cinquante centimes, et elle n’hésita plus.
Elle se présenta le 8 avril au matin, son panier sous le bras, chez la portière, lui demandant de lui ouvrir le cinquième.
— Ah ! c'est un joli petit appartement de garçon, je m’en vante, il est à louer.
— Il ne l’est plus, madame Beaurin.
— Comment le sais- tu ?
— J’ai vu monsieur le propriétaire.
— Tu as osé l’aller voir, sans m’en prévenir ?
— Oui, mère Beaurin, je lui ai demandé une diminution qu’il m’a accordée, et je loue pour 150 francs.
— 10 francs qu’il n’a jamais voulu diminuer à personne.
— Je viens donc vous donner le dernier adieu, et prendre ma clé.
Madame Beaurin, tout étourdie d’une nouvelle qui lui enlevait sa pensionnaire, ne refusa cependant pas de recevoir la pièce de monnaie blanche que la jeune fille lui présentait, et sur-le-champ, avec un grand déploiement de zèle, elle lui proposa de^l’aider dans son déménagement.
— Merci, mère Beaurin, je viens de le faire.
— Et ton mobilier, où est-il ?
— Ici, dit Fleurette en montrant son paniçr, et je n’ai besoin de personne pour le monter au cinquième.
Ayant, en effet, mis sur elle tout ce qu’elle avait de robes et de linge, et tout son argent dans ses poches, elle ne fut pas longtemps à s’installer dans son nouveau domicile.
En une heure, elle eut trouvé dans la rue des Martyrs et le Faubourg-Montmartre, un ameublement complet et confortable. Un lit en fer avec” un matelas, deux chaises, une table, non pour écrire, mais pour défaire ou faire ses bouquets ; ladite table avec un tiroir à clé, pour serrer sort "
argent; un fourneau, une casserole, un verre d’eau et deux assiettes. Ajoutez-y le pot à l’eau et la cuvette, et vous aurez une idée du mobilier de la bouquetière.
Son ami Guillaume, qu’elle avait chargé de ces diverses acquisitions, avait tout choisi, tout acheté pour elle, et tout porté gratis sur ses épaules, jusqu’au cinquième.
Jamais Fleurette ne s’était vue dans une situation semblable: de l’air, de l’espace, du soleil, du bien-être, même du luxe, et par-dessus toutes ces joies, une joie qui dominait toutes les autres : Chez elle ! elle était chez elle ! Une seule chose lui manquait, et, le soir, elle s’écria, en s’endormant.
— Ah! si ma marraine me voyait !
Deux ans et plus s’était écoulés ; l’enfant était devenue une jeune fille, non pas belle, mais jolie ; non pas distinguée, mais à la mine originale et piquante, n’ayant rien d’audacieux et pourtant rien de timide dans le regard, ne provoquant aucun hommage et n’en redoutant aucun. A la voir, on l’aurait crue coquette, pour le moins ! A l’entendre, on la trouvait ce qu’elle était, sage, modeste et indifférente. Depuis deux ans, elle avait gardé ses mêmes amis, entretenu les mêmes relations et fréquenté la même société C’étaient Michelette et les ouvrières de l’atelier ; c’était Justine, c’était Palmyre et leurs compagnes, lorettes de seconde classe, ayant un peu moins bon ton et moins bonnes manières, si c’était possible, que les lorettes de la première.
La petite bouquetière s’était élevée au hasard, sans guide et comme elle avait pu, au milieu du langage, des mœurs et des principes de tout ce monde-là, sans se demander si tout cela était bien, si tout cela était mal, et sans s’inquiéter si cela pouvait ou devait aller autrement.
Une seule chose aurait pu exciter l’étonnement et l’admira-
tioii. c’est que dans un terrain semblable, la fleur abandonnée et sans culture ne fût pas déjà flétrie et fanée.
Guillaume le commissionnaire avait pris tout d’abord pour Fleurette, une amitié qui, maintenant peut-être, était plus forte qu’il ne le croyait. Une circonstance les avait rapprochés, et avait établi entre eux des rapports bien éloignés, il est vrai ; mais tout devient un lien de parenté pour ceux qui n’en ont aucun.
Guillaume était Suisse de naissance et Fleurette croyait l’être. Guillaume était né à Schaffhouse, et Fleurette ne savait pas dans quel canton elle était venue au monde. N'importe! cette découverte avait amené, entre eux, une intimité et une affection qui, chez la jeune fille, était toute filiale, et qui, chez le brave garçon, prenait chaque jour un caractère plus tendre.
C’était là, peut-être, sans qu’il se l’avouât, ce qui lui rendaient si difficiles les observations sages et raisonnables qu’il voulait souvent adresser à Fleurette. La jeune fille le regardait... le précepteur se troublait, balbutiait, et n’avait plus ni la force, ni l’esprit de faire entendre les moindres remontrances.
Comme tous les Suisses, absents de leurs montagnes, il avait le mal du pays, il n’aspirait qu’à se faire une petite fortune pour y retourner ; mais il cherchait vainement à réveiller dans Fleurette le souvenir de l’amour du hameau natal .
— Comment, lui disait-il un jour qu’ils étaient assis ensemble dans la boutique de madame Jacques, la charbonnière, comment, tu ne te rappelles ni la situation, ni le nom de ton hameau ?
— Je ne me rappelle rien que les montagnes blanches.
— C’est bien beau !
— C’est bien froid !
— Tu ne te rappelles pas autre chose?
— Les touffes de fleurs rouges brillant au milieu des neiges.
— Je les connais, s’écria Guillaume.
— Des fleurs rouges qui ont la forme d’une étoile. *
— C’est cela même.
— Et des feuilles toujours vertes.
— Oui... je les vois encore.
— Alors le chalet de ton père était bien élevé, car l’étoile des Alpes ne croît que dans les hauts lieux.
— Ah ! les belles fleurs î c’est autre chose que les camélias : ça ne se fane jamais, aussi ça ne vient pas en France.
— Je le crois bien, ça ne pousse qu’au milieu des neiges et des glaçons, et on élève plus aisément des serres chaudes que des montagnes de glace.
— Ah! s’écria Fleurette avec un ardent désir de jeune fille, que je voudrais en avoir?
Guillaume lui mit la main sur la bouche comme pour lui dire: Tais-toi, je ne peux pas te les aller chercher ! reproduisant ainsi, par ce simple geste et sans s’en douter, le mot si délicatetsi tendre de lord Albemarle, disant à sa maîtresse, qui contemplait aussi une autre étoile: Ne la regardez pas, je ne peux pas vous la donner.
— Ah! repritFleurette, je sais bien, mon bon Guillaume, que tu ne te fais jamais prier dès qu’il sagit de m’être agréable ; aussi j’ai un service à te demander.
L’honnête commissionnaire ne répondit pas; il rapprocha vivement sa chaise de celle de Fleurette et écouta pendant que madame Jacques allait au-devant d’une pratique qui . entrait dans ce moment.
— Guillaume, lui dit la jeune fille, à voix basse, as-tu des économies ?
— Oui, répondit-il avec l’air de contentement et de fierté du bon ouvrier, j’en ai quelques-unes.
— Combien?
— Deux cents francs.
— C’est beau !
— Et toi, Fleurette ?
— J’en ai beaucoup, j’en ai trop!
— Combien donc ?
Elle baissa la voix et dit à l’oreille de son ami.
— Pas loin de huit cents francs.
— Dieu en soit béni, dit Guillaume, en portant la main à son chapeau, car c’est, j’en suis témoin, de l’argent honnêtement gagné. Pourquoi dis-tu qu’il y en a trop.
— Parce que je ne sais plus où le mettre.
— Voilà, dit Guillaume en riant, un embarras qui ne m’embarrasserait guère.
— Le petit tiroir de ma table ne ferme qu’avec une mauvaise serrure ; quand je m’absente, j’ai peur pour mon trésor; et, afin d’être tranquille, j’ai résolu de te le confier, de te le remettre.
— A moi ? s’écria Guillaume étonné.
— A toi î sans que personne le sache.
Guillaume resta un instant sans répondre, tant il se sentait touché de cette preuve d’amitié et d’estime.
— Ah! s’écria- t-il avec émotion, tues une brave fille, car tu crois aux honnêtes gens. Par malheur, tes économies ne seraient guère plus en sûreté chez moi, que dans ton tiroir ; mais je connais une caisse bien fermée, dont la serrure est solide et où ton trésor ne risquera rien.
— Laquelle ?
— La caisse d’épargne.
— Oui, répéta Guillaume, mon seul trésorier, est la caisse d’épargne. C’est là que j’ai mon argent. Mets-y le tien.
— Comment faut-il faire?
— Je te l’apprendrai dès que tu le voudras.
— Dès demain.
Elle laissa Guillaume en conférence avec madame Jacques, pour quelques sacs de charbon que celle-ci devait envoyer à une pratique, et que le brave commissionnaire avait résolu de transporter pour rien.
— Adieu donc, mon bon Guillaume, répéta Fleurette avec un accent afleclueux et qui partait du cœur... À demain ! elle ajouta en souriant: Et à toujours !
Comme elle achevait ces mots, elle aperçut dans la rue et à la porte de la boutique, Etienne debout, près d’elle, qui, pâle, la regardait.
— Ah! c’est toi, Etienne, tu m’as fait peur ! où vas- tu ainsi ?
— J’allais chez toi.
— Eh bien ! tu n’as pas besoin de parler à ma portière, madame Beaurin, pour savoir que je n’y suis pas.
— Je le vois bien, dit Etienne, avec un tonsec. J’attendais que tu fasses visible.
En voyant qu’elle faisait quelques pas dans la rue :
— De quel côté vas-tu?
— Du côté de mes affaires ; et toi ?
— Partout où tu iras.
— Si je t’en donne la permission.
— Tu me la donneras, Fleurette, parce que j’ai la tète perdue et que je ferai quelque malheur.
— Oh! oh ! dit-elle en tournant les yeux vers lui, tu as en effet l’air méchant. Sais-tu, continua «t-elle en riant, que
les mauvais caractères sont mieux traités que les bons ! on les ménage, on a pitié d’eux. N'en abuse pas cependant, sinon..
— Sinon... quoi! qu’est-ce que tu feras? s’écria Etienne avec une rage concentrée, tu me chasseras, tant mieux.
Fleurette ne répondit pas ; avec un geste de reine, lui montrant une des deux rues au coin desquelles ils se trouvaient en ce moment, elle lui fit signe, du doigt, d’en prendre une, pendant qu’elle s’éloigna par l’autre, d’un pas rapide.
Toute la colère d’Etienne tomba devant la crainte de ne plus la voir, il courut après elle d’un air repentant et soumis, et, les larmes aux yeux, il lui dit :
— Je ne me mettrai plus en colère ; écoute-moi seulement.
— Parle donc, dit-elle avec douceur.
U marcha quelque temps à côté d’elle en silence, cherchant quelles paroles il allait employer pour toucher le cœur du tyran.
Depuis le jour où, pour la première fois, il avait rencontré Fleurette, la jeune fille avait joué un grand rôle dans sa vie.
Ouvrier indolent et paresseux, elle lui avait donné, sinon le goût, du moins l’habitude du travail. Elle avait pris .dès lors et conservé toujours sur lui un ascendant auquel il n’avait jamais pu résister. Il lui obéissait déjà, sans s’en douter, lorsqu’elle était encore une enfant; et, jeune fille, il lui obéissait malgré lui,
U s’était cru longtemps son seul ami, son seul camarade, et, sûr de son affection, certain, comme tout le monde le lui disait, de l’avoir pour bonne amie dès qu’il le voudrait, il s’endormait dans son triomphe futur, avec la sécurité et l’indolence qui formaient le fond de son caractère. Mais quand Fleurette, devint piquante et charmante jeune fille, quand bien d’autres que lui s’en aperçurent, Etienne devint inquiet.
Quand Fleurette, assez indifférente sur sa beauté, n’accueillit, il est vrai, mais ne repoussa aucun hommage, Etienne devint jaloux, et quand enfin lui-même, malgré leur ancienne amitié, ne se vit pas mieux traité que les autres, il devint furieux.
On ne peut nier cependant qu’elle n’eût pour lui un certain faible, une certaine préférence.
On s’attache aux gens par le bien même qu’on leur fait. Elle le regardait un peu comme un enfant qu’elle avait élevé et dirigé. Le pouvoir même qu’elle exerçait sur lui flattait, sinon son cœur, du moins son amour-propre.
Quoique faible et dé petite taille, Etienne était si violent de caractère, que ses camarades, plus robustes que lui, le redoutaient ; mais, au milieu de ses plus grands accès de colère, un coup-d’œil de Fleurette l’arrêtait soudain.
Né avec de mauvais instincts, tous les vices que l’on gagne dans les ateliers lui étaient sympathiques et seraient facilement devenus siens. N’écoutant que sa nature, il aurait été volontiers débauché, joueur et buveur; l’influence de Fleurette avait plutôt endormi que corrigé ses penchants.
U n’était enfin bon sujet qu’à son corps défendant!
Un dimanche, revenant de la barrière avec de jeunes ouvriers de ses amis, il avait, dans un accès d’ivresse, levé la main sur Fleurette qui lui faisait des reproches. Depuis ce temps, et il y avait de cela plus d’un an, il avait juré de ne plus boire de vin, etmalgréles efforts de ses camarades il avait tenu sa parole et résisté aux séductions.
C’était beau, c’était rare chez un ouvrier, Fleurette l’avait appris et lui en avait su gré, car un jour qu’il buvait de l’eau elle lui dit :
— C’est bien. Ce verre d’ eau-là le comptera.
Un autre jour, en allant voir sa sœur, il rencontra à l’atelier des jeunes fleuristes, un ouvrier ciseleur taillé en force, une espèce dTIercule, M. Léopold, très-assidu auprès de mademoiselle Charlotte, et qui crut probablement lui faire la cour, en s’égayant aux dépens de Fleurette. Etienne n’était peut-être pas des plus braves, mais il était, comme on dit en langage du peuple, des plus rageurs ,* il s’élança comme un tigre sur monsieur Léopold, qui, pris à l’improviste, eut grand peine à se défendre et la lutte allait devenir sanglante, quand arriva Fleurette, dont la présence fit cesser le combat, elle en demanda vivement la cause, et comme Michelette s’empressait de la lui apprendre :
— Ah! dit-elle froidement, ça n’en valait pas la peine. C’est égal, dit-elle à Etienne, je te remercie de ces coups de poing-là, ça te comptera.
C’était donc comme des engagements qu’elle avait pris envers lui; et, malgré cela, malgré l’amour d’Etienne, qui augmentait chaque jour, malgré les soins et les efforts de Michelette, qui plaidait toute la journée en faveur de son frère, Fleurettene seprononçait pas, ne répondait rien, et se fâchait quand on insistait.
Elle venait cependant, par grâce toute particulière, d’accorder une audience en plein air à son amoureux, qui marchait le long de la rue, à côté d’elle et la tête basse.
Il rompit enfin le silence.
— Tu sais, Fleurette, que lorsque je t’ai connue, je n’étais qu’un ouvrier vitrier. Cela te paraissait trop peu de chose, car tu as de la fierté. J’ai fait un nouvel apprentissage et je me suis mis peintre en décors et en attributs; tu le voulais, je l’ai fait pour toi.
— C’est vrai, mais ça ne t’a pas nui.
— J'ai cessé (l’aller à la barrière, j’ai renoncé, pour toi, au vin.
— Qui buvait ton argent, dit Fleurette en riant, et prenait ta santé. Depuis ce temps tu es riche et tu te portes bien ; il me semble que c’est toi seul qui y gagnes.
— Enfin, s’écria Etienne avec impatience, car il comprenait que les sacrifices dont il cherchait à se vanter n’avaient, en définitive, profité qu’à lui seul : enfin, autour de nous, toutes les jeunes filles de l’atelier, toutes celles que nous connaissons, ont quelqu’un.
— Je ne dis pas non.
— Quelqu’un qu’elles aiment et dont elles se laissent aimer.
— C’est vrai.
— Toutes, excepté toi,
— J’en conviens.
— Tu es comme elles, tu es libre.
— D’accord.
— Pourquoi alors, ne prends-tu personne?
— Précisément parce que je suis libre.
Etienne fut foudroyé par la puissance de ce raisonnement.
On s’étonnera, avec raison, que, dans la conversation qui précède, le mot de mariage n’ait été ni prononcé par Etienne, ni invoqué par Fleurette; c’était tout simple. De pareilles idées étaient tellement étrangères aux habitudes du monde où elle vivait, qu’elles n’étàient pas venues à Fleurette, parce qu’autour d’elle, personne ne les avait.
— Mais enfin, continua Etienne en balbutiant, tu m’avais promis.
— Moi, jamais!
— Du moins, tu n’as pas dit non.
— C'est vrai ; mais je n’ai pas dit oui. J’ignore, continuat-elle en réfléchissant, s’il faut absolument choisir quelqu’un.
— Dam ! s’écria vivement Etienne, à moins que tu ne veuilles te faire remarquer et t’afficher.
— M’en préserve le ciel ! dit froidement la jeune fille..
— Eh bien! alors, me voilà, moi qui t’aime depuis si longtemps, qu’entre nous déjà on croit que tout est arrangé et convenu.
— Eh bien ! on a tort !
— Tu en veux donc choisir un autre? s’écria Etienne dont les nerfs se crispaient et dont les yeux lançaient des éclairs.
— Quand ce serait, où est le mal ?
— Ne dis pas cela, Fleurertte, reprit-il furieux.
— Où serait le mal? répéta la jeune fille avec force, puisqu’elles ont toutes choisi, j’ai le droit de faire comme elles.
— Tu as donc quelqu’un dans l’idée, s’écria Etienne hors de lui et les poings fermés.
Fleurette le regarda et répondit avec sang-froid :
— Personne! mais prends garde, si quelqu’un te fait du tort, ça sera toi.
— Moi ! grand Dieu ! fit-il en poussant un cri de rage.
— Je ne veux pas qu’on me commande, continua fièrement la jeune fille ; et maintenant, Etienne, assez causé. Tu as ton état à faire, j’ai le mien. Adieu!
Etienne la connaissait. Il comprit à son ton qu’il ne serait pas prudent d’insister. Il alla rejoindre sa sœur Michelette à l’atelier de la rue Neuve-Coquenar^, pendant que Fleurette continuait ses visites chez ses clientes du haut quartier Breda ; autre pays de l’indépendance! pays où le mariage est également passé à l’état de légende et de fiction.
Fleurette finit sa tournée par mademoiselle Justine, qui, depuis une quinzaine de jours, était plus occupée qu'un ministre des affaires étrangères.
Il y avait une telle activité dans ses bureaux, un tel -échange de courriers et de notes diplomatiques, qu’elle n’avait pu trouver encore un moment pour causer avec Fleurette, qui, n'étant ni curieuse, ni bavarde, lui offrait comme confidente, le type le plus précieux et le plus rare.
En attendant, la bouquetière acceptait les évènements, sans chercher à en connaître les causes ; jamais les fleurs n’avaient donné avec plus d’abondance, jamais elles n’avaient été plus belles et plus fraîches.
Trois ou quatre gerbes de camélias arrivaient chaque jour, ensemble ou séparément, et comme mademoiselle Délia, l’idole à qui ces nombreux hommages s’adressaient, ne pouvait porter à la fois qu’un seul bouquet, les autres revenaient, le jour meme, à la boutique du marchand, par le ministère de Fleurette, prélévation faite, comme disent les agents de change, du droit de courtage, pour elle et pour la femme de chambre.
De là ce va-et-vient perpétuel qui donnait à la maison une animation inusitée, et à mademoiselle Justine un surcroît d’occupation et de bénéfices, car elle avait bien autre chose à recevoir que des fleurs, et elle tenait à ce que sa comptabilité fût, tous les soirs, à jour et en règle.
— Ah ! te voilà, petite, s’écria-t-elle en voyant entrer Fleurette, arrive donc à mon aide ; je ne sais où donner de la 1 è te , et elle lui montrables bouquets, les écrins, les étoiles dont le boudoir était encombré.
— Eh ! mon Dieu! qu’y a-t-il donc ? s’écria Fleurette, tout éblouie.
— Il y a, ma chère enfant, que ce qui devait nous ruiner, nous enrichit. Nous ne sommes plus sous la domination du Mexique.
— Gomment ce seigneur mexicain, si vieux et si riche...
— Ce lingot, cette mine d’or, nous a quittées, malgré lui. Une révolution l’obligeait à retourner en son pays, et il voulait nous y emmener. Ah bien oui! les révolutions, ne m’en parlez pas, on ne sait sur quoi compter. Heureusement il n’y en aura plus en France, c’est convenu! c’est pour cela que nous restons à Paris.
Mais il fallait y vivre, il fallait soutenir son rang, et ma maîtresse est habituée à dépenser quatre-vingt mille francs par an.
— C’est une habitude comme une autre.
— Certainement, et une fois qu’elle est prise, on y tient. D’un autre côté notre liaison avec le Mexicain...
— Avait fait du tort à votre maîtresse.
— Au contraire ! cela l’avait posée si haut, que, de tous les côtés, des partis se présentaient; mais aucun d’eux n’était ni assez honorable, ni assez solide, et nous ne voulions pas déchoir. C’était d’abord un prince, très-bien apparenté.
— Un prince ! fit Fleurette tout ébahie.
— Ah ! répondit Justine, avec dédain, toi qui ne connais rien, tu te laisses, tout de suite, éblouir; eh bien! oui! un prince, c’est brillant, mais cela a bien des inconvénients : les convenances à observer, une femme, dont il faut se cacher, et puis, sous prétexte de ne pas se compromettre, c’est économe, ça n’ose pas se ruiner, comme un simple particulier; et mademoiselle Délia, ma maîtresse, qui est au-dessus de toutes les combinaisons mesquines, a dit : qu’on s’arrange ! il me faut quatre-vingt mille francs par an, comme au beau temps du Mexicain.
— Eli bien?
— Eli bien? ses adorateurs, dont deux étaient des agents de change, ont prétendu qu’étant déjà associés pour une charge, ils pouvaient bien aussi...
— Je ne comprends pas, dit Fleurette.
— Ni moi non plus, dit Justine, avec une profonde ingénuité, mais je sais, par eux, qu’un de leurs amis, un jeune homme sentimental et éperdument amoureux, a voulu absolument prendre, comme ils disent, un intérêt dans la charge, un tiers à ce qu’il paraît, et depuis ce temps, les bouquets, les cadeaux, les attentions les plus délicates ont, non seulement redoublé, mais triplé, pour madame d’abord, et pour moi, continua Justine d’un air attendri : c’est une entente cordiale et admirable, le triomphe de l’amour et de l’amitié.
Fleurette allait probablement demander beaucoup d’explications, lorsqu’un coup de sonnette retentit, et parut un jeune homme très-élégant. Il entra, suivi d’un valet de pied en livrée. Il lui jeta son pardessus, doublé en martre zibeline, que le domestique emporta dans l’antichambre, lia porte du boudoir se referma et le jeune homme dit d’un ton de maître :
— Avertis Madame !
— Ah î mon Dieu! s’écria Justine, Monsieur Ludovic Durussel...
— Avertis madame, répéta M. Ludovic Durussel.
— Madame est revenue si tard du bal, qu’elle m’a défendu d’entrer cliez elle avant midi, s’écria Justine, que la vue du jeune homme avait légèrement troublée, mais qui se remit sur-le-champ. Vous savez, continua-t-elle, que madame vous attend aujourd’hui pour déjeuner à midi et demi.
— Oui, j’ai devancé l’heure afin de lui faire une surprise. Tiens, pour remplacer le bracelet qu’elle a perdu avant-
hier aux Variétés, remets-lui ceci de ma part et dis-lui que j’attends.
Justine prit Uécrin qu’on lui présentait et sortit avec un embarras assez visible que pourtant M. Ludovic ne vit pas.
Fleurette, restée dans le boudoir, debout, près de la cheminée, regardait avec surprise et grande attention le jeune homme qui venait de se jeter nonchalamment sur un divan de satin bleu. Il lui semblait que ce n’était pas la première fois qu’elle le voyait ; elle se disait en elle-même que ces traits jeunes et beaux et en même temps efféminés ; que cet air grand seigneur, avec une impertinence bourgeoise, avait un type tout particulier qui ne lui était pas inconnu ; elle cherchait vainement dans ses souvenirs, lorsque tout à coup elle poussa un cri : la mémoire lui était revenue.
A ce cri le jeune homme retourna la tête et aperçut uni jeune fille qui, les joues roses et colorées et les yeux animés, le contemplait avec une espèce d’extase.
M. Ludovic fut flatté. Les joues étaient jeunes, les lèvres vermeilles, les yeux animés, la taille charmante ; la jeune fille, qui ne songeait guère à avoir la migraine, était en réalité bien supérieure à mademoiselle Délia par la fraîcheur de son teint et par l’éclat de ses dix -sept ans.
Involontairement, et madrigal à part, il la compara en luimême aux bouquets qu’elle tenait à chaque main, tandis que ses bras croisés en serraient un troisième contre sa poitrine; massif de fleurs qui avait l’air de l’encadrer et ne la présentait qu’en buste au lorgnon de son admirateur.
Ludovic avait trop d’ amour-propre pour se méprendre aux regards de la jeune fille, et voyant que ses yeux restaient toujours attachés sur lui, il lui dit d’un air bon prince :
— Décidément, chère enfant, il paraît que tu nous vois d'un œil favorable.
Fleurette, revenant à elle, mais toute troublée encore, se bâta de balbutier :
— Ab! mon Dieu non, monsieur; vous vous trompez.
— Comment ! je me trompe, s’écria Ludovic, fort mortifié qu’on ne lui laissât pas son erreur; il me semble, cependant, que tu me regardais.
— Non, monsieur, je cherchais à savoir où je vous avais déjà vu, et je me le rappelle maintenant : avenue des Champs- Elysées, il y a deux ans et demi, trois ans.
— Tu as bonne mémoire! c'était donc dans une circonstance qui t’étais particulièrement agréable ?
— Au contraire, monsieur. Je vous dois le premier compliment qui m’ait réellement blessé au cœur.
— Tu vois, dit Ludovic en riant, que j’eh prenais déjà le chemin. Ou’étais-tu donc alors?
— Une bouquetière comme aujourd’hui; mais, dans ce temps-là, j’étais nu-pieds et en guenilles.
— Je t’aime mieux aujourd’hui ; ta main surtout, dit-il en la saisissant dans les siennes, est fine, élégante et distinguée.
— Vous la trouviez noire, alors.
— Elle a changé de couleur et j’ai changé d’avis. J’aime surtout ces ongles rosés, dit-il en voulant les porter à sa bouche.
Mais Fleurette retira vivement sa main.
— Prenez garde, monsieur, dit-elle, vous allez noircir vos lèvres.
— Ah ! le mot t’a piquée, je le vois, et tu ne me pardonneras pas.
— Au contraire, je suis prête à vous devoir de la reconnaissance, si vous le voulez.
— Comment cela, mon enfant? Parle, s’écria le jeune
homme, en forçant Fleurette à s’asseoir près de lui sur le divan.
Elle ne se fît pas prier.
— Monsieur Ludovic, dit-elle.
— Ah ! tu sais mon nom.
— C’esU Justine qui vient de me l’apprendre. Il y a trois ans, continua-t-elle avec émotion, le jour où je vous ai rencontré aux Champs-Elysées, vous y étiez avec une dame qui était, je crois, votre mère.
— C’est possible.
— Et d’autres dames encore.
— Je ne dis pas non.
— Quelles étaient ces dames ?
— - Comment veux -tu que je me les rappelle?
— Vous ne vous les rappelez plus, dit-elle en pâlissante Et moi je vois encore cette grande dame en robe noire, cette grande dame si maigre et si pâle...
— J’en connais quelques-unes.
— Et si fière. . .
— J’en connais beaucoup.
— Et ces trois demoiselles, habillées toutes trois de meme.
— Attends, je commence à m’orienter; l’une était...
— Blonde, dit Fleurette.
— L’autre ..
— Etait rousse, et la troisième riait toujours.
— Mesdemoiselles de Kéroualle, que ma mère voulait me faire épouser.
— Peu m’importe !
— Cela m’importe à moi, le danger n’est pas entièrement passé, mais il est diminué.
— Comment cela ?