G FLEURETTE
— Laisserez-vous brûler vos femmes et vos enfants, et ne voulez-vous pas les sauver?
Plusieurs ne le comprirent pas ou ne voulurent pas répondre. Fernand continua avec force :
— Ne ferez-vous pas un pas pour vous sauver vous-mêmes, pour vous dérober au supplice affreux des flammes?...
A ce mot quelques -uns levèrent la tête, sortirent de leur engourdissement et essayèrent de se relever. Plusieurs même y étaient parvenus, lorsqu’une secousse horrible les fit chanceler et retomber violemment sur le pont du vaisseau. Le navire, comme enveloppé par une trombe, avait tournoyé sur lui-même, fait un saut sur la lame et s’était arrêté court. C’est ce qu’on appelle en terme de marine, une saute de-vent. Le vent avait tout-à-coup changé et forcé le vaisseau à prendre une autre allure, non sans causer de nombreuses avaries dans la mâture et d’horribles désordres dans le corps du bâtiment. On crut qu'il allait sombrer, car il s’inclina un instant ; mais il se releva avec force et, poussé par un vent terrible, mais favorable, s’élança rapidement dans une direction tout opposée à celle qu’il suivait d’abord, en portant dans ses flancs l’incendie qui redoublait d’intensité. Les cris des ouvriers que le feu dévorait à fond de cale, épouvantaient les passagers, et les femmes déjà s’élancaient à travers les écoutilles.
— Levez -vous ! levez-vous ! s’écriait Fernand aux passagers, votre salut est dans vos mains.
— Voyez-vous, s’écriait Clotilde, les récifs qui s’éloignent : Dieu nous a préservés du naufrage, sauvez-nous de l’incendie.
— Aux pompes! criaient le capitaine et son lieutenant aux matelots restés fidèles au devoir.
Fernand s'élança à leurs côtés, suivi d’une partie de passa-
gers, auxquels il avait fait enfin comprendre la situation, et qui consentaient à vivre pour se saliver eux-mêmes. Fernand les avait partagés en deux compagnies, qui se relayaient tour à tour; mais lui ne prenait ni repos, ni relâche. Grâce aux pompes, qui étaient en bon état, on était parvenu à combattre les progrès du feu, mais non pas à s’en rendre maître, et longtemps il résista à tous les efforts. Enfin on crut l’avoir dompté. Les travailleurs étaient accablés de fatigue et se livraient au repos. Fernand et le capitaine s’étaient décidés, non sans peine, à prendre quelques instants de sommeil, dont ils avaient un si grand besoin, quand les cris : Au feu! au feu! retentirent de nouveau et réveillèrent l’équipage en sursaut. Le feu s’était ranimé sur un autre point du vaisseau, et pendant plus de cinq heures encore, demanda une surveillance de tous les instants.
À la moindre étincelle, il fallait avec les hamacs et les couvertures mouillés, avecle sable qui servait de lest au vaisseau, prévenir et étouffer l’incendie, près de renaître.
Aide-toi, le ciel t’aidera. Le ciel eut pitié de tant de persévérance et de courage, et Fernand put dire enfin à Clotilde :
— Vous aviez raison, notre ange gardien. Sauvés! sauvés! '
— Grâce à vous, lui dit-elle, et je ne l’oublierai jamais.
Il était nuit quand le Ckactas arriva enfin à sa destination.
Pour avoir voulu exécuter, en deux jours, la traversée de Saint-Thomas à i’île de Cuba, le paquebot américain entra le sixième jour, ou plutôt la sixième nuit, dans le port de la Havane.
Un magnifique vapeur, Y.Orénoque, chauffait en ce moment, prêt à partir pour la Nouvelle-Orléans, et Clotilde, ainsi que les passagers, qui ne voulaient point continuer leur
route sur le malencontreux paquebot, où ils venaient de courir tant de dangers, s’empressèrent de retenir leurs places à bord. Vainement le duc d’Olona, qui ne pouvait se décider à quitter Clotilde, voulait-il la retenir quelque temps à la Havane et la présenter à son oncle et à sa cousine. Pour des raisons que l’on devine aisément, Clotilde n’y voulut jamais consentir.
Son frère, averti par elle de son arrivée, l’attendait, depuis plusieurs jours, à la Nouvelle-Orléans, et le retard du Chactas devait déjà lui avoir causé de mortelles inquiétudes.
À cela il n’y avait rien à répondre.
Fernandprit la main de Clotilde, etd’une voix affectueuse, et pourtant solennelle, il lui dit :
— Après ce qui s’est passé, Jeanne, nous ne pouvons plus je l’espère, être étrangers l’un à l’autre. En face de la mort, vous avez été pour moi une sœur; je serai votre frère toute ma vie. J’en réclame le titre, j’en réclame les droits. Un frère n’oublie pas sa sœur, il est son ami, il lui écrit; permettez-moi de vous aimer et de vous écrire.
Dans cette voix, qui partait du cœur, il y avait un calme, une loyauté et une franchise d’expressions qui firent plaisir à la fois et peine à Clotilde. Elle eût préféré, peut-être, un peu d’hésitation et de trouble. Rêveuse, elle se taisait. Fernand pressa tendrement sa main, qu’il avait gardée dans la sienne, et lui dit comme un ami à un ami :
— Vous répondrez à mes lettres, n’est-ce pas, vous me le promettez ?
— Oui, lui dit-elle lentement.
Fernand, quoique abîmé de fatigue, voulut surveiller luimême le transport des effets de Clotilde à bord de Y Orénoque . Il l’accompagna, elle et sa femme de chambre, jusqu’au
nouveau bâtiment, et ne la quitta qu’au moment du départ, qui eut lieu dans la nuit. Il était deux heures du matin. Le duc d'Olona ne pouvait, à cette heure, se rendre chez son oncle qui occupait une immense et superbe habitation à deux lieues de la ville. Il fallait attendre le point du jour. D’un autre côté, le duc tombait de sommeil, et ses membres fatigués avaient grand besoin de repos. Il demanda à un des domestiques de louage qui étaient sur le port, le meilleur hôtel de la ville.
— Je vais vous conduire, Monseigneur, à l’hôtel des Antilles, celui où descendent tous les seigneurs et les princes.
— Va donc, lui dit-il ; et il le suivit.
La plupart des rues étaient plongées dans l’obscurité, mais ils arrivèrent à une grande place, où il aperçut un palais illuminé. Des domestiques en livrée se tenaient sur la place et dans les cours de l’hotel.. Les violons, les cors et les castagnettes envoyaient au loin des sons joyeux.
— Qu’est-ce? demanda le duc d’Olona,
— Un grand bal que donne le capitaine-général, et où sont invités, non-seulement les seigneurs de la ville, mais ceux des environs ; aussi vous voyez quelle foule, quelle magnificence. Si Monseigneur s’approchait, il pourrait peutêtre voir, par les fenêtres, les superbes toilettes.
Fernand n’avait nulle envie de voir des robes de bal ; il n’avait qu’un désir, celui de trouver un lit et de dormir. II arriva à l’hôtel des Antilles, et l’hôte, quoique tous ses appartements, disait-il, fussent retenus et occupés, lui en offrit un, son plus beau; c’est ainsi qu’il désignait probablement tous ceux de la maison. Le plus beau était assez laid, assez petit et séparé des appartements voisins par des cloisons en 'boiserie seulement. Mais une nuit est bientôt passée, surtout
quand elle est déjà aussi avancée, et Fernand se hâta de prendre possession de son lit. Malgré le besoin de sommeil, il était si agité, qu’il fut quelque temps avant de s’en“ dormir. li entendait encore le bruit des vagues furieuses ; il voyait les flammes serpenter le long des flancs intérieurs du navire. Il voyait surtout, au milieu de la tempête, lamage de Jeanne qui dominait tout ; Jeanne, sa sœur, son bon ange, cette femme supérieure, incomparable, ou plutôt qu’il n’aurait osé comparer à personne, et soit son souvenir, soit celui des terribles événements dont il venait d’être le témoin, il lui semblait que ses pensées avaient pris une tournure sérieuse et grave qui lui était inconnue jusqu’ alors. Ses yeux avaient fini cependant par se fermer, et il goûtait depuis quelques instants la douceur du premier sommeil, d’un sommeil profond et réparateur, lorsqu’il fût réveillé en sursaut, par des cris joyeux et des éclats de rire, venant de la chambre voisine de la sienne. Il lui fut facile de comprendre que c’étaient des jeunes filles des environs, qui revenaient du bal avec leurs familles et qui ne pouvant, au milieu de la nuit, retourner à leurs habitations, ne devaient quitter la ville que dans la matinée. Elles causaient, en se déshabillant, des invitations qu’elles avaient reçues, des contredanses qu’elles avaient dansées.
— Ah ! se dit le duc en lui-même, elles ont dansé ; tant mieux! elles sont fatiguées, elles vont dormir. •
Mais les jeunes filles continuaient à causer. Vainement le duc retournait la tête sur son traversin et se bouchait les oreilles, leur babil incessant lui rendait le' sommeil impossible. Indiscret malgré lui, il était obligé d’entendre leur conversation, qu’il maudissait; passe encore si, en dédommagement du repos dont elle le privait, cette conversation lui avait
offert quelque chaiÿfrfe et quelque esprit. Mais il n’était question que de la toilette de toutes les daines, dont on faisait la description et la critique successive, puis de tous les .cavaliers et de leur manière dé danser. Fernand espérait que, ces deux chapitres épuisés, les deux jeunes filles se décideraient enfin à se taire et cà le laisser dormir. Vain espoir ! la question s’établit sur la valse à trois temps et sur la valse cà deux temps, discussion ardente, animée, qui se prolongeait indéfiniment, et Fernand, impatient, hors de lui, murmurait entre ses dents :
— Oue de futilités! que de niaiseries! qtie de sottises ! Si ce sont là des femmes, à quoi cela sert-il? Que fait-onde cela à la maison ?
Enfin, n’y pouvant tenir plus longtemps, et comme saisi d’un accès de fièvre, il s’élança de son lit et, oubliant sa galanterie habituelle et ses manières de gentilhomme, il frappa rudement du poing contre la boiserie et s’écria d’une voix de stentor :
— Silence, babillardes, et dormez!
A cette invitation imprévue, les jeunes filles poussèrent un cri de surprise et d’effroi. Mortifiées de cette brusque apostrophe et désolées surtout d’avoir été entendues, elles se turent et se décidèrent enfin à s’endormir. Il y avait longtemps que Fernand avait pris ce parti. Il dormit tout d’un somme jusqu’au milieu du jour. Quand il se réveilla, sa fatigue avait disparu, ses forces étaient réparées. Midi venait de sonner. Ses jeunes voisines et leurs familles avaient quitté l’hôtel. Il se fit servir un excellent déjeuner, s’habilla, commanda une voiture, et se fit conduire, lui et ses bagages, à l’habitation de son oncle. Nous avons dit que cetté habitation était située à deux lieues de la ville. Elle se composait d’un grand et ancien
château dans le goût espagnol, et d’un parc anglais ; des plantations immenses et de nombreux bâtiments d’exploitation s’étendaient au loin. Un millier d’esclaves y travaillaient, divisés par brigades, sous les ordres d’un état-major de chefs et de contre-maîtres. Le comte de Castel-Mayor reçut son neveu dans la cour d’honneur, au bas des marches du balcon principal. Il l’introduisit dans le grand salon et lui présenta Giuseppa, sa cousine, entourée de jeunes filles, ses compagnes, qui lui formaient comme une espèce de cour. M. de Castel-Mayor n’avait pas exagéré la beauté de sa fille; elle méritait le nom de Vénus des Antilles que lui avaient donné les jeunes gens du pays. Fernand ne cacha pas son admiration ét l’exprima franchement à son oncle, qui se frotta les mains, en souriant, et lui dit à demi-voix :
— C’est demain que tu m’en diras des nouvelles, car aujourd’hui elle n’est pas dans son jour d’éclat ; elle n’a pas ses belles couleurs, elle est très fatiguée, elle a passé la nuit dernière au bal.
— En vérité, ma jolie cousine, dit Fernand avec émotion.
— Oh ! le bal ne serait rien, mon cousin, mais nous n’avons pas dormi, n’est-ce pas, Isabelle? dit Giuseppa en s’adressant à une de ses compagnes.
— Je le crois bien, répondit celle-ci, nous avions un voisin si étrange, un monsieur si original...
Aux premiers mots prononcés par Giuseppa, le duc d’Olona avait tressailli. M. de Castel-Mayor crut que c’était du plaisir. Son émotion était produite par un sentiment tout contraire. Il lui restait encore quelques doutes, que la voix de la signora Isabelle, sa compagne, acheva de dissiper. Ces deux voix, soit qu’elles se fissent entendre ensemble ou séparément, n’étaient que trop connues de Fernand; elles lui avaient fait éprouver
LA BOUQUETIÈRE * la veille, une sensation si désagréable et si prolongée, que le son en froissait encore son oreille, et lui donnait sur les nerfs. Giuseppa se mit alors à raconter, aux applaudissements de la société, leur aventure de la veille, et la grosse voix du marin, sans usage et mal élevé, qui leur avait imposé silence et les avait traités de babil lardes. Fernand s’indigna hautement et encore plus qu’elle, du procédé, et rit beaucoup de l’anecdote qu’il trouva charmante.
— N’est- ce pas? dit M. de Castel-Mayor à son neveu en lui montrant sa fille, elle est gaie; elle est spirituelle, et puis elle a reçu une éducation si complète et si distinguée ! Je lui ai donné des maîtres de toutes sortes, et elle peut parler sur tous les sujets. Cause avec elle,
Fernand causa une partie de la soirée avec sa cousine ; à chacune de ses réponses, il regardait autour de lui, avec tristesse et regret. Au milieu de cette société nombreuse, quelque chose lui manquait, et il éprouvait une vide affreux. Jeanne n’était plus là ! Malgré les fatigues de la veille, Giuseppa et ses ccfmpagnes voulurent qu’on valsât au piano. Fernand invita sa cousine, son oncle était enchanté.
— Valsez-vous a deux temps , mon cousin ?
— Certainement, ma cousine.
— A la bonne heure, vous êtes dans le vrai. Croiriez-vous qu’Isabelle, ma meilleure amie, professe un système déplorable, celui de la valse à trois temps?
— Cest absurde.
— N’est-ce pas,? car enfin, pour peu qu’on raisonne...
Et elle recommença la discussion de la veille, dont elle donna à son cousin une seconde édition. Cette fois cela importait peu Fernand, qui aimait autant qu’elle traitât ce sujet qu’un autre, il n’écoutait pas. Dès le lendemain et les jours
suivants il écrivit à Jeanne. Il lui raconta, et dans tous ses détails, d’abord, son arrivée à la Havane, puis son arrivée chez son oncle, et, plus tard, la vie de famille qu’il y menait. Il faisait de longues excursions dans le pays, parcourait ses vastes plantations, qu’il ne connaissait que par ouï-dire, et il visitait les nombreux esclaves qu’il possédait, en partie, par indivis, avec son oncle. Il passait des jours entiers au milieu d’eux, étudiait les moyens d’améliorer leur sort, et s’occupait surtout de celui des femmes et des enfants. Quant aux craintes dont il avait causé avec Clotilde, à bord du Christophe-Colomb^ sur les projets d’envahissement des Américains : l’île était en ce moment dans une sécurité profonde; partant rien à faire pour lui, que son état de planteur et de colon, qui n’était pas sans intérêt. Plus d’une fois, il avait demandé à Giuseppa, sa cousine, quelques renseignements sur la société et les habitudes de la Havane, ou simplement sur ses occupations de jeune fille, sur le régime intérieur de la maison de son père, sur la direction qu’elle lui donnait. Mais il voyait sur-le-champ, la langueur et l’ennui se peindre sur ses traits ; indolente comme une créole, elle répétait :
— Je n’en sais rien; je ne me mêle pas de cela.
En revanche, elle s’occupait beaucoup de sa toilette. Elle questionnait son cousin sur les modes et les étoffes de Francê ; elle l’interrogeait sur la nouvelle coupe des manteaux de dames ou sur les formes de chapeaux actuellement en vogue à Paris. Elle ne pouvait presque rien obtenir de Fernand, et s’étonnait, à chaque instant, de l’ignorance de son cousin. Chacun à vrai dire, avait peu d’estime pour l’instruction et les connaissances de l’autre.
Un jour, enfin, où depuis une demi-heure, Fernand entendait parler crinoline et quittait le salon pour prendre l’air et
respirer, on lui remit une lettre, datée de la Nouvelle-Orléans. Elle était signée : Jeanne d’Auray. Jeanne avait fait bon voyage, Jeanne avait été reçue, à bras ouverts, par son frère, qui déjà ne pouvait plus se passer d’elle. Il était souffrant, elle s’était établie sa garde-malade. Sa maison était au pillage ; elle en était devenue l’intendant et le majordome. L’ordre y régnait, la santé et la joie commençaient à renaître. On se doute bien qu’elle passait rapidement sur ces détails de ménage : elle en parlait à peine ; mais elle s’étendait longuement sur les détails qu’elle croyait pouvoir intéresser Fernand. Sur l’aspect que lui offraient la Louisiane et la Nouvelle-Orléans, ces régions qui autrefois nous appartenaient et où se retrouvent encore les descendants de nos anciennes familles. Pays français par le cœur, par le langage, par les souvenirs, et qui, pour Clolilde, n’était pas une terre d’exil, mais une patrie retrouvée, à quinze cents lieues de la France. Dans cette lettre, et dans celles qui lui succédèrent, Clotilde révélait chaque jour à Fernand des qualités nouvelles. En causant avec l’ami, meme le plus intime, une femme ne livre son âme qu'à moitié ; en lui écrivant, elle la lui livre tout entière, et, dès ce jour, seulement, Fernand connut tout le prix des trésors qu’il n’avait fait jusqu’alors que soupçonner. Que de noblesse dans les sentiments! que d’élévation dans les idées! que de charme dans l’esprit! et, mieux encore, que de bonté dans le cœur! Elle ne s’occupait jamais d’elle, et toujours de ses amis; ce qui la regardait, n’était rien; ce qui intéressait Fernand, prenait seul de l’importance à scs yeux. On sentait, en elle, tant de dévoûment pour ceux à qui elle était dévouée, qu’il semblait qu’une amitié si tendre devait tenir lieu de tout, et que rien au monde ne pouvait consoler de sa perte. Dans ce moment, Fernand ne se préoccupait guère des charmes
extérieurs. Bien loin de la ; depuis qu’il était condamné, matin et soir, à la beauté et à la conversation de sa cousine et de ses jeunes compagnes, il s’était, par une exagération assez commune aux gens passionnés, persuadé que la beauté et la sottise étaient inséparables, et il écrivit un jour à Fleurette qu’il avait pris désormais en bairie toutes les jolies femmes, elle exceptée. Depuis près de trois mois, chaque bateau partant pour la Louisiane emportait une lettre de lui, chaque paquebot lui en apportait une de la Nouvelle-Orléans. Mais au dernier messager il n’avait rien reçu. Rien n’était arrivé pour lui. L’inquiétude et le chagrin qu’il en éprouva lui firent comprendre à quel point, sans qu’il se l’avouât à luimême, Jeanne d’Auray lui était chère, et combien déjà il lui était difficile de se passer d’elle. Il fallait attendre cinq jours encore l’arrivée du nouveau paquebot. Les trois premiers, il prit sur lui de cacher son trouble et ses angoisses ; mais à dater du quatrième, ce fut impossible. Deux ou trois fois par jours il montait à cheval, il galopait depuis l’habitation jusqu’au port, pour tâcher d’apercevoir en mer quelque vaisseau arrivant du golfe du Mexique. Il revenait la tristesse dans le cœur, et c’était dans ces moments-là surtout que les toilettes et les polkas de sa, cousine lui paraissaient intolérables. Enfin, le sixième jour arriva cette lettre tant désirée. Elle ne contenait que quelques lignes, écrites d’une main peu assurée, et, pour un œil bien attentif, il n’eût pas été impossible de découvrir sur le papier la trace de quelques larmes. La lettre contenait ces mots :
c( J’ai été malade^ mon ami; ne vous inquiétez pas; grâce » aux soins de mon bon frère, ce ne sera rien.
» Mais il est resté dans mon esprit une idée que je n’en » puis bannir, bien qu’elle me glace d’efïroi, une idée que
» je voudrais vous taire, et que malgré moi, cependant, je » dois vous faire connaître.
» L’Espagne du Cid vient, dit-on, de se réveiller et de » pousser un cri de guerre. On a raconté devant moi qu’il y » avait, en ce moment, au Maroc, de^la gloire à acquérir.
» J’ai pensé à vous.
» Votre père, j’en suis bûrè, aurait fait comme moi. Il se » peut que je pleure toute ma vie ce fatal conseil; il se peut » que j’en meure ; mais, comme votre amie, je ne me par- » donnerais jamais de ne pas vous l’avoir donné. »
Fernand poussa un cri et pressa la lettre contre ses lèvres.
— Oui, s’écria-t-il avec un accent plein de courage et de fierté, c’est là mon amie, ma véritable amie. '
Le soir même, il était dans le salon, en habit de voyage, et faisait ses adieux à son oncle, qui tentait vainement de le retenir.
— Ma cousine est charmante, disait-il ; mais il m’a été facile de voir que je ne lui plaisais pas ; mes goûts ne sont pas les siens, et il y a ici de jeunes cavaliers, de jolis danseurs, qui lui conviennent mieux que moi.
— Reste au moins parmi nous, répondait son oncle ; au milieu de tes propriétés qui, grâce à toi, depuis trois mois, ont doublé de valeur; au milieu de tes esclaves, qui travaillent tous et dont cependant tu es parvenu à te faire aimer. Reste, tu m’apprendras comment tu t’y es pris avec eux.
— Non, mon oncle, je vais rejoindre l’armée espagnole au Maroc.
— À quoi bon ?
— Je demanderai au général Prirn, que j’ai connu à Madrid, s’il veut me prendre sous ses ordres comme volontaire.
— A quoi bon ! reprit l’oncle avec impatience.
— Pour me battre. Je ne veux pas restér planteur à la Havane, quand tous les gentilshommes de mon âge sont soldats en Afrique.
— Qui t’a dit cela ?
— Un ami qui se connaît en bons conseils, et je suivrai les siens"
— Un ami, qui n’a pas un maravédis ! Mais toi, qui as de si belles propriétés, des mines d’or, des revenus immenses, exposer tout cela à être emporté par un boulet de canon.
— Je n’en aurai que plus de mérite. Adieu, mon oncle.
Il embrassa M. de Castel -Mayor et sa charmante fille. Quelques semaines après, ce jeune homme si élégant, si à la mode, le favori de toutes les dames, qui jusqu’alors avait passé sa vie dans tous les recherches du luxe, commençait bravement cette rude et longue campagne, où les yatagans et les balles ennemis étaient moins redoutables encore que le froid, la faim, la fatigue, les maladies et les privations de toute espèce.
Revenons à Fleurette, que nous avons abandonnée depuis longtemps, mais dont la position, quand nous l’avons quittée, n’avait rien d’inquiétant. Le départ du duc d’Olona avait augmenté et enhardi ses adorateurs.
Ludovic IJurussel avait perdu sa mère. Il était resté les deux premier mois de son deuil sans paraître dans la boutique de Fleurette. Il s’en dédommageait maintenant, car il y s venait tous les jours faire renouveler les corbeilles de sou hôtel, au grand chagrin d’un modeste acheteur, Urbain
LA BOUQUETIERE Remy, qui, fidèle à ses violettes, en achetait un bouquet aussi tous les jours. Il avait obtenu de ses chefs de passer à Paris, près de sa mère, tout le temps que son service ne le réclamait pas à bord de son paquebot.
La présence de Ludovic effrayait les amoureux, à commencer par Urbain, qui continuait à garder un silence absolu. On connaissait les projets de mariage de M. Durussel, et la mort de sa mère ne l’empêchait plus maintenant de les réaliser. Du reste, la gentille bouquetière, gracieuse avec tout le monde, n’était tendre avec personne ; ses seuls amis étaient tous deux éloignés d'elle.
Urbain, a son premier retour, lui avait apporté le journal de Clotilde et celui du duc d’Olona. Ce commencement de voyage avait donné bon espoir à Fleurette, espoir confirmé par les autres lettres qu’elle avait reçues depuis. Le récit de la tempête l’avait d’abord effrayée, puis enchantée ; le séjour à la Havane et la cousine Giuseppa l’avaient ravie; mais le départ pour le Maroc l’avait désolée. Pour la première fois de sa vie, elle blâmait sa marraine; elle l’accusait d’indifférence et de dureté; elle tremblait pour le pauvre Fernand, et, quand on venait dans sa boutique, on la trouvait matin et soir occupée à lire le journal.
Le débarquement de la flotte espagnole et les orages dont elle était assaillie empêchaient Fleurette de dormir. A la première bataille gagnée sur les Marocains, on eut grandpeine à l’empêcher d’illuminer sa boutique. Maintenant sa joie était plus grande encore.
Le général Prim et ses aides-de-camp s’étaient distingués, comme on le sait. Le duc d’Olona avait été blessé en enlevant une redoute, mais sa blessure n’était pas dangereuse ; la paix était faite, et le duc ne pouvait tarder à revenir.
Un autre bonheur. Clotilde lui avait déjà parlé plusieurs fois du désir qu'avait son excellent frère de revoir la France avant de mourir, et d’admirer Paris, la nouvelle cité, la nouvelle merveille du monde.
Jean d’Auray, le négociant américain, pouvait enfin réaliser ce vœu La présence et les soins de sa sœur bien aimée lui avaient rendu la santé, la gaieté, et presque la jeunesse, il marchait, d’abord appuyé sur le bras de Clotilde, et bientôt sans soutien. Il se sentait en état de voyager. Son médecin le lui avait permis, et avait eu raison, car il était homme à se passer de la permission. Aussi on peut juger de l’étonnement et de la joie de Fleurette, quand une lettre, datée du Havre et signée Clotilde , lui apprit que Jeanne d’Auray et son frère venaient de débarquer, et la priait de leur retenir un appartement à Paris.
Une heure après, la commission était faite. Fleurette avait fait préparer, hôtel du Louvre, un appartement magnifique, où le surlendemain elle embrassait sa marraine qu’elle accablait de caresses et de questions, sans oublier M. Jean d’Au- *ray, qui, du premier coup-d’œil avait fait sa conquête. Le vieux gentilhomme-négociant connaissait déjà, par sa sœur, toute l’histoire de Fleurette ; il la regardait comme de la famille, et aurait cru que quelque chose manquait à sa toilette, si sa boutonnière n’eût pas été ornée, chaque matin, d’un bouquet apporté par Fleurette. Dès le jour de son arrivée, Jean d’Auray s’était mis à courir Paris, et les deux femmes s’étaient mises à parler de Fernand.
— Il vous aime, ma marraine, s’écriait Fleurette ; il vous aime maintenant.
— Oui, mais non pas d’amour, disait tristement Clotilde.
— D’amour réel, je le soutiens.
LA BOUQUETIERE 411
— Non, non, il ne m’aimera jamais comme il m’a aimée quand j’étais belle !
— D’abord, ma marraine, vous êtes très-belle maintenant : les taches rouges se sont entièrement effacées, la peau est- unie et lisse ; vous avez pris un léger embonpoint qui vous va à merveille et qui a fait disparaître une partie des traces du fléau; celles qui restent ne sont plus, çà et là, que des grains de beauté qui donnent de l’expression à la physionomie. D’ailleurs, la belle Giuseppa, sa cousine, est parvenue à lui faire prendre la beauté en haine, et, d’après ce qu’il m’écrivait dernièrement, il m’a été facile de voir que, quelle que fût mademoiselle Jeanne d’Auray, c’est elle seule qu’il aime, et pas d’autre.
— Ah î dit Clotilde en secouant la tête, si mademoiselle de Kéroualle pouvait apparaître à ses yeux, telle qu’elle était jadis, Jeanne d’Auray serait bien vite oubliée.
— Ce n’est pas vrai.
— Qu’en sais-tu ?
— J’en suis sûre.
— Ah ! si tu pouvais me donner cette persuasion.
— *• Rien ne manquerait à votre bonheur, ma marraine?
— Oui,- dit Clotilde.
— Eh bien! reprit Fleurette avec un air prophétique, cette conviction, je vous la donnerai.
Le soir même, Fleurette recevait du duc d’Olona une lettre datée de la frontière d’Espagne; elle ne contenait que ces mots :
« Dans deux jours je serai à Bordeaux, où je passerai une » semaine; si tu sais quelque chose delà Nouvelle-Orléans, *) écris-moi poste restante. »
Fleurette avait un projet qui, selon elle, devait réussir ;
elle n’était pas fille à reculer devant une chance, quelque' absurde ou quelque téméraire qu’elle fut. Elle suivit son inspiration, et, sans en parler à sa marraine, elle écrivit au duc d’Olona d’après l’idée qu’elle avait en tête. Quelques jours après le départ de cette lettre, Clotilde était avec son frère, un soir, dans l’hôtel du Louvre ; tous deux causaient de leur mutuel bonheur, c’est-à-dire de celui de Clotilde, car Jean, revenu à la vie grâce à elle, ne vivait plus que pour elle. Clotilde était sa sœur, sa fille, toute sa famille. Elle lui avait confié ses plus intimes pensées, son amour pour d’Olona, et il se réjouissait de ses joies ou s’affligeait de ses peines, comme il espérait de ses espérances. Clotilde lui racontait, pour la dixième fois au moins, les détails de leur mariage si fatalement rompu, son départ pour Nancy auprès de sa tante Béatrix, le chagrin, les derniers adieux de Fernand, la bague qui venait de sa mère et qu’il lui avait donnée... cette bague que parfois et sans le vouloir effleuraient ses lèvres, car, loin de lui, elle osait la porter. Tout à coup la porte s’ouvre, un domestique annonce M. le duc d’Olona. Un jeune homme se précipite dans l’appartement; Clotilde pousse un cri, et. réunissant toutes ses forces pour résister à son émotion et ne pas perdre connaissance, elle balbutie ces mots :
— Mon frère... M. le duc d’Olona !
— Je n’avais pas besoin qu’il me fût présenté, dit Jean avec franchise. Nous ne nous étions jamais vus, monsieur le duc, et il me semble que nous nous connaissions déjà.
Fernand lui serra la main. Il ne pouvait parler, tant il se sentait troublé. Ses traits étaient toujours aussi distingués, mais plus fiers, plus mâles. Son teint était bruni, et on voyait sur son front la trace d’un coup de yatagan qui l’embellissait encore. En apercevant cette cicatrice, quelque légère qu’elle
fût, Clotilde ne put retenir une larme, et Fernand, la regardant d'un air heureux et fier, s’écria :
— Suis-je digne de vous, mon amie ?
Elle lui tendit la main, qu’il saisit avec une vive expression de tendresse. Il aimait cette fois, il aimait d’un amour solide et durable, car il était captivé, non plus par la vanité des yeux ou par le délire des sens, mais par la reconnaissance, par le cœur, l’esprit et la raison.
— Monsieur, dit le duc en se retournant vers Jean d’Auray, je viens de recevoir une communication étrange, sur laquelle, du reste, j’ai déjà pris mon parti; mais je tiens à vous en faire part, à vous, monsieur, et à mademoiselle votre sœur, comme chose qui m’intéresse, et qui, comme telle alors, ne sera pas, j’en suis certain, indifférente à votre amitié. Clotilde regardait son frère d’un air inquiet. Tous trois s’asssirent, et Fernand commença en ces termes :
— En arrivant à Bordeaux, où, pour mes affaires, je devais passer toute une semaine, j’ai trouvé, poste restante, une lettre de Fleurette qui m’apprenait que M. Jean d’Auray et sa sœur étaient arrivés à Paris et demeuraient à l’hôtel du Louvre,
Je n’en ai pas lu davantage, j’ai donné les ordres pour mon départ, je me suis mis en route. Alors seulement j’ai achevé la lettre ; la lin en est étrange, inexplicable, difficile à croire. Mais celle qui l’a écrite est une honnête fille, dont le dévoûment m’est si connu, que douter d’elle et de sa parole serait un crime que je ne me pardonnerais jamais. Cette lettre lavoici.il la tendit à Clotilde, dont l’étonnement augmentait à chaque instant.
Elle prit d’une main tremblante la lettre J qui était bien de l’écriture de Fleurette, et lut ce qui suit d’une voix émue :
« J’arrive, monsieur le duc, à un étrange événement, dont » je vous donnerai plus tard tous les détails, mais dont il » faut d’abord que vous soyez instruit avant votre retour à » Paris, Vous n’avez point oublié l’horrible catastrophe qui )) vous enleva mademoiselle Clotilde de Kéroualle, votre » fiancée et ma bien* aimée marraine; vous n’avez point )) oublié non plus la déposition de l’employé du chemin de » fer de Vitry-le-Français, qui vous assura que mademoiselle » de Kéroualle était descendue du wagon incendié avant que » l’accident ne fut arrivé, et qu’il était probable qu’elle » n’était pas morte. »
Clotilde s’arrêta interdite, ne sachant où Fleurette en voulait venir et quel était son dessein,
— Continuez, de grâce! lui dit Fernand.
Elle reprit sa lecture :
« L’employé du chemin de fer vous disait la vérité, mon* » sieur le duc : mademoiselle de Kéroualle, votre fiancée, » ma marraine, existe, je l’ai vue, plus belle que jamais.
Clotilde commença seulement alors à comprendre le projet de Fleurette. Elle se prit à trembler, et une sueur froide couvrit son front ; elle eut cependant encore la force de continuer :
Si vous me demandez, monsieur le duc, comment elle a )) consenti à laisser un pareil bruit se répandre, et comment
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» elle ne s’est pas hâtée de vous désabuser, vous qui l’aimiez, )) je vous répondrai qu’en agissant ainsi elle était plus que » jamais digne de votre estime et de votre tendresse'; qu’elle » n’avait que les motifs les plus louables et les plus nobles ; » je vous le prouverai, et vous en conviendrez vous-même. »
— Non! s’écria le duc en l’interrompant; quelles que soient les raisons qu’on puisse me donner, je n’admettrai jamais un pareil silence. Je pense, mademoiselle, et vous serez de mon avis, qu’un tel procédé, même justifié, me donne le droit de reprendre ma parole et de rompre l’union convenue entre nous.
— Rompre avec elle ! murmura Clotilde, le cœur palpitant de joie; avec elle, qui est, dit-on, si b«lle !
— Elle l’est moins que vous à mes yeux ! s’écria Fernand avec amour, car vous êtes celle que j’aime, vous êtes celle que je préfère à tout.
Et s’adressant à Jean d’Auray :
— Monsieur, dit-il en saisissant la belle main de Clotilde, je vous prie de m’accorder la main de votre sœur, cette main sans laquelle je ne pourrais être heureux. Et dans ce moment, Jeanne, dit-il en s’adressant à sa fiancée, mon seul regret est de ne pouvoir plus passer à l’un de ces doigts charmants l’anneau révéré de ma mère... l’anneau qu’elle m’avait laissé pour donner, après elle à sa fille...
En prononçant ces mots , il regardait le doigt de Jeanne d’Auray et demeurait stupéfait en y reconnaissant la pierre gravée, la pierre précieuse qu’un an auparavant il avait mise au doigt de Clotilde deKéroualle. U restait debout, interdit, tenant dans sa main la main de Jeanne, et son regard lui demandait l’explication d’un pareil mystère, lorsque la porte s’ouvrit brusquement. Un éclat de rire annonça Fieu-
rette, qui s’élança dans les bras de Clotilde et dans ceux de Fernand, en s’écriant gaîment r
— Monsieur le duc!... ma marraine!
— Ta marraine ! répéta Fernand hors de lui, ta marraine !
— Toujours, monsieur le duc, elle l’a toujours été.
La soirée entière se passa, entre le duc d’Olona, Clotilde, le comte de Kéroualle et Fleurette en explications plusieurs fois recommencées et toujours écoutées avec une nouvelle surprise et un plaisir nouveau. Fleurette demanda quand aurait lieu le mariage. D’autres y pensaient ; elle seule en parla. Jusqu’à ce jour, fixé à une époque beaucoup trop éloignée selon elle, Fleurette s’occupa constamment de la toilette de sa marraine ; elle était sa seule femme de chambre, elle n’avait qu'une idée, celle de la faire belle. Elle voulait que Clotilde rentrât dans le monde le plus tôt possible ; Clotilde s’y refusa. Ce fut seulement à la soirée qui précéda son mariage qu’elle parut en grande toilette dans le salon du duc d'Olona, son fiancé. Le vieux médecin de Vitry-le-Français avait dit vrai : le temps devait effacer peu à peu les dernières traces de l’orage. Ce n’était plus la Clotilde d’autrefois ; c’en était une autre, qui avait son genre d’attrait et de beauté. Chaque jour, du reste, lui rendait, sinon son premier éclat, du moins un charme qui rappelait de plus en plus son ancienne physionomie : aussi Fleurette, la regardant avec satisfaction, lui disait parfois :
— C’est étonnant, ma marraine, comme vous vous ressemblez !
Que vous dirons-nous de plus? Avons-nous besoin de continuer ce récit? Le bonheur vrai ne se raconte pas. Mais si vous désirez savoir ce que sont devenus ceux qui ont figuré dans le commencement de cette histoire, il nous sera beaucoup plus facile de vous satisfaire.
Madame la marquise de Kéroualle vient de marier, en Bretagne, sa troisième fille. Le comte Jean de Kéroualle, exnégociant, a eu l’honneur de lui faire part du mariage définitif de sa sœur, Clotilde de Kéroualle, avec M. le duc d’Olona. La marquise et les siens ont été vivement touchés de la résurrection et du retour de deux parents à la perte desquels ils avaient pris un si grand intérêt. Il est' aussi une ancienne connaissance à nous, Guillaume de Schaffouse, l’ami et le correspondant de Fleurette, Guillaume le commissionnaire, que nous avons un peu oublié, mais que Fleurette n’oubliait pas. Elle lui écrivait souvent. Elle se rappelait très-bien que le bon Guillaume l’avait formellement demandée en mariage, et qu’elle lui avait promis de lui donner réponse dans deux ans. Les deux ans venaient d’expirer, et Fleurette n’était pas encore décidée. C’était l’époque où la France et la République helvétique étaient en difficultés pour le Chablais et le Faucigny, et Fleurette trouvait qu’une annexion à la Suisse offrait pour elle des difficultés non moins grandes, lorsqu’un matin elle reçut une lettre de Guillaume.
— Je suis perdue, dit-elle, il vient me sommer de tenir ma promesse.
Le digne et excellent Suisse avait trop de bon sens pour cela. Il avait compris que Fleurette était trop brillante pour lui; que c’était une plante de serre, et non pas une fleur des montagnes. U venait d’épouser une brave paysanne des bords du lac de Constance ; il en faisait part à Fleurette et lui rendait sa parole, en lui demandant à garder son amitié. Fleurette, tout émue et contente cependant, répondit par une lettre si dévouée et si charmante, que le pauvre Guillaume eut presque des regrets de son mariage; elle y joignit un cadeau superbe pour la mariée. Quant aux autres prétendants au
cœur de Fleurette, il y en avait, il y en a toujours beaucoup ; nous ne parlerons pas de tous. Le plus ancien, le premier, Etienne, le frère de Michelette, n’est devenu ni meilleur sujet, ni meilleur ouvrier ; ambitieux sans cesser d’être paresseux, il cherche tous les moyens de s’enrichir sans rien faire. Il vient de contracter un mariage, non pas de raison, non pas d’argent, un mariage de désespoir. Il a épousé mademoiselle Charlotte, la belle fleuriste de la rue Neuve-Coquenard, qui vient, dit-on, de prendre l’appartement que mademoiselle Délia occupait rue de Navarin. Ludovic Durussel, que la mort de sa mère a rendu maître d’une très-grande fortune ne cache plus ses prétentions. Les obstacles et les refus ont rendu sa passion plus vive ; l’amour a fait taire sa vanité, et, malgré lui, il aime tantFleurette, qu’il avoue hautement l’intention de l’épouser si elle veut bien y consentir.
— Cela devrait te toucher ! lui disait Clotilde.
— Cela ne me fait pas de peine, répondit la coquette, mais ce n’est pas une raison pour que j’accepte. Je verrai.
— Ah! s’écria Clotilde, si tu avais des yeux, tu aurais remarqué celui qui t’aime réellement : c’est Urbain Remy.
— Vous croyez, ma marraine?
— Il ne parle pas, celui-là, il ne parlera jamais, peutêtre, reprit la duchesse; mais j’ai entendu de lui un mot qui partait du cœur.
Et elle raconta comment Urbain, poussé dans ses derniers retranchements et obligé par elle de choisir entre sa mère et Fleurette, aurait sauvé l’une et serait mort avec l’autre.
— Ah! dit vivement Fleurette, c’est bien !
— Et cela te décide ? s’écria Clotilde.
— Non, ma marraine, dit-elle en rougissant, non, — je verrai, — je réfléchirai, — j’ai le temps. — J’aime à aimer,
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non pas d’amour, mais d’amitié, — et plus j’interroge mes souvenirs, plus il me semble qu’il n’y a au monde que deux personnes à qui j’aie réellement appartenu de cœur.
— Lesquelles?
— Vous d’abord, ma marraine, vous le savez bien.
— Et l’autre ?
— L’autre?
Elle jeta un regard presque imperceptible du côté de Fernand, une larme roula dans ses yeux, et elle répondit en riant à sa marraine :
— L’autre... je ne le dirai pas !