DEUXIÈME PARTIE
Plus de deux mois s’étaient écoùlés depuis le départ de Cio tilde, et, si le lecteur veut bien nous suivre, nous lui demanderons la permission de le conduire dans le passage de l’Opéra, non pas à son entrée sur le boulevard, mais du côté qui donne sur les couloirs du théâtre.
Nous le prierons de s’arrêter un instant devant une petite boutique de fleurs, propre, élégante et même assez coquette, mais bien exiguë, car elle se compose d’une seule pièce, contenant à peine deux ou trois mètres carrés.
Dans le passage de l’Opéra les loyers sont chers.
Une jeune fille est assise dans le comptoir, au milieu des fleurs; sa physionomie sérieuse et même un peu triste, contraste avec son riant entourage. Pour la première fois le sou^ rire ne court point sur ses lèvres vermeilles, quelques plis même rident son front, d’ordinaire si blanc et si pur.
La joue appuyée sur sa main, et le coude placé sur le comptoir, elle lit et relit attentivement une lettre ouverte de-
vaut elle, car Fleurette, c’est elle, Fleurette sait lire maintenant. Bien plus, elle sait écrire, avec moins de perfection, il est vrai.
Ses caractères grandement dessinés conservent encore la physionomie de la page d’écriture, et se renfermeraient difficilement dans les dimensions du billet doux ; mais enfin elle se fait lire.
Il faut convenir aussi que, depuis plus de deux mois, elle a travaillé comme elle se Fêtait, promis, jour et nuit, avec une assiduité et une persévérance qui n’appartenaient qu’à elle.
Elle a cessé de voir Michelette et ses compagnes de l’atelier ; plus de parties de plaisir, plus de promenades, meme le dimanche. -
Les commencements ont été rudes, puis le travail est devenu plus facile, puis, le progrès aidant, il s’est changé en plaisir. Elle comprend déjà que l’obligation, qui lui a été imposée par Clotilde, est un moyen de réussite et de fortune, et cette fortune, qu’elle rêve maintenant, non plus pour elle, mais pour sa marraine, est le but constant de tous scs désirs, ambition extravagante si Fon veut, mais excusable, car cellelà vient du cœur.
Dès que Fleurette a pu déchiffrer l’écriture, elle s’est empressée de lire, de lire elle-même (c’était un grand bonheur) la lettre d’un ami, celle de Guillaume, qu’elle n’avait voulu confier à personne, et elle avait bien fait.
Cette lettre, qu’elle croyait une simple lettre d’envoi ou d’avis, était plus importante ; c’était elle qu’elle relisait encore dans ce moment ; la voici textuellement :
« Mademoiselle Fleurette,
» Je suis arrivé au pays en bonne santé, et, dés ma pre- )> micre promenade, j’ai rencontré sous mes pieds, dans la
» neige, les fleurs rouges que vous aimiez tant, et dont nous » avons causé à Paris *si souvent, chez vous, et chez moi, au « coin delà rue de Navarin.
n Je ne vous dirai pas que ça me fait penser à vous, parce » que j’y pense toujours ; mais ça m’a donné l’idée de vous » les envoyer, croyant que ça vous ferait plaisir, venant du » pays, et peut-être aussi venant de moi... Peut-être que je » me trompe; vous me le direz.
» J’ai consulté sur cette fleur notre curé, qui m’a dit son i) nom et qui me l’a écrit lui-même, car je n’aurais jamais pu » me le rappeler : c’est Yalpestris Stella , de la famille des )) rhododendrum ferrugineum , que nous appellions tout uni- » ment : V étoile ou la rose des Alpes. Ça ne croît, dit-il^ » qu’au milieu des neiges, à quatre ou cinq mille pieds au- » dessus du niveau de la mer.
w Case conserve l’hiver ; aussi, mademoiselle, je vous en en - » verrai tant que vous voudrez par le chemin de fer de Bâle » et de Strasbourg, ça arrive le surlendemain et, quant au port, » laissez -moi vous faire ce cadeau.
» J’ai fait une succession de mon oncle, qui m’a laissé une » métairie, et je suis riche; je le suis même plus que vous, » ce qui, avant mon départ, m’avait enhardi à monter chez » vous, pour vous dire que je vous aimais et à vous demander Ü si vous vouliez de moi pour mari ; ce dont je n’aurais voulu » qu’autant qu’il y aurait du réciproque de votre côté, et je )) ne le crois pas.
» Vous êtes trop jeune, ce n’est pas votre faute; je ne le » suis pas assez, ce n’est pas la iniennfe.
» Vous avez déjà, sans le vouloir, deux amoureux.
» Jugez si vous le vouliez! Vous êtes sage, je le sais, mais » ça ne dure pas longtemps, quand on a autant de plaisir
» que vous en aviez à regarder les chaînes d’or et les bijoux .
» C’est ce qui m’a fait peur : je ne peux pas vous en don- » ner. Vous ne trouverez ici qu’un pauvre garçon, qui vous » aime depuis longtemps, et un bon mari qui vous aimera )) toujours. Si ça vous suffit, venez; je vous attends. Si ça ne )) vous suffit pas ne venez pas : nous serions malheureux tous » deux. Vaut mieux qu’il n’y en ait qu’un. >)
Cette lettre, si pleine de raison, qui arrivait à Fleurette après sa conversation avec Clotirde, lui faisait envisager la vie sous un aspect bien différent. C’était un mari qui se présentait, un honnête et brave garçon que sa marraine lui aurait conseillé d’accepter.
Mais, tout en appréciant les bonnes qualités de Guillaume, elle ne l’aimait pas, et puis, dans ce moment, nous l’avons dit, d’autres idées l’absorbaient tout entière, des idées de fortune et d’ambition.
Elle avait répondu à Guillaume une lettre aussi brève que possible et qui lui avait cependant coûté deux ou trois jours de composition, en voici le sens :
« Une affaire d’où dépend mon sort m’occupe en ce mo- )) ment, mon bon Guillaume ; accordez moi pour la terminer » deux années encore. Si alors vous me jugez digne de vous, » je crois bien que je vous prendrai pour mari.
» D’ici là, envoyez-moi toutes les semaines, par le chemin » de fer, une caisse de ces fleurs que votre curé appelle alpes- » tris Stella , à condition, bien entendu, que cette caisse, je )) la paierai, sinon, je refuse. »
Fleurette, on le sait déjà, était économe et active, prudente et hardie à la fois ; c’est-à-dire, qu’elle avait tout ce qu’il fallait pour réussir dans le commerce, surtout dans celui des fleurs qu’elle entendait maintenant à merveille.
Elle savait combien la futilité, la mode, le caprice y jouent un grand rôle. Elle avait vu la vogue s’éloigner de telle boutique, sous le prétexte le plus frivole, et s’attacher tout à coup à telle autre, pour une cause plus futile encore.
En lisant la lettre de Guillaume, une pensée soudaine lui était venue. Elle s’était dit que si, l’hiver prochain, la mode, c’est-à-dire la société parisienne, pouvait prendre sous sa protection ces fleurs des Alpes, à peu près inconnues à Paris, il y avait là, pour elle, une- fortune.
Sous l’empire de cette idée, elle employa toutes ses économies, placées à la caisse d’épargne, à louer et à orner une petite boutique dans le passage de l’Opéra.
M. Rymbaud, son ancien protecteur, vint à son aide : il garnit sa boutique des premières plantes de serre qui lui étaient indispensables. Quant à Yalpestris Stella , de la famille des rhoclodendrum ferrugineum , ce fut Guillaume qui prit soin de l’en approvisionner.
Mais la rose ou l’étoile des Alpes, malgré ses belles couleurs' de pourpre, excitait peu la curiosité,.
En vain la boutique était fraîche et attrayante, et la marchande encore plus, elle n’était pas connue, on ne venait pas chez elle exprès, et ceux qui passaient devant ses vitraux, ne s’y arrêtaient pas. Son loyer, qui était considérable, durait toute l’année, et les fleurs, qu’on les vendit ou non, ne duraient qu’un jour, excepté l’étoile des Alpes, fille du froid et de la solitude, qui continuait à y vivre et se trouvait dans son élément.
Loin de marcher à la fortune, Fleurette avait faitune mauvaise spéculation, et voyait peu à peu disparaître ses capitaux.
C’étaient là les réflexions auxquelles elle se livrait, quand nous l’avons vue au commencement de ce chapitre, la joue appuyée sur sa main et relisant la lettre de Guillaume.
De tous sescréanciers, c’était le moins redoutable ; d’abord, elle ne s’était pas beaucoup engagée avec lui, et elle avait deux ans pour s’acquitter. Mais son propriétaire, mais M. Rymbaud, il fallait les payer à la fin du mois! Com-
ment faire?
Fleurette ne manquait ni d’esprit, ni d’imagination, ni de finesse, et l’espèce d’éducation qu elle avait reçue depuis quelques mois, les journaux et les affiches, qu’elle pouvait lire maintenant, l’avaient mise un peu au courant des annonces, des réclames, des moyens, enfin, par lesquels on achète à bon marché, de nos jours, le mérite et la réputation; mais quelque réduits qu’en soient les prix, ils sont toujours chers, pour qui n’a rien, et Fleurette en était là ; la caisse de son comptoir était vide.
Aucun acheteur ne s’était présenté dans la journée, l’horloge du passage de l’Opéra venait de sonner minuit, cette heure, qui d’ordinaire est celle du repos, se trouvait, ce jourlà, l’heure la plus bruyante.
On était dans le carnaval, une foule inusitée de masques et de dominos se pressait dans les deux passages, et excepté les magasins de costumes, de bonbons et de pâtisseries, toutes les boutiques, y compris celle de Fleurette, étaient déjà fermées. Il lui fallut, triste et découragée, songer à rentrer chez elle, car elle n’habitait sa boutique que pendant le jour et demeurait toujours rue de Navarin.
Elle médita vingt projets plus ingénieux et plus inexécutables les uns que les autres, pour sauver sa maison de commerce et son crédit menacés, et cette nuit fut pour elle la plus agitée qu’elle eût encore passée.
Le jour commençait à paraître quand elle rentra à sa boutique, et elle paraissait aussi fatiguée que si elle fût revenue du bal de l’Opéra.
Le bruit et la circulation s’établissent vite dans tous les quartiers de la grande ville ; déjà les voitures roulaient sur le boulevard, les magasins et les cafés s’ouvraient, les marchands étaient à leur comptoir, et les gens qui achètent, qui déjeunent ou qui flânent étaient déjà à leur poste.
Il n’était pas loin de midi, quand Fleurette, qui, inquiète, attendait vainement les clients, vit entrer un petit jeune homme élégant, tenue du matin, l’air dégagé, le bon ton de la finance ; c’était un quart d’agent de change.
— Mademoiselle, je voudrais des fleurs... des fleurs...
— Lesquelles, monsieur ?
— Je ne sais plus le nom. Une espèce de fleur... scientifique... que les savants seuls devraient porter à leur boutonnière, et que je tiens à mettre à la mienne.
— Une nouvelle espèce de rhododendrum, Y alpestris Stella.
— Précisément, mademoiselle. #
— Une fleur qu’on ne trouve qu’ici, dit Fleurette.
— C’est ce qu’on prétend.
— La voilà, monsieur.
— Je la reconnais. Une fleur rouge, d’un rouge superbe, belle couleur... et pas d’odeur, dit-il en la respirant, c’est étonnant !
— Elle est comme cela, monsieur.
— Je ne dis pas non, mais c’est étonnant. Combien, mademoiselle ?
— Cinquante francs, monsieur, dit timidement Fleurette.
— Ah bah! fit le jeune homme, étonné.
— Songez donc, monsieur, qu’on la fait venir exprès des montagnes de Suisse, du Righi, où on l’a cueillie avant-hier.
— Je comprends. . . d’autant mieux que je connais la Suisse, le Righi.
— Tous êtes allé en Suisse, monsieur ?
— Non. mais j’ai un frère qui a bien manqué y aller... beau pays!... belles fleurs!... mais cinquante francs !... c’est un prix fabuleux... sans compter, fît-il en la respirant encore, qu’elle n’a pas d’odeur. Je vais déjeûner au café Riche : je reverrai, en repassant, si Valpestris Stella est en baisse.
Fleurette, restée seule, réfléchit.
— Cinquante francs, dit-elle, j’ai eu tort. C’est trop bon marché, le grand monde ne m'achètera pas.
Un instant après, parut un gentleman, l’air grave, distingué, trente-six ans à peu près. Il avait évidemment laissé sa voiture sur le boulevard, à l’entrée du passage, car il était suivi d’un domestique, en grande livrée , qui resta à la porte de la boutique ; lui et sa livrée n’y auraient pu tenir.
— Mademoiselle, je voudrais un nouveau genre de rhododendrum, Valpestris Stella .
— Voici, mylord.
— Combien, mademoiselle ?
Fleurette n’hésita pas, et répondit hardiment :
— Cent francs, mylord.
Le gentleman mit froidement les cent francs sur le comptoir, attacha le rhododendrum à sa boutonnière, et sortit gravement, suivi de son domestique.
— J’avais raison, dit Fleurette, c’était le taux véritable.
Un jeune homme, venu du faubourg Saint-Germain et se
rendant au bois de Boulogne, descendit à l’entrée du passage, laissant son cheval aux mains de son jockey, il entra dans la boutique d’un air allai ré ; il voulait à tout prix une certaine fleur, qu’il lui fallait pour le matin même, et qu’il acheta sans marchander. •
U fi instant après, un jeune attaché d’ambassade deman-
dait aussi une étoile des Alpes, qui lui était indispensable pour sa promenade au bois de Boulogne ; fleur admirable, disait-il, qu’il ne regarda même pas et qu’il emporta d’un air rêveur.
Fleurette, les yeux rayonnants de joie, serrait son trésor dans sa caisse, mais tout à coup elle devint grave et sa physionomie prit une expression sérieuse, à l’aspect de la personne qui entrait en ce moment dans sa boutique.
C’était Ludovic Durussel, qui lui-même pâlit en l’apercevant. Il ne l’avait pas vue depuis l’aventure de Charlotte, et,* quelque froissé que fût son amour-propre, il n’en voulut rien laisser paraître, et affectant une grande gaieté :
— Est-il possible ! s’écria-t-il ; toi, Fleurette, maîtresse de cette modeste et charmante boutique! J’y venais pour chercher une fleur inconnue et j’en trouve une de ma connaissance, car nous sommes toujours amis, n’est-ce pas? continua-t-il d’un air qu’il s’efforcait de rendre léger; moi, j’ai un bon caractère.
J'ai été enchanté de ta trahison, qui m’a causé une surprise charmante, dont j’ai profité. Cette petite Charlotte, ton amie, que tu avais envoyée pour te remplacer, s’est acquittée, à merveille, de ta commission.
J’ai du bonheur depuis quelques jours ; cette nuit encore, au bal de l’Opéra, continua-t-il avec une nuance de fatuité plus prononcée, j’ai été intrigué par un domino délicieux, une jeune comtesse, que j’ai parfaitement reconnue; elle me donne rendez-vous aujourd’hui au bois de Boulogne, à deux heures. Elle me permet d’accompagner sa calèche, d’être son chevalier et même de porter ses couleurs... une fleur étrangère qui brillait sur son domino, l’étoile des Alpes, merveille qu’on ne trouve, dit-elle, que dans cette boutique, est-ce vrai ?
— Oui, monsieur... dit Fleurette un peu troublée.
Dans ce moment, entra dans la boutique un jeune seigneur de vingt à vingt-cinq ans"; je dis un jeune seigneur, parce que ce devait être là le type du vrai gentilhomme, comme rentendaient nos pères ; la taille élégante et élevée ; les yeux doux et fiers ; la physionomie gracieuse et avenante ; la mise riche et pourtant d’un goût parfait; enfin, dans toute sa personne régnait cette distinction de manières qui faisait dire autrefois des ducs de Guise : Auprès d’eux, tous les autres princes ont Y air peuple.
Il entrait au moment où Ludovic examinait attentivement îafleur, à feuilles pourpres, que Fleurette venaitde lui donner.
— C’est la dernière étoile des Alpes, lui disait Fleurette. Je n’en aurai pas d’autre avant demain.
— Je la prends, s’écria vivement le jeune inconnu.
— Permettez, monsieur, dit Ludovic, je l’examinais.
— Vous ne l’aviez pas encore achetée, monsieur, dit l’inconnu en souriant.
— Mais je pouvais l’acheter, dit sèchement Ludovic. Je venais même pour cela.
— Et moi aussi, répondit l’autre acquéreur. Le moyen le plus simple et le plus loyal est donc de la mettre aux enchères .
Parut à la porte de la boutique, le cure-dent à la main, le jeune quart d’agent de change, qui avait fait, au café Riche, un excellent déjeuner et qui venait savoir si V alpestris Stella était en baisse.
— Soit, monsieur, répondit Ludovic, au plus offrant et dernier enchérisseur, comme on dit dans la Dame blanche.
— Combien cette fleur? demanda-t-il à Fleurette en se tournant vers elle, de l’air d’un homme décidé à acheter.
— Mettez vous-même le prix, ma belle enfant, dit gracieusement l’étranger.
— Malgré le nombre des demandes, répondit Fleurette en faisant valoir sa marchandise, nous avons fixé irrévocablement le prix à cent francs.
— Cinquante pour cent de hausse, depuis ce matin, dit le jeune quart d’agent de change, étonné, et qui, par un mouvement machinal, avait tiré son carnet de sa poche.
— Cent francs ! dit Ludovic en faisant la grimace, c’est cher ; mais n’importe.
— J’en donne deux cents, dit négligemment l’inconnu
— Y pensez-vous ? s’écria Ludovic. Puis, se reprenant, il ajouta d’un air de mauvaise humeur : Je mets cinq francs de plus.
— Cinq cents francs, dit lentement l’inconnu.
Voyant le silence causé par l’étonnement général, l’inconnu
, . . % s ecna :
— Personnp ne dit mot, adjugé !
Il présenta le billet de banque de cinq cents francs à
— Qu’est-ce que ceci? dit-elle, le repoussant de la main.
— Ce que je vous dois, le prix ofTert.
— Par vous, répondit la bouquetière, mais non par moi. Il n’y a ici qu'un prix, celui que je fais ; je n’en reconnais pas d’autre.
— Monsieur, dit-elle en montrant le jeune quart d’agent de change, n’a pas voulu ce matin me donner assez, et vous voulez maintenant me donner trop ; je n’entends pas qu'on me marchande ni en moins ni en plus. C’est cent francs.
— Voilà une marchande singulière, dit l’inconnu en la regardant attentivement, et, déplus, une jolie marchande! Voyons, dit-il en souriant et roulantle billet entre ses doigts, n’y aurait-il pas moyen d’arranger cette affaire-là ?
— Non, dit Fleurette d’un ton sec. Cent francs! c’est à prendre ou à laisser.
— Je prends donc, s’écria Uinconnu en s’emparant de la fleur qu’il attacha à sa boutonnière; et je te prie de m’envoyer chaque matin, chez moi, une de ces fleurs.
— Où cela ? dit vivement Fleurette.
Si les deux autres 'Spectateurs de cette scène ne prononcèrent pas le même mot, ils firent, malgré eux, un même mouvement interrogatif.
L’étranger tira de sa poche une carte de visite, qu’il déposa sur le comptoir de Fleurette et s’éloigna, après avoir fait aux deux jeunes gens un gracieux salut.
Heureuse de savoir lire, Fleurette s’empressa de saisir la carte, et au-dessous d’un écusson et d’une devise espagnole qu’elle ne comprit pas, elle vit ces mots :
Duc d’Olona, faubourg Saint-Honoré,
« Duc d’Olona! s’écria l’agent de change en herbe, ça ne m’étonne plus.
— Fernand d’Olona! dit Ludovic, je crois bien ! c’est dix mille francs qu’il aurait dû te donner !
— Pourquoi? demanda Fleurette avec curiosité.
— Pourquoi ? dit l’agent de change en haussant les épaules.
— Pourquoi? répéta Ludovic avec mauvaise humeur, tout le monde te le dira.
Tous les deux sortirent delà boutique.
Depuis ce jour, il fut convenu et établi à la Bourse, au conseil d’Etat, dans le corps diplomatique, enfin dans le monde élégant, que Valpestris Stella était hors de prix et qu’on ne la trouvait qu’au passage de l’Opéra, chez Fleurette, la bouquetière.
Le duc d’Olona, père du jeune duc actuel, était un ami
du marquis de la Romana, de Riego, de ces nobles et vaillants Espagnols qui avaient défendu, au prix de leurs biens et de leur sang, l’indépendance du pays et les droits du souverain.
Aussi, au retour de ce roi, qui avait refusé de tenir les engagements qu’ils avaient pris en son nom, furent-ils tous condamnés, exécutés ou exilés, et Ferdinand VII, dont ils avaient conservé la couronne, leur prouva sa reconnaissance en confisquant leurs biens.
Entièrement ruiné, car il s’était trop occupé de son pays pour s’occuper de sa fortune, le duc d’Olona alla chercher un refuge dans l’Amérique du Sud, dans les colonies espagnoles qui commençaient à se détacher de la métropole.
Il rencontra là un exilé comme lui, un Français, un général célèbre dans les guerres de l’Empire, qui, proscrit par une des amnisties de Louis XVIII, n’avait d’autre moyen de vivre que son travail, d’autre consolation que sa fille, l’ange de son exil.
Le duc d’Olona ne put la voir sans l’aimer.
Il n’avait à lui offrir ni titres, ni fortune, mais une vie de misères et de souffrances; elle l’accepta et partagea, avec un dévouement héroïque, toutes les chances de sa destinée, l’exil, la fuite, la prison, et même la guerre, car plus d’une fois elle le suivit jusque sur les champs de bataille.
La lutte fut longue; mais, après le triomphe, les républiques du Nouveau -Monde, moins ingrates que les rois, récompensèrent dignement le général auquel elles devaient leur liberté. Non-seulement on lui prodigua les commandements et les honneurs; non-seulement on le nomma plusieurs fois président ; mais à lui et à sa veuve on décerna des récompenses nationales.
On leur accorda des terres d’une immense étendue, tout un pays, des prairies, des forêts, des montagnes où, plus tard, on découvrit des mines d’or, qu’exploita une habile industrie.
Madame d’Olona n’avait eu qu’un enfant, un fils, et c’était dans les dernières années de son mariage ; aussi, après la mort de son mari, elle se consacra entièrement à l’éducation de Fernand, désormais son seul amour.
Madame d’Olona était Française et n’avait jamais oublié son pays.
Elle avait donné à son fils une éducation toute française, éducation qu’elle n’avait jamais cessé de surveiller ; des maîtres habiles s’étaient chargés de cultiver son intelligence et d’orner son esprit ; elle seule s’était occupée de son cœur, et s était efforcée de lui transmettre toutes les nobles qualités dont le sien était doué.
Lasse des discordes et de la guerre, dégoûtée de l’ambition, fatiguée des orages, elle voulait que la carrière de son fils fût paisible et heureuse. Pour cela, elle lui avait inspiré l’amour de l’étude et des arts, les goûts qui élèvent l’âme et l’ennoblissent.
Elle avait surtout cherché à lui inspirer un sentiment, en honneur chez nos pères, et bien rare de nos jours, le respect pour les femmes ; elle avait réussi sans peine ; Fernand n’avait eu qu’à regarder sa mère et à penser à toutes les vertus dont elle était le modèle.
Madame d’Olona ne parlait à Fernand que de la France; d’importantes affaires, des raisons de haute convenan retenaient encore en Amérique, mais elle disait souvent
— Si nous ne pouvons revoir ensemble les lieux où je née, promets-moi, mon fils, que tu y retourneras après
que tu y porteras cette fortune que ton père a conquise par ses travaux et payée de son sang. C’est là, promets-le moi, que tu choisiras ta femme ; c’est là que plus heureux que moi, tu finiras tes jours.
Fernand l’interrompait en l’embrassant et lui disait :
— Rassurez-vous, ma mère, nous y retournerons ensemble.
Il n’eut pas ce bonheur.
Un fléau qui sévissait alors, la fièvre jaune, lui enleva sa mère, et longtemps ses jours, à lui-mème, furent en danger, par suite des soins qu’il lui avait prodigués.
Rien ne le retenait plus dans ce lieu fatal. Chaque pas, au contraire, lui rappelait un cruel et douloureux souvenir. Obéir fidèlement à sa mère, alors même qu'elle n’était plus, lui semblait son premier devoir.
Il réalisa, en partie, l’immense fortune dont il était maintenant le seul propriétaire. Des lettres, qu’il avait reçues d’Espagne, lui apprenaient qu’on vénait de lui rendre les titres et les biens de son père.
Il était trop riche.
Fils de l’ancien président d’une république, il était duc et grand d Espagne. Il était mieux que tout cela : il était jeune, et la vie s’ouvrait pour lui avec toutes ses illusions.
Le respect que sa mère lui avait inspiré pour les femmes avait été si bien compris par lui, que du respect à l’adoration, la transition avait été plus facile qu’il ne le croyait. Il avait pour elles un culte profond et sérieux, joint à une galanterie chevaleresque et passionnée.
En Espagne, où il avait débarqué d’abord ; à Madrid, à la cour de la reine, le jeune duc Fernand d’Olona avait obtenu les plus grands succès, et, à Paris, où il était arrivé depuis six mois, c’était le héros des salons, le roi de la mode.
On s’extasiait sur la beauté de ses chevaux et de ses équipages ; sur le luxe royal de son hôtel du faubourg Saint- Honoré ; sur la magnificence de ses jardins et de ses serres ; sur la richesse et le bon goût de ses ameublements; mais il avait surtout une galerie de tableaux que peu de gens étaient admis à voir, et dont tout le monde disait merveille.
Cette galerie ne contenait que des portraits, des bustes ou des statues de femmes, des groupes antiques, des marbres de Canova, des toiles du Titien, du Tintoret, du Corrège, de Raphaël ; une collection complète de celles de Greuze, et chaque jour il l’augmentait de nouveaux chefs-d’œuvres anciens ou modernes, achetés à tout prix.
Ami de la beauté dans les arts, et surtout dans les femmes, il s’arrêtait devant les lignes d’un profil régulier, d’un ovale gracieux ou d’un cou bien attaché ; devant une taille souple, élégante, devant une main blanche aux doigts roses et effilés, comme il se serait arrêté devant un beau tableau ou une belle statue; ce n’était pas de l’amour; c’était, comme nous l’avons dit, le culte, l’adoration du beau !
Du reste, ses bizarreries ne blessaient personne, et la manie qu’il avait d’admirer les jolies femmes ne lui avait fait encore aucune ennemie.
La maréchale de Boufflers disait à son fils : Voulez-vous réussir dans le monde, mon fils, soyez amoureux de toutes les femmes.
Fernand avait, sans y penser, mis en pratique ce système.
Dans un salon, il était aimable et galant avec toutes : la jeune femme, la jeune fille et même la grand’mère semblaient avoir un droit égal à ses hommages ; il disait comme dans ces jolis vers de Demoustier :
L’une plaît, l’autre a plu ; l’autre commence à plaire,
Son cœur, ivre d’amour, d’espoir, de souvenir,
Adorait le présent, le passé, l’avenir.
On juge si, avec un caractère pareil, un nom, de la figure et de la richesse, les bonnes fortunes durent lui manquer.
Et pourtant on ne lui connaissait encore aucune passion sérieuse. Nouveau mérite : il était discret ; ou, peut-être, il adorait trop toutes les femmes pour en aimer véritablement une seule.
L’Opéra, cela va sans dire, avaitdirigé contre lui toutes ses batteries; plus d’une jeune nymphe l’avait quelque temps enchaîné, aimé et même trahi.
Le trahir, lui! direz- vous? Eh! mon Dieu! oui! luimême! comme tout le monde. Il avait accepté ses triomphes comme ses revers, en parfait gentilhomme. En la quittant, il comblait de ses généreux souvenirs l’ingrate même qui l’avait trompé, et, résigné à son sort, il s’éloignait en répétant :
— Oui plaît est roi ! qui ne plaît plus n’est rien !
Un soir, à l’époque où nous sommes arrivés, c’était l’époque du carnaval, on avait vanté, devant lui, les bals masqués de l’Opéra et ses célèbres saturnales dont chacun parlait alors, mais que, dans le monde comme il faut, personne n’avouait avoir vues.
Dans une ville telle que Paris, un étranger, un jeune homme, tient à tout connaître par lui-même. Fernand ne communiqua son projet à personne, s’enveloppa d’un grand domino noir et se rendit incognito et seul au bal
U n’y était pas, depuis plus d’un quart- d’heure, que déjà le dégoût s’était emparé de lui. Il était l’homme auquel un tel spectacle pouvait le moins convenir.
Las de <es ignobles orgies où la jeunesse française allait chercher alors les leçons d’élégance, de politesse et de bon goût qu’elle a portées, depuis, dans la littérature et dans la société, le duc d’Olona s’était réfugié dans le foyer.
Là seulement pouvaient s’offrir à lui quelques traces des anciens bals de l’Opéra, tels que les aimaient nos aïeux. Chaque siècle a son goût.
Alors point de cris, de vociférations, de femmes éhontées ni de danses échevelées, pas même de danses; c’était peutêtre bizarre dans un bal ; mais celui-là se recommandait par d’autres mérites.
C’était un vaste salon de conversation, où ceux et celles qui avaient de l’esprit pouvaient le dépenser. Rien ne les en empêchait. La liberté du masque ajoutait un charme de plus à la vivacité des attaques et des réparties.
Là se nouaient mille piquantes intrigues qui, même après le carnaval, se prolongeaient et se dénouaient dans nos sa- Ions. Souvenirs joyeux qui tempéraient, pour nos grand’mères, la sévérité du carême.
On apercevait dans ce vaste foyer une foule considérable de femmes en dominos noirs, et de jeunes gens ^en costume de ville. L’élégance de certains dominos, la fraîcheur des rubans, la richesse des dentelles trahissaient la femme du monde qui par curiosité avait voulu voir, et qui disait comme Athalie : J’ai vu.
Trouvant même qu’elles avaient trop vu, elles avaient quitté la salle de spectacle, où se déroulaitla ronde infernale, etétaient venues, commeFernand, chercherun refuge au foyer.
Nous avons dit que Fernand était masqué jusqu’aux dents. Sans cela ces dames l’auraient reconnu et intrigué. Plusieurs jeunes gens déjà, poursuivis par leurs légères épigrammes, se creusaient la tête à deviner le nom de leurs malignes adversaires .
Ludovic était un de ceux-là ; un petit domino qui venait de lui échapper et de se perdre dans la foule, lui avait dit à l’oreille tel secret, qu’il croyait que personne ne dût savoir.
Ce meme domino apparat un instant après à l’extrémité du foyer, entouré de trois ou quatre jeunes gens attachés à ses pas.
Tous croyaient le reconnaître, et tous s’abusaient.
— Laissez-moi, laissez-moi, disait l’inconnue en s’enfuyant.
— Beau masque, où te reverrai-je? lui disait l’un en la pressant avec instance.
— Demain au bois de Boulogne. J’y vais tous les jours.
— À quoi te reconnaîtrai-je ?
— A cette fleur que je porte là à ma ceinture.
— Je n’en ai jamais vu de pareille.
— C’est que tu vas plus souvent au bal qu’au Jardin-des- Plantes.
— Tu as raison, beau masque, je ne suis pas savant.
— Il faut le devenir, ne fût-ce que pour connaître les fleurs.
— En attendant que je le devienne, dis-moi le nom de celle-ci.
— L’ alpestris Stella •.
— Une fleur de prix ?
— Oui.
— A laquelle tu tiens, beau masque?
— Oui.
— Elle te vient d’un amoureux ?
— Tu te trompes, je l’ai achetée tout uniment au passage de l’Opéra, chez mademoiselle Fleurette, bouquetière; je ne t’empèche pas d’en faire autant et de paraître demain au bois de Boulogne...
— Paré de tes couleurs ?
— Oui.
— A côté de ta calèche ?
— Oui.
— Et je te saluerai... je te parlerai?
— On ne me parle pas.
— • Tu es en puissance de mari, beau masque ?
— Peut-être.
— Quand donc te reverrai-je ?
— Ici, dans huit jours. Maintenant laisse-moi.
Le petit domino avait disparu ; mais, un instant après, la
jeune femme, rattrapée par un autre cavalier, avait avec lui exactement le même dialogue, à quelques mots près, et puis, lui échappait pour se rendre dans la foule.
Fatigué de cette longue et joyeuse promenade, le petit domino, pour jouir d’un instant de repos, venait de se jeter, non loin de la cheminée, sur un divan où était déjà assis un autre domino.
Sous ce masque (cela était facile à reconnaître) il y avait un cavalier qui prenait peu de part aux plaisirs du bal. Il avait Pair endormi ou plutôt ennuyé. Pourquoi ne s’en allait-il pas? nous l’ignorons.
Mais il regardait souvent la pendule placée sur la cheminée du foyer, comme un homme qui aurait donné rendezvous à une maîtresse, à un ami ou à sa voiture, à trois heures du matin, par exemple, et qui constaterait avec regret qu’il n'en est encore que deux.
L’inconnu ne disait mot; le petit domino gardait le silence.
Trois beaux jeunes gens qui causaient ensemble s’approchèrent de la cheminée, et, tout en se chauffant, continuèrent leur conversation.
On parlait d'une jeune cantatrice qui venait de débuter aux Italiens avec un immense succès. On vantait sa beauté, son talent, sa vertu.
— Le duc d’Olona, dit l’un des jeunes gens, avec qui j’ai dîné aujourd’hui, en a été ravi.
— Il en est amoureux ? dit l’autre.
— Non; c’est mon ami, reprit le premier; il n’a rien de caché pour moi. Il m’a montré une lettre qu’il lui écrivait et qu’il lui enverra demain, une lettre originale.
— En vérité! dirent les deux autres.
— Une lettre charmante, délicieuse et digne de lui.
— Vous la rappelez-vous ?
— En voici à peu près le sens : il la complimente d’abord sur sa voix et surtout sur sa sagesse. Il l’engage à y persévérer, lui offrant trente mille francs, si elle continue à être sage; soixante si elle cesse de l’être; — et, dans ce cas, lui demande galamment la préférence.
— C’est parfait, s’écrièrent les deux autres jeunes gens; cela seul le peint tout entier.
— Cela seul, répéta à haute voix le petit domino noir, m’en donnerait bien mauvaise opinion.
Cette phrase, lancée par une petite voix claire, au milieu de ce concert d’éloges, produisit un singulier effet. Les trois jeunes gens se récrièrent, le cavalier en domino noir fit un mouvement, mais il se rassit et garda le silence. Quant aux trois jeunes gens, interpellant vivement le petit masque :
— Comment, beau masque, une telle générosité excitet-elle ton indignation ? On a des raisons, on les donne.
— J’en ai, et je ne les donnerai pas.
— Pourquoi ? pourquoi ?
— D’abord, parce que je ne le veux pas, répondit gravement le petit masque, et puis parce que j’ai l’idée que vous ne les comprendriez pas.
— C’est plus commode, s’écrièrent les jeunes gens.
Et ils s’éloignèrent en riant.
Le petit domino voulut se lever. Le grand domino le retint par la main.
— Pourquoi, beau masque, lui demanda Fernand, car c’était lui, as-tu si mauvaise opinion du duc d’Olona ? Tu le connais?
— Non.
— Tu l’as vu ? /
— Jamais.
— Tu en as entendu parler?
— Voici la première fois.
Fernand éprouva un léger mouvement de dépit, qu’il eut soin de ne pas faire paraître, et reprit gaîment :
— Comment te le représentes-tu?
— Vieux et laid.
Fernand partit d’un éclat de rire.
— Vieux et laid.. , qui te le fait croire ainsi?
— Puisqu’ auprès des jeunes filles il a besoin d’argent, pour se faire aimer.
Fernand se mordit les lèvres, et, sans son masque, on eut vu la rougeur lui monter au front. Il se rapprocha du pelit domino et lui dit :
— Tu es original, beau masque; mais si tu es juste, tu conviendras, au moins, qu’en cette occasion, les intentions de monsieur d’Olona sont bonnes et généreuses.
— Ni bonnes, ni généreuses.
— Si tu peux me prouver cela!... dit-il vivement.
— Y tiens-tu ? dit-elle négligemment.
— Beaucoup.
— Eh bien! lui offrir trente mille francs pour rester sage, et soixante pour ne plus l’être, c’est la tenter, c’est l’engager évidemment *à choisir ce dernier parti... ce que fera probablement la pauvre enfant.
— Tu crois? dit Fernand avec émotion.
— C’est toujours ainsi, dit le petit domino avec un sou
pir ; et qui sera le plus coupable? Elle? ou lui? La jeune tille sans expérience, ou le vieux monsieur!
— Tu le crois donc toujours vieux? s’écria Fernand avec impatience.
— Eh mais! je te l’ai prouvé, j’espère, répondit-elle, et maintenant, beau masque, je suis sûre que toi-même tu n’en doutes plus.
Fernand ne répondit pas et baissa la tête.
— Il est donc vieux? répéta la jeune inconnue d’un ton affirmatif. Pour généreux, c’estaulre chose.
Fernand releva la tête.
— Il ne l’est pas du tout, dit-elle en riant. Il ne donne pas, il achète, et peut-être même au-dessous de la valeur. Oui, s’écria-t-elle, avec chaleur, qui sait s’il n’y avait pas chez cette jeune fille, comme chez bien d’autres, tels bons et nobles sentiments, bientôt étouffés, qui valaient mieux, peut-être, que tout l’argent de M. d’Olona.
Fernand voulut se récrier ; elle ne lui en laissa pas le temps.
— Enfin, continua-t-elle, su^un ton moins sérieux, appelles-tu générosité celle que l’on publie d’avance, ou qu’on fait publier par ses amis, qui n’a pour but que de faire parler de soi et de faire du bruit dans le monde? Tiens, beau masque, ce ne sont, après tç>ut, que des éloges qu’on se paie à soi-même, et, si on les paie cher, c’est qu’on a beaucoup d’or ou beaucoup d’amour-propre.
Fernand ne trouvait plus un mot à répondre ; mais comme il avait plus de raison qne de vanité, il se disait en lui-même: Je ne suis pas fâché que mes amis ne soient plus là, carie petit masque n’a pas tort.
— Je suis de ton avis, beau masque, dit-il enfin à voix haute, d’Olona ne vaut pas grand’chose !
— N’est-ce pas? dit le domino d’un air de conviction; et si j’avais été de ce vieux duc si riche, voici ce que j’aurais fait.
— Voyons, dit vivement Fernand, qu’aurais-tu fait ?
— Sans chercher à produire de l’effet et à faire parler de moi, j’aurais écrit tout uniment : « Je vous donne trente mille » francs pour vous aider à être sage, ou soixante, pour vous » aider à choisir un mari. »
— Ah! s’écria Fernand avec un élan qui venait du cœur, cela valait mieux ! Heureusement la lettre n’est pas envoyée. Oui, continua-t-il en se reprenant, on disait, je crois, tout à l’heure que la lettre n’était pas encore partie. Ecoute, beau masque, je connais d’Olona. Je le verrai demain, et j’espère lui faire accepter ton idée.
— Tant mieux pour lui !
— Mais, dit-il en hésitant un peu, si j’y parviens, je tiendrai, beau masque, à te faire connaître le succès de ma démarche. Comment faire pour cela?
Le masque ne répondit pas.
— Où puis-je te rencontrer, te voir?
— Ici... dans huit jours, au prochain bal à deux heures, au coin de cette cheminée.
— C’est bien, j’y serai. Mais attendre huit jours, c’est bien long.
— Cela passera bien vite.
— Pas pour moi, qui te trouve charmante.
— Qu’en sais-tu ? lu ne connais ni mes traits, ni mon âge.
— Si vraiment. .. Si j’en crois ta raison, tu es d’un âge mûr.
— Moi! dit le domino indigné.
— Pourquoi pas? dit Fernand en riant, tu trouves bien que d’Olona est vieux Laisse-moi achever. Si j’en crois le son de ta voix pure et fraîche, tu es jeune; si j’en crois
tes paroles, tu as de l’esprit, si j’en crois ta main, dit-il, en la retenant dans les siennes et en l’examinant en connaisseur, tu es d’un genre de beauté fine et distinguée ; voilà pourquoi je tiens à te voir.
A travers les yeux du masque, brilla un éclair de joie et de coquetterie.
— C’est-à-dire que maintenant tu ne parles plus pour d’Olona, mais pour ton compte.
— Oui, répondit-ei+^gaiement.
— A la bonne heure ! eh bien ! dans huit jours.
— - Et d’ici-là, dit-il avec regret, pas moyen de te rencontrer ? Vas-tu, demain soir, chez la marquise d’Eqvilly.
Elle sourit et dit :
— Je ne crois pas.
— Et jeudi, à l’ambassade d’Espagne ?
— C’est possible. Mais cela m’étonnerait bien.
— N’importe, s’écria Fernand, j’irai. Et le matin ne vas-tu pas au bois.
— De temps en temps. Demain, peut-être!
— J’irai tous les jours; mais dans quelle allée te trouver ?
— Cherche.
— Comment te reconnaîtrai-je?
Le petit domino garda un instant le silence, sourit et recommença le dialogue que nous avons déjà entendu :
— Tu me reconnaîtras à cette fleur que je porte là à ma ceinture.
— Ah ! fit le duc en l’examinant, elle n’est pas de ces climats, c’est une plante alpestre.
— Tu es savant, toi, dit-elle en le regardant avec un air de considération. Oui, c’est le rhododench'ion ferrugineum , qu’on appelle alpestris Stella.
— Ali ! tu sais tout, dit Fernand étonné, meme la botanique. J ai une grâce, beau masque, à te demander.
— Une grâce, à moi?dit-elle en souriant. Parle.
— Eh bien! par amour pour la science, ou plutôt, dit-il d’une voix tendre, par amour pour loi, laisse-moi te demander cette fleur que tu as portée toute la soirée?
— Non vraiment, ce serait me compromettre.
— Je devine, dit-il avec tristesse, elle te vient d’une main qui t’est chère.
— Elle me vient, dit le petit domino en riant, du passage de l’Opéra, de chez mademoiselle Fleurette, bouquetière, à qui je l’ai achetée. Je ne t'empêche pas, beau masque, d’en faire autant, et de paraître au bois de Boulogne, paré de mes couleurs.
— J’y serai demain, tous les jours! s’écria Fernand. Tu mepermets de me montrer à cheval, à laportière de ta voiture.
— Permis à toi, si tu la trouves.
— Je la trouverai, reprit le jeune homme avec feu.
— En tous cas, lui dit-elle, ici dans huit jours.
Elle s’était levée, et malgré tous les efforts de Fernand pour la retenir, elle disparut dans la foule. Fernand regarda la pendule, il était quatre heures du matin. Il avait causé pendant deux heures avec le petit masque.
Revenons un instant sur nos pas, à la soirée où Fleurette, triste et découragée, désespérait presque de sa fortune commerciale.
Nous l’avons laissée fermant sa boutique, au moment ou s’ouvrait le bal de l’Opéra. Elle retournait lentement chez elle, rêvant aux moyens de faire une réputation à ses rhododendrum et de les signaler à F attention publique.
Il était plus de minuit, et les seuls magasins à peu près ouverts, à cette heure, étaient les magasins de masques.
Dans l’un des plus brillants, elle aperçut mademoiselle Justine et M. Larose, choisissant des costumes. On consulta son goût, et, pendant quelle donnait son avis, plusieurs élégantes voitures s’arrêtèrent à la porte du magasin.
C’étaient des jeunes gens du grand monde, qui, sortant du spectacle, conduisaient de petites lorettes au bal masqué. Ces dames entrèrent dans un boudoir essayer des costumes.
Les jeunes gens restèrent assis dans le salon, livrés aux charmes du cigare, et, sans s’inquiéter si Fleurette, assise dans un coin, à l’écart, pouvait ou non les entendre, ils causèrent avec une désinvolture admirable de leurs amours, de leurs affaires et de leurs secrets les plus intimes.
Fleurette, qui attendait pour s’éloigner que la toilette de mademoiselle Justine fût complètement terminée, écouta d’abord, comme une femme écoute, par curiosité et pour le simple plaisir d’écouter. Puis, une idée qui tout-à-coup s’offrit à elle, une idée' sublime et victorieuse, la fit écouter par spéculation.
Il lui sembla qu’elle trouvait, en un instant, et le plus simplement du monde, le moyen de résoudre le problème qui, depuis quelques jours, l’occupait.
En tout cas, que risquait elle ? La perte de quelques heures de sa nuit et l’achat d’un domino.
Elle laissa partir Justine; regarda bien attentivement les beaux dandies, les jeunes fashionnables qui venaient de poser
LA BOUQUETIERE 217
devant elle; nota bien, dans sa mémoire, leurs noms et les principales anecdotes dues à leur indiscrétion, et, une heure après, vêtue d’un gentil domino, élégamment chaussée et finement gantée, portant à sa ceinture une belle étoile des Alpes, elle était au milieu du foyer de l’Opéra.
Elle intriguait tous ces jeunes fats, à mesure qu’elle les rencontrait et les reconnaissait (Ludovic avait été un des premiers), piquant leur amour-propre ou flattant leur orgueil, excitant leur curiosité sans jamais la satisfaire, et s’occupant surtout des intérêts de la bouquetière, à qui elle préparait ainsi une nombreuse et riche clientèle.
Tous ceux qu’elle avait intrigués étaient partis, ravis de leur soirée et charmés du délicieux petit domino noir ; chacun avait cru deviner en lui une personne de sa connaissance : l’un, une comtesse; l’autre, une marquise; tous, une belle inhumaine qui, lasse de ses rigueurs, avait profité de la liberté du masque pour se montrer moins sévère et pour nouer une intrigue, dont cette fleur n’était que le moyen ou le prétexte.
Tous n’y voyaient que l’accessoire du roman. Fleurette y voyait le principal.
Le succès avait répondu à ses calculs et à ses espérances. Dès le lendemain, chacun s’était empressé devenir conquérir, à prix d’or, la fleur enchantée, le talisman magique qui devait le signaler aux yeux de la mystérieuse beauté de la veille.
Cette beauté, tous l’avaient cherchée au bois de Boulogne. Aucun ne l’avait trouvée ; beaucoup avaient cru la reconnaître ; plusieurs, s’abusant#eux-mêmes, avaient salué avec un regard passionné et un air d’intelligence, telle grande dame qui, dans une complète innocence, avait répondu à leur salut.
Ceux qui, moins heureux, n’avaient .rien aperçu, se persuadaient qu’un oncle, un frère, un mari jaloux, avaient obli-
gé la pauvre victime à tenir ses yeux baissés, ou l’avaient même empêchée de venir au bois, ce jour-là.
Ils y retournaient le lendemain.
C’étaient les meilleurs pratiques pour Fleurette ; la boutique n’était pas encore bien connue et la clientèle bien nombreuse, maiselle était solide, riche et distinguée. Des voitures s’arrêtaient, pour elle, à l’entrée du passage. Des domestiques en livrées, entre autres ceux du duc d’Olona, venaient chaque matin prendre des bouquets.
Fleurette, modeste et gardant le silence, ne se vantait à personne de sa prospérité, mais encaissait, chaque soir, les opulentes recettes de la journée.
D’Olona, cependant, était sorti tous les jours de la semaine, monté sur ses plus beaux chevaux. On le voyait parcourir toutes les allées du bois de Boulogne et interroger d’un œil curieux toutes les calèches.
On se demandait quelle était cette fleur étrangère qu’il portait constamment à sa boutonnière et, comme plusieurs autres jeunes gens, parés de la même fleur, avaient été vus de distance en distance, dans la grande allée, les dandies commençaient à s’inquiéter et à s’informer si ce n’était pas une mode nouvelle, et s’il ne vaudrait pas mieux, sans y rien comprendre, être des premiers à la propager, pour ne pas avoir l’air, plus tard, delà suivre.
Fernand n’avait plus entendu parler du mystérieux domino. Peut-être, s’il l’eût revu, l’eût-il déjà oublié. Mais le désappointement même qu’il éprouvait l’avait forcé de s’en occuper et depuis huit jours il y pensait.
Aussi, le samedi suivant il était à deux heures du matin au foyer de l’Opéra, assis près de la cheminée. Fleurette n’était pas encore au rendez-vous.
Il fut obligé d’attendre, ce qui lui arrivait rarement.
Fleurette, il faut l’avouer, était depuis longtemps arrivée au bal de l’Opéra ; mais, occupée de ses affaires personnelles, elle avait d’abord donné audience à ses clients qui la poursuivaient, la pressaient, l’accablaient de reproches et de demandes.
Fleurette n’était nullement embarrassée pour se défendre des uns ou pour répondre aux autres. Nous avons dit qu’il y avait deux choses innées en elle, l’esprit et la coquetterie : ce que nous appellerons son éducation n’avait fait que développer ses qualités naturelles.
Toute une journée passée dans une boutique est souvent bien longue : Fleurette avait su l’abréger eten faire une journée de plaisir.
Depuis quelle savait lire, elle avait toujours devant elle, sur son comptoir, un livre qu’elle abandonnait pour répondre aux pratiques, et auquel elle revenait, comme à un ami de tous les instants, un ami fidèle, que l’on retrouve toujours.
Ce goût de la lecture s’était développé en elle avec tant d’ardeur, que c’était, à vrai dire, sa seule passion, et c’était quelque chose de fabuleux que le nombre des volumes dévorés par elle, depuis quelques mois, volumes empruntés au cabinet littéraire du passage de l’Opéra, lequel, par une rare exception et un grand bonheur pour Fleurette, contenait plus delivres sérieux et utiles que de romans. Du reste, elle avait tout lu; le côté sérieux de son esprit lui avait fait apprécier les premiers, et lagaité de son caractère lui avait fait lire sans danger les seconds.
Elle avait d’ailleurs assez d’expérience déjà, pour savoir à quoi s’en tenir sur l’amour et sur les amoureux.
En fait d’amoureux, ceux qui l’entouraient en ce moment
11e pouvaient guère troubler son cœur ni sa tête, et, en se défendant de leurs attaques ou en y répondant, une seule idée la préoccupait : celle de conserver et d’augmenter sa clientèle.
Elle avait lu dans les journaux que, le jeudi suivant, le ministre des affaires étrangères donnait un grand bal, un bal masqué. Sur cette seule annonce, elle avait bâti tout son plan de campagne.
Ludovic fut le premier qui aperçut le petit domino noir, avec la rose des Alpes à sa ceinture. Il s’écria en lui prenant le bras :
— - Ah î beau masque, masque trompeur, je suis allé cinq ou six fois au bois de Boulogne, — et tu n’y es pas venu.
— Tu as mal cherché.
— Je ne t’ai pas vue.
— J’ai été plus heureuse, moi, je t’ai aperçu !
— Pourquoi ne portais-tu pas le signal convenu ?
- — Tu es bien curieux.
— Pourquoi ne m’as-tu pas averti de ta présence, par un signe quelconque ?
— Qui sait ? peut-être pour ne pas exciter des soupçons, peut-être pour qu’on me permette de venir ici ce soir.
— Ah ! tu es charmante !
Alors les instances de redoubler et les coquetteries aussi.
— Je veux savoir qui tu es, dis-le moi.
— Jamais.
— Quoi ! tu ne te feras pas connaître ?
— Peut-être! Vas-tu, jeudi prochain, au bal masqué du
ministre ? %
— Oui, je suis invité... Mais comment se retrouver dans une foule masquée?
— Comment? Grâce à la rose des Alpes, à cette fleur que
nous porterons tous les deux. •
— A merveille, et comme, au souper, tout le monde se démasque... Je comprends.
— Alors, va-t-en et laisse-moi.
Le petit domino disparaissait et retrouvait, à trente pas de là, un autre soupirant qui lui tenait le même discours, et à qui elle faisait à peu près la même réponse.
Elle avait déjà placé pour le jeudi suivant une douzaine d’étoiles des Alpes, quand deux heures sonnèrent. Elle vit qu’il lui faudrait trop de temps pour traverser le foyer dans toute sa longueur, arrêtée, comme elle l’était, presque à chaque pas, par des cavaliers importuns et curieux qui la retenaient.
Elle détacha la fleur qu’elle portait à sa ceinture, et pouvant, grâce à cette précaution, voyager désormais incognito, elle arriva en peu d’instants à l’autre extrémité.
Elle y aperçut un domino dont il lui fut facile de reconnaître la taille et la tournure, le dos appuyé contre la cheminée, battant la mesure sur le parquet, avec son pied, et sur le marbre, avec ses doigts; il était d’une impatience et d'une humeur qui la charmèrent. U était évident qu’il pensait à elle et qu’il l’attendait.
Pour s’en assurer, elle vint se placer en face de lui; il ne la regarda même pas. Elle tira de sa poche une certaine fleur qu’elle attacha lentement à sa ceinture. Il l’aperçut, poussa un cri, s’empara de sa main, et la forçant, comme à leur dernière entrevue, de s’asseoir près de lui, sur un canapé :
— Méchant petit domino, lui dit-il, tu t’es moqué de moi.
— Cela n’en a pas l’air, puisque me voilà. Si cependant tu veux te fâcher... je te le permets.
Cette permission fit tomber tonte la colère de Fernand, qui lui adressa quelques reproches, il est vrai, mais d’un ton si doux, qh’on aurait pu les prendre pour des tendresses.
— Dès le lendemain j’ai couru au bois de Boulogne, pour te voir.
— Et dès le lendemain, répondit Fleurette, je t’y ai vu.
— J’en doute, beau masque.
. — Contre l’ordinaire des masques, je nementspas.
— Eh bien! dit-il, croyant la confondre, comment étaisje habillé?
Fleurette lui détailla le costume qu’il avait lejour où il était venu, au passage de l’Opéra, acheter la première étoile des Alpes.
— C’est vrai, dit-il ; comment alors ne m’as-tu pas adressé la parole ?
— Farce que, si l’on peut sans se compromettre causer avec un domino inconnu, il y a peut-être plus de danger avec M. le duc d’Olona.
— Ah ! s’écria Fernand stupéfait, tu me connais.
— Rassure-toi, dit-elleen riant, cela n’ôtêrien à la bonne opinion que m’a donnée de toi notre dernière conversation.
— » Cette nuit, s’écria-t-il vivement, où tu m’avais donné une si bonne idée, qui dès le lendemain a été mise à exécution, et je te cherchais pour te l’apprendre.
— Ah! dit Fleurette, ne pouvant se défendre d’une certaine émotion, je le savais. Je sais tout, continua-t-elle en souriant, et je suis fâchée, maintenant d’avoir été avec toi si méchante.
— Cela ne m’empêche pas de t’aimer, beau masque, dit Fernand, et cela prouve...
— Cela prouve que tu as un bon caractère, voilà tout.
LA BOUQUETIERE
— Ali! ne vous jouez pas de moi plus longtemps, s’écriat-il à demi-voix. Duchesse de Médina, c’est vous, je vous ai reconnue; rappelez- vous qu’en m’abandonnant votre main, vous m’avez dit hier. . .
— Une belle occasion de savoir un secret, dit Fleurette en l’interrompant : mais taisez- vous, carjene suis pas la duchesse.
— C’est impossible! c’est toi... c’est vous.
— S’il te faut des preuves, regarde plutôt, dit-elle en défaisant son gant, cette main, dont tu parlais tout à l’heure.
Fernand la saisit et s’écria avec surprise :
— Ah! elle est plus jolie encore!
— Ce n’est pas ma faute, dit Fleurette avec une modestie coquette.
— Oui, oui, dit Fernand, je l’avoue, ce n’est pas elle ; mais tu ne sais donc pas qu’il suffit d’une main pareille pour me rendre açioureux,et que pour elle je ferais des folies?
— Cela commence déjà!
— Ecoute, qui que tu sois, écoute-moi!
Et Fernand, se laissant entraîner par son imagination, devint si animé, si ardent, si pressant, que Fleurette, qui n’était pas faite à un pareil langage, qui n’avait jamais entendu des aveux si doux, exprimés par une voix si tendre, sentit, sinon son cœur, du moins sa tête se troubler aux accents de cette enivrante harmonie.
Heureusement une pensée lui vint en aide et dissipa son rêve.
— Ah ! s’écria-t-elle lentement, en le voyant presque à ses pieds... ah! je n’aurais qu’un mot à dire, et à l’instant...
— Achève... achève... dit le duc avec amour.
Fleurette garda le silence ; mais elle acheva sa phrase en
elle-même: << Je n’aurais qu’à dire : Je suis la marchande du passage de l’Opéra, Fleurette la bouquetière, et à l’instant je
verrais ce grand seigneur se relever avec indignation et, jetant sur moi un regard de mépris, me demander compte des tendresses qu’il m’a prodiguées et que je dérobais à quelque gLande dame.
Cette idée seule lui rendit toute sa fierté, et lui rappela le rôle qu’elle était venue jouer ; elle devint de nouveau impitoyable, et dit froidement au duc :
— Allez-vous jeudi au bal du ministre?
— Oui, certainement... un bal masqué.
— Portez-y une fleur pareille à celle-ci. Nous nous rencontrerons, et je vous parlerai.
En achevant ces mots elle s’éloigna, laissant le duc plus que jamais surpris de la bizarrerie du petit domino, mais intrigué, mais curieux et presque amoureux, car il dit tout haut en partant !
— Oui, morbleu, j’irai. •
C’était une grande affaire que ce bal! Fleurette, qui,étourdiement peut-être, s’était décidée à intriguer tant de monde, ne laissait pas d^être un peu inquiète des suites de son audace.
Pendant les trois ou quatre jours qui suivirent les scènes dont nous venons de parler, on arriva en foule chez la bouquetière.
Fleurette voyait sa caisse se remplir et ne pouvait suffire aux demandes ; aussi avait elle écrit à son ami Guillaume de multiplier et de presser les envois de ces fleurs qu’elle achetait si bon marché et qu’elle vendait si cher.
Mais en y réfléchissant bien, elle commença à s’effrayer, non pas qu’elle craignit d’être découverte ; ni le duc d’Olona, ni les autres n’entendraient plus parler d’elle, et jamais ne se douteraient que l’histoire du domino mystérieux était tout uniment une spéculation de Fleurette la bouquetière.
Mais, dans l’origine, qu’avait-elle voulu ? attirer sur elle l’attention et la vogue ; se créer surtout une clientèle durable, et les douze ou quinze jeunes gens fashionables ou les personnes du grand monde qu’elle avait tous mystifiés, conserveraient-ils, de cette aventure, un souvenir assez agréable, pour être tentés de revenir souvent à la maison Fleurette et Compagnie ?
Quant aux rhododendrums, les rêves qu’elle avait faits pour leur prospérité, allaient se dissiper ; le bal de jeudi prochain verrait leur dernier triomphe, et les salons du ministère seraient probablement leur tombeau.
Il aurait fallu, elle le sentait bien, que ce ne fût pas une simple mystification sans but et sans souvenir, il aurait fallu qu’on ne sut jamais au juste le vrai mot de l’énigme, mais que l’aventure ne cessât pas d’exciter la curiosité générale, et tint longtemps encore les spectateurs en suspens ; oh ! alors son succès eût été assuré.
Rien n’éteint l’intérêt comme un détournent connu.
Paris se passionne pour un procès, tant qu’au Palais le jugement n’est pas prononcé, et, s’il ne l’était jamais, on en parlerait toujours.
Voilà ce qu’il aurait fallu pour prolonger la vogue de Val pestris Stella ; mais Fleurette n’avait rien trouvé et le jour du bal approchait.
Un valet de pied, à la livrée d’Olona, était venu le matin faire une commande de fleurs pour l’hôtel, mais de fleurs ordinaires; car nous avons oublié de mentionner que, depuis le jour où Fernand avait offert, pour un seul rhododendrum, cinq cents francs, que Fleurette avait refusés, celle-ci avait acquis à jamais la pratique du duc d’Olona, ce qui excitait déjà l’envie de quelques confrères et même de M. Rymbaud.
Le valet de pied ne resta qu’un instant ; il était très-pressé, il avait des courses et des visites à faire, visites nombreuses, s’il fallait en juger par les trois ou quatre paquets de cartes qu’il avait sur lui.
Un quart d’heure après son départ, Fleurette, en tournant dans sa boutique, rencontra un petit paquet sous ses pieds. C’étaient des cartes armoriées, semblables à celles que le duc lui avait donnée, le jour de sa première visite ; seulement sur celles-ci, an -dessous des mots gravés : duc d’Olona , étaient écrits de la main sans doute de Fernand, pour madame la marquise d’Eqvilli pour madame de Rinsberg , pour la duchesse de Médina, etc., etc.
Il y en avait une quinzaine soigneusement enveloppées et que le valet de pied avait probablement laissé échapper du milieu de ses autres paquets.
— Ah ! dit Fleurette en soupirant, la trouvaille n’est pas grande. Ce n’est pas là ce qui me viendra en aide et me sauvera.
Le lendemain, les salonsdu ministère étaient splendidement éclairés. Après le palais de l’Hôtel-de-Ville, le palais des affaires étrangères est, sans contredit, l’endroit de Paris le mieux disposé pour donner une fête, sans en excepter même les Tuileries, où la circulation est loin d’être aussi facile.
Des masques nombreux erraient sans obstacle et sans foule dans ces élégants et vastes appartements qui, de tous côtés communiquent entre eux, et qui, à la richesse de l’ameublement, à la splendeur des décors, joignent deux avantages précieux et bien rares de nos jours, dans les salons de Paris, l’air et l’espace.
Le duc d’Oîona était, contre son ordinaire, arrivé des premiers. Masqué ainsi que tous les invités, il portait un habit espagnol qui lui allait à merveille et faisait ressortir l’élégance de sa taille.
Au milieu des diamants, dont sa poitrine était couverte, on voyait briller une fleur d’un beau rouge pourpre qui attirait tous les regards.
Le noble Espagnol s’occupait beaucoup des dames et de leurs costumes. Après avoir parcouru tous les salons, paraissant chercher une beauté que ses yeux ne rencontraient pas, il s’était installé dans la première pièce, et là il examinait attentivement toutes les dames qui entraient, reine ou bergère, Italienne, Allemande ou Polonaise.
Quant aux hommes, il ne les regardait meme pas, quelque éclatant ou quelque original que fût leur costume.
Fernand qui, nous le savons, n’était pas patient, attendait déjà depuis longtemps et ne voyait apparaître aucune dame parée de l’étoile des Alpes, objet de ses désirs. En revanche, et quoiqu’il ne fit guère attention aux hommes, il fut salué par un chevalier moyen-âge décoré de cette fleur. Un instant après entra un riche costume Louis XIII orné de la meme fleur. Puis un Circassien avec la susdite fleur; et enfin un Chinois, un mandarin, portant à sa coiffure au lieu du bouton d’or, toujours la même fleur.
Etonné de cette abondance de fleur des Alpes, il abandonna son poste, fit quelques pas dans l’intérieur du bal et en aperçut bien d’autres.
L’année avait été bonne pour Yalpestris Stella , car il en était entouré. Le plus singulier, c’est que ceux qui portaient cette fleur, paraissaient tous chercher comme lui, un objet absent, invisible, que nul ne rencontrait
Il y eut un moment où', dans une salon écarté, et attirées sans doute par la solitude du lieu, une vingtaine d’étoiles se trouvèrent tout à coup réunies, comme si elles s’étaient donné rendez-vous. Un étonnement général se manifesta; il semblait
qu’on le lisait sur toutes les physionomies, bien qu’elles fussent couvertes d’un masque.
— Pardon, monsieur, dit d’Olona à son plus proche voisin, qui était un indien, ne cherchez-vous pas un petit domino portant une étoile pareille à la vôtre?
— Oui, seigneur hidalgo, répondit le prince indien, qui n’était autre que Ludovic.
— Et nous aussi, répétèrent successivement comme un écho attristé, le jeune diplomate, le jeune quart d’agent de change, le jeune gentleman et les autres masques, tous en brillants costumes, et qui en étaient pour leurs frais de toilette.
— On m’avait pourtant promis qu’on y serait.
— Et à moi aussi, murmura un autre.
— Je devais compter sur sa parole.
— Sur sa fidélité.
— Chacun de nous n’avait droit qu’à un vingtième, à ce que je vois, dit Fernand en comptant ses rivaux; mais enfin nous y avons droit.
— Et ne pas apparaître ! reprit Ludovic.
— Ne pas même se montrer! c’est indigne.
- — C’est un manque de procédés. . .
— Que la plus coquette ne se permettrait pas.
— Ah ! s’écria le mandarin, en jetant un regard dans le salon voisin, elle vient se livrer elle-même à nos justes reproches ; car je l’aperçois enfin.
Tous s’élancèrent et virent, en effet, une charmante petite marquise Pompadour, portant, à son corsage de soie bleue, une belle fleur rouge étoilée.
D’Olona, furieux, allait lui adresser la parole, lorsque d’un autre salon, il vit sortir deux Napolitaines, se donnant le bras et tenant à la main un bouquet des mêmes fleurs.
LA BOUQUETIERE 229
Plus loin, une paysanne du canton d’Appenzell en avait une à sa ceinture, et une Mauresque en portait une touffe dans ses cheveux.
En s’avançant dans le bal, le duc et ses compagnons d’infortune, durent se trouver trop heureux, car, au lieu d’une belle qu’ils espéraient, une quinzaine s’offraient à leurs yeux.
Mais, parmi ces beautés de tous les pays, laquelle était le petit domino noir? et, dans l’embarras des richesses comment deviner? comment choisir?
D’Olona s’était emparé de la marquise Pompadour; mais au bout de quelques- minutes de conversation, il s’aperçut bien vite de son erreur.
— Beau masque, qui t'a donné cette fleur?
— Un beau cavalier dont je suis fière.
— Crains-tu de le nommer?
— Non, vraiment.
— Quel est-il?
— Le duc d’Olona qui vient de me l’envoyer, au moment où j’allais partir pour le bal.
— Ah! dit Fernand, quittant brusquement son bras, nouvelle mystification.
Il s’adressa à la Mauresque , mais, à la seule inspection de .sa main, il s’aperçut bien vite qu’il se trompait. N’importe !
— De qui te viennent, dit-il, beau masque, les fleurs qui brillent dans tes cheveux?
— D’un galant gentilhomme, longtemps l’ennemi de mon pays ; mais les Maures et les Espagnols sont réconciliés, à ce qu’il paraît, car je tiens ce bouquet du duc d’Olona.
— En es tu sûre, beau masque? dit-il en insistant, il te l’a envoyé ?
— Avec un mot de sa main.
— C’est trop fort se dit d’Olona ; et quand cela?
— Ce soir, quand je m’apprêtais à venir au bal.
— Décidément^ se dit d’Olona, qui sentaitle sang lui mon” ter à la tête, c’est un complot organisé contre moi.
Il se trouvait en ce moment devant un canapé, sur lequel étaient assises les deux belles Napolitaines. Il les regarda un instant : l’une était plus grande que le petit domino ; mais l’autre avait un si joli pied et une si jolie main, qu’il crut, en la prenant, toucher enfin à sa vengeance.
— Et toi aussi, beau masque , lui dit-il, avec un accent de colère qu’il s’efforcait de cacher sous un air enjoué, tu as reçu, n'est-ce pas, du duc d’Olona, ce bouquet?
— A l’instant même, répondit le petit masque; il me l’a envoyé, avec sa carte, que j’ai gardée.
— Et moi de même, dit l’autre Napolitaine en riant, comme autographe.
Fernand, dans son impatience, fit un mouvement si brusque que son masque se dérangea un instant.
— C’est lui, se dirent les deux dames.
— Ah! s’écria Fernand, qui avait toutes les peines du monde à ne pas éclater, une carte écrite de sa main, je voudrais bien la voir.
— La voici, dirent les deux Napolitaines, en la lui présentant.
Fernand les saisit. C’était bien, en effet, deux cartes à lui ; on y voyait son nom et ses armes, et au-dessous, écrit de sa propre main, sur l’une : Pour la marquise d’Eqvilly, et sur l’autre : Pour la duchesse de Médina.
— Ah! duchesse, s’écria-t-il dans le plus grand trouble, ah! marquise, expliquez-moi de grâce...
— Qu’avez-vous donc?
— Ne battez pas un homme à terre. Je me reconnais vaincu ; mais daignez m’expliquer enfin ce que cela signifie.
— Que voulez-vous dire.
— D’où viennent réellement ces bouquets, ces cartes ?
— Nous vous le demandons.
— Et morbleu! je n’en sais rien, je n’y comprends rien, c’est à perdre la tête.
— Pour si peu? dit gaiement la duchesse ; gardez-vous en bien. Il y a tant d’autres meilleures occasions.
L’aventure se compliqua bien plus encore, lorsque les autres étoiles des deux sexes, qu’ils rencontrèrent dans le bal, racontèrent les détails de leur odyssée.
Tous les cavaliers avaient reçu un rendez-vous du petit' domino noir.
Toutes les dames avaient reçu ce riche bouquet de bal du duc d’Olona. Celui-ci était furieux d’être, sans y rien comprendre, le prétexte d’une intrigue, les dames indignées de s’y trouver mêlées, seulement, pour un bouquet, et les hommes, pour rien.
Tout le monde tomba d’accord qu’il y avait là-dessous une affaire plus grave. et plus importante que l’on ne pensait, un complot qu’il fallait avant tout éclaircir; que le moment n’était pas favorable dans un bal ; mais on convint que, le lendemain, il se tiendrait à cet effet, chez la duchesse de Médina, une assemblée générale d’actionnaires des étoiles des Alpes, hommes et femmes.
On convint aussi, pour ne pas donner l’éveil aux auteurs du complot, de ne rien ébruiter et de garder le silence le plus absolu sur cette affaire.
Ce qui fut cause, sans doute, que le soir on ne parla que de cela dans le bal, et le lendemain dans tout Paris.
Personne ne manqua à l’assemblée, elle était au grand complet. Elle fut orageuse. On eut beaucoup de peine à s’entendre : d’abord, sur la nature meme du complot. Quel en était le but? qui avait-on voulu mystifier?
Dans tous les cas, ces fleurs, de l’avis de tous les cavaliers, coûtaient à peu près, chacune, une centaine de francs, et une mystification aussi chère ne pouvaient venir d’une personne ordinaire.
On en chercha donc l’auteur dans les rangs les plus élevés.
Les soupçons se portèrent d’abord sur une princesse russe, célèbre par ses excentricités, la princesse Laz owkofT.r Mais dans quelle intention aurait-elle envoyé, un jour de bal, un charmant bouquet aux plus jolies femmes de Paris?
— Supposition d’autant plus invraisemblable, dit madame d’Eqvilly, qu’elle n’est plus belle, qu’elle commence à vieillir,
— Qu’elle est envieuse et méchante, dit madame de Rinsberg.
— Et enfin-, s’écria la duchesse de Médina, je suis son ennemie mortelle, depuis le soir où j'ai valsé avec le comte de ZoubofT.
— Et moi avec son petit chambellan saxon, dit la baronne deNorval ; elle ne m’enverrait donc pas des bouquets, lorsqu’au contraire elle a juré de se venger de moi.
- — Je le sais, dit la duchesse : elle a répété partout qu’elle se vengerait de nous deux,
— Ah! mon Dieu! dit la duchesse en pâlissant, si nous étions sur la trace. . .
— Qu’est-ce donc ? s’écrièrent toutes les femmes en s’empressant autour d’elle et lui faisant respirer leurs flacons.
— Si c’était une vengeance... si ces fleurs étaient empoisonnées !
Toutes les femmes poussèrent un cri d’effroi et les hommes ^ un éclat de rire.
— Quelle idée! s’écria Ludovic.
— Mais oui, monsieur, répéta vivement la baronne de Norval, voyez plutôt le cinquième acte & Advienne Lecou vreur , on empoisonne très-bien avec des fleurs. Et dans leurs projets de vengeance, les dames du Nord sont capables de tout.
— Mais grâce au ciel, dit le duc d’Olona, ces dames se portent à merveille.
— Ce matin! s’écria madame de Médina, mais si c’est un poison lent, qui vous enlève, peu à peu, la fraîcheur et la beauté.
L’effroi redoubla parmi les dames.
— Et si on ne doit subir les effets, continua la duchesse, peu rassurée, que dans un mois... dans trois mois !...
— Dans dix ans, s’écria Fernand en riant.
Mais sa plaisanterie fut très-mal accueillie. Les craintes devenaient d’autant plus vives qu’on avait fait observer, et les femmes mêmes en étaient convenues, que les dames qui avaient reçu des bouquets étaient toutes réellement très-jolies, — observation qui excitait encore plus leur terreur, qu’elle ne flattait leur amour-propre.
En vain Fernand leur rappelait, pour les rassurer, que le complot remontait à une époque bien plus éloignée; qu’il avait été dirigé d’abord contre les hommes; que les premières tentatives dataient du bal de l’Opéra et du domino noir : que ce domino était petit ; que la princesse russe était grande; et qu’avant (ainsi que ces dames y paraissaient disposées) de porter plainte au procureur-général, il fallait s’assurer, par soi-même, de la vérité des faits et de l’identité des personnes.
234 v FLEURETTE
Ces paroles ramenèrent un peu de calme dans l’assemblée.
Il fut décidé qu’avant de prendre un parti extrême, on procéderait à une enquête; que chacun des intéressés des deux sexes irait dans son cercle, et, dans ses relations, aux informations les plus minutieuses, et qu’on se réunirait après, pour entendre les différents rapports desquels jaillirait sans doute la lumière. La réunion fut fixée au jeudi de la mi-carêmh, chez la duchesse de Médina, où les conjurés devaient passer la soirée.
La séance fut levée.
L’assemblée se sépara dans une grande agitation et en proie, surtout du côté des dames, à la plus vive curiosité.
Cette curiosité ne fit que s’accrpître, car tout l’irritait et rien ne venait la satisfaire.
Informations prises du côté de la princesse Lazowkoff, il fut prouvé que, quinze jours avant le bal du ministre des affaires étrangères, elle avait quitté Paris, sans faire ses visites d’adieu, obligée, ainsi que son mari, de retourner sur-le-champ à Saint Pétersbourg, par ordre de son souverain.
Il était peu probable qu’elle eut laissé en partant, une procuration pour intriguer ces messieurs au bal de l’Opéra et des bouquets, pour attenter aux jours de ces dames.
Celles-ci commencèrent donc à se rassurer quant aji poison, mais elle ne s’en portèrent guère mieux, car elles avaient une fièvre ardente et continue, celles de la curiosité non satisfaite.
Presque toutes s’étaient rendues séparément chez Fleurette, qu’elles avaient interrogée dans les plus grands détails, et Fleurette, avec une grande naïveté, avait répondu que, le jour même du bal, une dame fort jolie, fort distinguée, à l’œil vif et malin, était venue lui demander quinze bouquets d 'alpestris Stella , en mettant sur son comptoir quinze cents francs en billets de banque.
LA BOUQUETIERE 235
Et les dames de s’exclamer, de s’étonner et de lui dire :
— L1 aviez-vous vue auparavant?
— Jamais !
— La reconnaîtriez- vous, si elle s’offrait à vous de nouveau ?
— Très-bien,
— Et ces fleurs, qui les a portées à sa voiture?
— Moi.
— Quel était la couleur de cette voiture, de ses chevaux, de sa livrée ?
— C’était un coupé de remise.
— Àh! s’écrièrent les dames, toutes les précautions étaient prises.
Cette petite histoire, répétée par Fleurette deux ou trois fois par jour, rapportait peu de profit à ces dames et beaucoup à la bouquetière.
Elle faisait ainsi connaissance avec des duchesses et des marquises, qu’elle amusait par son babil, qu’elle flattait par ses compliments, qu’elle intéressait par sa gentillesse*, aucune ne s’éloignait sans lui avoir fait quelques commandes et sans lui avoir promis sa clientèle pour l’avenir.
— Prends seulement, lui disaient-elles, une boutique plus convenable, plus en vue, plus confortable.
— Oh! pour avoir l’honneur de vous recevoir, madame, disait-elle à chacune d’elles avec une gracieuse révérence, on n’hésiterait pas... meme à se ruiner.
Les cavaliers, de leur côté, ne quittaient pas la boutique de Fleurette ; c’était à qui la questionnerait sur la dame au domino. De ce côté-la, ses renseignements étaient plus vagues; mais il y avait bien du malheur, quant au bout de quelques minutes, on ne laissait pas de côté le domino noir pour ne lui parler que cPèlle,
Ainsi, loin de nuire à ses affaires, cette aventure l’avait mise en relation avec tout ce qu’il y avait de mieux et de plus influent dans la société parisienne. Au lieu de lui créer des ennemis, elle lui avait amené et lui amenait chaque jour des amis.
L’histoire des Etoiles avait fait un bruit immense, surtout depuis que les frayeurs de ces dames et la malignité publique avait cru y voir une menace et un commencement de procès criminel.
Cette espérance s’était par malheur évanouie ; mais, comme l’avait prévu Fleurette, l’intérêt de curiosité subsistait toujours, car le dénoûment n’était pas encore connu.
En attendant, on racontait l’anecdote dans tous ses détails : le nom de Fleurette s’y trouvait mêlé, incidemment il est vrai, et bien secondairement. N'importe : ce nom était prononcé, le monde le connaissait, le répétait, et, peu à peu, la vogue lui arrivait.
Qutmt à l’affaire des bouquets, ce qu’elle deviendrait était complètement indifférent à Fleurette. L’effet était produit, et, certaine désormais que personne ne trahirait un secret, qu’elle seule possédait, elle s’inquiétait peu du reste.
Il n’en était pas de même des grandes dames qui s’étaient fait comme un point d’honneur de la découverte de ce secret. Elles y attachèrent d’autant plus d’importance, qu’il devenait chaque jour plus inexplicable; aussi il fallait voir l’air de consternation qui s'emparait successivement de tous les groupes réunis le jeudi de la mi-carême dans le salon de la % duchesse de Médina, lorsqu’après le rapport de chaque associé, il fut à peu près évident qu’on n’avait rien découvert et que probablement on ne découvrirait rien.
Il fallait voir avec quelle irritation et quelle mauvaise
humeur les dames accueillaient les raisonnements tendant à leur prouver qu’il fallait renoncer à de nouvelles recherches.
— Y renoncer, jamais! disaient-elles.
Et dans leur colère, elles accusaient tout haut le zèle et l’intelligence de leurs amis, et tout bas le dévoûment de leurs amants, qui n’avaient pas su leur donner la satisfaction qu’elles exigeaient.
Enfin, dans son impatience, dans son désir de succès, la duchesse de Médina s’écriait :
— N’est-il donc plus de chevaliers ? Qu’il s’en présente un, qu’il triomphe, et j’octroie, en récompense, le prix par lui demandé.
— Même un baiser? s’écria Fernand.
— Même deux! répondit la duchesse.
Cette perspective ranima les courages ej; enflamma tous les cœurs .
— Voici mon plan, dit le duc d’Olona. Le petit domino noir qui nous a tous intrigués, Messieurs, et j’ajouterai même mystifiés...
Tous les hommes saluèrent.
— A échappé jusqu’à présenta nos recherches, mais je ne désespère pas encore de le découvrir.
Un murmure approbateur circula dans le rang des dames.
- — Qui sait! c’est aujourd’hui le jeudi de la mi-carême, le dernier bal masqué de l’année, le dernier jour où il pourra jouir par lui-même de notre désappointement et de son triomphe ; et, malgré la prudence qui lui ordonne de nous éviter, il aura peut-être grand’peine à résister à la tentation de nous suivre et de nous ecouter.
S’il nous rencontre, à coup sûr, il ne portera pas le signal ordinaire, il a trop d’esprit pour cela ; mais un geste, une
maladresse, un hasard peut le trahir, le signaler à nos yeux, et aloro . . .
— Que prétendez -vous faire ? s’écria la duchesse.
— Nous l’entourons, nous ne le quittons plus, dussionsnous, toute la nuit, le suivre comme son ombre; il faudra bien, n’importe à quelle heure, qu’il sorte de l’Opéra, et au moment où il mettra le pied dans la rue, nous l’enlevons !
— Bravo! s’écrièrent les dames.
— Avec tous les égards dus à une dame enlevée ; mais, continua-t-il d’un ton chevaleresque, quels que soient ses défenseurs, je l’enlève, je le jure. Et dans mon hôtel, ou cette nuit vous acceptez tous à souper, on conduira la belle inconnue.
— Bravo, répétèrent toutes les dames.
— Et au dessert le dénoûment de l’aventure..
Les bravos redoublèrent.
— Ainsi donc, dit Fernand, à cinq heures du matin, à souper chez moi, vous me le promettez ?
Toutes les dames étendirent la main.
— Je reçois vos serments, continua Fernand, et maintenant, Messieurs, partons, car il est déjà tard, et, ne vbyant pas arriver ses victimes, le petit domino noir est capable de quitter la place.
Chacun se rendit à l’Opéra de son côté. Le duc prit avec lui Morillo, son valet de chambre, domestique brésilien, intelligent et adroit.
Il lui donna en route ses instructions.
Les prévisions de Fernand n’étaient pas tout-à-fait dénuées de justesse. Les grandes dames n’ont pas seules le privilège d’ètre curieuses, Fleurette l’était aussi. Elle aurait voulu, pour beaucoup, savoir ce que pensait d’elle et de cette aven-
LA BOUQUETIERE 239
ture, îe duc d’Olona, qu’elle n’avait pas vu depuis longtemps.
Etait-elle oubliée ou détestée par lui ? peut-être eût-elle préféré cette dernière hypothèse, quoiqu’à vrai dire son amitié et son estime ne lui fussent pas indifférentes et qu’elle ne se rappelât pas sans plaisir, tout ce qu’il lui avait dit et surtout ce qu’il avait pour elle.
— Le jeudi de la mi-carême, se répéta-t-elle dans la journée, il doit aller au bal de l’Opéra, c’est le dernier bal ; il ira ! Si j’y allais aussi !
Elle s’arrêta en disant : Ce serait absurde, n’y pensons plus!
Et elle y pensa.
Les raisonnements commencèrent.
Où est le danger! J’irai en simple domino noir... il y en a tant! on ne me reconnaîtra pas. Je ne mettrai pas à ma ceinture la fleur qu’il connaît si bien, et, s’il le faut même, je ne lui parlerai pas ; mais, si je le vois, je le suivrai, je l’écouterai ; il n’a pas le défaut d’être discret, et je saurai tout ce qu’il pense.
Elle se fit encore quelques objections ; se livra encore à elle-même quelques combats, pour avoir l’air de se défendre, car dès ce moment elle était décidée.
Et, après quelques dernières capitulations dé conscience, elle ne s’occupa plus que de sa toilette.
A une heure du matin, elle était au bal de l’Opéra.
Pendant une heure elle ne vit paraître personne ; mais un secret pressentiment lui disait que le duc viendrait à l’heure et à l’endroit ordinaires, comme si un instinct magnétique eût dû l’avertir qu’il y était attendu.
Elle ne se trompait pas.
À deux heures un quart, Fernand descendait de sa voiture de place, et, suivi de Morillo, auquel il n’adressait pas
la parole et qui n’avait pas l’air de le connaître, il monta le grand escalier, traversa le foyer, arriva à la cheminée. La demie sonnait à la pendule.
Plusieurs masques étaient assis. Un seul tressaillit à sa vue; Fernand le remarqua, et, d’un geste muet, le fit remarquer à Morillo, qui, selon ses instructions, alla se placer derrière le petit masque.
' Fernand se dirigea vers la cheminée, et, debout, ayant l’air de se chauffer les pieds, il regarda attentivement dans la glace le petit domino noir auquel il tournait le dos.
Il était ce soir-là en habit de ville et sans masque, et fut abordé par un ami qui n’était pas du complot, puissance neutre qui devait inspirer moins de défiance.
— Vous au bal de l’Opéra, mon cher duc! Je comprends : vous y venez pour la belle inconnue dont vous m’avez parlé.
— Non, vraiment, dit-il en riant, il n’est plus question d’elle.
Il regardait toujours dans la glace et crut voir faire au petit domino un mouvement presque imperceptible.
— Ah ! c’est dommage ! d’après ce que vous m’avez dit, cette belle inconnue avait tant d’esprit!
— - C’est vrai... mais elle avait raison de porter un masque.
Le mouvement devint plus marqué.
— Pourquoi? continua l'interlocuteur.
— Pourquoi? pour une excellente raison, reprit le duc en regardant avec plus d’attention : c’est qu’elle est horriblement laide.
Un mouvement d’indignation manqua d’éclater, mais fut à l’instant réprimé.
— Ah ! elle est laide! répéta son ami en se chauffant aussi. Je comprends que cela change la thèse ; et comment le savez-vous ?
— Parce que je l’ai vue comme je vous vois.
— Ce n’est pas vrai ! s’écria une petite voix claire et vibrante, avec un accent involontairement énergique.
Le duc se retourna, mais le petit domino, comprenant son imprudence, s’était déjà lancé dans la foule, et en un instant avait disparu à ses yeux.
Le beau masque se croyait sauvé : il ne l’était pas.
Morillo, debout derrière lui, avait tracé avec de la craie une marque blanche sur l’épaule du domino noir, et s’était précipité sur ses traces.
Malgré la foule qui souvent les séparait, il ne perdait pas de vue la fugitive ou la retrouvait toujours, grâce au signe délateur qu’elle emportait avec elle, et qui partout révélait sa présence.
Fleurette, pensant bien que le duc d’Olona la suivrait, s’était hâtée de quitter le foyer; mais vainement se lançaitelle dans le bal, au plus fort de la mêlée et au milieu des groupes de danseurs les plus épais; vainement disparaissaitelle dans les couloirs et corridors sombres, rien ne décourageait la poursuite incessante et acharnée de son ennemi.
Une fois elle se jeta dans une loge des premières et attendit, il attendit aussi ; et dès qu’elle se hasarda à sortir, il reprit sa course.
En ce moment, en descendant derrière elle l’escalier des premières loges, il rencontra Fernand et quelques-uns de ses amis.
— Retournez à l’hôtel, dit-il rapidement et à voix basse à son maître en passant près de lui ; maintenant, Monseigneur, je vous réponds du succès.
Et, ardent chasseur, il s’élança de nouveau sur les traces de la biche effrayée qu’il poursuivait.
Il était tard. Fleurette, qui, depuis une longue demi-heure, s’était blottie dans une stalle, derrière laquelle Morillo était assis et feignait de dormir, Fleurette leva la tète, jeta autour d’elle un regard rapide, et, n’apercevant aucun visage de sa connaissance, ni aucune tournure suspecte, elle se décida enfin au départ.
La foule était encore immense, et elle eut peine à se frayer lin passage jusqu’à l’escalier de sortie, circonstance qui servait ses projets et ceux de Morillo, car ilia suivait de si près que ses mains touchaient presque son domino, et que son souffle effleurait le taffetas de son capuchon.
Fleurette arriva enfin sous le grand vestibule ; Morillo avait calculé qu’un des gens de la grande dame viendrait au-devant d’elle et ferait avancer sa voiture, derrière laquelle il espérait monter; ou, si cela n’était pas possible, il comptait sur ses jambes brésiliennes pour suivre ou devancer les meilleurs chevaux.
Mais Fleurette n’avait point d’équipage, Fleurette n’avait pas de chevaux.
Il faisait un temps affreux.
La pluie, qui tombait par torrents, avait succédé à la neige ; impossible à un pied féminin de se hasarder dans la rue sans enfoncer dans la boue, et Je petit domino noir, sans hésiter, sans s’effrayer, avait quitté en courant le vestibule et tourné à gauche vers le couloir vitré qui conduit à couvert du vestibule du théâtre à la rue Drouot, couloir estimé des piétons, et par lequel les gens qui n’ont ni laquais ni voitures vont chercher eux-mêmes ou attendre un fiacre.
C’est ce que fit bravement Fleurette, au grand étonnement de son fidèle satellite, qui arriva en même temps qu’elle, à l'extrémité du passage, sans être remarqué ni même aperçu,
vu la foule énorme de masques et de dominos qui,* tenant à rentrer chez eux sans être mouillés, criaient, appelaient des fiacres et se disputaient tous ceux qui, successivement, apparaissaient à l’entrée du passage.
Au milieu de la pluie, des cris, des disputes, la voix de la pauvre Fleurette avait grand-peine à se faire entendre. En vain, à chaque voiture qui se présentait, elle s’écriait ; A moi, cocher, à moi, c’est mon tour!
D’autres compétiteurs, à la voix plus sonore, à la poigne plus forte, arrêtaient le conducteur, ouvraient la portière du fiacre, entassaient les dames ouïes demoiselles dont ils étaient les cavaliers, et, quand il n’y avait plus de place, s’élancaient eux-mêmes, malgré la pluie, à côté du 'cocher, qui les emmenait comme il pouvait, c’était l’affaire des chevaux.
Un coupé de place venait de s’arrêter à la porte du passage ; cinq ou six concurrents se le disputaient déjà, et Fleurette n’aurait eu encore cette fois aucune chance ni aucun espoir de l’emporter sur ses rivaux, si un monsieur de petite faille, mais fort et vigoureux, qui était près d’elle, un monsieur aux manières polies et à l’air honnête, c’était Morillo, n’eût écarté rudement les aspirants en s’écriant ;
-- La voiture est retenue par madame, qui attend depuis longtemps.
— Oh ! monsieur, combien je vous remercie ! dit Fleurette d’une voix reconnaissante. >
— Montez, madame, montez vite! dit le monsieur en ouvrant la portière.
Et, sans se faire prier, Fleurette s’élança rapidement dans le coupé numéroté.
— Où faut-il vous conduire, madame ? dit avec curiosité le Brésilien, tenant entr’ouverte la portière de la voiture.
— Sur le boulevard à droite, répondit prudemment Fleurette ; j’arrêterai le cocher quand il le faudra. — Merci, monsieur.
Et laportière se referma .
Enfin, après une soirée si orageuse et semée de tant d’incidents, Fleurette se trouvait seule ; elle pouvait respirer et réfléchir.
Accablée de fatigue, elle s’était laissé tomber dans le fond delà voiture, et n’avait pas même remarqué que le monsieur à l’air honnête s’était lestement placé sur le siège, à côté du cocher, auquel il parlait vivement et à demi- voix.
Elle ne fut tirée de sa rêverie que par un fait inusité : le cheval de louage qui la conduisait allait tellement vite, qu’il dépassait à la course toutes les voitures de maîtres qui le précédaient. Elle baissa la glace et cria au cocher :
— Où allez- vous ?
Le cocher ne répondit pas et fouetta son cheval.
— Arrêtez! ce n’est pas le chemin.
Même silence et redoublement de coups de fouet.
Fleurette s’aperçut alors que le cocher n’était pas seul sur son siège. Loin de s’en effrayer, elle n’y vit qu’un motif de sécurité; car si ce cocher était ivre, comme tout le lui faisait supposer, elle aurait quelqu’un pour la défendre.
Ce fut donc à ce protecteur quelle s’adressa, le priant de vouloir bien faire arrêter.
Celui-ci, qui lui tournait le dos, n’entendit pas ou n’eut pas l’air d’entendre; il semblait, au contraire, activer du geste la course déjà rapide du cheval, lancé en dehors de toutes ses habitudes.
Fleurette ne s’effrayait pas aisément ; mais cette persistance à ne pas lui répondre commença à l’inquiéter.
La pluie tombait comme jamais elle n’était tombée, et le boulevard offrait, comme toujours, un lac d’une boue jaune et épaisse, effroi des piétons. Impossible d’ailleurs, vu la rapidité de la voiture, de songer à s’élancer au dehors sans se briser.
Elle regarda par la portière : elle était en plein boulevard et déjà à la hauteur de la Madeleine; le coupé venait de tourner à droite et de prendre le faubourg Saint-Honoré, sillonné en ce moment, et malgré l’heure avancée de la nuit, par de nombreux équipages.
A droite et à gauche de la chaussée, de brillants hôtels, dont les portes cochères étaient ouvertes, laissaient apercevoir tout un monde de concierges et de valets en livrées.
Fleurette, mettant la tête à la portière, allait réclamer du secours, lorsque le coupé, quittant le milieu du pavé, tourna tout à coup à gauche, et si brusquement, qu’il manqua verser. Il n’en fut rien.
Il entra au grand galop dans la cour d’un magnifique hôtel, dont les portes se fermèrent soudain. La voiture s’arrêta; Fleurette s’élança et se trouva face à face avec le monsieur honnête dont la protection lui avait procuré ce coupé.
Il la salua avec respect et lui offrit la main, qu’elle repoussa.
— Monsieur, qu’est-ce que cela signifie ? qu’est-ce que c’est qu’un pareil procédé?
— Tout uniment, madame, une invitation à souper.
— Répondez-moi, monsieur, dit-elle avec colère : où suis-je ?
— Chez une personne qui vous attend à souper, et qui se fait une grande fête de vous présenter à ses nombreux con-
vives.
— Il y a erreur, je ne suis attendue nulle part, dit- elle vivement ; laissez-moi sortir.
— Impossible avant le souper; après, je ne dis pas : cela dépendra de mon maître.
— Ah! vous avez un maître ! Je veux lui parler, s’écriat-élle vivement, et à l’instant !
— A vos ordres, madame, répondit en s’inclinant le serviteur. Je vais avoir l'honneur de vous conduire près de lui.
Il marcha devant elle et lui fit traverser des appartements déjà splendidement éclairés, des galeries, des salons, des boudoirs où brillaient toutes les merveilles du luxe et des arts.
Mais elle ne fit attention ni aux riches tapis qu’elle foulait aux pieds, ni aux murs resplendissants d’or et de marbre, ni aux trésors de sculpture et de peinture qui de tous côtés s’offraient à ses yeux ; elle ne voyait rien, tant étaient grandes son impatience et sa colère.
Enfin Morillo s’arrêta devant une porte, qu’il ouvrit après y avoir frappé discrètement. Il fit entrer Fleurette dans une chambre à coucher délicieusement meublée. Cette pièce, qui était située à l’extrémité de l’hôtel, et qui donnait sur des jardins, n’était éclairée que par une seule lampe placée sur une table.
Près de cette table, au coin de la cheminée, était assis un homme tournant le dos à la porte d’entrée et lisant attentivement.
— Monsieur le duc, dit le Brésilien d’un ton respectueux, voici la captive que je vous avais promise.
Le duc se leva vivement; Fleurette poussa un cri, et, chancelante, s’appuya sur un meuble : elle venait de reconnaître M. d'Olona.
Sur un geste de son maître, le serviteur s’était retiré. Fer-
LA BOUQUETIÈRE nand s’avança vers la dame au domino noir, la contempla un instant en silence; mais, la voyant tremblante et se soutenant à peine, la vengeance qu’il se promettait, et dont il savourait d’avance le plaisir, se dissipa en partie.
Il lui offrit la main qu’elle accepta sans proférer une parole, la conduisit au coin de la cheminée, l’installa dans le meilleur fauteuil, et, se tenant debout vis-à-vis d’elle, il lui dit lentement :
— Quelque désir que j’aie de connaître la personne qui nous a joués tous avec tant de malice et de persévérance, le respect que je dois à une femme, meme mon ennemie, m’empêche de chercher à soulever ce masque; veuillez donc, madame, le détacher vous-même et me montrer vos traits.
Le petit domino, comme accablé de confusion, baissa la tête et ne répondit pas.
— J’ignore, madame, qui vous êtes, continua le duc ; mais l’état où je vous vois en ce moment, vla terreur que vous éprouvez à vous faire connaître me dit assez que votre nom et votre rang sont de ceux que l’on ne compromet pas impunément. Veuillez donc m’écouter.
Vous ayez gravement offensé, dans quel but? nous le saurons tout à l’heure, des jeunes gens, de jeunes amourspropres qui ne pardonnent guère, et surtout de grandes dames, vos rivales ou vos amies, qui ne pardonnent pas.
Elles seront toutes ici dans une heure, continua-t-il en regardant la pendule; elles viennent souper chez moi, comptant vous y trouver, car je leur ai promis de vous livrer ce soir à leurs regards, et je tiens toujours mes promesses. Votre sort sera donc tout à l’heure dans leurs mains : il n’est encore que dans les miennes.
Voyez, réfléchissez, dit-il d’une voix qui, malgré lui, deve-
liait plus douce ; c’est moi que vous avez le plus cruellement offensé ; c’est moi, beau masque, dont vous vous êtes joué le plus indignement, et cependant j’ai idée que vous auriez plus d’avantages à vous confier à ma rigueur qu’à la clémence de ces dames. Choisissez cependant.
Le domino gardait toujours le silence, mais on voyait qu’il hésitait, indécis, et qu’un combat se livrait en lui.
— J’ai peur, continua le duc en souriant, que mes clientes ne soient impitoyables, et elles ont bien, en effet, quelques comptes à vous demander ; moi qui ai au cœur moins de vengeance et même d’amour-propre, je sens pour ma part vos anciennes offenses expiées et au-delà... par vos angoisses de ce moment.
Je ne me pardonnerai jamais, dit-il en voyant les battements précipités de sa poitrine qui soulevaient le taffetas de son domino, d’avoir fait trembler une femme, bien plus de l’avoir vu tremblante sans chercher à la rassurer.
Voyons, continua-t-il avec une bonté ineffable, dites-moi si, sans trahir les intérêts de mes clientes, je ne puis pas servir les vôtres, et si, grâce à moi, ce souper, qui a commencé par une déclaration de guerre, ne peut pas finir par un traité de paix. Confiez-vous à moi, dictez-moi ce que je peux dire, ce que je peux faire pour sauver une grande dame telle que vous, pour atténuer, pour justifier ses torts, et vous verrez qu’au lieu d’un ennemi vous n’aurez plus qu’un défenseur.
Fleurette arracha son masque et se précipita aux pieds du duc.
Il s’empressa de la relever, et, contemplant quelques instants ses traits à la clarté de la lampe :
— Fleurette! s’écria-t-il.
— Fleurette la bouquetière, répéta le duc, avec un éclat
de rire! Et vraiment oui, c’est bien elle! je la reconnais. Oh! la plaisante aventure, et le charmant souper nous allons faire.
— Comment ! Monsieur, dit Fleurette interdite, que prétendez-vous ?
— Eh ! parbleu ! répondit-il gaîment, livrer la coupable à ses juges, je l’ai juré, et dès que ce n’est plus une grande dame, dès que l’aventure ne compromet plus personne...
— Et moi, Monsieur ? s’écria Fleurette, désolée.
— Toi, mon enfant? tu l’as voulu, tu l’as mérité. T'aviser de mystifier des gens qui ne t’ont rien fait et prendre pour but d’une plaisanterie de carnaval tout ce qu’il y a de plus haut placé dans Paris, quand tu aurais pour châtiment un peu de confusion, il n’y aurait pas grand mal.
— C’est vrai , c’est vrai, je mérite d’ètre punie; mais, si je suis perdue, perdue à jamais ! la punition ne sera-t-elle pas bien au-dessus de la faute !
Elle lui raconta alors comment, seule au monde, pauvre, sans ressources, elle avait eu l’idée de faire connaître et d’achalander sa boutique de fleurs.
Elle avoua que la ruse employée par elle, venant d’une jeune fille, pouvait paraître risquée et audacieuse, mais elle n’avait fait cependant, comme tant d’autres, que spt^Ber sur la vanité humaine, sur l’amour-propre de beaux jflRs gens, qui se flattaient de trouver en elle une conquête,* «Kj a conquête d’une grande dame.
Quand à ses fleurs, elle ne forçait personne à les acheter, et elle refusait, il le savait par lui-même et par Ludovic, le prix exagéré que voulaient souvent y mettre l’amour, la curiosité ou l 'orgueil. J’ai eu tort, continua-t-elle, je ne pensais pas aux suites d’une pareille ruse; je ne me doutais pas qu’elle dût, à ce point, exciter votre indignation, mon-
sieur le duc, ni celle des nobles dames à la vengeance desquelles vous avez juré de m’abandonner.
Faites-le donc, vous en avez le droit et le pouvoir ; mais si le bonheur d’une pauvre fille vous est nécessaire pour égayer votre souper, si, en leur livrant mon secret, vous me livrez aux railleries de tous psi, bien plus encore, le ridicule et l’éclat de cette scène éloignent de moi ces grandes dames et me retirent, pour toujours, la riche clientèle qu’elles commençaient à me donner ; si enfin c’en est fait à jamais de mon humble fortune et de mon avenir, n’aurez-vous rien à vous reprocher, monsieur le duç ?
— Moi ! répondit Fernand avec hauteur, et malgré lui cependant un peu ému.
— Quelles chances restent donc, continua-t-elle, je ne dis pas pour s’enrichir, mais pour gagner sa vie, à la pauvre fille qui veut vivre honnête ? Et, cependant ces élégants jeunes gens, aujourd’hui si impitoyables, me blâment d’avoir été coquette avec eux ; ils me blâmeraient moins, peut-être, si je l’avais été plus.
Us me font un crime des fleurs que je leur ai vendues, ils ne me reprocheraient rien, s’écria- t-elle avec énergie, ils m’approuveraient, peut-être, si je m’étais vendue moi-même !
Pendant qu’elle parlait ainsi, le camail de son domino s’était renversé, les longues tresses de ses cheveux s’étaient détachées et tombaient sur ses épaules : elle avait la voix haute, le geste noble, l’œil animé, élle était belle !
Le duc avait écouté avec étonnement, non-seulement la chaleur de son plaidoyer, mais encore l’art et l’adresse avec lesquels elle avait su présenter et déployer tous ses moyens de défense.
— Fleurette, lui dit-il, tu es un bon avocat, mais tu as
une mauvaise cause. Tu as depuis un mois intrigué tous nos salons, tourné toutes les têtes, éveillé toutesles curiosités avec un talent que je reconnais, avec une adresse que je ne blâme pas. mais qui a stimulé la nôtre.
C'était un défi, une lutte, toi, pour .garder ton secret; nous, pour le découvrir. Longtemps victorieuse, tu es aujourd’hui vaincue. C'est la chance de la guerre.
Le prix du combat pour ces dames, c’est le mot de l’énigme, c’est ton secret, pas autre chose ; mais elles l'exigent d’abord et avant tout.
— C’est là ce qui me perd, s'écria-t-elle vivement, et, ce secret, vous ne le livrerez pas.
— Le moyen de faire autrement?
— Vous le garderez pour vous seul, c’est à vous seul que je l’aurai confié.
— Et ma réputation, à moi, dit le duc en souriant, ma réputation d'adresse et d’esprit.
Je me suis hautement vanté d’arriver à la découverte de ce secret. Il faudra donc avouer que j’ai complètement échoué, aveu toujours pénible pour l’amour-propre d’un jeune homme... Et si l’amour-propre de ce jeune homme n’était pas seul en jeu, s’il s’agissait, pour lui, d’immenses, de cruels sacrifices. . .
— Qu’est-ce donc ? demanda Fleurette avec inquiétude.
— Eh! oui, vraiment, reprit le duc en s’asseyant près d’elle, tune penses qu’à toi, Fleurette, et si je te disais que, dans le cas où je parviendrais à pénétrer ce secret, objet de tant de désirs, une grande dame m’avait promis, à moi, un baiser, deux baisers, même! et si cette grande dame était celle que j’aime, ou du moins à qui je fais depuis longtemps une cour assidue, de quel droit viendrais- tu, quand je suis près
de voir combler tous mes vœux, en exiger le sacrifice et me forcer de renoncer à mes plus chères espérances ?
Fleurette baissa la tête.
— Qu’as-tu fait pour moi? continua-t-il; tu m’as joué, raillé, bafoué I En échange de mon affection et de ma sou-* mission à tes ordres, que ni’ as-tu donné, que m’as-tu promis ? rien ! et tu demandes !
Voyons, Fleurette, dit-il d’une voix douce et comme suppliante; est-ce juste?
Une vive rougeur couvrit le front delà jeune fille.
Comme pour chercher à la cacher, elle s’efforcait de relever le camail tombé sur ses épaules.
Le duc l’en empêcha en s’emparant de sa main.
— Réponds-moi, lui disait-il; me promets-tu du moins de me dédommager de ce que je perds ?
Il était presque à genoux ; une de ses mains tenait la sienne, l’autre entourait sa taille, et avec un accent auquel il était bien difficile de résister :
— Parle, Fleurette, et je te croirai! Parle, et je t’obéirai! Un mot seulement: l’amour d’une grande dame... me le rend ras- tu ?
Fleurette se leva vivement. Ses joues et ses lèvres étaient pâles, son cœur battait avec violence, était-ce d’indignation seulement? on n’eût pu le dire ; mais elle dégagea sa main de celle de Fernand, releva fièremement la tête et s’écria avec force :
— Non, non, si je ne peux obtenir grâce qu’à ce prix, je
ne demande plus rien. J’avais cru le duc d’Olona assez généreux pour me pardonner sans condition, je me suis trompée encore. v
Livrez-moi donc à cette grande dame, monsieur le duc,
que ma perte vous serve à payer son amour; elle en a bien peu, si vous ne Tachetez qu’à ce prix et si c’est un caprice seul qui vous le donne.
Il y avait dans sa voix un accent de colère, d’ironie, presque de jalousie.
— Que veux- tu dire ? s’écria Fernand en la regardant avec autant de surprise que d’émotion.
— Je dis, monsieur le duc, continua-t-elle avec amertume, qu’un amour ainsi offert ne vaut pas, selon moi, l’amitié d’une pauvre fdle, si humble et si misérable qu’elle soit, une amitié comme la mienne !
Ah ! s’écria-t-elle avec un accent du cœur, si vous me connaissiez, vous sauriez ce qu’il y a en moi de reconnaissance pour un service et de dévoument pour un bienfait.
Ce dévoûment, monsieur le duc, vous pouvez l’acquérir en ce moment et à jamais. Les soupers joyeux où les belles maîtresses ne vous manqueront pas, votre or vous les donnera toujours ; mais un cœur dévoué, Dieu seul l’envoie, et quand il se présente* ne le dédaignez pas.
Il y avait dans sa voix un mélange de fermeté, de résignation et de tendresse, qui alla droit au cœur de Fernand. Quand elle cessa de parler, il ne répondit point, mais sa résolution était prise.
— Remets ton masque, dit- il.
Fleurette se hâta d’obéir. Fernand sonna. Morillo parut:
— Tu vas reconduire madame la marquise jusqu’à la première voiture.
— Oui, monseigneur.
— On sait comment elle est arrivée ici ?
— Oui, monseigneur.
— Que personne' ne sache jamais comment elle en est sortie. Cela te regarde.
— Oui, monseigneur.
Fernand ouvrit une porte cachée par une tapisserie. Elle donnait sur une serre, qui, elle-même avait une porte sur la rue.
Le Brésilien passa le premier pour guider Fleurette. Celleci, restée seule un instant avecFernand, saisitsamain qu’elle porta à ses lèvres :
— Ah! c’est une noble action, monsieur, dit-elle à voix basse, et Fleurette, la pauvre bouquetière ne l’oubliera jamais.
Elle disparut.
Cinq heures sonnaient à la pendule du cabinet ; de nombreuses voitures entraient dans la grande cour de l’hôtel, et Fernand, le cœur plein d’un contentement inexprimable, se disait en se frottant les mains : Je me rappellerai le jeudi de la Mi-Carême. Jamais, je crois, je ne me suis senti aussi heureux.
Les conjurés, cependant, hommes et femmes, fidèles au rendez-vous, arrivaient en masse et se répandaient déjà dans les salons.
Lajoie était grande elles nouvelles excellentes, car Ludovic elles jeunes gens revenus de l’Opéra avaient annoncé que le succès était certain, que Morillo en répondait, et les gens de la maison, interrogés par les dames, avaient assuré qu’un petit domino noir, amené en voiture par Morillo, avait été conduit par lui, dans le cabinet de Monseigneur.
— Victoire! s’écria la partie féminine de l’assemblée.
— Victoire! répétèrent tous les invités.
Lès convives étaient réunis, le souper était prêt, on n’attendait plus pour servir que le maître de la maison. Lui seul était en retard, lui seul manquait au rendez-vous.
Une porte s’ouvre. C’est lui enfin ! Des vivats accueillent sa présence, cris de joie prématurés, chants de triomphe comprimés tout-à-coup par l’air morne du triomphateur.
— Qu’est ce donc? qu'y a-t-il? s’écrient les dames qui, de tous côtés, entourent Fernand comme autant de points d’interrogation. Est-ce que notre ennemie n’a pas été enlevée ?
— Si vraiment, mesdames.
— Est-ce qu’elle n’a pas été conduite dans votre hôtel?
— Si vraiment.
— Eh bien ! qui est-elle? son nom ? Vous le savez.
— Non, mesdames, pas encore.
— Alors, qu’elle vienne, qu’elle paraisse, disent les hommes.
— Que nous arrachions son masque, s’écrient les femmes.
— Impossible, mesdames, dit avec tristesse d’Olona ; il nous arrive en ce moment l’aventure la plus inconcevable, la plus incroyable, la plus prodigieuse ! c’est de la magie, de la sorcellerie.
— Au fait! au fait! crient les dames avec impatience, Monsieur le duc a la parole.
— Vous savez, madame, dit Fernand en s'adressant à la belle duchesse, que Morillo, mon serviteur dévoué, était parvenu, avec une adresse que je ne pourrai jamais assez récompenser, à enlever, de la salle de l’Opéra le domino magique et à l’amener jusqu’ici.
Il conduit son prisonnier à mon cabinet où il l’enferme e,t dont il vient me remettre la clé .
J’y entre le cœur palpitant de joie, pour vous, duchesse, et surtout pour moi, en pensant à la récompense que vous m’avez solennellement promise. Je n’aperçois rien, je cherche partout, pas la moindre trace de prisonnier, disparu, évanoui !
— Ce n’est pas possible !
— C’est comme je vous le dis ; et le plus extraordinaire, aucune effraction ; portes et croisées fermées avec des barres de fer qu’on a trouvées à leurs places et parfaitement intactes.
Les domestiques, qui occupaient l’antichambre n’ont entendu aucun bruit. Le concierge n’a vu personne à pied ou en voiture sortir de l’hôtel, dont on avait depuis l’arrivée du domino soigneusement fermé les portes. Enfin, et si ce n’était le progrès des lumières qui nous défend la seule explication possible, j’attesterais que notre ennemie est décidément sorcière.
— Vous croyez? dirent les dames effrayées.
— Cela en a tous les caractères, voyez plutôt par vousmêmes, mesdames.
Dames et cavaliers, armés de flambeaux, se précipitèrent dans le cabinet du duc d’Olona ; tout fut examiné, bouleversé, les armoires, les corps même de bibliothèque; l’invasion ne produisit rien, qu’un désordre général qu’on fut deux jours à réparer.
Le souper fut excellent, mais triste. Les bouchons de champagne et les éclats de rire ne partaient qu’à regret.
On ne dit pas si la duchesse de Médina fut généreuse et si elle accorda comme consolation de la défaite, cé qu’elle avait promis comme récompense du triomphe.
U fallait désormais renoncer à découvrir la mystérieuse inconnue : on en parla longtemps encore, longtemps le soir dans les salons, chacun et le duc d’Olona, tout le premier, se perdit en conjectures plus romanesques et plus ingénieuses les unes que les autres, et en définitive, l’anecdote du rhododendrum ferrugineum resta comme l’histoire du masque de fer, au nombre des faits historiques, non encore éclaircis.
Le lendemain, sur les midi, le duc était déjà sorti de son hôtel, à pied. Il marchait, en rêvant, croyant se promener dans l’avenue des Champs-Elysées, et il se trouva, sans s’en douter, vis-à-vis le passage de l’Opéra.
Quelques semaines après les graves évènements que nous venons de raconter, s’élevait sur le boulevard de la Madeleine, une boutique ou plutôt nue serre élégante, devant laquelle stationnaient les passants et où entraient tous les jeunes gens * et toutes les jeunes dames du beau monde.
Elle était à la mode. C’était une grande raison, mais il y en avait d’autres encore.
D’abord elle était située dans un quartier neuf, élevé comme par enchantement, sur les jardins de l’ancien hôtel des affaires étrangères ; quartier superbe qui était presque le commencement des Champs-Elysées, et toutes les calèches qu*, du boulevard, allaient au bois de Boulogne, s’arrêtaient devant la boutique de Fleurette la bouquetière, qui avait, non sans de profonds et intelligents calculs, choisi un pareil emplacement.
Ensuite la serre était décorée avec un goût exquis, et toujours garnie des fleurs les plus belles et les plus rares; de petites fontaines jaillissantes y entretenaient une continuelle fraîcheur.
Des tapis de verdure y réjouissaient la vue ; des glaces, disposées avec art le long des murailles et à moitié cachées par le feuillage, produisaient des effets imprévus et charmants.
Elles permettaient aux dames de contempler, en achetant des bouquets, leur toilette et leur figure, vingt fois répétées au milieu des fleurs, attention à laquelle aucune n’était insensible.
Au fond de la serre était un petit salon avec une clieminée en marbre blanc, une pendule, des meubles commodes et confortables, un tapis épais et chaud.
C’était là le salon de Fleurette ; dans la première pièce elle recevait les acheteurs, dans celle-ci elle ne recevait que ses amis, et elle en avait beaucoup. Elle avait su les conquérir, et, ce qui est plus difficile encore, les conserver. A côté d'elle, au comptoir, ou l’occupant en son absence, on voyait ordinairement assise une jeune fille de vingt-cinq ans à peu près, autrefois belle et qui semblait recommencer une nouvelle beauté et une nouvelle jeunesse. C’était Michelette, son ancienne compagne et la sœur d’Etienne. Fleurette ne l’avait pas oubliée, et dès qu’elle avait pu la prendre avec elle, elle l’avait appelée ; elle lui avait donné ce que la pauvre fille n’avait jamais connu, l’aisance, le contentement et le bonheur. Le duc d’Olona avait tenu fidèlement sa parole. Il n’avait fait connaître à personne, pas meme à la duchesse, le secret de Fleurette; il ne le trahit jamais, et, en parfait gentil hommequ’il était, jamaisil ne laissa soupçonner qu’il connût la vérité. Fleurette alors, qui se trouvait riche et qui, chaque jour, le devenait davantage, crut enfin le moment favorable pour réaliser le projet qu’elle avait depuis si longtemps médité. Elle s’établit à son compte, devint une des premières marchandes de fleurs de Paris, et dès lors commença la nouvelle et généreuse entreprise, qui devint le rêve de sa vie. Tout m’a réussi jusqu’à présent, se disait-elle, quand il ne s’agissait que de mon bien-être à moi. Pourquoi le bon Dieu, que je connais maintenant, ne me protégerait-il pas, quand, il s’agit d’un devoir sacré? Tous les soirs, en faisant sa caisse avec Michelette, elle prélevait sur ses bénéfices, qui étaient considérables, une moitié qu’elle mettait à part, bien précieusement.
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— Pourquoi? lui demandait Michelette. Fleurette ne répondait jamais.
— L’autre moitié, continuait Michelette en l’embrassant, est un peu pour moi, je le sais, et pour toi, et puis pourdes frais du commerce ; mais celle-ci... à quoi bon l’enfermer ainsi ?
— Pour payer mes dettes.
— Tu n’en as pas.
— Si vraiment, disait-elle en riant, de bien grandes! Puis elle renfermait son or sous clé, en disant en elle-même :
— Oli ! ma marraine ! c’est votre part.
Elle avait réellement conçu le projet de faire une dot à sa noble marraine, Clotilde de Kéroualle, dot bien modeste sans doute, mais qui enfin lui permettrait de ne pas entrer au couvent.
Ce projet, on s’en doute bien, elle ne l’avait confié à personne ; ce# projet, malgré ou peut-être même à cause de son invraisemblance, était une source de jouissances qu’elle gardait pour elle seule, et qu’elle seule, en effet, pouvait comprendre; tous les dimanches, par exemple, elle s’enfermait aux verrous, dans sa chambre, pour compter la fortune de sa marraine.
Etienne, sous prétexte de faire visite à sa sœur, venait parfois voir Fleurette qu’il aimait toujours, mais depuis qu’elle habitait un palais de fleurs, il sentait bien que ce n’élait plus une maîtresse pour lui : il ne pouvait plus la battre.
Par bonheur, il pouvait encore se griser, et, sous prétexte d’oublier son amour, il se livrait à sa passion pour le vin, dont les conseils de sa sœur et de Fleurette avaient grand peine à le détourner.
Au nombre des jeunes gens à la mode, des clients de Fieu-
rette, on distinguait Ludovic, qui, malgré lui, avait reprisses premières chaînes, et qui, tout en regardant cet amour comme au-dessous de lui, s’y livrait tout entier et avec un entraînement qui commençait à inquiéter l’ancienne bijoutière de la cour, madame Durussel, sa mère.
La passion de Ludovic avait surtout redoublé et tournait en frénésie, depuis la présence assidue du duc d’Olona, qui, presque tous les jours, faisait arrêter sa voiture devant la porte de Fleurette, et descendait, achetait un bouquet, et repartait après être resté deux ou trois minutes.
Bientôt il en resta cinq, puis dix, puis un quart d’heure.
Il prenait un grand intérêt à la conversation de la jeune fille, qui recevait sans étonnement, comme sans embarras, l'honneur qu'il lui faisait, et dont toute autre aurait été fïère ; elle le traitait comme ses autres pratiques, avec moins de cérémonie peut-être, nuance qui n’était pas sans charme ; les autres étaient des acheteurs, et lui, un ami!
Coquette avec ceux-là, elle ne l’était pas avec lui ; c’eût été lui faire injure.
Il méritait mieux que cela. Simple et franche, elle l’accueillait avec joie, ne lui cachait pas le plaisir qu’elle avait à le voir, et ne cherchait point à le retenir ; c’eût été le gêner.
Aussi, il ne s’éloignait jamais qu’à regret, charmé par sa gaîté, son babil, son esprit, et surtout par l’expression muette d’un sentiment vrai, que lui seul comprenait et qui, dans ses manières, dans ses yeux, dans ses moindres gestes semblait dire :
— J’ai promis amitié, je tiens parole.
Tout d’abord, et voyant les visites fréquentes du duc d’Olona, Ludovic et tous les jeunes élégants du club avaient dit : Fleurette est sa maîtresse ; mais, dans le ton léger, ami-
cal et presque intime qu’elle prenait avec elle, le duc avait conservé une nuance d’estime et de respect si marquée qu’il fallait renoncer à cette idée, et l’on ne savait qu’en penser.
Il n’était pas douteux que Fleurette ne lui plût infiniment, et qu’il ne la trouvât charmante ; il le proclamait partout, et alors, comme personne encore ne lui avait résisté, et queFleurette n’avait pas l’air assez farouche pour vouloir prendre cette initiative, il était évident que le jeune duc n’avait qu’à parler. C’est ce que tout le monde disait et tout le monde se trompait.
Fleurette, par sa simplicité coquette ou par un don inné, avait l’art indéfinissable d’attirer la confiance.
Elle ne demandait jamais, on lui racontait toujours.
Nous avons dit que le duc restait parfois dix minutes ou un quart d’heure avec elle ; et ce jour-là, une demi-heure s’était écoulée sans qu’il pensât au départ ; sa voiture, ses chevaux et ses gens l’attendaient en plein boulevard devant la boutique de Fleurette.
— Je vais te compromettre, dit-il en souriant.
— C’est vrai! je n’y pensais pas.
— Ah ! s’écria-t-il avec joie, voilà un mot qui m’empècliera de m’en aller.
— Au contraire, monsieur le duc; car maintenant que vous m’y avez fait penser, il faut vous en aller.
Le duc partit en retournant plusieurs fois la tête.
Il avait remarqué qne, dans le milieu de la journée, il y avait toujours beaucoup de monde, beaucoup de dames, chez Fleurette; mais que, sur les cinq ou six heures on revenait de la promenade, on rentrait à l’hôtel, on s’occupait d’une grande affaire, de sa toilette, et personne ne songeait plus à la bouquetière, dont la boutique, à cette heure de la journée, n’était pas encore éclairée.
Depuis quelques jours, la voiture du duc arrivait régulièrement entre cinq et six heures.
Saluant Michelette qui occupait le comptoir, Fernand entrait dans le petit salon du fond où Fleurette se tenait volontiers à cette heure-là, se reposant, en rêvant, des fatigues de la journée.
Tous les deux, assis devant la cheminée, causaient alors, et, par suite de l’influence secrète dont nous parlions tout à l’heure ou par toute autre cause, non encore expliquée, c’était le grand seigneur qui racontait ses affaires à la petite marchande.
Et celle-ci parfois, sans qu’on le lui demandât, se permettait de donner son avis, que l’on suivait presque toujours.
Avec sa position, son rang et sa fortune, le duc était le point de mire de bien des grandes coquettes, qui se le disputaient par orgueil, par ambition, par rivalité, intrigues amoureuses où il se trouvait de tout, excepté de l’amour.
Nous avons dit qu’il aimait les femmes avec passion, adoration, et avant tout; c’était la seule occupation de sa vie. On comprendra alors comment il n’avait, ni le courage, ni la force de refuser des avances, dont son amour-propre, plus que son cœur, était touché, et, dans ce moment, il se trouvait mener de front trois ou quatre intrigues, dont aucune ne le charmait réellement.
En revanche, il n’y en avait pas une qui ne fût pour lui une source d’embarras, de mensonges obligés, d’ennuis ou de regrets ; pas une qui ne donnât lieu à des scènes de reproches, de larmes, de jalousie; pour lui, enfin, ni repos, ni liberté.
Esclavage doré, chaînes de fleurs qu’il s’indignait de porter, et que l’honneur, les procédés ou plutôt la beauté de ses maîtresses et sa propre faiblesse l’empêchaient de rompre.
Voilà quelle était sa vie; souvent Fleurette le plaignait; plus souvent encore elle riait.
— Ali! tu ris! s’écriait-il avec indignation.
— D’un malheur qui n’a rien de réel, et si, après tout, ce malheur-là vous amuse...
— Non, disait-il avec impatience, il m’ennuie à périr.
Et Fleurette riait encore plus fort.
— Oui, continuait-il avec dépit, avec ces idoles de la mode, c’est l’insignifiance, c’est la futilité même. Pas deux idées de suite, impossible de causer avec elles ; ce n’est pas comme avec toi.
— Moi, monsieur le duc ! j’écoutê, voilà tout! et un plaisir... n’est pas un mérité.
— Non, non, flatteuse que tu es, tu as de l’esprit, toi ! tu le sais bien! et de plus, du bon sens, et une raison, s’écriat-il avec force, une raison effrayante!
— Ah bah ! s’écria-t-elle, étonnée.
Il la regarda un instant 0k silence et puis lui dit en souriant :
— Tu ne t’es pas encore aperçue, Fleurette, de l’ascendant que tu exerces sur moi!
— Non, mais je vous remercie de m’en prévenir, j’en userai.
— Tu as parbleu bien commencé déjà. Tu t’es moquée vingt fois de ma livrée, que tu trouvais trop dorée, trop éclatante. ..
— Et de mauvais goût. Quand on est riche comme vous, il y a de la coquetterie à être simple.
— C’est dit, c’est compris, répondit-il brusquement. Quand tu regarderas à ta porte, tu verras que j’ai changé ma livrée.
— C’est bien, dit tranquillement Fleurette.
— Et Campéador, mon beau cheval qui a gagné tant de de paris, celui que je montais toujours, si impétueux, si élégant, si fringant, mon cheval favori, — il ne te plaisait pas.
— Il vous aurait cassé le col.
— Tu l’avais pris en antipathie, tu le détestais, tu le trouvais affreux, et moi, qui y tenais tant, je ne sais pas comment cela s’est fait, je m’en suis peu à peu dégoûté et j’ai fini ce malin par m’en défaire.
Fleurette poussa un cri de joie, et, par un mouvement aussi rapide que la pensée, elle tendit la main au duc comme pour le remercier.
Fernand ne put s’empêcher d’être ému de cette affection si sincère et si désintéressée. Il pressa la main qu’elle lui avait offerte.
- — Eh bien! dit Fleurette, sans chercher à retirer cette mainte que vous avez fait de votre cheval favori...
Elle s’arrêta en souriant.
— Eh bien!... achève.
— Il faut le faire... de tou* es vos favorites ! Voilà mon conseil.
— Certainement, répondit Fernand en s’enfonçant dans son fauteuil, je le suivrais, si j’en avais le courage; ou plutôt si quelqu’un que je connais me donnait ce courage, en me donnant mieux que des conseils, toi, par exemple!
— Bah! répondit Fleurette en s’enfonçant aussi dans son fauteuil, je croyais, Monsieurle duc,quenous avions renoncé à ces idées-là.
— Toi sans doute, mais moi jamais! Plus je te regarde, plus elles me sourient.
— Ce n’est pas possible, dit-elle gaiement. Vous aimez les beautés régulières, les beautés grecques, et je n’ai qu’un mi-
nois chiffonné et une figure parisienne. Vous aimez les profils antiques et j’ai un nez retroussé, qui est jeune il est vrai, c’est son seul mérite; à cela près, je n’ai rien, absolument rien.
En parlant ainsi, étendue dans son fauteuil, elle se chauffait les pieds, avec la négligence et le sans-façon d’une personne qui est chez elle.
- — D’abord, dit le duc lentement et en la regardant, tu as un très-joli pied et une très-jolie jambe.
— Qu’est-ce que cela prouve, dit-elle d’un air indifférent.
— Cela prouve, s’écria-t-il avec vivacité, cela prouve que tu es charmante, et si tu voulais m’aimer, Fleurette, cela changerait toute mon existence, cela donnerait à ma vie.
— Un embarras de plus, et vous en avez déjà tant ! C’est à mon amitié de les diminuer et non de les augmenter.
Tenez, Monsieur, dit-elle avec émotion, et en pi'enant un ton sérieux, ne parlons pas de cela, n’en parlons jamais.
— Soit, dit froidement le duc. Une question seulement :
Aimes-tu quelqu’un? t '
— Je n’en sais rien, répondit-elle brusquement ; pourquoi me demandez-vous cela ?
— Parce que celui-là, quel qu’il soit, je veux le rendre, non pas heureux, dit-il en la regardant, il l’est déjà, mais assez riche pour qu’à l’instant tu puisses l’épouser et trouver avec lui le bonheur que tu me refuses, à moi.
Fleurette le remercia d’un sourire reconnaissant et répondit ;
— Gardez votre or, Monsieur le duc, car je n’aime personne !
— Tu as donc alors pour moi, lui dit-il en riant, la meme antipathie que pour mon cheval Campéador, antipathie innée !
— Vous ne le croyez pas! dit-elle d’un air de reproche,
De tous ceux que j’ai vus, vous êtes celui qui me parait le moins mal.
Et elle continua en levant les yeux sur lui, comme si elle faisait son signalement :
— Pas fat, pas fier, pas de prétentions ! On oublie souvent, en vous regardant, que vous êtes un beau garçon, et, en vous écoutant... que vous êtes grand seigneur.
— Mais alors, s'écria Fernand, sans penser à le remercier du compliment, que me reproches-tu ?
— Bien des choses. D’abord vous êtes trop riche.
- — Que t’importe?
— On croirait que je me suis donnée à vous pour vos trésors; que je vous dois ma fortune, et je ne veux la devoir qu’à moi-même, dit-elle avec fierté.
— Eh bien! s’écria le duc gaiement, je ne te donnerai jamais rien, je te le jure ! rien, et il ajouta d’une v<$x tendre et sérieuse : Je t’aimerai assez pour cela !
Fleurette ne put s’empêcher de sourire et dit :
— C’est déjà quelque chose !
— C’est beaucoup ! s’écria-t-il vivement, alors le monde n’aura plus rien à dire, ni toi, noii plus ; ainsi tu es persuadée, tu consens ?
- — Pas encore.
— As-tu d’autres raisons? Quelles sont-elles?
— Je vous les dirai peut-être plus tard, mais, fit-elle en se levant, vous n’avez pas pitié de vos gens, qui depuis une heure sont devant ma porte.
— N’aie pas peur, s’écria-t-il, on ne les remarquera pas, — on ne les verra même pas. — Grâce à toi, maintenant, ma livrée est si simple.
Il s’élança hors de la boutique, et Fleurette resta longtemps plongée dans ses réflexions.
LA BOUQUETIERE 267
— C’est singulier, se disait-elle en elle-même en souriant tristement, il prétend qu’il m’aime et il ne m’aime pas ! tandis que moi... elle n’acheva pas, mais le sourire expira sur ses lèvres et une larme roula dans ses yeux.
Le soir, la boutique était illuminée. Fleurette étaitau comptoir, entourée d’acheteurs ou plutôt d’adorateurs, y compris Ludovic, dont elle écoutait peu la conversation. Elle pensait peut-être à celle de la matinée, ou plutôt aux affaires de son commerce. C’était le samedi, le jour où elle comptait ses bénéfices et où elle faisait la part, non pas du bon Dieu, mais des anges. Un facteur entre, lui remet une lettre qu’elle ouvre d’un air distrait; mais, aux premiers mots, elle pâlit; sa main tremble, elle court à la signature, pousse un cri et s’élance dans son petit salon pour la lire seule à son aise.
— Ma marraine! dit-elle en portant la lettre à ses lèvres et à son cœur, ma marraine ! C’était en effet Clotilde de Kéroualle qui écrivait à sa filleule, et celle-ci, voyant son nom, avait tout oublié. Elle n’avait pas même songé à dissuader Ludovic, convaincu, dans ce moment, qu’elle venait de recevoir l’épître du plus adoré des amants. Que lui importait? Nous avons dit que Fleurette tenait peu à l’opinion des indifférents. Clotilde lui écrivait qu’elle arrivait à Paris pour un mois; qu’elle l’attendrait, dès le lendemain dimanche, après la messe, car elle tenait à la voir et à l’embrasser le plus Jot possible; — enfin, une lettre bonne et tendre, où, en quelques lignes, sa marraine se peignait tout entière. Fleurette ne
dormit pas de la nuit, et, si elle avait osé, elle aurait frappé, dès le point du jour, à la porte de l’hôtel de la rue de Varennes. Enfin, à l’heure dite, elle arrivait. Elle avait tant de choses à raconter à. sa marraine, tant de choses à lui demander, que les mots se pressaient en foule sur ses lèvres; elle ne pouvait rien dire, elle ne pouvait que l’embrasser. Quand elle l’eût bien embrassée, elle la regarda et resta quelques instants immobile et comme en extase. Clotilde était alors dans tout l’éclat de sa beauté, beauté admirable à laquelle se joignaient la grâce laplus exquise et un charme indéfinissable qui régnait dans toute sa personne. Sa bonté attentive s’informait des progrès de sa filleule, de ses études, de ses affaires. Elle entrait, avec l’intérêt, non de la protection, mais de l’amitié, dans les moindres détails. Fleurette, de son côté, ne s’inquiétait que de sa marraine, de son voyage, de sa position. Elle n’était pas changée. C’était toujours une vie de dépendance et d humiliation. C’étaient les devoirs de l’institutrice ordinaire, moins les appointements et les égards. Sa jeune cousine ne voyait dans les leçons qu’elle lui donnait si généreusement, qu’un ennui de chaque jour qui la dispensait de toute reconnaissance. Quant à madame de Kéroualle, c’était la même sécheresse de cœur et de manières. Elle s’était si bien habituée à ne voir dans Clotilde que sa demoiselle de compagnie et à la traiter comme telle, que Clotilde elle-même, finissant par oublier qu’elle était de la famille, ne l’appelait plus jamais : ma cousine, ce que madame de Kéroualle prenait pour une marque de déférence et de respect, dont elle lui savait gré. Madame de Kéroualle qui, l’année dernière, avait marié sa fille aînée, avait encore cette année le bonheur de se défaire de la seconde. Un noble de sa province, M. de Kervalec, qui venait d’être appelé à une recette générale, avait demandé en ma-
riage sa fille Géraldine, dont la dot devait servir à payer son cautionnement. Pour arranger définitivement cette affaire et quelques autres qui exigeaient la présence de la famille Ivéroualle à Paris, il avait été décidé qu’on y célébrerait le mariage, et voilà comment madame deKéroualle, son gendre, ses filles et sa cousine Clotilde se trouvaient habiter, pour un mois ou deux, l’hôtel de la rue de Varennes. Il était en ce moment moins ennuyeux qu’à l’ordinaire : le futur mariage donnait lieu à , quelques dîners, à quelques réceptions, et voire même à quelques bals où Clotilde dansait peu, mais faisait danser ses cousines, car c’était elle qui tenait le piano, avec un talent si remarquable que plus d’un danseur oubliait la contredanse pour écouter l’orchestre. On avait accordé à M. de Kervalec, le futur gendre, le droit de venir faire sa cour à madame de Kéroualle et à sa fille, sa prétendu^, ce qui promettait à Clotilde une suite de soirées assez peu amusantes. Le lendemain, cependant, qui était un lundi, M, de Kervalec avait, pour leur arrivée à Paris, la galanterie de conduire ces dames à l’Opéra. Il avait loué aux grandes premières une loge de six places; une de ces places, dont on ne savait que faire, avait été accordée par grâce, ou comme cadeau de noce, à Clotilde qui adorait la musique, et qui était enchantée d’aller à l’Opéra.
— Dans ce moment, disait-elle à Fleurette, je m’occupe, tule vois, de ma toilette. En effet, elle travaillait elle-même à une robe de gaze blanche, la plus jolie, la plus fraîche et la plus simple que l’on pût voir.
— Ah! ma marraine! s’écria Fleurette, laissez-moi vous donner le bouquet que vous mettrez dans vos cheveux et à votre ceinture. N’avez pas peur: les dames les plus élégantes de Paris se fournissent chez moi, et vous aurez les plus belles fleurs de ma boutique.
— Non, répondit Clotilde, je ne le veux pas, ce serait trop cher.
— Y pensez-vous, ma marraine! la boutique est à vous, et moi aussi, vous le savez bien. Ne me privez pas de ce plaisir. C’en était un en effet si grand pour Fleurette que Clotilde n’osa lui faire le chagrin de la refuser. Le lendemain elle vit arriver la bouquetière avec un air de contentement et de triomphe, et avec une corbeille d’étoiles des Alpes et de camélias blancs qu’elle mit aux pieds de sa maruaine.
— Ah ! c’est trop beau pour moi, mille fois trop beau, s’écriait Clotilde, moins charmée encore de la beauté du présent, qu’émue des transports de Fleurette dont les yeux rayonnaient de joie, et dont les mains la couvraient de fleurs. La pauvre enfant espérait bien prolonger sa visite et causer plus longtemps que la veille, où elle n’avait eu le temps de rien dire à sa marraine, mais on entendit dans la première pièce la voix haute et aigre de madame de Kéroualle.
— Va-t-en, lui dit Clotilde.
— Et comment vous reverrai-je, ma marraine?
— Je ne sais ; car, dans le milieu de la journée, nous irons tous les jours, promener au bois de Boulogne.
— Vous passerez devant ma boutique ; si vous pouviez vous y arrêter un instant... pour m’acheter des fleurs, je vous verrais.
— Je tâcherai de mettre cette idée-là dans la tête de Géraldine. La porte s’ouvrit : parut madame de Kéroualle, qui, sèche, froide et glaciale, semblait, au milieu des fleurs, comme l’hiver au milieu du printemps. Son œil dédaigneux, arrêté sur la bouquetière, semblait demander : Comment cette fille est-elle ici? Aussi Fleurette s’empressa de s’éloigner sans oser jeter cà sa marraine un regard d’adieu. Mais celle-ci
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ne put se décider à la laisser partir ainsi, et, courageusement, elle lui tendit la main.
— Ab! dit Fleurette en s’en allant, est-elle brave, ma marraine ! c’est une scène qu’elle va avoir pour moi. Et elle revint chez elle en pensant à Clotilde.
— Non, se disait-elle, ma marraine ne restera pas dans cette antique maison ; elle y mourrait de chagrin. Non, elle n’entrera pas au couvent, elle y mourrait d’ennui, et je ne veux pas qu’elle meure; je veux qu’elle reste dans le monde, au milieu des plaisirs qui sont de son âge, et des grandes dames dont elle sera la meilleure et la plus belle. En rentrant chez elle, elle trouva une visite, sur laquelle elle n’avait aucune raison de compter, et qui cependant ne la surprit pas. C’était le duc d’Olona. Apprenant par Michelette qu’elle était sortie, il était entré dans le petit salon, où il s’était permis de l’attendre.
— Ah! monsieur le duc, dit-elle en le menaçant du doigt, voilà une audace...
— Dont tu vas te fâcher?
— • Dont je vous remercie, dit-elle en lui tendant la main.
— Ah! s’écria-t-il en la portant respectueusement à ses lèvres, que tu le veuilles ou non, Fleurette, il faut que tu me pardonnes, il faut que tu me subisses. Hier dimanche tu as été exemptée de ma visite, mais ce n'est pas tous les jours fête. Quant à moi, deux jours sans te voir, c’est trop long, et me voilà ! Il s’assit près d’elle, et alors tout ce que, dans un langage charmant, l’amour, pour ne pas dire le désir, peut inspirer de tendre, de galant, d’entraînant, fut exprimé par lui, par ce jeune et beau seigneur auquel jusqu’alors aucune grande dame n’avait résisté. Fieurette sentait bien que, dans ce qu’il disait, il n’y avait tout au plus que la moitié de vrai,
mais cette moitié-là était si douce, et l’autre, fut-ce un mensonge, était encore si séduisante, quelle avait grand’peine à trouver de bons arguments pour se défendre, ou plutôt son esprit troublé n’en trouvait plus. En vain appelait-elle à son aide sa raison qui l’abandonnait ; elle était entraînée, sinon persuadée, et son cœur même, complice de ses sens, allait peut-être la trahir, quand, tout à coup, lui apparut, pour la protéger, l’image de sa marraine, qu elle venait de quitter, sa marraine son bon ange, son ange gardien ! Elle se leva, s’arracha des bras de Fernand. Le charme se dissipa, la raison lui revint, le calme aussi. A l’instant, avec la rapidité de l’éclair, et comme si les anges ne pouvaient inspirer que de nobles et généreux dévouements, le plus grand, le plus sublime de tous, s'offrit soudain à son cœur et à sa pensée. Elle passa sa main sur son front et sur ses yeux, puis regarda Fernand avec un sourire pur, tranquille et candide.
— Ma cause est perdue, se dit tout bas celui-ci.
— C’est donc bien vrai, lui demanda-t-elle avec un accent plein de douceur, c’est votre bonheur que vous me demandez?
— Oui, dit-il avec passion, mon bonheur qui dépend
de toi. *
— C’est possible, en effet, dit-elle en secouant la tête ; oui, je veux bien croire, je crois qu’il dépend de moi de vous rendre heureux, à jamais heureux! Elle s’arrêta un instant, et dit en souriant :
— Eh bien ! soit.
— Ma cause est gagnée, se dit tout bas d’Olona.
— Mais réfléchissez bien, continua Fleurette.
— Aye, murmura le duc, si nous réfléchissons, tout est encore remis en question.
— Songez bien, répéta gaiement Fleurette, que se charger
comme vous le dites de vous rendre heureux, à jamais heureux, c’est prendre une responsabilité bien grande et, pour l’accepter, je demande qu’à dater de ce moment vous m’obéissiez en tout.
— Je le promets, s’écria le duc avec joie.
— Je demande que vous cédiez à toutes mes fantaisies, à tous mes caprices.
— Je le jure.
— Et s’ils vous paraissent un peu bizarres...
— Tant mieux.
— Même extravagants...
— C’est ce que je désire.
— Vous ne m’en demanderez pas compte.
— Cela va sans dire.
— Eh bien ! monsieur, pour vous prouver mon estime, j’ai d’aboixl un grand secret à vous confier, et puis à vous, mon ami, car je commence un peu à vous regarder comme tel, j’ai un grand service, un immense service à vous demander.
— Merci, s’écria-t-il avec joie ; parle, me voici.
— Ah! ah! dit-elle en le regardant, vous êtes brave, vous ne tremblez pas. Je commence. Que faites-vous ce soir ?
— Je dîne chez la duchesse de M...
— Vous vous dégagerez, vous n’irez pas.
— Accordé.
— Vous irez à l’Opéra.
— Avec toi?
— Non, tout seul. Vous vous placerez au balcon.
— C’est dit.
— Armé de votre lorgnette, vous parcourrez comme à l’ordinaire toute la salle pour découvrir les plus jolies femmes. Vous comprenez?
— Parfaitement. Jusque-là ce n’est pas bien difficile.
— Vous regarderez surtout du côté des grandes premières.
— Pourquoi ? '
— Vous y apercevrez une jeune fille charmante, vêtue d’une robe de gaze blanche, et pour que vous ne la confondiez pas avec d’autres, je vous préviens d’avance qu’elle portera dans ses cheveux et à sa ceinture des touffes d’étoiles des Alpes, notre ancien signal, que vous connaissez si bien.
— Je comprends, dit le duc en souriant, une surprise charmante que tu me ménages. Ce sera toi.
— A peu près. Ce sera du moins une autre moi-même, ou peut-être moi, dit-elle en riant, qui aurai pris cette forme nouvelle pour changer. Vous aimez la variété.
— Que veux-tu dire ?
— Là, dit-elle sérieusement, est le grand secret que j’ai à vous confier et l’immense service que je dois vous demander.
— Mais, dit le duc un peu intrigué, qu’attends- tu de moi... et que dois-je faire ce soir?
— Rien que de regarder bien attentivement cette jeune fille et de venir me dire demain franchement et sans flatterie si les roses des Alpes que je lui ai vendues lui vont bien.
— Fleurette se moque de moi, dit le duc d’un air moitié badin et moitié sérieux.
— Comment, monsieur, s’écria-t-elle avec indignation, vous jurez d’obéir à tous mes ordres, à tous mes caprices, quels qu’ils soient, et le premier que je vous impose...
— Tu as raison, dit-il.
— Vous ne devez pas même examiner si j’ai raison.
— C’est vrai. Ne te fâches pas, Fleurette, j’irai ce soir à l’Opéra.
— Et vous ferez bien.
Elle le regarda sortir et monter en voiture, le suivit quelque temps des yeux, et, en le voyant s’éloigner, elle se dit, en regardant le ciel.
— A la grâce de Dieu!
La salle de l’Opéra était, ce soir-là, resplendissante de lumières, de belles toilettes et de beau monde ; on donnait par extraordinaire une pièce nouvelle, une pièce d’un auteur et d’un compositeur français ; une pièce qui ne venait ni de l’Italie, ni de l’Allemagne ; car l’Opéra de Paris, autrefois le premier théâtre du monde et une de nos gloires nationales, ne peut plus donner aujourd’hui que des traductions ou des ouvrages de grands seigneurs italiens ou allemands.
Ce jour-là, on sortait d’Italie, on rentrait en France; il y avait foule.
La famille de Kéroualle avait pris place aux premières loges de face. Géraldine, la future mariée, était de droit sur le devant, en toilette splendide ; derrière elle se tenait son futur, à qui le caractère facile de sa fiancée promettait, dans son ménage, un règne absolu et sans opposition.
On se rappelle que Géraldine était toujours de l’avis de celui ou de celle qui venait de parler.
Près d'elle, également au premier rang, était sa sœur cadette, Corentine, l’élève de Clotilde, qui, sous la direction de sa nouvelle maîtresse, avait conservé l’habitude, prise dans son enfance, de rire sans cesse ; gaîté monotone et insupportable qui ne prouvait rien, pas meme l’amabilité de son caractère, franchement faux et envieux.
De l’autre côté s’était assise madame la marquise de Kéroualle, de sorte que la mère et les deux fdles étaient sur le devant et Clotilde derrière Corentine.
Mais Corentine était si petite, et Clotilde si majestueuse et
si belle, qu’ elle la dépassait de la moitié de la taille, et que, même au second rang, elle avait l’air d’être au premier.
Restait dans la loge une sixième place, dont la destination était de rester inoccupée; mais Ludovic Durussel; qui était avec sa mère dans une autre loge, avait aperçu ces dames, était venu les saluer, et adresser ses compliments à la marquise, à sa fille et à son gendre .
Pendant tout le premier acte, il était demeuré avec eux, leur servant de cicerone, leur indiquant, à mesure qu’elles apparaissaient, toutesles célébrités du jour, hommes etfemmes.
Il leur avait déjà signalé quelques illustrations de ce genre, lorsqu’on crut remarquer un grand mouvement dans la salle. Les lorgnettes de toutes les dames se dirigeaient, non plus vers le ténor qui chantait alors son grand air, mais vers un jeune homme d’une taille et d’une figure charmantes, qui venait de paraître au balcon des premières loges.
— Ah! le superbe cavalier, s’écria la marquise. Il ressemble au roi d’Angleterre Charles II, dont le portrait est dans notre château de Kéroualle, en Bretagne.
— C’est vrai, répondit Géraldine, qui n’avait jamais contrarié personne, c’est évident.
- — C’est lui-même vivant, dit Corentine, avec un grand éclat de rire qui attira les murmures de ses voisins.
— Certainement, dit la marquise en le lorgnant et persistant dans son opinion, c’est le plus beau cavalier que j’aie jamais vu.
— Le plus beau, répéta Géraldine sans penser que son futur était-là.
Corentine se mit de nouveau à rire, à la grande contrariété de ses voisins, qu’elle empêchait d’entendre un point d’orgue.
En ce moment, plusieurs dames des premières loges s’inclinèrent, entre autres une princesse, et rendirent au beau jeune homme le salut qu'il leur adressait.
— Qu’est-ce donc que ce jeune gentilhomme ? demanda la marquise à Ludovic.
— C’est mon intime ami; répondit Ludovic en baissant les yeux par modestie, le duc Fernand d’Olona, le jeune homme à la mode, un grand d’Espagne dont le pere a été président de la république américaine... de... je ne peux jamais prononcer ce nom-là ; mais ce qui vaut mieux encore, il a dans ce pays-là des mines d’or et de diamants ; enfin, il ne connaît pas lui-même sa fortune.
Il nous a donné le mois dernier, dans son hôtel de la rue Saint-Honoré, un souper délicieux à propos d’une aventure... que je raconterais à madame la marquise et à M. de Kervalec, si ces demoiselles n’étaient pas là... parce que le duc, voyezvous, adore les femmes, surtout quand elles sont belles.
— Monsieur Ludovic, dit la marquise en agitant son éventail avec pudeur, prenez garde. Ah ! mon Dieu ! s’écria-t-elle en s’interrompant, il m’a semblé que le duc d’Olona me lorgnait !
— Mais oui, ma mère, répéta Géraldine, il nous lorgne, c’est évident.
— C’est vrai, dit Corentine avec un éclat de rire, qui cette fois indisposa sérieusement les dilettanti de l’amphithéâtre.
La marquise lui fit signe de se taire et s’écria :
— Mais voyez donc, mon gendre, voyez donc, monsieur Ludovic : la lorgnette de M. le duc est constamment dirigée de ce côté. Je ne comprends pas, dit-elle en souriant, une insistance pareille, car c’est décidément moi qu’il lorgne.
— C’est moi, dit Géraldine.
— C’est moi, dit Corentine.
Il était évident que l’attention du duc était en ce moment concentrée tout entière sur la loge de ces dames. Il avait d’abord cherché et aperçu la coiffure et le bouquet d’étoiles des Alpes que Fleurette lui avait signalés le malin, puis il avait remarqué avec admiration la jeune personne qui les portait, et, plus il la contemplait, plus il s’extasiait sur la régularité de ses traits, sur la coupe de sa figure, sur la beauté de sa taille, enfin sur cet ensemble à la fois si gracieux et si charmant, dont il ne pouvait détacher ses yeux.
Le duc se demandait comment une semblable merveille avait jusqu’ici échappé à ses regards. Il interrogea un vieux monsieur de ses voisins sur les personnes qui occupaient cette loge.
— Attendez, lui dit celui-ci en lorgnant à son tour, je crois reconnaître une dame avec qui j’ai dansé dans ma jeunesse, la marquise de Kéroualle. Ce sont probablement ses filles que j’aperçois en première ligne, car il y a un air de ressemblance, un air de famille.
— Oui, dit Fernand, mais je vous parle de la jeune personne qui est au second rang; il est inouï qu’elle ne soit pas au premier et se tienne ainsi à l’écart.
— Elle est en effet parfaitement belle, s’écria le vieux monsieur, qui continuait à lorgner. Elle a tourné les yeux de notre côté ; quels yeux admirables ! quel teint éclatant ! quel air distingué ! c’est une véritable perfection, mais je ne la connais pas et ne puis vous dire qui elle est. Heureusement le duc, dont la lorgnette plongeait en ce moment jusque dans le fond de la loge, avait cru distinguer les traits de Ludovic Durussel. Il avait donc désormais l’espoir de renseignements certains, et, dans l’entr’acte, il se dirigea vers le foyer, où il
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était à peu près sûr de rencontrer Ludovic. Il ne se trompait pas. Il le prit par le bras, honneur dont Ludovic se trouva si flatté qu’en ce moment peut-être il lui pardonnait presque sa concurrence auprès de Fleurette.
— Vous connaissez donc madame la marquise de Kéroualle ! lui dit-il.
— Beaucoup, mon cher duc, beaucoup! c’est une amie intime de ma mère, qui voulait même me faire épouser une de ses filles. La première par bonheur est mariée, la seconde va l’être : la troisième n’est pas encore à craindre, on peut donc, sans danger, se lancer dans la famille. Voilà pourquoi vous m’y avez vu ce soir.
— Et cette belle jeune personne ? la troisième, quelle est- elle ?
— Elle est aussi de la famille, une orpheline, une petite cousine; c’est tout ce que j’en sais. Quanta la marquise...
— J’en ai beaucoup entendu parler, dit le duc, et je désirais depuis longtemps lui être présenté. Voudriez-vous, mon cher Ludovic, me rendre ce service ?
— Comment donc! s’écria Ludovic, enchanté de l’importance que cela lui donnait.
Il s’empressa de conduire le duc près de ces daines, en leur disant que monsieur d’Olona, son meilleur ami, avait sollicité, de lui, l’honneur de leur être présenté. La vieille marquise, dont l’accueil Tut des plus gracieux, fit tous les frais de la conversation avec le duc qui l’écoutait à peine.
Pendant que la marquise causait, il regardait, immobile d’admiration, Clotilde, qui baissait les yeux et gardait le silence. Le duc ne parla guère plus qu’elle, ce qui n’empêcha pas que, quand le second acte commença et qu’il prit congé de ces dames, la marquise et ses filles s’écrièrent en
chœur après son départ : Qu’il est aimable.! qu’il est charmant! Le duc rentra chez lui préoccupé. Il n’avait dans sa galerie aucun tableau, aucune statue, qui fût comparable à mademoiselle de Kéroualle. Admirateur enthousiaste de la beauté, il n’avait jamais rien vu de plus beau, comme objet d’art. Comme femme il ne pouvait pas en juger : elle n’avait pas dit un mot, elle n’avait pas ouvert la bouche. Elle était toujours resiée à l’état de statue. Il pensa cependant à elle et encore plus à Fleurette. Quel secret peut-elle avoir à lui confier au sujet de cette jeune personne? Quel service à lui demander? En tout cas, quelle bizarre et singulière fille que cette Fleurette! se disait-il. Au moment où elle ne repousse plus mes vœux, où elle consent même à les accepter, offrir à mes yeux une beauté pareille, une beauté extraordinaire, idéale, le type de la perfection ! Pourtant Fleurette a de l’esprit, Fleurette connaît mon imagination ardente, mon goût passionné pour tout ce qui est beau ; quelle maladrese à elle ! Enfin, maladroite ou non, Fleurette avait habituellement Fart elle talent de l’intriguer et, cette fois encore, elle avait complètement réussi, car toute la nuit il ne rêva qu’à celte nouvelle aventure, à Fleurette, à la belle statue et au mot de l’énigme. Des visites importantes l’empêchèrent de courir avant midi chez la bouquetière. Il la trouva prête à sortir.
— Comment, Fleurette, tu t’en vas ?
— Eh! oui, vraiment. Une affaire importante...
— Mais j’ai à te parler } j’ai mille choses à te dire. J’ai été hier à l’Opéra.
— Je le sais.
— Et comment?
— Par la famille Kéroualle, qui s’est arrêtée tout à l’heure un instant pour m’acheter des fleurs. Ces dames allaient
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dans leur vieille calèche an bois de Boulogne; tous les jours de la semaine à peu près, elles ont l’habitude d’y aller.
— Il ne s’agit pas de cela, mais de ma rencontre d’hier soir, lui dit-il vivement.
— Eh bien ! les bouquets d’étoiles des Alpes faisaient-ils bon effet, lui demanda-t-elle avec intérêt.
— Oui vraiment.
— Faisaient-ils réellement bon effet?
— Un effet charmant, dit-il avec impatience.
— J’en suis ravie! c’est tout ce que je voulais.
— Oui ; mais le secret... le service que tu m’as promis, dis-les moi vite.
— Pas aujourd’hui, monsieur le duc... je vais à une vente importante, chez le plus célèbre jardinier fleuriste de Paris dont on vend aujourd’hui les serres, Lemiché, qui demeure rue des Trois-Couronnes.
— Et quand seras- tu de retour ?
— Je ne sais : cette venle-là durera aujourd’hui et demain, peut-être même plus longtemps encore.
- — Ce n’est pas possible, tu n’iras pas.
— Mon état avant tout, monsieur le duc. Je vous ai dit que je voulais faire ma fortune moi-même, il faut donc que vous me laissiez faire.
— Et moi qui voulais avoir avec toi une très-longue conversation ?
— Pour cela il faut du temps et je n’en ai pas aujourd’hui.
— Tiens, Fleurette, tu es insupportable !
— Je n’ai pas dit que cela ne m’arriverait pas quelquefois ; mais vous vous êtes engagé à me prendre avec tous mes défauts, et j’y tiens, attendu que c’est la plus grande partie de moi -même.
— C’est dit, s’écria le duc avec impatience, on se conformera à ton bon plaisir ; mais, moi, que vais-je devenir?
— Il fait un temps superbe : vous monterez à cheval, vous irez au bois de Boulogne, vous rencontrerez ces dames qui embaument les airs avec les violettes de Parme que je viens de leur vendre. Et elle s’élança dans l’omnibus qui devait la conduire, en lui criant :
— Bonne promenade. Le duc, pour passer son temps, fut donc obligé de monter à cheval. Son cheval le conduisit au bois de Boulogne où, par hasard, et comme Fleurette l’avait prévu, il rencontra la marquise et sa suite. Clotilde lui parut au grand jour d’une beauté plus admirable encore que la veille. Il salua les daxnes en passant près de leur vieille calèche ; il lut aisément dans leurs yeux et devina dans ceux de Clotilde qu’on parlait de sa prestance et de sa tournure achevai. La marquise, qui goûtait fort sa conversation ou plutôt son silence, le retint à la portière pour causer avec lui. Il ne l’interrompait pas. C’était le genre de dialogue qu’elle préférait et le plus sûr moyen de lui faire la cour. Il regardait Clotilde à laquelle il se hasarda une ou deux fois d’adresser la parole et qui lui répondit, avec une voix suave et délicieuse, quelques mots simples, naturels, pleins de tact et de convenance, pendant que Géraldine le fatiguait de ses éclats de rire.
Le lendemain, comme par un fait exprès, Fleurette passa encore toute la journée à la vente du faubourg Saint- Antoine et le duc au bois de Boulogne. Ce jour-là le soleil était magnifique, les dames descendirent de leur calèche et s’assirent au bord du lac. Le duc, qui était également descendu de cheval, les rencontra, s’assit près d’elles et continua avec la marquise la conversation de la veille, sauf quelques mots qu’il prononçait de temps en temps pour s’attirer une réponse de
Clotilde, dont les lèvres fraîches et vermeilles, en s’en tr’o livrant pour parler ou pour sourire, laissaient voir les plus admirables dents du monde. Et puis, en répondant au duc, elle était obligée de lever sur lui ses yeux aux longs cils noirs, dont rien n’égalait la douceur et l’éclat. On regagna la calèche. Fernand offrit son bras à madame deKéroualle, galanterie obligée, dont l’amour le récompensa, car devant lui et donnant le bras à Géraldine, marchait lentement Clotilde, dont la taille élégante lui donna des distractions et l’empêcha d’entendre les compliments de la vieille marquise. Enfin, le jour suivant, la vente de fleurs était terminée. La bouquetière avait fait les achats les plus avantageux. Elle était chez elle; on pouvait causer. Déjà le duc était assis dans son petit salon. A peine arrivé, il ne lui parlait que de Clotilde :
— Comment la connais-tu? comment savais-tu que l’autre soir elle irait à l'Opéra ? Et mille autres questions.
— Monsieur, dit froidement Fleurette, avez-vous une demiheure à me donner?
— Une demi-heure! mais j’ai toute ma journée, j’ai toute ma vie ! tu le sais bien, parle, je n’ai pas d’autre bonheur que de t’écouter.
— Vous le croyez ? fit-elle avec un sourire de doute et de satisfaction.
— Certainement, s’écria le duc de la meilleure foi du monde.
— Ecoutez-moi donc.
Alors, avec une franchise et une confiance qu’elle accordait, non plus au duc d’Olona, mais à son ami, à son meilleur ami, elle lui raconta sa vie entière ; elle lui raconta comment, pauvre fille du peuple, vagabonde, bohémienne, presque sans pain et sans vêtements, elle avait eu pour première protectrice une noble jeune fille à peu près de son âge.
Comment cette jeune fille avait été sa marraine, son ange gardien et son guide sur la terre et dans le ciel ; comment elle avait dû à sa générosité sa modeste fortune, et à ses conseils la connaissance de Dieu, de l’honneur, du devoir, le développement enfin de tous les bons sentiments qui maintenant respiraient en elle.
Elle passa rapidement sur ce qui concernait Fleurette la bouquetière; mais, avec la chaleur de la reconnaissance et l’enthousiasme de l’amitié, elle peignit les vertus de sa marraine, sa noble pauvreté, sa résignation, son courage.
Elle retraça avec indignation sa position précaire et dépendante, ou plutôt son esclavage.
Fernand s’attendrissait et s’indignait avec Fleurette. Jamais avocat plus habile, plus éloquent, plus dévoué, n’aurait pu plaider sa cause devant un juge mieux disposé.
Enfin elle arriva au projet de Clotilde d’entrer au couvent dès que l’éducation de sa plus jeune cousine serait terminée. Fernand tressaillit, et Fleurette lui dit, en lui prenant la main :
— Voici maintenant le secret que j’ai promis de vous confier. Et elle lui raconta à voix basse les moyens qu’elle comptait prendre et quelle avait déjà pris pour faire une dot à sa marraine.
— Ah! s’écria Fernand avec émotion et les larmes aux yeux, tu es une brave fille, Fleurette, une fille que j’aime de tout mon cœur et que j’aimerai toujours.
— Je l’espère bien, dit-elle.
— Mais, ma pauvre enfant, toi qui as d’ordinaire tant de raison, tu es absurde en ce moment.
— J’en ai peur, dit-elle. J’ai commencé à comprendre que j’aurai beau faire, je n’arriverai jamais au but, ou qu’il
me faudra travailler si longtemps que je serai bien vieille et ma marraine aussi.
Mais, pour me venir en aide, j’ai pensé à vous. Si je ne demande pas pour moi, je ne rougis pas de demander pour mes amis et à mes amis. Voilà, dit-elle en le regardant, le service que j’attends de vous.
Fernand l’embrassa avec reconnaissance.
— Parle... dispose de ma fortune... elle esta toi.
— C’est ce que je me suis dit, répondit-elle avec naïveté. Une dot pas trop forte, continua-t-elle vivement, pour que ma marraine puisse croire que cela vient de mon commerce et de mes économies.
— Hélas ! ma chère enfant, dit Fernand en la regardant tristement, tu t’abuses encore. Jamais mademoiselle de Kéroualle, telle que tu viens de me la dépeindre, ne recevra de sa filleule cette modeste fortune, fruit de son travail ; jamais, quoi que tu fasses, elle n’acceptera rien de toi, et encore moins de tout autre.
— C’est possible, dit Fleurette.
Puis, après un instant de réflexion, elle dit en soupirant :
— C’est vrai. Comment donc faire?
— Rassure-toi, dit Fernand; il est à croire qu’avec sa naissance, son nom, et belle comme elle l’est, mademoiselle Clotilde de Kéroualle trouvera d’honorables partis ; et dès qu’on l’aura vue.. .
— Eh! qui la verra? s’écria Fleurette. Elle part dans quelques jours pour s’ensevelir à jamais au fond de la Bretagne; et puis vous oubliez qu’elle n’a pas de dot, qu’elleest pauvre, aussi pauvre que possible.
— Elle! dit Fernand avec enthousiasme, qui a des trésors de jeunesse, de vertus et de beauté !
— Pour se contenter de ces trésors-là, répondit Fleurette en secouant la tête, il faudrait quelqu’un qui eût de la fortune, du cœur et du bon sens; quelqu’un enfin qui comprît que c’est faire une bonne affaire que d’acheter du bonheur pour son argent; mais où en trouver, de nos jours, parmi nos millionnaires ?
— Et puis, dit froidement Fernand, quand même il s’en présenterait, les accepterait-elle?
— Vous avez raison. Je crois qu’elle est difficile, et que la fortune, seule, 11e la décidera jamais.
— Il y a un dernier moyen ! s’écria le duc.
— Lequel? demanda vivement Fleurette.
— De la placer comme demoiselle d’honneur à la cour d’une reine ou d’une princesse. Je m’en occuperai, sois en sûre. Il lui serra la main et sortit rêveur.
— Ah! dit Fleurette en portant la main à son cœur, j’ai fait ce que je pouvais, ce que je devais : je n’ose tenter davantage. Attendons.
Elle attendit en effet. Quelques jours se passèrent sans qu’elle vît le duc. Elle ne pouvait trop se rendre compte de ce que cette absence lui faisait éprouver : elle en était fâchée pour elle et contente pour ses projets; les instants que Fernand lui enlevait étaient sans doute donnés à sa marraine. C’était donc un espoir à côté d’un regret; et puis Fleurette était une fille de cœur et de raison, qui ne s’abusait ni sur elle-même, ni sur le caractère du duc d’Olona. Un amour d’un jour, bientôt suivi de l’abandon, valait-il sa propre estime, celle de sa marraine, la perte d’un ami, de deux amis peut-être! Aussi, plus elle réfléchissait, et plus elle désirait ardemment la réussite d’un rêve qui, en renversant’de folles espérances, assurait le bonheur des deux personnes qu’elle
aimait le plus au monde. Le duc revint au bout de quelques jours. Il était changé. Il avait, disait-il, été malade. Ce qui était évident, du moins, c’est qu’il avait souffert. Fleurette lui en sut gré et fut tentée de l’en remercier ; elle n’était pas exigeante. Ses regrets seuls étaient, non pas un triomphe, mais une consolation qui suffisait à son amitié.
— Fleurette, lui dit-il, ma bonne Fleurette, toi qui es une si charmante et si brave fille, je vais perdre beaucoup dans ton estime, et c’est là ce qui me désole et me tourmente.
— Qu’est-ce donc? dit Fleurette en souriant et en pâlissant un peu.
— Vois-tu, dit-il à la jeune fille en prenant sa main, qu’il pressait affectueusement sur son cœur, je t’aime toujours.
— Et vous avez bien raison.
— - Ce qu’il y a meme de singulier, c’est que je t’aime plus encore d’un amour plus franc, plus sincère que jamais.
— Le vôtre ne l’était donc pas tout à fait?
— Si vraiment, et pour te donner une preuve de ma franchise, je voudrais, continua-t-il avec embarras, et je ne sais comment te dire qu’il me semble en ce moment que j’en aime une autre.
Elle le regarda quelques instants de l’air pur et radieux que donne un sacrifice ou un devoir accompli, et lui dit en lui tendant la main :
— Si c’est ma marraine, monsieur le duc, je vous pardonne.
Il poussa un cri de surprise.
— Mais si ce n’est pas elle, s’écria-t-elle gaîment, je vous garde, je ne vous cède à personne.
— Quoi î vraiment, Fleurette, tu ne m’en veux pas de mon inconstance?
— C’est ma faute, j’en suis cause.
— Et cet amour si prompt, si subit, tu ne me le reproches pas ?
— Je l’ai désiré, je l’ai fait naître. Ne vous rappelez-vous plus, monsieur le duc, que, dans nion imprudence, j’avais juré de vous rendre heureux, à jamais heureux? promesse téméraire et au-dessus de mes forces. J’ai choisi ma marraine pour la tenir.
— Ah! tu es généreuse, dit le duc en la regardant avec reconnaissance ; tu veux me dégager même des remords, car j’en avais. Il me semblait que c’était une trahison, que c’était t’enlever un ami.
— C’est m’en donner un, au contraire, car maintenant j’en ai deux, vous et elle.
Puis elle lui demanda en souriant :
— Avez-vous fait votre déclaration ?
— Pas encore. Mais lui dit-il avec crainte, crois-tu qu’elle voudra de moi ?
— Vous l’aimez bien, monsieur, vous n’étiez pas avec moi si timide et si modeste. Mais que vous dirais-je? on ne sait jamais la vraie pensée des jeunes filles; avec elles, on ne peut répondre de rien.
— Ah ! s’écria-t-il en pâlissant, tu m’effraies.
— Non, répondit-elle en riant, je me venge. Voyez d’ailleurs ma marraine, et demandez-lui vous même ce qui en est.
— Eh! non, dit-il avec impatience. Il faut, dans l’ordre ordinaire et dans les convenances, que je fasse d’abord ma demande à la vieille marquise.
— Et vous n’y êtes pas encore allé ?
— J’y vais, dit-il. Et il s’élança dans sa voiture.
LA BOUQUETIERE
28îJ
La marquise était revenue de bonne heure de la promenade. Il y avait ce jour-là à Uhôtel un dîner de cérémonie. On recevait des personnes influentes et haut placées, deux conseillers d’Etat, un directeur général, et même un ministre, protecteur de son gendre futur. La marquise avait ordonné à ses Allés et à Clotilde d’être prêtes de bonne heure ; aussi ces trois demoiselles venaient de descendre au salon, en grande toilette, et bien avant qu’aucun des convives fût encore arrivé. Toutes les trois étaient assises et ne disaient rien. Clotilde, plus triste que jamais, pensait peut-être, sans se l’avouer, à un jeune et beau cavalier qui, depuis huit jours, s’offrait sans cesse à ses yeux. Géraldine, selon son ordinaire, ne pensait à rien; et Corentine pensait à la robe de Clotilde, qui, quoique bien simple, était charmante et bien plus belle, ou, pour vrai dire, plus gracieusement et plus élégamment portée que la sienne. Tout à coup s’ouvre la porte qui donnait sur les appartements de la marquise et paraît la marquise elle-même, déjà habillée pour sa réception, mais dans un état de trouble et d’animation extraordinaire et agitant violemment l’éventail qu’elle tenait à la main, pour tempérer, autant que possible, la chaleur qui lui montait au visage et qui trahissait son émotion.
— Qu’est-ce donc; ma mère? qu’y a-t-il ? décria nonchalamment Géraldine.
— Ce qu’il y a!... dit la marquise. Elle essaya vainement de cacher sa colère sous un sourire ironique. Mais elle prit le parti d’y renoncer, et profita du moment où il n'y
avait encore personne, pour donner un libre cours à sa mauvaise humeur.
— Ce qu’il y a, mesdemoiselles? Je viens de recevoir une visite à laquelle je ne m’attendais pas, ni vous non plus.
— Vraiment! dit Corentineen riant, et laquelle?
— Celle de M. le duc d’Olona, grand d’Espagne et l’un des plus riches seigneurs de l’Europe, dit-elle avec amertume, et il venait, vous ne le croiriez pas... moi, qui l’ai entendu, je ne le crois pas encore... pour la chose la plus inouïe, la plus imprévue, la plus singulière, la plus étourdissante. Elle allait réciter en entier, et sans y penser, la fameuse lettre de madame de Sévigné, si ce n’eût été l’impatience de ses deux filles qui s’écriaient :
— Quoi donc? quoi donc ?
— Eh bien ! dit la marquise en élevant la voix, il venait pour me demander en mariage...
— Vous, ma mère ! s’écria naïvement Géraldine, en croisant les mains de surprise.
— Eh non, dit la marquise en lui lançant un regard foudroyant, il venait me demander en mariage votre cousine Clotilde.
Géraldine fit une grande exclamation. Clotilde devint pâle comme une morte, et appuya la main sur son cœur, qu’elle sentait battre à se briser; mais elle ne prononça pas une parole. Corentine poussa un éclat de rire.
— Petite sotte, s’écria la marquise avec colère, de quoi riez- vous ?
— De ce mariage, dit Corentine, qui n’est pas possible, et qui ne se fera pas.
— C’est qu’ alors, dit la marquise en regardant Clotilde, mademoiselle ne le voudra pas, car M. le duc d’Olona est
venu me demander formellement mon consentement à ce mariage, et, pour obtenir celui de ma nièce, la permission d’ètre admis à l’honneur de lui faire sa .cour. Voilà ses propres expressions. Et, regardant Clotilde, elle ajouta sèchement :
— J’ai tout dit.
Ce qu’elle ne disait pas, c’est la révolution que lui avait causée cette demande imprévue, tf’est le mouvement de dépit qu’elle avait éprouvé, en voyant cet honneur imprévu et cette immense fortune arriver à une parente qui lui était antipathique et qu’elle avait regardée jusqu’alors comme occupant le dernier rang dans la famille. Elle s’était dit que puisque monsieur le duc avait un si grand désir de s’allier à leur illustre maison, il aurait bien pu attendre un an ou deux, et demander Corentine en mariage. Dès maintenant meme, et quoiqu’elle n’eût que seize ans, cette alliance n’était pas impossible. Elle s’était dit enfin tout ce que disent les mères qui ont des filles à marier et qui en voient demander d’autres en mariage. Dans sa colère, elle avait eu un instant la pensée de ne point accorder le consentement qu’on lui demandait. Mais comment justifier ce refus? Il paraîtrait .odieux et, plus encore, il deviendrait inutile, devant l’acceptation probable de Clotilde, car celle-ci, après tout, n’était sa parente qu’à un degré éloigné, et ne dépendait pas d’elle. D’un autre coté, et à part son dépit, elle avait promptement saisi tous les avantages qui pouvaient résulter, pour elle, de cette union. L’éclat qu’elle faisait rejaillir sur leur maison, le puissant et riche/ protecteur qu’elle donnait à la famille, et les chances que cela lui assurait pour le mariage de sa troisième fille, la dernière et la plus difficile de toutes à placer.
— Eh bien ! ma chère cousine, dit-elle à Clotilde, et il y
avait longtemps qu’elle ne lui avait donné ce nom, il semble que vous ne compreniez pas ce dont il s’agit, et que vous soyez insensible à tout ce que je viens de faire pour vous.
— Non, ma cousine, dit doucement Clotilde qui, au milieu de cette fortune subite et inespérée, dont toute autre eût été éblouie, conservait, au grand étonnement de la marquise, son calme et sa dignité, je vous remercie de l’approbation, que vous avez bien voulu accorder à la demande de monsieur le duc.
— Mais c’est votre consentement à vous, mademoiselle, c’est le vôtre dont il s’agit.
— Demain, madame, si vous le permettez, je dirai à monsieur le duc ce que je pense de l’honneur qu’il me fait. D’ici là, veuillez me laisser cette soirée, pour me recueillir et pour réfléchir.
— Je comprends, vous demandez à ne pas honorer notre dîner de votre présence.
— Je n’ai pas dit cela.
— J’accorde, à condition que l’on vous verra ce soir.
— Je vous le promets, madame, dit Clotilde, en faisant une profonde révérence. Et elle se retira dans sa modeste chambre. Au moment où elle disparaissait, la marquise lui cria majestueusement :
— À ce soir, duchesse !
— Duchesse! cria Corentine que ce mot fit bondir sur sa chaise. Elle va donc être duchesse? On l’appellera duchesse, on annoncera madame la duchesse.
— Eh oui, vraiment!
— Si ce mariage se fait, dit-elle en secouant la tète ; mais je le répète, il ne se fera pas.
— Pourquoi?
— - C’est mon idée, dit-elle avec un éclat de rire.
Cette discussion de famille fat interrompue par l’arrivée successive de tous les convives. La marquise, quoiqu’elle eût résolu de garder le silence, et quoique la nouvelle ne fût pas encore officielle, ne put résister à l’orgueil d’en faire part à chacun en particulier. On lui fit, de tous les côtés, de tels compliments, qu’elle commença à craindre d’avoir marié trop tôt sa seconde fille, et se reprocha son nouveau gendre, le receveur général, persuadée qu’elle était, de trouver mieux maintenant. Le soir, pour obéir à sa cousine, Cio tilde, au moment du thé, descendit au salon. Sa présence qui, la veille, aurait été inaperçue, produisit en ce moment un effet général. Elle fut l’objet de tant de considération et d’hommages indirects et détournés, adressés d’avance à la nouvelle duchesse, que, peu habituée à tant d’honneurs, elle en fut presque déconcertée. Quant à Corentine, elle ne riait plus; elle ne dormit presque pas de la nuit, et le peu d’instants où elle ferma les yeux, elle réva, avec joie, que le mariage était manqué. Le lendemain, au milieu de la journée, on annonça monsieur le duc d’Olona. U fut reçu dans le grand salon par madame la marquise de Kéroualle, son gendre, ses filles et Cîotilde en grande toilette. Il salua et cinq profondes révérences répondirent à son salut. Ce cérémonial, réglé, du reste, par la marquise, ne laissa pas d’embarrasser Fernand ; on peut juger alors de l’effet qu’il produisit sur la pauvre Cîotilde. Le duc se remit promptement, et, attachant sur sa fiancée des regards pleins d’admiration et d'amour, il lui exprima, en quelques phrases franches et simples, l’estime qu’il avait conçue pour elle et le désir qu’il avait de voir sa recherche agréée; connu d’elle à peine, il n’avait pas la prétention de lui plaire, mais il lui demandait la permission de
s’efforcer d’y parvenir. Clotilde, troublée de cette déclaration solennelle, devant tant de témoins, lui répondit en baissant les yeux et en balbutiant, qu’elle était, ainsi que sa famille, honorée de sa demande, et se trouverait bien flattée de ses visites. Pendant ces cérémonieuses et froides paroles qui glaçaient le cœur de Fernand, celui de Clotilde battait avec violence.
Ah! s’il eût été donné au jeune prétendant de lire dans ce cœur ému et attendri, dans ce cœur si plein d’estime et de reconnaissance, il y aurait vu que, de tous les trésors qu’il apportait à la pauvre orpheline, le plus précieux de tous était son amour ; cet amour qu’elle partageait en secret ; cet amour, qui était son bonheur et qui allait devenir son devoir.
Voilà ce qui déjà était gravé dans le cœur de Clotilde, et voilà, par malheur, ce que Fernand ne pouvait deviner.
Il espérait qu’ après la présentation on le laisserait seul, avec sa prétendue, ou qu’au moins on lui permettrait de lui parler à mi-voix ; mais la marquise ou ses Allés ne quittaient pas Clotilde, et l’une des trois avait toujours, par respect des convenances, le soin de se placer entre elle et le duc.
Epris de la beauté et de la grâce de Clotilde^ fasciné par le charme qu’elle répandait autour d’elle, il ne la perdait pas de vue, et la jeune fille, embarrassée ou tremblante sous ce regard ardent, passionné qui la brûlait, tenait ses yeux presque constamment baissés.
— Ah! se disait Fernand avec désespoir, elle m’accepte, mais elle ne m’aime pas.
Tous les matins cependant il envoyait à l’hôtel de Kéroualle son bouquet de prétendant; ce bouquet, je n’ai pas besoin de dire chez qui il le faisait prendre. Fleurette avait, de droit, la clientèle de Fhôtel d’Olona.
Tous les soirs le duc allait faire assiduement sa cour, et quoique le grand salon de madame de Kéroualle fût parfaitement ennuyeux, il avait délaissé, pour lui, tous ceux dont il était naguère l’ornement et le héros. Il avait rompu avec la belle duchesse et avec bien d’autres. Il n’allait plus à FOpéra. Il arrivait chez sa prétendue régulièrement à neuf heures du soir, y restait jusqu’à onze, trouvait ces quatre dames travaillant autour d’une table; écoutait les récits de madame la marquise sur la noblesse de Bretagne, les observations sur les finances de monsieur de Kervalec, le receveur général ; les niaiseries de Géraldine et les éclats de rire de Corentine. Il regardait sa fiancée, qui gardait presque toujours le silence et dont il connaissait à peine la voix, la contemplait toute la soirée avec admiration, et rentrait chez lui se coucher. C’était là sa vie depuis quinze jours, et il /allait que son amour fût bien grand pour y résister. Heureusement il était arrivé àlamoitié de ses épreuves; le mariage devait avoir lieu àdeux semaines de là. Il avait été fixé à la fin du mois. Le seul plaisir de Fernand, le seul dédommagement à ses ennuis, c’était d aller voir Fleurette. Il trouvait toujours en elle l’amie sincère et dévouée qu’elle lui avait promise ; toujours prête à écouter ses peines et à le consoler, quand il lui parlait de l’indifférence de sa fiancée.
— De quoi vous plaignez-vous? lui dit-elle, de ce que la mariée est trop belle, trop décente, trop convenable. Est-ce qu’une noble demoiselle peut agir comme une grisette, telle que moi, pàr exemple? Est-ce que, dès le premier jour, elle peut vous dire : Je vous aime?.., c’était bon pour moi. Mais elle, ce n’est pas possible; ne vous inquiétez donc pas. Tout ce qu’elle amasse pour vous, dans ce moment, d’amour au fond du cœur, vous le toucherez un jour, avec les intérêts.
Puis elle courait chez sa marraine pour la sermoner à son tour. On se doute bien que Fleurette n’avait pas dit un mot à la noble demoiselle de la part immense qu’elle avait prise à son mariage; c’eût été détruire tout le prix du bienfait. Aussi avait-elle exprimé une grande surprise quand sa marraine le lui avait appris ; car dès le lendemain delà demande du duc d'Olona, Clotilde avait appelé près d’elle Fleurette, et s’était empressée d’écrire, à Nancy, à sa tante Beatrix, a sa seconde mère. Fleurette et Béatrix ! ses seules amies, sa vraie famille. La pauvre tante Béatrix avait manqué d’en mourir de joie ; elle en avait fait part à tout son couvent ; sa santé, par malheur, l’empêcherait d’assister, à Paris, à la noce ; mais elle espérait qu’aussitôt le mariage fait, monsieur le duc et madame la duchesse viendraient la voir à Nancy ; ce qui lui avait été formellement promis. Quant à Fleurette, elle n’eut pas besoin d’affecter une joie qu’elle éprouvait bien sincèrement. Sans en rien dire à personne elle était fière de son ouvrage ; fière d’avoir enfin donné à sa marraine une dot plus belle encore que celle qu’elle avait rêvée et commencée pour elle. Elle était heureuse de ce mariage, combiné par son adresse, préparé par ses soins et qui aurait lieu, elle en était certaine, malgré les sinistres prédictions de mademoiselle Corentine. Aussi reprochait-elle à sa marraine sa froideur pour son fiancé.
— Vous ne l’aimez donc pas? lui disait-elle.
Clotilde rougissait et ne répondait pas.
— Mais c’est indigne ! il vous aime tant î il vous en donne tant de preuves !
— Crois-tu donc, dit Clotilde, que je n’apprécie pas tout
ce qu’il a fait pour moi ? et que je n’y sois pas sensible ? #
— Alors on le dit.
— Et la marquise et mes cousines, répondait Clotilde en riant, et les convenances !
— Mais à moi, ma marraine, qui, grâce au ciel, ne suis ni la marquise, ni votre cousine, à moi qui n’ai rien à démêler avec les convenances, vous pouvez bien me confier ce qui en est.
— Non, jamais.
, — Vous ne pouvez pas, je le comprends, l’adorer encore ; mais, entre nous, vous l’aimez bien un peu, si peu que ce soit?
Clotilde regarda autour d’elle, comme pour s’assurer que personne ne pouvait l’entendre; puis, se penchant vers l'oreille de Fleurette, et avec une énergie que celle-ci ne lui aurait jamais supposée, elle lui dit à voix basse :
— Je ne pense qu’à lui, je l’aime d’un amour exclusif, insensé, qui doit offenser le ciel, d’un amour qui m’effraie et que Dieu punira.
— A la bonne heure ! s’écria Fleurette en battant des mains, je cours le lui dire.
— Non, dit-elle, en la retenant avec force, je te le défends, je ne survivrais pas à cette honte.
— Je ne vous trahirai pas, ma marraine, je vous le jure, mais il faut pourtant bien qu’il le sache, que quelqu’un le lui dise.
— Sois tranquille, répondit-elle en rougissant, je le lui dirai bien moi -même, mais plus tard.
Dès ce moment, Fleurette fut tranquille. Elle garda fidèlement le secret de sa marraine; mais, dès que le duc se plaignait, elle haussait les épaules et disait :
— Il n’y a rien de tendre, pour ne pas dire plus, comine le cœur d’une honnête femme. Vous le verrez bien monsieur le duc.
Quelques jours avant son mariage, le duc qui, depuis vingt jours, faisait tous les soirssa visite à l’hôtel de Réroualle, sollicita et obtint enfin, non sans peine, la permission de recevoir chez lui sa fiancée et sa famille. Inutile de dire que, ce jour-là, l’hôtel d’Olona était magnifique de splendeur. Tout Paris se pressait dans ses salons pour contempler et admirer sa jeune épouse. L’éclat des lumières, des cristaux et des dorures, les murs de marbre et de porphyre, les statues et les tableaux des grands maîtres, les objets d’art de toute sorte, excitaient dans la foule un murmure d’admiration, et chez Corentine un tel éblouissement d’envie, qu’elle faillit se trouver mal, — indisposition qu’elle fut trop heureuse d’attribuer à la chaleur. Pendant ce temps, chacun s’empressait autour de Cloiilde, reine de la fête, et qui, en toilette -de bal, les épaules et les bras nus, eut été reine du monde, entier, si l’on eût consulté, ce soir-là, le suffrage universel. La marquise, qui ne quittait plus sa jeune parente, pour recueillir ainsi une partie des compliments qui luiétaieut adressés, la marquise s’étonnait de son calme et presque de son indifférence, à la vue de ce palais, de ces merveilles et de tous ces trésors qui allaient devenir les siens !
— Est-il possible, s’écriait-elle, de posséder rien de plus précieux !
— Oui, murmura Clotilde, en s’appuyant doucement sur le bras que Fernand lui avait offert, mais d’une voix que lui seul entendit.
Fernand étouffa un cri de joie. C’était la première parole de tendresse qui s’échappait des lèvres de sa fiancée. Il pressa ce bras charmant contre son cœur, en s’écriant :
— Clotilde, ma bien-aimée Clotilde, toutes mes richesses ne valent pas ce mot-là.
"la BOUQUETIÈRE 299
Un regard de la marquise l’arrêta, et il se contenta de murmurer :
— Trois jours ! trois jours encore !
C’était l’époque de leur mariage. A six heures du matin, Ja marquise et ses filles rentrèrent chez elles, bien fatiguées, et Clotilde bien heureuse. Le concierge remit à la jeune fiancée une lettre d’une écriture inconnue, et dont madame de Kéroualle s’empara. Clotilde n’était pas encore mariée et n’avait pas le droit de lire ses lettres. Celle-ci était timbrée de Nancy. Elle était écrite par la supérieure du couvent où s’était retirée Béatrix de Kéroualle, et ne contenait que ces mots :
« Mademoiselle,
» Votre tante a été subitement atteinte d’une maladie, que » le médecin de notre couvent ne s’explique pas, mais il pa- » raît fort inquiet, et votre tante, qui désire ardemment vous » voir, vous appelle à chaque instant.
)) Signé, la mère Rosalie, supérieure. »
Clotilde ne se coucha pas. Elle ôta sa robe de bal pour prendre des habits de voyage.
— Que voulez-vous faire ? s’écria la marquise.
— Partir à l’instant. Ma tante Béatrix, c’est ma mère, ma seconde mère, j’arriverai pour l’einbrasser, pour la soigner, pour la sauver, peut-être !
— Mais, c’est impossible ! Personne de nous ne peut vous accompagner, et vous ne sauriez partir seule.
— Je ne partirai pas seule.
Clotilde, dès qu’il s’agissait d’un devoir à remplir, n’était plus la jeune fille timide que l’on supposait; elle puisait dans ce devoir même, une énergie de résolution dont on ne l’aurait pas crue capable. Le jour venait de se lever; elle envoya chez Fleurette et chez le duc d’Olona.
— Pourquoi faire? lui disait la marquise.
Clotilde, préoccupée, ne lui répondait pas. Sans perdre de temps, elle faisait toutes ses dispositons de voyage ; ce ne fut pas long. Fleurette accourut. Elle lui montra la lettre de la supérieure.
— Je comprends, dit Fleurette. Je pars, ma marraine, je je pars avec vous.
— J’y comptais, dit Clotilde, en l’embrassant.
— Et vous aviez raison. A vous corps et âme. Me voici, partons.
— Ah! mon Dieu! s’écria Clotilde; et tes affaires, et ta boutique ?
— Nous passerons devant, c’est notre chemin pour aller à la gare de Strasbourg; je donnerai mes ordres à Michelette, ma demoiselle de comptoir, qui m’est presque aussi dévouée que si elle était ma filleule.
On entendit une voiture entrer dans la cour. C’était celle du duc d’Olona. Il n’était pas encore couché quand le message de sa fiancée lui était arrivé. Il accourait tout effrayé.
— Monsieur, lui dit Clotilde, en le remerciant de son empressement avec un regard plein de reconnaissance, encore quelques jours et vous serez mon mari; à mes yeux vous Fêtes déjà et je vous demande la permission d’aller, loin d’ici, sauver ou assister, dans ses derniers moments, celle qui m’a servi de mère.
Le duc pâlit, et Clotilde vit, avec amour, la douleur peinte dans ses yeux. Elle lui tendit la main pour le remercier.
— Ou je vous connais mal, monsieur le duc, lui dit-elle, ou dès qu’il s’agit d’un devoir sacré, c’est vous-même qui me direz : Partez, partez à l instant.
— Oui, oui, s’écria-t-il vivement, à la condition que je tous suivrai.
La marquise jeta un cri d’indignation.
■ — Vous, monsieur le duc !
— Oh ! dit Fleurette en souriant, nous serions trop de monde, car je pars déjà avec ma marraine.
— Toi, Fleurette, dit le duc d’un air plus rassuré, c’est différent ; je consens, mais tu me réponds d’elle.
— Tutoyer cette jeune fille! s’écria la marquise d’un air scandalisé.
— C’est l’usage en Espagne, ditgaîment Fleurette, l’usage des grands seigneurs.
— Oui, dit le duc, la reine tutoie tout le monde. Vous me permettrez, du moins, continua- t-il, en s’adressant à madame de Kéroualle, de conduire ma fiancée jusqu’au chemin de fer.
— Non, dit l’impitoyable marquise.
— De mettre au moins à ses ordres ma voiture, qui est la sienne.
— C’est différent. Je permets. Les voyageuses étaient prêtes. Pendant qu’on portait à la voiture la malle de Clotilde, celle-ci embrassait la marquise et Géraldine et Corentine qui, les yeux brillants de joie, murmurait en elle-même :
— Je disais bien que le mariage n’était pas encore fait, le voilà déjà retardé. La marquise et ses filles accompagnèrent Clotilde et Fleurette jusqu’au haut du grand escalier de l’hôtel, le duc donna le bras à sa fiancée jusqu'à la dernière marche, et s’adressant au cocher et au domestique:
— Vous êtes aux ordres de mademoiselle de Kéroualle, ne l’oubliez pas. Puis se tournant vers celle-ci, au moment où elle allait monter en voiture, il passa à son doigt une bague qui venait de sa mère, relique précieuse en qui il avait grande confiance, et maintenant, s’écria-t-il :
— Quand vous reverrai-je ?
— Je ne sais, répondit-elle tristement.
— Et vous vous éloignez, disait-il en tendant vers elle ses bras suppliants... sans dire adieu à votre fiancé, à votre mari ! Elle baissa les yeux et ne répondit pas.
— Il ne demande pourtant, au départ, et en échange de son anneau, qu'un souvenir, un baiser !
— Je le défends! s’écria la marquise, du haut de l’escalier.
— Et moi, je le permets, dit Fleurette en jetant sa marraine dans les bras de Fernand, dont le trouble fut si grand, qu’en pressant sa fiancée contre son cœur, ses lèvres rencontrèrent les siennes, et, dans sa joie, il murmura en lui-même :
— Merci, Fleurette. Les deux jeunes filles étaient montées en voiture. La portière s’était refermée ; les chevaux avaient disparu. Ainsi qu’il était convenu, on s’arrêta un instant au boulevard delà Madeleine. Fleurette donna ses instructions à Michelette pour le temps de son absence qui, pour elle, ne devait pas être long, et, un quart-d’heure après, au trot de deux vigoureux chevaux, on arrivait à la gare du chemin de fer de l’Est. Les deux jeunes filles montaient en wagon et s’élancaient vers Nancy. Le soir du même jour, elles y faisaient leur entrée, après avoir parlé pendant toute la route, craintes et espérances, amour et amitié, c’est-à-dire que la conversation avait roulé tout le temps sur la tante Béatrix et sur Fernand d’Olona. Le couvent des sœurs Sainte- Marie, ou Béatrix vivait comme dame pensionnaire, était un pieux asile habité par de saintes filles et dirigé par une femme d’un mérite supérieur. Elle avait prodigué à la malade les soins les plus attentifs et les plus intelligents, et elle accueillit sa nièce avec une bonté toute maternelle. Glo tilde demanda
d’ abord à voir sa tante. Rien de plus touchant que cette entrevue : Beatrix fut si heureuse en entendant la voix de sa nièce, en pressant sa main dans les siennes, en recevant ses baisers, que l’on craignait pour elle l’émotion et les suites de cette visite. Elle pouvait lui être fatale. Au contraire, il sembla qu’elle lui eût fait du bien; la nuit qui suivit fut meilleure, le lendemain le mieux continua, ou, du moins, la lièvre ardente qui avait failli l’emporter diminua un peu d’intensité, espoir bien faible sans doute, mais, ce qui valait mieux, c’était la confiance que l’arrivée de Clotilde avait donnée à la malade. Elle était certaine de vivre maintenant; elle était sauvée ! sa nièce chérie était près d’elle. Aussi, dès ce moment, et quelle que fût l’issue de cette lutte terrible entre la vie et la mort, Clotilde avait compris que sa place était au chevet de la malade; mais elle eut grand’peine à faire comprendre à Fleurette que sa présence, à elle, était maintenant inutile et qu’il fallait qu’elle retournât à Paris, pour veiller à scs propres affaires .
— Mais vous souffrez, ma marraine, je dois être là.
- — Et lui, répondait Clotilde avec tendresse, il souffre aussi, £ans doute. Retourne a Paris, pour qu’il ait de mes nouvelles. Je ne peux lui écrire, ce n’est pas convenable, ce n’est pas possible ; mais à toi, c’est différent ; je te dirai, jour par jour, ce qui m’arrivera ici, le rétablissement de ma tante, sa convalescence, mon prochain retour, afin que vous puissiez, d’après cela. . .
— Fixer de nouveau le jour du mariage, dit Fleurette en souriant. Vous me donnerez de si bonnes raisons, que je n’aurai plus rien à répondre. J’obéis. Je reprends le chemin de fer. Elle allait s’éloigner, elle revint :
— Mais vous comptez toujours sur moi, n’est-ce pas, ma
marraine, et, au moindre danger, au nfoindre chagrin, vous me rappellerez.
— Je te le promets, dit-elle en l’embrassant. Fleurette partit. Clotilde retourna près de sa tante et s’établit dans sa chambre, qu’elle ne quitta plus ni le jour ni la nuit. Le jour du départ de Fleurette, le mieux fut sensible. Béatrix avait recouvré un peu de force, elle pouvait parler,
— Oh! ma chère duchesse, disait-elle à Clotilde en lui tendant la main, cette maladie est venue bien mal à propos pour ton mariage.
— Il n’est que différé, ma tante ; bientôt vous y assisterez' et si ce n’est que cela qui vous inquiète...
— Une autre chose encore ; car moi, dont la vie est si tranquille depuis longtemps, je viens de recevoir, coup sur coup, deux secousses; c’est peut-être cela qui a causé ma maladie... Deux événements si imprévus!
— Lesquels donc, ma bonne tante?
— Ton mariage d’abord, et puis une autre nouvelle qui m’a toute bouleversée.
— Dites-la moi vite, si toutefois cela ne vous fatigue pas trop .
— Oh ! non, cela me fait du bien, d’autant plus que c’est notre plus cher intérêt de famille et que je nç puis en parler qu’à toi. Elle se recueillit un instant, et, tenant toujours dans sa main la main de lajeune fille, elle continua :
— Je t’ai toujours bien aimée, ma chère Clotilde, mais il y a quelqu’un que j’ai aimé presque autant que toi, c’était le plus mauvais sujet delà famille, mon bon neveu, Jean de Kéroualle, ton frère, bien plus âgé que toi.
— Mais il est mort, shîcria Clotilde, et depuis bien longtemps. Béatrix, dont l’émotion était visible, fit de la tête un
geste négatif; elle voulut continuer, ses larmes l’en empêchèrent.
Sa nièce lui mit la main sur la bouche et s’opposa à ce qu’elle prononçât une parole de plus. Beatrix lui fit signe alors, de la main, d’ouvrir le tiroir d’un petit meuble, placé près de son lit. Clotilde y trouva une lettre, portant le timbre de la Nouvelle-Orléans. Elle l’apporta à sa tante, qui, lui montrantla date de l’arrivée, lui indiquait que, depuis quelques jours seulement, cette lettre lui était parvenue. Elle lui fit signe delà lire. Clotilde obéit. Elle était ainsi conçue :
« Ma tante chérie et vénérée,
» Que la signature mise au bas de cette lettre ne vous fasse » pas croire aux revenants. Votre neveu Jean, qui vous a » causé tant de chagrins et dont vous preniez toujours la i) défense, votre neveu, Jean de Kéroualle, que vous aimiez » tant, existe encore. Vous allez dire: ce n’est rien... ce n’est » qu’un garnement de plus. Non, ma tante, le temps, les » fatigues, la vie errante et des travaux incessants Tout >, changé totalement. Vous ne le reconnaîtriez plus, qu’en » un point seulement : il vous aime toujours! Oui, matante,
» d’un grand seigneur mauvais sujet, j’ai fait un bon et » honnête négociant. Depuis peu enfin, et non sans peine,
» ma fortune est solidement établie ; mais je suis bien vieilli,
» bien accablé de goutte et de douleurs qui m’ont cloué en ce >' maudit pays; sans cela, je serais allé à vous. Venez donc » à moi, ma bonne tante; que mon âge mûr puisse vous » rendre les soins et le bonheur que vous avez prodigués à » mon enfance. Amenez -moi ma sœur, car je dois en avoir » une bien jeune, m’a-t-on dit, qui est venue, après mon » départ, apporter la consolation et la joie à la maison » paternelle, où je n’avais laissé que la tristesse et la ruine.
)) Le sort est-il pour vous moins rigoureux, ma bonne tante ? « je n'ose l’espérer; en tout cas, et pour que vous puissiez )) venir me rejoindre le plus tôt possible, je vous envoie à » vous et à ma sœur, la traite ci-incluse, que vous ne refu- )» serez pas de votre neveu Jean.
)) P. -S. — Jean d’Auray et Compagnie, à la Nouvelle- » Orléans : c’est à ce nom et à cette adresse qu’il faut » m’écrire ; nul ne connaît ici M. de Kéroualle le gentil- » homme, on n’y connaît que Jean d’Àuray le négociant. »
A cette lettre était jointe une traite de trente mille francs sur un des premiers banquiers de Paris.
Clotilde fut aussi émue que l’avait été sa tante, en apprenant, par une lettre si tendre et si dévouée, l’existence d’un frère qu’elle croyait à jamais perdu pour elle. Elle s’étonnait de la bizarrerie et des caprices de la fortune, qui, après l’avoir laissée longtemps sans ressources, l’accablait ainsi de ses faveurs et lui envoyait dans son frère un second protecteur, quand déjà elle en avait trouvé un dans le ducd’Olona, son mari. Cette traite, qui était à huit jours de vue, inquiétait beaucoup Béatrix.
— Soyez tranquille, ma tante, lui dit Clotilde, je la ferai toucher à Paris par une personne intelligente et sûre, dont je vous réponds comme de moi-mème. Elle l’envoya à Fleurette.
— Tu me promets, dit Béatrix, que si je ne relève pas de cette maladie.tu, iras, avec ton mari, voir ton frère, mon pauvre nêrôft j e?n .
— Quelle idée, ma tante ! vous y viendrez avec nous.
— Dieu le veuille ! Mais, enfin, si je ne le pouvais pas, tu me jures de lui porter mes derniers adieux et ma bénédiction ! Je le connais, mon pauvre Jean, cela lui fera plus de plaisir que toutes ses nouvelles richesses; aussi, tu me le jures et devant Dieu !
— Oui, matante; mais vous causez trop. Silence! nous parlerons de lui dans quelcpies jours, quand vous serez tout à fait rétablie. Le ciel ne devait pas réaliser ces espérances. Dès le second jour, les crises qui avaient tant effrayé le médecin reprirent une nouvelle intensité. Une éruption dangereuse et mortelle éclata, éruption extraordinaire et bien rare à Uâge de la tante Béatrix. Dans son enfance, elle n’avait pas été inoculée ; et depuis dans la famille Kéroualle, on avait toujours professé, comme, du reste, dans presque toute la Bretagne, une invincible répulsion contrela vaccine, et, en général, contre toutes les nouvelles découvertes. U n’y avait plus à s’y méprendre, ni moyen d’en douter : la petite vérole sévissait avec la dernière violence, et Clotilde redoubla de soins auprès de sa pauvre vieille tante, dont la perte était désormais certaine, elle ne voulut perdre aucun des derniers instants qui lui restaient à vivre, et ne la quitta plus. Vainement le médecin chercha à l’effrayer sur les dangers qui la menaçaient ; vainement la supérieure du couvent joignit ses instances à celles du docteur, et voulut l’arracher de force de la chambre de la malade ; elle déclara que là était sa place; que sa tante n’avait pas d’autre famille; que c’était à elle à fermer ses yeux, et que, ce devoir sacré, rien ne l'empêcherait de le remplir. Elle tint parole. Béatrix, abattue par la force du mal, ne connut pas le dévouement de sa nièce, dévouement qu’elle n’eùt pas souffert. Elle mourut en tenant sa main dans les siennes, en murmurant les noms de Clotilde, sa nièce bien aimée, et de son pauvre neveu Jean. Quant aux derniers devoirs, Clotilde ne voulut pas que personne s’exposât pour les lui rendre. Ce fut elle seule qui s’en chargea ; elle pria toute la nuit près d’elle, elle l’ensevelit de ses propres mains, et donna des ordres pour qu’un monu-
ment lui fût élevé dans l’intérieur du couvent où elle avait si longtemps vécu et prié. Elle se confia, pour ces soins, à l’intelligente amitié de la supérieure, se réservant, dès son mariage célébré, de venir, avec son mari, s’agenouiller sur la tombe de sa tante Beatrix, et de lui demander de bénir leur union. Son cœur et toutes ses pensées la rappelaient à Paris. Elle se hâta de partir, sans en avoir prévenu Fleurette, qu’elle ne voulait pas déranger de nouveau de ses affaires, pensant bien qu’il n’y avait aucun inconvénient pour elle à faire seule, en plein jour et en chemin de fer, le voyage de Nancy à Paris. Aussi, à la station de Vitry-le-Français, où le convoi s’était arreté, quel fut son étonnement d’entendre prononcer son nom! Elle leva les yeux, et, dans un convoi en face d’elle, qui était également arreté et qui venait de Paris, elle reconnut, à la portière d’un wagon, une jeune fdle qui étendait les bras vers elle.
— Ouvrez, ouvrez, monsieur! dit Clotilde à un employé, le seul qui se trouvât sur le chemin de fer en ce moment. Les deux jeunes filles se trouvèrent dans les bras l’une de l’autre.
— Vous, ma marraine!
— Toi, Fleurette !
— Sans doute. Je me défiais de vous, ma marraine, et j’avais raison. Aussi, j’avais supplié, en partant, la sœur supérieure de m’écrire tout de suite, tout de suite, s’il arrivait un malheur, afin que j’accourusse près de vous en prendre la moitié, et j’arrive trop tard; mais vous voilà, j’ai quitté mon wagon, je vais remonter dans le vôtre, et je retournerai avec vous à Paris.
Tout cela avait été débité avec la vivacité ordinaire de Fleurette, et sa marraine lui demandait des nouvelles du duc d’Olona, et Fleurette lui répondait; et toutes deux, retirées
dans un coin de la gare et absorbées par l’intérêt de leur conversation, ne s’étaient pas aperçues que les deux convois, qui n’attendaient personne, s’étaient remis en marche depuis quelques secondes, l’un pour Nancy, l’autre pour Paris, et qu'elles restaient toutes deux seules sur la gare.
— Ah ! mon Dieu ! s’écria Clotilde effrayée, qu’allons-nous devenir ?
— Nous repartirons par le premier convoi, dit tranquillement Fleurette.
On s’informa à un employé du chemin de fer. Le premier convoi pour Paris n’avait plus lieu, maintenant, qu’à neuf heures du soir.
— Que faire d’ici là ? demanda Clotilde.
— Nous causerons c *
— Oui, dit tristement Clotilde, mais cela nous fera arriver huit heures plus tard. C’est bien long.
— Rassurez-vous, ma marraine, nous causerons de lui, le temps passera bien vite ; mais ne restons pas ici.
— Où aller? tu ne connais personne à Vitry-le-Français ?
— Non, mais allons à l’auberge. Monsieur, dit-elle à l’employé du chemin de fer, la meilleure auberge delà ville?
— La Cloche d'Or, mademoiselle, ^bt il lui indiqua où elle était située.
Les deux jeunes filles se mirent en marche en se donnant le bras.
— Ces dames n’cÆt pas de bagages? dit un commissionnaire du chemin de fer avec une curiosité intéressée.
— J’en avais, ditClotilde en regardant autour d’elle.
Elle s’aperçut alors que sa malle, portant son nom et son
adresse, était restée dans le train de Nancy et avait continué, sans elle, sa route vers Paris.
— Et de l’argent, dit elle, je n’en ai pas.
— J’en ai, ma marraine, dit Fleurette ; j’ai trente mille francs sur moi, en billets de banque, que je portais à votre pauvre tante.
— Ah ! la traite de mon frère Jean, que tu as touchée...
— Et qui vous appartient maintenant! Elles arrivèrent à la Cloche -cl1 Or, où on leur donna la plus belle chambre de la maison. L’hôtesse était curieuse de savoir quelles étaient ces deux jeunes femmes, si jolies et si gracieuses; elle leur apporta le livre des voyageurs pour qu’elles y inscrivissent leur nom.
— J’y vais mettre le mien seulement, dit tous bas Fleurette à sa compagne. Tl est inutile que l’on sache que madame la duchesse a passé sept ou huit heures à l’auberge.
Depuis une heure à peine elles étaient installées, que Clotilde sentit des pesanteurs de tète, puis des fatigues dans tous les membres, puis le frisson, puis une fièvre ardente qui se déclara avec une effrayante rapidité. Clotilde pouvait se soutenir à peine, Fleurette la déshabilla, la mit au lit et envoya chercher le meilleur médecin de la ville, un vieux praticien qui se trouva, par hasard, un homme de talent. Il ne voulut rien hasarder, rien compromettre, il déclara franchement qu’il ignorait quelle maladie allait se déclarer, qu’il n’y comprenait rien encore, mais qu’elle menaçait d’être grave et qu’il ne fallait pas que ces dames pensassent à continuer leur voyage. Nouvelle qui désola Clotilde et augmenta encore la violence de son mal. La nuit fut mauvaise. Fleurette la passa auprès de sa marraine, qui eut le transport au cerveau et le délire. Elle prononçait sans cesse un nom que Fleurette connaissait trop bien, puis elle appelait sa tante, puis son frère Jean, puis Fleurette,
— Ah ! disait celle-ci, elle rassemble autour d’elle tous ceux qu’elle aime et moi seule réponds à l’appel.
Le lendemain de bon matin le délire durait encore, quand arriva le docteur, qui prit le bras de Clotildepour lui tâter le pouls et recula effrayé.
— Qu’est-ce donc? dit Fleurette en l’interrogeant d’un regard tremblant.
— Ne voyez-vous pas, répondit-il en lui montrant les mains, le col, le visage de Cîotilde, la petite vérole?
Fleurette poussa un cri déchirant.
— Ce n’est pas possible.
— Si vraiment, et de l’espèce la plus dangereuse ; aussi je vous engage, mademoiselle, à ne pas' rester ici.
— Pourquoi donc? dit-elle d’un air étonné.
— Parce qu’il y va pour vous, mademoiselle, delà santé, de la vie, ou que du moins vous pouvez être défigurée.
— Qu’importe! s’écria-t-èlle, est-ce que j’ai besoin d’être jolie, moi! mais elle !.. se dit-elle tout bas avec douleur.
Pendant trois jours Cîotilde fut entre la vie et la mort et dans un délire continuel, n’ayant conscience ni de sa maladie, ni de son état, ni de son danger. Tout le dévouement qu’elle avait prodigué à sa tante, le ciel le lui avait rendu en lui envoyant Fleurette, et de l’aveu même du médecin, les soins infatigables de celle ci, ses soins, jeunes, actifs, intelligents, contribuèrent à sauver la malade. Quand elle revint à elle, Cîotilde se trouva dans une chambre dont les rideaux étaient exactement fermés et dont on avait autant que possible intercepté la lumière. Elle en demanda la cause.
— Rassurez-vous, ma marraine; c’était pour ménager votre vue qui est très-faible en ce moment; ne parlez pas, soyez docile; encore quelques jours et nous pourrons retourner à Paris. D’ici là, ne songeons à rien qu’à vous guérir.
— Mais ma famille, mais nos amis! les as-tu prévenus de l'accident qui nous est arrivé?
— Oui, ma marraine, répondit Fleurette, qui n’avait écrit à personne, trouvant qu’on pouvait toujours assez tôt annoncer une mauvaise nouvelle, et puis craignant, avec raison, de causer trop de joie à sa famille et trop de douleur à son pauvre prétendu.
Le docteur entra. Il avait suivi attentivement, jour par jour et presque heure par heure, la marche de la maladie. A chaque visite, son air grave et silencieux était loin de rassurer la pauvre Fleurette, qui osait à peine l’interroger. Cette fois, un rayon d’espérance brilla sur ses traits, et lorsque Fleurette le reconduisit jusqu’à la porte de l’antichambre, il lui dit à demi-voix :
— Je réponds de la malade.
Fleurette poussa un cri, que le docteur s’empressa de de réprimer.
— Silence! il ne faut pas qu’elle devine à votre joie le danger auquel elle vient d’échapper et cpie l’émotion pourrait ramener.
— Je me tairai, docteur, je me tairai!
— Pour nous réjouir en toute sécurité, attendons le neuvième jour, qui n’est pas loin.
— Deux jours encore ! Mais, dit-elle au docteur qu’elle retenait toujours par la manche de son habit, vous me répondez de sa vie ?
— Oui, mon enfant.
— Et, continua Fleurette d’une voix émue, me répondezvous aussi d’un autre trésor plus précieux encore peut-être pour nous autres femmes...
Le docteur secoua la tête.
Puis, voyant la douleur et l’effroi qui venaient tout à coup de se peindre sur les traits de la pauvre fille, il dit :
— J’ai vu parfois des personnes atteintes de ce terrible fléau n’en conserver aucune trace.
— Vous en avez vues? s’écria vivement Fleurette.
— Oui, mon enfant, et ici le sang est si jeune, si pur et si beau, que toutes les probabilités sont en sa faveur.
Fleurette rentra toute joyeuse et pleine d’espérance :
— Si le ciel, se dit-elle, doit faire un miracle, pour qui le ferait-il, si ce n’est pour ma marraine.
Elle s’assit à sa place ordinaire, auprès du lit de la malade, admirant son calme angélique et sa pieuse résignation.
— Vous ne souffrez plus, ma marraine?
— Encore un peu.
— Et vous ne vous plaignez jamais I Moi je me plaindrais ; cela soulage... je dirais mes souffrances.
- — Je ne sens pas les miennes !.. Tu es là, et je pense à lui.
Cette journée parut longue à Fleurette. Le lendemain lui parut plus long encore. Il lui semblait que le neuvième jour n’arriverait jamais. Enfin parut ce jour si ardemment désiré et que maintenant Fleurette redoutait. Le médecin déclara la malade tout à fait hors de danger, et Clotilde, impatiente, demanda qu’on lui permît de se lever et qu’on lui rendît enfin la lumière. Fleurette tressaillit.
— Comme te voila émue ! dit-elle à Fleurette ; qu’as-tu donc ?
— Moi, ma marraine, rien.
— Eh bien ! ouvre donc ce volet.
— Oui, ma marraine.
Fleurette, se soutenant à peine, s’approcha de la croisée, et, d’une main tremblante, ouvrit le volet.
La lumière se fit, Fleurette jeta un regard sur sa marraine,
poussa un cri et tomba à terre. On la crut morte. Clotildese précipita pour la relever, la remit aux mains du docteur et courut à la cheminée où elle apercevait un flacon. En le prenant, elle se vit dans la glace. Tout étonnée, elle s’y regarda une seconde fois, croyant que ce n’était pas elle. Puis elle pâlit, cacha sa tête dans ses mains, en s’écriant : Ah ! Fernand ! Fernand ! Ce fut le seul mot qui s’échappa de sa poitrine ; ce n’était pas pour elle qu’elle regrettait sa beauté, c’était pour lui ! Elle se retourna, calme et déjà résignée, supportant d’un front inaltérable la perte de la plus grande fortune que Dieu ait pu donnera une mortelle. Elle aperçut Fleurette, à qui le docteur venait à peine de faire reprendre connaissance et qui se jeta en sanglotant dans les bras de sa marraine. Ce fut celle-ci qui s’efforça de la consoler. Elle n’en put venir à bout. De tant de charmes, il ne restait plus rien. Tant de fraîcheur et de beauté avait disparu soudain, comme la touffe de roses, un lendemain d’orage. Le docteur, pour chercher à distraire sa convalescente, à qui il ne permettait pas encore de sortir, lui apportait dans cette chambre d’auberge les livres et les journaux qu’il recevait chez lui. Il lui racontait des nouvelles, une entre autres qui faisait grand bruit en ce moment, un accident épouvantable, arrivé il y avait une douzaine de jours, sur le chemin de fer, et dont tout le monde parlait encore. Un convoi qui se dirigeait vers Paris avait éprouvé un choc violent ; une de ces voitures avait été renversée et brisée ; le feu avait été mis à ses débris par les charbons ardents répandus sur la voie, et la flamme avait été activée par la violence du vent. Plusieurs voyageurs avaient été blessés, d’autres avaient péri, quelques-uns même avaient totalement disparu dans l’incendie, et on citait parmi ces derniers une personne dont la perte avait produit
LA BOUQUETIÈRE dans la haute société de Paris la plus douloureuse sensation. C’était mademoiselle Ciotilde de Kéroualle. Fleurette tressaillit. Clotilde lui serra la main et lui fit signe de se taire^.
— Une jeune personne charmante, continua le docteur, qui allait se marier à monsieur le duc d’Olona, le plus joli cavalier et le plus riche parti de Paris, un admirateur passionné de tout ce qui est beau, et qui épousait cette jeune fille quoiqu’elle fût sans fortune, rien que pour sa beauté.
Fleurette s’empressa de lui demander comment on avait appris la mort de mademoiselle de Kéroualle.
— De la manière la plus simple, et, par malheur, la plus certaine. Elle était montée le matin de ce jour-là en chemin de fer, à Nancy, seule, sans femme de chambre, pour retourner à Paris, après la mort d’une tante qu’elle venait de perdre. Elle n’avait d’autre bagage qu’une malle à son nom et et à son adresse. On a trouvé la malle et le coffret que personne ne réclamait. Quant à elle, le wagon qu’elle occupait avec deux autres personnes, et dont aucune n’a réchappé, est justement celui qui a été dévoré parles flammes.
Fleurette leva les yeux au ciel pour le remercier, en se disant : — sans notre rencontre, ma marraine était perdue.
— Et le duc d’Olona, monsieur? demanda Clotilde au docteur, en craignant presque de prononcer ce nom.
— On dit qu’il ne pouvait d’abord croire à cette nouvelle, mais que quand il ne lui a plus été possible d’en douter, il en est devenu comme fou. Il est parti et l’on ne sait où il est en ce moment.
Fleurette fit un geste de douleur que Clotilde lui fit signe de réprimer. Un instant après, le docteur tira sa montre, se leva et sortit.
— J’espère, ma marraine, s’écria Fleurette, que nous al-
Ions sur-le-champ écrire à Paris à tous nos amis, et, s’il le faut, à tous les journaux, que, grâce au cieh, la nouvelle est fausse et que vous, du moins, vous n’avez pas péri dans cet horrible accident. Il faut que cela se sache dès aujourd’hui.
— A quoi bon? répondit froidement Clotilde; puisqu’ils me croient tous morte, pourquoi les détromper?
— Bonté de Dieu! que voulez-vous dire ? Morte ! #
— Ne le suis-je pas, en effet, dit-elle en baissant tristement la tête, et pourquoi vivrais-je maintenant?
— Et lui, ma marraine, et monsieur le duc d’Olona?
— C’est à cause de lui que je parle ainsi, à cause de lui surtout ; adorateur enthousiaste de la beauté, il ne m’épousait que pour la mienne, tu le sais ; c’était là ma seule dot, et je n’en ai plus.
— Votre seule dot ! s’écria Fleurette avec indignation.
- — Oui, reprit Clotilde avec force, ma seule à ses yeux, car il ne me connaît pas ; il ne connaît ni mon cœur, ni mes sentiments, à peine avons-nous causé cinq minutes ensemble.
— Il les connaîtra par moi, et il me croira.
— Il n’en croira que ses yeux, et, quand il me verra telle que je suis, de deux choses l’une, Fleurette, dit-elle avec énergie : ou il retirera sa parole, il rompra notre mariage, et j’en mourrai de honte pour moi et pour lui; ou bien, par respect pour sa promesse, par un point d'honneur, il se croira, aux yeux du monde, obligé de m’épouser; il m’épousera par grâce, par pitié ; il ne m’aimera jamais, et je serai constamment pour lui un objet de dégoût, de haine. Ah ! la mort vaut mieux. Me croyant morte, il m’accordera quelques pleurs et quelques regrets. Il me verra toujours telle que j’étais quand il m’a perdue, et, me voyant toujours belle, il ne cessera point de m’aimer.
LA BOUQUETIERE
— Mais vous, ma marraine, mais vous !
— Moi !.. je serai moins malheureuse, je lui conserverai mon amour et ne serai pas obligée, peut-être de lui retirer mon estime.
Fleurette, qui, mieux encore que sa marraine, connaissait le caractère du duc d’Olona, et qui savait, par elle-même, avec quelle facilité ét quelle promptitude une beauté lui en faisait oublier une autre, Fleurette sentait%bien, au fond du cœur, que sa marraine avait raison. Fernand n’avait été séduit jusqu’ici que par les charmes extérieurs de sa fiancée, el, ceux-ci disparaissant, il était à craindre que son amour ne fît de même. S’il avait eu le temps de s’attacher aux qualités solides et durables qui brillaient en elle, son amour aurait probablement duré autant que ces qualités; mais maintenant comment les lui faire apprécier, comment lui donner même l’envie de les connaître? comment surtout exposer Clotilde à ses regards ?
En ce moment il n’y avait pas à y penser. Au sortir de l’affreuse maladie, dont les traces étaient encore récentes, l’épreuve eût été trop incertaine à tenter ; c’est pour cela que Fleurette se rangea en partie à l’avis de Clotilde.
— Soit, ma marraine, puisque le bruit de votre mort s’est répandu, à notre insu, ne le démentons pas encore, et attendons que nous trouvions, dans quelque temps, un moyen adroit d’amener une rencontre entre vous et monsieur le duc ; c’est tout ce que je demande.
Vous verrez qu’au premier aspect l’antipathie ne sera pas aussi grande que vous le pensez, et puis, la seconde impression sera toute pour vous. Votre esprit, vos talents, le charme irrésistible qui règne en vous, le séduiront d’une manière plus sûre et plus durable, cette fois, que votre beauté ne l’avait
séduit la première. J’ai entendu dire, ma marraine, que quand une femme... Elle hésitait à prononcer le mot.
— Laide, dit hardiment Clotilde.
— Eh bien! oui, répéta franchement Fleurette, quand une femme laide parvenait une fois à se faire aimer, c’était à l’adoration
Gela se conçoit, cela prouve que son triomphe est dû à des qualités solides, iîrésistibles, inconnues des autres femmes, ou que négligent d’acquérir celles qui n’ont que la beauté.
— Non, non, tu veux m’abuser par un rayon d’espoir. Vois donc! disait-elle, en montrant dans la glace ses traits naguère si beaux et maintenant tout-à-fait méconnaissables.
- — Eh bien ! disait gaiment Fleurette, ce sera une con-
quête de bal masqué. Moi qui vous parle, ma marraine, j’en ai fait beaucoup, à commencer par monsieur le duc d’Oîona lui-même que j’avais intrigué et séduit sans grande peine, et j’étais loin de vous valoir. Allons, allons, courage, essayons toujours.
Une des plus précieuses qualités de Fleurette, c’était sa gaîté, qui souvent lui tenait lieu de philosophie, philosophie à laquelle l’on ne pouvait du moins refuser un grand charme, celui d’être consolante; mais tout son pouvoir échouait souvent contre la tristesse de Clotilde. La maladie, dans toutes ses périodes, n’avait guère duré qu’une vingtaine de jours, elle était entièrement terminée, et le docteur avait beau répéter que quelques mois suffiraient, sinon pour en faire disparaître totalement, du moins pour en atténuer considérablement les traces, Fleurette avait grand’peine à se le persuader. Mais d’un autre côté, tous les chagrins que Clotilde avait successivement éprouvés l’avaient considérablement affaiblie, une toux aiguë qui lui était survenue inquiétait le
LA BOUQUETIÈRE docteur, qui, sans connaître son nom, s’était, comme tous ceux qui la voyaient, pris d’une sincère affection pour elle.
— Il faudrait aller paser trois mois à Nice, lui dit-il.
Fleurette était déjà prête à partir.
— Non, lui dit sa marraine ; voilà trop longtemps déjà que je te retiens loin de Paris et de toutes tes affaires.
— Qu’importe?
— Dans mon intérêt même, il te faut retourner cliez toi. On s’étonnerait de ton absence, et cette jeune femme que tu accompagnes partout, avec tant de dévoûment, ferait peutêtre soupçonner la vérité. Fleurette, lui dit-elle en essuyant une larme, j’ai besoin de retremper mes forces dans la solitude et dans la prière, avant d’oser tenter l’épreuve que tu me proposes, avant de revoir le duc! Songe donc, être méconnue par lui; lui dire : c’est moi! et être repoussée par son regard ou par son cœur, je ne le pourrais, en ce moment, sans mourir de douleur. Dès que je me sentirai assez vaillante pour m’exposer à ce suprême et dernier effort, je te l’écrirai. D’ici là, Nice est une ville agréable et hospitalière, où les étrangers, même une femme seule, trouvent asile et protection. Notre docteur a promis de me recommander à une famille honorable de ce pays, avec laquelle il est intimement lié. Grâce à mon frère Jean, l’argent ne me manque pas . Et puis j’avais raison de te le dire, Fleurette, quand je t’engageais à apprendre l’écriture, par elle il n’y a plus d’absence ! nous nous écrirons tous les jours. Fleurette voulut en vain résister. C’était la volonté de sa marraine, sa volonté ferme et inébranlable. Il fallut céder, et Clotilde, en la quittant, lui fit jurer encore de n’avouer au duc d’Olona, sous aucun prétexte, qu’elle existait encore. Fleurette, en arrivant à Paris, trouva tout son monde dans une inquiétude extrême,
non pas Michelette, à qui elle avait de temps en temps envoyé ses ordres, en lui recommandant le silence; mais tous ses adorateurs, qui ne savaient ce qu’elle était devenue. Ludovic croyait qu’elle avait été enlevée, et les questions se succédaient rapidement. Mais comme Fleurette ne devait de comptes à personne et était maîtresse chez elle, elle n’eut pas plus tôt signifié qu’elle n’avait aucune réponse à faire, que toutes les demandes cessèrent. La marquise de Kéroualle, après le mariage de Géraldine, avait été installer son gendre, monsieur de Kervalec, et sa femme, dans leur recette générale et elle était retournée en Bretagne avec sa dernière fdle, Corentine, qui, en apprenant la mort si funeste de Clotilde, s’était écriée :
— J’avais bien dit que ce mariage ne se ferait pas!
Ce fut presque le seul souvenir adressé par elle à son institutrice et à sa cousine. Le duc avait ressenti un immense désespoir. Ses amis l’avaient vu à moitié fou de douleur. Il ne pouvait s’expliquer l’absence de Fleurette, et Fleurette absente, le séjour de Paris lui était devenu insupportable. Des affaires de famille l’appelaient depuis longtemps à Madrid et «à la Havane, il commença par Madrid. C’est de là qu’il avait déjà écrit à Fleurette plusieurs lettres, restées sans réponse. Elle se hâta de s’excuser : les raisons, les prétextes, ne lui manquèrent pas, elle les inventa :
« En. apprenant la mort de sa marraine, elle avait voulu » courir sur le lieu du désastre; mais, frappée t elle-même, » d’une maladie terrible, seule... dans une auberge, etc. »
Enfin, et tant bien que mal, Fleurette expliquait son absence et son silence; mais, à dater de ce jour, elle ne laissa plus passer une semaine sans écrire au duc, tant elle avait à cœur d’avoir constamment de ses nouvelles, pour en donner
à sa marraine. Il faut rendre justice au duc d’Olona : c’était, en dépit de la fortune, un excellent jeune homme, un cœur d’or, un ami véritable ; il avait reconnu en Fleurette une affection sincère, et la sienne lui était vouée à jamais. Fleurette en avait pour preuve la franchise et la confiance qui régnaient dans toutes ses lettres. Les premières contenaient les souvenirs les plus douloureux et les plus passionnés pour la pauvre Clotilde, son éternel amour. Deux mois s’étaient écoulés, et sans lé dire, mais avec la même franchise, Fernand laissait voir que sa tendresse était toujours la même, mais que sa douleur était moins vive. C’était tout naturel ; les distractions devaient, dans une cour telle que celle de Madrid, environner malgré lui et presque à son insu, un homme de l’âge, du caractère et de la fortune du duc d’Olona. Pendant ce temps Clotilde, à qui sa filleule demandait chaque jour des nouvelles de sa santé, c’est-à-dire de sa beauté, Clotilde écrivait des nouvelles, qui, pour être meilleures, étaient encore bien tristes. « J’étais il y a deux mois » d’une laideur exceptionnelle et repoussante; cette dernière » épithète commence seule à s’effacer, écrivait-elle ; les taches » rouges disparaissent. Mes désirs ne sont pas grands ; je ne » demande qu’à être laide, comme tout le monde. J’ambi- » tionne une de ces laideurs qui n’attirent pas trop l’atten- » tiori. Ma pauvre tante me disait souvent que j’étais trop » belle; que c’était un malheur; ce qu’une femme raison- » nable devait seulement désirer, c’était son expression : » c’était d’être à l’abri du ah! c’est-à-dire que son entrée » dans un salon ne produisît aucune surprise et ne donnât » lieu à aucune exclamation d’admiration ou de répugnance.
» Hélas ! ce sort n’a pas été le mien ; j’aurai eu le malheur » de ne pouvoir jamais passer inaperçue et d’être remarquée » par ma laideur, comme je l’avais été par ma beauté. »
Clolilde lui racontait, du reste, quelle avait écrit à son frère Jean pour lui apprendre la mort de leur tante Beatrix et lui envoyer la bénédiction que la sainte femme avait, à ses derniers moments, donnée à son neveu bien-aimé. Enfin, à ce frère, désormais son seul ami, elle disait sa vie tout entière depuis son enfance jusqu’à ce jour ; la perte plus que probable et plus grande encore de tous ses rêves de bonheur. Sa lettre finissait par des tendresses pour sa chère filleule. Hélas celle-ci n’était pas tranquille, depuis près de quinze jours elle n’avait pas reçu de lettre de Madrid. Fernand avait cessé d’écrire.
Point de nouvelles de Fernand! Etait-il malade? L’amitié de Fleurette s’en inquiétait, car elle était presque aussi dévouée à Fernand qu’à sa marraine; il était tellement bon pour elle, que TafTection qu’elle lui portait lui semblait, toute naturelle. D’un autre côté, M. Henriqucz, jeune secrétaire de l’ambassade espagnole, qui venait souvent chez Fleurette acheter des bouquets, avait cru s’apercevoir que la coquette l’accueillait et l’écoutait toujours avec un gracieux sourire, mais surtout quand il apportait des nouvelles de la cour de Madrid. Aussi il en aurait inventé plutôt que de n’en pas donner, et récemment encore il racontait à Fleurette combien la tristesse du duc d’Olonalui avait concilié les sympathies et l’intérêt de toutes les grandes dames et combien on s’efforcait de le consoler. Les dernières dépêches ne disaient pas, il est vrai, qu’on y eût encore réussi..., mais tout le faisait pré-
sumer, et il lui en dirait probablement davantage au prochain bouquet. Fleurette, quoique furieuse, n’avait encore rien écrit à sa marraine ; mais un jour, sur les cinq heures, ayant laissé Michelette au comptoir, elle s’était retirée dans son petit salon pour réfléchir et s’indigner à son aise. Assise, le dos tourné à la porte d’entrée, et ses deux pieds sur les chenets, elle cherchait comment, sans faire part de cès nouvelles à sa marraine, elle pourrait empêcher le mal de s’aggraver, quand tout à coup la porte s’ouvre derrière elle avec impétuosité, quelqu’un lui prend la tête et couvre son front de baisers ; elle se retourne avec indignation et fierté, pousse un cri et se laisse tomber dans les bras du duc d’Olona, qui s’écriait en l'embrassant :
— Fleurette!... ma chère Fleurette! c’est donc toi... je te revois !
Il lui apprit alors qu’il avait reçu, à Madrid, une lettre d’un employé de chemin de fer en France, portant ces mots :
o Si Monsieur le duc d’Olona veut envoyer cinquante na- )) poléons au sieur Brémolard, ex-employé au chemin de fer » de l’Est, station de Vltry-le-Français, demeurant actuelle- » ment à Metz, Monsieur le duc apprendra sur Mademoiselle » de Kéroualle, sa fiancée, des renseignements qu’il croira » peut-être n’avoir pas payés trop cher. »
— Ah! que c’est bien! s’écria Fleurette, et moi qui vous soupçonnais déjà d’oublier la mémoire de ma pauvre marraine.
Fleurette, en parlant ainsi, sentit une sueur froide parcourir tout son corps. Mais le petit salon était encore dans l’obscurité et le duc, trop animé d’ailleurs par son récit, ne s’aperçut pas de son trouble.
— Eh bien ! dit Fleurette.
— Eh bien! dit le duc; je n’ai voulu m’en rapporter à per-
sonne du soin d’interroger cet employé, je me suis mis en route sur-le-champ.
Je ne pensais qu’à elle; mais, sur la route de Madrid on ne voyage pas avec la rapidité de la pensée ; cela viendra bientôt, grâce au nouveau chemin de fer dePampelune à Saragosse. Enfin, j’arrive en France, j’arrive à Metz, jecours chez ce M. Brémolard.
— Voici, lui dis-je, cinquante napoléons et plus, s’il y a lieu. Parlez!
— Monsieur le duc, me répondit-il, je ne veux éveiller votre attention que sur un incident assez étrange.
Le wagon qui a été broyé et consumé portait le no 232. Le jour de l’accident, le convoi arrivant de Nancy venait de s’arrêtera la station de Vitry-le-Français, où j’étais alors employé ; j’étais seul en ce moment sur la voie, et je puis attester qu’une grande et belle demoiselle, dont le signalement ressemblait exactement à celui que les journaux ont donné depuis de mademoiselle de Kéroualle, est descendue à la station de Vitry-le-Français, du wagon 232. J’en ai, à sa demande, ouvert moi-même la portière, et j’atteste que ledit wagon est reparti sans que mademoiselle de Kéroualle y soit remontée.
— Eh bien ! lui ai -je dit, qu’en veux-tu conclure?
— Que si elle était descendue du wagon à Vitry-le-Français, elle ne pouvait pas s’y trouver lors de l’accident qui est arrivé plus loin, quelques heures après; qu’il y a donc quelque chance qu’elle existe encore.
— Pourquoi, lui dis-je après l’événement, n’as-tu pas fait cette déposition au chef de gare de Vitry-le-Français où à tes chefs?
— Parce que, depuis longtemps, j’avais à me plaindre de mes administrateurs, qui m’ont congédié sans pension de
retraite ; parce que ma déposition pouvait peut être leur rendre quelque serviee, et que je ne suis pas payé pour ça.
Mais quand j’ai appris plus tard, par les journaux, que mademoiselle de Kéroualle était fiancée à un riche seigneur espagnol, je me suis dit : Ces renseignements-là pourront peut-être avoir quelque valeur pour lui. Tel fut le récit de U ex-employé du chemin de fer, dit le duc, et voilà tout ce que j’ai recueilli de lui Qu’en penses-tu Fleurette? quelle suite faut-il donner à tout cela?
— Aucune, dit Fleurette, qui avait eu le temps de se remettre, et qui comprit sur-le-champ qu’une enquête faite à Vitry-le-Français amènerait la découverte de bien des choses. C’est quelqu’un quia voulu spéculer sur votre bourse et pas autre chose.
Si ma pauvre marraine s’était arrêtée en route, si elle était descendue à Vitry-le-Français ou en toute autre ville, elle aurait pris avec elle sa malle et ses effets, qui, malheureusement, sont arrivés seuls et sans elle à Paris.
— C’est vrai, dit le duc.
— Et puis, enfin, si elle existait encore, n’importe en quel endroit qu’elle fut, qui l’empêcherait de nous le faire savoir.
— C’est vrai! c’est vrai ! répétale duc avec conviction, c’est absurde mais il y a des espérances absurdes, auxquelles on 11e renonce pas sans douleur.
L’incident n’eut pas d’autre suite, et Fleurette se hâta d’en faire part à sa marraine en signalant à sa reconnaissance le beau trait de Fernand, qui, sur un indice aussi incertain, avait abandonné sur-le-champ toutes les tentations de Madrid. Mais Madrid n’était pas la seule ville du monde où il y eut des jolies femmes et des séductions. Depuis le retour du duc
à Paris, le souvenir récent et romanesque de son mariage avait mis en éveil toutes les espérances et toutes les ambitions. Il avait voulu se marier, pourquoi ne le voudrait-il pas encore? Il avait voulu épouser une jolie fille pauvre ; toutes celles qui étaient sans fortune se croyaient des droits ; ce qui n’empêchait pas celles qui étaient ricbes de s’en croire aussi. Et toutes les manœuvres de la beauté, de l’intrigue et de la coquetterie étaient mises en jeu pour attirer son attention et séduire son cœur. Tout était à craindre pour lui, depuis les duchesses douairières, qui combattaient pour leurs petites filles à marier, jusqu’aux jeunes veuves, qui combattaientpour elles-mêmes. Mais toutes les prétendantes, quel que fut leur rang ou leur âge, rencontraient, sans le savoir, une rude adversaire dans Fleurette. Il fallait voir avec quelle vaillance elle défendait le bien de sa marraine, avec quelle inquiète attention elle prévoyait le danger, avec quelle adresse elle le détournait. Par bonheur le duc, toujours triste et ennuyé, semblait n’avoir de bons moments, dans sa journée, que ceux de ses causeries avec Fleurette. Il lui racontait sans y attacher d importance, les invitations, les avances, les tendresses et les chaleureux dévoûments dont on l'accablait, et Fleurette, tout en ménageant son amour-propre, lui en démontrait, en riant,, le but intéressé. Enfin, écrivait-elle à Clôtilde, hâtez-vous de redevenir belle, ma marraine ; mais hâtez-vous à votre aise, et jusque-là soyez tranquille, tant que M. le duc aura confiance en moi, rien ne sera à craindre. Cette confiance, dont parlait Fleurette, semblait augmenter chaque jour ainsi que l’amitié du duc : vingt fois, il avaitvoulu s’occuper de la fortune et de l’avenir de la boucjutière. Celle-ci lui avait fièrement rappelé leurs conditions.
— Vous m’avez juré que vous m’aimeriez assez, pour ne
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rien me donner, et j’y compte. Fernand respectait sa fierté : il n’offrait plus rien, mais il forçait Fleurette d’accepter a son insu. C’était là, un de ses amusements les plus doux, amusements de prince. Nous en citerons un. Fleurette avait, sur le boulevard de la Madeleine, une boutique, à laquelle elle avait donné une grande vogue ; aussi elle prévoyait avec inquiétude qu’à l’expiration de son bail, le propriétaire l’augmenterait de plus du double. Cela la préoccupait beaucoup. Le duc pour la rassurer, lui avait tout d’abord offert l’argent nécessaire pour renouveler ce bail. Il avait été si mai reçu, qu’il n’avait pas insisté; il avait, sans en rien dire à personne, acheté la maison. Fleurette, outre sa boutique, qui éjait au nord, avait à l’entresol, pour son habitation particulière, trois ou quatre jolies pièces, situées non pas sur le boulevard, mais sur la cour, c’est-à-dire au midi.
Par malheur, cette cour, déjà assez étroite, était fermée par un mur de quarante à cinquante pieds de haut qui interceptait tout soleil, et Fleurette, semblable à ses (leurs, ne pouvait vivre sans soleil ; c’était sa joie et son bonheur. Bien souvent sa seule récréation du dimanche était d’aller s’asseoir aux Champs-Elysées en plein midi. Quelle fut donc sa surprise, lorsqu’un jour elle vit des maçons apparaître au sommet du mur, son ennemi s’abaissa peu à peu devant elle, jusqu’à terre, découvrant à ses yeux un jardin superbe, à l’extrémité duquel s’élevait un joli petit hôtel. Ainsi, désormais, ses yeux étaient réjouis sans cesse par la verdure et des fleurs, et ses croisées inondées par des flots de soleil. Longtemps elle s’extasia du hasard providentiel qui lui donnait ainsi l’air et la lumière ; mais elle frémit en pensant qtte cet avantage, donnant plus de prix à son appartement , allait, non pas en doubler, mais en tripler la valeur. Elle voulut savoir sur-le-champ son sort
et s’adressa au principal locataire pour renouveler son bail. Le principal locataire, homme de soixante ans, lui fit répéter son nom et lui indiqua gravement un prix fort au-dessous de celui qu’elle payait. Fleurette le regarda de travers, et, lui soupçonnant quelque intention qu’il n’avait pas, lui répondit sèchement :
— Monsieur, voici mes intentions à moi : pas un sou de plus, pas un sou de moins que le loyer actuel. Cela vous convient-il ?
— Oui, mademoiselle, répondit le principal locataire d’un air étonné. Je n’avais pas ordre de louer si haut, mais je serai obligé, je vous en préviens, d’y joindre la jouissance du jardin en face, je ne peux pas faire autrement.
— Et pourquoi cela, s’il vous plaît ?
— Parce que ce sont les ordres formels que je reçois du nouveau propriétaire, dont je lisais la lettre quand vous êtes entrée, et je n’ai pas eu le temps de l’achever.
Il chercha sur son bureau une lettre qu’il parcourut de nouveau.
— Ah ! mon Dieu! s’écria-t-il tout troublé, il me recommande de faire cela avec adresse et surtout de ne pas le nommer.
Il n’avait pas achevé ce mot, que Fleurette lui avait arraché la lettre des mains et qu’elle avait lu au bas de la page ce nom : duc d'Olona.
— Bien, Monsieur, lui dit-elle, en rejetant la lettre sur son bureau, je m’entendrai avec le propriétaire lui-même.
Le soir, elle faisait une scène à Fernand, qui supportait ses reproches avec un sang-froid héroïque.
— Je mets à mes loyers le prix que je veux, le tien sera diminué de moitié, et, si tu dis un mot, de la totalité. Je suis
le maître, ce sera, et si tu n’es pas contente, envoie-moi les huissiers.
— Je les enverrai, dit-elle avec colère.
— Je t’en défie!
Elle le regarda en face, se prit à rire, et se jeta dans ses bras en s’écriant :
— Vaincue, mon noble duc !... je m’avoue vaincue ! mais, dit-elle en le menaçant du doigt, n’y revenez pas.
Il lui tendit la main et la paix fut faite. Un trait encore, parceque celui-là n’est pas inutile à la suite du récit. De grand matin, un jour, Fleurette était descendue à la boutique, triste et découragée, elle avait pensé toute la nuit à sa marraine. Elle vit arriver Michelette essuyant ses yeux.
— Et toi aussi qui es chagrine, ma pauvre fille ! lui ditelle, qu’as-tu donc?
Michelette, qui était une excellente fille, lui raconta un triste spectacle dont elle venait d’être témoin. Elle avait, au cinquième, pour voisins, dans sa mansarde, une pauvre femme paralytique, dont le mari, ancien soldat, était privé d’un bras et d’unejambe, et, malgré tout cela, continua Michelette, ils se trouvaient depuis quelque temps les plus heureuses gens du monde.
— Gomment cela? dit Fleurette tout -étonnée.
— Us avaient un fils, un charmant garçon, actif, intelligent, laborieux, qui s’était mis dans la marine marchande, et tout ce qu’il gagnait était pour ses parents, qu’il faisait vivre.
Enfin, grâce à sa bonne conduite et à ses talents reconnus, il allait obtenir une place bien difficile à prononcer, une place, je crois, de subrécargue, et l’avenir de son père et de sa mère était assuré.
— Eh bien ! dit Fleurette, où est le malheur ?
— Le voici. Il a vingt et un ans. Il est arrivé du Havre à Paris, hier, pour tirer à la conscription, et il a amené le numéro 2. Tout est perdu. Il va partir.
Je suis entrée de grand matin chez ses parents désespérés. Sais-tu ce que j’ai vu. Le vieux soldat qui voulait se jeter par la fenêtre, parce qu’alors son enfant serait fdsunique de veuve et ne partirait pas. Fleurette poussa un cri d’effroi.
— Et combien faut-il pour le dégager? dit-elle vivement.
— Trois mille francs, à ce que dit le père. Est-ce qu’on peut y songer? Est-ce que c’est possible?
— Je ne les ai pas, dit Fleurette en regardant son sécrétaire. Et si Dieu ne nous vient pas en aide.. .
Dans ce moment retentit sur le boulevard le trot bien connu d’un cheval qui s’arrêtait volontiers, devant la boutique. Fidèle à ses habitudes, il ne passa pas outre. Un cavalier en descendit.
— Vous, monsieur le duc, s’écria Fleurette, de si bonne heure ?
— Oui, je suis d’une humeur détestable. Je n’ai pas dormi de la nuit. Et levé de grand matin, je vais faire le tour du bois pour trouver, si c’est possible, la santé et la gaîté.
— Vous n’irez pas si loin pour les trouver, dit Fleurette.
Puis sans préambule et le regardant en face :
— Monsieur le duc, lui dit-elle avec le sourire auquel le duc ne savait jamais résister, j’ai renoncé à demander pour moi, maisnon pas pour les malheureux, etil me faut, à l'instant même, une somme énorme.
— Combien donc ?
— Trois mille francs.
U prit sur le comptoir une plume et du papier, et se mettait en devoir d’écrire...
— Attendez donc, s’écria Fleurette, que vous sachiez au moins de quoi il s’agit.
— Si tu le sais, toi, Fleurette, cela suffit. Ce doit être une chose honnête et louable, une bonne action.
— Oui, mais c’est égal, écoutez.
Elle lui raconta ce qu’elle venait d’apprendre. Pendant ce temps, le duc écrivait un bon sur son banquier. Mais, au lieu du chiffre trois , il écrivit quatre , et remit en souriant le papier à Fleurette. *
— Ah! s’écria celle-ci, en voyant son air de contentement, ah!... la bonne humeur vous est revenue; je vous le disais bien.
Maintenant, monsieur le duc, continuez votre promenade, elle sera bonne. Vous penserez aux heureux que vous avez faits et qui vont vous bénir.
Pendant que Fernand s’éloignait au grand galop, Fleurette se retourna vers Miclielette, et lui dit :
— Les bonnes nouvelles n’arrivent jamais trop vite. Dismoi où demeure ta pauvre famille.
— Dans ma maison, je te l’ai dit, monsieur Remy, au cinquième.
— J’y vais, dit Fleurette. Achève d’ouvrir la boutique.
Elle s’enveloppa d’un châle et partit. En un quart-d’heure,
elle était à la maison de Miclielette.
— Monsieur Remy? demanda-t-elle à la portière, à peine éveillée.
— Au cinquième, première porte à gauche.
Elle monta l’escalier tout d’un trait, et, tout essoufflée, respirant à peine arriva au cinquième étage. Quoiqu’une clé fût .à la porte indiquée, elle frappa, et à cette réponse : Entrez ! elle ouvrit, ne s’attendant guère au spectacle qui s’offrit à ses
yeux. Dans cette chambre, une chaise et un lit, pas d’autre mobilier. Dans ce lit, un charmant jeune homme de dix-huit à vingt ans, nue tête, assis sur son séant, et rêvant sans doute, car il fit à peine attention à la porte qui s’ouvrait. Ses rêveries ne devaient pas être gaies, car de grosses larmes roulaient dans ses grands beaux yeux noirs et coulaient le long, de ses joues. Il joignait ses mains d’une manière convulsive, priant avec ferveur et appelant, sans doute, à son aide quelque bon ange, dont il dut se croire exaucé, en apercevant la tête de la jeune fille qui venait d’ouvrir la porte. Fleurette s’était arrêtée, immobile et surprise, la main toujours appuyée sur la clé et le corps à moitié en dehors.
— Monsieur R.emy? demanda-t-elle d’une voix timide.
— C’est moi, mademoiselle.
— L’ancien soldat?
— C’est mon père... la porte plus loin.
— J’y vais, mais auparavant, et elle fit un seul pas dans la chambre, apprenez que vous ne partirez pas, que vous êtes exempté.
— Ce n’est pas possible, fit-il avez un mouvement qu’elle s’empressa de réprimer de la main.
— C’est possible, etla preuve, continua-t-elle en jetant de loin sur son lit, un morceau de papier, c’est que voilà un bon de quatre mille francs sur un banquier espagnol, rué Saint- Georges. Courez vite le toucher.
Ce n’est pas moi, d’ailleurs, monsieur, qu’il faut remercier, ajouta- t-elle, c’est le duc d’Olona, un noble seigneur; lui seul mérite votre reconnaissance et celle de votre famille. Et comme, éperdu, hors de lui, le jeune homme voulait s’élancer vers elle, elle referma la porte et disparut. Le pauvre Remy porta la main à son front.
— C’était, se disait-il, un ange, un rêve, une vision!
Un papier cependanjt était resté sur son lit, et ces mots : Bon pour quatre mille francs , signé d’Oloxa, lui attestèrent que le rêve était une réalité, et l'ange la plus jolie fille qu’il eût encore vue. Le lendemain, Fleurette vit accourir à sa boutique un jeune et beau garçon, svelte, leste et vigoureux, tournure de marin, la tête haute, l’œil fier et l’air joyeux, M. Urbain Remy. Après avoir touché son argent, il avait la veille, couru chezM. le duc d’Olona, qu'il n’avait pas trouvé. Il y était retourné le jour même, pour lui témoigner toute sa reconnaissance et pour lui dire qu’il lui appartenait désormais corps et âme. Le duc lui avait répondu que c’était à Fleurette qu’il se’ devait, car c’était elle qui avait plaidé pour lui. Urbain n’était pas ingrat, et se sentait de la reconnaissance pour deux. Le duc l’avait ensuite fait causer, avait reconnu en lui des moyens et de l’intelligence; le désir d’arriver, et comme les protégés de Fleurette étaient les siens, il l’avait adressé à une compagnie de bateaux à vapeur transatlantiques, dont il était un des principaux actionnaires. Si le pauvre jeune homme avait été charmé la veille, dans sa mansarde, (le Fleurette en négligé du matin, que devint-il en la voyant dans son comptoir de marbre, en toilette élégante et coquette, entourée, dans ce moment, d’une demi-douzaine de jeunes seigneurs, dont les domestiques attendaient et dont les chevaux piaffaient à sa porte, sur le boulevard! Il la prit pour une grande dame, et, muet, interdit, balbutia, tout troublé, quelques mots de reconnaissance, que Fleurette écouta gracieusement, mais qu’elle entendit à peine. Le jeune secrétaire d’ambassade, don Henriquez, venait de lui annoncer de graves événements. Urbain se retira rêveur. Sa mère, en le voyant si triste, ne pouvait le croire porteur de tant de
bonnes nouvelles. Ludovic, resté près de Fleurette, avait redoublé ce jour-là d'empressements et de galanterie. Ludovic jouait près d’elle un rôle étrange et inexplicable, si l’amour ne se chargeait pas de tout expliquer. Depuis le jour où il avait été, disait-il, roué par elle, il l’avait détestée, puis il lui avait pardonné, puis il l’avait détestée de nouveau, proclamant tout haut, que, pour rien au monde, il ne s’attacherait au char d’une coquette pareille, et, chaque jour, sans se l’avouer à lui-mème, il l’aimait davantage. Les premières assiduités du duc d’Olona l’avaient jeté dans des transports de désespoir et de rage, d’autant plus grands qu’il se croyait obligé, pour son honneur, à jouer devant elle l'indifférence. Maintenant il était convaincu, non pas que Fleurette eût roué le duc d’Olona, celui-ci avait, pour elle, au milieu de sa familiarité, tant d’amitié véritable et de sincère déférence, qu’il n’y avait pas moyen d’admettre cette supposition, mais il était convaincu, ainsi que tout le monde, et à l’étonnement général , qu’il ne se passait, entre eux, rien qu’ils ne pussent avouer au grand jour. Cette conviction avait permis à Ludovic de ne plus dissimuler et de se déclarer, de nouveau, adorateur de Fleurette, prétention dont le duc d’Olona ne s’offensait nullement et n’avait pas meme l’air de s’apercevoir. Ce jour-là Ludovic était donc plus que jamais assidu et pressant; il croyait avoir rendu Fleurette rêveuse, elle n’était qu’ennuyée et surtout préoccupée. Don Henriquez lui avait annoncé, sous le sceau du secret, qu’il était question à l’ambassade d’Espagne d’un mariage entre le duc d’Olona et une jeune personne charmante, moitié Espagnole, moitié Française. Bien des fois déjà, Fleurette avait appris dépareilles nouvelles, mais c’était par le duc lui-même qu’elle les apprenait. Il ne lui avait pas parlé de celle-ci, et cependant le bruit en courait,
et depuis hier elle ne l'avait pas vu. Deux jours de suite sans le voir ! Cela l’inquiétait beaucoup pour sa marraine, dont les bulletins n’étaient pas rassurants.
« J’ai beau me regarder, disait-elle, je n’ai pas encore pu me reconnaître ; il y a cependant progrès, j’étais affreuse et, décidément, je ne suis plus que laide. »
On juge que, dans la disposition d’esprit où était Fleurette, elle devait mal accueillir les tendres propositions de Ludovic. Tout le monde s’était éloigné. Elle espérait qu’il suivrait leur exemple; mais, voyant qu’il restait et qu’il continuait toujours, elle l’arrêta, et lui dit :
— Monsieur, l’ignorance où j’ai vécu longtemps pouvait peut-être me faire pardonner des inconséquences, qui seraient aujourd’hui sans excuses.
Ou l’amour dont vous me parlez est un jeu, ou il est véritable. Dans le premier cas, je suis trop adroite pour m’y laisser prendre; dans le second, trop honnête pour l’encourager, car je resterai toujours telle que je suis, seule avec Miclielette, ou je ne la quitterai que pour me marier, ce qui ne conviendrait, monsieur, ni à vous, ni à moi. Ludovic ne parut pas trop déconcerté de ce coup, reçu en pleine poitrine ; il salua respectueusement et sortit. Le lendemain, l’inquiétude de Fleurette redoubla, le duc ne parut pas encore de la journée. Urbain vint, il est vrai, acheter un bouquet de. violettes pour sa mère, il examina beaucoup de violettes et longtemps ; il causait avec Miclielette en regardant Fleurette. Il se hasarda enfin à adresser la parole à celle-ci, lui annonçant qu’à la recommandation du duc d’Olona, il venait d’être nommé contre-maître sur le beau paquebot en fer le Christophe-Colomb, faisant le service du transport des lettres et des passagers du Havre et de Soutliampton à Saint-Thomas, u
emploi superbe qui lui valait quatre ou cinq mille francs d’appointements, sans compter la suite. Fleurette prit grande part à son bonheur, s’en réjouit sincèrement ; mais, en réalité, elle n’y avait rien compris ; elle pensait à autre chose. C’était le troisième jour que le duc passait sans la voir. Elle reçut, dans la journée, une lettre de madame Durussel, l’ex bijoutière de la cour, la mère de Ludovic, qui la suppliait de passer le jour meme chez elle, n’importe à quelle heure. C’était sans doute quelque commande de fleurs, pour un grand bal ou pour une fête, et quand cinq heures, six heures, sept heures furent sonnées, c'est-à-dire quand il n’y eut plus pour elle d’espoir, de voir arriver le duc d’Olona, car il ne venait jamais plus tard que cela, elle se décida à se rendre chez madame Durussel. Il était nuit quand elle frappa à la porte de cet hôtel, ou depuis longtemps elle n’était pas venue. N’importe! elle le reconnut parfaitement bien. Son cœur battit de souvenir, hélas ! et d’efïroi, en pensant que, sans la rencontre providentielle de sa marraine, là eut été le tombeau de sa vertu, de son bonheur, de tout son avenir. En comparant le sort dont elle jouissait aujourd’hui, la fortune, la considération, l’amitié qui l’environnaient, à la misère, à la honte, au mépris, conséquences obligées de sa faute ou de son inexpérience, elle y trouvait de nouvelles raisons de bénir la Providence, d’aimer sa marraine et se dévouer, à son tour, tout entière à son bonheur. Elle monta cette fois, non parle petit escalier dérobé qui donnait chez M. Ludovic, mais par le grand escalier qui conduisait chez sa mère Cette dernière était seule ; elle était pâle, elle paraissait abattue et souffrante.
— Mademoiselle, dit-elle à Fleurette, en lui montrant de la main un fauteuil, je vous ai suppliéede venir aujourd’hui, n’importe à quelle heure, parce que mon fils est absent de Parket ne doit revenir que demain.
Fleurette se demanda, en elle-même, à quoi bon cette précaution, mais elle continua à écouter en silence.
— Mademoiselle, dit madame Durussel lentement et en pesant ses paroles, j’ai préféré aborder la question franchement. Vous savez ce dont il s’agit.
— Je ne m’en doute même pas, madame, répondit Fleurette, que ce ton solennel commençait à impatienter.
— Gela me paraît difficile à croire, reprit la mère de famille avec amertume; mais je vais vous l’apprendre. Mon fils, oubliant tout ce qu’il doit au monde, à sa position et à moi, sa mère, a osé me déclarer hier qu’il voulait vous épouser.
— Ah bah ! s’écria Fleurette, frappée de surprise. Lui! m’épouser!... Ce n’est pas possible.
— Puisque je vous le dis, répéta la mère avec majesté.
■ — Eh bien! s’écria gaiement Fleurette^je ne l’en aurais jamais cru capable; c’est un beau trait qui me raccommode avec lui.
— Un instant, mademoiselle, un instant, dit madame Durussel en cherchant à modérer sa colère, ne triomphez pas encore et daignez seulement m’écouter.
— Tant que vous voudrez, madame !
Et elle s’arrangea dans son fauteuil, pendant que madame Durussel s’accommodait dans le sien.
— Mademoiselle, continua celle-ci, avec une personne aussi habile que vous, je n’emploierai point les moyens ordinaires. Il n’y a pas à raisonner avec mon fds ; on lui parlerait vainement sentiments, convenances, amour maternel, il n’écouterait rien, mais j’espère vous trouver plus accessible à mes raisonnements : je n’en emploierai qu’un.
— Vous me ferez plaisir, dit Fleurette, qui. murmura en elle-même : Ce sera moins long.
— Mademoiselle, dit madame Durussel à voix liante et d’un ton d'autorité : Vous n’aimez pas mon fils.
— J’allais vous le dire, madame, répondit franchement Fleurette.
— J’en étais sûre ! s’écria madame Durussel d’un air de triomphe. Eh bien! mademoiselle, et elle baissa la voix, ceci ne doit être connu cpie de nous deux et complètement ignoré de Ludovic : si vous voulez renoncer à épouser mon fils, je vous donne ici, à l’instant même, vingt mille francs comptant.
Fleurette eut un mouvement d’indignation qui se calma soudain et se traduisit par un léger sourire. Cet air de dédain n’échappa point à madame Durussel, qui crut comprendre qu’elle n’avait point ofiert assez.
— Eh bien! mademoiselle, trente mille francs!
Fleurette resta impassible.
— Quarante ! s’écria la mère furieuse.
Fleurette ne répondit pas un mot. Madame Durussel prit dans un tiroir un portefeuille, et s’approchant de Fleurette :
— Songez-y bien, c’est la dernière limite. Si vous n’acceptez pas, vous vous en repentirez. Cinquante mille francs , dit-elle d’une voix que la colère rendait à peine intelligible, cinquante mille...
En lui tendant le portefeuille, elle attendit, tremblante d’émotion et d’angoisses, la décision de Fleurette.
— Madame, dit celle-ci, d’une voix fraîche, pure et légèrement railleuse, je vous remercie des sommes que vous voulez bien mettre à ma disposition ; mais comme mon intention n’a jamais été d’épouser monsieur votre fds, et que je ne l’épouserai pas, je ne peux en conscience, accepter le cadeau de noces que vous m’offrez. Je suis trop honnête fille pour cela.
LA BOUQUETIÈRE — Est-il possible! s’écria madame D unisse], stupéfaite; mais cependant, hier j’ai entendu mon fils me déclarer — qu’il vous épouserait, — malgré sa mère !
— Mais non malgré moi, madame, répondit Fleurette avec dignité; vous" daignerez m’accorder que mon consentement , est aussi nécessaire que le vôtre, et je le refuse.
Elle lui fit une profonde révérence et disparut, laissant madame Durussel son portefeuille à la main, et, (qui peut comprendre les bizarreries du cœur maternel), presque indignée ■ maintenant, qu’une grisette osât refuser son fils.
Fleurette était toujours sans nouvelles du duc, et, dans son inquiétude elle allait envoyer à son hôtel, lorsque arriva un billet pour elle. Ce billet aurait £u lui être remis depuis longtemps ; mais le valet de pied chargé de le porter avait profité de l’absence du maître pour se griser. Cet état lui avait paru si agréable, qu’il y était resté pendant deux jours entiers. Il avait employé le troisième à reprendre ses esprits et à se rappeler les commissions dont on l’avait chargé. Il venait supplier Fleurette de ne point les faire mettre à la porte. Elle ouvrit vivement la lettre écrite au moment du départ, et qui ne contenait que ces mots :
« Ma bonne Fleurette, une affaire et un devoir m’obligent »> de partir pour le Havre ; je reviendrai dans quatre ou cinq » jours. »
Ainsi donc, tous ces bruits de mariage tombaient d’ euxmêmes. Mais pourquoi ce voyage au Havre? Patience, elle ne
pouvait tarder à le savoir. Le lendemain, qui était un dimanche (elle n’avait plus besoin de sortir de chez elle pour aller chercher l'air et la lumière), des fenêtres de sa chambre et de son salon de l’entresol, elle contemplait la pelouse et les corbeilles de fleurs qui brillaient au soleil et réjouissaient sa vue. A qui devait-elle ce bien être, ce bonheur de tous les jours ? A lui î Elle pensait à lui, quand il entra. Arrivé de la veille au soir, trop tard pour accourir chez Fleurette, mais d’assez bonne heure encore pour achever sa soirée dans trois ou quatre grandes maisons, il avait partout entendu raconter l’aventure qu’on tenait de madame Durussel elle-même, l’aventure de la jolie bouquetière, refusant les fils de famille, qui se jetaient à ses pieds, et les cinquante mille francs qu’on jetait à sa tête. Tous s’extasiaient sur sa loyauté et son désintéressement, tous, excepté le duc d’Olona, qui s’écriait :
(( Cela ne m’étonne pas. Fleurette, c’est Ninon de Lenclos, » avec des bouquets et de la vertu de plus ! »
. Fleurette se hâta de 1 «interrompre en lui disant :
— Assez, assez ! répondez- moi avant tout. Que veut dire ce voyage au Havre, que veulent dire ces bruits de mariage ?
— Qui donc t’en a parlé ? s’écria-t-il avec surprise.
— Ils sont donc vrais! dit-elle en pâlissant.
Oui, répondit-il avec franchise ; mais ce qui- m’étonne
et me fâche, c’est qu’ils soient arrivés à ton oreille par d’autres que par moi.
Je venais justement te consulter à ce sujet, Fleurette, dit-il en lui tendant la main et en causer avec toi, comme un ami avec son meilleur ami. Il n’y avait pas moyen de se fâcher d’un tel excès de confiance; elle s’y résigna donc, s'assit près de lui, sur le divan où il venait de se jeter, et l’écouta en silence.
— Vois-tu, Fleurette, la vie que je mène m’ennuie ; sentir autour de soi et de sa fortune, des pièges, des embûches, des trames féminines; se défier de tous les doux regards et de toutes les tendres affections, ne serrer avec confiance aucune jolie main, excepté la tienne, Fleurette (et il la pressa sur ses lèvres), c’est ne pas vivre. Je parlais de cela au comte de Castel-Mayor, frère de mon père et mon seul parent, le plus riche propriétaire de la Havane et qui, pour affaires qui nous concernent tous deux, se trouvait en ce moment à Paris.
— Eh bien ! s’il en est ainsi, m’a-t-il répondu, pourquoi, mon cher neveu, ne vous mariez-vous pas?
— Je lui ai raconté que telle avait été mon intention et comment j’avais dû épouser, il v a plusieurs mois, une personne d’une beauté adorable, qui m’avait été enlevée, et dont le souvenir m’était toujours cher.
— Ecoutez, me dit-il, avez-vous juré de rester, toute votre
vie, fidèle à sa mémoire ? ♦
— Je ne dis pas cela; mais je dois vous avouer que jusqu’à présent personne encore ne me l’a fait oublier.
— Bien, monsieur le duc, s’écria Fleurette.
— Sais-tu ce que mon oncle m’a répondu? le voici :
— Mon neveu, j’ai connu une femme qui, après la perte de son mari, voulait, dans son désespoir, se laisser mourir de faim. C’était une amie à moi ; j’allai la trouver et je lui dis : Si vous ne devez jamais manger, rien de mieux ; mais si vous devez manger un jour, mangez toutdesuite, croyez-moi.
Elle me crut, et nous fîmes un dîner charmant. Ce que je lui dis, mon neveu, je vous le dirai : si vous devez vous marier un jour, mariez-vous maintenant, quand vous êtes jeune encore, quand tout vous sourit, quand les bonnes occasions se présentent et quand j’en ai une admirable à vous proposer.
J’ai laissé à la Havane une fille unique, que j’ai hâte d’aller retrouver, Giuseppa, votre cousine, qui a dix-sept ans. Je ne vous parlerai pas de notre fortune, vous êtes aussi riche et plus riche que nous. Mais vous aimez, dit-on, la beauté, et Giuseppa est la plus belle personne de la colonie ; ce n’est pas moi qui le dis, ce sont nos habitants, qui l’ont surnommée la Vénus espagnole . Un tel mariage, qui aurait, à coup sûr, l’assentiment de votre père, s’il vivait, sert les intérêts qui nous préoccupent en ce moment, réunit en une seule nos deuxÉ- familles ; je ne vous parle pas de mon bonheur ; dans ce moment, Fernand, je ne veux penser qu’au vôtre. Mon oncle avait cessé de parler et attendait ma réponse. “Je sentais bien que ce qu’il me proposait n’avait rien que de raisonnable, je ne trouvais aucune objection sérieuse, et cependant j’hésitais et gardais le silence.
— Votre prétendue était donc bien belle me demanda mon oncle.
— Admirable, répondis-je.
— Et vous l’aimiez ?
— Oui, sans doute.
— Et, de son côté, elle vous aimait?
A celte demande, Fleurette, j’interrogeai mes souvenirs et je fus obligé de convenir qu’ils ne me rappelaient rien; en effet, à peine avais-je pu lui parler et entendre le son de sa voix. Et quand mon oncle, continuant soft interrogatoire, m’eut questionné sur ses sentiments, sur ses qualités, sur ses talents, pour la première fois, je me suis aperçu que je ne connaissais de ma future que sa merveilleuse beauté, qui m’avait tellement séduit et fasciné que je n’avais rien désiré, rien demandé de plus. Qu’on juge des angoisses de Fleurette pendant que le duc parlait ainsi. Tout cela était vrai, il disait
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vrai. Il n’aimait en Clotilde que sa beauté, et sa beauté n’existait plus.
— Et, dit-elle en tremblant, où est, en ce moment, M. de Castel-Mayor, votre oncle ?
— Il est parti. Je l’ai reconduit jusqu’au Havre, où il devait s’embarquer pour la Havane. Nous avons été obligés d’attendre le paquebot qui, dans cette saison, ne part que le premier et le quinze de chaque mois. Pendant ce temps, il a redoublé ses instances auprès de moi .
— Eh bien! dit Fleurette avec crainte, qu’avez-vous répondu ?
— Oue je demandais le temps de réfléchir et de consulter mes amis ; tu vois, Fleurette, que je pensais à toi.
— Qu’à cela ne tienne, mon neveu, m’a-t-il répondu, on ne vous met pas le pistolet sur la gorge. Vous devez, depuis longtemps et pour d’autres importantes affaires, venir à la Havane, où vous êtes attendu. Je devrais vous emmener aujourd’hui avec moi, je vous laisse le temps de vous reconnaître ; vous vous embarquerez sur le premier paquebot, celui du quinze de ce mois, vous m’apporterez vous-même votre décision et, si elle est douteuse, si vous hésitez encore, vous n’hésiterez plus, je vous en réponds, dès que vous aurez vu votre cousine. Je vous attends donc à la Havane.
— J’irai.
— Vous m’en donnez votre parole?
— Oui, mon oncle.
Sa main a serré la mienne, et voilà comment nous nous sommes séparés. Maintenant, Fleurette, tu sais tout, dis-moi ton avis.
Il serait difficile de peindre tout ce que Fleurette avait successivement éprouvé pendant que Fernand racontait avec
tant de confiance et de franchise les propositions de son oncle. Tout cela lui avait paru si raisonnable, par malheur, qu'elle avait cherché vainement, pour la défendre, quelque moyen victorieux, et n’en trouvait qu’un seul... Clotilde existe ! Clotilde vous aime !
JMais comment l’employer, sans l’aveu de sa marraine! et puis, ce moyen, qui eût été autrefois si puissant, n'avait-il pas perdu toute sa valeur? Mais quand le duc parla de s’éloigner dans quinze jours, de partir pour la Havane, de s’y établir, ce ne fut plus seulement pour sa marraine qu’elle se prit à trembler, elle comprit, à la douleur quelle éprouva pour son compte, à quel point Fernand lui était cher; elle avait pour lui une reconnaissance et une affection si vives, que celui qui les aurait connues, se serait contenté, comme amour, d’une amitié pareille. Cette amitié lui inspira le plus persuasif de tous les mouvements d’éloquence, elle sentit son cœur se briser, et elle fondit en larmes.
— Fleurette! s’écria-t-il en l’embrassant, qu’as-tu donc?
— Vous me le demandez ! dit-elle en levant les yeux sur lui, quand vous voulez nous quitter pour jamais, quand vous allez chercher au-delà des mers une femme que vous ne connaissez pas, ou que vous ne connaissez que par le récit et les éloges de son père; et, quelque belle qu’elle soit, si elle ne vous rend pas heureux, cela se voit tous les jours, à qui direzvous vos peines? Qui vous consolera dans vos chagrins? Je ne peux pas aller vendre des fleurs k la Havane.
Ah ! s’écria-t-elle en joignant les mains et en tombant à ses pieds, ne partez pas, je vous en supplie. Elle était à genoux devant lui, et de grosses larmes roulaient sur ses joues, d’ordinaire si riantes et si fraîches. De toutes les manières de plaider la cause de sa marraine, ce n’était peut-être pas la
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moins adroite; aussi Fernand, ému et troublé, ne trouvant plus, à son tour, une seule bonne raison à faire valoir, il se contentait de presser la main de Fleurette dans les siennes, et ne répondait pas un mot. Un instinct secret dit à la jeune fille que son adversaire faiblissait.
— Et après tout, dit-elle, en essuyant ses pleurs et en se rasseyant près de lui, où est donc la nécessité, pour un homme de votre âge, de votre rang et de votre fortune, de se marier et vite et vite, comme s’il avait demain une charge de notaire à payer. Les grandes familles vous persécutent de leur alliance, et les belles dames en veulent toutes à votre anneau de mariage ; déclarez nettement que vous aimez tout le monde et n’épousez personne. Après cette déclaration d'indépendance, tant pis pour celles qui se hasarderont, ce sera à leurs risques et périls. Pendant qu’elle parlait ainsi, le sourire était revenu sur ses lèvres, la gaîté brillait dans ses yeux ; le duc la contemplait avec un plaisir inexprimable, et profitant de ses avantages, elle continua en riant :
— Il n’y a d’embarrassant que votre fortune !
Soyez tranquille, j’escaladerai les mansardes; je vous indiquerai, comme l’autre jour, des pauvres gens à secourir, des infortunes à consoler. Je vous ferai bénir de tous les malheureux ; il n’en manque pas, et je vous ruinerai, je vous ruinerai, je vous le promets ; fiez-vous-en moi.
— Fleurette, s’écria le duc en lui tendant la main, tu es une brave fille, une fille de bon conseil ; à coup sûr, continuat-il en rêvant, si Clotilde existait encore, je croirais trouver le bonheur dans mon union avec elle ; mais, je Fai perdue, perdue à jamais.
Il me faut donc choisir entre deux partis, celui de mon oncle, qui est sage, me marier ! et le tien...
— Qui Test encore plus, dit Fleurette : rester garçon?
— Celui-là n’a qu’un inconvénient, c’est de me condamner à la solitude et à l’ennui.
Il s’arrêta un instant, réfléchit et dit :
— Je l’accepterais cependant, mais à une condition.
— Laquelle? s’écria vivement Fleurette.
— Ecoute, dit-il, en lui prenant la main, tu es la plus gentille et la plus aimable hile qu’on puisse trouver, et ce sont à mes yeux les moindres de tes qualités!...
— • Merci, monsieur le duc.
— Jusqu’ici tu as été mon amie, mon amie dévouée... Eh bien! sois plus encore : et moi, continua-t-il avec un accent
déloyauté, trouvant en toi tout ce qui peut combler mes vœux, je jure, foi de gentilhomme, de ne jamais me marier!
Fleurette poussa un cri et par un mouvement plus prompt que la pensée, se jeta dans ses bras ; puis, elle s’arrêta et pâlit, ses lèvres devinrent tremblantes. Le duc s’élança vers elle. Elle le retint doucement de la main.
— Tu hésites ? dit-il avec crainte.
— Non, répondit-elle avec une expression de contentement, un seul regret assombrit ma joie; c’est que, si aujourd’hui je suis à vous, demain je ne vous verrai plus.
— Pourquoi cela?
— Parce que, demain, continua-t-elle avec énergie, je me jetterai à l’eau.
— Y penses-tu ! s’écria le duc avec effroi.
— Oui, il y a quelqu’un que j’aime, non pas plus, mais autant que vous; c’est ma bonne et belle marraine, et même lorsque tant de beauté n’existe plus, lui enlever celui qui lui appartenait, celui qu’elle aimait, est à mes yeux un crime... que je ne me pardonnerais pas.
Et vous-même, monsieur le duc, dit-elle d’une voix pénétrante, vous, si loyal, n’aurez-vous, quoique libre, rien à vous reprocher, en devenant infidèle à la mémoire de votre pauvre fiancée?
— Tais-toi, dit le duc en détournant la tête.
— Jugez donc si moi, qui lui dois tout...
— Tais-toi, répéta-t-il avec émotion; puis, lui prenant la main et lui parlant comme à un enfant effrayée qu’on rassure ; Fleurette, ma bonne Fleurette, ainsi que tous les cœurs ardents et les imaginations vives, tu prends tout à l’extrême. Ne crains rien, je sais respecter toutes les douleurs et tous les souvenirs.
Essuyant alors, avec l’extrémité de ses lèvres, les larmes qui coulaient encore sur les joues de la bouquetière.
— Attendons tout du temps, lui dit-il. Déjà, comme amie, tu t’es donnée à moi...
— Cœur et âme, dit la jeune fille avec énergie.
— Et moi, reprit Fernand avec chaleur, jamais, quoi qu’il arrive, je ne renoncerai à de pareils droits.
Quant à ceux, dit-il en souriant, que j’ai l’ambition de rêver et qui l’effrayaient si fort, prends le temps d’y penser, ma Fleurette, et que ton amitié pour le passé n’enchaîne pas à jamais l’avenir.
D'ici là, je ferai le voyage de la Havane, parce que j’ai promis de le faire, mais je n’entends, par là, m’engager à rien. Le mariage que ton amitié redoute pour moi, n’est ni décidé, ni à craindre, puisqu’un mot de toi, tu le sais, pourra toujours l’empêcher. Il l’embrassa tendrement en lui disant : A bientôt î et sortit tout ému, laissant la pauvre Fleurette dans une émotion bien plus grande encore.
Dès que le duc se fut éloigné, le calme et la raison revinrent
à Fleurette. Elle comprit qu’il n’y avait qu’un parti à prendre : d’écrire à sa marraine, de lui raconter tout ce que Fernand venait de lui dire, sauf sa dernière proposition. Il fallait que Clotilde lui permît d’avouer au duc d’Olona que sa fiancée existait encore, seul moyen d’empècher le voyage à la Havane et le mariage avec mademoiselle de Castcl-Mayor, la Vénus espagnole. Seul moyen d’éloigner à jamais d’autres alliances plus chères, que Fleurette n’osait envisager, car la perspective lui donnait le vertige. Elle ne pouvait croire que tout ce qui venait d’arriver fût réel. Elle avait été généreuse, magnanime, héroïque; mais elle ne s’abusait pas : elle sentait que son héroïsme avait grand besoin qu’on vînt à son aide, sinon elle ne répondait ni de lui, ni de sa durée. Aussi avait-elle résolument pris la plume, et allait-elLe écrire à sa marraine, lorsque Micheleite lui apporta une lettre d’elle, de Clotilde.
Elle ne contenait que ces mots :
« Je serai, lundi à deux heures, à Paris, au chemin de fer » de Lyon ; viens m’y prendre. »
Elle baisa la lettre et se dit :
— Comme à son ordinaire et dans les moments dangereux, ma marraine vient toujours au secours delà pauvre Fleurette.
Le lendemain, elle était avec une voiture à la gare de Lyon, attendant Clotilde, qui ne tarda pas à paraître. Hélas! elle pouvait sans crainte s’aventurer dans Paris. De ceux qui avaient admiré autrefois cette beauté si brillante et si splendide, nul n’aurait pu la reconnaître, excepté Fleurette, qui s’élança à sa rencontre et la serra dans ses bras.
Clotilde s’écria :
— Tu me reconnais donc !
Mais, voyant les larmes qui roulaient dans les yeux de Fleurette : Non, reprit-elle avec un sourire douloureux, tu ne
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me reconnais pas, tu me devines! Toutes deux montèrent en voiture. Clotilde lui raconta qu’elle avait reçu une réponse de son frère, le comte de Kérouaîle, ou plutôt de Jean d’Auray, le négociant ; une lettre si pleine de tendresse, qu’elle avait fondu en larmes en la lisant. Elle lui avait appris la mort de sa tante, la perte de sa beauté, la perte de son fiancé; et, dans le frère qu’elle n’avait jamais vu, elle trouvait l’ami le plus tendre, le protecteur le plus dévoué, les consolations les plus ingénieuses et les plus délicates. Il la suppliait de venir près de lui, qui la trouverait toujours belle; près' de lui, qui l’aimerait toujours; près de lui, à qui elle rendrait la joie et la famille.
— Eh bien ! dit Fleurette, que comptez-vous faire ?
— Ma place est près de lui.
— Vous avez un autre devoir à remplir, ma marraine.
— Envers qui ?
-- Envers votre fiancé. Hier encore il me disait :
— Ah ! si Clotilde existait, je trouverais le bonheur dans mon union avec elle.
— Est-il possible ! s’écria la pauvre fdle avec une joie qui tenait du délire.
— Oui ; mais, se voyant forcé de renoncer à vous, il peut finir par vous oublier : les beautés qui l’entourent sont si coquettes et si perfides !
Et, voyant Clotilde qui la regardait d’un air effrayé :
— Pas toutes, ma marraine! reprit-elle en souriant et soupirant à la fois. Mqiis enfin. . .
— Achève, de grâce,
Elle lui raconta alors les projets de fonde de la Havane, se gardant bien de lui dire que, d’un mot, elle aurait pu les renverser; elle se doutait que sa marraine n’aurait été qu’à moitié reconnaissante de son fiancé sauvé à ce*prix-là.
— Et ton avis, Fleurette? demanda Clotilde tout inquiète,
— Le voici. Je lui raconterai, à la première occasion et le moins gauchement possible, comme une histoire étrangère que j aurai lue dans un journal, la mort de votre tante, votre dévouement, — votre prétendue mort, — et puis, peu à peu, — je lui avouerai la vérité.
— Toute? dit Clotilde tremblante.
— Tout entière ! ma marraine, il le faut bien.
— Oh ! non, pas encore !.. Je voudrais, pour qu'il ne fut pas trop surpris... trop effrayé...
— Y pensez-vous ! s’écria Fleurette, indignée de l’expression.
— Oui, c’est le mot. Je voudrais qu’avant d’apprendre notre histoire, il m’eût rencontrée une ou deux fois, par hasard, sans me reconnaître, bien entendu, afin qu’il se fût un peu habitué à ma nouvelle physionomie; et moi. de mon côté, je voudrais savoir quel effet elle aura produit sur lui.
— Tout cela peut s’arranger, dès que nous serons installées.
— Où me conduis-tu ?
— Où, ma marraine : chez moi... je veux dire: chez vous. J’ai, à l’entresol, sur la cour, un appartement où personne ne vous verra, où vous ne serez servie que par moi ; une entrée, non par la boutique, mais par la porte cochère, un escalier particulier... et, tenez, nous voilà arrivées.
Quelques instants après, Clotilde était installée chez sa filleule. Meme dans le riche et somptueux hôtel d’Olona, mademoiselle de Kéroualle n’aurait pu être servie avec plus de soins et d’attentions que dans l’hôtel Fleurette . A chaque instant la bouquetière quittait ses fleurs et ses clients, pour monter, par l’escalier intérieur, s’informer si sa marraine ne
manquait de rien. Glotilde lui avait raconté la situation florissante de ses affaires.
A peine, depuis six mois, avait-elle dépensé quelques-uns des trente mille francs que lui avait envoyés son frère, et celui-ci venait de lui adresser une nouvelle lettre de crédit sur son banquier, AL Newton, rue Caumartin. Jean d’Auray recommandait à son correspondant, sa sœur, mademoiselle Jeanne-Clotilde d’Auray, qui devait prochainement venir le rejoindre à la Nouvelle-Orléans ; il le priait de lui faire obtenir un passeport, de remplir toutes les formalités nécessaires, et enfin de mettre à sa disposition toutes les sommes dont elle pouvait avoir besoin.
Le lendemain de son arrivée, Cio tilde avait voulu que sa première sortie fût pour son banquier. Sa toilette était des plus simples : elle était en noir ; elle portait le deuil de sa tante. On était au milieu de la journée. Elle venait de descendre par l’escalier intérieur, qui donnait de l’entresol dans la boutique de Fleurette ; toutes deux causaient de leurs projets et des moyens de se rencontrer avec le duc d'Olona, sans que celui-ci s’en doutât, quand tout à coup Fleurette tressaillit.
— Qu’as-tu donc? demanda Clotilde.
— Sa voiture s’arrête sur le boulevard ! s’écria Fleurette en tournant la tête vers la porte de la boutique. Il sera ici dans un instant.
— O ciel ! que devenir?
— C’est l’occasion que nous cherchions ; elle se présente; il faut la saisir. Allons, remettez-vous. Du courage, ma marraine.
Le duc entrait en ce moment. Clotilde se retourna vivement vers le fond de la boutique, eut l’air d’examiner des
fleurs rares qui étaient sous des châssis de verre. Le duc alla droit à Fleurette ; mais apercevant une femme d’une taille élégante et d’une tournure distinguée, il s’arrêta. Comme elle lui tournait le dos, il fit à Fleurette un geste de curiosité qui semblait dire :
— Quelle est cette belle dame ?
Clotilde semblait clouée à la même place, et ne pouvait se résoudre à quittter les fleurs qu’elle admirait depuis trop longtemps déjà. Enfin, réunissant toutes ses forces et le cœur palpitant d’une horrible angoisse, elle se décida à se retourner. Le duc, la saluant respectueusement, courba un instant la tête, puis la releva avec curiosité. Trop parfait gentilhomme pour ne pas être maître de lui-même, il regarda l’étrangère d’un air aimable et gracieux; rien dans ses yeux, pas plus que dans aucun de ses mouvements, n’avait trahi ni laissé soupçonner son impression ; aussi Fleurette et Clotilde furent heureuses de l’effet de ce premier coup-d’œil ; Clotilde, surtout, qui répondit par un gracieux salut à celui du duc, s’empressa de sortir delà boutique et disparut sur le boulevard. Le duc se jeta dans un fauteuil, près d’une table, où s’élevait un camélia dont il effeuillait avec dépit les belles fleurs blanches. Fleurette se glissa vivement près de lui, avançant l’oreille pour entendre le jugement décisif qui allait sortir de ses lèvres.
— Voilà une pauvre jeune dame qui est joliment laide ! murmura- t-il en souriant.
Fleurette resta atterrée et confondue.
L’arrêt était sévère. Il était vrai que ce front et ces traits si purs, cette peau veloutée avaient été frappés d’une grêle meurtrière qui partout avait laissé sa trace. Mais Clotilde avait conservé cependant la beauté de sa taille, l’élégance de
ses formes, et, de plus, des yeux et des dents magnifiques. Le duc eut l’air de revenir sur sa première décision, car, un instant après, il ajouta :
— C’est dommage! car elle a une taille, une tournure...
— Admirables! s’écria Fleurette, ne perdant pas l’espoir de le faire changer d’opinion.
— Oui : masquée, ce serait la plus belle femme de Paris. Oui est-elle ?
— Mademoiselle Jeanne d’Auray, sœur d’un négociant de la Nouvelle-Orléans.
— Tu la connais ?
— Beaucoup. C’était une intime amie de ma marraine, qui en faisait le plus grand cas. Tout ceux qui la connaissent disent que c’est un caractère d’ange, un esprit adorable, la réunion des qualités les plus précieuses, les plus désirables dans une femme.
— Ah! dit Fernand avec satisfaction, tant mieux, tant mieux! c’est une indemnité, car elle est bien laide.
— Eh bien ! monsieur le duc, s’écria Fleurette avec dépit, tous ceux qui l’ont vue seulement pendant quelque temps oublient promptement sa ligure et ne comprennent pas qu’on puisse la trouver laide, tant il y a de bonté et de charme dans ses yeux, qui, par exemple, dit-elle étourdiment, sont toujours restés superbes.
— Comment, toujours! s’écria le duc en riant; est-ce qu’elle est dans l’âge où l’on vieillit?
— Non ; on le voit bien, rien qu’à son sourire, qui a tant de jeunesse et de douceur; et ses dents, autant de perles !
— Je ne les ai pas vues.
— Tant pis! dit sèchement Fleurette; mais ce que vous n’avez pu deviner, ce sont ses talents. Si vous voyiez les mer-
veilles sorties 'de son aiguille, de son crayon ou de son pinceau ; si vous voyiez ses doigts courir sur le piano, si vous entendiez l’éclat et la légèreté de sa voix, et, ce qui vaut mieux encore, si vous connaissiez ses sentiments charitables, élevés, délicats, et surtout sa modestie, qui fait que nul au monde ne se doute de tant de mérite !
— Àh ! vraiment, dit le duc d’un air indifférent, c’est une personne aussi remarquable !
— Je vous l’atteste ! répondit elle avec une chaleur qu’elle eut peine à modérer.
— Je te crois, Fleurette, je te crois!
Il eut l’air de réfléchir, et, après un instant de silence :
— C’est égal, s’écria-t-il, elle est bien laide!
C’est là tout ce que Fleurette put en obtenir.
Tel fut le résultat de la première entrevue entre Fernand d’Olona et son ancienne fiancée. La visite du duc avait un but : il venait annoncer à Fleurette son prochain départ pour la Havane. Il avait chargé des préparatifs de son voyage le jeune Urbain Remy, le protégé de Fleurette, celui qu’il avait fait nommer contre-maître à bord du beau paquebot 1 e Christophe-Colomb, desservant la ligne des paquebots à vapeur de Saint-Thomas. Urbain avait saisi avec empressement cette occasion de prouver sa reconnaissance, d’autant plus que le 15 du mois, départ du paquebot, était le jour où lui-même commençait son service, et qu’il était enchanté de faire sa première campagne sous les yeux de son protecteur. Urbain avait donc déjà fait un voyage au Havre, et allait encore en faire un, le lendemain, afin de tout préparer à bord du Christophe-Colomb , pour l’installation du duc. Il lui avait choisi la meilleure cabine, et la faisait disposer de la manière la plus confortable, la mieux aérée, etc.
— Ah! ah! fit Michel et te, c’est pour cela, sans doute, qu'il n’est pas venu hier acheter des violettes.
— Il aime donc les violettes ? dit Fleurette.
— Mais oui, il vient en chercher tous les jours un bouquet pour sa mère ; par exemple, il est longtemps à l’acheter,
— Il marchande? dit le duc.
— Pas précisément, répondit Michelette, mais il est longtemps à se décider, il y met souvent un quart d’heure.
— Urbain Remy, dit le duc en secouant la tête, m’a Pair d’un amoureux pour toi, Michelette, ou pour Fleurette.
— Vous croyez, monsieur le duc, répondit Fleurette, préoccupée, c’est possible, je n’ai pas fait attention .. Michelette, ajouta-Welle, comme si elle donnait un ordre concernant la boutique, tu y regarderas.
— Oui, mademoiselle.
Le duc remonta en voiture. Michelette sortit faire à pied quelques courses pour la nîaison, et, un quart d’heure après, Clotilde, qui avait promptement expédié sa visite chez M. Newton, le banquier, rentra et aperçut Fleurette, assise au comptoir, la tête appuyée dans ses mains, pâle et plongée dans des réflexions si profondes qu’elle n’avait pas même entendu rentrer sa marraine. Celle-ci devina tout.
Clotilde s’approcha en silence de sa filleule, lui prit les mains et lui dit :
— Tu as l’air trop malheureux, ma pauvre Fleurette, ditelle, pour que les nouvelles ne soient pas bien tristes.
— Ma marraine ! s’écria-t-elle en ayant l’air de sortir d’un mauvais rêve.
Elle essaya de sourire et de plaisanter sur la rencontre imprévue du duc d’Olona. Clotilde ne prit pas le change.
— Dis moi la vérité, dit-elle avec énergie; je m’y attendais, j’en étais sûre, il m’a trouvée affreuse.
— Non. non, répondit vivement Fleurette. Il est arrivé seulement que le premier coup-d’œil n’a pas été complètement favorable; mais, au second, ce sera tout différent.
Clotilde garda un instant le silence, puis, prenant courageusement sa résolution :
— Non, dit-elle froidement, je ne tenterai pas une seconde épreuve. De quel droit mendier un amour qu’il ne me doit plus, et éveiller, en mie faisant connaître, des remords que mon silence lui épargnera ? D’après ce que tu m’as raconté, sa cousine de la Havane réunit toutes les qualités qui font une union désirable, et ce serait trop d’égoïsme d’empêcber son bonheur, parce que le mien est désormais impossible. Restons morte pour lui, qui n’a plus besoin de moi, et vivons pour le seul être à qui je sois nécessaire, pour mon pauvre frère, qui m’attend et m’appelle. Je partirai le plus tôt possible, dit-elle d’un ton ferme, pour la Nouvelle- Orléans. Fleurette voulut vainement la faire changer de résolution. Vainement elle insista pour qu’elle revît encore le duc d’Olona ; elle était convaincue, c’était son idée fixe, que si le duc pouvait passer auprès de Clotilde un jour, une soirée, une heure, il la trouverait si charmante, qu’il lui pardonnerait bien vite sa laideur ou plutôt qu’il ne s’en apercevrait plus ; mais toutes ses prières furent inutiles. Clotilde déclara avec une volonté énergique qu’elle ne voulait plus revoir le duc; qu’elle voulait quitter la France, et qu’elle allait, dès le jour même s’occuper des soins de son départ.
— Ne vous en inquiétez pas, ma marraine, répondit tristement Fleurette, je m’en charge.
— Ah! se disait Fleurette, le lendemain en descendant à sa boutique, est-il possible de voir une fatalité pareille ! Je n’ai qu’un but; un désir, celui de les faire trouver ensemble ;
et, comme par un fait exprès, au moment où j’aspire à les réunir, l’un part pour la Nouvelle-Orléans et l’autre pour la Havane. En rêvant ainsi, elle leva les yeux et aperçut près du comptoir, Urbain R.emy, le jeune marin, son protégé, qui, debout, devant Michelette, était censé acheter des violettes. La vérité est qu’il en tenait une corbeille à la main ou plutôt qu’il tenait renversée une corbeille dont toutes les fleurs s’échappaient, depuis qu’il avait aperçu Fleurette descendant l’escalier. Urbain Remy était d’une beauté remarquable. La jeunesse, en sa fleur, brillait sur son front. Ses yeux, qu’animaient, d’ordinaire, l’ardeur et l’intelligence, ne respiraient en ce moment qu’une admiration muette qui avait absorbé tous ses sens, et le rendait immobile. Ce n’était plus qu’une statue! Une superbe statue à laquelle un regard de Fleurette rendit bientôt l’âme et la vie. Il s’aperçut alors de la corbeille que, tout en regardant la jeune fille, il venait de renverser, et des fleurs qui jonchaient la boutique. U se précipita pour les ramasser, et, pendant ce temps, Fleurette le regardant froidement, se disait en secouant la tête :
— Je ne crois pas décidément que ce soit Michelette qu’il aime.
Tout à coup une idée traversa son esprit, et, joyeuse, elle courut à lui.
— Vous, monsieur Urbain ? quel bonheur !
Urbain ne pouvait en croire ses oreilles ni ses yeux, et cependant il venait d’entendre ces deux mots, et il ne pouvait se méprendre sur l’expression de plaisir qui brillait dans les yeux de la bouquetière.
— Oui, mademoiselle, répondit-il d’un air troublé, j’arrive du Havre hier, j’y retourne demain, et comme j’avais un jour à moi, j’en ai profité.
— Pourquoi? demanda la jeune fille.
— Pour venir acheter des violettes à ma mère,
— C’est très-bien, dit Fleurette ; mais si j'avais un service, un grand service à vous demander?
— Parlez, parlez, s’écria le jeune homme en bondissant de joie, me voici : où faut-il aller, que faut-il faire ?
Fleurette fit signe, à lui de s’asseoir, ’et à Michelette de s’en aller. Urbain n’aurait pas changé son sort contre celui d’un capitaine de vaisseau. Il se trouvait seul avec Fleurette, et celle-ci venait de l'inviter à s’asseoir à côté d’elle.
— Monsieur Urbain, lui dit-elle, je suis une ignorante, et vous, — vous êtes un savant. Vous connaissez la Havane?
— Oui, mademoiselle; la capitale de l’ île de Cuba, une des grandes Antilles; un très-beau port, situé à l’entrée du golfe du Mexique.
— -* Je vous remercie, dit Fleurette en l’interrompant... et la Nouvelle-Orléans, où est-elle située?
— Beaucoup plus loin.
— C’est donc du même côté? s’écria-t-elle vivement; sur la même route?
— Oui, mademoiselle.
Fleurette se pencha vers lui, avec un tel élan de reconnaissance, qu’Urbain crut un instant qu’elle allait l’embrasser. Elle s’en abstint, cependant, et se contenta de lui prendre la main.
— Vous en êtes bien sur, monsieur ?
— Très-sûr.
— Expliquez- moi comment ce voyage se fait et la marche à suivre.
— On va d’abord de Paris au Havre ; là on prend le paquebot le Christophe-Colomb , où je suis contre-maître. On
va ensuite toucher à Southampton, où nous avons un service réglé avec l’Angleterre, qui nous fournit habituellement beaucoup de passagers. Puis nous partons tout droit et tout d’une haleine jusqu’à Saint-Thomas ; c’est là que notre compagnie de paquebots s’arrête ; elle ne va pas plus loin.
— Eh bien? alors, que devient-on?
— A Saint-Thomas, est la grande ligne ou plutôt il y en a trois. L’une sur Démérary, Guyane anglaise, la seconde sur Chagres, isthme de Panama, et la troisième sur la Nouvelle- Orléans, par la Havane.
— C’est la mienne, c’est ma ligne, s’écria Fleurette, je n’en veux pas suivre d’autre, et alors...
— Alors les passagers, descendus de notre paquebot, prennent un autre transatlantique qui les conduit directement, selon leur destination, les uns à la Havane et les autres a la Nouvelle-Orléans, laquelle est située aux Etats-Unis, dans la Louisiane, à l’embouchure du Mississipi.
— Très-bien! très-bien! dit Fleurette en l’arrêtant dans so$ excursion géographique ; dites- moi maintenant quel est le temps de la traversée.
Alors Urbain, avec une exactitude mathématique, et comme s’il lisait dans un livre, récita tout d’une haleine : Du Havre à Southampton, deux heures ; de Southampton à Saint-Thomas, quinze jours; de Saint-Thomas à la Havane, trois jours; de la Havane à la Nouvelle-Orléans, cinq jours; sauf mauvais temps, accidents, naufrage ou manque de combustible.
— Dix-neuf jours à rester ensemble! calcula Fleurette en elle-même, sans compter les retards, c’est plus de temps qu’il ne m’en faut. Maintenant, monsieur Urbain, dit Fleurette, voici le service que j’attends de vous et de votre reconnaissance.
Urbain était tout oreille; son cœur battait avec force; il n’aurait pas changé son sort avec celui d’un contre-amiral.
— Vous estimez, continua Fleurette, que le bateau monté par M. le duc d’Olona est un beau bateau ?
— Excellent!
— Eh bien! je vous prie d’y retenir une jolie cabine pour mademoiselle Jeanne d’Auray et sa femme de chambre, se rendant à la Nouvelle-Orléans chez son frère Jean d’Auray et compagnie, négociants.
— Oui, mademoiselle.
— N’oubliez pas qu’il me faut deux places à tout prix, et j’ajouterai que vous ne parlerez à personne delà commission que je vous donne. C’est une affaire, dit-elle avec un gracieux sourire, et en lui tendant la main, qu’il me sera agréable de ne traiter qu’avec vous.
Urbain n’aurait pas changé son sort contre celui d’un amiral. Il promit qu’il partirait le lendemain pour le Havre, et qu’il reviendrait, deux jours après, avec les places retenues.
— N’importe à quel prix ! répéta Fleurette.
— Oui, mademoiselle, soyez tranquille.
Fleurette se contenta de dire à sa marraine que sa place et celle de la femme de chambre, qu’elle comptait emmener, seraient retenues à bord d’un excellent bateau à vapeur, partant le 15 de ce mois et se rendant du Havre à Saint-Thomas, puis de là, à la Nouvelle -Orléans. U ne s’agissait plus que du passeport et des lettres de recommandation nécessaires; soins, dont se chargeait M. Newton, le banquier américain. Le troisième jour, Urbain revenait triomphant.
— Eh bien, mes deux places? dit Fleurette.
— Les voici, non sans peine... et. meilleures encore que que vous n’espériez. Une cabine élégante située au meilleur
LA BOUQUETIERE 3G1
endroit du navire et une société charmante; deux familles anglaises, des ladies, tandis que, par l’autre départ, c’était bien mêlé.
— Comment! l’autre? s’écria Fleuretteen pâlissant, est-ce que vous n’avez pas retenu nos places sur votre bateau à vous, le Christophe-Colomb ?
— Si vraiment. Mais daignez m’écouter.
Je m’étais adressé à mes chefs, au capitaine, qui m’avait répondu : Impossible, nous sommes encombrés de passagers ; pas une seule place vacante pour ce départ. Et comme vous m’aviez dit : il me faut, sur ce bateau, deux places à tout prix, je me suis hâté de les retenir pour le départ suivant. Fleurette poussa un cri de désespoir.
— Je n’ai pu vous prévenir ni vous demander votre avis, continua Urbain, avec satisfaction ; et un jour de plus, tout était pris également.
J’ai donc retenu provisoirement les deux places, quitte à la personne à y renoncer si elles ne lui conviennent pas, il ne manquera pas d’amateurs.
# — Et c’est ainsi que vous remplissez mes ordres, dit Fleurette en pâlissant de colère.
Le pauvre Urbain, qui croyait avoir agi pour* le mieux, sentit tout son courage l’abandonner. Il devina qu’il venait de faire une faute, qu’il ne comprenait pas encore, mais que c’était une de ces fautes majeures, qui décident de la réputation des capitaines et de la destinée des empires.
— Mademoiselle, s’écria- t-il tout tremblant, pardonnezmoi, vous disiez qu’il fallait deux places à tout prix, j’ai cru bien faire.
— Vous avez fait tout de travers, vous avez bien trouvé
place, au prochain départ, pour M. le duc d’Olona, votre protecteur.
— Mais depuis lui, s’écria Urbain désolé, que de passagers se sont inscrits ! voyez plutôt, voyez la liste qu’on m’a remise.
Fleurette la lui arracha des mains. Toutes les places, bonnes ou mauvaises, étaient en effet retenues et payées d’avance, par des Américains, des Anglais, des Français Plusieurs femmes de négociants ou de fabricants occupaient les meilleures cabines, après celle du duc d’Olona. Fleurette étudia attentivement cette liste; le seul nom qui fût connu d’elle, était celui de madame Nicholson et de son mari, riche négociant des Etats-Unis. Madame Nicholson, jeune et jolie Américaine, vive et coquette comme une Française, était venue passer six mois à Paris avec son mari, lui, pour faire de bonnes affaires, elle, pour s’amuser. On pouvait affirmer qu’un des deux, au moins, avait rempli le but de son voyage. Madame Nicholson était une des clientes de F leurctte, et c’était elle, à n’en pouvoir douter, qui quittait Paris et retournait en Amérique, car elle donnait dans quelques jours, en son hôtel de la rue Neuve-des-Mathurins, un bal d'adieu, pour lequel Fleurette, devait fournir des bouquets et des plantes rares. Fleurette, sans avoir aucun projet arrêté, comprit sur-le-champ qu’il n’y avaitpour elle de chances de salut que de ce côté-là. Que voulait-elle? elle n’en savait rien, mais elle était fille à profiter de toutes les occasions, et même à les faire naître au besoin. Elle laissa le pauvre Urbain tout interdit, en tête-à-tête avec Michelet!, e, qu’elle rappela, prit un châle, un chapeau, se jeta dans un coupé de louage et se fit conduire chez madame Nicholson, sous prétexte de s’entendre avec elle pour la décoration de son bal.
Fleurette se fit annoncer chez madame Nicholson. Elle trouva la maîtresse de la maison, dans la galerie où I on devait danser, et très occupée en ce moment. Elle se disputait avec son mari, un gros Américain blond ardent, taille courte et carrée, aussi pesant, aussi grave, aussi sérieux que sa femme était leste, légère et impétueuse.
— Oui, monsieur, disait-elle, ce départ me fera mourir de chagrin.
— Vous ne mourrez pas, disait gravement le mari, et nous partirons le 15; les places sont retenues et payées.
— Et le bal de la cour qui a lieu ce jour-là, monsieur, le bal, le spectacle, les fêtes de Fontainebleau où vous aviez juré de me laisser assister !
— Oui, si vous étiez invitée, mais vous ne 1 êtes pas.
— Je puis l’être encore.
— Les invitations sont envoyées un mois d’avance ; toutes les personnes françaises ou étrangères qui devaient les recevoir, les ont reçues et nous rien .
— Parce que vous ne savez rien demander, ou plutôt parce que vous avez empêché toute demande... J’en suis sûre, j’en ai les preuves.
Le marihaussa les épaules sans répondre.
— Je me vengerai, monsieur, je me vengerai! Ah! fit-elle en se retournant et en apercevant Fleurette, qui venait d’entrer dans la galerie et qui, depuis quelques minutes écoutait à distance, mais sans perdre un mot.
— Ah! c’est vous, mademoiselle Fleurette, j’aurais été bien aise de vous donner mes idées et de prendre les vôtres, pour distribuer les masses de fleurs dans cette galerie, dans l’escalier, dans les autres pièces de l’hôtel, mais j’ai, ce matin, les nerfs dans un état affreux.
Le mari s'approcha d'elle, avec une nuance d’inquiétude, et voulut lui prendre la main, qu’elle retira vivement, et oubliant la présence de Fleurette :
— Oui, monsieur, je vous l’ai dit; vous pouvez me remmener, mais vous ne me remmènerez pas vivante. Faire Je voyage de Paris, pour voir ce qu’il a de beau et d’élégant, et partir sans avoir vu une fête de la cour, c’est absurde, c’est odieux, c'est tyrannique !
La scène montée sur ce ton, continuant avec la meme vivacité, amena, en quelques minutes, le dénoument prévu, une attaque de nerfs. Madame Nicholson tomba sur un canapé, Fleurette la reçut dans ses bras; monsieur Nicholson, effrayé, s’élança autant que ses courtes jambes le lui permettaient, à l’extrémité de la galerie, pour appeler du secours, caria crise semblait devoir être terrible. Pendant ce temps, Fleurette approcha ses lèvres de la jolie oreille de la pauvre malade, et lui dit à demi-voix :
— Rassurez-vous, madame ; vous, aurez une invitation.
Madame Nicholson se releva sur-le-champ et regarda Fleurette d'un air d’incertitude, d’admiration et de reconnaissance.
— Vous serez invitée au bal, je vous le jure. Pour y aller, cela vous regarde.
— J’irai! s’écria madame Nicholson en lui serrant la main avec toute l’énergie d'une femme qui revient à la vie. Mais monsieur Nicholson arrivait en ce moment du fond de la galerie, suivi de deux ou trois femmes de chambre, dont les secours devenaient inutiles.
— Madame n’est pas en état de parler affaires en ce moment, dit Fleurette d’un air caressant, je reviendrai aprèsdemain, et j’espère la trouver mieux.
Elle descendit vivement l’escalier, se jeta de nouveau dans son coupé, et se fit conduire à l’hôtel d’Olona. Il était temps. Six heures et demie venaient de sonner, le duc allait sortir.
— Toi, ma Fleurette! s’écria- t-il avec un cri de joie ; toi, me rendre visite! Ah! que tu es jolie! disait-il en l’engageant à défaire son châle et son chapeau. Ce qu’elle refusa positivement.
— Et vous, monsieur le duc, que vous êtes beau ! s’écriaitelle en contemplant les cordons, les étoiles, les plaques en diamants, dont sa poitrine était couverte.
— Oui, je vais dîner à la cour.
— Très-bien ! c’est ce qu’il me faut. J’ai un service à vous demander.
— Accordé d’avance, à condition que tu m’embrasseras.
— Après, dit Fleurette.
— Avant, dit le duc.
— Bah! répondit gaîment la jeune fdle,onne compte pas avec ses amis. Avant et après! et pour commencer... Elle tendit à Fernand sa joue fraîche et rose, sur laquelle il appliqua avec ardeur un des meilleurs baisers que l’amitié ait jamais donnés.
— Parle maintenant.
— Monsieur le duc, il me faut une invitation pour le 15 de ce mois, à une fête qui doit être donnée au palais de Fontainebleau.
— Pour toi, Fleurette! dit le duc d’un air d’inquiétude.
— Non, pour monsieur Nicholson et sa femme! monsieur Nicholson, riche citoyen des Etats-Unis, venu pour admirer les splendeurs de la France, ne peut partir, sans avoir vu les fêtes et les dames de la cour ; il faut que sa femme raconte en Amérique les merveilles de Fontainebleau.