‹ Fleurette la bouquetièreChapitre 7 sur 8 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Clotilde*s’était retirée dans sa cabine, où elle resta pendant quelques heures, tout absorbée dans sa douleur, indifférente à ce qui se passait autour d’elle, entendant à peine les cris des passagers, le bruit de la manœuvre et le mugissement

égal et monotone des roues rapides qui l’emportaient au loin. Tous les passagers du Christophe- Colomb (il y en avait une trentaine seulement) étaient nourris, ceux de la première classe à la table du capitaine, et les autres à une seconde table. L’heure du repas avait sonné. Urbain, le contre-maître, vint frapper discrètement à la porte de Clotilde, qui ne paraissait pas, et l’avertit que M. Desrambures, le capitaine, et ses compagnons et compagnes de voyage l’attendaient pour dîner. Elle se rendit dans la salle à manger du capitaine, qui lui Fit l’accueil le plus respectueux. Clotilde, même privée de son éclatante beauté, était toujours sûre d’attirer les regards, par l’élégance et la distinction de ses manières. Le capitaine l’avait priée de vouloir bien s’asseoir à sa droite; pendant tout le dîner, il causa avec elle, d’abord de sujets relatifs au voyage qu’ils venaient d’entreprendre; puis le cercle de la conversation s’agrandit. Clotilde, heureuse de causer avec un homme instruit et aimable et d’oublier ainsi un instant ses tristes pensées, saisit avec empressement la distraction qui lui était offerte et s’y livra avec plaisir. Le capitaine, surpris de l’étendue de ses connaissances et enchanté de sa conversation, à la fois sérieuse et gracieuse, le fut encore plus de sa simplicité et de sa modestie. Loin de faire parade de ce qu’elle savait, elle semblait, comme femme, s’en excuser et en demander pardon. Après dîner, on passa dans le salon du capitaine. Quelques dames, femmes de marchands ou d’industriels qui voyageaient pour affaires, aux Etats-Unis, s’assirent sur les divans, placés autour du salon. La conversation devint générale, c’est-à-dire futile et ennuyeuse. Une des dames s’écria en regardant auprès d’elle :

— Ah ! un piano !

— Oui, dit le capitaine, un fort beau piano de Pleyel.

Voulez-vous l’essayer, mesdames, et me dire s’il est d’accord, car je crains qu’il ne lui manque rien, que cette formalité? J’ai oublié de m’en assurer, avant notre départ.

Aucune de ces dames ne touchait du piano. Clotilde l'ouvrit, et faisant courir ses doigts sur le clavier, en tira les accords les plus brillants et les plus faux qu’il fût possible d’imaginer. Chacun se boucha les oreilles, en jetant un cri. Clotilde affirma que le piano était excellent.

— Mais impossible d’en jouer, dit tristement le capitaine.

— Quel dommage ! murmura une petite blonde, femme d’un négociant en coton ; mademoiselle nous aurait fait danser et valser le soir.

— Oui, s’écrièrent les autres dames, c’est une si grande distraction, dans une traversée de quinze ou seize jours !

— N’est-ce que cela, mesdames, répondit Clotilde en

souriant, je vois là une clé, et j’aurai, d’ici à une heure, accordé ce piano. ^

Un cri général de surprise, d’admiration et de remerciement s’éleva dans le salon du capitaine.

— A condition que vous me laisserez seule, continua Clotilde, car il n’y a rien d’ennuyeux au monde, comme d’entendre accorder un piano.

On s’empressa d’accéder à son désir. Le capitaine avait à s’occuper des affaires du navire, et, quant aux passagers, déjà pour eux, s'il faut l’avouer, la terrible influence du mal de mer commençait à se faire sentir, et chacun se hâta de rentrer chez soi. Clotilde, fille delà Bretagne, élevée au bord de l’Océan et habituée, dès son enfance, aux longues^ promenades en mer, sur des chaloupes ou même sur des barques légères, dont le roulis était autrement sensible que celui du lourd paquebot à vapeur, Clotilde se trouvait, à peu près

seule, épargnée. Elle acheva tranquillement sa tâche ennuyeuse et monotone, et, le piano accordé, elle se retira dans sa cabine, qui par les soins d’Urbain ou plutôt par les ordres de Fleurette, avait été disposée comme un boudoir de petite maîtresse. Elle sommeillait depuis plusieurs heures, lorsque le bâtiment arrêta sa marche. Clolilde, éveillée soudain, interrogea madame Brevanne, c’était sa femme de chambré qui dormait près d’elle.

— Ne vous inquiétez pas, mademoiselle; M. Urbain le jeune contre -maître, m’a prévenue qu’on devait, sur les minuit, aborder quelques instants à Soutliampton, pour prendre des passagers et que nous n’arrêterions plus maintenant qu’à Saint -Thomas. En effet, plusieurs passagers, parmi lesquels un de notre connaissance, venaient de monter sur le paquebot. Urbain se tenait le chapeau à la main, pour recevoir M. le duc d’Olona, et le conduire jusqu’à sa cabine. Le lendemain, le duc, qui était un des principaux actionnaires de la société des paquebots, se promenait, de bon matin, sur le pont du navire, avec le capitaine Desrambures, et causait des affaires de la compagnie, fort prospères en ce moment, vu la quantité de marchandises et le nombre des passagers qu’on transportait habituellement.

A propos de passagers, le duc l’interrogea sur ceux qui étaient à bord en ce moment, et le capitaine, encore charmé de ses souvenirs de la veille, parla d’une jeune dame, qui n’était pas jolie, mais qui était la plus aimable personne qu’il eût jamais rencontrée.

— Et qui est-elle? demanda le duc avec curiosité.

— Tenez, monsieur le duc, la voici qui sort de son appartement, avec sa femme de chambre.

Le duc leva les yeux et reconnut sur-le-champ Clotilde ; il

LA BOUQUETIÈRE ne Uavait aperçue qu’une fois, il est vrai, dans la boutique de Fleurette; mais sa taille, sa tournure et ses traits étaient trop remarquables, pour être oubliés. Quant à Clotiîde, elle s’attendait si peu à une pareille rencontre que, dans sa surprise, dans son trouble, circonstance que Fleurette n’avait pas prévue, toute sa présence d’esprit l’abandonna. Le sang lui porta à la tête et au cœur, ses yeux n’aperçurent plus rien de distinct, tout tourna autour d’elle, ses genoux fléchirent et elle se laissa tomber entre les bras de madame Brévanne. Le duc et le capitaine coururent auprès d’elle. Le duc lui faisait respirer un flacon de sels, que Fleurette l’avait prié de vouloir bien accepter à son départ, comme souvenir d’elle, sans se douter que sa marraine serait la première personne à qui il servirait. Clotiîde reprenait peu à peu connaissance, et le capitaine lui disait en souriant :

— Hier, madame, vous étiez trop brave, vous prétendiez que le mal de mer ne saurait vous atteindre. Vous le voyez, il se venge à l’improviste et d’une autre manière. Clotiîde, revenue à elle, avait retrouvé son sang-froid. Adressant au duc et au capitaine un reconnaissant et gracieux sourire, elle les remercia de leurs soins et les pria de la laisser se promener seule sur le pont, prétendant que le grand air suffirait pour amener sa complète guérison. Elle se promena en effet, non sans agitation et se répétant en elle- même :

— Quelle rencontre! quel hasard inouï! Quand je l’écrirai à Fleurette, elle ne pourra y croire, et moi-même je ne sais si je suis bien éveillée... Mais oui, c’est bien lui ! — près de moi, avec moi, — loin du monde et au milieu des mers !

Et elle s’en vint à penser tout à coup, qu’une rencontre aussi miraculeuse ne pouvait être un effet seul du hasard, mais un dessein de la Providence.

— Oui, se disait-elle, dans une double exaltation de religion et d’amour, si Dieu nous a^ comme par un prodige, rapprochés ainsi l’un de l’autre, c’est qu'il ne veut pas que nous soyons séparés, c’est qu’il nous a bénis comme fiancés, et qu’il veut qu’un jour, et pour jamais, nos destinées soient unies. Elle se mit alors à prier en elle- meme et à remercier Dieu ; et, fortifiée par la prière, elle se releva pleine de joie et de courage au cœur. Le duc avait, pendant la journée, jeté un coup d’œil rapide sur les dames formant la société du Christophe- Colomb, société qui rentrait peu dans ses goûts aristocratiques ; et comme le capitaine, confirmant les éloges de Fleurette, n’avait cessé de lui vanter mademoiselle Jeanne d’Auray, sœur du riche négociant de ce nom, il s’approcha d’elle, sitôt qu’il la vit reparaître. Il s’informa avec intérêt de ses nouvelles, et entama une de ces causeries à l’usage des salons de Paris, causeries légères, vives et superficielles, où l’on parle de tout, et où il se trouve que, la conversation finie, on n’a rien dit. Clotilde, au grand étonnement du capitaine qui écoutait, fut aussi futile que Fernand, tout en protestant, par un léger sourire qui semblait dire :

— Je vaux mieux que cela.

Mais elle voulait être aimable, elle s’efforça de l’être et, le succès aidant, elle finit par l’être réellement. Le duc trouva sa conversation gaie, spirituelle et surtout sans prétention. Parbleu, se dit-il, c’est une bonne fortune de trouver à bord d’un vaisseau, et pendant vingt jours de traversée, quelqu’un avec qui l’on puisse causer. Cette jeune dame, j’en conviens, est peut-être bien un peu superficielle, et un peu futile, mais elle est amusante, et nous venons d’employer à dire des riens une heure entière qui a passé presque inaperçue. Nous savons que le malheur du duc, malheur qui s’attache presque tou-

jours à toutes les grandes fortunes : était de s’ennuyer. Il l’avait avoué à Fleurette : il s’ennuyait beaucoup quand il n’avait personne à aimer, ou personne à qui faire la cour. Et le duc se trouvait dans cette situation-là. On était, après le dîner, dans le salon du capitaine. Clotilde était rentrée chez elle, pour prendre son ouvrage, et le duc ne savait ce qu’elle était devenue. Aucune des dames présentes ne lui plaisait, il n’y avait là aucune beauté réelle. Quelques physionomies de fantaisie, quelques minois chiffonnés qui n’avaient ni la gaieté, ni l’esprit, ni l’expression de Fleurette, et la soirée s’annoncait, pour le duc, sous les plus sombres auspices. Il aperçut sur la table du capitaine un échiquier.

— - Vous jouez aux échecs, capitaine?

— Non, j’appends, parce qu’on prétend que c’est en pleine mer un passe-temps admirable, qui ne vous fait jamais défaut. Je ne sais encore que la marche du jeu.

Le duc frémit.

— Mais j’ai entendu dire, monsieur le duc, que vous étiez de première force et j’apprendrai en vous regardant jouer.

— Ce sera difficile, répondit le duc en souriant et en regardant autour de lui, car je ne vois personne ici, qui tienne à faire une partie.

Clotilde venait de rentrer, sa broderie à la main. Elle entendit ces derniers mots et répondit gacieusement :

— : Si c’est à titre de service, monsieur le duc, me voici prête à accepter ce dangereux honneur.

— Vous! mademoiselle ? s’écrièrent le duc et le capilaine étonnés.

— A la condition, fit-elle, en s’asseyant devant la table, que monsieur le duc sera généreux et ménagera son adver-

saire.

Le piquet, les échecs et le trictrac étaient les jeux en faveur dans le château de madame la marquise de Kérouàlle. Les vieux gentilhommes bretons des environs se livraient, dans son salon, des combats à outrance, dont Clotilde avait été d’abord simple témoin. Mais, plus tard, et afin de trouver toujours en elle, au besoin, une partner pour faire leur partie, madame de Kérouàlle sa cousine et les vieux amateurs ses amis, avaient voulu qu’elle apprit tous ces jeux, qui n’étaient ni de son goût, ni de son âge. C’est ainsi qu’elle était devenue savante, presque malgré elle, et dans l’intérêt de sa cousine. Le duc, voulant, répondre à l’appel fait à sa générosité, joua en gentilhomme, c’est-à-dire avec négligence et sans faire une extrême attention à son jeu. Aussi, au grand étonnement du capitaine, et surtout au sien, il perdit net cette première partie. Il accabla son adversaire de compliments et d’éloges et demanda une revanche qu’on s’empressa gracieusement de lui accorder. Il s’appliqua cette fois. La victoire fut chèrement disputée, mais il perdit encore. On dit que les meilleurs amis se brouillent aux échecs, cela se conçoit. Dans un jeu où rien n’est livré au hasard et où le succès dépend du talent seul, la perte doit blesser vivement l’amour-propre. Mais d’abord Fernand et Clotilde n’étaient pas encore amis, et Fernand, quoique gâté par les flatteitrs que donne toujours la fortune, possédait réellement un excellent caractère, lequel, par malheur, n’avait pas assez d’occasions de s’exercer et de se montrer. Il ne témoigna ni dépit ni colère, mais sollicita vivement, selon ses expressions, l’honneur d’une troisième défaite. Clotilde ne commit pas l’imprudence de le laisser gagner ; le duc s’en serait aisément aperçu et le triomphe n’eût été, pour lui, qu’une humiliation de plus. Elle joua en conscience et se défendit vaillamment,

mais Fernand redoubla de soins, d’attention, d’habileté dans ses combinaisons, emporta le terrain pied à pied, et, enfin, après une résistance désespérée de la part de l’ennemie, il poussa le cri de victoire : Mat ! Il était heureux! Il était heureux! il était ravi! une joie d’enfant brillait dans ses yeux. De lui-même, il exaltait le talent et la glorieuse défense de son adversaire, défense qui rehaussait encore l’éclat de son triomphe. La vérité est qu’ils étaient tous les deux d’égale force, ce qui est la meilleure des conditions pour jouer avec intérêt et avec plaisir et pour jouer longtemps. Aussi Fernand saisissait toutes les occasions de renouveler la lutte, occasions toujours acceptées avec empressement ; et le duc, qui ne voyait d’abord en Clotilde qu’une partie d’échecs, s’aperçut bientôt qu’il y avait en face de lui, de l’autre côté de l’échiquier, non-seulement une adversaire habile, mais une aimable femme, une femme d’esprit et de cœur. On s’arrêtait parfois, dans les intervalles d’une partie ; on causait alors, et souvent Fernand oubliait la revanche demandée, pour se livrer tout entier à la conversation commencée. Le troisième soir, ils étaient assis vis à vis l’un de l’autre, dans le salon du capitaine; un échiquier était entre eux, mais ils ne jouaient pas.

Fernand avait été amené, sans y penser et presque sans le vouloir, sur un sujet de conversation qui l’intéressait vivement, sursa fiancée, Glotilde de Kéroualle, que mademoiselle Jeanne d’Auray avait beaucoup connue ; il se rappelait en effet ce que Fleurette lui avait raconté, de la haute estime de sa marraine pour cette jeune fdle, et il comprenait, maintenant, que ses éloges n’avaient rien d’exagéré.

— C’était ma campagne d’enfance, disait en souriant Jeanne d’Auray ; nous avions été élevées ensemble en Bre-

tagne et l’on m’a assuré, monsieur le duc, que vous deviez l'épouser.

— C'est vrai, dit le duc d'un air triste.

— Et, demanda Jeanne avec hésitation, vous l'aimiez beaucoup ?

— Oui, j’adorais sa beauté qui était admirable! Quant à son caractère, quant à ses sentiments, je les ignorais, je ne savais même pas si j’étais ou non aimé d'elle; et, sur ce chapitre-là, mademoiselle, vous, son amie d’enfance, vous en saviez probablement plus que moi.

— Oui, dit Jeanne en hésitant et en baissant malgré elle les yeux, elle vous aimait beaucoup.

— Vous en êtes bien certaine ?

— Vous pouvez me croire, dit-elle avec émotion. Qui vous en faisait douter?

— Pendant que je lui faisais la cour, comme prétendu, répondit-il, à peine ai-je pu lui parler, à peine ai-je entendu le son de sa voix, que la vôtre, si je ne me trompe, me rappelle un peu.

— Hasard ou erreur, dit Clotilde en s'efforçant de sourire.

— En vérité, continua le duc, vous ne trouvez pas, entre votre voix et la sienne, quelque analogie ?

— Aucune, dit froidement Clotilde.

— Vous devez, en effet, le savoir mieux que moi, dit le duc sans y attacher d’autre importance ; mais ce que je vous demanderai à vous, son amie d’enfance, à vous qui jugez avec tant de discernement et de justesse, — c’est de me dire ce que vous pensiez de ma pauvre fiancée.

Clotilde se sentait dans un embarras inexprimable et d’autant plus grand, que le duc semblait attendre sa réponse avec un vif intérêt. Dans ce moment, par bonheur, une des dames

s’approcha d’eux, et voyant qu’ils ne touchaient à aucune pièce de l’échiquier, elle s’adressa à Clotilde :

— Puisqu’on ne joue pas aux échecs, je viens, au nom de ces dames, réclamer de mademoiselle sa promesse d’avanthier. Nous serions bien curieuses de savoir si ce piano, accordé par elle, est en état de jouer des contredanses et des polkas.

— Volontiers, mesdames.

Clotilde, se levant, se dirigea vers le piano, que Fernand dans ce moment, eût envoyé volontiers au fin fond de la mer. Un instant après cependant, distrait de sa mauvaise humeur par le jeu brillant de Clotilde, il ne put s’empêcher d’écouter et de joindre ses applaudissements à ceux de l’assemblée entière. Nous avons déjà dit que, sous les doigts de Clotilde, le piano devenait tout un orchestre ; elle joua toute la soirée, sans s’interrompre, sans se reposer, à la grande satisfaction des dames et de leurs cavaliers, qui ne savaient ce qu’ils devaient le plus admirer, de son talent ou de sa complaisance. Le lendemain, Fernand saisit un moment où elle était seule sur le pont et s’approcha d’elle.

— Voulez-vous jouer aux échecs ? lui dit-elle gracieusement.

Le duc tenait peu aux échecs en cet instant : mais il tenait beaucoup à reprendre la conversation de la veille.

— Hier, mademoiselle, lui dit-il, je vous demandais une chose, deux choses même que je tiendrais beaucoup à connaître : d’abord votre avis à vous, sur Clotilde de Réroualle, et puis, l’avis de Clotilde sur moi, son prétendu.

— Monsieur, lui dit-elle, vous m’embarrassez beaucoup (et le duc pouvait voir en effet que son embarras était réel), j étais trop intimement liée avec Clotilde pour être, dans cette

question, un juge impartial ; et mon avis ne serait pas l’avis désintéressé que vous attendez. Quant à ce que Clotilde pensait de vous, monsieur le duc, c’était un secret.

— Qui n’a plus d’importance, s’écria vivement Fernand, puisque, hélas, elle n’est plus. Ainsi vous pouvez tout me dire, rien n’est plus facile.

— Pas pour moi, dit-elle, je n’oserais, à vous que je connais à peine, révéler des souvenirs aussi cruels et aussi récents.

Elle éprouvait, en parlant ainsi, tant de trouble et d’émotion, que le duc craignant d’avoir été indiscret, n’insista pas.

— Vous avez raison, lui dit-il, c’est à moi démériter une telle confiance et de vous prouver que j’en suis digne.

Depuis ce jour, en effet, le duc redoubla d’assiduités et de soins auprès de Clotilde. Tl n’y avait pas de mérite, car il trouvait dans sa conversation un charme toujours nouveau, que Fleurette, avec toute sa gentillesse, ne pouvait lui offrir. Clotilde amenait souvent le duc sur des sujets sérieux, où elle savait qu’il était capable de la suivre* sujets qui fournissent aux esprits intelligents et instruits, un éternel aliment de conversation et qui lui offraient à lui un intérêt tout particulier. Clotilde, du jour où le duc d’Olona avait demandé sa main à madame de Kéroualle, sa cousine, avait voulu ne pas paraître étrangère à la nouvelle et illustre famille où elle était appelée. Elle avait étudié l’histoire des révolutions de l’Amérique du Sud, les changements survenus dans leur sein et les républiques nouvelles élevées sur les débris des anciennes et immenses possessions espagnoles. Elle parlait à Fernand, avec chaleur des guerres de l’indépendance où son père avait joué un si grand rôle ; des événements qui l’avaient amené au pouvoir ; des actes importants qui, pendant ses cinq années de prési-

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dence, avaient signalé son gouvernement, et laissé à son fils un glorieux héritage. En entendant une étrangère lui rappeler ainsi les souvenirs de la gloire paternelle, Fernand tressaillait d’un sentiment de joie et d’orgueil filial, que personne encore ne lui avait fait éprouver. Clotilde ne lui disait pas que le fds d’un tel père ne devait pas perdre ses jours dans des occupations futiles ; mais ce noble langage, qu’il n’était pas habitué à entendre, était comme un muet reproche du passé, et comme un facile enseignement pour l’avenir. Et c’était une femme qui lui parlait ainsi, une jeune femme, dont la conversation attachante le tenait comme enchaîné à ses lèvres, et dont les paroles retentissaient encore à son oreille et à son cœur, quand elle avait cessé de parler. Un soir, dans le salon du capitaine, il rêvait encore à une conversation de ce genre, qu’il avait eu le matin avec Clotilde. Elle venait de s’asseoir devant le piano et loin naît le dos à Fernand, qui, plongé dans ses réflexions, ne l’avaient pas même entendue entrer. Cette fois, elle ne joua pas de contredanses ; mais, après un prélude guerrier, elle attaqua un air de bravoure qui faisait briller l’éclat et l’étendue de sa voix. Tous écoutaient en silence; et, quand elle eut fini, les bravos retentirent ainsi que les cris : Encore ! encore! Clotilde, quoiqu’ayant un grand talent, ne se faisait pas prier. Elle chanta un air d’Auber, la Brise , de son opéra d 1 Haydée, avec l’accompagnement, en pleine mer, des flots et des vents ; son succès fut immense et, d’elle-même, sans qu’on le lui demandât, elle se mit à chanter la romance du Saule dans Othello. Fernand ne voyait plus ses traits, et il lui semblait entendre des larmes dans sa voix. Cette voix, si belle, si expressive et si pure, le plongeait dans ^ des extases inexprimables. L’obscurité qui commençait à régner dans le salon, ajoutait encore au charme de son rêve i

il croyait voir devant lui, dans l’ombre, un ange, et cet ange semblait, ainsi que ses cbants, descendre des deux. Ce fut avec peine qu’il vit arriver la lumière qui dissipait en partie ses illusions.

Le lendemain et les jours suivants, on demanda plus d’une fois à Clotilde de se mettre au piano. Clotilde était la complaisance même et les soirées du bord étaient charmantes» Du reste, tout le monde aimait mademoiselle Jeanne d’Auray. Les hommes parce quelle était bonne, modeste, sans prétention et d’un mérite qui se tenait toujours à l’écart; les femmes, parce qu’elles ne la craignaient pas et que l’absence de beauté était comme une sauve-garde, qui lui faisait pardonner tous ses talents. La franchise même, ou plutôt l’espèce de coquetterie avec laquelle Clotilde parlait, la première, de sa laideur, donnait à chacun l’envie de la contredire.

— Elle n’est pas si mal ! répétaient quelques-uns.

— C’est la laideur la plus agréable et la plus gracieuse que je connaisse, disaient quelques autres.

— Et moi je la trouve bien, s’écriaient plusieurs.

La vérité est qu’on s’habitue à tout, à la beauté comme à la laideur. Le mari de la plus belle femme du monde finit par ne plus s’apercevoir qu’elle est belle ; et la jeune fille la plus disgraciée de la nature ne paraît jamais telle à son père, à sa mère, à sa sœur, qui la voient tous les jours. Quanta Fernand, au bout d’une douzaine de jour, ces traits, qui l’avaient d’abord choqué, lui étaient devenus complètement indifférents; il n’y faisait plus attention. Il ne la trouvait pas belle, mais il se serait étonné qu’on la trouvât laide. Il la voyait avec les yeux d’un ami, ces yeux, dont l’optique bienveillante diminue les défauts et grandit les bonnes qualités. Tout ce qu’il savait d’elle, c’est qu’au moral elle était charmante, et qu’au

physique sa taille était distinguée, ses yeux magnifiques, son sourire expressif, sa main délicieuse, et les escaliers en échelle, du vaisseau lui avaient révélé presque à son insu quelle avait un pied et une jambe admirables. Quant à l’aimer d’amour, il n’y pensait seulement pas, et jamais pareille idée ne se serait offerte à son esprit. Mais il éprouvait, de son propre aveu, un grand charme a causer avec elle, et il en recherchait si franchement toutes les occasions, que jamais ses assiduités n’avaient éveillé, dans l’esprit de personne, aucune réflexion malveillante. La veille du jour, où Ton devait débarquer à Saint-Thomas, il était assis près d’elle, sur le pont du vaisseau. Il lui parlait de la France qu’il avait quittée et de la Havane où il était attendu.

— Je comprends ce voyage, disait-elle, les Etats-Unis ne cachent point leurs vues ambitieuses sur ces dernières possessions espagnoles; Walker et ses aventuriers ont déjà tenté de s’en emparer; il est tout naturel que vous, un des plus riches propriétaires de l’île, vous accouriez la défendre, au moment du danger.

Votre présence, votre nom et votre exemple appelleront les habitants aux armes ; ils vous choisiront pour marcher à leur tête; ce sera beau, et digne de votre père. Pendant qu’elle parlait ainsi, Fernand baissait les yeux et gardait le silence.

— Oui, se disait-il en lui-même, voilà ce que j’aurais dû faire, voilà ce qu’il est temps de faire encore.

Il lui avoua alors, presque en rougissant, qu’il venait seulement avec des projets d’amélioration de culture, dans les immenses domaines qu’il possédait en commun avec monsieur de Castel-Mayor, son oncle paternel, et puis, en même temps, pour un mariage qui n’était encore qu’un projet avec Giuseppa, sa cousine, que l’on disait d’une beauté merveilleuse.

— Ah! dit Clotilde en tressaillant, elle est plus belle que n’était mademoiselle de Kéroualle, votre Fiancée !

— Je l’ignore, je ne l’ai jamais vue.

Il y eut entre eux un moment de silence. Ce fut le duc qui le rompit.

— Et puisque nous parlons de Clotilde, lui dit-il, vous rappelez-vous cette conversation, qui date déjà d’une quinzaine de jours, où vous me promettiez de me confier, quand vous me connaîtriez mieux, ce que ma prétendue pensait de moi. Vous me Favez promis.

— C’est vrai.

— Eh bien, parlez ! que me reprochait-elle?

— Ce qu’elle vous reprochait, dit Clotilde avec émotion, c’était d’attacher peut-être trop de prix aux qualités extérieures. Quand l’âge serait venu, quand le temps aurait emporté sa beauté, elle craignait, elle, qui avait juré de vous aimer toujours, de voir votre amour se dissiper.

— Elle avait tort. Je ne suis pas ainsi ; je le crois du moins et je m’en rapporte à vous; son avis est-il le vôtre?

— Oh! moi, dit Clotilde, c’est bien différent, j’ai des raisons pour vous défendre envers et contre tous. J’ai des preuves même, qui parlent en votre faveur.

— Lesquelles?

— Les attentions dont vous avez daigné m’honorer, attestent évidemment que vous tenez peu à la beauté.

— Ah ! je n’accepte pas cela comme une preuve, s’écriat-il vivement, et c’est moi qui, à mon tour, vous défendrai contre vous-même. Qui plaît est bien, et vous plaisez à tous!

— Galanterie obligée, dit-elle en souriant.

— Non, continua-t-il avec chaleur, je dis les choses comme je les sens, comme je les vois.

— Illusions alors, dont je vous remercie.

— Brisons là-dessus, répondit-il avec impatience ; on ne discute point ses sensations ; chacune a, grâce au ciel, son genre de charme et son mérite spécial.

Clotilde était belle quand on la regardait, et vous êtes belle, Jeanne, quand on vous écoute.

Le lendemain âu matin, le paquebot entrait à pleine vapeur dans le port de Saint- Thomas.

Une grande partie des passagers du Christophe-Colomb changeaient de bâtiment à Saint-Thomas. Les uns, nous l’avons dit, prenaient la ligne de Panama et les autres la ligne de Démérary. Quelques-uns, ainsi que Clotilde et le duc d’Olona, prenaient la route de Cuba et de la Nouvelle-Orléans sur un bateau américain, le Chactas , bateau à vapeur et à voile qui devait partir le lendemain et arriver en trois jours à la Havane. C’étaient trois jours encore que Fernand et Clotilde devaient passer ensemble. Clotilde avait pris congé du capitaine du Christophe-Colomb , qui avait été assez excellent pour elle. Il était un autre employé du vaisseau, dont nous avons peu parlé ; c’était le jeune contre-maître, Urbain Remy, qui tout le temps du passage, n’avait cessé de veiller sur Clotilde. Fidèle aux recommandations de Fleurette, il ne la perdait jamais de vue, afin de deviner dans ses yeux les ordres qu’elle pouvait avoir à lui donner. Au seul nom de Fleurette, le duc avait vu Urbain tressaillir. Souvent il l’avait vu pensif et le regard tourné du côté de la France.

— A quoi pensez-vous, monsieur Urbain? lui avait-il dit un jour en souriant.

— A ma mère, monsieur le duc, disait-il en rougissant.

— A elle seule? continua gaiement le duc.

Le trouble d’Urbain redoubla, et le pauvre garçon, sans

trop savoir ce qu’il disait, fut obligé d’avouer, en balbutiant, qu’il aimait beaucoup mademoiselle Fleurette et sa mère... sa mère et mademoiselle Fleurette... d’amitié s’entend.

— Cela va sans dire, répondit gravement le duc ; mais cependant, si elles étaient toutes les deux sur ce vaisseau, en danger d’écliouerà la côte, et que vous ne puissiez sauver que l’une d’elles, vous seriez bien embarrassé.

— Non, s’écria vivement le jeune homme.

— Et comment feriez-vous ?

— Je sauverais ma mère et je me noierais avec Fleurette.

— Ah ! s’écria le duc avec émotion, voilà un mot qui vous acquiert mon estime, et, dans l’occasion, monsieur Urbain, je m’en souviendrai, je vous le promets.

Urbain était ravi, et sa joie était d’autant plus grande, qu’il allait repartir le lendemain ; dans quinze jours, il devait être de retour en France. Clotilde lui confia le journal de son voyage, écrit pour Fleurette. Ce récit ne parlait que de Fernand. Fernand lui remit ses lettres pour Fleurette. Ces lettres ne parlaient que de mademoiselle Jeanne d’Àuray. Lebateau américain, sur lequel nos deux voyageurs se retrouvèrent, n’était ni aussi confortable, mais aussi bien aménagé, ni même aussi solidement construit que le paquebot français. On connaît la témérité des Américains et leur imprudence ; qui va vite , va bien] c’est le principal, et si, par hasard, on sombre en route, ce n’est qu’un détail. D’ailleurs, trois jours de traversée sont si tôt passés, que ce n’est pas la peine de prendre une foule de précautions, la plupart du temps inutiles. Le Washington, un paquebot rival, avait mis trois jours pour aller de Saint- Thomas à l’île de Cuba, et le Chactas voulait, à toute force, faire le trajet en deux jours et demi. Aussi le bateau allait à toute vapeur, et depuis longtemps la terre avait disparu. On

était en pleine mer, Dès le premier jour déjà quelque désordre s’était produit dans la machine, désordre qu’il eût été facile de réparer, mais il aurait fallu s’arrêter, et le capitaine avait juré d’entrer le lendemain, au milieu du jour, dans- le port de la Havane. On continua donc à courif à grande vitesse, et, le soir venu, les voyageurs se retirèrent tranquillement dans leur cabine, sans redouter le moindre danger.. Au commencement de la nuit la brise fraîchit et acquit peu à peu une grande violence. Le bâtiment fatiguait beaucoup. Vers les deux heures du matin, tous les passagers furent réveillés par une horrible secousse. Une avarie des plus graves venait d’éclater dans la machine. Pour la réparer, les ouvriers demandaient cinq heures.

— Non, non, s’écria le capitaine, renonçons à la vapeur, et qu’on mette à la voile.

On obéit, on déploya les voiles, au risque de sombrer par la tempête, qui sévissait en ce moment dans toute sa furie. La tranquillité habituelle de la mer des Antilles, est, de tenrps en temps, troublée par des ouragans terribles : celui-ci était épouvantable et le vent contraire à la route qu’on devait suivre. Il fallait donc louvoyer et tâcher d’avancer, en prenant des bordées dans la direction même du vent. JJne heure plus tard, vers trois heures du matin, l’obscurité était profonde. On entendait sous le vent comme le bruit de la mer déferlant sur des récifs. Ce bruit devint de plus en plus distinct et effrayant. Déjà, sans doute, on avait été considérablement emporté loin de la route, mais la nuit empêchait de faire aucune observation et de connaître la position exacte du navire. Au petit jour, on eût bientôt mesuré toute l’étendue du péril. Le bâtiment se trouvait engagé dans une vaste crique, fermée par des brisans, dont les pointes menaçantes s’élevaient à l’ho-

rizon. Écueil terrible, inévitable, perte certaine, dont rien ne pouvait préserver le paquebot, car la vapeur ne pouvait plus fonctionner, ni l’éloigner du danger, vers lequel le vent et le courant l’entraînaient. On résolut alors de réparer la machine à tout prix et tant bien que mal, seul moyen désormais de manœuvrer contre le vent et le courant. Il ne restait plus d’autre espoir de salut. L’or, le vin, les promesses, furent prodigués aux ouvriers qui se mirent à l’œuvre avec ardeur; mais il fallait plus de cinq heures pour remettre la machine en état de servir, et il était facile de calculer que, dans deux heures au plus tard, le navire aurait touché les récifs où il devait se briser et périr. Le danger n’avait été compris d’ abord que par le capitaine et son lieutenant. Les matelots commencèrent à le pressentir. L’un d eux cria que tout effort humain serait désormais inutile, et refusa d’obéir. Le capitaine, qui commandait la manœuvre, en véritable Américain, le révolver à la main, ne lui répondit pas, mais lui brûla la cervelle et ordonna à un autre de prendre sa place. Le calme se rétablit, et, un quart d’heure encore, la discipline fut observée, mais la terreur s’était emparée des passagers. C’étaient, parmi les femmes surtout, des cris, des larmes, des désespoirs, et Clotilde, restée seule maîtresse d’elle-même, cherchait à les calmer, et à rassurer madame Brévamie, sa femme de chambre qui avait perdu la tête.

— Vos larmes et vos cris, disait-elle froidement, ne vous sauveront pas et nous empêcheront d’être sauvés, car ils troublent les matelots et nuisent à la manœuvre. Ne pleurez pas, priez ! priez Dieu, qui seul peut nous protéger.

Comme elle achevait ces mots, le duc paraissait sur le pont. Le silence avait succédé aux sanglots; toutes les femmes agenouillées priaient, et Clotilde, calme et résignée, les yeux élc-

vésversle ciel, implorait Dieu, non pour elle,. peut-être, mais pour celui qu’elle aimait. Le duc l’aperçut, et, en ce moment, il la trouva belle. Elle l’était, en eiïet. Elle avait? mesuré d’un coup-d’œil l’imminence du danger, et, seule, elle l’envisageait sans effroi. Le peu de jours qu’elle avait passés près du duc d’Olona avaient redoublé son amour et détruit ses espérances ; elle comprenait qu’elle pouvait aspirer à l’amitié de Fernand, mais jamais à sa tendresse, que cette tendresse, rêve évanoui, bonheur passé, ne pouvait plus lui être rendue ; que Fernand, séduit parla beauté de sa cousine, oublierait mademoiselle Jeanne d’Aurav plus vite encore que Clotilde de Kéroualle. Aussi, en voyant la mort si proche, elle s’était résignée; sa résolution était prise, elle attendrait en silence jusqu’au moment suprême ; alors elle comptait se jeter dans les bras de Fernand et lui dire : Je suis Clotilde, ta fiancée! et mourir aveclui. Au premier bruit du danger, le duc avait couru près du capitaine, lui offrant ses services et se mettant à ses ordres. Celui-ci lui avait serré la main, en signe de remerciment, et lui avait dit froidement :

— Inutile!

Et il lui avait expliqué, en peu de mots, que leur salut à tous dépendait de la réparation d’une roue en fer, travail spécial, pour lequel M. le duc avait par malheur peu d'aptitude. Le duc alors n’avait pensé qu’à mademoiselle Jeanne d’Auray. Il était remonté près d’elle pour lui donner ses soins et ses secours, car il croyait la trouver à moitié morte de frayeur.

Il la trouva calme, tranquille, ranimant le courage de ses compagnes, et comme il s’étonnait de son sang-froid:

— La résignation dans le danger est notre seule force, à nous autres femmes, et notre seul courage est de savoir

mourir. Mais nous ne mourrons pas. dit-elle avec assurance.

Elle raisonna alors froidement les chances de salut qui leur restaient. » '

En attendant, la tempête mugissait, le vent entraînait le vaisseau, et chaque fois que l’éclair déchirait les nuages, on apercevait au loin les récifs, où une mort horrible, inévitable, les attendait tous.

— Dieu nous sauvera, s’écriait Clotilde ; celui qui a déchaîné cet ouragan terrible peut l’arrêter à son gré.

— En attendant, et depuis quinze heures, disait le duc en souriant avec amertume, le vent nous pousse sans relâche sur cette côte fatale.

— Raison de plus, répondait Clotilde, pour que, d’un instant à l’autre, il change tout à coup de direction.

Tous recueillaient avidement les paroles qui s’échappaient de sa bouche, et, sans y ajouter entièrement foi, bénissaient l’ange consolateur qui, au milieu de la tempête, faisait luire encore Fespérance.

— Oui, disait-elle avec une conviction qu’elle leur faisait presque partager, encore quelques instants et le vent tournera soudain ; dici-là, les ouvriers auront achevé leur travail, le bâtiment pourra manœuvrer et nous éloignera rapidement du danger.

— Vous croyez, vous croyez! s’écrièrent en même temps une vingtaine de voix déjà rassurées.

En ce moment un passager, pâle et tremblant, apparut au haut de F escal ier qui menait sur le pont.

— Ils se sont révoltés, s’écria-t-il.

— Qui donc? demanda chaque passager.

— Les ouvriers! ils refusent de travailler, attendu, disentils, que tout est perdu.

Un cri d’effroi retentit sur le pont.

— Us se sont emparés de la soute aux provisions ; ils ont

enlevé des barils d’eau-de-vie et de rhum et se grisent, pour ne pas voir arriver la mort.

Cette fois, Clotilde eût essayé vainement de ranimer ses compagnons d’infortune ; le désespoir s’était emparé de tous les cœurs. Des cris, des sanglots retentissaient de toutes parts, les femmes se jetaient à genoux en s’arrachant les cheveux et en se tordant les bras. Il n’y avait pas de prêtres à bord du bâtiment. La compagnie, propriétaire du paquebot, trouvait que, pour trois jours de traversée, c’était du luxe, et puissur ce bateau, où la spéculation entassait les voyageurs, cela aurait tenu la place de passagers. Cette suprême et dernière consolation, celle de la religion, était donc refusée à ces malheureuses femmes mourantes de terreur, et qui se voyaient perdues dans ce monde et dans l’autre. Une jeune mère, épouvantée sans doute des scènes d’orgie qu’elle venait de voir dans l’entrepont, arrivait dans ce moment, hors d’ellemême, éperdue et tenant serré contre son sein un enfant de trois ou quatre ans. Il lui fut impossible d’aller plus loin, ses genoux fléchirent, elle s’évanouit, et elle allait laisser tomber son enfant lorsque Clotilde le reçut dans ses bras. L’enfant se mit à jouer avec les boucles de ses cheveux et lui dit gaîment :

— Ils disent tous, en bas, que nous allons être noyés. Noyés, continua-t-il en souriant, qu’est-ce que cela veut dire, madame ?

— Cela veut dire, répondit Clotilde en l’embrassant, que Dieu et les anges t’attendent dans le paradis. Dors, mon enfant, dors; ton réveil sera beau.

Elle se mit à le bercer, et Fernand, appuyé contre une

des parois du navire, l’admirait en silence. L’enfant s’endormit tranquillement, sa respiration était douce, ses joues fraîches et roses et ses lèvres souriantes. Clotilde le remit à sa mère qui venait de reprendre connaissance et qui sanglottait:

— Taisez-vous, lui dit-elle, ne le réveillez pas.

La mère étouffa ses sanglots et embrassa son enfant en silence. Mais, autour d’elle, quelles scènes de désolation, de découragement et de lâcheté! les hommes memes, presque aussi terrifiés que les femmes, étaient, pour la plupart, dans un tel état d’anéantissement et de prostration, que, tombés à terre, ils n'avaient plus la force de se relever. Quant à Fernand, le sentiment qu’il éprouvait était bien différent ; c’était comme une espèce de colère sourde et de rage concentrée qui s’emparait de lui. Ce péril, contre lequel il ne pouvait rien, le rendait furieux. S’il avait eu devant lui des baïonnettes ou une batterie ennemie ; s’il avait fallu donner ses jours en les disputant, en les défendant, il était prêt; il eût été heureux d’une mort glorieusement achetée : mais, au milieu de femmes éplorées, et sur le pont d’un paquebot, être balayé par une rafale, contre laquelle son énergie était impuissante et son courage inutile; trouver, au fond de la mer, une mort ignorée, c’était là ce qui l’indignait, l’exaspérait, et, dans sa colère impie, il blasphémait en lui-même et accusait le ciel. Clotilde, dont les regards ne l’avaient pas quitté un instant, avait probablement deviné ce qui se passait dans son âme, car elle s’approcha, et de sa douce voix lui dit :

— Je conçois que ce moment soit cruel pour vous, qui aviez en partage tout ce qui embellit la vie et la fait aimer. Pour voir arriver ainsi la mort sans pâlir, il faut du courage, Fernand, et de tous ceux que je vois ici, vous êtes le plus brave.

■ — Après vous, Jeanne.

Et la regardant avec respect :

— Vous trouvez, pour tous, des paroles de consolation : vous ne vous inquiétez que des autres, et il semble que Iç danger n’existe pas pour vous.

— Oh! moi, dit-elle, ma vie est si triste, que je ne pense ni à la regretter ni à la défendre. On ne ment pas dans des moments pareils à celui-ci, et Dieu m’est témoin que s’il voulait accepter ma vie en échange de la vôtre, je serais prête à la lui offrir.

Il y avait dans sa voix un tel accent de vérité, que Fernand, oubliant la tempête et les vents déchaînés, et les lames furieuses qui déferlaient sur le pont du navire, lui saisit la main et s’écria :

— Vous, mademoiselle! vous, mourir pour moi ! et pourquoi ?

Clotilde allait tout lui avouer; mais elle jeta un regard autour d’elle : les récifs étaient trop loin, le danger n’était pas assez menaçant encore. Elle s’arrêta et répondit froidement :

— Parce que ma vie ne peut servir à rien et que la vôtre peut-être utile aux autres. Riche et généreux, que de malheureux vous pourriez secourir! Plein de jeunesse, d’ardeur et de nobles sentiments, que de belles choses vous pourriez entreprendre !

— Ah! s’écria-t-il avec rage, je n’aspirerais qu’à une seule en ce moment, vous arracher au danger, vous sauver des flots, vous porter jusqu’à la côte et mourir. Voilà ce que je demande au ciel, mais le ciel est sourd et injuste, le ciel confond l’innocent et le coupable, et vous qui êtes la vertu même, il vous laissera périr sans pitié, comme mpi, qui l’offensais tous les jours, comme moi qui le brave et qui le maudis.

Clotilde fut effrayée de l’espèce ‘de délire où elle le voyait, mais elle ne perdit pas courage ; ce notait plus seulement l’amante et la fiancée, c’était la femme pieuse et chrétienne qui avait à sauver tout ce qui lui était cher. L’amour et la religion lui donnaient sans doute une éloquence inconnue et irrésistible, la persuasion coulait de ses lèvres; ce furieux, ce blasphémateur n’avait plus la force d’outrager Dieu. A la voix de l’ange, il sentait sa colère se fondre, son cœur s’attendrir, et la foi succédera l’impiété. Comme chrétienne, c’était à son frère et à son ami que Clotilde parlait, et ces mots d’ami et de frère avaient dans sa bouche une inexprimable douceur. Elle lui montrait un Dieu miséricordieux qui les attendait, pour leur pardonner et les recevoir dans son sein

— Ce qui vous jette dans ce désespoir insensé et coupable, lui disait-elle, c’est que vous ne croyez pas; mais Dieu, qui me rend forte, vous rendra le courage en faisant passer ma croyance en votre âme ; il vous donnera l’espoir, en vous donnant la foi. Vous parliez tout à l’heure de mourir pour me sauver; moi, je vous sauverai, en mourant avec vous.

Fernand poussa un cri et tomba à ses genoux, et Clotilde, le front rayonnant d’une joie sainte, posant une main sur la tète de Fernand et élevant l’autre vers le ciel, s’écria au milieu de la tempête :

— Mon Dieu ! vous l’entendez, il revient à vous, il prie ! il prie ! Que sa voix s’unisse à la mienne et s’élève jusqu’à vous.

Et elle pria avec ferveur. Puis, tendant la main à Fernand et lui montrant les flots furieux qui les environnaient, elle lui dit avec calme :

— Vous avez écouté la voix de votre sœur; l’amitié qui nous unit ne sera pas brisée, nous ne serons plus séparés.

LA BOUQUETIERE 395

Fernand lui répondit en la pressant avec force contre son cœur. Clotilde ne demandait plus rien. Elle consentait à mourir en ce moment. Tout à coup des hurlements horribles s’élevèrent des profondeurs du vaisseau. On entendait un pétillement continu éclater dans l’intérieur du paquebot', et quelques lueurs apparaissaient à travers les planches mal jointes. Le feu était au bâtiment,

Les ouvriers étaient complètement ivres; n’osant attendre la mort en face, ils avaient demandé au rhum et à l’eau-devie le courage qui leur manquait. Plusieurs matelots américains avaient voulu suivre leur exemple, et l’un d’eux, au milieu du désordre et du pillage et d’une main déjà avinée, avait approché une lampe d’un baril de rhum défoncé, et le feu s’y était rapidement communiqué. En se précipitant pour l’éteindre, on avait renversé le baril, et le liquide enflammé s’était répandu sur les planches du vaisseau, qu’il avait embrasées. Ainsi, le malheureux navire, battu par les flots, était en meme temps la proie des flammes. La tempête et l’incendie semblaient s’unir pour sa perte. En entendant les cris : Au feu ! au feu 1 Fernand s’était arraché des bras de Clotilde. Devant ce nouveau désastre, son énergie s’était réveillée. Enfin, s’offrait à lui un péril que l’on pouvait combattre, un ennemi que l’activité et le courage pouvaient vaincre. S’adressant aux passagers qui, stupides, hébétés, à moitié évanouis, attendaient la mort sur le pont, il les secoua avec violence, criant à leurs oreilles :

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