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C’était sa vie, son âme tout entière qu'elle déroulait aux yeux de son ami, avec une naïveté et une candeur dont Guillaume fut profondément touché.
Il l’écoutait d’abord d’un airsèvère, qui, à mesure qu’elle parlait, prenait une nuance d’indulgence et même de tendresse. Il murmurait souvent avec émotion :
— Oui... oui... ce sera une honnête fille!
— Et pourtant, lui dit-il avec un ton où perçait encore un reste de ressentiment, tu lui avais promis d’être à lui?
— C’est vrai.
— Tu l’aimais donc un peu ?
— Pas du tout.
— Et tu lui accordais, poursuivit-il avec chaleur, ce que d’autres, qui t’aimaient bien mieux, auraient été trop heureux d’obtenir au prix de leur vie.
— Que veux-tu ? je m’y croyais obligée.
- — Ah î Fleurette ! quelle tête que la tienne !
— Heureusement je suisdégagée, je suis quitte, je suis libre.
— Et il ne t’arrivera plus jamais de commettre de pareilles imprudences ?
— Jamais ! sois-en bien sûr ; car tu ne serais pas toujours là, comme hier, pour venir à mon aide. Mais toi, mon bon Guillaume, que t’est- il arrivé et qu’avais-tu à me dire ?
Le récit de Guillaume n’était pas long. Il avait trouvé de l’ouvrage à l’autre extrémité de Paris.
C’était non-seulement du bois à scier, mais du vin à mettre en bouteilles, une cave immense à ranger, ouvrage de confiance qui devait, pendant quelques jours, le retenir loin de son quartier, et dans la situation d’esprit où il était, (détail qu’il ne raconta pas à Fleurette,) il accepta avec plaisir pour s’éloigner d’elle.
Le riche industriel chez lequel il travaillait était un Suisse, qui lui avait donné des nouvelles de SchalThouse. Guillaume avait appris, par lui, qu’il avait dans sa famille une petite succession, et depuis ce moment, il n’avait plus qu’une idée.
— Laquelle ? lui demanda Fleurette.
— Celle de retourner au pays, d’y former un établissement, et pour cela, il lui fallait une femme... une bonne femme, et ce rêve, disait-il en riant et en se frottant les mains, il fallait y regarder à deux fois avant de le réaliser.
En parlant ainsi, ses yeux se portaient tour à tour sur Fleurette et sur son humble mobilier.
Tout-à-coup ses regards, si heureux et si joyeux, devinrent sombres et inquiets. Il venait d’apercevoir, accrochées à la cheminée, la montre, la broche et la chaîne en or, que Fleurette tenait de la libéralité de l’inconnu.
— Qu’est-ce cela ? dit-il.
Elle lui raconta comment ces bijoux lui étaient mystérieusement arrivés.
— C’est un amant qui t’envoie cela, dit-il froidement.
— Tu crois ?
— Je n’en doute pas.
— Et ne pas savoir qui c’est ! dit Fleurette en se frappant le front. Ah! que je voudrais le connaître ! s’écria-t-elle vivement.
— Pourquoi ?
— Pour savoir ; moi j’ai toujours été curieuse.
Et ces bijoux, dit Guillaume sévèrement, est-ce que tu t’en es parée ?
— Certainement ; bon gré, mal gré, il le fallait bien, je
ne pouvais pas les rendre. •
— Tu pouvais du moins ne pas les porter.
— Quel mal y a-t-il à cela ?
— Un très-grand, celui qui te les a adressés a des intentions.
— Qu’est-ce que cela me fait ? Je me moque de lui et de ses intentions.
— Il croira que tu les accueilles, s’il te voit accepter ses présents.
— Sois tranquille, s’écria-t-elle vivement, dès que je le connaîtrai, je les lui rendrai.
— Et d’ici là , continua Guillaume, tu ne les porteras plus.
— Ali ! c’est dommage, fit-elle avec une moue charmante, ils sont si jolis !
— Jolis ou non, tu ne dois plus t’en parer, ne fût- ce que pour le monde.
— Je demande ce que cela lui fait et à toi aussi, dit-elle avec impatience.
— Moi, j’y tiens beaucoup, répondit-il gravement.
— Tu es plus difficile que moi, qui n’y tiens pas.
Guillaume la regarda d’un air triste, etlui dit en s’en allant.
— Je te laisse maîtresse, agis comme tu voudras.
— A la bonne heure, dit-elle en le voyant s’éloigner. Il devient raisonnable ; car je ne sais pas ce qu’il a aujourd’hui.
Le lendemain comme à l’ordinaire, elle passa à son cou sa chaîne d’or, descendit le faubourg Montmartre, et, apercevant de loin Guillaume, elle lui fit de la main un geste d’amitié que celui-ci lui rendit. Mais il se détourna sans qu’elle le vit, et essuya une larme.
Le surlendemain elle ne rencontra pas Guillaume ; le jour d’après, elle ne le vit pas non plus, et s’informa de lui, avec inquiétude, à madame Jacques.
— Guillaume, dit la brave femme en secouant la tète, était un trop honnête homme pour ce pays-ci, il est retourné en Suisse.
— Parti! s’écria Fleurette, parti sans me le dire, sans m’embrasser ; il m’a donc oubliée, il ne vous a donc pas parlé de moi ?
— Quasiment toute la journée, répondit naïvement la charbonnière.
— Et ne pas me faire ses adieux... Ah! c’est mal ! Fleurette s’éloigna toute consternée. Elle comprenait qu’elle
venait de perdre son meilleur ami. Elle cacha sa tête dans ses mains et se prit à pleurer. C’était la première fois que cela lui arrivait.
Le soir elle rentra chez elle, bien rêveuse et bien triste. Elle se déshabillait devant sa glace, lorsqu’elle aperçut, sur le manteau de bois de sa cheminée, un bouquet et un petit carton blanc, très-élégant et très-coquet.
— Encore un présent de l’inconnu ! se dit-elle.
Elle ne pouvait se dissimuler que ces présents n’avaient pas eu l’approbation de Guillaume, son ami et son censeur rigide.
Un instinct secret, une idée, dont elle ne pouvait pas bien nettement se rendre compte, lui disait que ces bijoux, auxquels elle avait paru tenir, étaient peut-être pour quelque chose dans le départ subit de Guillaume.
Aussi, en souvenir de ses recommandations, son intention première était de ne pas ouvrir le mystérieux carton.
Mais à quoi servirait sa discrétion? qu’elle dédaignât ou non d’en examiner le contenn, quel avantage résulterait pour elle de son superbe dédain? Personne n’en serait témoin ; elle
était seule, et, puisqu’elle avait regardé. les deux premiers cadeaux, elle pouvait bien regarder le troisième ; elle n’en serait ni plus ni moins coupable.
Elle souleva donc, nouvelle Pandore, doucement et lentement le couvercle du carton, non pas sans avoir jeté autour d’elle un regard inquiet, pour s’assurer que personne ne pouvait l’épier, et elle aperçut un petit châle de cachemire bleu de ciel, le plus joli et le plus coquet qui jamais ait couvert le dos d’une grisette.
Par un premier mouvement presque indépendant de sa volonté, elle le déploya et en un instant après, sans qu’elle y eût pensé, le châle était sur ses épaules.
Il lui allait très-bien. Il était très- chaud, très-soyeux et d’une nuance délicieuse. Jamais Fleurette n’avait porté de cachemire ; bien plus, aucune de ses compagnes n’en avait jamais porté.
Tout à coup elle poussa un cri. Elle croyait, cette fois et avec certitude, connaître l’inconnu.
A vrai dire, elle s’en était toujours douté, mais elle n’en avait jamais eu de preuves, et celui qu’elle soupçonnait de cette générosité, loin de cliercher à en tirer parti, ne s’en était pas meme vanté, réserve qui ne paraissait pas dans son caractère.
Elle se rappela que, quelques jours auparavant, elle causait cachemire avec Justine, dans le boudoir de mademoiselle Délia, etM. Ludovic Durussel, assis dans une bergère, les pieds au feu et le cigare à la bouche, assistait à leur séance.
Justine était fière d’un petit châle trois-quarts, hors d’âge, dont sa maîtresse venait de lui faire cadeau. Fleurette, tout en l’admirant, avouait naïvement que, jamais encore, elle n’avait touché de cachemire et que le rêve de sa vie serait
d’en posséder un, si petit qu’il fût, rêve impossible, du reste, à réaliser.
Elle se rappela encore que mademoiselle Justine lui avait demandé en riant quelle était la couleur qu’elle préférait et qu’elle avait répondu : bleu de ciel ; c’est le bleu qui me va le mieux.
Donc, il était évident que M. Ludovic qui, en fumant son cigare, semblait dormir et ne rien entendre, avait très-bien entendu, et que ce petit cachemire était la suite de la mystérieuse croisade qu’il avait entreprise contre le cœur et la vertu de mademoiselle Fleurette, tentative que celle-ci était bien décidée à déjouer.
Cette résolution, dont, toute la nuit, elle s’occupa, fit qu’en même temps elle s’occupa de M. Ludovic, dont la première rencontre lui avait laissé, il est vrai, de fâcheux souvenirs, mais qui, depuis, il fallait bien l’avouer, s’était présenté sous un jour plus favorable.
Non que Fleurette eût été séduite par ses tendres propositions, mais elle était obligée de convenir qu’il y avait dans ses manières une élégance, et dans son ton une politesse qu’on aurait cherchées vainement chez Etienne l’ouvrier.
Elle comprenait cependant que Guillaume avait complètement raison ; que, le jour où elle avait rencontré Ludovic chez mademoiselle Délia, elle avait à son cou sa broche et sa chaîne d’or; qu’il avait dû s’en apercevoir, et qu’accepter ses cadeaux, c’était autoriser ses poursuites, ce qu’elle n’entendait pas.
Comme ses résolutions prises étaient promptement exécutées, elle se leva, s’habilla, reploya le châle, le remit dans le carton, avec les deux autres bijoux, et sortit.
Elle se rappela avoir entendu prononcer plusieurs fois chez
mademoiselle Délia l’adresse de Ludovic; elle n’avait donc pas besoin de la demander.
Sans consulter personne (Guillaume n’était plus là), sans penser un instant que sa démarche était des plus singulières et des plus hasardées (l’intention était bonne, cela lui suffisait), elle se mit en route.
Il était à peu près dix heures, quand élle arriva à la maison habitée par madame Durussel et par M. Ludovic, son fils.
C’était un magnifique hôtel, construit dans le goût et avec le luxe modernes. L’or et le bronze, le palissandre et le cèdre brillaient jusque dans le grand escalier. Le vestibule était pavé des marbres les plus précieux.
Fleurette, étonnée, s’arrêta devant la loge du suisse, qui était un magnifique salon, avec cheminée en marbre de Sienne, pendule dorée et piano en acajou; mademoiselle Paméla, la fille du concierge, était élève du Conservatoire.
— Que voulez-vous, mademoiselle, lui demanda un monsieur à l’air paterne, habit noir, culotte noire et cravate blanche, qu’on aurait pris pour le propriétaire et qui semblait se tenir à la porte, pour recevoir ses hôtes, Que voulez-vous ? que demandez-vous?
Fleurette, interdite, resta quelques instants à répondre, et le suisse, venant à son aide, continua :
— Je comprends! Pour madame?
— Non, dit-elle, pour monsieur.
— M. Ludovic I fit le concierge avec un sourire malin, c’est différent. Veuillez, mademoiselle, prendre le petit escalier à droite dans la cour, au premier étage.
Fleurette monta un petit escalier chauffé par un calorifère et dont les marches étaient couvertes d’un riche tapis d’Aubusson. A droite, s’élevait une rampe en acajou et en cristal.
Arrivée au premier, elle sonna. Un groom jeune et à la mine spirituelle vint ouvrir.
— Mademoiselle demande Monsieur ? dit-il d’un air éveillé.
— Oui. Mais votre maître ne m’attend pas.
— Mademoiselle est toujours de celles qu’il attend. Qui annoncerai-je ?
— Mademoiselle Fleurette.
Un instant après, elle entendit des pas précipités. C’était Ludovic lui-même qui accourait au-devant d’elle. Il était en tenue du matin, robe de chambre magnifique.
— C’est vous, ma chère enfant, s’écria-t-il, vous qui daignez me faire visite. Lorsque Gabriel vous a annoncée, je ne pouvais croire à un telbonheur. Entrez donc, entrez de grâce, vous êtes chez vous.
Fleurette, sans se faire prier et sans cérémonie aucune, entra dans un délicieux boudoir, où brillaient toutes les recherches du luxe et du confortable. Jamais elle n’avait vu rien de pareil, pas même chez Délia, qui tenait le dé parmi les princesses de la dynastie Breda.
Il y avait autant de richesse que chez elle, et, de plus, le bon goût et le comme il faut, qu’on y aurait vainement cherchés.
Madame Durussel s’était plu elle-même à arranger l’appartement de son fils; et il était réellement remarquable par le choix des étoffes et l’élégance des meubles autant que par les tableaux et les objets d’art dont il était décoré.
Ludovic était ravi d’une visite, ou plutôt d’une bonne fortune aussi imprévue ; son teint était animé, ses yeux brillaient, le cœur lui battait.
— Asseyez-vous, lui dit-il en lui montrant un canapé, a 14 coin de la cheminée, asseyez-vous là.
— Et vous là, dit-elle en lui montrant loin d’elle, une bergère en face.
Il y avait dans le geste de la jeune fille quelque chose de si candide et en même temps de si absolu, que Ludovic ne pensa à faire aucune objection, et se trouva assis en face d’elle, presque sans s’en douter.
— Je viens, monsieur, lui dit-elle, pour une affaire importante et grave.
— Vous! s’écria-t-il, venir ici pour traiter avec moi une affaire grave ?
— Vous n’en avez pas l’habitude, ni moi non plus. Que voulez-vous ? dit-elle en souriant, nous y mettrons chacun du nôtre et nous noiis en tirerons comme nous pourrons.
— C’est donc vrai? dit Ludovic étonné.
— Parfaitement vrai, reprit-elle du plus grand sang-froid.
Elle tira de dessous sa mante le petit carton qu’elle avait
apporté, et s’apprêtait à commencer la conversation.
Ludovic effrayé du tour qu’elle prenait, ne savait comment la rompre, lorsque Gabriel, le petit groom, rentra, apportant le déjeûner de Monsieur. Gabriel était curieux, et n’était pas fâché de donner son avis sur le nouveau choix de son maître, sa future maîtresse, à lui.
Fleurette se tut lorsqu’il entra. Le petit groom disposa le thé sur un guéridon, qu’il approcha du feu. Ludovic, levant alors les yeux vers Fleurette, lui dit gracieusement :
— Je suis sûr que vous n’avez pas déjeûné.
— C’est, vrai, dit étourdiment la jeune fille, sans penser à ce qu’elle disait :
— Gabriel! une tasse, un couvert! s’écria Ludovic.
— Non, dit Fleu'rette, je ne le veux pas, je ne suis pas venue pour cela.
— N’importe ! il est tard, très-tard, votre santé avant tout, et je n’écouterai ni ne traiterai aucune affaire, importante ou non, que vous n’ayez d’abord déjeuné.
— Soit! dit Fleurette, qui, après tout, avait faim, et qui était curieuse de savoir à quoi servaient tous les riches ustensiles d’argent ciselé, mat ou bruni, étalés sur le plateau du guéridon, tels que la théière, le sucrier et surtout la fontaine à thé, machine à vapeur dont le bruit et la fumée intriguaient beaucoup la jeune fille.
Ludovic s’empressa de servir sajeune hôtesse, avec les soins et les attentions les plus délicates.
Il n’était occupé que d’elle. Craignant que le thé ne fût pas tout à fait de son goût; il avait fait un geste à Gabriel, et celuici, descendu près de M. le chef, avait à l’instant rapporté des cuisines quelques mets fins et recherchés, dont Fleurette ne soupçonnait même pas l’existence, mais dont elle appréciait très-bien le mérite.
Sans le vouloir, elle comparait ce repas à celui qu’elle avait fait dernièrement avec Etienne au Père Lat huile .Ces cristaux, cette vaisselle plate, ce linge damassé deSaxe, cette porcelaine de Sèvres, lui paraissaient de la magie, de la féerie. Elle se croyait en plein conte des Mille et une Nuits. Le cadre faisait tellement valoir le tableau, queLudovic, avec son entourage, lui semblait un tout autre homme.
Commentdonc se défendredu prestige et de la séduction qui entourent le luxe, puisque Fleurette elle-même, jusque-là si raisonnable et si positive, avait peine, en ce moment, à y résister? Tout la transportait dans immonde nouveau, jusqu’au patcbouly dont l’air était imprégné, parfum distingué, odeur si suave et si légère, que ses sens en étaient charmés, comme à son insu.
LA BOUQUETIERE 141
Ludovic venait de lui offrir, à la fin du déjeûner, une tasse de thé, bien chaud, qu’elle avait accepté comme le reste, par curiosité autant que par gourmandise.
Enfoncée dans une bonne causeuse, elle savourait le liquide sucré, avec lequel elle faisait connaissance ; elle le savourait lentement, en s’abandonnant aux douces rêveries, qui suivent d’ordinaire un bon repas.
Il prit de ses mains la tasse vide, et la jeune fille resta silencieuse, plongée dans ses réflexions.
Ludovic fit signe à Gabriel d’emporter le plateau et de s’éloigner, ce que fit celui-ci, en garçon habitué à de pareils ordres ; c’est-à-dire que les tapis moelleux restèrent muets sous ses pas, et que la porte du boudoir n’éveilla, en se refermant, aucun écho indiscret,
Ludovic était à un coin de la cheminée ; Fleurette à l’extrémité opposée, les pieds appuyés sur des chenets dorés, la tête renversée sur le dos de son siège, regardant, souriante et les lèvres entr’ouvertes, le plafond du boudoir, représentant des amours jouant au milieu des roses.
Lejeune homme admira un instant cette pose gracieuse, puis murmura à demi-voix :
— Fleurette, à quoi penses-tu ?
Fleurette leva vivement la tête, se frotta les yeux, comme si elle sortait d’un rêve, et, secouant avec résolution la torpeur qui semblait allanguir ses membres :
— Je pensais, dit-elle en souriant, je pensais à notre première rencontre, et je me disais qu’on avait tort de vous en vouloir, à vous autres riches ou grands seigneurs, d’être tant soit peu fats et impertinents.
— Comment ? s’écria Ludovic étonné.
— Sans doute, il est si aisé, poursuivit-elle en se carrant
dans le fauteuil, de se laisser enivrer par lés douceurs et le bien-être, que je comprends qu’il y ait tant de gens, à commencer par moi, qui oublient bien des choses.
— Que veux-tu dire ? s’écria le jeune homme avec joie.
— Cela veut dire, répondit tranquillement Fleurette, qui avait repris tout son sang-froid, que j’étais venue ici pour une importante affaire, et voilà que je n’y pensais plus. Parîons-en maintenant.
— Soit, dit Ludovic, un peu troublé de son calme.
Fleurette prit sur la cheminée le carton quelle avait apporté, le mit sur ses genoux, s’enfonça dans le siège confortable qu’elle occupait et, regardant Ludovic bien en face :
— Voici, monsieur, de fort jolies choses qui ne m’appartiennent pas, des présents que j’aurais voulu depuis longtemps rendre à celui qui me les avait offerts ; mais je ne le connaissais pas ; c’est depuis hier seulement que j’ai cru deviner quelle était cette personne, et, je viens, comme une honnête fille que je suis, lui dire : Je ne veux, ni ne peux garder ces cadeaux.
Elle avait ouvert le carton, Ludovic l’arrêta de la main en lui disant gravement :
— Je ne comprends rien, mademoiselle, à ce que vous me faites l’honneur de me dire.
— Comment? monsieùr, s’écria-t-elle, stupéfaite, ce n’est pas vous qui avez séduit madame Beaurin, ma portière?
— D’abord, mademoiselle, je ne séduis personne, et. dans ce cas-là, ce n’est pas à madame Beaurin que je me serais adressé.
Fleurette n’en revenait pas de sa surprise.
— Comment, monsieur, ce n’est pas vous qui avez fait remettre sur ma cheminée ces bouquets, cette chaîne, cette montre?
— Je voudrais avoir eu celte idée, mais j’avoue qu’elle ne m’est pas venue.
— Mais ce châle ? dit-elle en le déployant, ce châle de cachemire bleu, dont je parlais l’autre jour avec Justine dans le boudoir de mademoiselle Délia, pendant que vous fassiez semblant de dormir et que vous nous écoutiez !
— Si je me reconnais coupable, mademoiselle, dit-il avec la meme gravité, c’est de dormir pendant que vous causiez ; mais le fait est que, dormant, je n’ai rien entendu.
— Et cependant, dit-elle avec impatience, ce châle, entièrement semblable à celui que j’avais rêvé, est arrivé chez moi le lendemain. Qui donc me l’a envoyé?
Ludovic regarda en souriant la jeune fdle, et lui répondit gaiement :
— Tu me demandes qui t'a envoyé ce châle?... Ce n’est pas à moi qu’il faut adresser cette question, c’est à mademoiselle Justine. N’a-t-elle pas d’autres amis que moi à qui elle a pu raconter votre conversation? Suis-je le seul jeune homme qui soit reçu chez mademoiselle Délia, le seul qui te trouve charmante ? et cependant à peine si j’ai osé te le dire quelquefois en passant, car tu es très-sévère, sans qu’il y paraisse.
— Moi !
— Toi-même! Nous autres jeunes gens à la mode, qui avons de l’amour-propre, nous tenons à notre réputation, nous tenons à ne pas éprouver un échec et à ne nous faire connaître, que quand nous sommes sûrs du succès.
— Ah ! c’est là le motif.
— Probablement, si tu tiens absolument à découvrir cet amant mystérieux...
-- Beaucoup.
— J’irai aux informations, et, pour m’aider dans mes re-
cherches, permets- moi d’abord de voir ces présents merveilleux.
— Voilà, dit-elle, et elleles lui montra.
— Oh! oh! dit-il, en les examinant avec dédain, voilà une broche de bien peu de valeur.
— La valeur n’y fait rien, monsieur.
— La façon du moins y fait quelque chose, et elle est de bien mauvais goût.
— Vous croyez! dit-elle avec étonnement. Je la trouvais charmante.
— Tu es bien bonne ; je sais que, moi, je ne me serais jamais permis de t'offrir un cadeau aussi mesquin et aussi peu digne de toi. C’est comme cette montre, c’est tout ce qu’il y a de plus commun, une montre depacotille! Et ce petit cachemire, essaie-le donc, de grâce !
Elle le mit sur ses épaules.
— Ah! si c’était moi qui te l’eusses donné, s’écria-t-il, je n’eusse pas jeté sur ces épaules de princesse un châle de grisette, je ne les eusses pas exposées à s’enrhumer, sous un vêtement, qui les couvre à peine ; enfin, je n’aurais consenti à cacher cette taille si élégante et si fine que sous le tissu le plus précieux.
— Avec tout cela, monsieur, dit Fleurette, impatientée de ces compliments, je reste avec ce châle sur les bras; qu’en faire ?
— Le garder! répondit-il en riant, jusqu’à ce que nous ayons découvert celui de qui il vient.
— Et vous êtes bien sûr; monsieur, reprit-elle, en attachant sur lui un regard attentif, qu’il ne vient pas de vous.
— La preuve, dit-il, en faisant le geste de le jeter au feu, c’est que j’aspire à le brûler, pour avoir le droit de t’en donner un autre.
— Non, je ne veux pas qu’on le brûle, mais qu’on le rende, à lui, quel qu’il soit, et qu’il sache bien que je ne veux rien de lui, et qu’il n’a rien à attendre de moi.
Ces paroles furent prononcées d’un ton si ferme, que Ludovic comprit bien qu’il n’y avait rien à faire, en ce moment du moins, et qu’il fallait temporiser pour ne pas tout perdre.
— Je comprends que tu ne veuilles pas de ces présents ; mais, pour le rendre au niais qui te les as envoyés, il faut d’abord le connaître. Je vais y employer tous mes soins.
— A la bonne heure ! dit Fleurette avec satisfaction.
— Et dès que je serai sur sa trace, dès que j’aurai quelques soupçons, je t’en ferai part.
— Comment cela ! dit-elle vivement.
— J’irai te le dire chez toi.
Il avait hasardé cette phrase avec quelque timidité, et Fleurette, sans défiance aucune, répondit franchement:
— Chez moi ? non, je n’y suis jamais !
— Alors, viens ici, comme aujourd’hui, le matin en passant.
— Loi matin, dit-elle naïvement, en réfléchissant à ses courses de la matinée, ce sera difficile !
— As-tu peur de moi? fit Ludovic avec un sourire mélancolique et avantageux.
— Pourquoi donc? reprit-elle en levant la tète, avec un étonnement qui dut peu flatter l’amour-propre -du jeune homme. Que je vienne, ou que je ne vienne pas, continua- 1elle froidement, vous savez bien que c’est la meme chose.
— Alors, répondit vivement Ludovic, viens.
Elle regarda autour d’elle, comme pour s’assurer que tout ce luxe qui l’avait d’abord surprise et séduite, était déjà
presquesans danger pour elle, et elle répondit tranquillement :
— Pourquoi pas ? Mais vous me promettez de m’apprendre qui m’a envoyé ces cadeaux !
— Je te le jure. Et toi, en revanche, dit-il, en retenant, par la main, la jeune fille qui s’était levée pour partir, tu me diras pourquoi tu ne m’aimes pas.
— Je vous le jure, si je le découvre.
— Il faut qu’il yaitune raison, dit-il, en insistant.
— Il y en a peut-être beaucoup, répondit-elle en riant, et je suis pressée.
— Mais enfin, dis m’en une... une seule.
En ce moment entra le groom, qui remit un billet sans orthographe, sur papier satiné, en disant :
— De la part de mademoiselle Délia.
— Ah! dit Fleurette gaiement, vous demandez des raisoçs, en voici une, peut-être!
— C’est vrai, dit Ludovic, en rougissant et en essayantde sourire, je me souviens qu’à propos de cette passion en commandite... tu m’avais déjà conseillé de la rompre!
— Pour vous ! s’écria-t-elle, pas pour moi !
Elle s’élança hors du boudoir, descendit le petit escalier dérobé, traversa la grande cour, et, en sortant de la porte du somptueux hôtel, elle rencontra, dans la rue, Etienne qui s’en allait à l’ouvrage par son chemin ordinaire, c’est-à-dire par le plus long.
Etienne et Fleurette ne s’étaient pas revus depuis la scène où Guillaume avait joué le rôle de libérateur.
Etienne, dont l’amour avait été blessé autant que l’amourpropre, Etienne, honteux de sa conduite, n’avait raconté a personne son échec et avait juré, non-seulement d’oublier Fleurette, mais de ne plus jamais lui adresser la parole.
L’apercevant tout à coup, leste, pimpante et plus jolie que jamais, il avait senti son amour renaître, et, la voyant sortir, à cette heure-là, d’un superbe hôtel, le serpent de la jalousie le piqua de nouveau au cœur.
Il voulait d’abord passer sans l’apercevoir, et ses yeux ne pouvaient se détacher d’elle. Il voulait, du moins, ne pas l’aborder, et il se trouva vis-àvis de Fleurette, incertain encore s’il lui parlerait.
Ce fut elle qui rompit le silence.
— Bonjour, Etienne, lui dit-elle sans embarras aucun et comme si rien ne s’ëtait passé entre eux, comment teportes-tu ?
— Mal, répondit l’ouvrier.
Puis, ne pouvant contenir plus longtemps la souffrance qui le torturait, il lui dit d’une voix étouffée :
* — D’où viens-tu?
Fleurette le regarda avec étonnement et ne lui répondit pas.
— D’où viens-tu ? répéta-t-il avec colère, dans cette toilette, à cette heure, et sortant de ce bel hôtel.
— Qu’est-ce que cela te fait ? lui dit lentement Fleurette, et en quoi cela te regarde-t-il?
— Cela me regarde, dit-il hors de lui, cela me regarde, parce que je t’aime.
En parlant ainsi, il avait les larmes aux yeux.
— Tu m’aimes, et tu m’as battue !
— Je t’ai battue... parce que je t’aimais !
Ce raisonnement ne fut pas sans quelque valeur aux yeux de Fleurette, qui avait toujours eu de l’affection pour son ancien camarade, malgré son mauvais caractère.
— Ecoute, lui dit-elle avec douceur, persuade-toi bien que tu n’as aucun droit sur moi, que tu n’as aucun compte à me
demander et que je suis ma maîtresse à moi, à moi seule ; en es- tu bien convaincu?
— Oui, dit-il en baissant la tète.
' — Gela une fois convenu entre nous, je veux bien t’apprendre que je viens de l’hôtel de M. Ludovic Durussel, parce que j’avais à lui parler, à lui-même.
— Pourquoi? dit-il en pâlissant.
— Pour des affaires qui me concernent.
— Lesquelles? dis-les moi ?
— Je te le dirais franchement et comme à un ami, si ce n’étaient tes lèvres pâles et tremblantes de colère ; je ne te reconnais pas le droit de pâlir, en m’interrogeant.
— C’est-à-dire, s’écria-t-il en éclatant, que tu avoues!
— Je n’avoue rien! mais si cela me plaisait, j’avouerais! en attendant, calme- toi, et nous nous reverrons, quand tu seras raisonnable.
Elle s’éloigna rapidement, laissant Etienne debout, immobile, devant l’hôtel Durussel.
— Ah ! ce M. Ludovic, dit-il en serrant les poings d’un air menaçant, je ne le perdrai pas de vue.
Le dimanche d’après, Fleurette, en faisant sa visite du matin à son amie, mademoiselle Justine, la trouva dans une agitation extrême.
— Eh ! mon Dieu, qu’y a-t-il donc?
— De grandes affaires, ma chère petite !
— Des affaires d'Etat? dit Fleurette en souriant.
— Précisément, répondit la femme de chambre d’un air grave, et, secouant la tête en prévision de grands malheurs, il y avait trop longtemps que cela allait bien ! Oh ! les révolutions ! les révolutions, je les déteste !
— Je croyais que depuis le Mexique, nous n’en aurions plus, et en voici une nouvelle.
— En vérité ? s’écria Fleurette avec curiosité, qu’ est-ce donc ?
Justine baissa la voix et dit :
— M. Ludovic Durussel a rompu, définitivement rompu, avec mademoiselle Délia, ma maîtresse; c’est hier seulement qu’il le lui a déclaré; mais je voyais bien, depuis quelques jours, qu’il nous préparait ce trait-là. D’où ça part- il? Je l’ignore, mais ça ne vient pas de lui. M. Ludovic est d'un caractère trop indécis pour jamais prendre, delui -même* une pareille résolution.
Fleurette n’entendit pas ces paroles sans une certaine émotion.
La veille encore elle avait vu Ludovic, dont les intentions avaient été bien plus claires et les hommages plus pressants, mais il ne lui avait rien dit de ses projets d’abdication à l’égard de Délia.
Elle voyait là une certaine délicatesse qui la flattait, non pas qu’elle désirât enlever Ludovic à son tiers de passion, mais, pour tout le monde, et surtout pour une femme il y a, dans la moindre domination exercée, une satisfaction d’amourpropre, dont on est bien près d’avoir delà reconnaissance.^
— Ma maîtresse, continua la femme de chambre, est contrariée au dernier point.
— Elle l’aimait donc beaucoup? dit Fleurette.
— Pas le moins du monde, continua Justine, pas plus que les autres. Elle est trop honnête femme, pour avoir aucune préférence. Mais c’est désolant et embarrassant, comme affaire d’administration. M. Ludovic se retirant, ses deux associés ne sont pas assez riches pour conserver la position à eux deux seulement. Et ni madame, ni ces messieurs n’ont pu encore s’entendre sur le choix d’un tiers-successeur, ce qui, après tout, est très-délicat.
— Je comprends.
— Et faute de pouvoir tomber d’accord, il y aura forcément dissolution, liquidation. C’est toute une commandite à reconstituer, ce qui m’effraie beaucoup... pour mes intérêts particuliers.
— Vous, mademoiselle Justine ?
— Je dis comme ma maîtresse : on sait ce qu’on a, on ne sait pas ce qu’on aura. Mais, dit-elle, en portant la main à son front, comme pour chasser les préoccupations de la femme d’Etat, ne songeons qu’au plaisir, à la joie et à Saint- Cloud. Vous savez que c’est aujourd’hui la fête?
— Mon Dieu, non! ,
— Le temps est superbe, et, pour se distraireun peu, ma pauvre maîtresse, qui est bien triste, est partie a^ec ces deux messieurs seulement dans la grande calèche, nous laissant libres pour toute la soirée. Il y a bal à Saint-Cloud, il y a illuminations dans le parc, il y a les boutiques et les mirlitons; que sais-je? Larose m’a proposé de me donner le bras; sans cela je t’emmènerais avec moi, chère petite.
— Ne vous inquiétez pas de moi, mademoiselle.
— Tu as quelqu’un? dit Justine avec intérêt.
— Oh! mon Dieu! non, mais je trouverai quelque compagne.
Elle pensait à Michelette, qu’elle savait seule en ce moment chez elle.
Michelette, animée par l’énergie de Fleurette et soutenue par ses conseils, était parvenue, non sans peine, à rompre avec Pierre.
U avait cru pouvoir, comme autrefois, attendrir la jeune fille par ses prières, ou l’effrayer par ses menaces. Elle avait résisté aux unes, elle avait bravé les autres.
Tout l’argent qu’elle gagnait était confié à Fleurette, dépositaire inexorable ; et la première fois que Pierre voulut battre Michelette, elle eut l’audace de ne pas le laisser faire, de crier et de lui défendre la porte de sa mansarde.
Il brava sa défense et revint, il ne trouva plus personne. Michelette s’était réfugiée près de son amie, près de sa protectrice, Fleurette, chez qui Pierre n’osa pas la poursuivre, car elle l’avait menacé de révéler, aux yeux de tous, la lâcheté de sa conduite.
Michelette, désormais tranquille, était retournée depuis quelques jours à son logis, où elle s’ennuyait bien un peu, quand elle vit arriver Fleurette, qui lui dit gaîment :
— C’est jour de fête! je t’emmène à Saint-Cloud, fais-toi belle et partons.
— Et des cavaliers ?
— Nous nous en passerons ; je te conduis, je te régale. Il y a si longtemps que tu t’ennuies, ma pauvre Michelette, il faut que tu t’amuses et nous n’avons, grâce au ciel, aujourd’hui dimanche, de permission à demander à personne.
La toilette de Michelette fut bientôt terminée. Les deux jeunes amies partirent ensemble, bras-dessus, bras-dessous, riant, babillant, parlant l’une après l’autre, et souvent en même temps.
Le chemin de fer de Saint-Cloud les conduisit en quelques minutes, et à un prix modeste, à l’entrée du parc, où la foule des promeneurs, l’éclat des boutiques, le bruit des mirlitons, les étourdirent et les charmèrent.
Leur jolie taille et leur gentille tournure leur valurent des compliments, qu’elles n’avaient pas l’air d’entendre, mais dont elles ne perdaient pas un mot.
Au bout d’une heure de promenade, elles cherchèrent à se
reposer; elles virent dans la grande allée, d’où l’on aperçoit la route, deux places vacantes sur un des bancs en pierre, places gratis, dont elles coururent s’emparer.
Mais, en regardant les personnes déjà installées et près desquelles elles venaient de s’asseoir, elles se trouvèrent, à leur grande surprise, en pays de connaissance; c’étaient mademoiselle Charlotte et une partie des demoiselles de l’atelier Coquenard.
Tout Paris élégant s’était, ce jour-là, donné rendez-vous à Saint-Cloud.
Les places occupées sur la terrasse par mademoiselle Charlotte et ses jeunes compagnes étaient les meilleures, pour examiner de près les toilettes des belles dames qui se promenaient dans la grande allée, et pour contempler, de loin, les nombreux équipages qui passaient sur la route du bord de l’eau, de Sèvres à Saint-Cloud, et qu’on apercevait par-dessus les larges sauts-de-loup, qui, de ce côté-là servent de clôture au parc.
Nos jeunes ouvrières se connaissaient en belles robes, elles en voyaient souvent, et celles qui passaient en ce moment, devant elles, attiraient moins leur attention que les calèches, les landaus, les clarens, les tilburys qui filaient sous leurs yeux comme dans une promenade de Longchamps.
Chacune dé ces riches ou élégantes voitures excitait les éloges ou l’envie des jeunes spectatrices.
— Oh ! la belle calèche, disait l’une, c’est presque un canapé ; comme on y serait couchée à son aise !
— Oh! le joli petit tilbury, disait l’autre, comme on y serait gentiment gêné!
— Et celle-ci, mesdemoiselles, s’écriait Charlotte. Oh! le charmant coupé, il doit être de chez Erler.
— Du tout, répondit la première, il est de chez Binder ; je le reconnais à sa coupe.
— N’importe de chez qui il sorte, il est ravissant.
— Et ce landau découvert, s’écria tout le monde en chœur, c’est la plus belle voiture, sans contredit; la voiture, les chevaux, la livrée, comme c’est assorti ! c’est admirablec
— Ah ! dit Charlotte, si jamais j’avais une voiture pareille, je mourrais de joie en y montant.
— Et moi avant d’y monter, dit Paméla (une petite blonde, assise à côté de Charlotte), mais je ne suis pas assez heureuse pour cela.
— Ah ! s’écria une autre avec indignation, voyez donc, mesdemoiselles : ce ‘landau délicieux et à quatre places est occupé par un jeune homme seul... tout seul.
— Quel égoïsme ! dit Charlotte
En ce moment, le landau, objet de tant d’observations et de désirs, défilait sur la route, et un embarras de voitures le fit arrêter un instant de l’autre côté du saut-de-loup, presque en face du banc de famille, où dix ou douze de ces demoiselles étaient assises et causaient.
Le jeune homme aperçut les personnes qui occupaient le banc ; il s’inclina respectueusement, et, avec une intention bien marquée, à laquelle il était impossible de se méprendre il salua.
Charlotte poussa un cri de surprise et de joie :
— Mesdemoiselles, il m’a saluée.
— Non pas, dit Paméla, c’est moi, vers laquelle il s’est incliné.
— C’est vers moi, s’écrièrent toutes les autres, j’en suis certaine; j’ai vu distinctement ses yeux rencontrer lés miens et s’arrêter.
— Ce n’est pas vrai, répétait Charlotte avec une intrépidité de conviction si grande, qu’il n’y avait plus moyen de discuter. C’est moi qu’il a saluée, c’est moi, je m’en rapporte à Fleurette, qui n’a encore rien dit.
— Je crois, mesdemoiselles, dit celle-ci en riant, qu’il nous a toutes regardées et saluées à la fois.
Ce moyen terme, qui aurait dû satisfaire tous les amourspropres, ne contenta personne, et les réclamations devinrent plus vives que jamais.
— Arrangez-vous alors comme vous voudrez, s’écria Fleurette, puisque vous êtes si obstinées ; il ne tiendrait qu’à moi de vous mettre toutes d’acord, en vous disant la vérité ; mais je ne vous la dirai pas.
— Dis-là! dis-là! s’écrièrent-elles toutes ensemble.
— Vous y tenez donc ?
— Oui !... oui ! répétèrent toutes les voix.
— Eh bien! mesdemoiselles, dit froidement Fleurette, la personne qu’on a saluée, c’est moi.
Charlotte poussa un immense éclat de rire, suivi de celui de toutes ses compagnes, et, pendant un quart d’heure, les railleries n’épargnèrent point l’orgueil démesuré de Fleurette, qui sans se déconcerter le moins du monde, répétait tranquillement :
— Comme vous voudrez ; chacune de vous méritait d’être admirée; mais c’est moi seule qu’on a regardée.
— Et qui te le fait croire?
— Je ne veux pas le dire.
Alors les plaisanteries de redoubler avec accompagnement de mirlitons.
Tout à coup on entendit, dans le lointain, un air de polka annonçant que le* bal venait de s’ouvrir.
Chacun se leva, s'élança dans cette direction et tout fut oublié, excepté la danse et le plaisir.
Nous n’essaierons pas de peindre le mouvement, le bruit, la gaieté de ces bals champêtres qui ne réunissent qu’une population parisienne, population dansante et joyeuse de jeunes gens, sans soucis de la journée, et de jeunes filles, sans crainte du lendemain, lesquelles ont souvent placé, ce soir-là, toute leur fortune dans leur toilette, et, comme tel sage de la Grèce, portent tout avec elles.
Mademoiselle Charlotte, avait manqué peu de valses ou de polkas ; mais Fleurette avait eu les plus grands succès.
On dit avec raison qu’il n’y a que le premier pas qui coûte : une fois la première contredanse commencée, tous les regards s’étaient tournés vers elle, tous les danseurs l’avaient entourée et invitée.
On se disputait sa main, et comme on s’était promptement aperçu qu’elle était au bal, sans cavalier, §ans maître, elle jouissait de tous les avantages de la jeunesse et de la beauté, joints à ceux de l’indépendance.
Avantages qui rejaillissaient aussi sur Michelette, et celle-ci qui n’était plus depuis longtemps habituée à la liberté, la saluait comme on salue son retour avec enthousiasme!
Plus d’une fois Fleurette lui avait dit tout bas :
— Je crois que voici bientôt l’heure du chemin de fer ; allons-nous-en.
— Non, non, répondait Michelette, dont les joues, d’ordinaire si pâles, brillaient en ce moment de splendides couleurs ; non, non, je suis encore invitée pour trois valses, et puis il y a un dernier convoi de chemin de fer à dix heures.
— Tu crois ?
— J’en suis sûre. Demande plutôt.
— N’est-ce pas, monsieur, dit-elle à son cavalier, que le dernier convoi est à dix heures ?
— Oui, mademoiselle, répondit celui-ci, en passant son bras autour de sa taille et en disparaissant avec elle dans les tourbillons d une valse effrénée.
Il disait vrai.
Le dernier convoi avait toujours lieu à dix heures, mais ce que n’avouait pas le cavalier trompeur , et léger, comme dit la romance, c’est que les dix heures venaient de sonner et que les jeunes filles valsaient encore.
Onze heures retentirent et l’on valsait toujours, et la soirée était belle, les étoiles brillaient au ciel, le gaz dans les bosquets du bal, et l’orchestre envoyait au loin ses fanfares harmonieuses.
Mais tout-à-coup l’orchestre se tut. Les échos devinrent muets, le gaz s’éteignit, le bal était fermé.
— Déjà! s’écrièrent les jeunes filles. Ce fut leur première pensée. La seconde fut celle ci : Quelle heure est-il ? Et quand elles apprirent que onze heures étaient depuis longtemps sonnées, qu’il n’y avait plus de chemin de fer à espérer et qu'elles étaient à une lieue et demie de Paris, le deuil succéda à la joie.
Quelques-unes, plus philosophes ou moins fatiguées que les autres, conclurent gaiement à faire la route à pied : la proposition fut médiocrement accueillie et peu appuyée.
On se porta en foule, par la grille du parc, sur la grande place de Saint-Cloud, entre les hôtels de Legriel et de la Ïète-Noire. C’est la que les cochers et valets de bonne maison attendent leurs maîtres et les cochers de fiacres leurs pratiques. C’était là un dernier espoir.
Mais, vu l’heure avancée, et surtout le peu de concurrence,
les cochers de remise qu’on interrogeaient étaient tous retenus ou demandaient des sommes folles, pour transiger avec leur conscience et manquer à leurs engagements.
Combien on regrettait, en ce moment, les anciens landaus de la bourgeoisie, le modeste coucou qui était toujours sûr (sinon d’arriver) du moins de partir à toute heure et à tout prix ! Hélas! l’omnibus l’a écrasé, la vapeur en a chassé les débris devant elle, et notre génération ingrate en a conservé à peine le souvenir.
Comme pour narguer les jeunes pèlerines éplorées, plusieurs riches équipages stationnaient à la porle de la Tête- Noire, pendant que les maîtres, assis au premier, dans des salons resplendissants de lumières, prenaient des glaces, du punch ou des sorbets, avant de retourner à Paris.
Comme par fatalité, le délicieux landau qui avait excité tant de transports, était-là ; seulement et par prévision de fraîcheur de la nuit, la capote avait été relevée, et le landau était devenu une berline.
Les chevaux piaffaient d’impatience, le cocher sur son siège et le groom debout près de la portière, attendaient que Monsieur descendit.
Charlotte prenant à partie le maître d’hôtel de la Tête- Noire, lui demandait comment Saint-Cloud, ville impériale, était à ce point privée de véhicules, que les Parisiens qui lui faisaient l’honneur de venir à ses bals, fussent, après trois ou quatre heure de valses et de polkas, obligés de revenir à pied.
— Permettez, reprit le maître de l’auberge que la tirade de mademoiselle Charlotte avait d’abord étourdi, permettez. .. nous avons les gondoles de Sèvres.
— Les gondoles ! s’écrièrent toutes les jeunes filles, se rattachant à cette dernière ancre de salut. Partons : Dites-nous le chemin.
— Tout le long de la rivière jusqu’à Sèvres, vous ne pouvez vous tromper. Là, vous monterez la grande rue, jusqu’àprès T ancienne poste.
— Mais c’est une heure de chemin ! s’écria Charlotte avec colère.
— Non! trois quarts d’heure seulement en allant bon pas.
Les lamentations recommencèrent; mais bon gré, malgré,
il fallait se résigner.
— Viens, partons, dit Fleurette en prenant le bras de sa compagne Michelette .
Toutes les deux allaient se mettre en route, et le reste de la caravane s’apprêtait à les suivre, quand un jeune homme descendit les marches du grand escalier. A sa vue, le groom, qui était devant l’hôtel, quitta la portière de la voiture et s’élança au-devant de son maître, pour lui porter son paletot d’été.
C’était le maître du délicieux landau.
— Ah! murmurèrent en ricanant Charlotte et Faméla, puisque Fleurette le connaît et prétend avoir été salué par lui, voilà une occasion de lui demander sa voiture.
— Eh mon Dieu! dit le jeune homme au maître de l’auberge, pendant que son domestique l’aidait à passer son pardessus, tant de monde, à cette heure, à l’entrée de votre hôtel, et tant de joli monde. Est-ce un bal ?
— Non, monsieur, c’est une émeute, une douzaine de jeunes demoiselles. . .
— Charmantes, dit-il en les regardant.
— Qui demandent comment retourner ce soir à Paris, et je leur apprends qu’il n’y a pas d’autres moyens de transport que les gondoles de Sèvres, qu’il faut par malheur aller chercher à pied.
Le jeune homme aperçut alors Fleurette qui, son bras passé sous celui de Michelette, se trouvait avec Charlotte et Paméla en tête de la colonne; il inclina légèrement la tête.
Toutes les demoiselles lui rendirent une révérence. Mais quelle fut la stupéfaction générale, lorsqu’on vit l’inconnu s’avancer vers Fleurette !
Charlotte en pâlit et en rougit tour à tour ; mais ce n’était rien encore, et elle pensa se trouver mal de dépit, lorsque le beau jeune homme, saluant profondément la bouquetière, lui dit d’un air de galanterie et de respect?
— Mademoiselle Fleurette veut-elle me permettre de la reconduire à Paris ainsi que sa compagne? et il salua Michelette.
Ce fut comme un coup de théâtre. Un murmure de surprise et d’envie circula dans tous les rangs. Fleurette, quoique modeste dans son triomphe, ne put s’empêcher de jeter un petit regard détourné sur Charlotte, puis s’adressant à Ludovic, car c’était lui :
— Si mon amie, mademoiselle Michelette, consent à m’accompagner, dit-elle avec un sourire gracieux, j’accepterai avec grand plaisir, monsieur, l’honneur de votre invitation.
Ludovic fit un signe à Gabriel, son groom, qui avait depuis longtemps reconnu la jeune fille, mais qui n'avait l’habitude de reconnaître que quand son maître le lui permettait.
U courut à la portière qu’il ouvrit et abaissa le marchepied.
Ludovic fit monter Fleurette ; puis Michelette s’élança après elle, et la portière se referma rapidement, mais pas assez cependant pour que Charlotte, Paméla et ces demoiselles n’eussent pas eu le temps de voir les deux jeunes filles installées dans les deux places du fond et mollement assises sur les coussins du landau.
La voiture avait disparu, que Charlotte et ses compagnes étaient encore immobiles devant la porte de l’hôtel de la Tête-Noire.
Miehelette ne respirait pas de surprise et de joie. Quant à Fleurette, quoique, depuis sa visite à l’hôtel, elle fut un peu plus habituée aux manières du grand monde, elle ne laissait pas que d’être émerveillée. Jamais elle n’était montée dans un aussi beau et bon carosse.
L’or, l’ivoire, les glaces et la soie y brillaient de toutes parts. Des ressorts doux et liants la balançaient mollement comme en un palanquin et interceptaient le contact du pavé ou les cahots de la route.
Le ciel était magnifique, l’air était chaud, mais rafraîchi et renouvelé par la rapidité de la course; une brise légère soulevait sur le front des jeunes filles les boucles de leurs cheveux, et Ludovic, assis en face de Fleurette, la regardait et ne s’occupait que d’elle.
Ses deux compagnes de voyage, revenues de leur premier étonnement, se livraient franchement à leur joie, à leur babil et à leurs souvenir du bal. Le chemin ne parut long à personne ; avant minuit on était à Paris.
Ludovic avait mis dans ses projets de reconduire d’abord Miehelette chez elle.
— Maintenant, dit-il à son cocher, rue de Navarin.
Il se trouvait seul dans sa voiture avec Fleurette.
En se voyant ainsi dans ce beau landau, en tête-à-tête avec Ludovic, Fleurette ne ressentait ni défiance, ni crainte. Tout ce qui lui était arrivé dans la soirée, lui avait paru tout naturel, et, si quelque chose l’étonnait, c’était l’espèce d’embarras que semblait éprouver son compagnon de voyage.
Ludovic, sans trop se rendre compte de ses sentiments,
commençait à aimer sérieusement la jeune fille. Cet amour se trahissait par sa timidité même, et si Fleurette avait eu plus d’expérience, elle s’en serait aisément aperçue.
— C’est heureux, lui dit-elle, que vous vous soyez ainsi trouvé à Saint-Cloud, par hasard.
— Je m’y suis trouvé exprès.
— Ah bah! dit Fleurette, étonnée, comment cela?
— Madame Beaurin, chez qui j’étais passé dans l’aprèsmidi, m’avait parlé de vos projets de Saint-Cloud, avec mademoiselle Michelette.
— Vous parlez donc de moi avec madame Beaurin?
— Tous les jours.
— Elle ne m’en a jamais rien dit, ni vous non plus, et quand je me rappelle mes premiers soupçons... dit-elle d’un air rêveur.
— Soupçonne tout ce que tu voudras, Fleurette ; je n’ai plus le courage d’avoir des secrets pour toi.
Il lui avoua alors que ces bijoux, qui ne valaient pas la peine de lui être offerts, venaient de lui.
Il lui avoua que, pour continuer à la voir et ne pas être congédié par elle, il n’avait pas voulu se faire connaître.
Il lui avoua enfin que, pour elle, il avait renoncé à Délia, et, libre désormais, il lui offrait avec sa tendresse l’existence la plus riante et la plus douce ; tous les plaisirs enfin que, dans une ville comme Paris, l’amour et l’opulence peuvent donner à la beauté et à la jeunesse.
Haletant, impatient, il se tut, attendant une réponse, qu’à coup sûr il croyait devoir être favorable.
Fleurette garda quelques instants le silence et lui dit lentement :
— J’ai bien écouté ce que vous venez de me dire monsieur; cela m’a beaucoup étonné et beaucoup intéressé.
— Il est donc vrai, s’écria-t-il avec joie, tu acceptes?
— Non, dit-elle avec le calme d’une personne qui vient de réfléchir.
— Ah ! tu es un cœur dur et insensible qui n’éprouvera jamais rien, s’écria Ludovic hors de lui.
— Vous vous trompez, ce que vous avez fait pour moi, depuis quelques jours, m’a touchée ; je connaissais déjà votre séparation d’avec mademoiselle Délia.
— Et tu ne m’en sais pas gré, tu n’en es pas reconnaissante ?
— Si vraiment ! mais pas assez pour ce que vous me demandez.
— Quoi reprit-il avec chaleur, ce luxe, cette opulence dont je veux t’entourer, tout cela ne peut te plaire ni le séduire?
— Vraiment si, reprit-elle avec franchise. J’ai rêvé plus d’une fois aux magnificences que j’ai peut-être eu le tort d’admirer chez vous. Cette belle -voiture, où nous sommes si bien en ce moment, me plaît beaucoup, et il me conviendrait fort de la garder.
— Parle, elle est à toi, s’écria le jeune homme en la pressant dans ses bras.
— Oui, oui, dit-elle en souriant, je comprends très-bien à quel prix vous m’offrez tout cela, et vous allez me trouver bien vaniteuse, mais quelques belles et riches que soient toutes ces choses, il me semble que, dans un marché pareil, c’est moi qui donnerais le plus.
— Sans contredit ! s’écria amoureusement Ludovic, et à mes yeux ton amour est sans prix.
— C’est pour cela, dit-elle d’un air triste, qu’il ne faudrait pas le payer. Il m’est venu depuis quelques jours une idée, que je n’avais pas encore eue et qui va vous paraître bien absurde à vous et à celles qui m’entourent.
— Laquelle ?
— C’est de n’appartenir qu’à quelqu’un qui aurait ma tendresse.
— Ali ! si je pouvais l’obtenir !
— Je ne vous empêche pas d’essayer.
— Et si tu ne m’aimes pas, si tu ne m’aimes jamais !
— Pourquoi cela ? La première fois que je vous ai vu, je vous trouvais très-déplaisant. Il est vrai qu’ alors vous me trouviez les mains noires.
Elle s’arrêta, jeta sur sa main un regard coquet et continua en disant : *
— Vous voyez bien que tout le monde peut se tromper, à commencer par moi ; car, au fait, vous n’êtes pas plus mal qu’un autre, vous êtes mieux même, dit-elle en le regardant.
— Ah ! s’écria- t-il avec joie, tu le vois bien, cela viendra, c’est déjà venu, tu m’aimes! tu m’aimes !
— Non, dit-elle avec douceur et regret.
Il y avait sans doute dans l’inflexion de sa voix une consolation ou un espoir qui ranima le courage de Ludovic, car il redoubla d’efforts et employa, pour la décider, tout ce que la passion put lui inspirer de plus tendre et de plus persuasif.
Je ne dis pas qu’il y réussît, je ne dis pas qu’il eût gagné sa cause; mais il était évident que Fleurette, jusque-là si insensible, éprouvait, en l’écoutant, une émotion ou du moins un sentiment de pitié inconnu à elle jusqu’alors.
— Taisez-vous, lui dit-elle, vous voici chez moi.
La voiture était en effet arrivée devant la maison de ma-
dame Beaurin ; le groom avait frappé, on avait tiré le cordon, le groom était revenu ouvrir la portière de la voiture et Fleurette ne descendait pas . Ludovic la retenait par la main :
— Tu ne me quitteras pas ainsi et sans me promettre de me revoir ; ne me refuse pas. Ecoute, lui dit-il vivement, mercredi soir, mercredi prochain, ma mère part pour la campagne, je serai seul, seul dans cet immense hôtel, tu sais que tu peux y venir sans crainte et sans danger, tu le sais !
— Certainement, dit Fleurette en cherchant à se dégager.
— Alors, tu viendras, n’est-ce pas? tu viendras?
■ — C’est possible ; je ne dis pas non.
— J’attendrai donc.
— Je ne dis pas oui ! je verrai ; mais laissez-moi...
Ludovic quitta sa main.
Fleurette sauta à bas du landau, et la portière, en se refermant, lui laissa voir Etienne, qui, abrité et caché par la voiture, avait entendu toute la fin de la conversation.
— Je sais tout, lui dit-il d’une voix sombre et concentrée. Mais je t’empêcherai d’être à lui.
— Toi, s’écria Fleurette avec colère, toi m’épier et me parler en maître !
Elle se retourna vivement vers la voiture qui partait, et pendant que le groom remontait sur le siège, elle cria à Ludovic par la portière :
— Je dis oui ! je consens !
Le landau était parti. Fleurette s’élança sous la porte cochère qui était restée ouverte et qui se referma sur Etienne, furieux et désespéré.
Ce jour-là, par malheur pour lui, Etienne avait voulu, pour s’étourdir, passer la soirée du dimanche à la barrière.
Il était resté tard, très-tard, dans un cabaret des Bâti-
gnolles ; il avait joué, il avait bu avec des ouvriers, il leur avait raconté ses amours avec Fleurette.
Le vin rend expansif et tendre. Ses amis avaient pris part à ses peines, et, le vin aidant, lui avaient monté la tête, et lui avaient démontré qu’il n’avait pas de cœur, si Fleurette ne finissait pas par être sa maîtresse.
C’était Uheure où les cabarets se ferment, chacun rentrait chez soi. Etienne dit bonsoir à ses amis et partit en trébuchant pour la conquête de Fleurette. Peu à peu cependant ses esprits se calmèrent, les fumées du vin s’apaisèrent, et il était presque dégrisé ou plutôt il n’était plus que fortement ému quand il arriva rue de Navarin.
Il était alors minuit. Il réfléchit qqe tout le quartier était couché et Fleurette aussi, et ce qu’il avait de mieux à faire était de rentrer tranquillement chez lui ; parti qu’il allait prendre, lorsque dans la rue de Navarin, en ce moment solitaire, retentit le bruit d’une voiture, landau élégant, deux chevaux, un cocher, un groom, et ce landau s’arrêtait juste à la porte de Fleurette.
Les glaces de la voiture étaient baissées; il s’approcha, et à sa grande surprise, entendit une voix qui ne lui était que trop connue; celle qu’il avait tant aimée, qu’il aimait encore, dans un superbe équipage, à une pareille heure, en tête à tête avec quelque riche seigneur, ce monsieur Ludovic sans doute, dont elle lui avait déjà parlé, et qui, dans ce moment, la suppliait de lui accorder pour le mercredi suivant un rendez-vous, que la coquette ne refusait pas ou refusait bien faiblement.
Il ne fut pas maître de sa colère, il s’élança vers elle, et 1 on a vu ce que son intervention inopportune avait produit de désastreux pour lui et pour Fleurette.
IGG
Honteuse de se voir ainsi épiée et surprise, humiliée que quelqu’un pùt se croire le droit de lui donner des ordres, elle n’avait écouté qu’un premier mouvement de fierté et de colère; elle avait promis, elle s’était engagée/
Quant à Etienne, il était rentré chez lui furieux, n’avait pas dormi de la nuit ; mais, après s’être répété que Fleurette était une fille indigne de lui, après avoir juré de l’oublier, de ne plus jamais en parler et de ne plus prononcer son nom, il s’était levé, il avait été trouver Charlotte et il lui avait tout raconté, la scène de la veille, la nouvelle intrigue de Fleurette et le rendez-vous du mercredi suivant, du mercredi soir, à l’hôtel de monsieur Ludovic, en l’absence de sa mère.
Et Charlotte, indignée, s’était écriée :
— Quelle immoralité! Une jeune fille que nous avions admise dans notre société, et dont j’avais fait mon amie! Je n’ai qu’un conseil à vous donner, Etienne, c’est de faire comme moi, de ne plus la voir.
— J’y suis bien décidé, s’écria Etienne, et je n’y pense plus.
Tous les jours il y pensa.
Il eut beau, pour chasser son souvenir, travailler du matin au soir, l’idée de Fleurette arrivant à ce rendez-vous l’exaspérait, le rendait fou ; pendant les trois premiers jours delasemaine, il n’avait pas quitté l’atelier ; il s’était bien promis de n’en pas sortir, et, le mercredi soir, sans comprendre comment la chose était arrivée, sans pouvoir se l’expliquer à lui-même, il se trouvait dans la rue où demeurait Ludovic, se promenant devant son hôtel et attendant, à la nuit tombante, — qui? il n’osait se l’avouer.
Quel était son dessein ? lui reprocher sa perfidie, l’accabler de reproches, et puis... et puis la tuer.
LA BOUQUETIERE IG?
Le transport qui lui montait au cerveau se dissipa un instant. Il eut honte de lui-même et de son projet. De peur d’y céder, il abandonna la place, il s’enfuit ; mais, à peine était-il au bout de la rue, que la jalousie lui fit rebrousser chemin.
Pendant le temps qu’il venait de s’éloigner, peut-être était-elle arrivée, et il ne l’avait pu arrêter l Peut-être, en ce moment, était-elle auprès de monsieur Ludovic... il s’élança, courut à perte d’haleine, et au moment où il apercevait de loin la porte de l’hôtel, une jeune fille venait d’entrer.
Il frappa, voulut parler à monsieur Ludovic ; on lui dit qu’il n’y était pas, qu’il était à la campagne avec madame sa mère. Il voulut voir la jeune fille qui venait à l’instant même de pénétrer dans l’hôtel ; on lui répondit que personne n’y avait mis les pieds.
Furieux, il voulait rester; trois ou quatre grands laquais le mirent à la porte, le menaçant du commissaire de police, et le pauvre Etienne tomba à la porte de l’hôtel, épuisé de fatigue et de rage. Fleurette était à jamais perdue pour lui.
Le lendemain de la fête de Saint-Cloud, de cette soirée signalée par tant d’événements, Micheletle, avant de se rendre à l’atelier, avait couru rue de Navarin pour causer, avec son amie, de leurs succès de la veille.
Elle comptait la trouver radieuse. Elle la trouva triste, et, ce qui n’arrivait jamais à Fleurette, accablée et découragée. Elle l’interrogea, et Fleurette, d’ordinaire si franche, si expansive, garda le silence. Elle éprouvait une répugnance invincible à parler de ce qui était arrivé, des instances de Ludovic, de la promesse involontaire et imprudente qu’elle lui avait faite, de ses regrets à cette heure et de la position fausse et embarrassante où elle se trouvait!...
Et puis, se disait-elle, en regardant Michelette, à quoi bon lui raconter tout cela? elle ne me comprendrait pas.
Elle avait raison ; Michelette n’aurait vu là-dedans que l’événement le plus heureux, le plus glorieux pour son amie, et, comme elle était la meilleure fille du monde, elle s’en serait sincèrement réjouie et n’aurait jamais supposé que l’on pût trouver, dans une fortune aussi inespérée, un sujet de chagrin ou de regret.
Fleurette ne pensait pas ainsi. Elle sentait qu’elle s’était follement engagée envers un jeune homme qui l’aimait réellement, qui n’avait eu que de bons procédés pour elle, et dont, après tout, elle n’avait pas le droit de se jouer.
Elle ne l’aimait pas, il est vrai, mais elle n’en aimait pas d’autre ; elle l’aimait mieux qu’un autre, mieux qu’Etienne, par exemple.
Ludovic, du moins, ne la battrait pas.
Elle passa toute la journée du lundi dans une grande perplexité et sans prendre aucun parti. Le mardi fut bien plus terrible encore, car c’était le lendemain que Ludovic l’attendait. Et même, en admettant qu’elle fût décidée à* manquer à sa parole, comment le lui déclarer, comment lui expliquer ses raisons ?
Nous avons dit que Fleurette ne savait pas écrire, et aller elle-même chez lui, pour lui dire qu’elle n’irait pas, était un parti aussi absurde que dangereux.
Le mardi s’écoula encore, sans qu’elle eut pris de résolution.
Le mercredi se leva ; jour fatal 1 il n’y avait plus moyen de se soustraire à sa destinée.
Il était trop tard maintenant pour se rétracter ou se dédire. Incertaine, découragée, oubliant son énergie ordinaire, elle baissa la tête et désespéra d’elle-même.
C’en était fait, cette fois, de la pauvre Fleurette.
Elle sortit. Elle descendit lentement la rue des Martyrs. Elle qui, d’ordinaire, était si gaie, si vive, triste en ce moment et mécontente d’elle-même, n’avait plus cœur à rien ; elle restait insensible à la belle matinée qui se préparait et au soleil joyeux qui déjà l’inondait de ses rayons.
xArrètée par un embarras de voitures, elle monta sur les marches de l’église de Notre-Dame-de-Lorette, et attendit un instant.
L’idée delà prière, l’idée d’un Dieu qu’elle ne connaissait pas, ne s’offrit point à elle, et cependant, comme si, dans notre nature égoïste, la peine, plus que la joie, nous révélait l’existence de la divinité, elle sentait un vague besoin de s’adresser à un être supérieur à elle, de lui confier ses souffrances et de lui demander aide et consolation.
En ce moment, une voiture de forme antique s’arrêtait au bas du perron. On vit sortir de cette voiture une dame grande et vêtue de noir, aux formes anguleuses, à l’air noble, digne et sévère. Sa présence répandait autour d’elle le froid et le respect.
Derrière elle, s’avançait une jeune fille à la démarche légère et à la taille majestueuse. Rien de plus simple et de plus élégant que sa mise ; rien de plus gracieux et de plus distingué que ses manières, et c’était un tel éclat de jeunesse et de beauté, des lignes si pures et si parfaites, que le peu de personnes qui descendaient en ce moment les marches de l'église s’arrêtèrent pour la regarder et murmurèrent à demivoix :
— Qu’elle est belle !
Sa vieille et noble compagne fit en ce moment un faux pas ; elle s’empressa de la soutenir, la rassura, la força à s’appuyer
sur son bras, et tout cela avec tant de bonté et de prévenance et un sourire si angélique, que ceux qui l’admiraient tout à l’heure se dire avec émotion et presque avec affection :
— Quelle charmante personne !
Mais pendant que les deux dames montaient lentement les degrés du parvis, Fleurette avait tout à coup pâli ; ses lèvres étaient devenues tremblantes, son cœur battait avec force, ses jambes fléchissaient tellement, qu’elle fut obligée de s’appuyer contre une des colonnes.
La vieille dame âgée et la jeune fille inconnue venaient de passer près d’elle, puis elles étaient entrées dans l’église. Alors Fleurette, revenant à elle, et rassemblant toutes ses forces, s’élança sur leurs traces en s’écriant :
— Ah ! ma marraine !
il était de bonne heure. Il n’y avait presque personne encore dans l’église.
Il fut facile à Fleurette d’apercevoir Cîotilde, c’était le nom de sa marraine ; ce nom, elle l’avait répété trop de fois pour l’avoir oublié.
Les deux dames causaient avec un prêtre à cheveux blancs, qui se dirigea vers un confessionnal, placé dans une des chapelles des bas-côtés. La vieille dame le suivit, et la jeune, restant à la place où elle était, se courba sur une chaise et pria.
Fleurette, déjà tremblante et effrayée du silence de l’église, s’avança doucement, craignant de troubler, par le bruit de ses pas, le recueillement de sa marraine.
Arrivée près d’elle, elle voulut parler, les expressions lui manquèrent. Elle tomba à genoux et saisit sa main qu’elle couvrit de ses baisers et de ses pleurs.
— Que voulez-vous? qui êtes-vous ? s’écria la jeune fille étonnée.
LA BOUQUETIERE 171
— Qui je suis? une pauvre fille qui vous doit tout et qui ne La jamais oublié, Fleurette la bouquetière... Fleurette, ma marraine, à qui vous avez donné un nom... et votre or... cette pièce d’or que depuis près de quatre ans, j’ai toujours gardée. Ah! mon Dieu, dit-elle avec douleur... vous ne vous rappelez plus !
— Si... si, mon enfant, dit la jeune fdle d’une voix émue ; on ne se met ici à genoux que devant Dieu. Assieds-toi là près de moi.
Obéissant à son ordre. Fleurette s’était déjà assise à côté de sa marraine, dont elle n’avait pas quitté la main.
— Je vous vois donc enfin, dit-elle en la regardant avec une adoration mêlée de respect. Enfin vous voilà ! vous m’avez entendue ! Je vous ai appelée tant de fois et je vous attends depuis si longtemps !.. Ma marraine, ma marraine, soyez bénie !
Il y avait dans ses yeux, dans sa voix, dans l’expression de ses traits, une telle effusion de tendresse et de reconnaissance, cette reconnaissance était si vive et si vraie, qu’il était impossible de n’y pas croire, et Clotilde se sentit touchée jusqu’au fond du cœur.
— C’est à vous, ma marraine, que je dois ma vie, que je dois ma fortune.
— Tu es donc bien riche, fit Clotilde en souriant.
— Oh! bien riche ! et bien malheureuse ! Non, dit-elle en se reprenant... bien heureuse, car vous voilà, ma marraine, vous voilà à Paris.
— - Jusqu’à demain.
Fleurette poussa un cri de regret et de douleur.
— Oui, continua Clotilde, avec madame de Kéroualle, ma cousine, qui, souffrante, était venue consulter un célèbre
médecin , et toutes deux, ce matin, nous venions à confesse
Puis regardant Fleurette, elle ajouta :
— ^ Et toi aussi, je suppose.
— Moi ! dit Fleurette naïvement, jamais !
— Jamais? dit Clotilde étonnée.
; — Je ne sais pas même ce que c’est, ma marraine.
— Et qui t’a donc élevée, mon enfant ?
— Personne que moi-même.
— Et comment as-tu vécu ?
— • Comme j’âi pu.
— Et jamais, dit Clotilde en lui montrant l’image du Christ placée devant elles, il ne t’est venu à la pensée de prier Dieu ?
— Je ne priais que vous, ma marraine, et vous ne me répondiez pas. Aussi, aujourd’hui, je le sens bien, c’était fait de moi. Mais vous voilà, vous me venez en aide, je suis sauvée !
— Oui, oui, mon enfant, s’écria Clotilde avec un accent qui partait du cœur, et qui dût être entendu de l’Eternel ; oui, ce n’est pas sans dessein que Dieu t’a mise sur mon passage! Je te protégerai, je te sauverai ! Ce nom de marraine que tu m’as donné, je l’accepte devant Dieu, et j’en remplirai les devoirs.
Et Clotilde jurait tout bas, pauvre fille elle-même, sans, protecteur et sans ami, de sauvegarder cette autre jeune fille plus misérable qu’elle que Dieu lui envoyait.
Fleurette, de son côté, jurait de ne plus vivre que pour sa bienfaitrice.
Leurs deux serments s’élevèrent ensemble jusqu’au ciel, où les anges les reçurent!
— Parle vite maintenant, dit Clotilde, en regardant de du côté du confessionnal, où était sa cousine ; je n’ai que quelques minutes à te donner.
Fleurette lui raconta alors, à voix basse et en peu de mots, toute son existence jusqu’à ce jour, récit que parfois Clotilde eut peine à comprendre, et qui souvent la fit rougir. Plus d’une fois même la jeune fille lui mit sa main sur la bouche, en lui disant :
— Tais- toi ! tais- toi!
— Pourquoi? demandait ingénuement Fleurette, qui, dans ce récit ne se serait fait qu’un reproche, celui de çacher la vérité et de ne pas tout dire à sa marraine.
Et Clotilde, comprenant que sa naïveté même était sa justification, et qu’il fallait accuser son ignorance et non son cœur, se reprenait et lui disait avec bonté :
— Rien, rien ; continue, mon enfant.
Lorsque Fleurette arriva à ses rencontres avec M. Ludovic Durussel, à la promesse qu’elle lui avait faite, à ses hésitations, à ses regrets, à scs remords, à l’impossibilité de manquer à un pareil engagement.
— Quand on s’engage à commettre une mauvaise action, s’écria Clotilde avec indignation, le parjure est une vertu.
— Que voulez-vous dire, ma marraine ? répondit Fleurette étonnée.
— Je n’ai pas le temps de discuter ici avec toi ; mais écoute-moi bien.
L’honneur doit être notre première loi, à nous autres jeunes fdles; pour lui, nous devons tout sacrifier, même la vie. Me comprends -tu ?
— Oui, ma marraine, dit Fleurette avec énergie.
— Ainsi donc, tu n’iras pas ce soir chez M. Ludovic. Je te le défends.
— Oui, ma marraine.
— Plutôt que d’y aller, continua Clotilde en lui serrant la main avec force, tu mourras, n’est-ce pas!
— Oui, ma marraine.
Fleurette prononça ce mot avec un tel sang-froid, que Clotilde comprit qu’il y avait là une volonté de fer que rien ne pouvait briser.
— Bien, ma filleule, dit-elle en la regardant, tu as du cœur, tu seras une honnête fille.
- — Je serai tout ce que vous me' ferez, nia marraine, tout ce que vous m’ordonnerez d’être.
— Voici ma cousine qui sort du confessionnal, dit vivement Clotilde... laisse-moi.
— • Et vous partez demain, et je ne vous verrai plus, s’écria Fleurette avec désespoir.
— Non, vraiment ; je n’abandonne pas ainsi l’âme qui s’est donnée à moi et qui m’est confiée. Viens aujourd’hui, à quatre heures, rue de Varennes, à l’hôtel Kéroualle.
— Oui, ma marraine.
— Je me serai occupée de toi et je te parlerai. Tu me demandais tout à l’heure, ce qu’était la confession, tu viens de me faire la tienne.
— Et depuis que vous m’avez dit : Bien, ma filleule! je me sens toute autre : j’étais découragée et je ne le suis plus; j’étais sans espoir et j’en ai maintenant.
— Eh bien! ditClotildeavec un sourire triste, laisse-moi, à mon tour, demander à Dieu ce que je t’ai donné : la force et le courage.
Et elle se dirigea vers le confessionnal.
Fleurette sortit lentement de l’église, retournant à chaque instant la tête pour apercevoir encore sa marraine.
Les derniers mots qu’elle venait d’entendre avaient emporté une partie de sa joie. Sa marraine souffrait donc, sa marraine était malheureuse; ses chagrins, qu’elle ne connaissait
pas encore, étaient déjà son plus grand chagrin ; ce n’était plus à elle qu’elle pensait, c’était à sa marraine.
Pour tenir la promesse qu’elle lui avait faite, elle résolut d’abord de réunir dans un seul paquet la montre, la chaîne, la broche et le châle qu’elle avait reçus de Ludovic.
Elle ne voyait pas trop encore comment les lui renvoyer et comment lui faire connaître le changement survenu dansées résolutions, mais elle avait, pour en trouver le moyen, toute la journée devant elle.
Au moment où elle rentrait, madame Beaurin accourut joyeuse à sa rencontre. Un coffre venait d’arriver pour elle, coffre précieux sans doute.
— Ah ! se dit Fleurette avec un sentiment pénible, un nouveau présent de Ludovic ; je ne le recevrai pas.
Puis elle pensa que c’était là le moyen qu’elle cherchait de lui renvoyer, en meme temps, ses autres cadeaux.
— La personne qui a apporté ce coffre est-elle-là? demanda-t-elle à madame Beaurin.
— Oui, ma chère enfant.
— CJest sans doute le domestique de M. Ludovic.
— Non, mon enfant; un employé du chemin de fer de Strasbourg qui t’attend pour te faire émarger, comme il dit... c’est-à-dire signer.
— Je 11e sais pas écrire, monsieur, dit Fleurette.
— C’est égal, mademoiselle, dit l’employé, vous ferez votre croix.
— Et le port ?
— 11 est payé ; cela vous est adressé franco de Suisse.
— De Suisse ! s’écria Fleurette avec joie. Oh ! plus de doute, c’est de Guillaume, de mon ami Guillaume. Tous mes amis s'entendent aujourd’hui pour me venir en aide.
C'était une petite malle* en bois et d’un poids très-léger ; elle l’emporta, monta vite et vite son escalier, s’enferma chez elle, et, le cœur battant d’émotion, elle s’empressa d’ouvrir ce coffret.
Il contenait d’abord une lettre.
— Ah ! quel ennui de ne pas savoir lire ! dit-elle.
N’importe, elle aimait mieux attendre que d’en confier le
contenu, quel qu’il fut, à madame Beaurin.
Elle passa à l’examen intérieur du coffre.
Il ne renfermait qu’une magnifique touffe de fleurs d’un rouge sanguin, un peu semblable à la fleur du grenadier. Les feuilles en étaient d’un vert persistant et vivace ; car, bien qu’ayant fait un long voyage, elles étaient aussi fraîches que si elles venaient d’ètre cueillies.
L’aspect de ce beau bouquet produisit sur Fleurette un effet singulier. Elle n’en avait jamais vu de semblables à Paris, ces fleurs y étant complètement inconnues, et cependant elles éveillaient en elle des sensations inexplicables qui ressemblaient à des souvenirs.
Il lui semblait, en les regardant et en les touchant, qu’elle entendait souffler la bise et qu’elle éprouvait un froid aigu. La mémoire lui revint enfin, et elle s’écria d’une voix joyeuse :
— Oui, oui, l’étoile des Alpes, ces fleurs rouges que, dans mon enfance, je courais cueillir sur la neige.
Plus d’une fois, en effet, elle en avait causé avec Guillaume, et celui-ci, à peine de retour dens ses montagnes lui envoyait ce souvenir de la patrie absente.
La vue de ces fleurs, cette nouvelle preuve de l’amitié de Guillaume, la position où elle se trouvait en ce moment, tout cela la fit tomber en de profondes et graves réflexions.
Non pas qu’elle hésitât sur le parti à prendre ; elle avait
LA BOUQUETIERE 177
promis à sa marraine de ne pas voir Ludovic ; c’était un point arrêté. Mais comment, sans le voir et sans lui écrire, lui faire part du changement survenu dans ses idées? C’était impossible.
D’un autre côté, ne pas le prévenir, le laiser toute la soirée dans l’espoir, l’attente et l’inquiétude, c’était mal; elle le sentait bien,... ét pourtant il fallait s’y résoudre.
Pendant ce flux et reflux de réflexions, le temps s’écoulait.
Tl y avait loin de la rue deJXavarin à la rue de Varennes, et elle craignit de se trouver trop tard au rendez-vous donné par sa marraine. Elle se bâta de sortir et marcha d’un bon pas, mais il lui semblait qu’à pieçl elle n’arriverait jamais.
Un omnibus passait, elle y monta et elle alla s’asseoir à l’extrémité du long véhicule, pour y être moins dérangée et pouvoir y rêver à son aise. Une fois assise et installée, elle leva les yeux sur sa voisine : c’était sa grande amie mademoiselle Charlotte.
— Ah ! que te voilà pimpante et joyeuse! s’écria celleci, tu es en beauté, Fleurette, cela ne m’étonne pas. — Un jour de conquête !
— Que veux-tu dire ? demanda Fleurette.
— Oh! maintenant que te voilà grande dame, tu ne voudras plus reconnaître tes anciennes amies.
— Moi, grande dame? dit-elle en haussant les épaules.
— Fh ! mon Dieu ! oui, je sais tout.
Elle lui raconta alors, avec un sentiment d’envie et de méchanceté, tout ce que, dans son dépit, Etienne lui avait confié, la scène du landau et les propositions de Ludovic.
— Tout cela est vrai, dit froidement Fleurette.
— Je comprends maintenant, continua Charlotte, et d’après la colère d’Etienne, que rien ne s’était icéellement passé
entre toi et lui. Je le disais bien aussi : Fleurette est trop adroite et trop fière pour ne pas mieux choisir, et je le vois par la promesse cpie tu as faite à M. Ludovic, de te rendre aujourd’hui meme, à la nuit tombante, à son hôtel, en l’absence de sa mère.
— Tout cela est vrai, dit Fleurette en souriant, et cependant rien de tout cela n’arrivera.
— Allons donc, me feras -tu accroire que l’on dédaigne ou que l’on refuse une position pareille ?
— Mais oui !... et je t’en donnerai la preuve évidente si tu le veux.
— Comment cela ? dit Charlotte avec une ardente curiosité.
Fleurette la regarda bien en face et lui dit lentement :
— Veux-tu, Charlotte, aller ce soir à ma place près de M, Ludovic.
Charlotte crut que sa compagne se moquait d’elle, et s’écria avec indignation.
— Moi! et sous quel prétexte, pour quel motif?
— Pour me rendre un service, un service d’amie.
— Lequel ?
— Pour lui dire que je ne suis point ingrate, que je ne méprise pas son affection, mais qu’il m’est impossible d’y répondre ; que je lui demande pardon de lui manquer de parole, mais que je ne puis ce soir me rendre à son hôtel.
— En vérité ! s’écria Charlotte sur laquelle le sang-froid de Fleurette commençait à faire impression, et pour quelles raisons ?
— Tu ne peux les savoir.
— Moi, mais lui?
— Eh bien ! tu lui diras... qu’une personne qu’il connaît bien, ma marraine, me le défend.
— Ce n'est pas là une raison.
— C’en est une pour moi. — Et puis, dit-elle en tirant un petit paquet de sa poche, tu lui remettras ces bijoux et ce châle, qu’en bonne justice.. ., je ne peux plus garder.
— Je comprends, dit Charlotte, en prenant le paquet d’un air préoccupé.
* — Ainsi donc, continua Fleurette, tu me promets que ce soir, ma commission sera faite et que ce paquet lui sera rendu,
— Je te le promets, répondit lentement Charlotte sous l’impression d’une idée qui l’absorbait en ce moment ; tu es une drôle de fille, murmura-t-elle ; mais, après tout, tu es une bonne enfant.
— Et toi aussi, Charlotte; je suis sûre qu’en ce moment tu es fâchée de m’avoir mal jugée et que désormais tu prendras mon parti.
— Certainement, dit Charlotte d’un ton ferme et comme une personne dont la résolution est prise. Compte sur moi.
Elle fit un signe au conducteur qui arrêta l’omnibus. Elle descendit, et Fleurette continua sa route.
Charlotte expédia promptement les affaires qui l’appelaient en ce quartier pour le compte de l’atelier.
Il lui semblait qu’en ce moment s’offrait à elle un coup hardi, une occasion de fortune, comme il s’en présente une fois dans la vie, et dont il faut savoir profiter.
Elle rentra chez elle, combina une toilette, où la simplicité la plus recherchée était unie à la coquetterie la plus séduisante, et quand son miroir lui eut dit qu’elle était aussi belle que possible, elle s’enveloppa de sa mante et sortit.
A neuf heures du soir elle frappait à l’hôtel Durussel ; elle demandait M. Ludovic, et, sur l’indication du concierge, traversait la cour, montait un escalier dérobé, franchissait
une porte mystérieuse, que venait de lui ouvrir un beau jeune homme, qui l’attendait depuis une heure, le cœur battant d’amour et d’espérance.
— Fleurette! s’écria-t-il avec transport, en s’avançant vers elle.
— Il n’y faut plus penser, répondit froidement Charlotte ; elle vous abandonne 'à jamais, et m’a chargée de vous remettre toutes ces preuves d’amour que vous lui avez prodiguées.
Je renonce à exprimer la surprise, la douleur, la colère qui, tour à tour, se succédèrent sur les traits bouleversés de Ludovic.
Il était tombé anéanti sur une chaise du boudoir; devant lui, la jeune messagère était debout, lui présentant toujours le paquet fatal.
La mante de Charlotte venait de glisser à ses pieds, et laissait voir une taille jeune, svelte et opulente ; la chaleur de la température permettait à ses épaules d’ètre légèrement découvertes. Le bras qu’elle étendait vers Ludovic était superbe, et elle avait l’air tellement touchée de sa douleur, elle le contemplait avec des yeux si beaux et si pleins de compassion, qu’il ne put s’empêcher de remarquer que des larmes, ou plutôt des perles, roulaient dans ses prunelles.
Charlotte voulait se retirer. Il s’y opposa. C’était tout simple, il lui fallait savoir tous les détails d’une trahison, qu’elle n’atténua point, il s’en faut.
On ne sait jusqu’où peut aller l’émotion qui suit les grandes douleurs et où peuvent conduirent les idées de vengeance ; peut-être Charlotte y avait-elle compté.
Le lendemain, un fait des plus extraordinaires défrayait toutes les conversations de l’atelier de la rue Coquenard.
Mademoiselle Charlotte avait paru avec une montre en or,
avec des bijoux et une bague en turquoise ; mais ce qui compensait grandement, et à son désavantage, cette magnificence, c’est qu’un de scs beaux yeux, horriblement gonflé, disparaissait sous un cercle violet ; c’est qu’une bosse énorme s’élevait sur son joli front ; c’est que son nez, chef-d’œuvre de mutinerie, avait été outrageusement contusionné et meurtri.
Quel était le sujet, quel était l’auteur de ce drame? On se perdit en suppositions et en conjecturés, la vérité ne fut jamais complètement expliquée.
Un bruit mensonger, sans doute, circula cependant, que Charlotte, en sortant assez tard d’un hôtel, où elle avait passé la soirée, avait été assaillie par un forcené qui voulait tout uniment la tuer :
Un amant furieux, qui l’avait prise pour une infidèle et qui n’avait reconnu les torts de sa jalousie que quand il était trop tard pour en arrêter les effetset pour en effacer les traces.
Fleurette, cependant que nous avons laissée en omnibus, était arrivée à la rue de Varennes; une femme de chambre, qui l’attendait, l’avait conduite à la chambre bien modeste, à l’espèce de cellule, que Clotilde habitait dans l’hôtel de sa hère et noble cousine, madame la marquise de Kéroualle.
Fleurette contempla, avec émotion et respect, ce lieu, où tout respirait l’ordre, la simplicité, la piété et l’étude.
Ce Christ en ivoire, placé au fond de l’alcôve de sa marraine, ce métierà tapisserie, ces pinceaux, ce piano, ces livres, toutes choses dont elle ignorait presque l’usage, attiraient ses regards, lorsque Clotilde parut. Elle voulut se jeter aux pieds de sa marraine. Celle-ci l’embrassa avec tendresse.
— Viens, ma pauvre enfant abandonnée, lui dit-elle, tu m’as raconté toutes tes fautes...
— Et vous ne m’aimez plus ?...
— Et je t’aime et je l’estime, car, où d’autres auraient succombé, tu t’es vaillamment défendue et tu es sortie victorieuse. Parmi nous, qui n’avons jamais eu à combattre, quelle est celle qui oserait te jeter la pierre ? Mets-toi là, mon enfant, ma sœur, dit-elle en la faisant asseoir à côté d’elle, et dis-moi ce que tu as fait depuis ce matin.
— J’ai renvoyé à M. Ludovic, par une de mes amies, tous les présents qu’il m’avait adressés et je lui ai fait dire qu’il ne m’attendît ni ce soir ni jamais.
— C’est bien. Maintenant, écoute-moi. C’est par ignorance seulement que tu as été sur le point de faillir. Il ne faut plus t’y exposer. Je pars demain, par malheur; je retourne en Bretagne avec ma cousine. Voici une lettre que tu porteras, de ma part, à une digne femme, supérieure d’un couvent.
Fleurette fit un inouvemènt d’effroi.
— Que ce mot ne t effraie pas, ma filleule ; on ne t’y retiendra pas prisonnière.
— A la bonne heure, ma marraine ; car, habituée au grand air et à la liberté, je mourrais s’il fallait y renoncer.
— Je le conçois, dit Clotilde en soupirant; mais rassuretoi, tu iras là, une ou deux heures tous les jours, on t’y apprendra à lire et à écrire.
— Je n’apprendrai jamais, ma marraine ; c’est trop long, trop difficile.
— C’est cependant le seul moyen, répondit doucement Clotilde, de continuer à se parler, malgré l’absence, et d’ètre toujours ensemble.
— Ah! s’écria vivement Fleurette, je le saurai bientôt, dussé-je y employer mes nuits et mes jours.
Clotilde lui tendit sa main, en lui disant :
— C’est bien. Mais ce n’est pas tout encore.
— Tout ce que vous voudrez ; ordonnez, dit Fleurette, en pressant* la main de sa marraine sur ses lèvres et sur son cœur.
— Tu as vécu jusqu’ici comme une païenne, comme une bohémienne.
— Vous en êtes sure? demanda-t-elle naïvement.
— N’ayant d’autre culte...
— Que vous, ma marraine.
— Et ne croyant enfin. . .
— Qu’à vous, ma marraine.
— Ce n’est pas assez, dit Clotilde en riant malgré elle, et en lui fermant la bouche. Il faut que tu t’instruises comme chrétienne.
— Vous croyez?...
— Que tu suives pour cela les leçons nécessaires et d'abord le catéchisme.
— Ah bah! s’écria Fleurette avec un sentiment de terreur.
— Il le faut, je le veux, répondit Clotilde d’un ton ferme.
— Alors c’est fait, c’est convenu, s’écria Fleurette comme une personne qui vient de prendre un parti désespéré, pour vous, ma marraine, je suis capable de tout.
— C’est bien, dit Clotilde d’un air de satisfaction.
— Et maintenant, ma marraine, quand reviendrez-vous à Paris ?
— Je ne sais, répondit tristement la jeune fille.
— Pour être témoin de mes progrès, pour jouir de votre ouvrage .
Clotilde ne répondit pas, mais une larme roula le long de sa joue.
— Ma marraine, ma marraine! s’écria Fleurette en se jetant à ses genoux, je suis bien peu de chose auprès de vous ; mais si vous attachez quelque prix au dévouement et à l’affection. ..
— Ah! murmura Clotilde avec un accent de douleur, c’est là ce qui manque à ma vie. — Je suis seule au monde!
— Vous ne l’êtes plus, ma marraine .• il y a quelqu’un qui ne vivra désormais que de votre existence, me voici. Parlez, parlez, m’est avis que le malheur, avec vous, me serait plus doux que le bonheur, à moi toute seule.
Devant ce cri du cœur, devant cet élan de tendresse, il n’y eut plus de rang, plus de distance, et la noble jeune fdle se trouva, presque sans le vouloir, amenée à confier ses peines à un cœur qui les comprenait si bien.
Il est de profondes misères que le monde ne soupçonne pas ; misères d’autant plus cruelles que le rang, la position, l’éducation ne semblent les rendre ni possibles, ni permises. Il est telles hautes sociétés, tels salons blasonnés et dorés où l'on n’a pas le droit de paraître malheureux ; à peine meme vous accorde-t-on celui de l’être.
Clotilde était dans ce cas.
Au dehors, objet des hommages que sa beauté lui attirait; au logis, en butte à toutes les humiliations ; reine dans le monde, esclave dans son intérieur, élevée par la dure pitié de sa cousine, madame la marquise de Réroualle, Clotilde cachait aux yeux de tous l’espèce de servitude où elle vivait ; servitude dont on aurait été fort étonné qu’elle ne se montrât pas reconnaissante.
Le comte de Réroualle, père de Clotilde, nous l’avons dit plus haut, était mort ruiné.
Toute sa famille se composait, au moment de son décès, d’un fils, Jean de Réroualle, assez mauvais sujet, cause en partie de la ruine de son père. Jean de Réroualle, pour réparer ses désordres, s’était lancé, en aventurier, dans des expéditions hasardeuses et lointaines, où il avait rencontré, non la fortune, mais la mort.
C’était depuis son départ que Ciotilde était née, et elle s’était trouvée, quand elle perdit son père, seule, à cinq ans, avec une vieille tante qui Lavait élevée et qui Uaimait tendrement.
Mais cette tante, mademoiselle Beatrix de Kéroualle, avait pour toute fortune six cents livres de rentes, avec lesquelles il lui était impossible de subsister, elle et sa nièce Ciotilde, et de subvenir aux frais de l’éducation de celle-ci.
Il lui fallut donc, à son grand désespoir, accepter les offres généreuses du marquis de Kéroualle, chef de la brandie aînée, qui proposait de prendre avec lui sa petite cousine
Mais le marquis ne se chargeait que de sa jeune parente, et la pauvre tante Beatrix, forcée de se séparer de son enfant chéri, avait trouvé, aux environs de Nancy, une communauté religieuse, qui, moyennant ses six cents livres de rentes, l’avait prise en pension.
A peine, une fois par an, la tante trouvait-elle, pour voir sa nièce, le moyen de faire le voyage de Nancy à Paris ou en Bretagne, mais toutes les semaines, du moins, elles s’écrivaient.
A l’une, âgée et malade, il fallait des soins; à l’autre, jeune et déjà malheureuse, des consolations; et leurs lettres étaient le seul remède aux souffrances de l’une et aux chagrins de l’autre.
Environnée, comme elle l’était, de cœurs égoïstes et envieux, qui la détestaient, en famille, et qui envisageaient, comme autant de mortelles injures, ses charmes et ses succès, Ciotilde, bonne, tendre et expansive, était obligée de refouler en elle-même tous les nobles élans, tous les sentiments généreux, qu’elle eût voulu répandre autour d’elle.
Ses succès même, loin de la rendre vaine, l’avaient parfois profondément affligée et humiliée.
Tel jeune homme, attiré dans le monde par sa rare beauté, lui avait souvent prodigué d’ostensibles hommages, qu’il s’était hâté de retirer, en apprenant qu’elle était sans fortune.
Aussi sa fierté se révoltait parfois contre les éloges dont on l’accablait, et, pour diminuer le nombre ou les exagérations de ses adorateurs, elle se hâtait de jeter en avant, avec un gai sourire, quelques phrases généreuses, qui les avertissaient du danger, quelque allusion indirecte à sa pauvreté, moyen qui ne manquait presque jamais son effet.
Aux yeux de bien des gens, la manière dont on leur rend un service, les dispense plus ou moins de reconnaissance. Clolilde n’était point de ces personnes-là.
Elle n’avait jamais oublié que le marquis de Kéroualle, et après lui, sa veuve, avaient offert à son enfance un asile et un appui. Aussi ni la sécheresse du cœur, ni le manque d’égards, niiereproche*tnême des bienfaits, le plus sensible des outrages, rien n’aurait pu, à ses propres yeux, justifier l’ingratitude.
Une seule compensation à ses chagrins s’était offerte à elle depuis quelque temps; c'était la possibilité de s’acquitter, indirectement, des services qu’on lui avait rendus jusqu’alors.
La marquise de Kéroualle, avait trois filles.
Elodie, beaucoup plus âgée que les autres, et qui venait de se marier, avait eu, sinon beaucoup d’éducation, du moins beaucoup de maîtres. On lui en avait donné de toutes sortes. Education à peu près inutile qui cependant n’avait pas été tout à fait perdue.
Quelqu’un en avait profité. C’était Clotilde, qui avait étudié avec un zèle et une ardeur au-dessus de son âge.
Elle allait moins dans le monde que ses cousines, ou, pour mieux dire, elle ne sortait presque pas, et le temps passé à la maison était consacré à un travail devenu pour elle une con-
LA BOUQUETIÈRE solation. Elle avait fait des progrès rapides et étonnants dont nul n’avait été le témoin, et dont personne ne l’avait jamais complimentée.
Après le mariage d’Elodie qu’il avait fallu doter, madame la marquise de Kéroualle ne cacliapas l’intention où elle était d’augmenter encore, s’il était possible, l’économie qui régnait déjà dans sa maison. Clotilde lui proposa hardiment de remplacer auprès de ses jeunes cousines, les maîtresses de piano, de dessin, d’histoire, de langues anglaise et italienne, etc., etc., fonctions qu’à la surprise générale elle remplit à merveille, et qui épargnaient à la marquise plus de deux- mille francs par an.
Ainsi Clotilde, qui déjà était dame de compagnie et presque femme de chambre de la marquise, se trouvait l’institutrice de ses deux fdles, lesquelles, au lieu de lui en savoir gré, la détestèrent dès ce jour, comme cousine et comme gouvernante.
On se doute bien que ce récit, ou plutôt ces confidences, avaient été souvent interrompues parles exclamations de Fleurette ; mais ici son indignation ne connut plus de bornes.
— Vous, ma marraine, qui mériteriez tant de respects et d’adorations, vivre ici, dans un état d’esclavage; mais moi, pauvre fille, je suis plus heureuse que vous, je suis libre.
— C’est vrai! mais rassure-toi, cela ne durera pas.
— Vous avez un projet? dit vivement Fleurette.
— Oui, dès que ma tâche sera terminée, dès que mes cousines seront mariées.
— Elles ne léseront jamais ! ... qu’ont-elles pour qu’on les épouse ?
— Leur dot! Enfin, dès que ma dette sera payée, dès que j’aurai fait, du moins, tous mes efforts pour l’acquitter, voici le dessein que j’ai formé depuis longtemps avec ma tante Beatrix.
Fleurette redoubla d’attention.
— Il y a en Bretagne, où je suis née, et où j'ai presque toujours habité, un endroit nommé Saint-Gildas, situé au bord de la mer, au milieu des rochers, et qui domine l’Océan . Là, on respire un air pur et libre. Là, se sont réunies de pieuses soeurs, qui se sont consacrées à l’éducation de l’enfance et au soulagement de la vieillesse. J’ai de ma mère des dentelles et une bague que j’ai précieusement conservées. Tout cela, diton, vaut près de mille écus. Grâce à cette somme, les sœurs de Saint-Gildas consentiront à me recevoir parmi elles.
— Vous! religieuse!
— Avec ma tante Béatrix, qu’on me permettra de garder près de moi.
— Vous religieuse ! répéta Fleurette avec un accent de douleur.
— Oui, répondit Clotilde avec exaltation, j’entrerai en religion ; mais une religion active, utile, qui ne se contente pas de prier, qui agit, qui sert Dieu en secourant son prochain ; qui s’occupe du passé et de l’avenir, de la vieillesse et de l’enfance ; qui tend la main au vieillard chancelant et à la jeune fdle comme toi près de tomber. Ah ! ce sera une belle et noble tâche !
— Mais enfin, s’écria Fleurette désolée, ce sera un couvent! Voyons, ma marraine, vous détestez donc le monde?
— Non pas, dit Clotilde en souriant, et ce monde qui s’ouvrait pour moi, m’offrait, au printemps de la vie, bien des espérances et bien des charmes.
Que de rêves, dont je m’étais déjà bercée ! que de joies m’enivraient de leurs illusions ! combien de devoirs même, pour lesquels mon cœur inc semblait né, et qui devenaient des plaisirs. Un ménage à soigner, un ami à aimer, des enfants à
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élever, enfants qui m’entouraient de leurs caresses. Ah ! ce n’est pas sans regrets que l’on abdique de tels bonheurs et même de tels rêves! Mais quand la raison parle, mon enfant, il faut sesoumettre; quand le devoir commande, il faut obéir.
— Et renoncer à tout cela, s’écria Fleurette avec colère, faute d’une dot ! faute d’argent ! quand tout le monde en gagne autour de vous. Pourquoi, ma marraine, les hommes* seuls ont-ils ce privilège ?
— Pourquoi? dit Clotilde en secouant la tête, ce serait trop long à t’expliquer,
— Est-ce que nous n’avons pas, nous autres, autant d’intelligence et d’esprit que les hommes! Quant à moi, dans mon état de bouquetière et dans le peu que j’ai vu, il m’a semblé qu’ils n’étaient pas si forts et si habiles ! Voyez -vous, ma marraine, on ne m’ôtera pas de l’idée que j’ai là, et elle se frappait le front, assez d’intelligence, de finesse, de combinaisons
et d activité, pour faire une fortune et je dis une beU*c
fortune.
— C’est possible, dit gaîment Clotilde.
— Pourquoi donc alors, vous qui m’êtes si supérieure de toutesles manières, vous qui savez tout, quand je ne sais rien, n’arriveriez -vous pas aussi?
— Toi, dit Clotilde en l’interrompant, c’est possible... mais moi, jamais !
— Comment cela?
Sa marraine lui fit comprendre alors, non sans peine, que son nom, son rang et sa naissance la condamnaient à ne rien faire ; que la femme du peuple pouvait se suffire à elle-même et arriver, dans de certaines limites, à la fortune, mais que, pour la grande dame, tombée dans la misère, c’était bien différent, et que, plus elle avait reçu de sa noble famille une po-
sition et une éducation élevées et moins elle avait le droit de se livrer à aucun travail.
Fleurette, désolée, mais non convaincue, baissa la tête en silence, et se dit en elle-même :
— - S’il en est ainsi, je ferai fortune pour nous deux.
Le lendemain Clotildeet la marquise partaient pour la Bretagne, et Fleurette, docile aux ordres de sa marraine, allait prendre sa première leçon de lecture et de catéchisme.